L’Oblat (page 4)

Joris-Karl Huysmans · Lettres

Texte français, domaine public · Source : fr.wikisource.org — L’Oblat (Huysmans) · 31 pages

Fiche de l’œuvre dans le savoir

Quelle différence avec ces messes frugales, si franches, avec ce plain-chant vraiment céleste que l’on chante aux pauvres fêtes ! Au reste, plus je l’écoute, et plus je suis convaincu que la musique grégorienne n’est pas du tout un article d’apparat. Les Kyrie Eleison, si implorants, si gémissants, si doux, des jours habituels, deviennent tarabiscotés dès qu’à l’occasion d’une plus importante festivité, on les veut vêtir ; on dirait alors que l’on a adapté à de pures mélodies gothiques, des ornements coulés dans du staff, des neumes de plâtre !

N’est-il pas exact, en effet, que les messes solennelles sont fort inférieures, musicalement parlant, aux messes familières des petits saints ; rappelez-vous aussi, certains samedis chômés d’élus, où l’on célèbre la messe simple de la sainte Vierge. Le Kyrie 7*, suppliant, court, sonnant un peu tel qu’un glas, et le Gloria d’une ampleur dans l’allégresse si tranquille, d’une certitude si délibérée dans la louange, l’Agnus Dei, évoquant l’idée d’une prière d’enfant, avec sa mélodie ingénue qui quémande au seigneur, en câlinant ; tout cela est admirable de sobriété et de candeur, bien au-dessus de ces airs compliqués, de ces cantilènes que l’on a déformées pour les étendre et qu’il nous faut subir sous prétexte de rite supérieur, de hiérarchie plus éminente de saints !

— Le fait est, dit le père de Fonneuve, que le plain-chant a été créé pour être chanté par le peuple ; il doit donc être facile à apprendre et à retenir, sans vocalises inutiles, sans difficultés combinées ainsi qu’à plaisir ; et votre remarque est juste, on l’enlaidit, en voulant l’allonger et l’affubler d’une traîne de cour. Cela est si vrai, d’ailleurs, que les jeunes gens et les jeunes filles du village qui ont été instruits par le père Ramondoux, chantent très bien à la grand’messe du dimanche, lorsqu’il s’agit d’un simple double et qu’ils bafouillent si l’office monte en grade, devient par exemple un double de première classe.

— Ah ! s’écria Durtal, qui revivait certains offices ; la deuxième phrase du graduel qui est généralement le morceau de choix des messes, certains alleluia d’une jubilation toute divine et des messes entières « de l’introït à l’ite missa est », celles du Saint-Sacrement, celles de la sainte Vierge, celle d’un Abbé ou le « dilexisti » des Vierges, quelles souveraines trouvailles, quelles radieuses merveilles !

Là, la parure est complète ; l’on comparerait assez bien, selon moi, le commun des saints à une série d’écrins où les joailleries sont rangées, tantôt sur du velours rouge pour les martyrs, tantôt sur du velours blanc pour les saints qui ne sont pas désignés sous ce titre ; chacun de ces coffrets renferme un ensemble de pièces ; l’introït, le Kyrie et le Gloria, le Graduel, l’Alleluia ou le Trait, l’Offertoire, le Sanctus, la Communion, un tout musical qui correspond à la parure entière d’une toilette, aux boucles d’oreilles, aux colliers, aux bracelets, aux bagues, dont les montures et les pierres se concilient comme tons et s’assortissent.

— En somme, le médiocre est l’exception et l’admirable Domine, fit le P. Abbé. Vous pouvez citer un gloria exécrable, quelques hymnes aux mélodies confuses ou fades, mais qu’est cela en face de la masse imposante, superbe de nos offices ?

— Vous avez raison, mon révérendissime, nos critiques ne peuvent en effet porter que sur un nombre restreint de pièces et j’ajoute sur celles qui sont les moins antiques ou les plus réparées, car il semble que plus le chant grégorien est simple et plus il est intact et plus il est ancien. Le malheur seulement c’est que les jours de fêtes carillonnées où l’on serait heureux de voir la musique égale en beauté au cérémonial et à la pompe du rite, l’on est précisément condamné à n’entendre que de la quintessence de mauvais chant.

— Ce n’en sera pas moins la gloire de Dom Pothier et de l’école de Solesmes que d’avoir ressuscité ces antiques cantilènes qui sont la vraie musique de l’église, la seule en somme, car tous les musiciens les plus forts, depuis Palestrina jusqu’aux maîtres de nos jours, ne sont jamais parvenus, lorsqu’ils ont voulu traduire les proses liturgiques, à égaler la valeur de certains de nos Kyrie, du Pater des Vêpres, voire même de nos Credo. — Et je ne parle pas du Te Deum et des Leçons et des Evangiles de la Semaine Sainte ! s’exclama Dom de Fonneuve.

— La question serait d’abord de savoir, répartit M. Lampre, si la musique palestrinienne dont on nous rebat les oreilles, depuis le succès de snobisme des chantres de Saint-Gervais, est de la musique d’église. Et moi, j’en doute. Ce système de chevauchées de voix qui galopent les unes sur les autres pour se rattraper à la fin et atteindre en même temps le but, c’est de l’art de steeple-chase ; ça devrait s’entendre dans une enceinte de pesage et non dans le logis du Christ ; car ça n’a, au demeurant, aucun rapport de près ou de loin avec un cri de l’âme, avec une prière !

— Ces excès de la fugue et du contrepoint ne me disent à moi non plus rien qui vaille, répliqua Dom de Fonneuve ; cet art-là sent le théâtre et le concert ; il est personnel et vaniteux. — Alors, en quoi cette musique en état de péché peut-elle bien intéresser et les fidèles et le prêtre ?

— Elle adule le goût anti-liturgique des uns et des autres, fit, en riant, Durtal.

— Pour en revenir à nos novices, reprit Dom Felletin qui jugea bon, sur cette dernière remarque, de détourner la conversation — que n’écoutait pas d’ailleurs le prêtre de passage, en train de discuter sur la crise vinicole, avec le père hôtelier, — tenez compte qu’ils n’ont eu, faute de temps, que deux répétitions et convenez qu’à part le gloria raté, ils s’en sont adroitement tirés !

— Oui, père, et ce que le frère Blanche, sous sa lourde chape et avec le bâton du préchantre, était glorieux et charmant !

Le père Abbé souriait. — N’est-ce pas qu’il est gentil, ce brave enfant ! Et les autres ne le sont non moins ; c’est la bénédiction d’une abbaye que ces petits-là ! Et il énumérait ses poussins : ce frère Blanche est pieux comme un ange ; il aime l’archéologie et raffole de la liturgie ; il est en plus doué d’une très jolie voix, nous dirigerons ses études dans ce sens et il sera vraiment l’honneur de notre monastère ; le frère Gèdre est également fidèle à Dieu et il mord vaillamment au grec ; si nous pouvions trouver en lui l’étoffe d’un bon helléniste, ce serait parfait, car nous en manquons. Le frère Sourche est le plus intelligent, le plus capable de tous, mais il a l’esprit inquiet, et des tendances au rationalisme ; dans l’atmosphère du cloître, elles passeront ; les frères Marigot et Vénérand ne sont pas, au contraire très compréhensifs ; ils peinent sur la théologie, sans progresser, mais ils sont bien soumis et bien obéissants ; ils seront plus tard chargés dans la maison des diverses besognes qui n’exigent ni effort intellectuel, ni aptitudes spéciales ; quant aux novices déjà prêtres quand ils entrèrent, ils sont excellents et nous n’avons qu’à nous en louer.

— Et vous oubliez, mon révérendissime, le frère de Chambéon, dit Dom Felletin.

— Le saint homme ! — voilà où vraiment le mystère d’une vocation tardive s’atteste, continua l’Abbé après un silence.

M de Chambéon a quitté le monde où il occupait une belle situation pour être admis, à l’âge de cinquante-cinq ans, dans notre noviciat. Il s’est refait enfant pour vivre avec des gamins de dix-sept à vingt ans ; et il prêche d’exemple. C’est lui le frère excitateur, celui qui est debout, le premier, pour sonner la cloche et réveiller les autres ; il frotte les escaliers, il mouche les lampes, il accomplit encore des travaux plus humbles.

Et cela si simplement, en s’excusant presque d’accaparer ces pénibles tâches ; j’ai moins besoin de sommeil à mon âge, et j’ai plus l’habitude des choses du ménage que ces jeunes gens ; bref, il invente toujours d’excellentes raisons pour s’imposer les corvées les plus humiliantes.

— Il m’édifie profondément, dit à son tour Dom Prieur, quand je le vois avec ses cheveux tout gris rire et s’amuser, au milieu de nos blancs-becs.

— À propos, plaça le père hôtelier qui avait fini de déplorer, avec le prêtre de passage, la mévente des vins, que racontent les journaux ? Parlent-ils encore de nous étrangler dans le piège d’une loi ?

— Mais oui, mon père, répondit M. Lampre. Ils en parlent de plus en plus ; la presse franc-maçonne pousse à la roue ; la persécution diabolique s’approche.

— Bah ! s’exclama, avec une belle assurance, Dom de Fonneuve ; ils n’oseraient pas ; jamais les chambres ne voteront une loi pareille ; toucher aux Ordres religieux, c’est un bien gros morceau et personne n’est de taille à l’avaler. Pour moi, on amuse les badauds avec des menaces qui n’aboutiront point.

— C’est à savoir, répliqua Durtal ; remarquez comme l’attaque à l’église se poursuit, depuis de longues années déjà, avec un acharnement méthodique que rien n’enraye. Le cercle des libertés laissées aux catholiques, se resserre ; l’affaire Dreyfus a avancé les affaires de la maçonnerie et du socialisme de plus de vingt ans ; elle n’a été, en somme, qu’un prétexte pour sauter à la gorge de l’église ; c’est la sortie en armes des juifs et des protestants ; leurs journaux sonnent déjà l’hallali du moine : pensez-vous qu’ils s’arrêteront en si beau chemin ? Et puis, il y a, pour activer le zèle des Loges, un sectaire qui exècre Dieu autant qu’un démon.

— Le sieur Brisson, dit M. Lampre.

— Faut-il, fit lentement Dom de Fonneuve, faut-il que cet homme ait commis dans sa pauvre existence des actes misérables pour haïr ainsi Notre-Seigneur !

— N’importe, conclut le P. Abbé, je suis de l’avis de Dom Prieur ; l’orage n’est pas près d’éclater ; on le détournera d’ailleurs par des prières. Je crois que nous pouvons, en attendant, dormir sur nos deux oreilles, en paix.

Les tasses et les petits verres étaient depuis longtemps vides. Le P. Abbé donna, en se levant, le signal du départ et il regagna, ainsi que le prieur, sa cellule ; le père hôtelier accompagna l’hôte ; M. Lampre et Durtal suivirent Dom Felletin qui les emmena se promener dans le jardin.

La récréation monastique, un peu allongée à cause de la fête, n’était pas terminée. Les pères se promenaient sur deux lignes, marchant, à tour de rôle, l’une devant elle et l’autre à reculons, dans une allée de charmes ; et les novices faisaient de même, à l’autre bout du jardin, dans une autre allée.

Le jardin, formant une sorte de quadrilatère, était situé derrière l’abbaye et il s’étendait, au loin, dans la campagne. On débouchait, de plain-pied, en sortant du cloître, devant des carrés de terre où des haricots et des choux alternaient avec des fleurs et ces carrés, plantés à leurs quatre coins de poiriers en quenouilles, étaient coupés par de petits chemins bordés de buis qui menaient alors à de grandes avenues d’arbres, au fond desquelles apparaissaient des prairies et des vergers que fermait, à une longue distance, une haie de peupliers derrière laquelle se dressait le mur de clôture.

L’aspect était un peu rectiligne, mais la végétation était puissante, les prés frais et gras et partout des pampres escaladaient en un nonchalant fouillis des murailles aux arêtes couvertes de mousses vert émeraude et de lichens soufre.

L’allée réservée aux novices était à droite ; simplement façonnée par un berceau touffu de vignes, elle aboutissait à une grotte surmontée d’une médiocre statue de saint Joseph. Cette grotte se divisait en deux compartiments grillagés. L’on entretenait dans l’un des corbeaux, en souvenir de saint Benoît qui aimait à distribuer à l’un d’eux, devenu son servant, sa pâture ; dans l’autre, des colombes, en l’honneur de sainte Scholastique, dont l’âme s’envola, sous cet aspect, au ciel.

C’était une après-midi rousse et bleue, un de ces jours où le sourire d’un vieux printemps renaît sur les lèvres qui se fripent à peine du jeune automne. Le firmament voilé se déchirait tout à coup et criblait à travers les feuilles de vigne, le sol de larges gouttes de lumière et d’ombre. L’on semblait fouler aux pieds une nappe de dentelle noire couchée sur un fond de cailloux pâles. Les novices s’abritaient du soleil, en relevant, les uns, leurs capuchons, les autres, en ramenant sur leur tête, la partie dorsale du scapulaire. Ils riaient avec le père Emonot, leur sous-maître, le père zélateur, comme on le nomme.

Ce père Emonot, ancien vicaire d’une église de Lyon, était un petit homme nerveux, à la tête chauve et enfoncée, à la renverse dans le cou, au teint bilieux, aux yeux qui couraient pour qu’on ne les saisît pas, sous des lunettes.

Les offices dont les novices étaient jusqu’au soir les exécutants étaient naturellement le sujet de l’entretien.

— Que voulez-vous, soupirait le petit Blanche, j’avais une peur… quand il faut entonner l’antienne je me trouble… je ne suis bon que dans le chœur ; puis, vous savez, lorsqu’on entend, dans le silence de l’église, sa voix seule, ça vous la fait aussitôt trembler.

— Pas de modestie, petit frère, fit Durtal qu’entourèrent les moinillons, vous avez très bien chanté.

L’enfant rougit de plaisir. — C’est égal, reprit-il, en baissant les yeux, je le sentais bien moi-même, j’avais de la laine dans le gosier, j’étouffais — ah ! Et puis cette chape, dont on n’a pas l’habitude, vous pèse sur les épaules et sur les bras. On se trouve emprunté, tout gauche, là-dedans.

— Un bleu qui s’embête dans une guérite, s’écria le frère Aymé !

— Vous avez toujours des comparaisons qui rappellent la caserne et des expressions qui n’ont rien de monastique, fit le père zélateur à ce frère dont l’allure de faubourien de Paris détonnait un peu dans le groupe.

Celui-là n’était que postulant et il avait des chances de partir, avant que de commencer sa probation. Il était intelligent et pieux, mais il avait rapporté de son année de service militaire, des allures délurées et une manie d’imiter avec sa bouche des bruits de musique guerrière qui exaspéraient le P. Emonot, homme timoré et éperdument bégueule.

Il s’en serait déjà débarrassé si Dom Felletin n’avait plaidé la cause du coupable, au chapitre. Voyons, voyons, disait-il, ne prenons pas les choses au tragique ; le frère Aymé se corrigera avec le temps ; le milieu agira, attendons.

La fin de la récréation sonna. Les novices se turent et regagnèrent, sous la conduite du zélateur, l’abbaye. Dom Felletin resta avec M. Lampre et Durtal et les conduisit dans le pré.

— Jamais ces deux êtres ne parviendront à s’entendre, s’exclama M. Lampre !

— Que voulez-vous, répondit le père, Dom Emonot n’admet pas qu’on badine — et il faut pourtant bien qu’il y ait pour ces esprits, tendus par la prière, une détente ; — que ce postulant ait une mauvaise tenue, c’est incontestable, mais enfin cela se réforme ; le plus ennuyeux c’est cette manière qu’il a de jouer de l’ophicléide avec ses joues et de parler à tort et à travers et de rire.

Ses facéties sont, je le veux bien, innocentes, mais n’empêche que, l’autre jour, en en entendant une, le père zélateur s’est fâché tout rouge et a adressé une plainte au père Abbé qui s’est borné heureusement à sourire.

— Quelle bouffonnerie a-t-il encore commise ?

— Voilà, je venais de commenter, dans ma conférence, le chapitre 33 de la règle où il est déclaré que personne ne doit avoir la hardiesse de faire sien aucun objet, pas même en paroles ; c’était l’explication de la façon de parler des moines qui ne doivent pas dire : mon livre, mon scapulaire, ma fourchette, mais notre livre, Notre Scapulaire, notre fourchette. Il va de soi que ce mode impersonnel de désigner les choses ne s’applique qu’aux ustensiles destinés à notre usage.

Or, la conférence n’était pas plutôt terminée que le frère Aymé s’empressa de marcher sur le pied du petit Blanche et de s’excuser en ces termes : je crois, mon frère, que j’ai marché sur notre pied.

Le père Emonot qui écoutait a vu dans cette blague un manque de déférence pour moi ; je vous demande un peu !

— C’est une plaisanterie facile, mais il n’y a pas de quoi fouetter un chat, fit Durtal.

— Enfin, s’écria M. Lampre, pourquoi diable aussi gardez-vous comme sous-maître des novices un homme dont les idées sont si étroites ?

Le père Felletin rit. — Nous nous complétons ; le père Emonot possède ce qui me manque pour la direction d’un noviciat. Il a l’ordre, le besoin de surveillance, l’alerte toujours en éveil ; et ces qualités sont indispensables dans un milieu qui se divise forcément en deux groupes : celui des novices d’un certain âge qui sont prêtres et celui des jeunes, des bambins qui ne le sont pas. Il y a là un sujet de froissement ; les uns, se croyant supérieurs aux autres et les autres arguant de la règle pour repousser cette prétention. Eh bien, le père zélateur est très habile pour empêcher ces minuscules discordes de naître. Aucune ne se produit depuis qu’il est là. Il traite tout le monde d’égal à égal, avec cependant de si parfaites nuances que personne ne se plaint. Et puis, vous, mon cher Durtal, qui, en votre qualité de novice d’oblature, pouvez pénétrer dans le noviciat, avouez que les corridors sont bien cirés, qu’il n’y a pas un grain de poussière, que toutes les cellules sont bien tenues. Le père Emonot a introduit l’air, la propreté partout ; il a obligé les novices au travail manuel, indispensable pour la santé et prescrit par le patriarche, alors qu’avant lui, ce travail se bornait à leur faire cirer les chaussures des pères, le samedi. Il a enfin plié tous ses élèves à une discipline excellente et pour le corps et pour l’âme !

— C’est un adjudant de caserne, ronchonna M. Lampre.

— Eh ! ils sont nécessaires. Moi, je deviens vieux et si je vaux encore pour les conférences, pour les directions, pour la partie spirituelle, je suis absolument incapable de m’occuper de la partie pratique. Ce serait le laisser-aller, la malpropreté, le désordre si je n’étais secondé par ce zélateur qui peut être scrupuleux et étroit, mais qui n’en est pas moins, au demeurant, un très saint moine.

— Enfin, dit, en riant, Durtal, ils seraient trop heureux vos élèves s’ils ne l’avaient pas pour les morigéner ; le cloître serait un éden, alors !

La cloche sonna. Voici le premier coup des vêpres, adieu, fit Dom Felletin qui se retira.

Après l’office, une fois sortis de l’église, M. Lampre accompagna Durtal, un bout de chemin, et reprit la conversation, là où l’avait arrêtée le père.

— Croyez-moi, dit-il, Dom Felletin aura, à son tour, de gros ennuis s’il persévère à vouloir conserver ce zélateur. Je le connais à fond, moi, son Emonot ; c’est un religieux modèle, c’est un saint homme j’y consens. Je sais de lui des détails que vous qualifierez d’admirables. Il n’hésite pas à se mettre les membres en sang pour détourner la tentation de ses disciples ; il va prier, la nuit, devant leur porte, lorsqu’il les a rendus, dans la journée, trop malheureux ; mais avec toutes ses vertus, il est, de même que le père hôtelier, rongé par les scrupules et, dame, les autres s’en ressentent ; puis, ce qui est pis, selon moi, c’est qu’il détient une conception de la vie Bénédictine, effrayante pour l’avenir de l’Ordre.

À ses yeux, la vocation se résume en une obéissance passive…

— Eh mais ! s’exclama Durtal.

— Permettez-moi de finir ; elle se résume surtout en une adresse à évoluer dans les solennités du chœur. Celui de ses novices qui remplit, à la satisfaction de Dom d’Auberoche, le maître des cérémonies, l’office de céroféraire, qui sait porter le flambeau bien droit, en laissant passer, entre ses doigts repliés, les fausses turquoises et les faux cabochons dont il est paré, celui-là possède la vocation Bénédictine !

Il rêve à des êtres futiles tels que lui ; il prône l’investiture de gens dont on ne voudrait pas dans le dernier des séminaires ; le recrutement qu’il effectue est au-dessous de tout ; il recueille des élèves refusés par tous les autres instituts, des particuliers qui se font moines parce qu’ils seraient inaptes à faire autre chose dans la vie ; et il les destinera cependant à la prêtrise, s’ils se plient à ses manies ! Dom Felletin a beau se défendre, il réussit à imposer ce genre de novices au père Abbé qui s’imagine que la prospérité d’un monastère réside dans un nombre toujours croissant de postulants !

Il sera joli, dans quelques années, le niveau intellectuel Bénédictin pour peu que ça dure de la sorte !

Et notez que ce n’est pas seulement ici que l’étiage des cervelles baisse, reprit M. Lampre, après un silence. Dans les autres abbayes, il en est de même. La plupart recrutent, avec quelques ecclésiastiques plus ou moins érudits, des commerçants, des gentilshommes, des officiers, des enseignes de vaisseaux, des notaires. Évidemment, ceux-là sont très supérieurs à ces frères Marigot et Vénérand, ces embauchés du père Emonot, dont le révérendissime nous avouait la parfaite inintelligence, tout à l’heure ; mais sont-ils, par leur éducation première même, capables de devenir ce que j’appelle, moi, de véritables Bénédictins ? Allons donc ! Il ne sortira jamais de ces noviciats-là, des Dom Pitra, des Dom Pothier, des Dom Mocquereau, des Dom Chamart, des Dom de Fonneuve, des moines dignes de continuer la tradition de saint Maur !

— Mon Dieu ! fit Durtal, s’ils devenaient seulement des saints ! Ne croyez-vous pas que cela vaudrait mieux que de devenir des savants ? On parle toujours de saint Maur dont la congrégation moderne de Solesmes est l’héritière ; mais quoi ! Il y a bien le père Mabillon, le père Monfaucon, le père Martène, le père Luc d’Achery, le père Ruinart, pour en citer cinq, mais il n’y a pas de saint Mabillon, de saint Monfaucon, de saint Martène, de saint Luc d’Achery, de saint Ruinart ; la communauté de saint Maur n’a pas donné au ciel un seul saint, est-ce enviable ?

Et puis… et puis… la science Bénédictine — est-ce que, sauf pour la paléographie musicale, l’École des Chartes ne lui dame pas partout le pion ? — la vérité est que sa place est maintenant prise par des laïques.

Ce n’est point du côté de la science, mais du côté de l’art que l’ordre de saint Benoît doit s’orienter, s’il veut conserver l’aloi de son ancien renom ; il faut qu’il recrute des artistes pour rénover l’art religieux qui s’inanime ; il faut qu’il obtienne pour la littérature et pour l’art les résultats qu’ont obtenus Dom Guéranger pour la liturgie et Dom Pothier pour le chant. L’Abbé de Solesmes, lui, l’a bien compris et il a aiguillé, quand il l’a pu, sur cette voie. Il avait, parmi ses moines, un architecte de talent ; il le chargea de construire les nouveaux bâtiments du monastère et Dom Mellet a taillé dans le granit un monument admirable de simplesse et de force, la seule œuvre d’architecture monastique qui ait été créée dans notre temps. Il faudrait maintenant des littérateurs, des statuaires, des peintres ; il faudrait, en un mot, reprendre non la tradition de saint Maur, mais celle de Cluny…

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