L’Oblat (page 7)
Le père prieur a débuté par « l’adjutorium nostrum in nomine Domini » et toute la série des versets de la rubrique ; et les répons étaient psalmodiés par les moines présents et les novices ; puis, en de longues oraisons, il a sanctifié le scapulaire et, après l’avoir aspergé d’eau bénite, il s’est tourné vers vous qui vous êtes relevé et, après un beau salut, êtes monté en haut de l’autel où vous vous êtes réagenouillé. Il vous a alors imposé l’emblème monastique, en vous disant, en latin : que le Seigneur vous revête de l’homme nouveau créé à l’image de Dieu dans la justice et la vérité sainte ; au nom du Père, du Fils, etc.
Ce après quoi, il s’est retourné vers l’autel, et vous êtes allé vous replacer à genoux, sur la dernière marche. La série des versets et des répons a recommencé, suivie du Kyrie Eleison, du Pater, encore accompagné de prières courtes, alternées entre le célébrant et les religieux et enfin est venue la longue oraison : Ô Dieu qui avez voulu que notre Bienheureux père saint Benoît… je ne sais plus le reste — enfin, il y est question que le saint vous protège, vous accorde la persévérance — vous voyez ça…
Pour clore la cérémonie, vous avez baisé la grande relique que le père d’Auberoche vous tendait et, tandis que l’on inscrivait votre nom sur le registre du cloître, vous avez, je le présume du moins, embrassé, à tour de rôle, vos nouveaux frères.
— Oui, ça se passe, comme au théâtre, en accolades ; l’on s’appuie simplement, les unes contre les autres, les joues, puis on joint les mains et l’on se salue. Voilà.
Maintenant, si vous voulez connaître toute ma pensée, eh bien, cette cérémonie, c’est de l’imitation, autrement dit, du moderne. Le rituel en a été imaginé, par le prieur du monastère de sainte Marie, à Paris ; c’est lui qui, le premier, après le bref du Pape incitant les Bénédictins à régénérer l’oblature, a fondé et organisé des réunions d’oblats. Le principal y est, puisque dans le cérémonial de la profession, l’oblat doit réciter le fameux « Suscipe » qui est, en quelque sorte, le sésame ouvrant toute grande la porte jusqu’alors entre-bâillée de l’Ordre ; mais en fin de compte, si habile qu’ait pu être, pour ces offices, le choix des oraisons liturgiques, ce n’est toujours pas la pièce authentique, la vraie, la seule, celle employée au Moyen-Age, celle qu’il s’agirait de trouver !
— Dom Guéranger a, lui aussi, rédigé un cérémonial, dit Mlle de Garambois ; il l’a sans doute extrait, de même que celui de ses moines, des anciens cérémoniaux et principalement de ceux de la congrégation de saint Maur.
— J’en doute. Cet écrit de Dom Guéranger n’était, je crois bien, qu’un projet qu’il aurait remanié, s’il avait vécu. Le père Du Bourg s’en est inspiré pour façonner le sien et il l’a amélioré, en instituant deux cérémonies, car le travail de Dom Guéranger n’en comportait qu’une ; l’on devenait oblat, sans probation, en prenant l’habit. Et le noviciat instauré par le prieur de Paris a du bon, car il présente une garantie et pour le postulant et pour la communauté.
— Mais vous, vous vous êtes livré à des recherches ; qu’avez-vous découvert ?
— Des matériaux intéressants sur la vie, sur les us et coutumes des oblats au Moyen-Age, mais, presque rien sur la liturgie ; là, ma récolte est quasi nulle.
— Voyons, reprit Mme Bavoil, que cette discussion n’intéressait guère ; voyons, puisque notre ami a consenti à desserrer les lèvres, je voudrais bien être renseignée jusqu’au bout ; comment est la chapelle du noviciat ?
— C’est une très petite pièce où le maître des novices, le père zélateur et les novices qui sont prêtres disent, chaque matin, leur messe. Le père Felletin, soutenu par Dom d’Auberoche, qui, en sa qualité de maître des cérémonies, vit autant dans le noviciat que dans le cloître, a voulu que les objets acquis fussent convenables. L’autel est en bois de chêne, mais de forme ancienne ; les reliquaires sont très simples mais copiés sur de vieux modèles ; il en est de même des flambeaux, en cuivre pâle ; enfin la statue de la sainte vierge et celle de saint Benoît sont des bois du dix-septième siècle ; ce sont des statues médiocres mais enfin fort supérieures à celles que l’on achèterait, dans la rue saint Sulpice, maintenant.
À ce point de vue, il est juste de louer ces deux moines qui ont réagi de leur mieux contre le goût de caraïbe de Dom Emonot, le zélateur, et contre celui de beaucoup d’autres religieux.
Pour en finir avec cette histoire, je vous relaterai, Madame Bavoil, que, le lendemain, je suis allé, après matines, communier avec les novices dans ladite chapelle ; maintenant que vous savez tout, êtes-vous contente ?
— Mais certainement, notre ami ; et soit dit, sans vous adresser de reproches, vous auriez pu me procurer cette satisfaction plus tôt. Alors, votre profession a lieu quand ?
— À la saint Benoît de l’an prochain, dans cinq mois.
— Et vous, Mademoiselle de Garambois ?
— Oh ! moi, je suis l’ancêtre ; j’ai terminé mon noviciat, j’ai fait ma profession, il y a déjà plus d’une année ; — et, savez-vous, à ce propos, que vous me devez grande déférence, Monsieur le novice !
— En ai-je jamais manqué ? répliqua Durtal, en riant.
— Oui, certes, en prenant un petit air railleur lorsque votre sœur en saint Benoît vous récitait, ainsi que tout à l’heure, d’admirables recettes de cuisine.
— Ne vous dissimulez pas, à ce sujet, que la brave maman Bavoil n’a point retenu un traître mot des explications que vous lui avez fournies sur la manière plus ou moins glorieuse d’accommoder les graisserons ; or, je tiens justement à vous prouver combien j’estime vos avis ; — alors, si vous étiez gentille, vous viendriez aider à la manœuvre, autrement dit, déjeuner le jour qu’il vous plaira de fixer ; nous verrons à entraîner votre oncle, par la même occasion ; le malheur est que nous ne puissions pas, du même coup, embaucher notre commun directeur à tous, le père Felletin.
— Un truc ! s’écria joyeusement Mlle de Garambois, préparons le déjeuner, pour jeudi, jour de promenade du cloître. Dom Felletin lâchera ses novices ou nous les amènera et s’il ne déjeune point, il boira au moins le café avec nous.
— Pourquoi ne déjeunerait-il pas ?
— Interdit, Madame Bavoil — si nous habitions dans un autre village, ce serait peut-être possible, en y mettant de la bonne volonté ; mais dans l’endroit même où est située l’abbaye, la règle est formelle, c’est impossible.
— Si ça ennuie le père Felletin de demander la permission, j’irai voir, moi-même, le père Abbé qui, je le sais d’avance, me répondra oui, dit Durtal.
— Entendu, et je m’en vais, car l’heure des vêpres est proche ; adieu.
Mlle de Garambois les quitta sur ces mots, mais elle eut à peine franchi la porte du jardin qu’elle revint et s’exclama :
— N’oubliez pas ce détail qui a son importance, n’ajoutez aucun sel aux graisserons ; ils sont assaisonnés d’avance !
— Soyez tranquille, gourmande, s’écria Mme Bavoil qui hocha désespérément la tête, en la regardant.
— Ce qui est pis, reprit-elle, en se tournant vers Durtal, c’est que ça vous gagne !
— Comment, ça me gagne ?
— Oui, à force d’entendre parler de bonne chère, de petits plats, vous finissez par en avoir l’eau à la bouche.
— Le comique ce serait que cela vous gagnât, vous !
Mme Bavoil eut un geste indigné, puis elle haussa les épaules, en souriant.
V
Notre ami, dit Mme Bavoil, le mercredi soir, veille du déjeuner, à Durtal, je ne puis pas être à la fois à Dijon et devant mes fourneaux ; il faut donc que vous preniez, demain, le premier train et que vous rapportiez un pâté et des gâteaux.
— Et une bouteille de chartreuse verte, car c’est je crois, la seule liqueur dont Mlle de Garambois ne fasse pas fi.
— Et une bouteille de chartreuse verte, appuya Mme Bavoil.
Le lendemain matin, Durtal débarquait, en effet, à Dijon. Le plus pressé, pensait-il, en sortant de la gare, c’est d’aller entendre la messe à Notre-Dame ; ce après quoi, je m’attarderai longuement auprès de la vierge noire, car j’ai bien des heures à tuer ; enfin pour ne pas les trimbaler avec moi trop longtemps, je m’occuperai des emplettes, en dernier lieu.
Comme d’habitude, lorsqu’il mettait, par un ciel presque clair, les pieds dans cette ville, il se sentait l’âme bénigne et lénifiée, presque joyeuse. Il aimait l’atmosphère intime et la gaieté de bonne commère de Dijon ; il aimait l’accueil avenant et empressé de ses boutiques, la vie populaire de ses rues, le charme un peu désuet de ses vieilles places et de ses squares plantés de grands arbres et parés de jolies fleurs.
Malheureusement, il commençait à en être de cette cité de même que des autres villes qui s’ingénient à simuler la redondante laideur du Paris neuf ; les anciennes rues disparaissaient ; de nouveaux quartiers surgissaient de toutes parts, avec des bâtisses insolentes avançant des balcons chambrés, à l’anglaise, dans des boîtes de fer, aménagées de carreaux de couleur, distribués en cases de jeu de dame, par des losanges divisés de plomb ; l’impulsion était donnée ; en trente ans, Dijon avait plus changé qu’en plusieurs siècles ; il était sillonné maintenant d’amples avenues baptisées de ces noms délabrés de Jean-Jacques Rousseau et de Voltaire, de la république et de Thiers, de Carnot et de la liberté et, pour comble, une statue de cette bruyante ganache de Garibaldi s’élevait, évoquant, dans le coin d’un carrefour pacifique, le souvenir d’un chienlit de guerre, ignoble.
La vérité était qu’à l’ancien bourguignon, religieux et boute-en-train, égrillard et frondeur, s’était substitué un autre Bourguignon qui avait conservé ses qualités de terroir mais avait perdu son étampe originale, en perdant la foi. Dijon était devenu en même temps que républicain, indifférent ou athée. La bonhomie et l’alacrité demeuraient, mais la saveur de ce mélange de naïve piété et de liesse rabelaisienne, n’était plus ; et Durtal ne pouvait s’empêcher de le déplorer un peu.
Malgré tout, cette ville est encore l’une des seules où l’on puisse, en province, aimablement flâner, se disait-il en descendant l’avenue de la gare ; il enfila la place Darcy où la gloire qui subsiste encore, en cet endroit, du sculpteur Rude s’affirme en une confiante statue de bronze et, franchissant la porte Guillaume, il s’engagea dans la rue de la liberté, jusqu’à la rue des forges, tourna et arriva devant la façade de Notre-Dame.
Là, il s’arrêta pour contempler, une fois de plus, la grave et maligne église ; malgré les rafistolages qu’elle avait subis, elle était restée bien personnelle, bien à part dans l’art du treizième siècle ; elle ne ressemblait à aucune autre, avec ses deux étages d’arcatures, formant des galeries ajourées, au-dessus des trois baies profondes du grand porche. Et des files de grotesques se succédaient, à chaque étage, en de larges frises, des grotesques réparés et même complètement refaits, mais très habilement, par un artiste ayant eu vraiment le sens du Moyen-Age. Il était assez difficile, à la hauteur où ils se démenaient et, faute d’un recul suffisant, de les bien voir ; l’on discernait néanmoins, ainsi que dans l’habituel troupeau des monstres nichés sur les tours des cathédrales, les deux séries, mal délimitées, des démons et des hommes.
Les démons, sous l’aspect connu des mauvais anges, aux ailes papelonnées d’écailles, au chef hérissé de cornes, arborant un masque de gorgone entre les jambes ; ou d’animaux extravagants, de lions mâtinés de génisse ; de bêtes à mufle de léopard et à pelage d’onagre ou de bouc ; de bœufs à physionomie presque humaines souriant avec des rictus de vieilles ivrognesses qui guignent un litre ; de monstres innommables, ne dépendant d’aucune famille précise, tenant de la panthère et du porc, de la bayadère et du veau. — Les hommes, tordus en des attitudes douloureuses et cocasses, la tête retournée sens devant derrière sur les épaules et les yeux fous ; d’autres, aux figures camuses, aux narines évasées, aux bouches creusées en entonnoirs ; d’autres encore, aux trognes baroques, aux mines de vieux bourgeois hilares et salaces ou de frères-frapparts trop joyeusement repus ; d’autres enfin, à faces grimaçantes de gnomes, couverts de bonnets pareils à des tourtes, ouvrant des gueules qui semblent, en guise de poires d’angoisse, baillonnées par des tricornes ; — et, au milieu de tous ces animaux de démence, de tous ces êtres de cauchemar, une vraie femme, priant, affolée, les mains jointes, une figure de terreur et de foi, prisonnière dans cette ménagerie de larves, implorant les prières des passants, suppliant, éperdue, qu’on l’aide à se sauver, à trouver grâce.
Elle était le seul cri d’âme qui s’échappât de cette église dont la façade rectiligne, inconnue de l’art gothique et empruntée au souvenir de ces constructions romaines qui survécut, pendant le Moyen-Age, en Bourgogne, eût été uniforme et trop austère et bien peu assortie au tempérament railleur des dijonnais, si l’intrusion de la tératologie dans cet édifice n’était venue en interrompre la monotonie et la rigidité.
Sans ce cirque de bouffons et de diables, Notre-Dame eût paru rapportée d’une autre région, étrangère à ce pays qui la bâtit.
L’art ogival réapparaissait pourtant, dans ses allures coutumières, avec les longues et minces tourelles, coiffées de toits en éteignoirs, qui se dressaient de chaque côté de la façade. Sur celle de gauche, s’élevait le célèbre jacquemart, capturé, en 1381, par Philippe Le Hardi, à Courtrai ; mais ce drille flamand chargé de frapper avec un marteau sur un timbre, les heures, n’était plus comme jadis enfermé dans un clocheton bariolé de tons vifs et frotté d’or ; il était interné maintenant dans une cage de fer noir et on lui avait adjoint une compagne, puis un enfant, puis deux. Ils étaient devenus, à vrai dire, des poupées, découpées dans une image d’épinal et agrandies, sans ingénuité suffisante d’art.
Ces bonshommes étaient quand même plaisants et Durtal se rappelait, en les examinant, le seul artiste dont la Bourgogne ne chercha point à s’enorgueillir, Aloysius Bertrand qui, dans son Gaspard de la Nuit, les prôna en des phrases d’un relief rigoureux et d’une couleur singulière ; mais cette cité, confite en la dévotion attardée de ses grands hommes La Monnoye et Piron, Crébillon et Rameau, Dubois et Rude, et privée de celle de Bossuet dont la gloire lui avait été soustraite par la ville de Meaux, paraissait ignorer jusqu’au titre même de ce livre.
Quant au reste de l’édifice, avec ses sages arc-boutants et ses raisonnables contre-forts, il était quelconque ; sa tour centrale, ainsi que ses quatre tourelles à capuces pointus, étaient modernes ; il n’y avait plus de figures sculptées sous les voûtes du portail, car elles avaient été détruites pendant la Révolution par la canaille qui composait, de même que partout alors, le municipe. Somme toute, l’attrait extérieur de Notre-Dame résidait dans sa façade et se confinait là.
En revanche, malgré tous les retapages qu’il avait endurés, l’intérieur avait conservé le charme familier de ses vieux ans. Notre-Dame de Dijon ne possédait pas l’empreinte mystérieuse et l’attitude imposante des grandes églises sombres. Elle était claire et blanche ; elle gardait toujours quelque chose d’un mois de Marie, même pendant la Semaine Sainte ; la disparition de ses anciens vitraux aidait peut-être à se suggérer cette impression qu’elle laissait de fête juvénile et d’aise. L’on ne pouvait évidemment comparer sa nef et ses bas-côtés à ceux des immenses cathédrales, mais elle était, en sa petite taille, svelte et légère, bien prise dans sa ceinture de piliers aux chapiteaux fleuris d’arums et de crosses retournées de fougères et, arrivée au transept, elle tentait un dernier effort, s’élançait dans le vide avec sa lanterne de pierre, reconstruite sur un nouveau plan.
Arrêtée là, au chœur, elle arrondissait derrière l’autel une abside qu’éclairait une panoplie de boucliers et de lames d’épées peintes, en verre. Aucune galerie circulaire ne permettait de déambuler autour du chœur ; l’église était close, à la table de communion, pour les fidèles. Au bout des bras du transept, deux niches se creusaient, occupées, chacune, par un autel. — À droite, l’autel en bronze doré, couvert de fleurs et brasillant de cierges de Notre-Dame de bon espoir, surmonté d’une petite vierge d’un noir de suie, comme calcinée par les flammes des cires, vêtue d’une robe blanche et d’un grand manteau semé d’étoiles, les pieds posés sur une touffe de pampres et de raisins d’or. La statue, ainsi habillée, simulait la forme d’un triangle et prenait l’allure espagnole des madones d’un autre âge. — À gauche, un autel dédié à saint Joseph, au-dessus duquel une fresque du quinzième siècle avait été découverte, sous un tableau qui la cachait, en 1854. Elle représentait un Calvaire, mais le jeu des personnages, inattendu en un tel sujet, la rendait énigmatique et vraiment étrange.
La scène se dispose, en effet, suivant le mode du temps, mais entre les deux larrons branchés sur des gibets en T, il n’y a ni Christ, ni croix ; la Mère, une Madone de l’école de Roger Van der Weyden, déjà âgée et drapée dans une robe bleue, s’affaisse, soutenue par saint Jean, accoutré d’une robe lie de vin et d’un manteau bleuâtre. Il la soutient mais machinalement, en regardant, très affairé, en l’air ; derrière lui, deux femmes, l’une, coiffée d’un turban vermillon à fond blanc, affublée de jaune et ceinturée de noir, lève les yeux au ciel ; l’autre, costumée d’un voile blanc et d’une jupe rouge, ferme ses paupières, abîmée dans sa douleur, comme la Vierge ; plus loin, trois squelettes en linceul examinent le firmament et prient.
Enfin, tout au premier plan, un être bizarre, à genoux, une femme à face populacière, osseuse, de garçon de barrière, le col entouré d’un foulard, tend de profil ses bras et, elle aussi, scrute les nuées.
Et pendant ce temps, les deux larrons sur leurs instruments de supplice, agonisent. Le bon, résigné, n’en pouvant plus, se meurt ; le mauvais, un hercule barbu, aux chairs couleur de brique, se tord, une jambe repliée derrière la croix ; il est lourd, tassé, fourbu et un petit diable noir et cornu, la queue en trompette, fond sur lui, les griffes tendues pour saisir l’âme à la sortie de la bouche et l’emporter.
Si l’on ajoute à cette description succincte, une ville à pignons et à châteaux-forts, dans le lointain ; puis sur un retour du mur attenant au tableau, trois étendards, un rouge marqué d’initiales et deux blancs, blasonnés, l’un d’une écrevisse ou d’un scorpion et l’autre d’un aigle à deux têtes, flottant sur des hampes enroulées, de même que des mirlitons, de banderoles roses ou noires, l’on aura un vague aspect de ce décevant et curieux panneau.
Ce qui frappe d’abord en la singularité de son ordonnance, c’est que tous les personnages, sauf Marie et la femme en jupe rouge, absorbées par leur détresse, voient et désignent d’un coup d’œil ou d’un geste quelqu’un en l’air que, nous, nous ne voyons pas.
Le Christ évidemment, mais alors le Christ dans les nuages et avec sa croix. — Une autre conjecture pourrait paraître, au premier abord, possible ; entre les croix des deux larrons, il y en eut peut-être autrefois une, en relief, chargée d’un christ sculpté, et cette pièce, ajustée après coup, a pu être détachée parce qu’elle gênait par sa saillie le tableau qui fut pendant des années placé dessus ; mais, en admettant que la preuve de cette supposition puisse être fournie par des documents d’archives, voire même par les traces de cette ablation qui subsistent sans doute dans le mortier rejoint et râclé des pierres, il n’en resterait pas moins à expliquer l’expression de surprise et la direction même des yeux et du geste des assistants ; et ce sont justement ces attitudes traduisant, d’une façon très exacte, l’introït de la messe de l’ascension : « hommes de Galilée, pourquoi regardez-vous au ciel avec tant d’étonnement ? » qui me semblent pouvoir contredire cette hypothèse.
Ce qui est certain, en tout cas, poursuivait Durtal, c’est que ce Calvaire, trop amplement retouché, est un très intéressant spécimen de ce réalisme mystique que transférèrent à la cour de Bourgogne les peintres des Flandres ; cette fresque sent son Bruges à plein nez ; sa filiation est sûre.
Et, en attendant que la messe que l’on ne sonnait pas encore commençât, il fit le tour de l’église et s’en fut rendre visite à d’autres fresques découvertes, en 1867, dans les nefs latérales, alors que l’on avait gratté l’épiderme des murs.
Sous les écailles tombées des badigeons, des fragments avaient reparu, une circoncision et un baptême de belle allure mais si expertement ranimés depuis leur retour à la vie et si visiblement repeints que cela finissait par devenir gênant. Le peintre qui avait restauré ces fresques, M. Ypermann, était vraiment trop adroit et il était difficile de ne pas crier à la contrefaçon ; par contre, d’autres plus discrètement ravivées, deux surtout, l’une représentant trois figures de saintes, une de saint et deux de donateurs et une autre, sise près de la porte d’entrée, une Vierge tenant un enfant Jésus sur ses genoux, étaient exquises.
La plus séduisante de ces œuvres, celle des trois saintes, s’attestait ainsi :
Au milieu sainte Venisse, la palme des martyres dans une main et dans l’autre, un livre ; elle était vêtue d’une robe d’un vert tilleul passé et d’un manteau d’un rose moribond à doublure soufre ; — à sa droite, debout également, saint Guille, un évêque mitré de blanc, avec une croix pastorale, et une lourde chape rouge, grénelée de deux rangs de perles, sur les épaules ; — à sa gauche, désignée par ses attributs ordinaires, l’épée et la roue, sainte Catherine d’Alexandrie, serrée dans un corsage d’hermine à manches d’un olive éteint sur lequel était jeté un manteau d’un bleu épaissi par la crème d’un blanc.
Sainte Venisse avait les yeux baissés sur son livre ; saint Guille regardait fixement devant lui, sans voir ; ils étaient exsangues et dolents ; quant à sainte Catherine, elle avait la tête d’une décapitée qui se survit et souffre encore.
Enfin, en bas, au premier plan, deux donateurs à genoux, un bourgeois, les mains jointes, et une femme, emprisonnée dans une grande coiffe, et munie d’un eucologe. Cette figure-là, je l’ai déjà vue quelque part, se disait Durtal ; cette posture, ce genre de coiffe, ces traits communs de grosse matrone, me remémorent une sculpture du quinzième siècle, une Jeanne de Laval, du musée de Cluny. Il y a un air de parenté entre les deux femmes.
Maintenant, saint Guille est évidemment le saint Guillaume des bourguignons, mais qu’est cette Venisse, inconnue dans les tables des hagiologues ? Le nom est écrit en caractères gothiques au-dessus de son auréole. Faut-il lire à la place du v un d et croire alors que Denisse ou Denyse serait la sainte de ce nom qui fut suppliciée en Afrique, au cinquième siècle ? Je l’ignore ; ce qui est certain, par exemple, c’est que ces mélancoliques figures, subitement réveillées, ont gardé dans leur effacement quelque chose de spectral. Elles sont sorties de la tombe, mais les couleurs de la vie ne sont pas revenues encore.