L’Oblat (page 6)
— Eh mais, les genièvres sont mûrs ! s’écria Durtal qui se mit à grignoter ces boulettes bleues qui avaient goût de térébenthine et de sucre.
— Attendez au moins que la gelée les ait fripés, dit Mme Bavoil. Elle se tut, puis, après un silence, reprit :
— Avouez qu’il convient de nettoyer cela ; et elle désignait dans les parterres dont les fleurs civilisées avaient disparu, la flore sauvage, les renouées, aux tiges roses et aux feuilles allongées, tachées d’encre ; les euphorbes qui balançaient au bout de leur petit pédoncule, couleur de chair, des paupières vertes avec des prunelles d’un vert plus jaune ; des vipérines hérissées de cils blancs et dont les fleurs violettes s’effilaient en de longs épis, dans des abris de feuilles rudes.
— Enlever cela ! Mais vous n’y pensez pas ; ce sont les dernières végétations qui n’aient pas fui ! Et puis, bien qu’elles ne figurent pas sur les listes de Walhafrid Strabo, ce sont, elles aussi, des fleurs médicinales, ces pauvrettes que vous méprisez tant ?
La renouée est pleine de tannin et elle est, par conséquent, excellente contre les paniques du ventre ; l’euphorbe, ou lait du diable, ou petite éclaire, ou lait de couleuvre, sinapise la peau et corrode les verrues ; la vipérine contient du nitrate de potasse et on peut la consommer en infusion sudorifique comme la bourrache ; tout sert, jusqu’à cette fausse ortie qu’on appelle le laurier pourpre et qui pue la cave, lorsqu’on écrase la feuille entre ses doigts ; — tenez, flairez-moi cela ; — on l’employait au Moyen-Age, broyée avec du sel, contre les contusions…
— Que ça sent mauvais, s’écria Mme Bavoil, en repoussant la main de Durtal — mais, dites donc, notre ami, vous êtes bien savant !
— Savant avec les livres. La vérité est que, disposant d’un jardin, je me suis amusé à acheter des dictionnaires d’horticulture, anciens et modernes ; et grâce aux planches coloriées, j’ai reconnu le nom des fleurs ; ce n’est pas plus malin que cela ; je vous confesserai d’ailleurs que, sorti de cette spécialité de la flore pharmaceutique, mes connaissances en botanique ordinaire sont nulles.
— C’est à Dijon que vous avez découvert ces livres ?
— Pas du tout ; je reçois, ici, les catalogues de tous les libraires d’occasion de Paris, de la province, de la Belgique et je me livre à la chasse du bouquin ; — c’est d’ailleurs la seule chasse que je comprenne. — C’est très amusant ; dame, l’on rate souvent le gibier qu’on vise de si loin et qui est abattu sur place par d’autres chasseurs ; — mais le plaisir que l’on éprouve lorsqu’il arrive un paquet de volumes et que l’on en extrait les oiseaux que l’on guettait d’ici !
Au fond, si vous exceptez le monastère et le jardinage, quelle autre distraction voulez-vous que le Val des Saints nous donne ?
— C’est juste ; et c’est vous qui avez planté le long de ces allées, des roses de Noël ?
— Oui, j’ai songé à l’hiver. Avec son cèdre et ses pins, le jardin restait vert, en l’air, mais c’était sur le sol la mélancolie des terres en cirage et des feuilles mortes ; alors j’ai acheté à Dijon ce genre d’ellébore, qui a très bien réussi. En voici d’autres d’une espèce différente, avec leurs feuilles découpées en menottes dentelées d’enfants ; celles-là poussent dans des feuilles presque noires des fleurs vertes, ou plutôt elles ne poussent rien du tout car elles se meurent !
— On croirait, ma parole, que vous avez cherché à réunir une collection de poisons !
— Ma foi ! Si l’on ajoute aux euphorbes et aux ellébores, la morelle qui est là-bas et qui produit de fausses groseilles rouges et les ciguës qui fusent de tous les côtés, mais sans que je les aie cultivées, celles-là, il y a en effet de quoi empoisonner ici un régiment !
— J’aime à croire que parmi ce lot de laiderons, vous avez votre préférée.
— Bien entendu, et cette préférée, c’est la grande éclaire ou, si vous aimez mieux, la chélidoine, et la voici, poursuivit Durtal, montrant du doigt l’une de ces plantes qui avait survécu à ses congénères, fanées, pour la plupart à ce moment de saison.
— Mes compliments, elle est jolie !
— Mais elle n’est pas si miteuse que vous semblez le croire, Madame Bavoil ; ses feuilles d’un vert sourd, très nourri de bleu, sont élégamment découpées et les imagiers du Moyen-Age les ont sculptées sur les chapiteaux des cathédrales ; puis sa fleur en étoile est d’un jaune vif et son fruit est une minuscule gousse qui renferme, tel qu’un écrin, quand on l’ouvre, d’éblouissantes rangées de petites perles ; — enfin, tenez, cassez sa tige blanche et poilue et il en sort un sang du plus bel orange qui est encore plus actif que le lait de l’euphorbe pour cautériser les verrues ; au Moyen-Age, dans les cours des miracles, les mendiants qui simulaient des infirmités pour apitoyer les passants, mélangeaient le suc de ces deux plantes et se fabriquaient avec des plaies hideuses mais indolores ; elle fut donc la providence des malingreux !
À cette même époque, elle fut aussi le sujet des plus bizarres des légendes ; l’on était convaincu que, posée sur la tête d’un malade, elle chantait s’il devait trépasser et pleurait s’il devait guérir ; ce qui ne fait pas, je l’avoue, son éloge ; l’on s’imaginait encore que si les petites hirondelles perdaient la vue, leur mère la leur rendait, rien qu’en leur barbouillant les yeux avec le jus de cette plante ; la chélidoine est donc, à la fois, décorative et médiévale, mal famée et utile ; et vous voudriez, Madame Bavoil, que je ne commisse point des folies pour une pareille fleur !
Mais Mme Bavoil ne l’écoutait plus ; de la place où elle était, sur cette petite hauteur, elle voyait par dessus le mur en contre-bas, sur la route.
— Voilà, s’écria-t-elle, Mlle de Garambois !
Ils allèrent ensemble à sa rencontre et arrivèrent, en même temps qu’elle, à la porte.
— Bonjour, monsieur mon frère, dit-elle à Durtal, et bonjour, la maman Bavoil ; tenez, débarrassez-moi de cela, — et elle tendit un paquet ; — c’est du nanan que je vous apporte.
— Ô la gueuse ! s’exclama Mme Bavoil, en riant. Ce sont encore des gourmandises et serrées dans des petits pots — oui, je les sens, sous le papier ; — ça doit être au moins des confitures ?
— Vous n’y êtes pas, répliqua Mlle de Garambois, qui, sur l’invitation de Durtal, monta avec Mme Bavoil, dans le cabinet de travail.
— Je suis lasse, je m’abalourdis, fit-elle, avec une moue amusante, en se regardant, avant de s’asseoir, dans la glace. Voyons, causons sérieusement. Figurez-vous que j’ai reçu d’une amie qui réside dans le Midi des pots de graisserons qu’elle prépare, elle-même, et qui sont à se lécher les doigts !
— Des graisserons ?
— Des rillettes d’oie, si vous aimez mieux ; attention maintenant, car je vais vous révéler les diverses manières de les accommoder.
La plus rustique façon consiste à les étaler avec du beurre, sur du pain de maïs préalablement rôti.
— Et où diable voulez-vous que je trouve du pain de maïs, s’écria Mme Bavoil !
— À défaut de cette sorte de pain, continua imperturbablement Mlle de Garambois, vous coupez de minces tartines de pain ordinaire, vous y écrasez dessus votre beurre et vos graisserons et vous les faites griller ; mais les gourmets ne sont pas d’accord sur le point de savoir s’il vaut mieux griller la tartine avant ou après que les rillettes y ont été étendues ; c’est à vous à résoudre cette importante question.
D’autres personnes, je dois le confesser, se bornent à les manger à froid, sans préparation aucune ; celles-là sont indignes de savourer ce précieux mets ; quant aux fines bouches, elles refuseraient d’y toucher s’il n’était conditionné d’après la formule que voici : ouvrez bien les oreilles, Madame Bavoil.
Vous apprêtez des tartines de l’épaisseur d’un doigt, vous les rôtissez sans les noircir et les arrosez modérément de vieux vin rouge et de quelques cuillerées de consommé ; puis vous enduisez d’une couche de graisserons ces tartines, vous les recouvrez avec un mélange très léger de moutarde et de beurre ; vous y ajoutez du poivre et de la muscade, selon votre goût et vous replacez ces tartines sur le gril, le temps de les réchauffer en dessous seulement.
Vous les servez enfin sur une assiette chaude, après les avoir baignées d’un généreux cognac que vous allumez ; vos tartines flambent, telles qu’un pouding ou qu’une omelette soufflée, et c’est divin, conclut Mlle de Garambois, qui se renversa dans le fauteuil, les yeux au ciel.
— Est-ce dieu possible ! soupira Mme Bavoil, en joignant les mains.
— Qu’est-ce qui est possible ? demanda, en riant, Mlle de Garambois.
— Qu’une personne pieuse soit ainsi tentée par le démon de la gourmandise, et puisse inventer des choses pareilles !
— Mais je n’invente rien ; je me borne à propager, Madame Bavoil.
Durtal examinait, en souriant, sa sœur l’oblate. Sa physionomie était toujours pour lui un sujet de surprise, car il ne parvenait pas à s’expliquer l’incomparable grâce et l’extrême jeunesse, à certaines minutes, de ce visage de femme de cinquante ans qui paraissait son âge, à d’autres instants.
Mlle de Garambois était fort grosse et marchait un peu « banban » comme on dit dans le peuple. Vêtue par d’excellentes couturières de Paris, elle était fort élégante et portait des costumes de jeune femme et ce n’était pas chez elle trop ridicule, car elle avait dix-sept ans lorsqu’elle souriait. Elle avait été très jolie et il lui était resté un teint soyeux, magnifique, des yeux d’enfant clairs et surtout une bouche et un menton, d’un charme mutin, vraiment exquis.
Il suffisait qu’elle fût joyeuse pour que les pattes d’oie et les rides disparussent. De merveilleuses dents éclairaient sa petite bouche et une fossette dansait, ingénue, et pourtant avec un petit air de se ficher du monde, dans le menton. Penchée, un peu en avant, les deux mains sur les bras du fauteuil, en une pose qu’elle affectionnait, Mlle de Garambois remuait alors un peu la tête et la figure de la fillette aimable et espiègle dont elle avait l’âme, surgissait. Elle avait, en effet la gaieté de l’enfant et son innocence ; et elle avait surtout une bonté et une charité qui la faisaient, elle qui se traînait si péniblement, courir tout le village afin de panser les plaies et de changer le linge des malades. Cette femme, si soignée pour elle-même, qui, chez elle, aurait sans doute hésité à laver la vaisselle, perdait tout dégoût ou plutôt le surmontait, quand il s’agissait de rendre service ; et dieu sait, chez les paysans malades, auprès de femmes et d’enfants négligés, les répugnantes besognes qu’elle devait accomplir !
— Ce que vous avez raté votre vocation, lui disait parfois son oncle, M. Lampre ; vous auriez dû être sœur dans un hôpital.
— Je n’aurais pas eu l’office divin ; — puis se raillant, elle-même — elle ajoutait avec son pimpant sourire : ni de bons petits plats !
Elle était très bien avec Mme Bavoil, qu’elle désespérait pourtant. Elle a tout ce qui faut pour devenir une sainte, disait celle-ci, et le diable, en la dominant par cette damnée gourmandise, l’empêche d’avancer et on le lui répète sur tous les tons et elle est si aveuglée qu’elle ne vous écoute pas ; — Et doucement, gentiment, sans se lasser, elle essayait quand même de la guérir ; mais Mlle de Garambois prenait guillerettement les remontrances et s’affichait même plus gourmande qu’elle n’était, en réalité, pour la taquiner.
— Enfin, reprit-elle, vous avez bien saisi les nuances de ma recette ; je la résume ; griller les tartines, les mouiller de bouillon et de vin, les enduire de beurre et de moutarde, les remettre sur le gril, les tremper d’eau-de-vie et les allumer ainsi qu’un punch ; c’est compris ?
— Si vous vous imaginez que nous allons nous infliger un aria pareil ! Notre ami les mangera, tout simplement, rôties avec du beurre.
— Ce ne sera pas mauvais quand même ; — autre chose ; vous étiez à la grand’messe, ce matin, croyez-vous que notre père Abbé a bien officié !
— Oui, dit Durtal, avec sa haute taille, son teint diaphane, ses longues mains maigres, il semble détaché d’un vitrail.
— Je présume, reprit Mme Bavoil, que ces pierreries qui mettent tant de flammes sur sa mitre sont fausses.
— Détrompez-vous, elles sont vraies ; un moine aujourd’hui mort, qui était entré en religion après le décès de sa femme, a offert tous les bijoux qu’elle possédait, — et ils étaient nombreux, — pour fabriquer cette mitre. Cela vous explique qu’elle soit incrustée de diamants, d’aigues-marines, de saphirs, de pierres de première valeur, de gemmes de premier choix.
— Ah !
— Par contre, les deux autres mitres-car les Abbés de monastères de même que les évêques en ont, pour les cas prévus par la rubrique, trois — les deux autres, payées sur les deniers de l’abbaye qui n’est pas riche, sont médiocres. Celle qui vient après la mitre d’apparat dite « précieuse », s’appelle, en langue liturgique, « l’auriphrygiate » ; elle est tout bonnement découpée dans une étoffe d’or plus ou moins pur ; quant à la troisième, « la simple », qui consiste en un carton revêtu de moire ou de soie, elle ressemble à un pain de sucre de papier blanc.
— On l’emploie à quoi, celle-là ?
— L’Abbé la coiffe pour les offices des morts, pendant la Semaine Sainte, les jours de prise d’habit ; elle est à la fois de minime importance et de deuil.
— Il est certain que pour la beauté des cérémonies, l’on fait aussi bien qu’à Solesmes ici, dit Mlle de Garambois ; mais dame aussi, nous avons la chance d’avoir un cérémoniaire incomparable, très savant dans sa partie.
— Et ce qui vaut peut-être mieux encore, un homme de goût, ajouta Durtal.
— Ce grand, un peu chauve, qui a l’air si distingué ? demanda Mme Bavoil.
— Oui, le père d’Auberoche. Il raffole de son métier et il se donne un mal ! Soyez sûr qu’il a passé, pour réussir cette fête de la toussaint, une nuit d’insomnie ; mais aussi, pas une manœuvre manquée ; son petit monde d’enfants de chœur et de novices évolue sans qu’il y ait jamais le moindre accroc. Il a su imposer des attitudes hiératiques aux assistants ; il a su retrouver la vieille senteur des cloîtres du Moyen-Age ; voyez, en tant que menu détail, la vimpa, cette écharpe de satin qui couvre les épaules du porte-crosse et du porte-mitre et retombe sur le devant, ainsi qu’un châle, en deux larges pans dont ils s’enveloppent les mains lorsqu’ils arborent ces insignes. Pour la crosse, cela ne présente rien de bien particulier, mais pour la mitre, c’est autre chose. Il faut qu’elle soit repliée et tenue, de la façon dont saint Denys tenait sa tête ; ce n’est rien si vous voulez, mais si cette pose est mal observée, le caractère Moyen-Age disparaît ; eh bien, Dom d’Auberoche a non seulement appris au porte-mitre le geste, mais il a personnellement surveillé les plis de l’écharpe, la planant ou la cassant aussi bien qu’un statuaire du treizième siècle ; il rendrait des points aux costumiers de Paris ; il n’a pas dans la congrégation son pareil !
— Il est encore tout jeune, remarqua Mme Bavoil.
— Il doit avoir trente-quatre ans à peine. Il est né d’une grande famille apparentée à des saints ; il a ce qu’on nomme, en art, la ligne, et il semble toujours descendre de sa verrière. Outre qu’il est un religieux très macéré, il est un érudit très intéressant à écouter lorsqu’il traite de la liturgie et de la symbolique ; mais on le voit peu ; d’abord, il est très occupé avec ses études et ses répétitions de cérémonies, puis il est ce qu’on appelle un « solitaire », autrement dit un moine vivant à l’écart, dans sa cellule.
— Ah ! si, dans cette abbaye, le chant était à la hauteur du cérémonial, je n’aurais pas à regretter Solesmes, soupira Mlle de Garambois.
— Oui, mais le père Ramondoux est un chanteur de cour ; il me paraît toujours, lorsqu’il va ouvrir la bouche, qu’il en sortira ce cri de la rue : tonneaux, tonneaux ! Le plus curieux c’est qu’il n’est nullement ignare en son métier ; il enseigne très bien le plain-chant à ses élèves, seulement, lui, pratique juste le contraire des règles qu’il professe dans ses leçons.
Mais malgré ces imperfections, que des cloîtres de moindre importance nous envieraient encore, quelle magnifique cérémonie nous eûmes ce matin ! La splendide liturgie que celle de ce jour ! Cette épitre, tirée de l’apocalypse, c’est une photographie du ciel ou plutôt c’est un idéal tableau de primitif ; et ce qu’en effet les vieux peintres flamands l’auront traduit ce texte de saint Jean dans lequel défilent les anges, les vieillards, les saints ! Et le début, l’introït, le fameux « Gaudeamus » réservé pour les festivités des grandes joies, est-ce assez beau ! Cette mélodie qui danse et ne se tient plus d’allégresse et qui s’arrête cependant, avant la fin de la phrase, au « gaudent angeli » comme n’en pouvant plus et peut-être aussi comme prise d’une vague appréhension de n’être plus assez déférente ; puis qui reprend, débordée quand même par le ravissement, pour se terminer en une prosternation pareille à celle des Vieillards de l’épitre, étendus, le visage contre terre, devant le trône ; ces accents de jubilation-là, c’est sûrement le Saint-Esprit qui les a soufflés ! C’est d’une simplicité admirable et d’une caresse d’ouïe et d’un art merveilleux ! Quel musicien rendra jamais l’ivresse de l’âme, de la sorte ?
— Voilà notre frère qui s’emballe, dit en riant Mlle de Garambois ; pour en revenir au côté cérémonial, savez-vous, Madame Bavoil, que votre maître et ami est à ce point de vue un disciple des plus remarquables de Dom d’Auberoche ?
Certainement, continua-t-elle, en souriant à Durtal qui la regardait, un peu surpris ; je n’avance rien à la légère, car si je ne vous ai pas vu officier, le jour de votre prise d’habit, j’ai appris, justement après, par ce père, que vous aviez été d’une tenue étonnante, bref que vous aviez ce que vous nommiez, il y a quelques instants, la ligne.
— Oui, parlons-en, vous vous fichez de moi, mademoiselle l’oblate.
— Mais oui, parlons-en, s’écria Mme Bavoil, puisque ce cachottier ne m’a jamais raconté comment cette fête s’était passée. On ne lui extrait que des : oui, ce n’était pas mal et un point c’est tout ; voyons, vous qui êtes au courant, donnez-moi des détails.
— Vous me rectifierez, si je me trompe, dit Mlle de Garambois à Durtal qui roula une cigarette et affecta l’attitude désintéressée d’un homme que ces histoires ne concernent pas.
— C’était le jour de la saint Joseph de l’an dernier, c’est-à-dire il y a près de huit mois, l’avant-veille de la fête de saint Benoît ; l’on a choisi ce jour-là pour la prise d’habit afin que la profession pût avoir lieu, l’année suivante, le jour même de la saint Benoît ; le noviciat étant ainsi que celui des moines d’un an et un jour. C’est exact ?
Durtal approuva du chef.
— Après les deuxièmes vêpres de saint Joseph, l’on monta dans la chapelle du noviciat où personne ne peut pénétrer que les moines — et encore faut-il que les pères qui n’y exercent pas de fonctions soient autorisés, avec l’agrément du maître des novices, par le père Abbé — car le noviciat est clos pour tout le monde indistinctement…
— Pour nous autres femmes surtout, dit Mme Bavoil.
— Les femmes ! la règle est formelle, si elles mettent seulement le bout du pied dans la clôture d’une abbaye, elles sont frappées d’excommunication, ipso facto, par ce fait seul… mais je continue… la chapelle où a lieu la scène que je vous narre, je ne la connais par conséquent pas ; j’espère cependant que monsieur notre frère consentira, après mon récit, à nous la décrire. Il y avait, réunis là, quelques profès, les novices, le maître des cérémonies, le maître des novices et le zélateur, et, en l’absence du père Abbé, le prieur qui officiait. C’est toujours exact ?
Durtal réopina du chef.
— Les cierges étaient allumés ; le grand scapulaire noir de l’ordre, un peu plus court néanmoins que celui des pères, était plié dans un plateau d’argent, sur l’autel, et recouvert de fleurs.
— D’anémones, interrompit Durtal ; le choix de cette espèce était dû à une attention délicate de Dom d’Auberoche, qui croit, ainsi que moi, que cette renonculacée fut le lys réel des écritures, symbole de la sainte vierge.
— Tiens, notre ami se décide à causer, observa Mme Bavoil, qui buvait, goutte à goutte, cette histoire.
— J’ajouterai, poursuivit Durtal, que la châsse contenant les reliques insignes de saint benoît avait été transférée pour la circonstance dans cette chapelle, érigée sur une crédence, à la droite de l’autel et entourée d’une haie en flammes de cierges.
— Bien, maintenant, je suis au courant, car la même cérémonie s’est effectuée pour moi, mais dans une des chapelles de l’église, alors. — Je reprends : Dom de Fonneuve, en coule et avec l’étole blanche, se tenait debout, en haut de l’autel, entre Dom Felletin et Dom d’Auberoche et, vous, vous étiez agenouillé sur la dernière marche.