Les Foules de Lourdes (page 11)

Joris-Karl Huysmans · Lettres

Texte français, domaine public · Source : fr.wikisource.org — Les Foules de Lourdes · 16 pages

Fiche de l’œuvre dans le savoir

Cette crypte, quand elle n’est pas inaccessible comme pour l’instant, est encore l’église la moins offensante qui soit à Lourdes. Petite, courte, très basse, hérissée de piliers, mal éclairée par des ampoules électriques, allumées tout le jour, elle suggère quand même l’idée d’un peu de chez soi, d’un peu d’abri, loin de la bruyante coulée des foules ; lorsque celles-ci ne s’y coagulent pas, l’on peut s’isoler dans la pénombre d’un coin ; puis son décor est plus intelligent et moins vil que celui des autres temples ; elle est percée au-dessus de chacun de ses autels, fixés dans des niches en demi-lunes, de deux lucarnes dont les embrasures, taillées en biais dans l’épaisseur des murs, sont revêtues de mosaïques d’or. Et mieux que partout, ici, l’on se rend compte du rôle que doit jouer, dans l’art monumental, ce genre d’ornement, délivré de son inutile souci de parodier des tableaux, ainsi que dans les chapelles du Rosaire ou de s’égarer dans de la peinture de portraits, de même que dans les deux ridicules pastilles, collées à la porte du Rosaire et qui prétendent reproduire les traits du Pape Léon XIII et de Mgr Schœpfer, l’évêque actuel de Tarbes.

Ici, la mosaïque se contente d’entrelacer des arabesques, des rinceaux, des fleurs et des croix, exécutés en pierres de couleur sur un fond craquelé d’or ; et, dans le demi-jour versé par les meurtrières et dans les lueurs orangées des amandes électriques, ces embrasures scintillent avec les tons fauves et saurés des vieux ors des cuirs de Cordoue ; et ces lueurs, à la fois souples et sourdes, sont la plus fastueuse et la plus discrète parure de ce caveau trop blanc. Mieux que partout ailleurs, l’on peut encore observer, dans cette crypte, le matin, pendant les messes, le contraste qui s’atteste entre les feux des pochettes électriques et le feu des cires, allumées sur l’autel. Celui des cierges palpite et vit, tandis que l’autre brûle, immobile, et rougeoie, mort. Rien n’est moins symbolique que cette forme d’éclairage adoptée non seulement à Lourdes, mais à Paris, dans la plupart des sanctuaires, voire même dans certaines chapelles d’abbayes. C’est commettre un véritable contre-sens que de se servir de lueurs inanimées, là où se tient le Christ, dont la lumière est la vivante image ; c’est supprimer aussi, dans l’Église, l’indispensable signe de la Charité dont la flamme est l’emblème ; et nous voici également bien loin de la divine liturgie bénissant par de vénérables et de magnifiques formules l’huile et la cire, avec ces paquets de fils incandescents dont le moindre inconvénient est de fabriquer une lumière de mensonge, car elle n’éclaire pas et il est impossible de lire son office, sous ces lueurs blafardes qui se diffusent et diluent leur or, en tombant des voûtes.

Que sont devenus les types bizarres qui, dans les périodes calmes de Lourdes, fréquentaient cette crypte ? Marie, la cul-de-jatte, qui bondissait, sur les rampes du Rosaire, dans son plat de bois que renouvelaient les Pères de la Grotte, lorsqu’il était usé ? qu’est devenue la grabataire, assise dans une voiturette que l’on amenait et remisait, à l’entrée de la crypte, au bout de l’allée conduisant au maître-autel ; elle assistait ainsi à la messe de dix heures et le prêtre traversait toute l’église pour lui apporter la communion ; puis on venait la rechercher, dans son logis ambulant, à midi.

Jamais on ne pouvait apercevoir son visage ; il était enveloppé de voiles noirs si épais que je me demandais, — avant de savoir qu’elle était atteinte, depuis vingt-cinq ans, d’une maladie de la moelle épinière, — si elle ne cachait pas une tête décomposée sous ce masque qu’elle relevait, juste sous le nez, pour recevoir l’hostie — et elle le rabaissait aussitôt après.

Et ces deux monstrueuses créatures, deux sœurs colossalement riches, qui avaient, il y a de cela cinq ans, fait le vœu, le jour de la fête de saint Benoît Labre, de vivre comme lui, dans un linceul de crasse ; toutes deux, en haillons, sous leurs robes, se dispensaient de jamais se déshabiller et se laver ; l’aînée aux yeux farouches, aux traits fusinés par la poussière dont s’emplissaient ses rides, entretenait, dans son chignon, des garennes de poux qui couraient sur ses épaules pour rejoindre une autre colonie d’insectes campés dans son corsage. La cadette, non moins sale, se défendait pourtant de la vermine qui rongeait sa sœur, en ayant, sous un voile de crêpe, les cheveux ras…

Elles puaient ainsi que des étaux d’équarrissage et l’on fuyait à leur approche.

Que sont devenus aussi, ces hurluberlus de la piété et ces maniaques qui montaient, et descendaient sur les rampes, entraient dans le vestibule de la crypte, s’inclinaient en un salut, ici, et en un salut, là. En bas, à la grotte, ils baisaient la terre, se relevaient, allaient boire à la fontaine, retournaient baiser le sol, allaient embrasser le roc et rebuvaient. Et cela, pendant des heures !

Perdus dans l’immense foule des pèlerinages, je ne les ai pas, cette année, revus.

Pour en revenir à la crypte, il faut aujourd’hui me placer à la queue des pèlerins afin d’y pénétrer ; l’atmosphère est irrespirable, j’avance derrière des dos, dans une buée de miasmes ; enfin, poussant et poussé, je me dégage des gens qui m’enserrent et, à travers des bancs chargés de fidèles que je dérange, j’atteins la sacristie ; elle est pleine ! — le découragement commence ; — je me dis que je me confesserai, un autre jour, mais un autre jour, ce sera la même chose, tant que les compagnies de chemin de fer continueront à déverser leurs trains de voyageurs, dans la vallée de Lourdes.

S’il n’y avait parmi les pénitents que des hommes, la lessive aurait lieu encore assez vite, car les lavandiers expédient d’habitude, après un rinçage sommaire, les hommes ; mais il y a des femmes ! — et, celles-là veulent qu’après les avoir amidonnées, on les repasse ; — alors pour peu que chacune apporte à savonner toutes les petites affaires de son ménage et que le blanchisseur y prenne intérêt, il y en a pour des heures !

Je me détermine pourtant à rester ; faute de chaises, je me tiens debout dans un coin et j’examine mes voisins. Les premiers arrivés sont des hommes ; ils sont là, têtes basses, qui se pelurent la conscience ; ils auront vite fait de déposer leur paquet d’épluchures aux pieds du prêtre et je me console également, en constatant que la plupart des femmes sont des paysannes ; celles-là seront moins longues à narrer leurs exploits et seront d’ailleurs plus vite renvoyées que des bourgeoises.

Il n’y aura peut-être pas à attendre trop longtemps ; mais, tout de même, comme ce service des confessions, si bien organisé par les Pères de la grotte quand ils étaient les maîtres de Lourdes, est donc mal agencé maintenant ! Ils sont là quelques ecclésiastiques qui ne peuvent suffire à la tâche et malheureusement tous ces églisiers amenés par les pèlerinages et auxquels on accorde les pouvoirs de confesser lorsqu’ils les demandent, ne paraissent se soucier que fort peu de venir en aide à leurs confrères ; ils se considèrent ainsi que des enfants en vacance, et ne sont pas pressés, — si ce n’est pour épousseter les salles intérieures de quelques-unes de leurs philothées, — de s’interner dans la cabine aux aveux où l’on étouffe. D’aucuns, il est vrai, parmi les jeunes surtout, s’engagent dans la troupe des infirmiers, mais il vaudrait mieux laisser ce travail matériel aux laïques et s’occuper des âmes qui ont besoin, elles aussi, d’être pansées.

Ils sont deux qui opèrent pour l’instant. Les braves gens ! ils ne lanternent pas. On entend le grincement répété des lames des guichets ; des hommes à figures devenues rouges, s’échappent, en rejetant le rideau sous lequel ils s’abritaient et décampent au galop, tels que des chats qui s’enfuient de leur plat de cendre ; les femmes, elles, n’ont pas cette pudeur ; elles sont chez elles au confessionnal, elles s’y plaisent et ne se retirent que lentement et à regret, pour céder la place à d’autres, lesquelles viennent odorer l’arome de leurs péchés qui flotte encore dans la case et y ajoutent le parfum plus ou moins accentué des leurs.

Mais aucune n’éprouve de gêne à être regardée. Le désir de l’homme est que ça soit fini et de filer ; celui de la femme est que ça dure et de rester.

Je plains le pauvre prêtre qui se balance, avec des mouvements de pendule, tantôt d’un côté et tantôt de l’autre, dans cette guérite munie de guichets et percée, de même qu’un tamis, de trous. Ce qu’il doit avoir chaud ! moi qui ne suis pas interné, comme lui, je suffoque dans cet air saturé de déjections spirituelles et d’effluves de passants en sueur. Je donnerais bien des choses pour être parti ; c’est enfin mon tour ; je vide ma hotte dans les ouïes d’un excellent homme qui m’absout en un tour de bras, et je m’élance de la sacristie ; mais il s’agit maintenant de déguerpir de la crypte ; les deux courants de foule coulent toujours, en sens inverse, dans l’étroite allée et il me faut jouer sérieusement des coudes, pour arriver enfin dehors.

Ça y est ! c’est étonnant ce qu’une confession allège, ce qu’on se sent frais et dispos après ; la sensation est presque physique. Il y a vraiment une vertu perceptible, presque tangible, dans le sacrement de la Pénitence !

XII

Le vieux Lourdes est dénué de faste ; nous sommes dans la petite ville de province, parée d’une mairie, d’un palais de justice, d’une grande place ornée d’une fontaine. Dès qu’il pleut, on patauge, en battant avec ses pieds de la remolade dans des marais de fange ; dès que le soleil luit, on rissole. Lorsque le temps des pèlerinages est clos, c’est la paix des anciens bourgs seulement interrompue par le vacarme des jours de foire ; alors sur la place ondule une moisson de bérets bleus et de capuces noirs ; les paysans des alentours ont amené pour les vendre de petits bœufs à cornes bisonnières, de petites vaches pas encore traites et dont les pis durs sont énormes, des moutons qui se bousculent, en égrenant leurs pastilles de réglisse, tout le long du sol, des pourceaux blancs, tachés de noir, qui semblent truffés de leur vivant, des chèvres et de malheureux chevreaux, jetés, comme morts, les quatre pattes liées, par terre ; et, tout autour de cette ménagerie, s’étendent des éventaires, en plein vent, où l’on débite des oignons d’Espagne, roses et marbrés de plaques de lie de vin, des chapelets d’aulx, des fromages ronds, dont la pâte sous une croûte malpropre est un mastic, de la boucherie, des espadrilles, des étoffes poilues, de la ferraille, des citrons et de hideuses poteries du crû, au ventre chocolat sillonné de coulées de jaune beurre ; il y a de tout, de la bondieuserie à deux sous le tas et des miches de pain blanc, régal des montagnards qui ne mangent d’habitude que du pain noir.

Et, dans le meuglement des vaches, le bêlement des brebis, le grognement des porcs, tout ce monde jargonne, un bâton à la main, s’attable au seuil des cabarets, s’appelle ; les vieux, avec leur face dure, leur nez busqué, relié par des rides en coups de sabre à la bouche ; les jeunes avec des figures de bruyants tourlourous ; à de rares exceptions près, tous les vieux sont rasés et tous les jeunes portent la moustache ; et tous sont coiffés de bérets, vêtus de gilets de chasse, de manteaux à capuchons, chaussés, les vieux surtout, d’incroyables sabots dont le bout recourbé se dresse en proue de galère, en lame de yatagan.

Cette race semble avoir gardé quelque chose de sa sauvagerie d’antan ; on la sent encore brute et fière, rude pour les animaux, cruelle presque, à l’état latent, civilisée seulement par les besoins des achats et des ventes ; on la sent brave et tenace, mais batailleuse aussi ; et il est très certain que si, sous le ministère de Combes, l’on avait, comme le demandaient alors les mégères masculines du Bloc, interdit les pèlerinages et fermé la grotte, tous ces chasseurs de sangliers auraient combattu à coups de fusils dans la montagne. La Vierge aurait profité de cette défense opiniâtre de leurs intérêts, mais l’Iscariote des Charentes le sut et il se tint coi.

Ce n’est pas jour de marché, aujourd’hui, dans l’ancien Lourdes, mais il n’en est pas moins bondé de monde, car les rues sont encombrées de pèlerins qui stationnent devant les boutiques d’objets de piété où se lit le nom des Soubirous et des enseignes annoncent que le tenancier est le frère ou le parent de Bernadette ; la famille agite, ainsi qu’un pavillon de commerce, le nom de la voyante. L’on visite, dans une ruelle, le moulin que ses parents habitèrent. De même que toutes les maisons devenues pieusement historiques, cette demeure est décorée de quelques portraits de l’héroïne et d’images religieuses plus ou moins laides. C’est une très misérable masure, meublée de pauvres ustensiles de ménage et du lit de Bernadette, entouré d’un grillage, afin de le préserver des fanatiques qui avaient commencé à le taillader à coups de couteaux, pour faire, des fragments enlevés de son bois, des reliques.

Et c’est tout ce qui reste, ici, de la sainte fille dont les révélations ont transformé ce trou, inconnu avant elle, en une ville célèbre dans l’univers entier.

L’on a l’impression, dans cette chambre sale et sombre, à peine balayée, d’une tombe abandonnée, sans une couronne, sans une fleur, dans un cimetière où l’on n’enterre plus ; et l’on se prend à vitupérer l’oublieux égoïsme de ce Lourdes qui s’est rajeuni depuis les apparitions de la Vierge à son enfant, depuis surtout que, grâce à elle, les multitudes y affluent. Il s’est, à plus justement parler, changé de village en ville. Des devantures de magasins de luxe, des épiceries assorties, des pâtissiers de choix ont remplacé dans les rez-de-chaussée des rues, ces logis où l’on apercevait, en passant, des vieilles femmes à besicles, travaillant dans le cadre d’une fenêtre. Les campagnards sont maintenant des hôteliers et des marchands de cierges et leurs femmes se sont muées en des dames qui paradent, dans d’éclatantes toilettes, les dimanches. Ils vivent dans l’aisance et réaliseraient, sans se donner aucun mal, d’amples fortunes si la rage de paraître et la certitude que la tonte des pèlerins durera toujours, ne les incitaient à dépenser encore plus d’argent qu’ils n’en gagnent.

Si, demain, la Vierge quittait la grotte, tous ces gens qui ont élevé de somptueuses auberges, succomberaient sous le faix des dettes et ce serait la saisie de la brocante religieuse, la faillite générale de Lourdes.

Quant à la piété de ce monde-là, il faudrait, pour la jauger exactement, qu’elle ne rapportât plus. Un mot de quelqu’un qui vécut parmi eux et les connaît bien peut la résumer : « le respect humain est à rebours, ici ». À Paris, des hommes de peur d’être montrés au doigt se cachent pour faire leurs Pâques ; à Lourdes, c’est le contraire ; les hommes les font ostensiblement pour n’être pas remarqués et ne mettent, bien entendu, plus les pieds à l’église, après ; j’ai peur que cette piété n’appartienne qu’au décor des magasins de bimbeloteries ; elle aide, en tout cas, à hameronner l’acquéreur ; elle est secourable à l’écoulement des soldes.

Jadis, lorsque je venais dans la ville, j’allais à l’ancienne église de Saint-Pierre qui était une église de campagne, charmante. Imaginez une bâtisse romane, réparée tant bien que mal, mais conservant encore, dans certaines de ses parties, l’étampe du xiiie siècle ; elle possédait de vieux bois polychromes intéressants, entre autres, une Notre-Dame du Mont-Carmel tendant un scapulaire à saint Simon Stok et surtout une petite Vierge qui se déhanchait un peu, en souriant, avec des yeux étonnés dans un visage ravi ; pour une fois, à Lourdes, on se trouvait en face d’une Madone pas neuve et l’on pouvait regarder des murs qui n’étaient pas blancs !

Très silencieuse, à peine éclairée, très intime, elle était presque vide pendant la semaine et, au sortir des foules du nouveau Lourdes, quel délicieux abri, c’était ! — Les quelques femmes qui priaient devant le Saint-Sacrement demeuraient immobiles sur leurs chaises et muettes ; pas un bruit. Quelle différence entre cette piété foncière, assez sûre d’elle-même pour être calme et cette fureur agitée des pèlerins de la Basilique et du Rosaire ! il semblait que Marie, elle-même, se ressentît de cette atmosphère lénifiante, de ces oraisons pas pressées, de ces suppliques placides. On éprouvait la vague impression qu’au lieu de rester debout, pour recevoir ses invités comme dans toutes les autres églises de la ville, Elle s’asseyait, ici, plus à l’aise, plus en famille, plus tranquille. C’était avec Elle une douce et longue causerie, dans le silence et l’ombre.

Et, le dimanche, la nef se remplissait pour la grand’messe. Peu d’hommes, mais beaucoup de femmes et de jeunes filles qui, avec leurs robes et leurs capulets noirs, suggéraient l’immédiate vision de nonnes priant dans une antique chapelle de cloître ; et, dans ce pauvre sanctuaire de village, le service divin s’affirmait presque luxueux. Il y avait de gentilles théories d’enfants de chœur, proprement habillés de robes et coiffés de calottes violettes, un grand suisse rouge, une maîtrise de petits montagnards et de quelques chantres aux voix métalliques qui chantaient du plain-chant.

Je m’y réfugiais souvent, heureux de suivre ma messe en paix et de ne pas entendre de faridons.

Cette église n’existe plus ; les Vandales l’ont jetée bas et construit, pour la remplacer, à quelques pas plus loin, une espèce de cathédrale qui est au roman ce que la Basilique est au gothique, c’est-à-dire une merveille de vilenie, un haut-le-cœur d’art.

Démolir une ancienne église, patinée par des siècles de prières, pleine du souvenir de Bernadette, pour lui substituer un grossier monument voulant lutter à coups de vitrailles infâmes et de clinquant avec la Basilique, quelle aberration ! Il en triomphe sans peine, d’ailleurs, avec son architecture de roulier et sa pesante et son obtuse nef au bout de laquelle se dresse un grand autel dont les différents marbres ressemblent à un assortiment de fromage d’Italie, de galantine et de farce, le tout recouvert d’un énorme ciborium en carton et en bois, glacés d’or. L’on dirait de la scène d’un guignol. Ô le Canaque qui inventa ces infernales représailles ! pour parachever son œuvre, il a jugé nécessaire d’ajouter encore un peu d’or à l’aveuglant ensemble de ces colifichets et, après avoir beaucoup réfléchi sans doute, il s’est décidé à tendre des chaînes dorées devant ses chapelles. Que pensez-vous de celui-là ? Est-ce pour le culte d’un marquis de Carabas ou pour le culte d’un Dieu que l’on a instauré un pareil temple ?

Quant aux statues de vieux bois, elles ont, cela va de soi, disparu et les mauvais lieux du quartier Saint-Sulpice contaminent de leurs produits scélérés tous les autels.

Ah ! cette nouvelle église qui n’a été édifiée que pour faire pièce à la basilique, pour élever autel contre autel, suivant l’expression même du cardinal Langénieux, elle évoque, à elle seule, tous les épisodes de l’histoire de Lourdes, les souterraines batailles engagées entre deux camps, celui du curé Peyramale et du vieux Lourdes que maniait en sous-main M. Lasserre et celui des évêques de Tarbes et des Pères de Garaison.

Sans vouloir remuer la cendre des haines qui couvent encore dans les deux partis, je vais cependant expliquer comment Mgr Peyramale qui était le curé de Lourdes, au moment des Apparitions, a, dans un intérêt pécuniaire, au profil de sa paroisse et aussi par dépit d’avoir vu le domaine de la Grotte séparé de sa cure, tué, de gaieté de cœur, sa vieille église.

Mgr Peyramale était un très brave homme et un très bon prêtre mais il était un rustre, d’un caractère entier et bourru et de plus, une sorte de mégalomane et de brouillon. Or, il fallait un homme entendu aux affaires, un esprit net et aussi une complexion plus souple que la sienne, pour mettre sur pieds la gigantesque entreprise de Lourdes. Avec lui, rien n’eût marché. Son évêque Mgr Laurence le comprit et il eut recours au Père Sempé qui remplissait les conditions d’habileté et de prudence qu’il estimait indispensables pour assurer le succès de l’œuvre. Il confina donc Peyramale dans sa cure et mit le Père Sempé à la tête des missionnaires de Garaison qu’il appela à Lourdes, afin d’organiser le service des messes, des confessions, des prêches, afin de diriger les processions et d’hospitaliser les pèlerins dont le nombre allait croissant dans une ville qui n’était alors qu’un petit village, qu’un affreux trou.

Avec la meilleure volonté du monde, Peyramale n’eût pu d’ailleurs, même avec l’aide de trois vicaires, assumer une semblable tâche et il est fort probable que si ces missionnaires, au lieu d’être commandés par le Père Sempé, avaient été placés sous sa coupe, à lui, il n’aurait pas songé à se plaindre, car il ne pouvait nier que la nécessité ne s’imposât d’un pareil renfort ; mais, vexé d’être mis à l’écart, blessé d’avoir été, assez brutalement, il faut le dire, dépossédé, au cours d’une maladie, de la basilique qu’il avait construite au-dessus de la grotte ; mal consolé par le titre de Monseigneur que lui valut, sur les instances de son évéque, une prélalure romaine, il se résolut — bien que la Vierge ne l’eût pas demandée, celle-là — à ériger une autre basilique, dans la ville même.

Il fallait trouver un prétexte. Il argua d’abord de l’insuffisance de son église qu’il jugeait trop laide pour lutter contre celle de la Grotte ; puis il imagina cette bourde que le message de la Vierge à Bernadette signifiait ceci : que les pèlerinages, au lieu de se rendre directement du chemin de fer à la source, devaient partir de l’église du village, de son église à lui, pour aller en procession à la Basilique et pour de là revenir encore à son église.

Et dans son journal « l’Écho des Pèlerins », son conseiller et ami Lasserre renchérissait encore sur ces galéjades, déclarant que « ce n’est pas la grotte mais le vieux Lourdes qui doit être le centre du pèlerinage, que la Vierge est invoquée sous le nom de Notre-Dame de Lourdes et non sous le nom de Notre-Dame de la Grotte, que l’église du village doit être la première et la dernière station du pèlerinage ».

Comme bien l’on pense, ce projet fut soutenu par le vieux Lourdes qui espérait pouvoir de la sorte saigner, à l’aller et au retour, les pèlerins.

Aussi, le malheureux curé, qui était possédé par la manie des grandeurs, se lança-t-il, bride abattue, dans les frais d’énormes constructions ; il s’endetta d’une façon formidable et laissa une succession si obérée, lorsqu’il mourut, le 8 septembre 1877, qu’il fallut aux évêques qui se succédèrent sur le siège de Tarbes des années et des procès plus embrouillés, les uns que les autres, pour la liquider.

On peut juger par ces impérities, de la façon dont il aurait régi les biens de la Grotte, si l’évêque lui en avait laissé la gestion.

De tout cela, il ressort clairement pour moi que l’idée de bâtir, loin du lieu des Apparitions, loin de la fontaine, loin de l’esplanade et des abris, une basilique qui ne pouvait être d’aucun intérêt et d’aucune utilité pour les pèlerins eût été une idée résolument absurde si elle n’avait eu pour but de drainer l’argent au profit des gargotiers et des marchands de chapelets du vieux Lourdes et d’élever, du même coup, un monument rival en face d’un autre monument.

J’ajoute qu’il n’y avait aucun motif sérieux qui pût justifier la destruction de cette vieille et charmante église car elle était suffisante, bien qu’en ait dit Peyramale, pour contenir ses ouailles. Je l’ai vérifié, par moi-même, le dimanche ; tout le village y tenait. Si le curé avait besoin d’une annexe, d’une chapelle de catéchisme, il était facile d’en édifier une, à bon marché, sur le terrain même où se prélasse la nouvelle basilique ; si enfin, elle était très délabrée, il fallait la réparer et la consolider et, avec un adroit architecte, c’était possible.

Et si l’on songe que nous devons ces exploits de sauvages aux rivalités de Peyramale et de Sempé, l’on ne peut s’empêcher de déplorer ce côté exclusif qui était commun à l’un et à l’autre de ces prêtres — et, avouons-le, qui est dans le caractère de presque tout le clergé des Pyrénées — de ne pouvoir supporter auprès de soi aucun voisinage d’influences et d’œuvres.

Ce qui est certain encore, c’est que Peyramale et Sempé professaient, aussi bien l’un que l’autre, l’esthétique des Fuégiens, l’idéal des omophages. Là, ils étaient d’accord. À l’un, la Basilique et la nouvelle église ; à l’autre, le Rosaire ; les deux font la paire, ils se valent !

Maintenant, pour parler du temps présent, je ne crois pas justes les reproches que Zola adresse aux Pères de la Grotte, dans son livre où il a ramassé tous les griefs que Lasserre avait déjà délayés contre eux, dans son tas d’articles et de romans.

Comme l’explique très nettement et avec preuves à l’appui, M. l’abbé Moniquet dans ses deux volumes « Le Cas de M. Lasserre » et « Les Origines de Notre-Dame de Lourdes », Lasserre ne parvint pas, ainsi qu’il le désirait, à « imposer sa personne et son livre » aux évêques de Tarbes et aux Pères de Garaison et il garda de cet échec une si féroce rancune qu’elle permet de suspecter l’équité de ses jugements, l’aloi même de ses récits.

Mais venons aux faits incriminés. Les missionnaires de Lourdes sont-ils riches et vendent-ils des statues, de l’eau et des cierges ? oui, c’est indéniable — Et de cela, je ne les félicite, ni eux, ni leurs successeurs ; — mais la question ainsi posée, une autre reste à résoudre, celle de savoir comment ils dépensent l’argent ainsi gagné.

Or, il est très évident que si les recettes sont colossales, les frais ne le sont pas moins. Il faut se remémorer que tout est gratis dans le domaine de la Grotte. Pour éviter autant que possible la simonie, le Père Sempé ne voulut pas que les prêtres fussent tenus, de même que dans les autres pèlerinages, de payer leurs messes ; et si l’on songe que ces messes s’élèvent à des centaines de mille par an ; si l’on suppute ce que peut coûter le linge de corps et d’autel, le vin, les hosties pour les célébrants et les fidèles qui consomment parfois jusqu’à 140,000 communions par mois ; si l’on tient compte de la malpropreté et du sans-gêne des ecclésiastiques de passage qui salissent et déchirent des ornements qu’il est nécessaire de souvent renouveler, l’on obtient des chiffres confondants. Il sied de se souvenir aussi qu’il n’y a pas de rendement de chaises dans les églises, que les bains des piscines sont gratuits ; il convient surtout de se rappeler les gigantesques frais d’entretien des églises, des maîtrises, de l’esplanade, des jardins, de la clinique, des abris, les dépenses du personnel domestique, des sœurs chargées du blanchissage, de l’éclairage électrique brûlant, jours et nuits, l’hospitalité offerte aux évêques et aux directeurs de pèlerinages à la résidence, les aumônes, tout… et si l’on établissait des comptes, l’on s’apercevrait sans doute que les quêtes, que les dons, que les offrandes volontaires qui affluent de partout, seraient insuffisants pour parer à de tels frais, si la vente de l’eau, envoyée au loin et celle des cierges, pris sur place, ne changeait le déficit assuré en un trop plein.

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