Les Foules de Lourdes (page 12)
En somme, les Pères ne se sont arrogé qu’un seul monopole, celui de l’eau expédiée en bouteilles et en caisse ; autrement, à Lourdes même, chacun peut puiser et emporter autant d’eau qu’il lui plaît, et sans payer un sou.
Dans tous les cas, ce sont les pauvres qui profitent de ce bien être et ils seraient mal venus à se plaindre. Ils sont traités, comme nulle part ailleurs, ici. Ils n’ont rien à débourser, ni dans les abris, ni dans les églises ; ajoutons que, ni à la Basilique, ni à la crypte, ni au Rosaire, il n’existe de places réservées, de prie-dieu de luxe ; c’est donc l’égalité parfaite entre l’indigent et le riche. Trouvez-moi une église où il en soit de même !
Quant aux mercantis du vieux Lourdes, ils ne m’intéressent pas plus que ceux du nouveau et je ne comprends pas pourquoi Zola s’est plus épris des uns que des autres. Ils sont, pour la plupart, des cormorans qui se disputent sinon la peau, au moins la bourse des visiteurs.
Est-ce que d’ailleurs ceux du vieux Lourdes qui s’improvisent hôteliers, restaurateurs, marchands de chapelets et de médailles, pendant les pèlerinages, ne gagnent pas aisément de l’argent ? est-ce qu’ils ne débitent pas des statues et des cierges aussi bien que les Pères ? est-ce que ceux-ci s’en sont réservé la vente ?
Ce ne sont pas eux non plus, je pense, qui ont inventé cette abjection commerciale des bonbons et des pastilles à l’eau de Lourdes que les boutiquiers fournissent !
Non, au fond, l’on ne m’ôtera pas de l’idée que l’antique animosité de Lourdes contre ses évêques et ses missionnaires,« ces monomanes de la propriété », comme les nomme le cacographe Lasserre, tient surtout à ceci qu’ils ont acquis les terrains qui font face, de l’autre côté du Gave, à la Grotte.
S’ils avaient pu être achetés par les habitants du pays, on y aurait installé de somptueux hôtels, avec remises d’automobiles et soupers fins ; à un moment donné, l’on aurait jeté un pont pour relier les deux rives ; l’armée des touristes, des Anglais et des Américains, venus de Pau, de Bagnères, d’Argelès-Gazost, de Luchon, aurait pu festoyer, en assistant ainsi que sur la terrasse d’un café des Ambassadeurs à Paris, au spectacle varié des processions, des prières, des bénédictions du Saint-Sacrement, des miracles à la fontaine. Ils auraient été aux premières loges et auraient soldé les additions en conséquence ; l’on eût empoché des millions.
Les Pères, qui ont laissé ces terrains à l’état de prairies, ont justement voulu empêcher, en s’en emparant, de telles hontes !
Quand l’évèque et le Père Sempé n’auraient fait que cela, ils auraient encore bien mérité de Notre-Dame !
Zola qui se documentait au galop ne paraît donc pas du tout s’être rendu compte de la situation exacte des dessous de Lourdes.
A-t-il vu plus clair lorsqu’il voulut peindre un portrait en pied de Bernadette — dont il parle d’ailleurs avec tendresse, comme il a aussi parlé avec respect de la Vierge qu’inexplicablement encore les feuilles catholiques l’accusent d’avoir traînée dans la boue. — Je ne le crois pas, car il la représente à la fois ainsi qu’une âme mystique et qu’une irrégulière de l’hystérie.
Or, jamais personne ne fut moins mystique que Bernadette et elle ne fut pas davantage une irrégulière de l’hystérie.
Elle fut scrutée, à ce point de vue, par combien de médecins ! et nul ne put découvrir en elle le moindre stigmate de ce genre de maladie, de son enfance jusqu’à sa mort. Force fut donc, pour expliquer les Apparitions, de l’affirmer, sinon folle — ce qui était impossible puisque l’on pouvait s’assurer qu’elle ne l’était pas — mais au moins atteinte de trouble mental, hallucinée.
Mais alors, quelle singulière hallucinée que cette petite fille qui ne l’est que juste le temps de révéler et d’assurer l’œuvre de la Vierge et qui ne l’est plus ensuite, après ne l’avoir jamais été avant ! — d’autre part, si j’admets une théorie qui a cours chez beaucoup d’aliénistes, l’hallucination n’est jamais qu’une réminiscence plus ou moins déformée d’une sensation reçue ; elle n’invente pas par conséquent, mais se souvient.
Comment alors Bernadette aurait-elle pu se rappeler des paroles qu’elle n’avait jamais entendues ; comment aurait-elle pu découvrir une source qu’elle ignorait, dont personne, pas plus qu’elle, ne soupçonnait la présence dans la Grotte ; comment même aurait-elle pu imaginer ce type de Vierge qu’elle n’avait vu sur aucune gravure, sur aucune image, puisqu’il était inconnu avant elle et n’est devenu que, grâce à elle, une icône spéciale, une figure nouvelle dans la piété ; comment enfin aurait-elle mis dans la bouche de Marie ce mot de l’Immaculée Conception qu’elle n’avait jamais ouï et dont elle ne comprenait pas le sens ?
Comment aussi expliquer — si elle était une hallucinée — qu’elle se soit rendue, plusieurs fois, à la Grotte, persuadée que la Vierge y viendrait, alors qu’Elle n’y venait pas ? Les Apparitions ne dépendaient donc, ni de la puissance de sa volonté, ni de la force de sa conviction.
Elle était d’un tempérament lymphatique et nerveux, chétive et petite ; à treize ans, elle en paraissait onze ; sa physionomie était avenante et sa structure frêle ; elle souffrait d’un asthme ; tel est le signalement rigoureusement exact ; il y a beaucoup d’enfants constitués de la sorte et qui ne sont pas plus qu’elle des hystériques ou des détraquées.
Le portrait tracé par les adversaires du Surnaturel, comme l’était Zola, ne sont donc pas ressemblants, mais ceux que peignirent les écrivains catholiques, ainsi que Lasserre, qui font d’elle un être angélique, une petite sainte de plâtre, bonne à mettre dans une niche, le sont-ils plus ?
Il m’a semblé que pour découvrir une effigie un peu précise de Bernadette, il fallait chercher dans les pièces qui ne sont pas des souvenirs écrits longtemps après de mémoire tels que ceux d’Estrade, qui peuvent être, sans le vouloir, inexacts et aussi dans les documents parus, avant que la légende ne se fût emparée d’elle.
J’ai donc feuilleté les journaux de son temps, les « Annales de la Grotte » rédigées par les Pères de Garaison qui l’avaient suivie de près et consigné leurs observations très simplement, sans que l’on puisse surprendre en eux le souci de l’abaisser ou de l’embellir.
Voici ce que je trouve dans le tome II — 2e année — à la date du 30 avril 1869 :
« Bernadette était bonne, douce, simple, naïve ; elle édifiait mais elle n’étonnait pas. — Dans cette enfant, l’intelligence manquait de souplesse et l’imagination de variété ; elle ne pouvait être très expansive ; ce n’est pas le charme de sa parole qui eût gagné un peuple à la foi d’apparitions et personne n’était moins capable de produire l’enthousiasme ; elle n’avait pas reçu le don de peindre et d’intéresser ; son récit était bref, incolore, froid ; il fallait des questions multipliées pour obtenir la description entière de ce qu’elle avait vu. »
« Elle parlait sans émotion ; elle s’animait un peu à la longue, mais jamais sa joie n’allait jusqu’à l’ardeur… elle était vraiment insignifiante. »
« Elle se montrait sérieuse et appliquée dans ses pratiques religieuses, mais sa piété ne s’éleva pas à la hauteur que beaucoup de personnes pensaient lui voir atteindre, après la grâce inouïe de dix-huit visions ».
Enfin, l’abbé Pomian, qui fut son confesseur jusqu’au moment où elle partit pour Nevers, disait d’elle :
« Rien ne la distinguait des enfants vulgaires ; on l’avait laissée ignorante ; elle possédait d’intelligence à peine la mesure commune… »
Ces portraits ne sont pas flattés, raison de plus pour qu’ils aient des chances d’être véridiques.
Il faut noter d’abord la remarque des Pères sur son manque d’imagination ; l’on peut en tirer une preuve de plus de la réalité de ses récits, car elle eût été bien incapable de les inventer — et celle ensuite sur le peu d’élévation de sa piété.
« Sa piété était sincère, mais elle n’avait rien qui tînt de l’enthousiasme ou de l’exaltation », disait, de son côté, la supérieure générale des sœurs de Nevers, après que Bernadette fut entrée dans sa communauté. Bernadette confirme d’ailleurs, elle-même, la simplicité de sa dévotion. À une personne qui lui demandait une prière spéciale, elle répondait : « le chapelet est ma prière de prédilection, je suis trop ignorante pour en composer une, » et, à l’une des supérieures de son couvent qui, impatientée par ses exercices qu’elle jugeait trop enfantins, s’écriait : À votre âge vous devriez descendre quelquefois à la chapelle et méditer un peu ! elle répliquait doucement : « Je ne sais pas méditer, moi. »
Nous voici également loin de la mystique que l’on nous représente ; elle était, on le voit, d’une ferveur peu étendue, peu déréglée, incapable par conséquent de lui avoir tourné la tête et d’avoir déterminé ces hallucinations dont Zola nous parle.
D’autre part, l’esprit peu intelligent et l’entendement terne et borné de cette petite, corrobore, une fois de plus, cette vérité, certifiée par l’expérience, que Dieu ne choisit que les plus pauvres et les plus humbles, lorsqu’il a besoin d’un truchement pour s’adresser aux masses.
Il eût été, en effet, difficile de découvrir à Lourdes une famille plus indigente et, faut-il le dire, moins bien famée que celle de Bernadette, décriée, elle-même, à cause des siens.
Le Père Cros, de la Compagnie de Jésus, qui a pu consulter toutes les archives et prendre connaissance des dépositions écrites de plus de deux cents témoins, nous raconte que la misère des Soubirous était si complète que souvent le pain manquait et que l’un des petits frères de Bernadette détachait avec ses ongles, pour la manger, la cire tombée sur les dalles de l’église, aux offices des morts.
À la fin de mars 1857, alors que le dénuement de cette famille était extrême, le père Soubirous fut — bien qu’innocent, je crois — poursuivi et incarcéré à Lourdes jusqu’au 4 avril suivant, sous inculpation de vol de farine et de bois.
C’était le discrédit ajouté à l’indigence. Dieu voulut de l’abaissement, et il en eut.
Il prit donc la fille de cet homme et il la prit, telle qu’elle était, humble et pure, douce et bonne, mais vraiment « insignifiante », suivant l’expression même des Pères ; il ne fit aucun miracle pour elle, en l’élevant d’un coup jusqu’à Lui. Il ne la rendit pas différente de ses compagnes, la laissa paysanne, dans toute l’acception du mot ; ce détail matériel, constaté par le Père Cros, qu’aussitôt sortie de l’extase, après le départ de la Vierge, elle se reprenait à gratter, selon son habitude, sous le mouchoir qui lui couvrait la tête, ses poux, est typique.
Mais n’est-elle pas ainsi plus humaine, plus vraie que sur toutes ces images où on la mue en une petite bergère de féerie ? La vérité est qu’elle ne s’équarrit qu’après son entrée au cloître ; ce fut là qu’elle finit par apprendre à lire et à écrire ; l’intelligence ne se développa guère, la piété, elle-même, ne s’exhaussa point, mais les qualités charmantes de douceur et d’humilité qu’elle avait toujours eues, grandirent. Celle qui avait réfléchi, lorsqu’elle était en extase, sur son visage transformé, comme en un lointain miroir, les traits apparus de Notre-Dame, n’eut plus qu’un désir, cacher sous un voile le souvenir du reflet divin ; elle envia d’être oubliée, loin des foules. Jamais elle n’eut de vanité et d’amour-propre et Dieu sait si elle était adulée « la bonne viergette », ainsi que l’appelaient les paysannes ! — Elle soupirait, honteuse de ces hommages : « Je suis donc une bête curieuse. » — Entendant, un jour, des gens qui disaient derrière elle : « si je pouvais couper un bout de sa robe ! », elle se retourna et, sans colère, mais d’un ton convaincu, elle s’écria : « que vous êtes imbéciles ! »
Au cloître, pour la maintenir dans la voie du renoncement, bien souvent on l’humilia devant ceux qui l’honoraient le plus et jamais on ne surprit un mot de mécontentement, un geste de dépit.
Elle eût voulu être Carmélite, mais sa santé ne lui eût pas permis de suivre l’implacable règle ; elle entra au couvent de Saint-Gildard, chez les sœurs de la Charité, à Nevers ; elle y fut infirmière très charitable et nonne très docile ; ses seuls petits défauts qui étaient l’entêtement campagnard et la bouderie s’effacèrent peu à peu. Dieu l’épurait, opérant un peu la besogne qu’elle ne pouvait acomplir. « Elle a été plus travaillée par Lui, qu’elle ne s’est travaillée elle-même », affirmait l’abbé Febvre, l’aumônier de la maison. Toujours est-il qu’elle était une âme délicieusement pure, lorsque le Seigneur la détacha du bouquet du cloître. Elle souffrit beaucoup avant de mourir. Les souffrances la desséchèrent, elle devint, raconte la mère générale, « si maigre que ses chairs étaient comme réduites à rien ».
Si l’on croit l’entourage des religieuses qui la soignèrent, son corps refleurit après sa mort, et le visage reposé se refit jeune et charmant ; pendant les trois jours qui précédèrent la sépulture, ses membres restèrent souples, les mains gardèrent leur couleur naturelle et l’extrémité des doigts demeura rose. De plus, on n’observa ni humeur, ni odeur, aucune trace de dissolution quand on l’inhuma dans une chapelle, dédiée à saint Joseph, et élevée dans le jardin même du couvent.
La Vierge lui avait tenu parole. — Elle ne l’avait pas rendue « heureuse en ce monde », mais Elle a certainement aussi tenu son autre promesse « de la rendre heureuse dans l’autre ».
Ajoutons maintenant que si la Libre-pensée ne voulut jamais admettre les révélations de la fille de Soubirous, l’Église de Tarbes ne fut pas moins méfiante qu’elle, dans les commencements et il n’est point de vexations que la pauvre Bernadette n’ait eu à subir de la part du clergé de Lourdes.
Tout d’abord le Père Sempé, prêtre peu mystique s’il en fut, ne l’écouta pas ; l’évêque, homme prudent et froid, d’une piété sage et réservée, ne se gênait pas, nous révèle le Père Cros, pour rire des prétendues Apparitions de Notre-Dame. Quant à Peyramale qui la défendît si bravement plus tard, il traitait de « carnaval d’apparitions » les révélations de la voyante et réclamait, pour être convaincu, l’assez inintelligente preuve d’une éclosion de fleur d’églantier, en plein hiver.
Tous étaient dans leur rôle et ils avaient raison lorsqu’ils refusaient d’accepter d’emblée l’origine céleste des visions. Ce fut très bien ainsi. Cette suspicion nous a valu de longues enquêtes, des recherches contradictoires, des contrôles de toute sorte dont les résultats furent si probants que tous ces prêtres incrédules se convertirent et qu’à la date du 18 janvier 1862, Mgr Laurence promulgua un mandement dans lequel il déclarait que « Les Apparitions avaient tous les caractères de la vérité et que les fidèles étaient fondés à les croire certaines. »
Ce fut le point de départ des grands pèlerinages. La Vierge dont l’ordre : « Je veux que l’on vienne ici en procession » allait s’exécuter, approuva les termes de ce mandement, le sanctionna, en y apposant le seing de ses nombreux miracles.
XIII
Lourdes est, pour une après-midi, quasi vide ; les grands pèlerinages de la province sont partis ; il ne reste plus que les hollandais, que les anglais, que quelques flamands et ce qu’on appelle, ici, les pèlerinages à paniers, c’est-à-dire des troupes de paysannes venues, en partie de plaisir, des environs.
Tous ces gens réunis forment à peine un groupe de quelques milliers de personnes ; c’est pour Lourdes le désert et le calme, mais, demain, tout reprendra ; le Journal de la Grotte annonce des arrivées fantastiques de trains issus de tous les points du territoire ; la trêve sera courte.
J’en profite pour aller à la Grotte, afin d’assister, ce matin, à la messe des malades. De loin, derrière les barreaux de la grille fermée, j’ai la vision, au fond de la cavité, d’une forme humaine évoluant, tout en or, sur un fond de feu.
La messe est commencée. Je m’installe, sous les arbres, sur un coin de banc ; devant moi, sont toutes les voiturettes des malades. Les nuits sont interminables pour ceux qui souffrent et les ténèbres accélèrent l’acuité des maux. Avec quelle impatience, ils ont dû attendre dans le dortoir traversé par les pas des infirmières et assourdi par les gémissements, le lever de l’aube ! est-ce aujourd’hui qu’ils guériront ? ils comptent les jours qui s’épuisent de leur passage à Lourdes. Encore deux, encore trois et il faudra, si l’on n’est pas guéri, monter l’autre pente du Calvaire, supporter, de nouveau, le mouvement de trémie si douloureux des trains. L’angoisse s’accroît à mesure que les journées s’écoulent ; tous ces pauvres gens sont là, égrenant, absorbés, leur rosaire, dardant tout à coup les regards implorants d’une bête qui se sent mourir, vers la Vierge, impassible, debout, dans l’ogive du roc.
Tous ces lamentables infirmes, qui ne peuvent remuer dans leurs voitures, ferment les yeux par respect, quand sonne l’élévation, et ceux qui peuvent bouger leurs mains, les joignent.
Et c’est une déchirante expression de souffrance et de ferveur alors que le moment de la communion est proche. Ah ! l’éloquence effrénée de ces traits lorsque le prêtre sort de la grotte, tenant le ciboire et qu’il vient communier, un à un, tous ces alités !
Et il n’y a plus d’yeux, dans ce champ de faces pâles, rien que des voiles blancs de paupières, lorsque le célébrant, rentré dans la grotte, communie à travers les grilles, munies d’une nappe, les malades en état de marcher et les fidèles bien portants.
Assurément, la condescendance de ce Dieu qui va au devant de ses ouailles dont les corps agonisent est émouvante, mais, Seigneur, je voudrais plus ! — « Vous avez dit : venez à moi, vous tous qui êtes accablés et je vous soulagerai. » — Ils sont venus, ils sont là ; tenez votre promesse, allégez-les !
Et puis, songez que si nous essayons de scruter l’incompréhensible mystère de votre sang, nous pouvons presque oser vous rappeler, à Vous qui avez sauvé le monde, qu’à un certain moment, nous vous avons, nous aussi, sauvé !
Nous tâtonnons, éperdus, dans l’ombre, discernant à peine, dans de brèves lueurs, les insondables énigmes du sang ; nous voyons que l’homme vous a, dès sa naissance, gravement offensé, dans l’Éden et que pour effacer cette offense, il a fallu qu’il en commît une plus grande encore ; pour compenser le crime de la désobéissance, il a dû se faire déicide, ne point reculer devant un meurtre sans pareil, verser le sang de son Dieu, afin de permettre à Celui-ci de le racheter.
Et ce sang que nous vous avons aidé à nous donner, pour le salut de notre âme, nous, l’avons, nous les premiers, donné pour le salut de votre corps, car enfin les Innocents ont été égorgés à votre place par Hérode !
Il y a eu substitution d’enfants ; tous les nouveaux nés de Bethléem ont payé pour le Nouveau-Né, réfugié en Égypte ; des milliers d’innocents, quatorze mille d’après le Canon de la messe des Abyssins et le Calendrier des Grecs, ont été sacrifiés pour un seul.
C’est une dette cela — une dette contractée par l’Enfant Jésus et que nous pouvons réclamer à l’Homme-Dieu, ici, où, plus que partout ailleurs, le sang déborde des lésions internes et des plaies ! — Mais peut-être siérait-il que ce fussent des enfants qui prient, à la grotte, pour les malades, qui clament les invocations dans les piscines, qui se constituent les créanciers du sang, à Lourdes !
Et je rêve à ces processions désespérées où Dieu résiste et reste sourd, où l’assaut de nos suppliques échoue. Il faudrait lancer, comme à la fin d’une bataille perdue la vieille garde et notre vieille garde à nous, elle serait composée de l’irrésistible phalange de prières des enfants !
En tout cas, mon Seigneur, à l’heure présente où la messe est terminée, où ces malheureux qui ont fini leur action de grâces vont être reconduits à l’hôpilal, souvenez-vous que lorsque des scélérats vous bafouaient sur la montée du Calvaire, un homme s’est trouvé qui eut pitié de vous, qui vous aida à porter votre croix. Soyez, à votre tour, le Cyrénéen des grabataires, aidez ces excédés de la vie à porter la leur !
Je ne sais si Dieu a au moins amélioré, ce matin, l’état de ces malades, mais il ne les a pas, sûrement, guéris, après leur communion, car je les revois encore dans leurs voiturettes, lorsque je retourne, cette après-midi, à la grotte.
Ils sont encore là, mais d’autres petites voitures que je n’ai pas remarquées à la messe sont installées, elles aussi, devant la Vierge.
Deux contiennent des bambins, deux garçons, paralysés de la ceinture aux pieds, veillés par leur mère une dame de l’Équateur ; et, de temps en temps, elle se lève du pliant sur lequel elle est assise, empoigne les deux petits et les jette sur son dos ; l’on dirait de deux pauvres singes qui grimacent et dont la tête vivante ballotte, d’un côté sur l’épaule et les jambes mortes, de l’autre côté, sur le giron de la mère. Elle les emmène ainsi à la grotte, leur fait baiser sur le roc la place grasse des bouches, puis elle les redépose dans leurs voitures où ils rient et jouent. Ils sont débarqués depuis quelques jours et cette dame ne veut repartir que lorsqu’ils seront guéris. Le seront-ils ?
Je ne puis m’empêcher de songer, à propos d’elle. J’imagine que, dans son pays, tout le monde la blâma lorsqu’on la vit entreprendre un aussi coûteux et un aussi long voyage ; si elle revient, après tant de fatigues et de dépenses, bredouille, ce sera vraiment affreux, car tous les gens de soi disant bon sens triompheront de sa déconvenue et se moqueront d’elle.
Et puis la douleur d’avoir tant espéré, pour ne rien obtenir — le regret même de s’en aller, en se disant que peut-être si on était restée plus longtemps, la Vierge aurait fini par s’émouvoir ! il y a de quoi devenir folle ! — Mais non, en admettant même que Notre-Dame n’exauce pas ses prières, Elle lui accordera ainsi qu’aux autres, plus qu’aux autres, en échange de tant de foi, la patience et le courage, lui revaudra son échec par d’autres grâces !
C’est égal, je voudrais bien que le Ciel prît en pitié les angoisses de cette malheureuse !
À cette heure, la grotte désencombrée est douce ; le feutier fait son petit ménage des cires ; il va, vient, plante ses minuscules bosquets de feu, en arrache d’autres dont les dernières feuilles de fumée s’envolent ; et sa toque, sa figure, son tablier sont comme poudrés de givre. Des oiseaux pépient dans le lierre, courbent sous leur léger poids les branches de l’églantier qui pendent sous les pieds de la Vierge. Les béquilles desséchées dansent et s’entrecognent sur leur fil de fer ; quelques paysannes, après avoir embrassé ce roc poli par les baisers et qui a la couleur presque huilée d’une olive noire, embrochent elles-mêmes, sur les ifs, leurs modiques cierges ou déposent un bouquet dans un coin de la grotte ; au dehors, tout le monde récite le chapelet et respectueusement l’on s’écarte devant la personne de Mgr Schœpfer qui profite, lui aussi, de cette accalmie pour venir prier en paix. Il s’approche des voiturettes, cause avec les malades, bénit les gamins de l’Équateur et, refusant un prie-Dieu qu’une dame lui offre, il s’agenouille par terre et dit, de même que les autres, son chapelet, puis il se dégage des dévotes qui le cernent pour lui baiser l’anneau et retourne dans l’assez triste résidence qu’il habite derrière la basilique.