Les Foules de Lourdes (page 13)
Oui, certainement, la Vierge de Lourdes est exorable et avenante et l’on éprouve un allégement et une joie à l’implorer, mais je pense que je suis tout de même, en ce lieu, une sorte d’étranger et d’intrus pour Elle ; il me semble que je viens chez quelqu’un d’occupé et que je dérange ; je me rappelle l’ombre délicieuse de la crypte de la cathédrale de Chartres, au petit jour, cette cave silencieuse où j’étais si bien auprès d’Elle.
À Lourdes, je suis dans une réception publique, dans une cérémonie officielle où les invités défilent par fournées devant la Reine et s’inclinent ; à Chartres, l’on est seul avec Elle, dans une chambre close et, ici, ce sont de banales audiences, en plein vent.
À Paris même, à Notre-Dame des Victoires, à Saint-Séverin, chez la Vierge noire des Dames de Saint-Thomas de Villeneuve, l’on est plus chez soi et l’on est plus chez Elle ; il y a au moins un peu d’obscurité et du silence ; évidemment, ces sensations d’intimité plus ou moins vives dépendent des tempéraments et des genres de piété qui en dérivent, mais, il faut dire, qu’ayant prévu ces différences, la Madone se met, avec la diversité de ses effigies et de ses demeures, à la portée de tous ; elle accueille les solitaires à tel endroit et les foules à tels autres ; chacun peut, en somme, la trouver, selon ses besoins et selon ses goûts.
Très certainement, cette Vierge glorieuse, toute moderne, qui s’est définie elle-même, par une abstraction, n’est pas Celle que je préfère. J’espère bien qu’Elle me le pardonne, car Elle sait que je l’aime autre part et sous d’autres formes ; et encore est-ce façon de parler, car comment échapper à l’emprise de Celle dont la dilection ne s’est jamais affirmée aussi véhémente qu’en cette ville, pour les membres souffrants de son Fils ?
Et, je me remémore ces coïncidences qui existent entre certaines des Apparitions à Bernadette et certaines fêtes, et certains offices et je songe que ces rapprochements qu’Elle voulut attestent, une fois de plus, l’importance, dans le plan divin, de cette Liturgie si dédaignée et qui est pourtant la moelle de l’Église même.
Ainsi, la première fois où Elle se manifeste, en un halo de lumière, dans la grotte, c’était le jeudi 11 février 1838. Or, ce jour-là, l’on célébrait dans le diocèse de Tarbes la fête de la patronne des bergères. Lourdes avait dit, par conséquent, le matin, la messe et récité l’office de sainte Geneviève, également patronne de Paris, de ce Paris d’où Notre-Dame était venue pour se fixer à Lourdes.
Le choix de cette festivité à partir de laquelle la Vierge conversa pendant dix-huit jours, à divers intervalles, avec la fille de Soubirous, n’est-il pas significatif ? outre qu’il implique un souvenir affectueux pour la capitale et pour son sanctuaire de Notre-Dame des Victoires, il confirme encore la prédilection du Christ et de sa Mère pour les êtres restés les plus près de la terre, pour les gens de la campagne qui ont conservé, loin des centres civilisés, la profession biblique des patriarches, pour ces pâtres et ces bergerettes dont Bernadette faisait partie.
L’on peut même noter, à cette occasion, que les deux personnages du xixe siècle, les plus connus pour leur sainteté, le Bienheureux curé d’Ars, et Don Bosco, le fondateur des Salésiens, ont, eux aussi, gardé les troupeaux dans leur enfance.
À consulter l’Ordo de l’année 1858, du diocèse de Tarbes, l’on découvre encore d’autres coïncidences qui valent d’être signalées.
Par exemple : la première fois que la Vierge enjoignit de prier pour les pécheurs, c’était le dimanche de la Quadragésime et la messe de ce premier dimanche de Carême ne cesse, dans ses Collectes, de demander pardon à Dieu de nos péchés et nous invite, par la voix de l’Évangéliste, à expier, à force de macérations corporelles, l’abus toujours grandissant de nos fautes et à résister, comme le fit le Christ, dans le désert, aux assauts diaboliques et aux tentations sans cesse renouvelées de nos sens.
Le mercredi suivant où Elle s’écria, par trois fois : Pénitence ! et le vendredi de la même semaine où Elle prescrivit à Bernadette de baiser la terre, étaient le mercredi et le vendredi des Quatre-Temps, plus particulièrement voués à l’exercice de la pénitence. Ce sont, en effet, jours d’abstinence, de jeûne, d’humiliation et l’Église prend soin de le notifier, après les Postcommunions de ses messes, alors que le prêtre adresse cet avis aux fidèles : Courbez, humiliez vos têtes !
Toutes ces recommandations de Notre-Dame concordent donc avec le caractère de la férie du Propre ; Elle ne fait que répéter, en les soulignant, les avertissements de l’office du jour.
De plus, à la fin des messes célébrées le lendemain de ce jeudi, 23 février, où Elle désigna l’emplacement de la source dans la Grotte, on lut l’Évangile selon saint Jean, relatant l’histoire de ce paralytique qui attendait un baigneur, afin de pouvoir descendre et guérir dans la piscine probatique que remuait un ange.
C’était, en effet, l’Évangile du vendredi des Quatre-Temps dont la férie était remplacée dans le diocèse de Tarbes par la fête adventice de la Lance et des Clous.
Ce rappel, à travers les âges, de cette source de Béthsaïde qui semble la préfigure de celle de Lourdes, n’était-il pas, comme une promesse de ces miracles que la Vierge préparait mais dont elle n’avait soufflé mot à Bernadette ?
Et cependant je ne puis m’empécher de songer, à ce propos, que Jésus n’aida pas le jeune homme à se plonger dans la piscine, mais qu’il lui dit simplement : « Lève-toi, prends ton lit et va-t-en ! » préludant ainsi aux guérisons, sans le secours de l’eau, ainsi qu’il en opère tant maintenant, ici !
Nous pouvons observer encore que, malgré toutes les instances de Bernadette, la Vierge ne lui révéla qu’elle était l’Immaculée Conception que le jour même où se célébrait, dans la chrétienté, la fête de l’Annonciation. Il n’est pas besoin d’insister sur le rapprochement qui se peut établir entre l’origine immaculée de la Mère et la Conception immaculée du Fils. Bien que ces deux panégyries catholiques ne se touchent pas dans le calendrier de l’Église, pour une fois, franchissant le mois qui les sépare, elles se sont, à la voix de Marie, juxtaposées dans la grotte de Lourdes.
Enfin la dernière apparition à Bernadette eut lieu, le vendredi 16 juillet, fête de Notre-Dame du Mont Carmel, vénérée jadis dans cette ville où un autel surmonté d’un vieux retable lui était dédié dans l’ancienne église.
Elle est partie, le jour d’une de ses festivités où la liturgie exprime, en son nom, les plus doux appels, les plus tendres assurances. Voyez l’Épître de sa messe : « Venez à moi, vous tous qui me désirez avec ardeur et remplissez-vous des fruits que je porte… celui qui m’écoutera ne sera point confondu et ceux qui agissent par moi ne pécheront point… Ceux qui me font connaître auront la vie éternelle… »
Je le voudrais bien. Sainte Vierge ! — En attendant, les voiturettes s’en retournent à la queue leu leu, les pèlerins se dirigent vers la basilique où l’on prêche ; je suis quasi seul. Ce qu’elle devient plus intime cette grotte ! — le malheur est qu’elle soit si administrative avec sa source captée, disparue telle qu’une eau vulgaire dans des tuyaux et ses grilles de jardin public et ses plaques d’émail bleu, pareilles à celles de nos coins de rues, sur lesquelles sont écrits, en reliefs blancs « Entrée » d’un côté, et « Sortie » de l’autre.
Il faut vraiment faire un effort pour se la représenter, sauvage et désintéressée, comme elle l’était du temps de Bernadette, alors que la rivière baignait ses bords, qu’au lieu d’asphalte, la mousse et le gazon couvraient son sol égayé par les fleurettes d’un lilas rose et d’un jaune pâle, des cardamines et des dorines qui s’épanouissaient, plus nombreuses que les autres plantes, dans cette terre toujours humide et privée de soleil, remplie, les jours de crue du Gave, par des couches de limon.
Toutes les herbes, toutes les fleurs, sauf l’églantier placé sous les pieds de la Vierge, sont mortes dans cette cave jambonnée par la fumée des cires.
L’on ne peut nier que ces modifications d’aspect et que les dispositions de ces étiquettes et de ces grilles n’aient été rendues nécessaires par l’afflux des foules. Il en est de même du paysage, des alentours, du Gave repoussé plus loin, de l’esplanade, mais alors si nous envisageons la question, à ce point de vue, il sied de dire tout de suite que Lourdes est, du haut en bas, à refaire.
En homme pratique, le Père Sempé avait admirablement organisé les parages de ce nouveau bourg ; mais il ne pouvait prévoir, à cette époque, l’extension formidable que prendraient les pèlerinages ; il avait distribué des jardins et des pelouses, planté des abris, mis des bancs sous les arbres, installé partout des apartés pour le corps ; nulle part, certainement, l’on n’avait mieux pourvu aux évolutions de la vie des multitudes, mais pas de multitudes devant s’élever au chiffre de 45.000 âmes ! À l’heure actuelle, pendant ces semaines d’immenses caravanes, tout se révèle insuffisant, les églises, les abris, les allégeantes guérites et les bancs ; l’espace surtout qui s’étend entre la Grotte et le Gave est trop étroit ; l’on pourrait aisément reculer le quai et gagner encore du terrain sur la rivière, mais à quoi bon ? qui sait l’avenir ? qui sait ce que Lourdes sera un jour ?
D’autre part, il convient de noter aussi que, telle qu’elle est organisée, la clinique médicale, dans ces moments-là, est débordée.
Lorsque le pèlerinage national arrive, il n’y a que demi-mal, car ses hospitalisés sont cotés et contrôlés à l’avance ; tous ont leurs pièces d’identité et les certificats des médecins qui les soignèrent sont prêts. De même pour les pèlerinages belges qui amènent avec eux des praticiens et dont tous les malades sont munis de certificats vérifiés et sur lesquels on peut, en toute confiance, tabler ; mais lorsqu’il s’agit, de grands pèlerinages de province !
Le Dr Boissarie et le Dr Cox sont obligés de se contenter de pièces délivrées par on ne sait quels médicastres, souvent mal rédigées exprès, de peur de se compromettre, lorsque ces gens savent que les malades les réclament en vue d’un voyage à Lourdes ; il n’y a aucune sécurité ; l’on ne peut se fier ni à la science, ni à la bonne foi de ces Diafoirus de cantons ; et la clinique, dans des cas qui pourraient être intéressants, se tait. L’on a cherché à remédier à cette incertitude et à ce désordre, mais toutes les solutions proposées s’avèrent, si l’on y réfléchit, vaines.
La plus sage consisterait à établir à l’hôpital un bureau de médecins vérifiant les certificats et l’état des malades quand ils débarquent, recourant, dans certains cas, aux instruments qui utilisent les rayons récemment découverts, dans des salles aménagées exprès. Oui, mais comment composer ce concile de médecins qui risqueraient d’ailleurs de n’être presque jamais d’accord et comment eux-mêmes pourraient-ils examiner à fond des fournées d’éclopés qui ne restent parfois qu’un jour ou deux à Lourdes ? — il faudrait donc empêcher ces malheureux de se baigner, et peut-être de guérir, tant qu’ils n’auraient pas passé par leurs mains ; c’est impossible !
Zola, lui, déclarait qu’il était nécessaire de photographier les plaies ; mais la photographie ne donne pas la couleur et ne pénètre point dans la profondeur des tissus ; elle ne serait donc pas, par elle-même, une garantie.
Non, l’innovation qui me semblerait à moi, la plus enviable, serait celle qui permettrait d’hospitaliser, pendant un temps plus ou moins long, les malades améliorés et en voie de guérison.
Tous s’en vont, en effet, au bout de quelques jours, avec les pèlerinages qui les ont conduits. Ils interrompent, si l’on peut dire, le traitement commencé de la Vierge. Et qui sait si de nouvelles immersions dans les piscines ou de nouvelles prières devant la grotte ne hâteraient pas le retour à la santé et ne préviendraient pas, au besoin, les rechutes ?
La clinique y gagnerait, de son côté, de pouvoir ne plus se contenter d’examens sommaires, mais de pouvoir suivre pas à pas et d’étudier de près le mode de ces guérisons.
Seulement, tout cela ne l’empêchera pas de constater, faute de preuves, moins de merveilles qu’il n’y en a en réalité, puisque, quoi qu’elle fasse, elle ignorera toujours une partie des cures opérées a Lourdes. Des alités qui ne sont pas venus avec des pèlerinages et qui sont descendus dans des hôtels ne se soucient pas, bien souvent, après une guérison, d’être interrogés et palpés, en public, pour être après cela regardés dans la ville comme des bêtes curieuses et ils partent sans mettre les pieds au bureau médical. — Ce qui prouve, entre parenthèses, que toutes les statistiques que l’on a voulu établir des miracles obtenus à Lourdes sont illusoires et inexactes.
C’est donc une question de plus ou de moins, et dès lors, que le bureau médical soit organisé d’une façon plus ou moins scientifique, peu importe ! au fond, sa véritable, sa seule utilité est ne pas perdre de vue, dans la vie, un certain nombre de miraculés dont il connaît les antécédents, qu’il a examinés aussitôt après leur guérison, qu’il examine encore, tous les ans. Si aucune récidive ne se produit, il peut alors se prononcer à coup sûr. Sans lui, aucune certitude ne s’impose. Personne ne peut, en effet, se vanter d’avoir vu un miracle à Lourdes, puisque bien des cures extraordinaires ne résistent pas à l’épreuve du temps et qu’il n’y a pas de miracle, au vrai sens du mot, si le mal n’a fait que s’endormir pour se réveiller après.
Et puis, en supposant même que l’on découvre un procédé de vérification plus sûr que celui des certificats, à quoi cela servirait-il ? La Vierge ressusciterait, demain, un mort que le camp des libres-penseurs crierait aussitôt, sur tous les toits, que cet homme était en léthargie, qu’il n’était pas trépassé ; il existera toujours, en effet, une sorte de procédure spirituelle qui permettra à des gens dont le parti est pris, de nier quand même, presque avec une certaine bonne foi, l’évidence.
Il y aura, ce soir, une petite procession ; peu nombreux, les patients tiendront tous dans la cuve du Rosaire. Je resterai simplement debout, derrière les voiturettes et les infirmes assis sur des bancs. Sauf le môme hollandais coiffé de son chapeau tyrolien vert et qui a toujours l’air d’une grenouille étendue sur le dos et les deux frères de l’Équateur dont la mère m’émeut, je n’ai plus de malades préférés dont je souhaite plus spécialement la guérison. Tous ceux qui sont rassemblés dans ce cercle sont des alités déjà vus à la grotte, des paralytiques et des tuberculeux, d’autres atteints d’affections invisibles que j’ignore.
Vers les quatre heures, je m’installe derrière deux fillettes du peuple, des flamandes pâles et bouffies qui sont assises, mais je hume, penché au-dessus d’elles, un fumet si fade, que je décampe. Les pauvres filles seront-elles libérées de ces maux cachés que cette affreuse odeur décèle ? — Je vais plus loin, à côté d’aveugles inodores qui prient.
Précédée, comme d’habitude, des suisses et des enfants de chœur, la processionnette arrive, en chantant des cantiques. Un évêque porte la monstrance, suivi par l’épiscope aux longs cheveux de la Palestine et par la troupe coutumière des prêtres en surplis et des brancardiers.
Et voici du nouveau ; aujourd’hui, les exorations se crient dans toutes les langues, en français d’abord, en anglais ensuite, puis en hollandais et en flamand.
Des prêtres de nationalités différentes, tous en soutane, sauf l’anglais en redingote, se succèdent, pour les vociférer au milieu du cirque.
L’effet est lamentable ; l’on entend à peine quelques voix qui les répètent ; les assistants se taisent, ne comprenant pas un mot à ce qui se profère. Ne serait-il pas plus simple dès lors de clamer les invocations dans la langue de l’Église, de parler latin ?
Et puis qu’est-ce que cela signifie ? les touristes d’Outre-Manche sont à peine quelques-uns ; ils ont amené deux ou trois égrotants dans leurs bagages et il faut que l’on s’adresse à Dieu en anglais. — C’est vraiment sans proportion !
Cependant, le Saint-Sacrement commence à bénir les malades, mais, je ne sais, il me semble que j’assiste à la mesquine répétition d’un grand drame ; cette réduction quasi taciturne d’immenses processions où rugissaient les foules, suscite la pitié ; personne ne prie avec entrain et les grabataires déconcertés ne paraissent plus compter sur leur guérison. Aucun qui se torde devant l’ostensoir et qui le supplie. Tous baissent la tête, alors que les cris de Babel meurent sans écho sur l’esplanade et dans les monts.
Je vois de loin les deux singes de l’Équateur qui rient et la mère qui dit ses patenôtres, le batracien hollandais qui gît, inanimé, sur sa civière ; aucun n’est même amélioré ; c’est le four terrestre et le fiasco divin !
Pour comble de malechance, le comique s’en mêle. Au moment où le Saint-Sacrement arrive de mon côté, l’un des laïques qui le précède, une ombrelle blanche à la main, adresse des gestes impérieux à un gamin en train de se démener, debout. Celui-ci continuant à gigoter, il se fâche et l’on a toutes les peines du monde à lui faire comprendre que cet enfant est atteint de la danse de saint Guy et qu’il ne peut demeurer à genoux ; — et voilà que je constate maintenant que l’évêque d’Orient, à tête de Christ, convaincu sans doute que la bénédiction du Seigneur est insuffisante pour sauver les malades, y ajoute après la sienne !
La tournée se termine et tous se dispersent.
Restent, seuls, les hollandais qui doivent quitter Lourdes, ce soir ; ils montent sur les marches du Rosaire et forment des groupes avec les malades en avant, et le petit gnome, couché sur sa civière, au milieu. — Hélas ! celui-là ne s’en va pas guéri ! — Le photographe rectifie les positions. Les jeunes hollandaises rient comme des folles ; les camériers aux ceintures violettes s’ingénient à les obliger de tenir en place. On entend le cri : ne bougez plus ! — et, après, c’est ainsi qu’une débandade d’oiseaux ; toutes s’envolent. — Ce qu’elles vont en raconter à leurs amies lorsqu’elles seront retournées dans leurs maisons penchées sur les canaux qui les mirent, dans le fond si mélancolique de la placide Hollande !
Je me rends à la clinique ; quelques prêtres assis regardent gaiement un portugais qui saute, à pieds joints, par dessus les chaises, puis se courbe en arrière et touche presque, avec sa nuque renversée, le sol.
— Un vrai clown, dit le Dr Boissarie qui ne le quitte pas des yeux et quand ce jeune homme est sorti, il m’apprend que celui-là était paralysé des bras et des jambes, qu’il était parti, dans un coupé de chemin de fer, de Lisbonne pour se rendre à Paris où il voulait consulter des médecins. Il fut poussé, il n’a jamais trop su comment, à bifurquer et à s’arrêter à Lourdes et là, après un bain dans la piscine, il a repris l’extraordinaire souplesse dont il vient de nous donner des preuves. Alors, au lieu de gagner Paris, il a voulu, pour remercier la Vierge, s’installer ici, afin d’y faire le métier de brancardier et de baigneur.
Quant à sa maladie, nous n’avons pas à nous en soucier, poursuit le Docteur, nous ignorons ses antécédents et ses causes ; cette paralysie peut fort bien être une paralysie d’origine nerveuse…
— Mais, en tout cas, interrompt un prêtre occupé à classer des notes, les médecins qui l’ont soigné n’ont pu le guérir ; il serait présomptueux de croire que ceux de Paris auraient réussi là où leurs collègues du Portugal ont échoué. Pourquoi dès lors la Sainte Vierge n’opérerait-elle pas un miracle quand il s’agit d’une affection des nerfs plus incurable souvent que beaucoup d’autres ? l’éternel argument des névroses, invoqué par les libres-penseurs, ne me semble donc pas définitif…
— L’on ne voit pas bien, en effet, répond un autre abbé, pourquoi une personne, parce qu’elle est nerveuse, serait privée des grâces accordées à celles qui ne le sont pas.
— Évidemment ; mais à quoi bon discuter ! s’écrie le Docteur ; il n’est pire sourd que celui qui ne veut entendre. Si encore l’on avait toujours affaire à des adversaires de bonne foi, mais, tenez, écoutez cette histoire, elle vous renseignera sur la mentalité de certains incroyants.
Un jour nous examinons une malade munie d’un certificat de médecin déclarant qu’elle est poitrinaire, — elle l’était, en effet ; — après un bain, elle est guérie, toutes les lésions ont disparu. Craignant néanmoins une méprise, nous télégraphions au médecin — mais sans lui annoncer la guerison — pour lui demander si cette malade qu’il soigne depuis longtemps est bien réellement une tuberculeuse et il nous répond par l’affirmative, confirme par dépêche la nature de la maladie.
Une fois rentrée chez elle, cette femme va revoir ce praticien qui s’étonne, l’ausculte, l’interroge, l’oblige à revenir trois fois, puis consent, sur ses instances à lui délivrer un certificat de guérison ; mais alors, comme il s’agit d’une cure miraculeuse de Lourdes, il atteste dans cette pièce que sa malade n’a jamais été atteinte que d’un simple rhume !
La chaleur est terrible dans ce petit bureau ; je sors accompagné par un ecclésiastique qui me dit :
— Le Dr Boissarie a raison, pourquoi discuter avec des gens qui, en face d’un miracle, chercheront quand même des causes naturelles, prononceront de grands mots qu’ils seraient sans doute bien en peine d’expliquer ainsi que Zola lorsqu’il parle de « troubles de la nutrition » à propos d’un lupus ? Le cas de Gabriel Gargam est typique à ce point de vue ; vous connaissez, je crois, ce miraculé, car je vous ai vu causer, plusieurs fois, avec lui…