Les Foules de Lourdes (page 4)

Joris-Karl Huysmans · Lettres

Texte français, domaine public · Source : fr.wikisource.org — Les Foules de Lourdes · 16 pages

Fiche de l’œuvre dans le savoir

L’entrée de l’hopilal est dénuée de pompe ; dans la cour qui le précède, derrière ses grilles l’isolant de la rue, c’est un bivac de voiturettes. À cette heure, toutes sont de retour de la grotte et des brancardiers, rompus de fatigue, s’étendent, à la place des patients transférés dans leurs lits, sur les coussins ou causent, en fumant, avec d’autres qui vont et viennent, tenant des tasses de bouillon et de lait, destinées à des infirmes couchés sur des civières, sous les arcades longeant ces terribles salles du rez-de-chaussée, les salles des grands malades où s’entasse l’exorbitante horreur des maux incurables, des agonies charriés dans de mauvais wagons de troisième classe, de tous les coins de la France et de l’étranger, à Lourdes.

Celle de droite, réservée aux femmes, vous chavire le cœur lorsqu’on y pénètre ; elle est bondée de lits très rapprochés les uns des autres, et dans ces lits gisent des femmes immobiles qui, tout en ayant les yeux fermés, ne dorment point, car soudain ils s’ouvrent, effarés, et se referment. Quels visages hâves et exsangues ! quelle expression de lassitude de tout et de regret de la vie, de vague espoir et de peur ! — Et la misère des paquets, l’indigence des loques et des cartons, des valises à quatre sous, entassés près des couches, ajoute la pitié de la détresse matérielle à la compassion de la souffrance de ces pauvres êtres !

Ici, l’une se dresse subitement et, prise de hoquets, rend le sang à pleine bouche, tandis qu’une dame accourue la soutient et lui essuie avec une serviette les lèvres ; là, c’est une autre qui jette d’une voix rauque une brève clameur et se tord, pendant qu’on s’empresse autour d’elle, qu’on lui mouille les tempes, qu’on lui fait respirer des sels, tout en l’assurant que ses tortures vont se terminer, que la Vierge va la guérir.

Au premier rang, sur la couverture d’un lit pas ouvert, la tête appuyée sur deux oreillers, une figure étrange est étendue, habillée, et les pieds cachés sous un tampon de ouate ; une vieille dame, assise près de cette jeune fille qui est plutôt une enfant, me raconte sa désolante histoire.

Cette petite a la gangrène dans les deux pieds. On s’est décidé à l’envoyer à Lourdes, mais personne ne voulut rester avec elle dans le wagon, tant l’odeur échappée de ses ulcères était fétide ; le pus coulait en une telle abondance qu’il perçait tous les linges et qu’il fallut poser au-dessous d’elle un seau ; les douleurs qu’elle éprouvait étaient si aiguës qu’elle couvrait avec ses cris les sifflets du train ; à un moment, ne sachant plus comment la soulager, cette brave dame, qui avait consenti à demeurer dans le compartiment, seule avec elle, défit les pansements et lui mit les pieds à la portière, pour les éventer et les rafraîchir.

La malheureuse fut débarquée à Lourdes sans qu’on pût les recouvrir, car le moindre contact la faisait hurler ; elle prit son premier bain à la piscine, ce matin et, en une minute, les plaies séchèrent et devinrent indolores ; elle supporte maintenant, sans même la sentir, cette couche de ouate et, la soulevant, la dame ajoute : Voyez, Monsieur. — Et je vis des pieds qui n’en étaient plus ou qui n’en étaient pas encore, deux éponges d’un rouge obscur, mais deux éponges sèches. Ni sanie, ni sang, ni odeur, rien. — Encore quelques bains et Notre-Dame l’aura complètement guérie, reprend, en souriant, la dame.

Je regarde cette enfant et je cherche vainement à discerner ce qu’elle pense ; les traits sont taciturnes, comme reculés ; l’œil parle, mais il dit quoi ? une résignation infinie, une sorte d’indifférence d’elle-même… il est à la fois lointain et dolent, il est surtout grave. Est-elle absorbée en Dieu ou seulement abasourdie par ce brusque changement d’une intolérable souffrance en un repos très doux ? je ne sais…

Par contre, quelle délicieuse femme que cette petite vieille, fine et distinguée, si charitable, si dévouée à sa malade ! Elle a subi, à son âge, les fatigues d’un long voyage pour assister cette éclopée de la vie, qui n’est pas de son monde, qu’elle connaît à peine ; et elle vous entretient de cela, si simplement, elle juge sa conduite si naturelle que l’on s’émeut vraiment à l’entendre ; elle me demande de revenir visiter sa protégée et de prier pour elle. Ah ! tout ce qu’elle voudra, la bonne Samaritaine !

Un des chapelains qui sert d’aumônier à l’hôpital, le brave abbé Darros, vient me chercher pour assister aux repas des infirmes. Me revoici dans les corridors où des dames font la navette, les unes, allant vider des bassins, les autres rapportant des bols de soupe ; et ce sont des brancardiers qu’on appelle pour soulever un impotent trop lourd ; c’est une dame qui arrête l’aumônier, lui dit que le grabataire qu’elle soigne va mourir, qu’il serait temps de lui donner l’extrême-onction ; nous allons voir le malade et l’aumônier habitué aux masques des agonisants rassure la dame dont le visage attristé se détend ; c’est un va-et-vient au travers des conversations de gens qui encombrent, en causant, la place. Nous finissons pourtant par sortir de cette foule et arrivons dans le grand réfectoire.

Il est si plein que les convives s’encaquent, coudes contre coudes ; des jeunes filles, des dames, en toilettes fraîches, sous leurs tabliers, distribuent à chacun une assiette de soupe, une part de gigot aux haricots et versent de cruchettes de grès du vin rouge, un peu coupé d’eau, dans les verres. Il y a de tout dans cette salle dont le seul décor est un cruciiîx, des malades qui paraissent bien portants el déjeunent avec appétit, d’autres qui chipotent et dont on devine, sur les faces ravinées, la rémanence des maux ; d’autres encore dont le crâne est embobeliné de linges cachant sans doute des bosses ou des plaies, d’autres enfin haussant, à la force des mâchoires, un goître qui, pendant le repas, danse… ; ce ne sont ici que des affections présentables.

Et il en est de même dans le hangar au dehors ; la colonie belge s’est installée à cet endroit et, tout autour des tables, des jeunes filles blondes, coiffées de bérets blancs, causent, rient, égaient, en les servant, les affligés ; un peu plus loin, sous l’abri des bâches tendues, stationne un camp de voiturettes d’infirmes auxquels des dames dispensent patiemment la becquée ; enfin, dans la cour, en une sorte de rancart, c’est la tablée des monstres.

Des gueules léonines et farineuses que l’on espérait abolies par l’usure des âges, se retrouvent là ; ces lèpres voisinent avec les tumeurs du cou, issues des hauts plateaux ; et ce sont des femmes qui, relevant leur voile noir, exhibent la tête de mort du lupus, avec deux trous rouges, à la place des yeux, et un as de trèfle saignant au lieu du nez ; d’autres, dévorées par des cancroïdes de la face, n’ont plus qu’une moitié de visage et, afin que le liquide ne fuie pas, en passant par le voile du palais perforé, un malheureux est obligé pour boire de se renverser la tête et de se pincer le nez…

Dans un autre coin, un homme, atteint d’une adénite, s’enfle d’une grosseur de la taille d’une citrouille, qui part de l’oreille et envahit le cou. Le crâne penche sous le poids et l’homme absorbe sa pitance, couché tout d’un côté…

Mais, dans cette cour des Miracles, il y a pis… un paysan, amené par le pèlerinage de Coutances, déjeune, seul, tel qu’un enfant puni, la figure contre un mur ; il se retourne pour demander du pain… oh !

Il lui pend d’un trou informe et limoneux, qui fut jadis une bouche, une langue énorme. La peau molle et violette, comme enduite de gomme, qui la recouvre, semble morte, mais le dedans remue et vit. Les joues sont descendues avec leurs poils, mais le menton est où ? comment peut-il avaler ? et cependant il mâche sa viande, mais en cachette, car cette langue, pleine d’on ne sait quoi qui brandouille, dégoûte même les lupus !

Ah ! Seigneur, tout de même, songez que vous avez revêtu, pour nous racheter, la livrée humaine et ne fût-ce qu’en souvenir de ce lamentable corps que vous avez sanctifié, en le prenant, ayez pitié de celui-ci, guérissez-le !

Rappelez-vous l’image de votre Sainte Face ; elle était douloureuse, elle était sanglante, mais elle ne répugnait pas ! Sauvez la dignité même de votre image, par un miracle, nettoyez celle face immonde, purifiez-la !

Il est effrayant, me dit l’aumônier ; et il me narre sa gêne, ce matin même où il dut communier ce pauvre homme, car il ne savait dans quelle fissure de cet antre déposer l’hostie !

Ce serait, reprend-il, un cancer d’une espèce spéciale ; mais venez et il me conduit dans le champ des voiturettes et m’arrête devant une toute petite. II sort du fond de la capote de cuir, un délicieux visage de fillette, d’une blondine, aux traits délicats, à l’épiderme si mince que le réseau bleu des veines se voit dessous. Une demoiselle, assise sur un pliant, est là qui rit avec elle ; cette enfant ne souffre pas, au moins !

— Ce qu’elle a ? tenez, Monsieur.

Et la demoiselle nous montre un corps qui n’en a jamais été un, car cette enfant est venue au monde rachitique et nouée ; les jambes sont deux maigres ceps, enroulés l’un à l’autre, comme les branches d’un thyrse ; les bras sont des allumettes, les doigts sont en gélatine, on peut les retourner, dans tous les sens, ainsi qu’une peau de gant. Quant au reste du corps, c’est un minuscule paquet de chairs pâles et désossées ; comment peut-elle vivre, en étant bâtie de la sorte ?

Toujours est-il que si elle ne peut, ni marcher, ni bouger, elle végète tristement, dans un hospice, où cette brave demoiselle est allée la chercher pour l’emmener avec elle à Lourdes ; et l’on sent l’affection profonde qu’elle a vouée à cette orpheline qui, elle, ne la quitte pas de l’œil, qui s’inquiète, qui devient, tel qu’un petit oiseau perdu, dès qu’elle s’éloigne.

Il faut avouer que cet hôpital est à la fois un enfer corporel et un paradis d’âme. Nulle part, je n’ai vu, avec des maux plus affreux, tant de charité, tant de bonne grâce. Lourdes est, au point de vue de la miséricorde humaine, une merveille ; l’on y constate mieux que partout ailleurs la mise en pratique des Évangiles et l’on y trouve des dévotes autres que celles qui sûrissent dans nos églises pour arranger leurs piètres affaires avec des statues à tire-lires de Saints.

Je ruminais ces pensées en franchissant la grille, lorsque je rencontre un brancardier que je connais ; nous nous promenons ensemble dans la rue et faisons les cent pas devant les magasins de chapelets. Une équipe de pèlerins belges passe et mon ami me dit :

— Les Belges sont les seuls qui soient admirablement organisés, ici ; ils ont, sous la rampe du Rosaire, installé un bureau de renseignements et une permanence de secours ; les dossiers de leurs malades, munis de certificats de médecins, vérifiés de très près, sont les modèles du genre ; ils sont, en tant qu’administrateurs, parfaits, mais en tant qu’hommes, c’est autre chose.

Ils forment, à Lourdes, une bande à part. Nous, quand on nous appelle pour donner un coup de main, nous y allons, sans nous préoccuper de savoir si le pèlerin qu’il s’agit de traîner ou de baigner, est français ou non. Eux pas ; ils ne veulent assister que les Belges ; leur compassion est patriotique et leur charité nationale.

Il semble du reste que cet égoïsme et que ce besoin de bien-être qu’ils ont importés, depuis quelques années, à Lourdes, n’aient pas tourné à l’avantage de leurs malades, car, après avoir obtenu, au temps des premiers pèlerinages, de nombreux et de retentissants miracles, ils en obtiennent beaucoup moins maintenant. Jadis, ils venaient en troisième classe et ne quittaient pas les alités ; aujourd’hui, ils ont construit un train médical composé de wagons de première, de sleeping-car, avec une chapelle pour célébrer la messe en route ; c’est le comble du confortable ; puis, une fois débarqués ici et, leurs impotents casés, la moitié des infirmiers et des infirmières prend la poudre d’escampette et part en excursion dans la montagne. Ils ont fait, en un mot, du pèlerinage une partie de plaisir ; et très certainement, là-haut, ces nouvelles mœurs ne plaisent point.

— Mais, lui dis-je, il faut cependant tenir compte des intentions ; en gens pratiques, les Belges ont voulu éviter la douloureuse horreur de ces trains d’agonisants trimballés, en de pénitentielles voitures, d’un bout de la France à l’autre, de ces sinistres trains blancs si bien décrits par Émile Zola, et ils ont voulu que leurs malades fussent mieux installés pour moins souffrir. Ce confort serait donc, si nous nous plaçons à ce point de vue, un acte de charité…

— Peut-être, mais néanmoins les faits sont là ; renseignez-vous auprès des habitants de Lourdes. Il n’en est pas un qui ne soit frappé de la diminution des grâces infligée aux Belges depuis qu’ils ne voyagent plus pauvrement et délaissent leur poste au chevet des grabataires, pour aller, en bande, se divertir.

IX

Et moi qui accusais la Vierge de ne pas guérir les malades auxquels je m’intéresse ! j’ai une vraie joie, ce matin. Je vais à la clinique et j’aperçois de loin la porte assiégée par la foule. Je sais ce que signifie cette affluence de pèlerins. On vient d’amener au Dr Boissarie un ou plusieurs malades guéris, ou prétendus guéris, après une immersion dans les piscines. C’est en effet l’heure des bains. Un brancardier qui me reconnaît me fait livrer passage et je pénètre dans le bureau.

— Ah bien, vous arrivez à temps, s’écrie le docteur ! racontez, ma sœur, ce que vous avez ressenti lorsqu’on vous a plongée dans l’eau.

Je reçois un coup en plein cœur : est-ce possible ? sur une chaise est assise la petite sœur blanche de Saint-Brieuc ; elle a le rose de la fièvre sur les joues et ses yeux, que je vois pour la première fois, ouverts, brûlent en deux flammes bleues. Par terre, gisent son panier d’osier, un appareil détraqué, des fragments de plâtre, des linges tachés d’humeur fraîche.

D’une voix qui s’essouffle, la sœur Justinien, joyeusement et vite, dit : Ah ! j’ai bien souffert, toute ma hanche droite a craqué ; on m’a retirée de l’eau, mais comme je souffrais encore, j’ai demandé qu’on m’y remette et alors la douleur a cessé ; j’ai senti que ma jambe était devenue droite et je me suis levée.

— Et vous étiez depuis combien de temps immobilisée dans cet appareil, continue le docteur qui vérifie les termes des certificats médicaux qu’il tient à la main.

— Depuis un an, mais je gardais le lit bien longtemps déjà avant que l’on ne m’eût mise dans le plâtre, — et se parlant à elle-même elle ajoute : Ce que notre mère va être contente !

— Il faudra retourner encore à la piscine avant votre départ, conclut le docteur ; la hanche a repris sa souplesse, mais il n’en est pas de même du genou ; voyons, essayez de marcher un peu.

La sœur se lève, fait quelques pas, mais péniblement ; on lui approche une chaise et tandis que le tumulte de la multitude derrière la porte et les croisées augmente, le Dr Boissarie s’écrie : « Ils vont me l’écharper quand elle sortira ! » et il donne l’ordre à des brancardiers d’aller chercher une voiture et de l’accompagner. — « Non, passez plutôt par la porte de derrière », reprend-il, — mais celle-ci est également obstruée par une foule qui veut voir la sœur. On est obligé de s’arcbouter contre la porte quand les brancardiers ont quitté la salle, pour la fermer.

— Vous savez, me dit le docteur, que le petit du pèlerinage de Belley est sur pied ?

— Le petit à la gouttière de bois ?

— Oui.

Ça, par exemple, je veux aller vérifier, par moi-même, l’état de cet enfant. Je me lance, tête baissée, dans la cohue ; mais je suis arrêté à chaque pas par des femmes qui m’interrogent sur la maladie de la religieuse miraculée ; un prêtre que je ne connais point est prêt à se fâcher quand je lui affirme que l’on ne peut formellement attester la guérison, puisque le genou reste enflé ; je crois bien qu’il me considère tel qu’un mécréant. Enfin, je parviens à m’échapper de la bousculade et, chemin faisant, je pense qu’à défaut d’une guérison complète qui n’est plus sans doute qu’une affaire de jours, la petite nonne a été si divinement changée qu’elle n’est plus reconnaissable. Elle qui était si incapable de remuer, si livide, si faible, si quasi-morte, je l’ai vue causant, assise, les yeux ardents et les joues roses ! j’ai eu l’impression d’être en face d’une ressuscitée. Va-t-il en être de même du gosse ?

Arrivé à l’hôpital, je grimpe dans la salle réservée aux pèlerins de Belley et la première chose que j’aperçois, c’est la gouttière de bois vide sur le lit ; et la bonne sœur au hennin frappe, en me regardant, joyeusement les mains.

— Croyez-vous, Monsieur, que la sainte Vierge nous gâte ! nous avons déjà deux malades guéris ! la dame qui est là-bas et qui ne pouvait boire du lait qu’à l’aide d’un tube de caoutchouc ; ah bien, le veau aux pommes de terre ne l’épouvante pas maintenant ! quand elle a fini de manger sa tranche, elle en redemande une ! et le petit que vous avez visité, quel miracle, celui-là !

— Où est-il, ma sœur ?

— Où il est ? mais il court dans les corridors ; il n’y a pas moyen de le faire tenir en place ; je vais vous le chercher.

Elle sort et, au bout de quelques minutes, elle le ramène.

— Ah ! dit-elle, imaginez qu’il a fallu lui acheter des souliers, puisqu’il était venu, étendu sur une litière et sans chaussures, et tandis qu’une brave dame était allée chez le cordonnier, il n’a pas voulu rester assis ; il a galopé, pieds nus, dans les couloirs.

Je demande au marmot s’il est content. Il se tait mais considère d’un air fâché ses souliers.

— Voyons, bêtat, reprend la sœur, tu sais bien qu’on te les changera, puisque ce sont des jaunes que tu veux ; la dame t’emmènera aujourd’hui même les choisir ; en attendant, ne boude pas et réponds aux questions du Monsieur.

— Qu’est-ce que tu as éprouvé lorsqu’on t’a plongé dans l’eau ?

— Je ne sais pas. — Finalement, à force de l’interroger, la sœur lui extrait qu’il a ressenti une secousse, mais qu’il n’a pas eu de mal.

— Allons, pendant que je te tiens, tourne-toi, que je te change de chemise ; — et la sœur ôte une chemise encore tachée de pus frais et je considère sur les reins la couronne d’abcès, sèche, en croûtes à demi levées et sous laquelle apparaît une peau rose et mince, toute neuve.

— Quand on songe que ces abcès étaient à vif et rendaient beaucoup de matière, dit la sœur ; et voyez la jambe, elle est redevenue droite et elle fonctionne aussi bien que l’autre, sans effort, sans fatigue. Ce gamin ne boitera même pas ; il est complètement guéri.

Lui s’impatiente et ne dissimule pas qu’il voudrait s’en aller. Nous lui rendons sa liberté et il quitte, ventre à terre, la salle.

— Et dire, s’écrie la sœur, qu’il a fallu le brusquer pour le baigner ! il tempêtait, il avait peur de l’eau ; ah ! il nous aura fait endêver, ce polisson-là !

Je prends congé d’elle et vais réciter une dizaine de chapelet dans la chapelle de l’hôpital ; elle est très douce, cette petite chapelle, un peu sombre, plus intime que toutes les églises de Lourdes ; elle ressemble à une crypte avec la voûte de son plafond bas, son autel situé au fond, dans la pénombre, surmonté d’une Pieta, et, à quelques pas plus loin, se dresse la statue, avantageusement obscure, d’un saint dont la place se justifie bien en cet endroit, saint Jean de Dieu portant dans ses bras un malade ; des infirmes, tandis que je prie, récitent, assis sur des bancs, le rosaire ; le vacarme de l’hôpital, avec l’agitation fébrile de ses couloirs, s’éteint ici.

Et je songe, une fois de plus, à ces différences dans le mode adopté des cures. La sœur Justinien a beaucoup souffert dans la piscine, sa jambe s’est redressée mais le genou est demeuré roide et gonflé ; le petit, lui, n’a éprouvé aucune souffrance et, d’un seul coup, il a été rendu souple et valide.

Je rumine ces réflexions en sortant de l’hôpital, mais je me heurte, dès que j’ai franchi les grilles, sur un nouveau pèlerinage qui se dirige vers la grotte ; en tête marche un être automatique qui brandit un drapeau anglais. Tous, hommes et femmes arborent à leur boutonnière un ruban tricolore, aux couleurs disposées dans le sens vertical. Aucun de ces gens ne chante, mais des femmes à lunettes dont les dents s’évadent des gencives, croassent.

Un prêtre, habitué de Lourdes et que je connais, me dit : ces Anglais-là vont tout accaparer, prendre les meilleures places, exiger d’être en tête des cortèges, mais rassurez-vous, leur encombrant sans-gêne ne vous offusquera pas bien longtemps. Après-demain, tout ce monde-là sera parti en excursion ; ils ont amené peu ou pas de malades ; au fond ce sont plus des touristes que des pèlerins.

Nous redescendons ensemble sur l’esplanade.

— Comptez, poursuit ce prêtre, combien, malgré cette multitude de personnes qui prient, il y a peu de miracles certains pour le moment, à Lourdes. Cherchez la cause et vous la trouverez peut-être dans cette masse de curieux venus en automobiles de Pau, de Bagnères, d’Argelès, de Cauterets, de Luchon, de toutes les villes d’eaux des environs, pour commérer et s’amuser ici !

Et comme, à propos de l’indigence de cervelle et de la misère d’âme de la plupart de ces funestes snobs qui se déguisent en bêtes fauves pour écraser, dans un délire de vitesse, des femmes et des enfants sur les routes, l’entretien s’oriente sur les impulsions du satanisme, je me rends compte aussitôt combien un prêtre intelligent peut être incompréhensif dès qu’il s’agit d’art. Je lui parle de l’ignominie monumentale de Lourdes ; il ne s’en était jamais aperçu. — C’est ainsi que partout ailleurs, profère-t-il. — Mais non, ce n’est pas de même que partout ; c’est pis, dans ce douaire de la Vierge ! — Ah ! fait-il, alors que je lui explique le triomphe sournois du diabolisme des statues plantées dans les églises et sur l’esplanade, il y a encore autre chose ; vous le savez aussi bien que moi, la présence de la Vierge attire la présence du démon ; mais à Lourdes, c’est particulier. On pourrait attester que c’est le démon qui a occupé, le premier, la place et que Notre-Dame est venue l’y relancer.

Aussi loin que l’on peut remonter au travers les âges, l’on constate, en effet, que ce lieu fut toujours visité par le Maudit. Les fouilles qui ont été pratiquées, au point de vue préhistorique, ont amené la découverte, dans les cavernes des Espélugues, voisines de la grotte, de silex taillés, de bâtons de commandement, de pointes de flèches en bois de rennes, de squelettes d’animaux et surtout d’ossements humains, calcinés et fendus dans leur longueur, pour en extraire la moelle. Il est donc permis de supposer que des sacrifices humains ont abondé dans ce pays et que l’on y dépeçait, que l’on y grillait, que l’on y mangeait des victimes.

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