Les Foules de Lourdes (page 5)

Joris-Karl Huysmans · Lettres

Texte français, domaine public · Source : fr.wikisource.org — Les Foules de Lourdes · 16 pages

Fiche de l’œuvre dans le savoir

D’autre part, une légende se répète au sujet de ce quartier de roc qui se carre encore derrière la statue de la Vierge, dans l’excavation de la grotte, à l’endroit même où Elle parut. Ce bloc de granit présenterait, selon les uns, un grain de pierre si spécial qu’il faudrait se rendre en Mongolie pour en trouver un pareil ; il aurait été, dans ce cas, apporté, on ne sait à quelle époque et par quelles tribus nomades ; selon d’autres la composition de sa matière serait tout bonnement celle des dolmens bretons ; enfin certains croient que ce bloc a dû descendre de la chaîne granitique de Gavarnie qui s’étendait autrefois jusque dans les plaines de Lourdes. Quoi qu’il en soit, s’ils ne s’entendent pas sur la provenance d’origine, les géologues sont d’accord cependant pour voir en ce bloc une pierre de sacrifices, vouée à des divinités infernales que l’on n’apaisait que par des libations réitérées de sang…

Je me dis en écoutant ces histoires, qu’elles ne prouvent absolument rien au point de vue du diabolisme particulier de Lourdes, car l’on a déniché des pierres de ce genre et des os humains calcinés et fendus, dans la plupart des cavernes de tous les pays.

Mais mon prêtre continue.

— Dans un livre récemment édité par la librairie Savaëte, Mgr Goursat cite le témoignage de deux archéologues, MM. de Caumont et de Mirville, d’après lequel cette pierre aurait été spécialement dédiée à Vénus Astarté, c’est-à-dire à celle qu’Eusèbe appelle : l’infâme démon, la cruelle déesse de la Volupté.

Et il conclut que l’Immaculée Conception serait apparue à Lourdes, pour chasser de la grotte le culte de ce péché d’origine dont Elle fut exempte.

Ici, vous le voyez, nous sommes sur un terrain presque sûr ; mais il en est encore un autre, plus mouvant, je l’avoue, mais très ancien aussi : celui de la pure légende. Vous la connaissez ? D’après une tradition qui paraît inspirée par l’histoire de Sodome, Lourdes s’élevait, jadis, au bord d’un lac, de celui qui s’étend sur la gauche de Biscaye — et Dieu, pour punir cette ville de crimes que la similitude du châtiment vous fait comprendre — l’engloutit, ainsi que dans une mer Morte, sous les flots soulevés de ce lac. Une femme, qu’il avait épargnée, lui ayant désobéi, pendant sa fuite, en se retournant, fut changée non en une statue de sel, comme l’épouse de Loth, mais en un monolithe — et ce monolithe ne serait autre que celui de Peyre-Crabère, situé sur la route de Pouyferré.

De tous ces fabuleux racontars, il semblerait résulter que cette ville, choisie par la Vierge, fut un des plus antiques repaires du démon. — C’est après tout possible. — Il en fut de même à Garaison, cette préfigure de Lourdes, où Marie se montra dans la lande du Bouc, à l’endroit même où Satan présidait, aux turpitudes nocturnes des sabbats, mais, en omettant même les faits plus modernes qui se passèrent dans la grotte de Massabieille : la souillure reparue de la tache édénique, les cris infernaux qu’entendit Bernadette et la possession des fausses voyantes, il y a présentement, je crois, assez de preuves que le diabolisme sévit, sous des aspects divers, à Lourdes, pour qu’il ne soit pas besoin de s’assurer du plus ou du moins de véracité des fictions que me raconte mon ami l’abbé.

Nous nous séparons ; lui, se dirige vers le Rosaire et moi, désireux d’échapper, ce matin, au bain des foules, je vais me promener jusqu’au couvent des dames de l’Immaculée Conception, situé derrière la résidence des anciens pères de Garaison et de la maison épiscopale, sur le chemin qui conduit à Bétharram.

Je n’ai, depuis deux ans que je viens ici, recueilli que des réflexions désobligeantes sur le compte de ces nonnes que l’on surnomme, dans le pays, « les grandes dames, les coquettes de Dieu », sans doute à cause de la richesse de leur costume théâtral, car elles portent des robes blanches à traîne quand elles se rendent à leur chapelle ; dans la rue, elles sont plus simplement accoutrées, il est vrai de le dire, de bleu.

Elles sont, en tout cas, des personnes fort commerçantes et de caractère peu commode. Elles prennent des dames en pension, ce qui exaspère, bien entendu, les gargotes et les hôtels de Lourdes, et elles sont en lutte avec l’Ordinaire pour des questions de murailles mitoyennes et de chemin. Elles ont perdu leur procès mais elles se sont si bien démenées à Rome qu’elles ont obtenu d’être soustraites à la juridiction épiscopale de Tarbes.

Moi, qui suis fort indifférent à ces disputes, je me propose simplement de visiter leur chapelle, espérant y trouver peut-être une relative solitude et pouvoir y prier en paix.

Après avoir longé la route sur laquelle s’ouvrent les cavernes des Espélugues qui sont creusées dans le bas de la montagne en haut de laquelle est planté l’étonnant groupe du chemin de croix et regardé ces excavations fermées par des grilles et transmuées en d’humides chapelles dont une vouée à Notre-Dame des Sept-Douleurs et une autre au fond de laquelle on aperçoit une effigie de sainte Madeleine, j’arrive devant un luxueux monastère et une églisette dont l’abord n’est pas sans me déconcerter un peu ; l’entrée est une rotonde vitrée, une véritable serre donnant sur un couloir également en verre et aboutissant à un battant de velours cramoisi ; on le pousse et alors s’étend devant vous, en une longue galerie, un salonnet prétentieux muni d’un autel au fond. Toutes les dévotionnettes, omises dans les autres sanctuaires de Lourdes, se sont réfugiées dans cet oratoire : saint Antoine de Padoue, saint Expédit représentés par des plâtres peints de la rue Saint-Sulpice, mais la pièce de résistance, le chef-d’œuvre est une statue en cire coloriée de sainte Philomène, couchée dans une boîte fermée par un pupitre vitré que l’on soulève pour y glisser des cartes de visite et des lettres !

Et, tandis qu’un peu ahuri je m’agenouille, des dames à traînes blanches font des entrées solennelles, par le côté cour et par le côté jardin, dans le chœur. Elles ont l’air d’être en scène et regardent d’ailleurs le public pour s’assurer qu’on les admire.

Ô ces « m’as-tu-vues » de la piété !

Ce n’est décidément pas l’endroit rafraîchissant que j’avais rêvé ; ce genre de nonnes n’incite pas à la prière et, une fois sorti, quand j’ai rejoint la route, je pense à un autre couvent bizarre où l’on ne rencontre plus de religieuses en costume, mais des femmes vaguement inquiètes, en habit de ville.

Ce couvent, situé à l’autre bout du pays, au pied d’un mont sec et nu qui semble avoir été fait avec des détritus d’ordures ménagères, accumulées, là, depuis des siècles, possède une singulière chapelle tendue d’andrinople rouge, semé de fleurs de lys jaunes et parée d’un assortiment de bondieuseries italiennes, sanglantes à la fois et aimables, telles que l’on en voit dans la montre d’un débit de la rue du Bac, à Paris.

Il y avait jadis, dans ce lieu, un Christ de ce genre de fabrication qui remuait les yeux et hypnotisait, en les vidant, les bourses. L’évèque intervint et le supprima ; moi, j’ai toujours l’impression, quand j’entre dans cette boîte rouge qui tient du café-concert et du théâtre forain, de humer un fumet d’hérésie. On n’y célèbre, d’ailleurs, aucun office ; les religieuses — si religieuses il y a — sont des Passionistes, mais des Passionistes indépendantes, ne relevant d’aucune maison de cet Ordre.

Lourdes renferme, heureusement, des instituts plus sérieux : des Dominicaines nichées sur la hauteur, derrière la voie des trains ; des Carmélites en face de la grotte, de l’autre côté de la rivière, et les Clarisses sur le rebord de la cascade du Gave.

Je déambule doucement, regardant ces plantes plus expressives, plus odorantes que celles poussées dans les plaines, qui fleurissent tout le long de la route. Ici, les ellébores vertes sont énormes, les pulmonaires aux clochettes roses ou lilas, aux feuilles cailloutées de blanc sont deux fois aussi grandes que celles cultivées dans les régions du centre ; mais la somptuosité des teintes, c’est surtout sur les côtes des rocs qu’il la faut chercher. Il y a sur ce chemin des rochers qui sont éclaboussés comme d’une poudre d’argent, par des lichens ; d’autres sont fastueusement revêtus de mousses d’un jaune de bouton d’or et d’un orange vif.

Et je croise à chaque instant des femmes qui reviennent de la forêt et balancent de lourds fagots sur leurs têtes. Dans ce pays, on porte tout ainsi, que le fardeau soit pesant ou léger, qu’il s’agisse de branches, de paniers, voire de minuscule paquet ; la question est d’avoir les mains libres et de pouvoir tricoter, en marchant.

Et ce sont aussi de lourds chariots en forme de berceau qui passent, traînés par des petits bœufs ayant une peau de mouton sur la tête et une serviette blanche autour du corps.

Tout en grimpant et en descendant, car il est quasi impossible, à Lourdes, de cheminer sur un terrain plat, j’arrive dans une gorge, près d’une source captée et d’un petit pont. Je suis dans la vallée du chaos. À perte de vue s’étagent des pics gigantesques gris, pelés, sans herbages, et de formidables débris, roulés d’en haut, jonchent le sol. L’on pourrait se croire à mille lieues de tout territoire habité, dans une nature absolument sauvage, si des poteaux télégraphiques n’étaient çà et là plantés dans les anfractuosités des versants et si le bruit des marteaux des tailleurs de pierres ne vous révélait que l’on vide, à mesure, en creusant des carrières, le flanc des monts.

Je m’assieds sur le rebord du petit pont. La joie de se trouver un peu seul ! — On se dégrise, car on finit par être un peu saoul dans le tintamarre de ces foules ; l’on n’est plus soi, mais un composé de je ne sais quels êtres affolés tournant, dans un mouvement de toton, sur eux-mêmes. Le recul fait défaut ; on ne voit plus, on a le mal de mer de l’âme ; tout se brouille ; c’est à peine si la prière intime est permise, car au moment où l’on va se recueillir, le chapelet se déroule à haute voix et, vous-même, vous êtes pris dans l’engrenage de cette roue vocale et vous moulez vos oraisons avec elle.

Ah non ! Lourdes n’est pas un lieu de délices pour ceux qui aiment le cœur-à-cœur avec la Vierge dans le silence et les ténèbres des vieilles cathédrales !

Mais il faut constamment le répéter, où constater un épanouissement de la grâce et une efflorescence de la charité, plus magnifiques qu’ici ?

Et c’est si anormal, à une époque où chacun ne poursuit qu’un but, s’enrichir aux dépens du prochain, que Lourdes présente vraiment, à ce point de vue, dans les annales de ce siècle, un spectacle unique !

À cette heure où la Société, fissurée de toutes parts, craque, où l’univers, empoisonné par des germes de sédition, s’inquiète dans l’attente d’une gésine ; à cette heure où l’on entend distinctement retentir, derrière les ténèbres de l’horizon, les tintements prolongés du glas, il semble que cette grotte embrasée de Lourdes ait été placée par la Vierge comme un grand feu allumé sur la montagne, pour servir de repère et de guide aux pêcheurs égarés dans la nuit qui envahit le monde.

Et tandis que je reviens sur mes pas et reprends le chemin de la ville, très au loin, au lieu du glas que sonne l’avenir, j’écoute, ainsi qu’une douce protestation contre l’indicible panique des temps qui se préparent, l’heure dont les timbres sonnent, à la basilique, au-dessus de la grotte, sur quatre notes empruntées à la caresse chantée de la vieille prose de « l’Inviolata » : o Benigna, o Regina, o Maria !

V

On s’attache à certains malades que l’on ne connaît pas plus qu’à d’autres que l’on ne connaît pas davantage, d’ailleurs ; je me répète cette réflexion en allant faire, ce matin, ma visite à l’hôpital. Ces préférences ont des causes multiples, quasi inconscientes, pour la plupart. Certainement, la pitié s’émeut, plus forte, pour ceux que l’on voit le plus souffrir ou qui sont férus d’affections plus rebutantes ; le souvenir de ceux-là vous hante, en effet, alors que tant d’autres infirmes, aux aspects moins imprévus, passent, sans qu’on y prête attention, en cet étonnant kaléidoscope de maux qui ne cesse de tourner dans cet hôpital où constamment des moribonds en remplacent d’autres. Il est bien évident aussi que l’on se sent, qu’on le veuille ou non, plus attiré vers une jeune fille impotente et jolie que vers une vieille, plus touché également par les tortures d’un enfant que par celles d’un homme. Tout le monde, je crois, se mesure à ce même étalon de sensibilité. Ajoutons encore que des sympathies que ne déterminent point, cette fois, l’avenance plus ou moins accentuée des traits, la différence des sexes, le degré plus ou moins pitoyable des douleurs subies, naissent pour les uns et pas pour les autres. L’on cause avec ces alités-là, alors que l’on n’éprouve aucun désir d’interroger leurs voisins et dès lors une sorte de lien s’établit avec eux et l’intérêt plus spécial qu’on leur porte s’explique ; mais la raison même de cette sympathie reste, dans ce cas, obscure ; elle dérive d’une impulsion que l’on serait bien en peine d’analyser. Enfin il y a parfois aussi, dans cette préférence, la présence d’un tiers qui vous tient plus à cœur que le malade même, mais qui vous le fait, par ricochet, aimer.

Tel est, je pense, le cas de cette petite, aux pieds gangrenés, que je vais revoir ; certes, je ne suis pas indifférent au sort de cette enfant qui a enduré le plus épouvantable des martyres, mais je suis plus requis, je le confesse, par l’héroïque dévouement de cette bonne vieille dame qui la soigne et qui est si contente que l’on vienne prendre des nouvelles de sa protégée. La petite va de mieux en mieux ; évidemment, ses pieds ne sont pas ce qu’on pourrait appeler de très jolis petons ; l’ont-ils jamais été d’ailleurs ? — mais ils ont maintenant la forme de pieds ; ils s’éclaircissent, leur rouge sombre commence à se muer en rose. Malheureusement, elle va partir avec le pèlerinage qui l’amena et je ne saurai que l’année prochaine, en admettant qu’on la conduise encore à Lourdes, si elle est décisivement guérie. Quant à l’homme à la langue fluctueuse de Coutances, il a quitté l’hôpital dans le même état qu’il y était venu ; de même aussi pour la mauviette nichée dans sa minuscule voiture ; elle ne s’est pas dénouée dans les piscines et la charitable demoiselle l’a remportée, heureuse tout de même de lui avoir procuré ce voyage au grand air et cette diversion.

Parmi les malades qui ont remplacé, dans les salles du rez-de-chaussée, ceux que l’on a réembarqués dans les trains, il y a, dans la salle des femmes, deux cas affreux. L’un est celui d’une malheureuse étendue, dans un cadre, dont on n’aperçoit qu’un bout de visage livide dans le creux, aux ailes rabattues, d’un oreiller ; elle est atteinte d’une tuberculisation générale et aiguë du système osseux et des poumons, le terrible mal de Pott, qui lui a déjeté la colonne vertébrale et couvert les hanches de fistules suppurantes et d’abcès ; elle trempe dans un lac de pus. L’autre est celui d’une jeune moniale d’un couvent de Saint-Brieuc, qui gît dans un panier d’osier ; elle est jolie et semble morte ; les joues sont d’une pâleur extraordinaire, les paupières sont closes, les lèvres ont le ton de la pierre-ponce. Un prêtre-brancardier cause avec une religieuse qui la garde ; il me mêle à la conversation et m’apprend que sœur Justinien a vingt-six ans, qu’après avoir été atteinte d’une pleurésie suivie d’hémoptysies, elle est, depuis un an, immobilisée par une coxalgie avec raideur articulaire et déformation du membre inférieur. Elle a la jambe enfermée dans un appareil plâtré et son état d’épuisement est tel qu’on s’étonne qu’elle puisse encore vivre.

Dans la salle des hommes, que je parcours, il y a des cancéreux au teint de paille, des poitrinaires aux yeux moirés, un vieillard dont le visage peint en bronze décèle le mal d’Addison, des paralytiques, des gens qui se traînent sur des béquilles ; peu d’ulcères, visibles du moins, mais une sorte de lèpre qui boursoufle la face d’un homme dont la peau semble travaillée au repoussoir, dans un cuir grenu, couleur de lie de vin.

Et je monte au premier ; dans une des salles occupées par le pèlerinage de Belley qui vient d’arriver et qui s’installe, les sœurs du Saint-Esprit s’empressent ; elles portent le magnifique costume des religieuses de l’hôpital de Beaune — elles appartiennent, en effet, au même Ordre — la robe bleue à vastes manches serrées au poignet et le hennin de toile blanche, le costume resté intact des moniales du xve siècle. L’une d’elles console un enfant qui pleure, la jambe emprisonnée dans une gouttière de bois ; celui-là est, comme la petite moniale du bas, tuberculeux et coxalgique ; il a sur la jambe et sur les reins des éruptions d’abcès. La sœur me dit que le voyage fut pénible, non à cause de cet enfant, mais à cause de l’une de leurs poitrinaires qui a failli mourir en wagon, dans un crachement de sang ; et elle ajoute que tout cela est oublié, qu’il va falloir maintenant ramener ses malades guéris ; et ce qu’elle l’espère, cette charmante vieille sœur avec son regard candide et son à peine de sourire, très doux !

Je la quitte et me croise dans un couloir avec deux aveugles dont l’un a des yeux en laitance de poisson cuit et l’autre en croûte de bondon gras et ils sont conduits par un ophthalmique qui voit assez clair pour se guider mais dont les paupières retournées exsudent sans arrêt, le long des joues, de leurs liserés de jambon saignant, des traînées de larmes ; et, en les contemplant, le souvenir me hante du tableau du vieux Breughel où les gestes tâtonnants et les apparences des diverses cécités sont si bien rendus. Je pénètre maintenant dans une autre salle ; là, parmi les alités amenés par les Hollandais, figure un vrai gnome, un petit garçon enfoui, tout habillé, sous une couverture, coiffé d’un chapeau tyrolien de feutre vert.

Il a une tête de bossu, blanche, comme échaudée, sans une expression, sans un pli ; il ressemble, étendu sur le dos, avec la gibbosité de sa poitrine qui bombe sous la couverture et ses membres grêles, à une grenouille. Il paraît insensible, plongé dans une sorte de coma. On me répond simplement, quand je demande quel mal a pu le réduire à un état pareil : « il a la colonne vertébrale pourrie. »

Quant aux autres invalides du même pèlerinage, entassés dans cette chambre, ce sont des incurables mais dont l’existence peut se prolonger, ce sont surtout des scrofuleux et des infirmes.

Ça sent le pouacre, ça sent le fade ; j’éprouve le besoin de changer d’air et, en sortant de l’hôpital, je me heurte sur un pèlerinage qui chante avec des voix poussiéreuses et traînantes :

Chez nous, dans la Vienne,

Nous vous aimons tous.

Ô Marie, soyez Reine,

Chez nous, chez nous !

Je n’ai pas de peine à reconnaître, en considérant la dégaîne lourde et musarde de ces hommes et de ces femmes et en écoutant l’air bébête et gnan-gnan de ce cantique, que ces pèlerins appartiennent à la race subalterne du Poitou.

Je fuis, pour les éviter, par une autre route, et, chemin faisant, je me répète ce que chacun doit se dire, après qu’il a vu à l’hôpital le défilé de tant de misères et de tant de maux : Seigneur, que vous êtes bon de ne pas m’avoir infligé des maladies semblables ! Il est bien certain qu’il faut venir à Lourdes, si l’on veut se rendre compte de ce que peut devenir la loque décomposée de notre pauvre corps. Il n’est point de clinique qui présente un éventaire aussi varié de monstres. L’on se remémore les bêtes fabuleuses du Moyen Âge, mais que sont-elles en comparaison de la tête de mort du lupus qui saigne et de la langue tuméfiée qui précède le paysan de Coutances ?

Je vais au bureau des constatations. Y verrai-je, après le désolant spectacle de l’hôpital, la joyeuse scène du miraculé jailli, régénéré, de la piscine ? Ce bureau occupe, sous les arches de la rampe qui monte de l’esplanade à la basilique, un petit bâtiment éclairé par des fenêtres à vitres de couleur, solidement protégées contre la foule par des barreaux de fer et surmonté d’une statue en marbre de saint Luc.

L’intérieur, plutôt obscur, tapissé du haut en bas de ses murs et sur son plafond en voûte, d’un cloisonnage de faux pitchpin, évoque l’idée d’une cabine de navire. Entre les deux fenêtres, du côté de l’esplanade, une grande table et une autre formant avec elle un angle ; et, cloué sur le panneau entre ces croisées, un crucifix ; en face une cheminée sur la tablette de laquelle est posée une statue de la Notre-Dame de Lourdes ; à gauche, une porte donnant sur une autre petite salle qui sert aux examents médicaux ; à droite, des photographies de miraculés, dans un cadre, et en vis-à-vis à la porte d’entrée, une autre qui s’ouvre, derrière la rampe, sur l’allée longeant le Gave ; des banquettes, quelques fauteuils, des chaises, des armoires qui renferment des dossiers et des registres et c’est, je crois bien, tout.

Devant la grande table, le Dr Boissarie est assis et, à sa gauche, devant l’autre table, se tient son adjoint, le Dr Cox. La première impression que l’on éprouve, alors qu’on assiste à l’interrogatoire des malades, est que le Dr Boissarie est un juge d’instruction, mais un juge brusque et bon enfant, et qui retourne en souriant, ses accusés sur le gril, et l’aimable Dr Cox fait alors l’effet du greffier qui, tout en écrivant, jette de temps en temps un coup d’œil sur les inculpés dont il inscrit, s’il y a lieu, la réponse.

La vérité est, n’en déplaise aux gens qui ne connaissent que par ouï-dire la clinique de Lourdes, que ces deux praticiens sont fort défiants et qu’ils ne retiennent, pour leurs annales, que bien peu des cas extraordinaires dont le défilé s’opère devant eux.

Alors que j’arrive, le Dr Boissarie me fait signe de m’asseoir auprès de lui et il continue de causer placidement avec une jeune fille d’allure un peu bizarre, une paralytique qui déclare avoir été guérie, miraculeusement, ce matin, après un premier bain. Elle ne fait pas partie d’un pèlerinage, ne possède aucun certificat de médecin, rien qui renseigne sur ses antécédents ; elle est d’ailleurs pleine de réticences et se tait sur l’origine de son mal ; mais elle a affaire à un homme patient qui l’incite à se contredire, qui lui dit : « Voyons, vous avez dû suivre tel traitement, éprouver tel et tel symptôme, et peu à peu, il finit par lui extirper la vérite, par lui faire avouer qu’elle est sujette à des attaques et qu’il faut alors quatre hommes pour la tenir, et le docteur sourit, la congédie avec de bonnes paroles, et me dit : « C’est de la fausse monnaie. »

Et d’autres passent, des améliorés, mais non des guéris. — Voyons, marchez un peu sans vos béquilles. — Et l’homme essaie quelques pas dans la pièce et s’arrête, épuisé, alors qu’on lui tend une chaise. On lui demande alors combien de temps il doit rester à Lourdes et on l’invite à revenir, avant son départ, pour un dernier examen.

Et ainsi de suite ; l’on peut vraiment attester que le bureau des constatations ne pousse pas aux miracles, car toute affection qui peut provenir d’un détraquement du système nerveux est, de prime abord, écartée ; et quant aux autres, l’on ne se prononce réellement que quelques années après, alors que l’on a pu s’assurer que la guérison s’était maintenue. Malheureusement, ces habitudes de prudence ne sont pas celles de la presse ; elle prend justement le contre-pied de la clinique et, à propos de guérisons surnaturelles qui n’en sont pas, donne raison à la critique obligée de ne se baser que sur des comptes-rendus forcément inexacts. À en croire les correspondants des journaux catholiques venus pour assister aux pèlerinages, les miracles foisonnent ; c’est à qui en aura vu le plus. S’il en était ainsi, les inguéris seraient l’exception, et le vrai miraculé serait celui qui ne le serait pas !

— Connaissez-vous Mme Rouchel ? me demande le Docteur Boissarie. — Non. — Eh bien, je vais vous la montrer tout à l’heure, car elle est présentement à Lourdes et je l’attends, ce matin ; et il me rappelle, en feuilletant un dossier, qu’on lui apporte, le miracle avéré, certain, celui-là, d’un lupus guéri instantanément et qui n’a jamais reparu depuis l’année 1903, pendant laquelle eut lieu la guérison.

Je regarde le dossier avec lui ; il est bourré de rapports, de certificats médicaux ; cette femme, avant de venir ici, avait été examinée par tous les docteurs de la Lorraine, traitée par tous les spécialistes des maladies de la peau ; tous les certificats concordent et concluent à l’impossibilité de guérir un lupus arrivé à un état d’acuité pareille.

Ce que l’on a tenté, pour entraver la marche de cet ulcère, est incroyable ; on a saccagé la mâchoire de la malheureuse, en lui arrachant les dents ; on l’a cautérisée sans mesure et le lupus n’en a pas moins continué de la dévorer vive et de répandre une odeur si nauséabonde que personne n’osait plus la panser. La figure était devenue quelque chose d’effrayant. Le nez et la bouche confondus s’ouvraient en un rouge cratère d’où coulaient des filets de lave couleur de soufre ; les joues étaient percées de deux trous de l’épaisseur d’un petit doigt et qu’il fallait boucher avec des tampons de ouate lorsque la pauvre femme s’apprêtait à manger ou à boire, de peur que les aliments et la boisson ne sortissent par ces ouvertures. Sa situation était devenue si atroce qu’elle avait résolu de se jeter dans la rivière. Un vicaire de l’église de Saint-Maximin, à Metz, où elle résidait, l’abbé Hamann, l’en empêcha et la fit admettre parmi les malades que le pèlerinage de cette ville expédiait à Lourdes.

Arrivée devant la grotte, elle prie, puis baigne ce qui lui sert de visage, à la piscine. Le lendemain, elle recommence à s’imbiber la face avec une éponge et sans plus de succès ; ce même jour, honteuse, se sentant un objet de dégoût pour tout le monde, à 4 heures, au moment de la procession du saint Sacrement sur l’esplanade, elle ne veut pas se mettre sur les rangs des malades et elle se cache dans le Rosaire, vide, à ce moment-là, derrière le grand autel. Elle lisait, agenouillée, ses prières dans un livre de messe quand, la procession étant terminée, Mgr de Saint-Dié, qui avait tenu l’ostensoir rentre, pour le déposer dans le Rosaire. À ce moment, le bandeau qui lui voilait la figure se défait et tombe sur son livre qu’il macule de sang et de pus. Elle le rattache solidement, à l’aide d’un double nœud et, intimidée par la foule qui rentre à la suite de l’évêque, dans l’église, elle s’échappe et s’en va à la fontaine pour y prendre un peu d’eau. Elle était penchée sur le robinet, lorsque le bandeau se détache encore ; un peu surprise, car elle était certaine de l’avoir très fermement noué, elle le rajuste et retourne à l’hôpital où elle se plaint qu’il ne tienne pas et demande qu’on le lui applique avec plus de soin. On l’enlève et les deux personnes qui l’ont ôté poussent un cri : Vous êtes guérie ! — Elle n’y croyait pas ; il fallut qu’elle se vît dans une glace pour se convaincre qu’en effet le lupus avait disparu, comme par un coup de baguette, en une seconde. Le visage s’était réparé, le nez s’était restauré tant bien que mal, les trous des joues et du palais ouverts étaient bouchés ; les chairs s’étaient reconstituées d’elles-mêmes, spontanément.

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