Les Foules de Lourdes (page 6)
Et, tandis que nous nous entretenons de ce phénomène inouï, la bonne femme arrive et salue, en riant, le docteur ; elle peut avoir 54 ans ; elle est grosse, marche pesamment, a l’air tout à la fois d’une paysanne et d’une loueuse de chaises, dans une église. Je regarde la figure, elle est celle de quelqu’un qui se serait autrefois brûlé ; elle est mâchurée de rose et veinée de blanc ; les traces des cicatrices sont apparentes. Cette femme est évidemment laide, mais d’une laideur qui ne répugne pas.
Et pendant que les médecins qui se trouvent dans le bureau l’examinent, je cause avec le docteur Boissarie de cet autre cas de lupus dont Zola a vu la guérison, à Lourdes, celui de Mlle Marie Lemarchand, de Caen, devenue, sous le nom d’Élise Rouquet, l’un des personnages de son livre. La guérison qui eut lieu, le 20 août 1882, fut ainsi que celle de Mme Rouchel, qu’elle précéda, instantanée.
Mais, elle, se sentit guérir. À peine se fut-elle lotionnée dans la piscine qu’elle éprouva d’atroces douleurs, puis eut l’immédiate certitude qu’elle était guérie ; et elle l’était, en effet ; un médecin, le Dr d’Hombres, qui se tenait là et qui l’avait remarquée, tandis qu’elle lavait l’horrible bouillie de sa face, et qui l’examina aussitôt après sa sortie de la piscine, a très nettement déclaré ceci : « Au lieu de la plaie hideuse, je vis une surface sèche, comme recouverte d’un épiderme de nouvelle formation. »
Zola n’a pas voulu avouer cette spontanéité qu’il avait constatée pourtant ; il a préféré raconter que l’aspect du visage s’améliorait, peu à peu, que la cure s’opérait indolemment ; il a inventé des étapes et des gradations pour ne pas être obligé de confesser que cette renaissance soudaine d’une figure détruite était en dehors des lois de la nature humaine ; c’eût été l’aveu du miracle.
La question est, en effet, là. Que le lupus, si rebelle à tous les genres de médications, puisse néanmoins disparaître à la longue, c’est très possible ; mais ni les anciennes méthodes, ni la nouvelle thérapeutique des rayons invisibles ou des rayons lumineux n’ont fait et ne feront qu’il s’envole, qu’il s’évapore, par enchantement, en un clin d’œil. La nature ne peut fermer une plaie en une seconde, les chairs ne peuvent se restaurer en une minute. Ce qui constitue l’élément du miracle, en pareil cas, c’est moins la guérison que sa promptitude, que son instantanéité.
L’histoire de Marie Lemarchand, telle que l’a relatée Zola, est donc résolument inexacte ; préoccupé de fournir des arguments aux adversaires du surnaturel, il insinua, dans son volume, en sus de la lenteur mensongère de la cure, que ce lupus pouvait bien être un faux lupus, d’origine nerveuse. Et après ? en l’admettant, en quoi la question serait-elle changée ? Il n’en resterait pas moins le point principal, la réfection subite des cellules et des tissus. Un ébranlement nerveux n’a pas, je présume, le pouvoir de faire repousser sur le champ des chairs ; alors ? — mais la vérité est autre — l’origine du lupus de Marie Lemarchand est parfaitement connue ; elle a été certifiée par les médecins, garantie par l’état même de la malade qui était atteinte de la phtisie lorsqu’elle vint à Lourdes. Son lupus était, ainsi que la plupart des lupus, d’origine tuberculeuse. Ajoutons que les tubercules des poumons sont partis en même temps que les ulcères de la face ; la Vierge a fait d’une pierre deux coups. Douze ans se sont écoulés, et ni l’une ni l’autre de ces affections ne sont revenues ; l’on peut donc affirmer que Mlle Marie Lemarchand est une miraculée vraiment guérie.
Et je songe maintenant aux cas semblables et cependant différents de ces deux femmes. Mme Rouchel n’a éprouvé aucune commotion, n’a senti aucun de ces souffles chauds ou froids qui sont si souvent les signes avant-coureurs des guérisons, à Lourdes ; elle a été guérie, sans souffrir, sans s’en apercevoir, hors des suppliques des foules et des piscines, seule, dans un coin. Mlle Lemarchand, elle, a souffert atrocement dans la piscine et s’est très bien senti guérir ; et elle n’a pas gardé, comme Mme Rouchel, trace des cicatrices de ses plaies ; ni coutures blanches, ni plaques roses ; sa figure est redevenue ainsi qu’elle était, auparavant.
Je suis tiré de mes réflexions par le bruit des conversations qui se croisent dans la salle ; elle s’est, peu à peu, remplie ; des médecins, des prêtres, des curieux se pressent ; le secrétaire de l’Évêque de Tarbes, l’affable P. Eckert, entre, en quête de renseignements pour le Journal de la Grotte qu’il dirige et il s’installe près du Dr Cox ; et la porte s’ouvre encore et une jeune fille, accompagnée de deux dames, demande à être examinée.
On s’enquiert de son nom. Virginie Durand, âgée de 19 ans, demeurant à Saint-Michel Chef-Chef, dans la Loire-Inférieure ; elle raconte qu’elle était poitrinaire et qu’elle a été guérie, l’année dernière. Le Dr Cox se lève, va chercher les dossiers et les registres, découvre, en effet, le nom, et donne, à haute voix, lecture des pièces.
Il en résulte que Virginie Durand est venue, avec le pèlerinage nantais, l’an dernier ; elle a présenté un certificat médical constatant qu’elle était atteinte de tuberculose des poumons ; les crachats avaient été analysés, la nature du mal ne pouvait faire de doute. Elle avait eu de nombreuses hémoptysies et elle était tombée dans un tel état d’affaiblissement qu’elle était incapable de se tenir debout. Dans le bain où elle fut plongée, elle endura des douleurs épouvantables et faillit passer dans une crise de suffocation ; puis avant même que d’être retirée de l’eau, elle sentit un bien-être indicible qui succédait à ses tortures ; et elle put s’habiller, seule, aller sans aide à la grotte, manger de bon appétit et dormir. On l’a auscultée, le jour même, et l’on n’a plus trouvé trace des lésions.
— Avez-vous un nouveau certificat de votre médecin ? demande le Dr Boissarie ; elle en tend un, relatant qu’elle n’a jamais été souffrante, depuis son retour dans son pays et qu’elle a engraissé de 24 livres.
— Voulez-vous examiner Mademoiselle ? propose le docteur à plusieurs médecins qui tournent autour de l’ancienne malade ; deux acceptent qui l’auscultent, dans la salle voisine et déclarent, en rentrant, que les poumons ne présentent rien d’anormal.
Le Dr Cox rajoute au dossier le nouveau certificat, prend note de la consultation et, l’an prochain, quand cette jeune fille sera de nouveau de séjour à Lourdes, on l’examinera, afin de s’assurer si sa guérison s’est encore maintenue.
Il y en a qui, depuis quinze ans, viennent ainsi, en action de grâces, à la grotte et se rendent à la clinique, si bien que l’on suit, année par année, l’état de leur santé ; ce sont de vraies archives de familles, que ces archives de Lourdes !
— Ah ! Messieurs, s’exclame tout à coup le Dr Boissarie, voici un cas intéressant et que nous avons étudié de près, il y a quelques jours ; entrez, mon enfant, entrez, asseyez-vous là.
Et debout, dans le silence subit de la pièce, il dit, en désignant une jeune fille, installée dans un fauteuil :
Mlle Rosalie Monnier, que voici, fait partie du pèlerinage diocésain de Belley ; elle habite le village de Cuet où est né le Bienheureux Chanel, un père mariste, qui fut, vous le savez, martyrisé en 1840, dans l’Océanie. Sa mémoire est l’objet d’un culte fervent dans ce village ; ces détails ne sont pas, vous le verrez tout à l’heure, inutiles.
Mlle Monnier appartient à une famille de cultivateurs qui eurent six enfants dont deux sont morts de la poitrine ; elle, a été prise, dès l’âge de quinze ans, d’une maladie de langueur, sans cause bien définie et qui a arrêté son développement et s’est compliquée, il y a déjà près de dix-neuf années, d’un état de dyspepsie tel qu’elle fut obligée de ne prendre que du lait et, à doses insuffisantes pour s’alimenter ; encore devait-elle, pour ne pas le vomir, l’absorber à l’aide d’un tube de caoutchouc.
Les médecins dont nous avons ici les certificats ont renoncé à la traiter ; elle gardait la chambre, ne pouvait supporter ni lumière ni bruit, et il y a quelque temps elle est devenue, par suite d’inanition, tellement faible que l’on a cru qu’elle allait mourir et qu’on l’a administrée.
Mais elle avait la dévotion de son pays, la dévotion du Bienheureux Chanel ; abandonnée par la science qui se déclarait inapte même à la soulager, elle se remit entre ses mains et, après l’avoir ardemment invoqué, elle eut l’intuition subite qu’il obtiendrait sa guérison de la Vierge, si elle se rendait à Lourdes. Elle partit le 6 septembre, et ce long voyage de vingt-six heures fut des plus pénibles ; elle vomit jusqu’à Lyon, arriva à jeun le lendemain soir à Lourdes où elle fut placée à l’hôpital de Notre-Dame des Sept-Douleurs. Le 8, dès le matin, elle se traîna jusqu’à la chapelle de cet établissement, pria le Bienheureux et fut portée à la grotte où elle reçut la sainte communion. Aussitôt, il lui sembla qu’on lui écartelait l’estomac, — qu’on le lui ouvrait, selon son expression, comme un livre — et depuis ce moment, elle ne souffre plus, mange avec appétit ce qu’on lui sert. Elle est encore un peu pâlotte, mais la reprise se fait depuis quelques jours, chez elle, à vue d’œil.
J’ai cru devoir signaler à MM. les ecclésiastiques, ici présents, parce qu’elle peut intéresser la canonisation du Bienheureux qui est actuellement soumise a la Congrégation des Rites, à Rome, l’intervention de ce martyr, auprès de la Vierge, pour cette guérison.
J’ajoute, du reste, que deux fois déjà nous avons pu constater son rôle de médiateur auprès de l’Immaculée Conception de Lourdes ; une fois, à propos de l’un de ses compatriotes, Vion-Dury, un aveugle incurable qui, après lui avoir fait une neuvaine, se bassina les yeux avec de l’eau de la source et recouvra immédiatement la vue ; une autre fois, à propos d’une femme du pèlerinage de Belley qui l’implora dans la chapelle de l’hôpital de Notre-Dame et fut guérie, le même jour, après avoir communié à la grotte.
En ce qui concerne la maladie même de Mlle Monnier, j’appelle l’attention de mes confrères sur les conditions dans lesquelles cette cure s’est opérée. Cette jeune fille, malade depuis dix-neuf ans, pouvait-elle guérir par les seuls efforts de la nature ? oui, évidemment ; au point de vue théorique, il est permis de le soutenir, mais pas cependant dans l’espace d’une minute, pendant le temps d’une communion ; car de même que la nature ne peut cicatriser une plaie en une seconde, de même elle ne peut refaire soudainement une économie minée par dix-neuf années d’inanition. Cette instantanéité dans les résultats doit surtout vous arrêter, car il n’est pas, vous le savez, en notre pouvoir de supprimer la convalescence et de passer sans transition de la maladie grave à la santé.
Je pense, à part moi, que cette guérison — si tant est qu’elle persiste — s’est effectuée sans bain, sans verre d’eau, sans foule, sans cris, sans bénédiction du Saint-Sacrement, après une simple communion, ce qui prouve combien toutes les hypothèses qui attribuent les cures de Lourdes au saisissement causé par l’eau froide et à la suggestion des bruyantes multitudes sont fausses. Ce qu’en tout cas l’on guérit, si l’on doit guérir, d’une façon variée à Lourdes !
VI
La laideur de tout ce que l’on voit, ici, finit par n’être pas naturelle, car elle est en dehors des étiages connus ; l’homme seul, sans une suggestion, issue des gémonies de l’au-delà, ne parviendrait pas à déshonorer Dieu de la sorte ; c’est, à Lourdes, une telle pléthore de bassesse, une telle hémorragie de mauvais goût, que, forcément, l’idée d’une intervention du Très-Bas s’impose.
Je laisse de côté la basilique qui grelotte, maigre comme une perche, sous son chapeau de pierrot, dans son mince vêtement de pierre, sur le plat humide de son roc, mais que dire du Rosaire, de ce cirque hydropique dont le ventre rebondi bombe sous ses pieds ? comment définir cette bâtisse dont la forme intérieure rappellerait vaguement celle d’un as de trèfle, avec cinq autels disposés dans la circonférence de chacune de ses feuilles ? On voudrait savoir de quel style cela procède, car il y a de tout là-dedans, du byzantin et du roman, du style d’hippodrome et de casino ; mais il y a surtout, à bien regarder de près, du dépôt de machines, de la rotonde de locomotives ; il ne manque que les rails et la plaque tournante au milieu, à la place du grand autel, pour permettre aux machines de sortir des coulisses et d’évoluer sur les voies de l’esplanade, en sifflant au disque.
Et cette rotonde qui devrait être enfumée par la vapeur des charbons, encrassée par la poix des suies, elle est d’un blanc de plâtre neuf ; on a commencé par la parer comme une salle de théâtre, mais le décor est inachevé ; partout cependant des ornements de faux or, des torchères électriques, lourdes et tortillées, d’une insolence de luxe atroce ; des colonnes qui ne sont que des pans de murs nains et carrés, revêtus à mi-corps de plaques de marbre, couleur de rillettes et dont les inscriptions des ex-voto, creusées en lettres d’or, se voient heureusement, à peine ; en fait de chapiteaux, au-dessus de ces piliers trapus, les versets des litanies courent, sculptés dans des feuillages, et, montant, pour atteindre, en s’incurvant, un dôme badigeonné au lait de chaux, troué d’œillères garnies de Dieu sait quelles vitres ! des colonnettes s’effilent et, au bout de leurs tiges, fleurissent des plumeaux ou plus exactement des diadèmes de sauvages en plumes ; ça, c’est de l’exotique d’opéra, de l’alhambra de province. Dans l’incohérence de cet ensemble, imaginez maintenant le boniment électrique de centaines d’ampoules, allumées, le soir, et dont les lueurs fracassantes se répercutent dans les ors et les marbres des murs et vous pourrez vous croire partout où vous voudrez, sauf dans une église.
Cette nef ou cette crypte — on hésite à qualifier d’un nom ces salles biscornues — sont évidemment le produit de l’imagination d’un brelandier en veine de gain et d’un bedeau en délire ; mais il y a pis, ce constructeur de casino religieux a du génie, si on le compare aux peintres.
L’on a cru devoir, en effet, commander pour les niches à autels d’immenses peintures, traduites, pour que ce fût plus somptueux et que cela coutât plus cher, en des mosaïques que façonnèrent des fabricants de pâtes de couleur, en Italie.
Et cela dépasse tout ce que l’on pourrait rêver. L’art, même dans ses plus basses déchéances, n’a plus rien à voir, ici ; ce n’est même pas mauvais, car enfin, en art, le mauvais existe ; on peut l’expliquer, le définir ; la discussion qu’il suscite implique la reconnaissance peut-être d’un effort, d’une impuissance, en tout cas, ou d’une erreur ; mais ces murs cimentés de cailloux tassés dans un fond crevassé d’or et qui reproduisent de vagues fresques que signèrent de pauvres inconscients, ne peuvent susciter que l’idée d’une impéritie sans égale et d’un néant ; ce n’est même pas cocasse, ce n’est même pas fou, c’est puéril et c’est ganache ; ça vacarme et ça radote. Devant cette Nativité, cette Annonciation, ce Jardin des Olives, cette Flagellation ; les bras vous tombent ; le dernier élève de l’École des Beaux-Arts ferait mieux. Il ne s’agit pas, en effet, de talent, mais d’abécédaire et de rudiments et ici, c’est l’ignorance du métier, aggravée par le sentimentalisme bébête de l’ouvrier de cercle catholique qui a bu un coup !
Aussi, va-t-on se réfugier devant le seul panneau qui ait été confié, par distraction, sans doute, à un peintre, médiocre, je le veux bien, mais enfin à un peintre. Celui-là sait au moins et dessiner et peindre ; l’on peut discuter l’art d’affiche et de chromo de M. Maxence, juger que son « Ascension » réduite, deviendrait une parfaite étiquette pour les boîtes à dragées d’un confiseur, mais enfin son art paraît réel si on le rapproche des vétustés enfantines des trois autres.
Et la même réflexion vous vient devant une Vierge de Maniglier, sculptée dans le tympan, au-dessus de la porte, tenant un enfant qui remet à saint Dominique, agenouillé, un rosaire dont les grains étaient jadis simulés par de petites ampoules électriques qu’on allumait le soir ! on la jugerait, dans une exposition de Paris, courte et savonneuse, sans aucun caractère religieux, mais ici, elle fulgure, admirable, en face des infernales fantaisies de la maison Raffl.
Quel évêque atteint d’ablepsie, quels églisiers, agités par des forces mauvaises ont commandé et accepté de telles choses ?
Et ils ont commandé et ils ont accepté pis encore. Sans parler de la Vierge en fonte peinte de l’esplanade, auréolée d’un cercle d’amandes électriques et dont la tête de raie, aux yeux laiteux et aux joues livides, est celle d’une démente évadée d’un asile, il faut, si l’on veut voir jusqu’où peut atteindre l’acuité du laid, grimper les lacets du coteau des Espélugues où l’on a commencé à planter un chemin de croix. Une station y est posée sur un tertre, entouré d’arbres.
Ici, les invectives défaillent. Imaginez des statues détachées d’un chemin de croix de la rue Bonaparte ou de la rue Saint-Sulpice, devenues deux fois plus grandes que nature, et campées en plein air et se découpant sur le ciel, en plein jour.
Au centre est assis un bonhomme dont la face glabre serait celle d’un fond de culotte si elle n’avait deux yeux et, autour de cette poupée de taille démesurée, des comparses aux traits fades et secs, aux gestes pétrifiés, cernent une statue, debout, vêtue d’une robe blanche, avançant le visage régulier de la sydonie masculine, de l’une de ces sydonies à teintures, représentée dans des tableaux d’annonces, avec une barbe blanche d’un côté et noire de l’autre. — Cela représente Notre Seigneur devant Pilate ! — Figurez-vous encore, pour animer le champ immobile de ces fantoches morts, des paysannes vivantes et ahuries qui, ne voyant tout d’abord que le Pilate assis, bien en évidence, hors des groupes, le prennent de bonne foi pour le Christ, vont à lui, l’embrassent et lui font toucher leurs chapelets. Et vous aurez un vague aperçu de cette odieuse mascarade des Écritures !
Cette station du Calvaire est la seule qui, actuellement existe. Un brave curé me racontait que l’argent manquait pour édifier les autres et il paraissait croire que l’on réunirait difficilement la somme nécessaire pour commander la suite de ces stupres divins à Raffl. Qu’il se rassure ! Je ne connaîtrais pas mes catholiques si je doutais, une seconde, qu’ils ne fussent prêts à se laisser héroïquement dépouiller pour la joie de parfaire une telle œuvre !
Évidemment, en aucun endroit, en aucun pays, en aucun temps, l’on n’a osé exhiber d’aussi sacrilèges horreurs et si l’on songe qu’elles ont été façonnées exprès pour Lourdes, fabriquées exprès pour Notre-Dame, l’on en vient à tirer d’un pareil spectacle, un enseignement.
À n’en pas douter, de tels attentats ne peuvent être attribués qu’à des facéties vindicatives du démon. C’est sa vengeance contre Celle qu’il abhorre et on l’entend très bien lui dire :
Je vous suis à la piste et partout où vous vous arrêterez, moi je m’établirai ; vous ne serez jamais débarrassée de ma présence ; vous pourrez avoir à Lourdes toutes les prières qui vous plairont, vous pourrez vous croire revenue aux beaux temps du Moyen Âge ; les foules afflueront auprès de vous ; les hourras des miracles, les Magnificat des guérisons, les roulements ininterrompus des rosaires, vous encenseront comme nulle part ailleurs, c’est possible ; en un siècle que je malaxe et pervertis à ma guise, vous découvrirez peut-être même de la sainteté dans les âmes éparses à vos pieds, c’est encore possible ; mais l’art, qui est la seule chose propre sur la terre après la sainteté, non seulement vous ne l’aurez pas, mais encore je m’y prendrai de telle sorte que je vous ferai insulter sans répit par le blasphème continu de la Laideur ; et j’obnubilerai à un tel point l’entendement de vos évêques, de vos prêtres et de vos fidèles, qu’ils n’auront même pas la pensée d’écarter de vos lèvres le calice permanent de mes injures ! Tout ce qui vous représentera, Vous et votre Fils, sera grotesque ; tout ce qui figurera vos anges et vos saints sera bas. Vous constaterez aussi que je n’ai rien omis ; j’ai même songé aux objets du culte, à ceux qui touchent surtout à la chair même du Christ ; je me suis spécialement occupé des monstrances et des ciboires et j’ai voulu qu’ils fussent d’un goût somptueux, atroce. L’abomination singulière pourtant de la bijouterie religieuse de l’Europe ne m’a pas suffi ; vous y étiez habituée peut-être ; j’ai trouvé mieux ; j’ai requis les rastas de l’Amérique du Sud et ils m’ont compris. Je suis vraiment satisfait des articles effrayants qu’ils vous offrirent. Ah ! les pièces de votre trésor de Lourdes, ce que je les ai, moi-même, une à une, choisies !
Et ces paroles s’attestent d’une déconcertante vérité, quand on considère l’esthétique de Lourdes !
L’art est, en effet, un don particulier que l’homme emploie à sa guise, bien ou mal, mais qui n’en garde pas moins, si profane qu’il soit, le caractère divin d’un don. Il est, sous des apparences variées qui atteignent l’âme et affectent les sens, la reproduction du Beau unique et multiforme comme la divinité même qu’il représente un peu, dans son faible miroir, car le Beau infini, inaccessible à l’être déchu, est identique à Dieu même.
Et Lamennais qui se sert de termes à peu près semblables pour définir l’art, conclut : « Le Beau, tel que l’homme peut le reproduire dans son œuvre, a une nécessaire relation avec Dieu. »
Or, s’il en est ainsi, le contraire est également exact, et le Laid est, lui aussi, en une nécessaire relation avec le démon ; il en est le reflet, comme le Beau est le reflet de Dieu.
Il est donc évident que l’on attribue à Satan ce qui est dû au Christ, lorsque l’on portraiture Jésus et la Vierge en d’immondes images ; l’on fait, dans tous les cas, son jeu ; l’on pratique, en quelque sorte, un acte de magie noire, en rendant hommage au Maudit lorsque, renversant les rôles, transformant en effigies infernales les effigies divines, l’on dispose, pour sa joie, les ridicules personnages usités dans nos chemins de croix.
La laideur, l’atechnie, l’inart, dès qu’ils s’appliquent à Jésus, deviennent fatalement, pour l’homme qui les commet, un sacrilège.
La plupart des catholiques, heureusement pour eux, ne savent ce qu’ils font, car l’Esprit du mal use de prémotion et ne révèle pas à ceux qu’il incite ses desseins. Il se borne à utiliser la vilenie de la nature humaine et son peu de foi ; il agit, par l’intermédiaire des curés des campagnes et des villes qu’il aveugle et dont il accroît la vulgarité native du goût ; il s’installe à demeure, pour les servir, dans les officines du quartier Saint-Sulpice et là, il inspire ces tenanciers de la prostitution divine et organise, avec leur concours, le carnaval de la Jérusalem céleste, la chienlit du ciel.
Ah ! si l’on exorcisait ces ateliers de bondieusarderies, ce qu’il en sortirait des larves !
Le résultat le plus clair de cet état de choses est que tout individu qui fabrique, que tout individu qui vend, que tout individu qui achète des produits de ce genre est un possédé inconscient.
Les prêtres devraient y réfléchir et songer aussi combien l’élément juif domine maintenant parmi les débitants d’objets de piété. Convertis ou non, il semble bien qu’en sus de la passion du gain, ces négociants éprouvent l’involontaire besoin de retrahir le Messie, en le vendant sous des aspects soufflés par le démon.
L’argument qu’invoquent certains catholiques plus compréhensifs que les autres, pour excuser cette outrance de la laideur qui sévit à Lourdes, est vraiment débile. Ils feignent de croire qu’elle est indispensable pour plaire au peuple et attirer les foules. D’abord, il n’a jamais été démontré que le peuple aimât le laid de préférence au beau ; il ignore ce qu’est l’un et ce qu’est l’autre et voilà tout ; il s’enthousiasmerait aussi bien pour une belle œuvre, si on la lui montrait, que pour une laide ; mais en fait de nutriment et de breuvage artistiques, on ne lui sert, sous couvert de religion, que de la ratatouille de cantine et de la ripopée !
Et puis, est-ce qu’au Moyen Age les cathédrales n’ont pas été construites pour lui ; est-ce que les statues, les tapisseries, les retables, toutes les œuvres magnifiques qui parent maintenant nos musées, n’ont pas été créées pour rehausser, à ses yeux, le prestige de l’Église et l’aider à prier ?
Il les admirait de bonne foi et il comprenait très bien que cette splendeur était, par elle-même, un hommage rendu à Dieu et une supplique. Sans doute, son niveau a baissé depuis… il ne sait plus… mais à qui la faute, sinon au clergé qui avait charge de l’instruire et qui l’a, par son ignorance et son dédain de toute esthétique, ramené à son état primitif d’indifférence.
Lourdes est donc le parangon de la turpitude ecclésiale de l’art et il est, dans son genre, unique ; et pour que rien ne manque à l’œuvre scélérate que le Malin y joue, les soirs de grande fête, on illumine la façade et le clocher de la basilique, avec des ampoules électriques tricolores et l’on dessine en traits de feu la tourte du Rosaire qui ressemble alors à une rotonde en pain d’épices, anisée de grains roses.
Il ne resterait, en fait de divertissements pour voyous, qu’à tirer un feu d’artifices sur la montagne du chemin de croix et peu s’en est fallu que cette dernière avanie ne fût commise. Un soutanier, venu de je ne sais quelle province, y avait si bien songé que l’on eut toutes les peines du monde à l’empêcher d’en allumer un.