Épîtres d'Ignace d'Antioche (page 2)
ÉPÎTRE AUX ÉPHÉSIENS. (suite)
Aimez à vous réunir souvent pour louer Dieu et lui rendre grâce. Par ces réunions fréquentes, vous affaiblissez les forces de Satan. Cet accord dans un même esprit de foi déjoue toutes les ruses qu’il emploie pour nous perdre. Rien n’est préférable à la concorde ; elle fait cesser la guerre du ciel et de la terre.
Toute obscurité disparaît devant une foi vive en Jésus-Christ et un tendre amour pour lui : l’une est le principe, l’autre la fin de la vraie vie. Le principe, c’est la foi ; la fin, c’est la charité. Ces vertus, dont nous venons de montrer l’union, se rapportent à Dieu ; les autres concourent avec elles à rendre l’homme meilleur. La profession de la foi est incompatible avec le péché, la possession de la charité avec la haine. L’arbre se fait connaître à ses fruits, le Chrétien à ses œuvres. On est Chrétien, non par cette profession extérieure du moment, mais par l’efficacité de la foi qui fait persévérer jusqu’à la fin.
Il vaut mieux se taire et être Chrétien en effet, que parler et ne l’être pas. Il est bon d’enseigner, mais il faut pratiquer ce que l’on enseigne. Nous n’avons qu’un seul maître ; il a dit, et tout a été fait ; mais ce qu’il a fait lui-même dans le silence est surtout digne de son père. Celui qui a compris la parole de Jésus-Christ peut aussi comprendre son silence ; c’est être arrivé à la perfection que de savoir agir selon ses paroles et manifester sa foi par son silence même.
Rien n’est caché au Seigneur, le secret de nos cœurs est dans sa main ; faisons tout avec cette pensée, qu’il habite en nous, et nous deviendrons des temples dont il sera la Divinité, comme il l’est en effet ; et c’est ainsi qu’il doit un jour apparaître à nos yeux. Que de raisons de ne lui présenter que des cœurs brûlants de son amour !
Ne vous y trompez pas, le corrupteur ne peut être l’héritier du royaume de Dieu. La mort est le partage de celui qui souille le corps ; peut-elle épargner l’homme qui corrompt la foi par le mélange impur d’une fausse doctrine, la foi qui nous vient de la croix de Jésus-Christ ?
Un feu qui ne s’éteindra jamais attend l’homme souillé de ce crime et celui qui l’écoute.
Le Seigneur Jésus a reçu l’onction sainte sur sa tête, et pourquoi ? N’est-ce pas pour répandre sur son Église un souffle d’incorruptibilité ? Ne respirez point l’odeur fétide qu’exhale la doctrine du prince de ce monde ; cette exhalaison de mort vous entraînerait en esclaves loin de la vie que vous aviez toujours en perspective.
Pourquoi n’avons-nous pas tous cette salutaire prudence, puisque nous possédons tous la connaissance de Dieu, qui est Jésus-Christ ? Pourquoi courir à notre perte en insensés qui ne savent pas reconnaître la grandeur du don que Dieu lui-même leur a fait !
Ma vie à moi, c’est l’opprobre de la croix ; pour l’incrédule, la croix est un objet de scandale ; pour nous, c’est la vie et le salut éternel. Qu’est devenu le sage, l’esprit investigateur, l’orgueil de ces hommes qui se vantaient d’avoir la science ? Qu’ils aillent à Jésus, notre Dieu, qui fut porté dans le sein de Marie d’après le plan de la sagesse divine ; Jésus, né du sang de David par l’opération de l’Esprit saint ;
Jésus qui est né, qui a été baptisé, afin de purifier par le mérite de son sang l’eau qui devait servir au baptême.
Le prince de ce monde a ignoré la virginité de Marie, son enfantement et la mort de Jésus-Christ, trois mystères d’un grand éclat, qui se sont accomplis dans le silence de la sagesse divine.
Mais comment le Christ fut-il révélé à la terre ? Par une étoile qui parut au ciel, et dont l’éclat fit pâlir toutes les autres. Sa splendeur ne pourrait se décrire, la nouveauté du prodige frappa de stupeur ; tous les autres astres, le soleil, la lune, les étoiles, formèrent comme un chœur autour d’elle ; sa lumière se réfléchissait sur tous. Le trouble fut extrême ; on se demandait d’où pouvait venir un phénomène si étrange.
Par elle, l’art de la magie fût confondu, les liens de l’enfer brisés, l’ignorance détruite, le long règne du péché renversé.
Ce fut l’œuvre d’un Dieu manifesté sous une forme humaine, pour régénérer l’homme et l’enfanter à la vie éternelle. Il prenait possession du souverain empire que Dieu lui a donné sur toutes les créatures. Tout était dans une grande agitation : il venait détruire l’empire de la mort.
Si j’en suis trouvé digne par Jésus-Christ, à la faveur de vos prières, et que ce soit sa volonté, dans une seconde lettre que je me propose de vous écrire, je vous développerai ce que je n’ai fait qu’ébaucher concernant le nouvel homme, Jésus-Christ, la foi qui vient de lui, son amour pour nous, sa passion et sa résurrection, surtout si le Seigneur daigne m’éclairer de ses lumières. C’est par la grâce qui découle de son nom que vous vous trouvez tous ensemble réunis dans une même foi, en un même Jésus-Christ, du sang de David selon la chair, tout à la fois fils de Dieu et fils de l’homme.
Soyez toujours soumis à l’évêque et aux prêtres dans cet esprit d’union indivisible, rompant avec eux un même pain, aliment d’immortalité, antidote contre la mort, éternelle vie en Jésus-Christ.
Puissé-je donner ma vie pour vous et pour ceux que vous avez envoyés à Smyrne dans la vue de procurer la gloire de Dieu ! C’est de cette ville que je vous écris, le cœur plein de reconnaissance pour Dieu et d’amour pour Polycarpe, qui partage avec vous toute ma tendresse.
Ne m’oubliez pas plus que Jésus-Christ ne vous oublie. Priez pour l’Église de Syrie, d’où je suis emmené à Rome chargé de chaînes, moi le dernier des fidèles de cette Église où Dieu a daigné me prendre pour me faire servir à sa gloire. Je vous salue en Dieu le père et en Jésus-Christ, notre commune espérance[3].
↑ On trouve ici réalisée cette unité dont parlait notre Seigneur dans son sermon après la Cène ; et ceux qui parlent ainsi ne sont que les disciples des apôtres de Jésus-Christ. La religion se transmettait donc tout entière. Jésus-Christ vit dans saint Ignace comme dans saint Pierre et dans saint Paul.
↑ Les derniers temps c’étaient les siècles qui devaient s’écouler depuis le premier avénement de Jésus-Christ jusqu’au dernier.
↑ Le monde était alors plongé dans une corruption universelle. « L’histoire des rois de Macédoine, d’Égypte et de Syrie, dit Fleury dans les Mœurs des Chrétiens, fournit des exemples de tous les vices et des débauches les plus monstrueuses. On sait en quelle réputation étaient Alexandrie, Antioche et Corinthe. On sait combien étaient fameux par leurs délices et leur mollesse les villes de l’Ionie et de l’Asie mineure. Ce fut cependant au milieu de cette corruption que le Christianisme prit naissance, ce fut dans ces mêmes villes que se formèrent les Églises les plus illustres. Qui ne sait ce qu’étaient les cérémonies de Bacchus et celles de Cybèle ? On voyait partout Vénus, Adonis, Ganimède, et tous les déguisements de Jupiter. Il n’y avait point de jardin qui n’eût l’image d’un dieu ridicule qui y présidait. Les femmes ne chantaient que les louanges des dieux, comme on le voit dans Virgile et dans Ovide, et presque tous les spectacles étaient infâmes ou cruels. »
saint Clément, saint Barnabé, saint Hermas, saint Ignace, saint Polycarpe, saint Justin Texte établi par M. de Genoude, Sapia, 1837 (Tome premier, p. 260-265).
Épître aux Magnésiens
ÉPÎTRE AUX MAGNÉSIENS.
Magnésie, bâtie sur le Méandre dans l’Asie mineure, avait envoyé son évêque Damas porter des secours et des consolations à saint Ignace, qui séjournait à Smyrne. Le saint à ses remerciements mêle de salutaires avis ; il avertit les fidèles de cette Église de s’affranchir de toute cérémonie judaïque, de s’attacher uniquement à Jésus-Christ, dont les patriarches et les prophètes avaient été les disciples avant son avénement. Il montre la foi comme le lien par lequel Dieu a voulu rattacher à lui toutes les nations. Cette épître commence par le salut suivant :
Ignace, surnommé Théophore, à l’Église de Magnésie, près du Méandre, bénie par la grâce de Dieu le père, en Jésus-Christ, notre Sauveur, au nom duquel je la salue et lui souhaite en Dieu le père et en Jésus-Christ toutes sortes de biens.
Quand j’ai su que votre charité était selon l’esprit de Dieu, je me suis empressé, dans le premier transport de ma joie, de vous féliciter de votre foi en Jésus-Christ.
Car, depuis que mes chaînes m’ont rendu digne de porter un nom d’une beauté toute divine, je me plais ainsi à féliciter les Églises, en même temps que je leur souhaite une union semblable à celle de la chair et de l’esprit dans la personne de Jésus-Christ, notre vie éternelle ; une union de foi et de charité à laquelle rien n’est préférable, une union aussi étroite que celle de Jésus-Christ avec son père : union qui élève au-dessus des persécutions du prince de ce monde, qui fait sortir triomphant de l’épreuve et met en possession du Seigneur.
Combien je m’estime heureux d’avoir été jugé digne de vous voir en la personne de Damas, votre évêque si digne de Dieu, et des saints prêtres Bassus, Apollonius, et du diacre Sotion, le compagnon de mes travaux ! Que n’ai-je pu le garder près de moi, lui, aussi soumis à l’évêque et aux prêtres, qu’on doit l’être à la grâce du Seigneur et à la loi de Jésus-Christ.
Au sujet de votre évêque, je dois vous dire qu’il ne faut pas agir envers lui avec hauteur et familiarité, à cause de sa jeunesse. Le pouvoir dont Dieu l’a revêtu vous commande d’avoir pour lui les plus grands égards. J’apprends que telle est la conduite des saints prêtres de son Église. Ils ne considèrent pas la jeunesse apparente de son ordination ; mais ils écoutent la prudence selon Dieu, et se soumettent à lui, ou plutôt à Dieu même, père de Jésus-Christ, qui est l’évêque universel.
Il faut donc lui montrer, en vue de la gloire de celui qui vous le commande, une soumission franche et non mensongère ; autrement c’est tromper, c’est outrager, non pas l’évêque que l’on voit, mais celui qui est invisible ; toute conduite de cette nature s’adresse, non pas à l’homme, mais à Dieu, qui voit le secret des cœurs. Il ne suffit pas d’être appelé Chrétien, il faut l’être en effet et ne pas ressembler à ces personnes pour qui l’évêque n’est qu’un nom, puisqu’elles font tout sans lui. Je ne pense pas qu’elles aient la paix de la conscience. Leur manière de se réunir n’est pas selon la règle, ni de nature à rassurer. Mais, qu’elles y songent, toute chose a sa fin. Deux termes sont là devant nous : la vie et la mort ; chacun trouvera celui qu’il aura mérité.
Deux sortes de monnaie, si je puis ainsi parler, circulent ici-bas : l’une de Dieu, l’autre du monde. Chacune d’elles a son effigie particulière. Les incrédules portent celle du monde ; les fidèles, par la charité, portent celle de Dieu le père en vertu de Jésus-Christ ; d’où nous vient le désir de la mort pour imiter sa passion, désir sans lequel la vie n’est pas en nous.