Iliade (page 2)

Homère · Lettres

Texte français, domaine public · Source : remacle.org — trad. Leconte de Lisle · 3 pages

Fiche de l’œuvre dans le savoir

II dit ; et, docile aux paroles de Minerve, il pose sur la (suite)

« Il est trois villes que je chéris entre toutes : ce sont Argos, Sparte et Mycènes aux larges rues. Détruis-les lorsqu'elles te seront devenues odieuses ; je ne les protégerai pas, je n'en serai point jalouse; car, lors même que je le deviendrais et que je m'opposerais à la destruction de ces villes, ma jalousie ne pourrait me servir puisque tu es de beaucoup plus puissant que moi. Mais il ne faut pas que mes travaux soient inutiles : je suis déesse aussi, moi, et d'une origine égale à la tienne. Enfantée par le prudent Saturne, je suis, à double titre, digne des plus grands hommages, et par ma naissance et parce qu'on m'appelle l'épouse de celui qui règne sur les immortels. Mais enfin cédons-nous mutuellement, moi à tes désirs, toi aux miens, et les autres dieux nous obéiront. Ordonne à Minerve de se rendre au milieu des deus armées troyenne et achéenne, et d'engager les Troyens à violer les serments en attaquant, les premiers, les Achéens si fiers de leur gloire. » [68] Elle dit. Le père des dieux et des hommes l'écoute favorablement; aussitôt il adresse à Minerve ces rapides paroles :

«

Vole promptement vers les deux armées achéenne et troyenne, et engage les Troyens à violer les serments en attaquant, les premiers, les Achéens si fiers de leur gloire. » [73] En parlant ainsi, Jupiter excite encore l'ardeur de Minerve. La déesse s'envole en s'élançant des sommets de l'Olympe : elle est semblable à un astre brillant qui, envoyé comme présage par le fils de l'artificieux Saturne aux nautoniers ou à une immense assemblée de peuples, fait jaillir autour de lui mille étincelles. Minerve, d'un vol rapide, descend sur la terre et se présente au milieu des deux armées. A l'aspect de la déesse, les Troyens dompteurs de coursiers et les Achéens aux belles cnémides sont frappés d'étonnement. Et plus d'un d'entre ces guerriers disait à ceux qui se trouvaient près de lui :

[82] « Les guerres cruelles et les funestes mêlées vont sans doute recommencer parmi nous, ou bien une alliance entre les deux peuples a été résolue par Jupiter, l'arbitre des combats entre les hommes. » [85] Ainsi parlait maint guerrier achéen et troyen. - Minerve, sous les traits du vaillant guerrier Laodocus, fils d'Anténor, se mêle à la foule des Troyens, cherchant à rencontrer Pandarus, semblable a un dieu; bientôt elle trouve le brave fils de Lycaon: il se tenait debout, et autour de lui étaient rangées les valeureuses cohortes de soldats armés de boucliers qui le suivirent des bords de l'Ésèpe. La déesse s'approche de ce héros et lui adresse ces paroles rapides :

[93] «

Fils belliqueux de Lycaon, voudrais-tu m'obéir? Oserais-tu lancer contre Ménélas une flèche légère? Les Troyens seraient reconnaissants envers toi, et Pâris te comblerait surtout de gloire et d'honneurs. Tu obtiendrais de ce héros des présents splendides s'il voyait le brave Ménélas, fils d'Atrée, dompté par ta flèche, monter sur le char funèbre. Eh bien ! lance un trait contre l'illustre Ménélas, et jure à Apollon de Lycie, dieu célèbre par son arc, de lui immoler une magnifique hécatombe des premiers-nés de tes agneaux lorsque tu reverras tes foyers dans la sainte ville de Zélée. » [104] Ainsi parla Minerve; et ses paroles allèrent au cœur de cet insensé. Soudain il s'empare de son arc brillant fait avec les cordes d'une chèvre sauvage que lui-même avait frappée dans la poitrine lorsqu'elle s'élançait d'un rocher; Pandarus, en sortant de son embuscade, lui perça le flanc, et elle tomba renversée sur la pierre : ses cornes, hautes de seize palmes, s'élevaient au-dessus de sa tête, et elles avaient été travaillées et polies par un habile ouvrier qui les réunit avec soin et les entoura d'or.

[112] Le fils de Lycaon, après avoir tendu adroitement son arc, l'appuie contre terre et l'incline ; et ses braves compagnons le couvrent de lents boucliers de peur que les belliqueux enfants des Achéens ne se précipitent sur lui avant qu'il n'ait frappé l'intrépide Ménélas, fils d'Atrée. Alors Pandarus découvre son carquois et en tire une flèche qui n'avait point encore été lancée, trait rapide, source de noires douleurs (04) ; il place ensuite le dard aigu sur la corde et promet à Apollon de Lycie, célèbre par son arc, de lui immoler une splendide hécatombe de jeunes agneaux lorsqu'il reverra la sainte ville de Zélée. Pandarus saisit à la fois la flèche par son entaille et la corde flexible, puis il les tire en approchant le nerf de sa poitrine et en faisant toucher le fer de la flèche à la corne de l'arc. Quand cette arme immense et recourbée est tendue, l'arc gémit, la corde résonne, et le trait acéré vole impatient de percer la foule.

[127]

Mais toi, Ménélas, tu n'es point oublié par les dieux fortunés, et surtout par la fille de Jupiter, la triomphante Minerve (05), qui, se plaçant devant toi, détourne le dard aigu. La déesse en préserve ton corps comme la mère écarte une mouche loin de son enfant plongé dans le doux sommeil. Minerve dirige elle-même la flèche à l'endroit où les agrafes d'or retiennent le baudrier et où la cuirasse présente une double surface. Le trait acerbe tombe sur le baudrier ajusté avec art; il traverse l'armure du héros, s'enfonce dans sa cuirasse richement ornée, perce la ceinture d'airain qu'il portait comme défense et pour le garantir de la mort. La flèche pénètre dans cette ceinture, qui l'avait tant de fois préservé du trépas, et la pointe du dard effleure légèrement la peau de Ménélas : tout à coup un sang noir s'échappe de la blessure.

[141]

Ainsi, lorsqu'une femme de Méonie ou de Carie a coloré de pourpre l'ivoire destiné à la parure des coursiers (cet ivoire, qui, placé dans les appartements et envié par de nombreux cavaliers, est réservé au roi pour devenir à la fois l'ornement des chevaux et la gloire du maure); de même, ô Ménélas, le sang colora tes fortes cuisses et descendit sur tes jambes jusqu'à tes beaux pieds.

[148]

Agamemnon, roi des hommes, est saisi d'effroi quand il voit un sang noir couler de la blessure de son frère. L'intrépide Ménélas lui-même frissonne; mais, lorsque celui-ci s'aperçoit que le nerf et les crochets acérés du dard ne sont point entrés dans les chairs, le courage renaît dans son cœur. Le roi Agamemnon pousse un profond soupir; et tenant Ménélas par la main il prend la parole en ces termes au milieu de ses compagnons qui gémissent :

[155] « Ô mon frère chéri, c'est donc ta mort que je jurai par cette alliance lorsque je t'exposai seul à combattre pour les Achéens contre les Troyens! Nos ennemis t'ont blessé, et ils ont foulé aux pieds la foi des serments! Non, ces traités ne seront point stériles, ni le sang des agneaux, ni les libations pures (06), ni la foi scellée par nos mains réunies. Ce que Jupiter Olympien n'accomplit pas maintenant, il l'accomplira dans l'avenir, et les Troyens expieront leur crime, eux, leurs femmes et leurs enfants! Oui, je le sais par mon esprit et je le sens au fond de mon âme, un jour viendra oie périront et la ville sacrée d'Ilion, et Priam, et le peuple de ce roi habile à lancer le javelot. Le fils de Saturne, assis au sommet des cieux, dans les régions éthérées, Jupiter, irrité de cette perfidie, agitera sur nos ennemis sa formidable égide (07); et ces paroles ne seront point vaines. Quelle douleur pour moi si tu succombes, ô Ménélas, et si tu touches au terme fatal de tes jours! II ne me restera plus qu'a retourner dans l'aride Argos; car les Achéens, regrettant alors leur patrie, nous forceront à abandonner l'Argienne Hélène pour qu'elle devienne la gloire de Priam et des Troyens. Toi, mon frère, tes ossements seront consumés par la terre dans les plaines de Troie, sans que nous avons pu terminer nos travaux; et maint orgueilleux Troyen, insultant à la tombe du glorieux Ménélas. dira : -

« Puisse Agamemnon assouvir désormais sa colère sur tous ses ennemis, comme naguère il se vengea eu conduisant inutilement une armée en ces lieux ; car il s'en retourna dans sa chère patrie sur des vaisseaux vides, après avoir abandonne le vaillant Ménélas! » - Voila ce qu'on dira un jour! Ah! qu'alors la terre s'entrouvre pour m'engloutir! » [183] Le blond Ménélas le console par ces paroles :

« Prends courage et ne répands point l'effroi parmi les Achéens; le trait aigu ne m'a pas frappé dans un endroit mortel : le riche baudrier, la cuirasse et la ceinture d'airain que fabriquèrent jadis des ouvriers habiles ont préservé mes jours. » [188] Le roi Agamemnon lui répond aussitôt :

« Cher Ménélas, plaise aux dieux qu'il eu soit ainsi! Un ils d'Esculape examinera ta blessure, et il y appliquera le remède qui calme les sombres douleurs. » [192] Puis s'adressant a Talthybius, le divin héraut, il lui dit :

« Talthybius, hâte-toi de conduire en ces lieux Machaon, fils du savant Esculape, afin qu'il se rende auprès du belliqueux Ménélas, chef des Achéens; ce héros vient d'être percé d'une flèche lancée par un habile archer d'entre les Troyens ou d'entre les Lyciens. Hélas! la gloire est pour lui, et pour nous la douleur ! » [198] Il dit. Le héraut obéit aussitôt à cet ordre , et il parcourt l'armée des Grecs revêtus d'airain, cherchant des yeux l'illustre Machaon: bientôt il l'aperçoit entouré des valeureux Achéens armés de boucliers qui l'ont suis loin des Troyens, où paissent les coursiers; il s'approche de Machaon et lui adresse ces rapides paroles :

[204] « Accours, fils d'Esculape, le roi Agamemnon t'appelle auprès du belliqueux Ménélas, chef des Achéens : ce héros vient d'être percé dune flèche lancée par un habile archer d'entre les Troyens ou d'entre les Lyciens. Hélas! la gloire est pour lui, et pour nous la douleur! » [208] Ce discours touche vivement le cœur de Machaon. Aussitôt ils se hâtent tous deux de fendre la foule en traversant la vaste armée des Grecs, et ils arrivent à l'endroit où le blond Ménélas a été blessé (autour de lui sont réunis en cercle les plus illustres guerriers; et lui-même, semblable à un dieu, se tient au milieu des chefs). Machaon extrait la dèche du baudrier : les crochets aigus du dard s'y brisent et y restent engagés (08); puis il délie le riche baudrier, la ceinture d'airain et la cuirasse que lui façonnèrent des ouvriers habiles.

[217] Ensuite Machaon visite la blessure où pénétra le trait acéré; il exprime le sang de la plaie; et, en homme expérimenté, il y applique un baume salutaire que Chiron, plein de bienveillance, donna jadis à son père Esculape. [220] Tandis qu'on s'empresse autour de Ménélas, guerrier à la voix sonore, les phalanges troyennes s'avancent rouvertes de leurs boucliers. Aussitôt les Achéens se revêtent de leurs armes, et ils sont tous enflammés d'une ardeur guerrière. [223] Alors on n'eût point vu le divin Agamemnon se livrer au repos, ni trembler, ni refuser le combat; mais on l'aurait aperçu se précipitant dans les mêlées terribles qui ennoblissent les guerriers. Il renvoie ses chevaux et son char étincelant d'airain. [227] Eurymédon, fils de Ptolémée, issu de Piraïs, tient à l'écart les coursiers haletants et impétueux. Atride ordonne à Eurymédon de se placer à ses côtés, si la fatigue accablait ses membres quand lui, le roi, porterait de toutes parts ses ordres souverains. Puis Agamemnon parcourt à pied les rangs des guerriers; il s'approche de tous les Grecs aux chevaux rapides qu'il rencontre pleins d'ardeur, et il exalte par ces paroles le courage des soldats :

[233] « Argiens, ne bannissez point de vos cœurs cette valeur irrésistible! Car Jupiter, le dieu paternel, ne viendra jamais en aide à la perfidie! Les vautours dévoreront les chairs palpitantes de ceux qui, les premiers, ont violé les serments! Et nous, lorsque nous aurons conquis la ville de Priam, nous emmènerons sur nos navires et les épouses chéries des Troyens et leurs petits enfants! » [240] Mais, tous ceux qui veulent éviter la guerre cruelle, Atride les réprimande avec colère en leur disant :

« Lâches Argiens (09), vils guerriers, n'êtes-vous pas honteux ! Pourquoi restez-vous ainsi glacés d'effroi comme de jeunes faons, qui, après s'être fatigués à parcourir l'immense étendue des plaines, s'arrêtent tout à coup sans force et sans courage? Ainsi vous restez frappés de stupeur et vous ne combattez point. Attendez-vous donc que les Troyens s'avancent jusqu'aux bords de la mer blanchissante, où se trouvent nos navires aux belles poupes, pour voir enfin si le fils de Saturne étendra sur vous sa main protectrice ?

» [250] Agamemnon, exerçant ainsi son autorité, parcourt les phalanges guerrières; et bientôt à travers la foule il arrive près des Crétois: ces peules, rangés autour du belliqueux Idoménée, sont tous revêtus de leurs armes. Semblable à un sanglier par la force, Idoménée paraît au premier rang, et Mérion anime les dernières phalanges. En les apercevant, Agamemnon éprouve une douce joie; aussitôt il adresse à l'un des chefs ces flatteuses paroles :

[257] « Idoménée, parmi les Danaens aux rapides coursiers, je t'honore sans cesse, soit à la guerre, soit en toute entreprise, soit même dans nos festins, lorsque les chefs des Grecs mêlent dans le cratère étincelant le délectable vin d'honneur : les Achéens à la belle chevelure ne prennent que ce qui leur est mesuré ; mais toi, tu as toujours une coupe pleine, et tu peux ainsi que moi boire au gré de tes désirs. Vole aux combats, vaillant Idoménée, et sois tel qu'autrefois tu te glorifiais d'être. » [265] Idoménée, chef des Crétois, lui répond à son tour :

« Fils d'Atrée, je serai toujours un compagnon fidèle comme je te l'ai promis et juré. Mais anime donc les autres Achéens à la longue chevelure, afin que nous puissions tous nous livrer au combat. Les Troyens ont rompu les traités; eh bien ! que la mort et le deuil soient le partage de ceux qui, les premiers, ont violé leurs serments! » [272] A ces mots Atride s'éloigne le coeur joyeux; il traverse la foule des guerriers, et il arrive près des Ajax : tous deux sont sous les armes, et une nuée de fantassins suivent leurs pas. Ainsi, lorsque du sommet d'une montagne un pasteur aperçoit un nuage errer sur la mer au souffle du zéphyr, paraître dans le lointain plus noir que la poix elle-même (10) et s'avancer sur les flots en amenant une horrible tempête, il frissonne d'effroi et conduit ses brebis vers une grotte profonde : ainsi, les phalanges, épaisses et sombres, hérissées de boucliers et de lances, et formées de jeunes guerriers nourris par Jupiter (11), marchent avec les deux Ajax au combat meurtrier. En les voyant, le puissant Agamemnon leur adresse ces rapides paroles : [285]

« Ajax, chefs des Grecs revêtus d'airain, je ne vous encouragerai pas (car je n'ai nullement besoin de vous exciter); déjà vous-mêmes vous enflammez votre peuple pour qu'il combatte vaillamment. Que Jupiter, Minerve et Apollon déposent dans le cœur de tous nos guerriers un tel courage, et bientôt tombera la ville de Priam, conquise et renversée par nos mains! » [292] En disant ces mots, Agamemnon quitte les deux Ajax et se rend vers d'autres guerriers. Il rencontre Nestor, orateur harmonieux de Pylos, qui formait les rangs de ses compagnons et les excitait à la guerre ; près de lui se tiennent le grand Pélagon, Alastor, Chromius, le puissant Hémon et Bias, pasteur de peuples. Nestor met en tête les cavaliers, les chevaux et les chars; derrière eux il dispose de nombreux et vaillants fantassins, remparts des armées; puis il place au milieu les soldats sans courage, afin que, malgré eux, la nécessité les force à combattre. Il s'adresse aux cavaliers; il leur commande de retenir les chevaux et de ne point se porter au hasard dans la mêlée.

[303] « Qu'aucun de vous, dit-il, se fiant dans son adresse à conduire les coursiers et dans sa vaillance au combat, ne se hâte de marcher seul en avant des autres pour attaquer les Troyens; mais aussi que parmi vous aucun ne recule; car vous seriez alors plus faciles à vaincre. Que tous ceux qui aborderont les chars ennemis se portent sur eux la lance en arrêt (12) : c'est le parti le plus sage. Nos ancêtres, l'âme remplie de prudence et d'ardeur, renversèrent en combattant ainsi les villes et les remparts.

» [310] Ainsi les encourage le vieux Nestor, depuis longtemps habile dans l'art de la guerre. Le puissant Agamemnon se réjouit en le voyant , et il lui adresse ces rapides paroles :

« Ô vieillard, plût au ciel que tes genoux se tinssent aussi fermes et que ta force fût aussi inébranlable que le mâle courage qui réside dans ton cœur! Mais la vieillesse, qui n'épargne personne, t'accable! Ah! que n'est-elle plutôt le partage de tout autre guerrier ; et toi, Nestor, que n'es-tu rangé parmi les plus jeunes! » Le chevalier Nestor de Gérenie lui répond :

« Fils d'Atrée, moi aussi je voudrais encore être tel que je fus lorsque je tuai le noble Ereuthalion. Mais les dieux n'accordent point aux hommes tous leurs dons à la fois. J'étais jeune alors; maintenant la vieillesse appesantit mes membres. Cependant tel que je suis, je me mêlerai aux cavaliers et je les exciterai par mes conseils et par mes paroles : c'est là, je pense, le partage des vieillards. Nos jeunes guerriers, se fiant à leurs forces, lanceront leurs javelines contre l'armée ennemie; car ils sont tous plus agiles que moi. » Ainsi parle Nestor. Atride, charmé de ces paroles, poursuit sa route. Il arrive auprès du fils de Pétéus, Ménesthée, dompteur de coursiers, et le trouve debout entouré d'Athéniens, de ce peuple habile dans les combats. Près de Ménesthée se tiennent et Ulysse, fertile en conseils, et les phalanges indomptables des Céphallénniens. Ces guerriers n'avaient point entendu le cri d'alarme; et lorsque, récemment excités, les rangs des Troyens et des Grec se mettaient en mouvement, ils attendaient eux-mêmes dans le repos qu'une autre colonne d'Achéens fondît sur les ennemis et donnât le signal de l'attaque. En les apercevant, Agamemnon roi des hommes, les réprimande en ces termes :

« Ô fils de Pétéus, de ce roi élevé par Jupiter, et toi, guerrier astucieux, fécond en stratagèmes funestes, pourquoi trembler ainsi? Pourquoi vous tenir à l'écart et attendre les autres phalanges? Vous devriez marcher aux premiers rangs et vous précipiter dans les plus ardentes mêlées; car vous êtes toujours appelés les premiers aux festins que les Grecs préparent pour les plus illustres des chefs. II vous semble plus doux de savourer au gré de vos désirs les viandes succulentes et de boire dans vos coupes un vin délicieux. Mais, en ce moment, vous verriez sans doute avec plaisir dix cohortes, armées du fer meurtrier, vous précéder dans les combats. » Le sage Ulysse, jetant sur Agamemnon un regard courroucé, s'écrie :

« Fils d'Atrée, quelle parole s'est échappée de tes lèvres? Comment oses-tu dire que nous voulons éviter les luttes guerrières? Quand nous livrerons à nos ennemis une bataille sanglante, tu verras alors, si lu le veux, et si tu t'intéresses à mon sort, le père chéri de Télémaque attaquer les premiers les Troyens dompteurs de coursiers. Ainsi, les paroles sont donc vaines! » Dès que le puissant Agamemnon s'aperçoit de la colère d'Ulysse, il change de langage et lui répond en souriant :

« Noble fils de Laërte, prudent Ulysse, je ne veux ni te blâmer, ni te commander. Je sais que dans ta poitrine bat un cœur animé des meilleurs sentiments; je sais aussi que tu penses toujours comme moi. Allons, nous concilierons cela plus tard : et si j'ai prononcé quelques paroles offensantes, puissent les dieux en effacer le souvenir! » Ayant ainsi parlé, Agamemnon s'éloigne et dirige ses pas vers d'autres guerriers. Il trouve le fils de Tydée, le magnanime Diomède, debout sur un char richement orné et attelé de superbes coursiers. Près de ce héros se tient Sthénélus, fils de Capanée. En les apercevant, le puissant Agamemnon éclate encore en reproches, et il leur adresse ces rapides paroles :

« Hélas! fils du belliqueux Tydée, dompteur de coursiers, pourquoi trembles-tu? Pourquoi promènes-tu avec crainte tes regards sur le champ du combat ? Certes, ton père ne tremblait pas ainsi. Toujours en avant de ses chers compagnons, Tydée se précipitait sur les phalanges ennemies : c'est du moins ce que racontent ceux qui furent témoins de ses exploits. Quant à moi, je n'ai jamais vu ni rencontré ce héros; mais on assure qu'il l'emportait par sa valeur sur tous les autres guerriers. Il vint autrefois dans Mycènes, sans troupes et comme étranger, avec Polynice semblable à un dieu : ils levaient une armée qu'ils devaient diriger contre les murs sacrés de Thèbes. Les deux héros supplièrent les Mycéniens de leur accorder de vaillants auxiliaires; ces peuples y consentirent, et ils approuvèrent ce qu'ils leur demandaient; mais Jupiter leur fit changer de résolution en leur montrant de funestes présages. Tydée et Polynice partirent donc, et, poursuivant leur route, ils atteignirent bientôt I'Asope bordé de joncs épais et de lits de gazon. C'est alors que les Achéens envoyèrent Tydée à Thèbes comme ambassadeur : ce guerrier s'y rendit et il trouva les nombreux fils de Cadmus s'abandonnant à la joie des festins dans le palais du puissant Étéocle. Là, le brave cavalier Tydée, quoique étranger, quoique seul parmi ces nombreux Thébains, ne se troubla pas : il les provoqua même au combat, et tous furent vaincus par lui, tant Minerve lui était secourable! Les fils de Cadmus, indignés des triomphes de Tydée, placèrent en embuscade, au retour de ce héros, cinquante jeunes guerriers commandés par Méon, fils d'Hémon, semblable aux immortels, et par l'intrépide Lycophonte, fils d'Autophone. Mais Tydée leur prépara une fin ignominieuse : il les extermina tous et n'en laissa qu'un seul retourner dans ses foyers. Le héros Tydée, obéissant aux prodiges des dieux, renvoya Méon dans sa patrie. Tel fut Tydée l'Étolien; il a produit un fils moins prompt à combattre, mais seulement supérieur à lui dans les discours.

»

Il dit. Le vaillant Diomède ne répond point; il respecte les amères paroles que vient de lui adresser ce roi vénérable. Mais le fils du glorieux Capanée s'adresse aussitôt à Agamemnon en ces termes :

« Fils d'Atrée, ne mens pas, toi qui sais dire la vérité. Certes, nous nous glorifions d'être de beaucoup plus braves que nos pères. Nous avons pris, nous, la ville de Thèbes aux sept portes en conduisant sous ses murs, consacrés à Mars, une armée moins nombreuse que celle de nos ennemis, et en nous fiant aux prodiges des dieux et à l'appui de Jupiter. Les Thébains, au contraire, périrent victimes de leur propre lâcheté; ainsi, ne place donc pas nos pères sur le même rang que nous. » Le fort Diomède, lançant un regard sombre au fils de Capanée, lui dit :

« Ami, reste silencieux et obéis à mes paroles. Ce n'est point moi qui blâmerai Agamemnon, pasteur des peuples, d'exciter aux combats les Achéens aux belles cnémides; car la gloire le suivra si ses troupes exterminent les Troyens et si elles s'emparent de la ville sacrée d'Ilion; mais aussi pour lui quel déshonneur si les Achéens succombent ! Marchons donc, et souvenons-nous de notre valeur impétueuse ! » Il dit; et de son char il saute à terre revêtu de ses armes : l'airain, sur la poitrine du héros qui s'élance, rend un son terrible; et, à ce bruit, le plus intrépide des guerriers eût été saisi d'effroi.

Comme sur un bruyant rivage les vagues de l'Océan, succédant les unes aux autres soulevées par le zéphyr, s'élèvent dans la pleine mer pour aller se briser en mugissant sur la plage, et là, s'amoncelant autour des promontoires, se gonflent et vomissent au loin l'écume blanchissante : de même les phalanges des fils de Danaüs, se succédant les unes aux autres, marchent au combat. Chaque prince commande ses guerriers : ceux-ci le suivent sans prononcer une parole (on ne dirait pas que ces hommes si nombreux ont une voix dans la poitrine), et par ce silences ils respectent les chefs. Les soldats s'avancent en ordre revêtus de leurs armes, qui, richement travaillées, jettent de toutes part un vif éclat. Les Troyens, au contraire, sont comme d'innombrables brebis qui, se laissant extraire de leurs mamelles un lait éclatant de blancheur, poussent dans l'étable d'un homme entouré de richesses de longs bêlements lorsqu'elles entendent la voix de leurs agneaux : telles sont les clameurs confuses qui s'élèvent de la vaste armée des Troyens. Ces peuples ne possédaient ni la même voix, ni le même accent : leur langage était mêlé; car ces guerriers avaient été appelés de divers pays. Là, Mars excite les Troyens à combattre; là, Minerve aux yeux d'azur encourage les Achéens. Partout règnent la Terreur, la Crainte, et l'insatiable Discorde, la sœur et la compagne de l'homicide Dieu de la guerre, la Discorde, qui, faible d'abord, porte ensuite sa tête vers les cieux en appuyant ses pieds sur la terre. C'est elle qui maintenant traverse la foule; c'est elle qui sème parmi les deux peuples une égale fureur (13) afin d'augmenter encore les gémissements des guerriers.

Dès que les deux armées se rencontrent, on voit s'entrechoquer les boucliers, les lances et les guerriers valeureux étincelants d'airain; puis les cônes des solides boucliers (14) se heurtent, [la page 91 manque, je l'ai remplacée par Eugène LASSERRE, Homère, Iliade. Paris, Classiques Garnier, 1955.] un grand tumulte s'éleva.

Alors retentirent à la fois plaintes et cris de triomphe des guerriers frappant ou frappés, et le sang ruisselait sur la terre. Quand des torrents, descendant des montagnes, se mêlent, et jettent ensemble les masses d'eau des grandes sources dans un ravin profond, leur fracas lointain, dans la montagne, arrive aux oreilles du berger; ainsi la mêlée fit naître la clameur et la fuite. Le premier, Antilochos maîtrisa un Troyen casqué qui se distinguait au premier rang, le fils de Thalysias, Echépolos. Il le frappa le premier sur le cimier du casque à crinière, lui perça le front, et traversa l'os avec sa pointe de bronze. L'ombre voila les yeux d'Echépolos, et il s'abattit, ainsi qu'une tour, dans la rude mêlée. Comme il tombait, le saisit par les pieds le puissant Eléphénor, fils de Chalcodon, chef des Abantes au grand cœur; et il le tira de dessous les traits, désirant au plus vite le dépouiller de ses armes; mais court fut son élan. Car, le voyant traîner le cadavre, le magnanime Agénor, au flanc que, comme Eléphénor se courbait, son bouclier découvrait, le blessa de sa pique à pointe de bronze, et désunit ses membres. Ainsi la vie l'abandonna, et sur son corps s'engagea une action terrible entre Troyens et Achéens; comme des loups, ils se jetèrent les uns sur les autres, et le guerrier secouait le guerrier. Là, Ajax fils de Télamon frappa le fils d'Anthémion, le jeune et florissant Simoïsios, que sa mère, descendant de l'Ida, enfanta sur les bords du Simoïs, où elle avait suivi ses parents pour voir leurs troupeaux; aussi l'appela-t-on Simoïsios. Il ne remboursa pas à ses parents le prix de leurs soins : bientôt son existence fut remplie, le magnanime Ajax l'ayant dompté de sa lance.

Simoïsius s'avançait pour combattre, lorsqu'Ajax lui enfonce sa lance dans la poitrine au-dessus de la mamelle droite : la pointe d'airain ressort derrière l'épaule, et le héros roule dans la poussière. - Comme le peuplier uni qui, né sur les bords verdoyants d'un vaste marais, laisse croître à son sommet de nombreux rameaux, et qui, après avoir été coupé par le fer étincelant d'un ouvrier habile pour former les roues d'un char magnifique, gît étendu et desséché sur les rives d'un fleuve : ainsi Simoïsius, fils d'Anthémion, est abattu et dépouillé par Ajax issu de Jupiter. - Un des fils de Priam, Antiphus, couvert d'une cuirasse étincelante (15), lance contre Ajax, à travers la foule, son javelot acéré: il manque le héros: mais le fer atteint dans l'aine un brave compagnon d'Ulysse, Leucos, qui entraînait le corps de Simoïsius, et lui-même tombe auprès du cadavre qui s'échappe de ses mains. Ulysse, irrité, s'élance, à la tête des troupes, armé de l'airain brillant; il s'arrête auprès des Troyens, et, après avoir porté ses regards autour de lui, il fait vider un trait éblouissant. Les ennemis reculent aussitôt; mais Ulysse n'a point en vain lancé sa javeline, car il atteint le fils illégitime de Priam, Démocoon venu d'Abydos où paissent de rapides cavales. Ulysse, furieux de la perte de son ami, enfonce sa lance dans la tempe du Troyen, et la pointe ressort par l'autre tempe. Tout à coup les ténèbres obscurcissent les veux de Démocoon qui tombe avec fracas, et sur son corps retentissent ses armes. Les plus braves d'entre les Troyens, et même l'illustre Hector, reculent épouvantés. Alors les Argiens, poussant de grands cris, entraînent les cadavres et s'avancent avec une nouvelle ardeur dans les rangs ennemis. - Du haut de Pergame Apollon contemple la bataille; mais ce dieu indigné des exploits des Grecs encourage les Troyens en leur criant :

« Avancez donc, Troyens dompteurs de coursiers, et ne cédez point la victoire aux Argiens; car leurs corps ne sont ni de pierre, ni de fer, pour résister à l'airain tranchant! Achille, le fils de Thétis à la belle chevelure, ne combat plus avec eux ; ce héros, assis près de ses navires, nourrit une colère qui lui ronge le cœur. ».

Ainsi du haut de la ville parle le terrible Apollon, tandis que la fille de Jupiter, la glorieuse Tritogénie, anime les Achéens et vole dans tous les rangs où elle soit fléchir le courage des guerriers.

En ce moment la mort enchaîne Diorès, fils d'Amaryncée; il est frappé a la jambe droite, près de la cheville, par une pierre anguleuse que vient de lancer le chef des Thraces, Piroüs, fils d'Imbrase, venu de la ville d'Énos : l'impitoyable pierre déchire les deux nerfs et brise les os. Diorès tombe à la renverse dans la poussière. Ce héros, en tendant les mains à ses chers compagnon, exhale son âme; mais Piroüs, qui l'a blessé, accourt et lui plonge son glaive dans le corps : les entrailles du héros se répandent sur la terre, et les ténèbres de la mort enveloppent ses yeux.

Thoas l'Étolien attaque l'impétueux Piroüs, le blesse de sa lance au-dessus de la mamelle, et l'airain s'enfonce dans le poumon. Alors Thoas s'approche tout près de Piroüs; il arrache le fort javelot, et, tirant son épée, il la lui plonge dans le ventre et lui ôte la vie. Mais Piroüs n'est point dépouillé de ses armes: car ses compagnons, les Thraces aux cheveux relevés (16), l'environnent en agitant de longues lances entre leurs mains ; ce guerriers repoussent Thoas, qui, malgré sa grandeur, sa force et sa vaillance, est contraint de reculer. Ainsi, l'un prés de l'autre, sont étendus dans la poussière Piroüs, chef des Thraces, et Diorès, chef des Epéens aux cuirasses brillantes. Autour d'eux tombèrent encore beaucoup d'autres héros.

Alors tout homme qui, non frappé du glaive ou de la lance, serait venu, guidé par Minerve et préservé par elle de l'impétuosité des traits, parcourir le champ du combat, n'eût osé blâmer l'ardeur des combattants ; car, en ce jour, une foule de Troyens et d'Achéens étaient couchés les uns auprès des autres, le front dans la poussière.

(01) Aucun traducteur français n'a compris la véritable signification du verbe , de , ou (voir), et de (dedans ). Madame Dacier et Bitaubé disent : les yeux attachés sur la ville et Dugas-Montbel s'éloigne encore plus du sens en disant : en considérant la ville. Voss a très bien traduit ce passage par : und shaucten nieder auf Troja (du haut, ils regardaient en bas Troie).

(02) Selon les uns, était une épithète de Minerve, parce que cette déesse avait un temple dans la ville d'Alalcoméne en Béotie ; selon les autres, ce nom, venant d' (écarter, repousser, protéger), et se trouvant joint au nom de Minerve, signifiait : Minerve protectrice.

(03) Homère dit . Nous ne sommes pas de l'avis de Dugas-Montbel,qui, s'appuyant sur l'autorité d'Ernesti, traduit ce passage par mets délicieux; nous pensons, au contraire, que ces deux mots signifient repas égaux, ou pour nous exprimer plus clairement, repas où les mers étaient également partagés. Nous avons pour nous Dübuer. qui contredit Clarke en traduisant par epulis aequis, et Coss, qui dit : des gemeinsamen Malhes (repas communs) MM Thieil et Haliez-d'Arrus ( Dic. des Homérides), au mot , disent qu'il faut entendre par , repas où les portions de chacun sont égales.

(04) Le texte grec porte : ’ . Knight admet la suppression de ce passage et du vers 117 de ce livre ; il veut qu'on lise tout simplement

« Alors il découvre son carquois et en tire une flèche.

» Dans l'édition de Venise ce vers est marque d'un obel ; la scholie qui n'y rapporte dit qu'il doit être retranché, parce que, sans douve, elle n'a pu expliquer convenablement le mot . - Selon Tobias Damrn, ce mot signifie appui, support (stabilimentum, fulcrum). Ainsi veut dire rempart de l ville Le même auteur, passant ensuite ’ , traduit ce passage par flèche, auppor des douleurs, ou qui inflige des douleurs (sagittam, stabilimentum dolorum, infigens dolores). Samuel Patrick et Dugas-Montbel citent tous deux le mot sans l'expliquer davantage. Maintenant, comment peut-il se taire qu' , qui signifie support, puisse être employé ici pour cause ou pour source ? Le mot , venant de (appuyer), signifie donc appui; or l'on doit entendre par ’ le support de noires douleur, c'est à-dire la flèche sur laquelle reposent ou qui peut causer de noires douleurs; car, en parlant d'un guerrier,

veut dire appui de la ville, parce que les citoyens d'une ville, se reposant sur ce guerrier, sont certains d'avance qu'il va la défendre comme on est sûr que la flèche va causer des douleurs. Cette espèce de personnification n'est nullement étrangère à Homère, qui dit dans un autre endroit

« Les flèches s'envolent avides de se repaître de chair.

» Au reste, pour l'explication de ce passage, nous avons adopté les opinions émises par Bultmann et par MM Theil et Hallez d'Arros. Dübrer traduit très exactement ’ par : atrorum causam dolorum, et Voss par den Urquell dunkeler Qualen (source de noires douleurs).

(05) Homère dit (fille de Jupiter qui amène du butin). Dübner traduit ce passage par Jovis filia pradatrix, et Voss par Zeus siegprangende Tochter (fille de Jupiter, dresse magnifique dans les triomphes). Tous les traducteurs français ont passé l'épithète sous silence.

(06) (libations faites d'un vin pur). On offrait aux dieux des libations sans mélange, c'est-à-dire faites avec un vin pur.

(07) L'égide ( ) était le bouclier de Jupiter et le symbole d'une protection puissante. Le mot vient d' (chèvre), parce qu'on se servait de la peau des chèvres pour garnir les boucliers. Dans les poèmes d'Homère l'égide signifie tempête, parce que, dit on, elle produisait un bruit terrible quand on l'agitait.

(08) Homère dit : ’ , . Ce passage a été traduit diversement par les versions latines et françaises. Clarke dit : Ea vero dum extraheretur, retro curvati acuti hami. Dübner écrit, au contraire: Ea vero dum extraheretur, retro fracti sunt acuti hami. Voss, adoptant l'opinion de Clarke, traduit ce passage par : Und wie er auszog bogen die spizigen Haken sich rükwarts (et en la retirant, les crochets aigus se recourbent en arrière). Madame Dacier et Bitaubé disent , l'une

« En la tirant, le bois se rompt et le fer demeure engagé par ses crochets;

» et l'autre : « En la retirant, les côtés latéraux et acérés de l'arme se recourbent.

» Dugas-Montbel est, de tous les traducteurs français, celui qui s'est éloigné le plus du texte grec, en disant ;

« Il fait ressortir aussi les crochets serrés. » Nous pensons avec Tobias Damm, Dübner et MM. T'heil et Hallez d'Arros, qu'il faut lire ce vers comme il est traduit dans la Collection des auteurs grecs, et comme nous l'avons rendu plus haut. Les auteurs du Dictionnaire des Homérides, en citant ce passage, disent, au mot

« Le sens de se replier n'est point applicable ici ; d'ailleurs le Scholiaste explique par , ; aussi bien l'enchaînement des idées exige qu'on l'entende ainsi :

« Machaon s'approche de Ménélas blessé, retire la flèche du baudrier; les deux crochets se brisent et y restent engagés , c'est pour les en retirer qu'il délie ensuite ce baudrier. » - (Dict. des Homer., p. 6.)

(09)

, dit Homère. Clarke et Dübner traduisent ce passage par « Argici sagittis-addicti;

»

madame Dacier dit :

« Malheureux, qui ne méritez que d'être les victimes de vos ennemis;

» Bitaubé :

« Grecs destinés au javelot ennemi ;

» et Dugas-Montbel :

« Indignes Argiens.

» Ce passage n'a pas été parfaitement compris par les traducteurs. Selon nous, Clarke, Dübner, madame Dacier et Bitaubé se sont trompés en adoptant l'opinion de Tobias Damm, lequel auteur ajoute que cette épithète est un opprobre (quasi ad sagittas hostiles damnati ut iis interficiantur). Samuel Patrick donne deux explications de cette épithète, en disant : lanceur, destiné aux flèches (jaculator, jaculis destinatus). Voss semble adopter la première de ces deux explications, en traduisant par: peuple d'Argos, hardi avec les flèches (Argos Volk, pfeilkürhne), et en sous-entendant cette phrase : mais qui n'ose attaquer de près l'ennemi avec l'épée et la lance. Ainsi, d'après l'excellente version allemande, les mots

signifient donc lâches argiens, comme nous l'avons traduit plus haut. Nous savons d'ailleurs qu'Homère dit en plusieurs endroits qu'il était beaucoup plus glorieux de combattre avec l'arc qu'avec les autres armes.

(10) Le texte grec porte : (comme de la poix).

(11) L'épithète de (nourri ou élevé pa Jupiter) qu'Homère donne à ces jeunes guerriers, est une qualification commune aux princes et aux aux rois.

(12) Il y a dans le texte grec :

’ ’ ’ ,

Ce passage fort obscur a été rendu d'une manière plus obscure encore par les traducteurs latins, allemands, anglais et français. Eustache donne quatre explications différentes de cette phrase ; Ernesti en ajoute une cinquième, et Heyne une sixième. - Cela dépend sans doute de ce que nous ne possédons aucun traité sur l'art de la guerre des anciens Grecs.

(13) Homère dit (fureur égale). Dübner traduit ce passage par: litem utrinque aequam injecit. Voss dit : Zank zu gemeinsamem Weh (querelle au détriment commun). Certains traducteurs, tels que Dugas-Montbel et Bitaubé), se sont mépris sur le sens du mot en le traduisant, le premier par homicide, et le second par fatal. Il est présumable que ces traducteurs ont sous-entendu funeste, et ont expliqué à tort ce passage par également funeste.

(14) Il faut entendre par cône la partie relevée qui occupait extérieurement (la suite qui se trouve page 91 manque)

(15) Homère dit : ’ . Nous traduisons encore cette fois le mot par étincelant, comme nous l'avons fait plus haut en expliquant le mot (Iliade. Iiv II, notes). Cependant nous devons dire que nous sommes fâché de nous mettre en opposition avec Voss, qui traduit par rasch in dem Panzer (alerte dans la cuirasse), et avec Buttmann (Lexil, t 1, p. 76), qui explique le même mot par : der sich im Panzer leicht bewegt (qui se meut facilement dans la cuirasse). Toutefois nous devons ajouter que le même auteur ne repousse pas entièrement le sens que nous donnons au mot ; car il fait remarquer très judicieusement qu'en attachant à l'épithète „ le sens de mobile, on n'en saurait exclure celui d'étincelant, attendu que tout mouvement rapide paraît en effet étincelant.

(16) Le texte grec porte (Thraces qui ont les cheveux relevés sur le haut de la tête, ou qui n'en portent que sur le sommet ). Nous avons adopté la première de ces deux explications, et en cela nous sommes d'accord avec Vose, qui traduit ce passage par Thraker mit hochstraubendem Haar (Thraces aux cheveux hautement relevés). Clarke et Dübner adoptent la seconde explication et disent : Thraces vertice summo-comantes. Nous ne savons vraiment pas comment Bitaubé et Dugas-Montbel ont osé traduire ces deux mots, l'un par : Thraces à la COURTE chevelure, et l'autre par : Thraces au FRONT chevelu, quand madame Dacier avait déjà rendu ce passage par : Thraces qui ne portent des cheveux que sur le sommet de la tête.

Homère, Iliade, Chant 5 (traduction française)

Homère

ILIADE

LIVRE V

Pour d'autres traductions françaises

LIVRE I

chant 4

chant 6

Livre V

EXPLOITS DE DIOMÈDE.

inerve-Pallas donne à Diomède, fils de Tydée, une nouvelle force et un nouveau courage, pour que ce héros se rende illustre entre tous les Argiens, et obtienne une gloire insigne parmi les hommes. — Le casque et le bouclier de Diomède brillent d'une flamme incessante comme l'astre de Sirius pendant une nuit d'automne lorsqu'il se lève éclatant de lumière après s'être baigné dans les eaux de l'océan : ainsi le feu jaillit de la tête et des épaules de Diomède. Aussitôt la déesse le précipite au milieu de la plus ardente mêlée où s'agite la foule des braves combattants.

[10]

Parmi les Troyens se trouvait un homme comblé de richesses et exempt de tous reproches : il était prêtre de Vulcain et s’appelait Darès. Ses deux fils, Idéus et Phégée, étaient habiles et vaillants dans les luttes meurtrières. — Ces deux guerriers se séparent de leurs compagnons et marchent à la rencontre de Diomède ; ils sont sur leur char et le fils de Tydée combat à pied. A peine se sont-ils approchés de leur ennemi que Phégée lance le premier sa longue javeline : la pointe du dard vole sur l'épaule gauche de Diomède sans blesser le héros. Alors le fils de Tydée envoie avec force son javelot contre Phégée : un trait inutile ne s'est point échappé de ses mains, car il a percé son ennemi au milieu de la poitrine et l'a fait rouler dans la poussière. Aussitôt Idéus s'enfuit ; il abandonne son superbe char et n'ose rester pour défendre le corps inanimé de son malheureux frère. Idéus n'aurait point évité la sombre destinée si Vulcain n'eût secouru ce héros. Le dieu le sauva en l'enveloppant dans les ténèbres afin que le vieux Darès ne fût pas entièrement accablé par la douleur. Le fils du magnanime Tydée s'empare de leurs coursiers rapides et les remet à ses compagnons pour les conduire vers les creux navires. Dès que les courageux Troyens ont vu les fils de Darès, l'un prenant la fuite, l'autre étendu sans vie près de sou char, leur âme est saisie d'effroi. - Minerve aux yeux d'azur prend alors par la main le cruel dieu de la guerre et lui adresse ces paroles :

[31] « Mars, Mars, fléau des hommes, dieu souillé de sang, destructeur des remparts, ne laisserons-nous point combattre seul les Achéens et les Troyens, afin que Jupiter décide lequel de ces deux peuples il veut combler de gloire, tandis que nous immortels, nous nous retirerons pour éviter le courroux du fils de Saturne ? »

[35] A ces mots elle entraîne loin des batailles le cruel dieu de la guerre, et elle le fait asseoir sur les verdoyants rivages du Scamandre. - Cependant les fils de Danaüs repoussent les Troyens et chacun des chefs immole un ennemi. D'abord le roi des hommes, le puissant Agamemnon, attaque sur son char le puissant Odius, chef des Halizons, et le renverse au moment où il se retournait pour fuir : le dard l'atteint entre les deux épaules et lui traverse sa poitrine. Odius tombe avec fracas, et dans sa chute ses armes retentissent au loin.

[43] Idoménée égorge le fils de Borus le Méonien, Phestus, venu de la fertile Tarné ; ce guerrier en montant sur son char est frappé par la longue lance d'Idoménée qui le blesse à l'épaule droite. Le fils de Borus tombe à terre, et un nuage sombre obscurcit ses yeux. Aussitôt les soldats s'empressent de dépouiller le Méonien Phestus.

[48] Ménélas, fils d'Atrée, frappe de sa lance aiguë le vaillant chasseur Scamandrius, fils de Strophius : Diane elle-même apprit à Scamandrius à percer de ses flèches les animaux sauvages que nourrissent les forêts des montagnes. Cette fois, ni Diane qui se plaît à lancer des traits, ni la grande habileté qui fit autrefois la gloire de ce héros, ne lui furent d'aucun secours. Ménélas, illustre par ses exploits, tue Scamandrius, qui fuyait devant lui : la lance s'enfonce dans le dos, entre les deux épaules, et ressort par la poitrine. Le fils de Strophius tombe la face contre terre, et ses armes retentissent au loin.

[59] Mérion immole Phériclus, fils de l'artisan Harmonides, Phériclus chéri de Minerve et dont les mains savaient exécuter de merveilleux travaux : il construisit pour Pâris ces navires, sources de maux sans nombre, et qui devinrent funestes aux Troyens autant qu'à lui-même, car il n'entendait pas les oracles des dieux. Mérion le poursuit, l'atteint et lui plonge sa lance dans la hanche droite : la pointe s'enfonce dans les entrailles, et ressort au-dessus de l'os. Phériclus, en gémissant, tombe sur ses genoux, et la mort sombre l'enveloppe aussitôt.

[69] Mégès tue le fils d'Anténor, Pédée, que la divine Thiano, pour plaire à son époux, éleva comme un de ses propres enfants, quoi qu'il fût né d'une union illégitime. Mégès, fils illustre de Phylée, s'approche de Pédée et le frappe derrière la tête : la lance aiguë, en passant dans la bouche, déchire la langue du héros ; le Troyen tombe dans la poussière et il serre entre ses dents l'airain glacé.

[76] Eurypyle renverse le fils du vaillant Dolopion, Hypsénore, prêtre du Scamandre, et que les peuples honoraient comme un dieu. Le noble fils d'Evémon, Eurypyle, s'élance, le glaive à la main, sur ce guerrier, qui fuit devant lui, l'arrête au milieu de sa course, le frappe à l'épaule et lui coupe un bras plein de vigueur, qui tombe ensanglanté dans la plaine : la sombre mort et le destin cruel ferment les yeux du héros troyen.

[84] Tels sont les exploits des combattants dans ces terribles mêlées. Quant au fils de Tydée, vous n'auriez pu savoir alors à quel parti il appartenait ; s'il combattait avec les Grecs ou avec les Troyens. Il s'élançait à travers le champ de bataille comme un fleuve débordé, qui, devenu torrent furieux, renverse dans sa course rapide tout ce qui lui forme obstacle, comme un fleuve que rien ne peut contenir, ni les digues les plus fortes, ni les enclos, ni les remparts des vertes campagnes, lorsque, grossi par les pluies de Jupiter, il se précipite tout à coup dans les prairies et détruit les travaux des jeunes laboureurs : ainsi sous les coups de Diomède s'ébranlent les épaisses phalanges des Troyens, qui ne peuvent, malgré leur nombre, arrêter le héros.

[95] Cependant le fils illustre de Lycaon, Pandarus, aperçoit Diomède qui s'élance à travers les plaines et renverse devant lui les phalanges ennemies ; soudain il tend son arc, dirige une flèche contre le fils de Tydée, et l'atteint près de l'épaule droite dans la cavité de la cuirasse : le trait cruel vole, pénètre dans les chairs, et toute l'armure du héros est souillée de sang. Alors le fils de Lycaon s'écrie d'une voix forte :

[102] « Magnanimes Troyens, habiles à lancer les coursiers, avancez donc ! Le plus vaillant des Achéens est blessé, et je ne pense pas qu'il résistera longtemps à ma terrible flèche, s'il est vrai qu'un dieu, fils de Jupiter, dirigea mes pas quand je quittai la riante Lycie ! »

[106] C'est ainsi que d'un ton triomphant parle Pandarus. Mais le trait rapide n'a point tué Diomède. Le héros s'éloigne aussitôt, s'arrête près de ses coursiers, et dit à Sthénélus, fils de Capanée :

« Cher Sthénélus, descends promptement de ton char et arrache de mon épaule cette flèche cruelle. »

[111] Il dit. Sthénélus saute de son char, s'approche de Diomède et arrache de l'épaule du héros la flèche aiguë : à l'instant un sang noir jaillit à travers les mailles de la souple cuirasse. Diomède à la voix sonore adresse aussitôt des vœux à Minerve :

[115] « Écoute-moi, fille indomptable du dieu qui tient l'égide. Si jamais, bienveillante pour mon père et pour moi, tu nous assistas dans les combats meurtriers, daigne cette fois encore me prêter ton secours, ô Minerve ! Accorde-moi la faveur d'immoler ce guerrier troyen ; fais qu'il vienne à la portée de ma lance, lui qui m'a frappé le premier, et qui, dans son orgueil, prétend que je ne reverrai plus les splendides rayons du soleil ! »

[121] Minerve exauce les prières de Diomède ; elle ranime les membres du héros, rend ses pieds et ses mains plus souples et plus agiles ; puis, s'approchant de lui, elle prononce ces rapides paroles :

« Diomède, marche avec confiance, attaque les Troyens ; car j'ai déposé dans ta poitrine le courage de ton père et cette force indomptable que possédait le cavalier Tydée lorsqu'il agitait avec fureur son bouclier formidable. J'ai dissipé le nuage qui couvrait tes yeux, afin que tu puisses reconnaître maintenant les dieux d'avec les hommes. Si, pour t'éprouver, quelque divinité vient à ta rencontre, garde-toi de l'attaquer et surtout de combattre avec les immortels. Mais si la belle Vénus, la fille du puissant Jupiter, se présente dans la lice, je te permets de la frapper avec l'airain aigu. »

[133] Minerve aux yeux d'azur s'éloigne après avoir prononcé ces paroles. - Le fils de Tydée s'élance alors aux premiers rangs des guerriers ; et s'il brûlait auparavant de combattre avec les Troyens, il se sent maintenant enflammé de trois fois plus d'ardeur. Tel un lion qui franchissait une bergerie est blessé légèrement par un pasteur qui surveillait ses agneaux à la laine touffue, sa blessure ne fait qu'irriter sou courage ; et le pasteur, loin de l'attaquer de nouveau, se cache dans l'étable, les brebis abandonnées fuient et se pressent les unes contre les autres tandis que le lion furieux s'élance hors du vaste enclos : tel, et plus furieux encore, Diomède se précipite au milieu des Troyens.

[144] Le héros immole Astynotis et le vaillant Hypéron, pasteur des peuples ; il blesse le premier de sa lance d'airain, au-dessus de la mamelle, et, frappant l'autre de sa longue épée, il sépare le bras du col et du dos. Puis il quitte ces guerriers et attaque Abas et Polyïdos, fils du vénérable Eurydamas, interprète des songes (le vieillard n'expliqua sans doute pas les songes de ses enfants lorsqu'ils prirent congé de lui) : le terrible Diomède les tue et les dépouille de leurs armes. Ensuite il marche contre Xantus et Thoon, fils de Phénops et nés tous deux dans sa vieillesse. Phénops, courbé sous le poids des ans, n'a point d'autre fils pour lui laisser ses richesses. Diomède frappe ces deux guerriers, leur arrache la vie et ne laisse à leur malheureux père que les larmes et les sombres chagrins. Phénops ne verra pas ses fils revenir vivants du combat, et des étrangers partageront son héritage !

[159] Diomède attaque aussi les deux descendants de Priam, Echemmon et Chromios, montés sur le même char. De même qu'un lion se précipite sur des troupeaux de bœufs et déchire le cou d'une génisse ou d'un taureau qui paissait dans la forêt : de même le fils de Tydée se précipite avec fureur sur ces deux Troyens, les renverse de leur char, les dépouille de leurs armes, et confie leurs chevaux à ses compagnons pour les conduire vers ses vaisseaux.

[166] Énée, qui aperçoit Diomède exterminer les phalanges des Troyens, s'avance dans la tumultueuse mêlée à travers les piques et les javelots, et il cherche de tous côtes le divin Pandarus ; il rencontre enfin l'irréprochable fils de Lycaon , et, s'arrêtant près de son compagnon, il lui dit :

[171] « Pandarus, que sont devenus tes flèches, ton arc et ta gloire ? Cependant ici nul héros n'osait lutter avec toi, et dans la Lycie même aucun guerrier ne se glorifiait de t'égaler en valeur. Viens donc, Pandarus, élève tes mains vers Jupiter, et lance un de tes traits contre le mortel victorieux qui a déjà causé tant de malheurs aux Troyens en immolant un si grand nombre de héros ! Frappe-le de tes flèches... Mais ce noble combattant est peut-être une divinité courroucée contre nous tous. et qui venge l'oubli des sacrifices ; car la colère des dieux est terrible. »

Le célèbre fils de Lycaon lui répond aussitôt :

« Énée, conseiller prudent des Troyens à l'armure d'airain, ce guerrier me paraît être semblable au belliqueux fils de Tydée ; je le reconnais à son casque à la haute aigrette et à son large bouclier ; je reconnais ses coursiers rapides, mais j'ignore encore si cet homme est un dieu ou un mortel. Cependant s'il est vraiment le fils de Tydée, une divinité de l'Olympe, les épaules cachées dans un nuage, se tient à ses côtés, anime sa fureur et détourne les traits dirigés contre lui. Déjà je lui ai lancé une flèche qui l'a frappé à l'épaule droite en pénétrant par la cavité de la cuirasse, et je pensais le précipiter dans les sombres demeures de Pluton ; mais je n'ai pu lui faire mordre la poussière, car un des immortels est courroucé contre nous ! Hélas ! je n'ai point ici mes coursiers ni mon char sur lequel je combats dans les plaines ! J'ai laissé dans le palais de mon père onze chars superbes nouvellement construits et couverts de tapis magnifiques : auprès de chacun de ces chars, deux chevaux destinés au même joug se nourrissent d'orge blanche et d'épeautre.

[196] Lorsque je partis, le vieux guerrier Lycaon me donna de sages conseils dans ses riches demeures : il m'ordonna de monter sur mon char pour conduire les Troyens dans les batailles sanglantes ; mais moi je ne lui obéis point, et je vois maintenant qu'il eût été plus sage d'obéir ! Je voulus ménager mes chevaux, accoutumés à une abondante nourriture ; car je craignais qu'ils ne manquassent de pâturages dans une ville où tant d'hommes seraient renfermés. Je ne les emmenai point et je vins à pied devant Ilion en me confiant à mon arc, qui cependant ne devait point me servir. J'ai lancé mes flèches contre deux chefs illustres, Diomède et Ménélas ; je les ai frappés tous deux ; j'ai vu couler leur sang, et pourtant je n'ai fait que les irriter davantage ! Oui, ce fut sous de tristes auspices que je pris mon arc courbé attaché à la muraille et que je conduisis les Troyens vers Ilion par amour pour le vaillant Hector ! Si jamais je suis de retour ; si jamais je revois de mes yeux ma patrie, mon épouse et mon palais, je consens qu'un bras ennemi me tranche la tête si je ne livre aux flammes ardentes cet arc brisé par mes mains qui est devenu pour moi un inutile compagnon!»

Énée, chef des Troyens, lui répond aussitôt :

« Ne parle pas ainsi, valeureux fils de Lycaon ; non, nous ne pourrons point abattre ce guerrier avant que tous deux, montés sur un même char, nous l'ayons attaqué avec nos propres armes. Viens, Pandarus, place-toi sur mon char et vois quels sont les coursiers de Troie, comme ils savent rapidement courir dans la plaine pour atteindre l'ennemi ou pour lui échapper par mille détours.

Si Jupiter veut encore combler de gloire Diomède, fils de Tydée, nos chevaux nous ramèneront vivants dans nos remparts. Prends donc le fouet et les rênes brillantes, moi je monterai sur le char pour combattre notre ennemi ; ou bien tu attaqueras Diomède, et moi je guiderai mes rapides coursiers.»

[229] Le fils illustre de Lycaon prend la parole et dit :

« Énée, prends toi-même les rênes et conduis les chevaux, qui, soumis à leur guide accoutumé, entraîneront plus aisément le char, si jamais nous fuyons devant le fils de Tydée. Agissons ainsi, de peur que, saisis de crainte, les chevaux ne s'égarent dans leurs courses, et que, n'écoutant plus ta voix, ils ne veuillent point nous emporter loin du combat. Diomède s'élancerait alors sur notre char, nous immolerait tous deux et te ravirait tes superbes coursiers. Conduis donc toi-même ton char ; et quand notre ennemi nous attaquera, c'est moi qui le recevrai avec ma lance aiguë.»

[239] A ces mots ils montent tous deux sur le char peint de diverses couleurs ; et comme ils brûlent de combattre, ils dirigent contre le fougueux Diomède leurs chevaux agiles. - Le descendant de Capanée, Sthénélus, qui les aperçoit, adresse aussitôt ces paroles au fils de Tydée:

[243] « Diomède, ami cher à mon cœur, je vois deux héros vaillants, d'une force immense, et qui veulent lutter avec toi. L'un, maniant l'arc avec adresse, est Pandarus, fils illustre de Lycaon ; l'autre, qui s'appelle Énée, se glorifie d'être le fils du magnanime Anchise et de la déesse Vénus. Viens, fuyons sur ton char ; car je crains qu'en te précipitant aux premiers rangs tu ne perdes la vie. »

[251] Le valeureux Diomède, lançant sur lui des regards courroucés, s'écrie :

« Cesse de m'exhorter à abandonner ces lieux : tu ne me persuaderas pas. Mes ancêtres ne m'ont point appris à fuir les combats ni à trembler devant les ennemis, et mes forces ne m'ont point encore abandonné. Je dédaigne de monter sur mon char: tel que je suis, je marcherai à la rencontre des Troyens, car la puissante Minerve me défend de les craindre. Crois-moi, leurs rapides coursiers ne les ramèneront plus loin de nous : ce sera même beaucoup si l'un de ces guerriers peut échapper à la mort. Retiens bien encore ce que je vais te dire : si Minerve, fertile en sages conseils, veut m'accorder la gloire d'exterminer mes ennemis, arrête ici tes chevaux agiles ; lie les rênes au cercle placé devant le char ; élance toi sur les coursiers d'Énée et conduis-les loin des Troyens, chez les Achéens aux belles cnémides ; car ces coursiers sont issus de ceux que Tros reçut autrefois de Jupiter pour l'enlèvement de son fils Ganymède : ils sont les plus vigoureux de tous ceux qu'éclairent les splendides rayons de l'aurore et du soleil. Anchise, roi des hommes, les enleva de cette race ; puis il unit secrètement ses belles cavales aux coursiers de Laomédon, et il en obtint six rejetons : quatre sont nourris avec soin dans ses étables, et les deux autres ont été donnés à son fils Énée. Ces deux coursiers jettent toujours la terreur dans les rangs ennemis, et, certes, nous acquerrons une gloire immense en nous en emparant.

»

[274] C'est ainsi qu'ils parlent entre eux. Cependant les deux Troyens s'avancent en excitant leurs coursiers rapides. Le fils illustre de Lycaon, prenant le premier la parole, dit à Diomède :

« Vaillant et glorieux fils de Tydée, comme mon trait rapide, flèche cruelle, ne t'a point encore frappé, je vais maintenant essayer de t'atteindre avec mon javelot. »

[280] Il dit, et, agitant sa longue lance dans l'espace, il la jette et frappe le bouclier de Diomède : la pointe d'airain, en volant avec rapidité, s'enfonce dans la cuirasse du fils de Tydée. Aussitôt Pandarus s'écrie d'une voix formidable :

« Diomède, je t'ai percé les flancs, et je pense que tu ne survivras pas longtemps à cette blessure. Diomède, tu viens de me combler de gloire ! »

[286] Le puissant fils de Tydée lui répond sans effroi :

« Tu te trompes, Pandarus : tu ne m'as point atteint. Maintenant, Troyens, vous ne cesserez pas de combattre avant que l'un de vous, en tombant privé de la vie, n'ait rassasié de son sang le terrible dieu de la guerre! »

[290] Il dit, et lance un trait rapide que Minerve dirige vers les narines de Pandarus, près de ses yeux, et qui lui brise ses dents éclatantes de blancheur : l'airain cruel déchire la langue du Troyen à sa racine, et la pointe ressort au-dessous du menton. Pandarus tombe du char, et autour de lui retentissent ses armes mobiles et brillantes ; les coursiers reculent épouvantés, et la vie abandonne le héros.

[297] Énée, armé de son bouclier et de son long javelot, s'élance pour empêcher que les Achéens ne s'emparent du corps de Pandarus ; il entoure le cadavre comme un lion plein de confiance en sa force; il étend sa lance en avant et couvre le héros de son bouclier arrondi ; il pousse d'horribles clameurs et se tient prêt à renverser quiconque osera l'attaquer. Le fils de Tydée s'empare d'une pierre si grande et si lourde que deux hommes, tels qu'ils sont de nos jours, ne pourraient en soulever de semblables ; il l'agite seul et sans effort, la lance contre Énée, le frappe à l'endroit où la hanche s'emboîte à la cuisse, et que l'on nomme cotyle : l'os est brisé, les deux nerfs sont rompus et la peau est déchirée par la pierre raboteuse. Le vaillant Énée tombe sur ses genoux, sa main s'appuie sur la terre, et une nuit sombre enveloppe ses yeux.

[311] Énée, le roi des hommes, aurait alors péri s'il n'eût pas été vu par la fille de Jupiter, Vénus, sa mère, qui le conçut du noble Anchise. Elle entoure de ses bras blancs son fils chéri ; elle le cache dans les plis de son voile brillant, et elle en fait un rempart contre les traits ennemis. Vénus craint qu'un des Grecs, en lançant une flèche d'airain dans la poitrine d'Énée, n'arrache la vie à son cher fils.

[318] Ainsi la déesse préserve Énée des fureurs de la guerre. - Cependant Sthénélus, fils de Capanée, n'a point oublié les ordres que lui a donnés Diomède à la voix sonore. Il arrête ses coursiers loin du tumulte des combats, attache les rênes brillantes au cercle placé devant le char, et, se précipitant sur les chevaux à la belle crinière du vaillant fils de Vénus, il les enlève de l'armée des Troyens et les amène dans les rangs des Achéens aux belles cnémides. Sthénélus confie ces coursiers à Déipyle, son ami chéri (qu'il honorait le plus entre tous ses autres compagnons, parce que les pensées de ce héros s'accordaient avec les siennes ), pour qu'il les conduise auprès des navires. Sthénélus remonte dans son char, saisit les rênes brillantes et, plein d'ardeur, il excite ses vigoureux coursiers à rejoindre l'intrépide fils de Tydée. - Diomède, armé de l'airain cruel, poursuit la protectrice d'Énée: il sait que Vénus n'est point une divinité guerrière, ni une de ces déesses qui parcourent en souveraines les champs de bataille, telles que Minerve ou Bellone, fléau des cités. Quand le magnanime fils de Tydée, en poursuivant Vénus, est sur le point de l'atteindre, il étend sa lance avec rapidité et blesse légèrement la main délicate de la déesse ; la pointe, en passant à travers le divin voile tissu par les Grâces, déchire la peau près du poignet : tout à coup s'échappe un sang immortel, fluide limpide qui coule dans les veines des dieux fortunés, de ces êtres célestes qui ne se nourrissent point des doux fruits de la terre et que le vin aux sombres couleurs n'a jamais désaltérés ; car les habitants de l'Olympe n'ayant point un sang comme les faibles humains, sont appelés immortels. Vénus remplit l'air de ses cris et laisse tomber son fils Énée ; Apollon le prend entre ses bras et le couvre d'un épais nuage, de peur que les cruels enfants de Danaüs ne le frappent de leurs flèches et ne lui arrachent la vie. Alors Diomède à la voix sonore s'écrie avec force :

[348] « Fille de Jupiter, fuis loin des terribles combats des hommes ! N'est-ce donc pas assez pour toi de tromper les faibles femmes ? Si jamais tu parais sur les champs de bataille, je veux que tu frémisses d'épouvanté en entendant prononcer le seul nom de la guerre ! »

Il dit, et Vénus, éperdue, s'enfuit en proie à de vives souffrances. La légère Iris retire de la foule la déesse dévorée par la douleur, Vénus, dont le teint devient en peu d'instants noir et livide.

[355] La mère d'Énée rencontre à la gauche des combattants le fougueux dieu de la guerre : sa lance et ses chevaux agiles sont enveloppés dans un nuage. La déesse tombe aux genoux de son frère chéri et le supplie en ces termes de lui confier ses rapides coursiers aux bandelettes d'or :

« Mon frère bien-aimé, lui dit-elle, prends soin de mes jours et donne-moi tes coursiers afin que je retourne dans l'Olympe, séjour des immortels. Je souffre d'une blessure que m'a faite un des habitants de la terre, Diomède, qui maintenant, dans sa fureur, combattrait même avec Jupiter, le père des dieux et des hommes ! »

[363] Mars lui donne aussitôt ses coursiers magnifiques. La déesse monte sur le char, et son cœur est rempli de tristesse ; Iris se place à ses côtés, saisit les rênes brillantes, et du fouet elle excite les chevaux, qui s'envolent avec ardeur. Vénus et Iris entrent dans le vaste Olympe, demeure des dieux fortunés. Iris, plus légère que le vent, arrête les coursiers, les détache du char, et leur donne une nourriture divine. La belle Vénus tombe aux pieds de sa mère, Dionée, qui entoure de ses bras sa fille chérie, la caresse de la main et lui dit :

[373] « O ma fille, qui donc, parmi les habitants des cieux, a osé te traiter avec tant d'outrage et te punir comme si tu avilis commis quelque crime aux yeux de tous ? »

Vénus au doux sourire lui répond aussitôt :

« C'est le fils de Tydée, le fier Diomède, qui m'a blessée parce que j'arrachais aux périls des combats mon Énée, qui, de tous les mortels, est celui que je chéris le plus. Ma mère, ce ne sont, pas seulement les Troyens et les Grecs qui combattent ensemble ; mais, vous le voyez, les fils de Danaüs osent encore s'attaquer aux divinités immortelles ! »

Dionée, la plus noble des déesses, lui répond en ces termes:

« Prends courage, ô ma fille, et, quelles que soient tes peines, supporte-les avec patience. Les immortels habitants de l'Olympe ont beaucoup souffert pour les humains, en se faisant les uns aux autres des maux cruels. — Mars supporta des outrages sans nombre, lorsque Otus et le vaillant Éphialte, tous d'eux fils d'Aloé, le chargèrent de chaînes pesantes et le laissèrent pendant treize mois dans un cachot d'airain ; Mars y aurait peut-être perdu la vie si leur belle-mère Eribée n'eût averti Mercure : il délivra furtivement le redoutable dieu de la guerre, qui se consumait de tristesse et succombait sous le poids de ses pénibles liens. - Junon supporta aussi de nombreuses douleurs lorsque le terrible fils d'Amphitryon lui enfonça une flèche à trois dards dans la mamelle droite, et lui fit éprouver les plus cruelles souffrances. - Pluton, si redoutable entre tous les immortels, reçut un trait rapide de ce même héros, issu de Jupiter ; il fut blessé lorsqu'il se tenait au milieu des ombres, près des portes de l'enfer, et eut beaucoup à souffrir. Pluton, vaincu par la douleur et le cœur rempli de tristesse, se rendit dans le vaste Olympe où règne le puissant Jupiter : la flèche étant entrée dans son épaule lui faisait endurer mille tourments. Péon répandit sur la blessure du roi des sombres demeures un baume salutaire et guérit aussitôt le divin Pluton qui n'est pas un faible mortel. - Ah ! combien il est audacieux et sacrilège, celui qui commet avec indifférence un tel crime et lance ses traits sur les dieux habitants de l'Olympe ! Ma fille, c'est Minerve aux yeux d'azur qui a suscité contre toi le fougueux Diomède. Ce héros insensé ne sait point que l'homme qui combat les immortels ne vit pas de longues années sur la terre ; qu'il ne voit pas, à sou retour des batailles, de jeunes enfants venir sur ses genoux bégayer le doux nom de père !... - Qu'il craigne donc, ce valeureux fils de Tydée, qu'un autre plus brave que toi ne vienne lutter avec lui ! Qu'il craigne qu'un jour sa noble épouse, Égialée, fille d'Adraste, arrachée tout en pleurs au sommeil, ne réveille ses esclaves, en regrettant vainement son époux chéri, Diomède, dompteur des coursiers et le plus illustre d'entre les Achéens ! »

[416] En prononçant ces paroles, Dionée étanche de ses deux mains le fluide limpide qui coulait de la blessure de son auguste fille. Bientôt la main de Vénus est guérie, et ses vives douleurs sont apaisées. Alors Minerve et Junon essaient, par des propos mordants, d'irriter le père des hommes et des dieux ; Pallas prend la première la parole et dit :

[421] « Puissant Jupiter, ne t'offense pas de ce que je vais te dire. Vénus vient sans doute d'engager quelques jeunes Achéennes à suivre un des Troyens qu'elle chérit si vivement aujourd'hui ; et en caressant cette femme qui était couverte d'un voile magnifique, l'agrafe d'or lui aura déchiré sa main délicate. »

A ces mots le père des hommes et des dieux se met à sourire ; puis s'adressant à la blonde Vénus, il lui dit :

[428] « Ma fille, tu n'es pas chargée des travaux de la guerre. Occupe-toi plutôt des doux soins de l'hyménée, et laisse au fougueux Mars et à la triomphante Minerve l'œuvre destructive des combats. »

[431] Ainsi s'entretiennent les dieux immortels. - Cependant Diomède à la voix, sonore se précipite sur Énée, sachant bien qu'Apollon avait ses mains étendues sur le fils de Vénus ; mais, sans respect pour cette divinité, il veut immoler son ennemi et lui ravir ses armes brillantes. Trois fois il s'élance impatient de l'étendre à ses pieds, et trois fois Apollon repousse l'éclatant bouclier de Diomède. Mais lorsque pour la quatrième fois le héros, semblable à un immortel, s'élance sur Énée, Apollon, qui lance au loin les traits, lui dit d'une voix menaçante :

[440] « Fils de Tydée, est-ce que tu songes sérieusement à accomplir tes projets ? Recule, insensé, et ne prétends pas t'égaler aux dieux ; car la race des immortels n'est point semblable à celle des faibles humains qui rampent sur la terre ! »

[443] Il dit, et Diomède, craignant le courroux du dieu qui lance au loin les traits, recule de quelques pas. - Apollon emporte Énée et le dépose dans la sainte Pergame, à l'ombre du temple qui lui est consacré. Latone et Diane le reçoivent au fond du sanctuaire, lui prodiguent tous les soins et le comblent d'honneurs. Apollon, le dieu à l'arc d'argent, crée un fantôme en tout semblable au vaillant Énée, et pour la taille et pour l'armure : autour de cette vaine image les Troyens et les nobles Achéens frappent à l'envi les écus légers et les boucliers arrondis dont ils se couvrent la poitrine. Alors Phœbus parle en ces termes au terrible dieu de la guerre :

[455] « Mars, Mars, fléau clés hommes, dieu toujours couvert de sang, destructeur des remparts, n'éloigneras-tu pas des champs de bataille le fils de Tydée, lui qui oserait même engager un combat avec Jupiter, le père des hommes et des dieux ? Diomède a déjà blessé de sa lance la main de la belle Vénus, et, semblable à une divinité, il vient de fondre sur moi-même avec impétuosité, avec fureur. »

[460] Après avoir prononcé ces paroles, il se place sur le sommet de Pergame. Soudain le funeste dieu de la guerre excite les phalanges des Troyens ; puis, sous les traits d'Acamas, chef des Thraces, il dit aux fils de Priam :

[464] « Fils de Priam, de ce roi descendant de Jupiter, permettrez-vous donc aux Achéens de massacrer votre peuple ? Voulez-vous qu'ils viennent combattre autour des portes superbes de votre ville ? Maintenant il est tombé dans la poussière, celui que nous honorions tous à l'égal du divin Hector, Énée, fils du magnanime Anchise. Eh bien ! enlevons du champ de bataille le corps de ce vaillant compagnon ! »

[470] Ces paroles raniment la force et l'ardeur de chaque Troyen. Alors Sarpédon adresse au noble Hector ces cruels reproches:

« Hector, qu'est devenu ton courage ? Ne disais-tu pas jadis que sans guerriers et sans auxiliaires tu défendrais la ville, seul avec tes frères et les époux de tes sœurs ? A présent je ne vois, je ne découvre aucun de ceux qui devaient te porter secours : ils tremblent tous comme des chiens timides autour d'un lion, tandis que nous, qui ne sommes que des alliés, nous combattons avec vaillance ! Moi, je ne suis qu'un auxiliaire, et cependant pour secourir les Troyens je suis venu d'une contrée lointaine ; j'ai quitté la Lycie arrosée par le fleuve sinueux du Xanthe ; j'ai quitté une épouse chérie et un jeune et faible enfant ; j'ai abandonné des biens immenses, de riches possessions, et enfin tout ce que le pauvre peut désirer ! J'excite l'ardeur de mes guerriers, et moi-même je brûle de combattre ce vaillant héros : pourtant je n'ai rien ici que les Achéens puissent me ravir ! Hector, tu restes immobile et tu n'ordonnes point à tes soldats de résister à nos ennemis et de défendre leurs épouses ! Craignez tous, ô Troyens ! qu'enveloppés dans un vaste filet vous ne deveniez la proie et la conquête des Grecs, qui ne manqueront point alors de détruire votre populeuse cité! Hector, songes-y jour et nuit ; supplie les chefs des guerriers venus des contrées lointaines ; fais qu'ils ne cessent point de combattre et qu'ils t'épargnent leurs reproches amers ! »

[493] Ainsi parle Sarpédon, et son discours blesse le cœur d'Hector. Tout à coup le héros Troyen saute de son char, revêtu de ses armes ; il agite ses longs javelots, parcourt les rangs des guerriers, exhorte ses compagnons, et engage de nouveaux et terribles combats. Les Troyens se retournent et font face aux Achéens, qui les attendent serrés les uns près des autres et sans s'ébranler. Comme le vent, dans une aire sacrée, emporte la poussière du blé lorsque la blonde Gérés sépare, au souffle du zéphyr, le grain de sa légère enveloppe et que la terre blanchit autour des moissonneurs : de même les Achéens sont couverts d'une blanche poussière qui s'élève sous les pas des chevaux jusqu'aux voûtes célestes. Les coursiers, excités par le fouet des cavaliers, revolent au combat, et les combattants présentent à l'ennemi leurs bras vigoureux. Le terrible Mars, pour porter secours aux Troyens, couvre le champ de bataille d'un nuage sombre ; il va dans tous les rangs et ranime le courage des défenseurs de Troie, ainsi que cela lui avait été ordonné par le divin Apollon, dès qu'il vit s'éloigner Minerve, la protectrice des Achéens.

[512] Apollon fait sortir Énée de son temple magnifique et dépose dans le cœur du héros une force nouvelle. Le vaillant Énée reparaît au milieu de ses compagnons, et ceux-ci se réjouissent en le voyant revenir plein de santé, brûlant d'une nouvelle ardeur ; mais cependant ils ne l'interrogent point, car ils sont livrés au combat que leur commandent Apollon à l'arc d'argent, Mars, le fléau des hommes, et l'insatiable Discorde.

[519] Les deux Ajax, Ulysse et Diomède encouragent les fils de Danaüs. Les Grecs, sans craindre les efforts et les clameurs des Troyens, restent immobiles. Comme ces nuages que dans un temps calme le fils de Saturne arrête suspendus au sommet des montagnes, lorsque dorment et Borée et les vents impétueux dont le souffle retentissant dissipe les nuées ténébreuses : ainsi les Danaens attendent les Troyens de pied ferme et ne songent point à fuir. Le fils d'Atrée marche parmi les rangs des Grecs et donne ces ordres à ses guerriers :

[529] « Amis, leur crie-t-il, soyez hommes ; montrez enfin un courage intrépide et respectez-vous les uns les autres dans ces mêlées sanglantes ! Lorsque les guerriers s'honorent mutuellement, ils échappent en plus grand nombre au trépas ; mais ceux qui fuient honteusement, ne peuvent acquérir ni gloire ni salut ! »

[533] En parlant ainsi, il lance son rapide javelot et frappe l'un des compagnons d'Énée, Déicoon, fils de Pergase (les Troyens honoraient Déicoon à l'égal des enfants de Priam, car toujours plein d'ardeur ce héros combattait aux premiers rangs ). Agamemnon traverse le bouclier de son ennemi : l'airain déchire le baudrier et s'enfonce dans les entrailles de Déicoon. Le compagnon d'Enée tombe avec fracas, et ses armes retentissent autour de lui.

[541] Énée immole deux guerriers illustres, Orsiloque et Chréton, ils de Diodes. Leur père, comblé de richesses, habitait la superbe ville de Phères : - il descendait du fleuve Alphée, qui roule ses eaux abondantes à travers les campagnes de Pylos ; de l'Alphée naquit Orsiloque, roi d'un peuple nombreux; Orsiloque engendra le magnanime Dioclès, qui eut pour descendants ces deux jumeaux, savants dans l'art des combats. - Orsiloque et Chréton, encore adolescents, montèrent sur de sombres navires et accompagnèrent les Grecs jusqu'à Troie, pour venger l'honneur de Ménélas et soutenir la gloire d'Agamemnon ; mais dans ces plaines ennemies, ils furent tous deux enveloppés par les ténèbres de la mort ! De même qu'au sommet d'une montagne, deux lions, nourris par leur mère dans l'épaisseur des forêts profondes, ravissent les bœufs, les grasses brebis des pasteurs, et ravagent les étables jusqu'à ce qu'eux-mêmes périssent sous les coups des hommes armés d'airain : de même ces deux héros, frappés par le fils de Vénus, tombent ainsi que des sapins aux gigantesques cimes.

[561] En les voyant tomber, Ménélas, chéri du dieu de la guerre, se sent ému de pitié. Soudain il vole à la tête des combattants, et, couvert de l'étincelant airain, il agite sa longue lance. Mars lui inspire cette nouvelle ardeur, parce qu'il pense que le fils d'Atrée va mordre la poussière, terrassé par le bras du courageux Énée. Aussitôt qu'Antiloque, fils de Nestor, aperçoit Ménélas, il s'élance aux premiers rang : il craint que le pasteur des peuples en succombant ne prive les Grecs du fruit de leurs travaux. Énée et Ménélas, impatients de combattre, tiennent étendus l'un vers l'autre leurs glaives aigus ; mais Antiloque vient se placer auprès du fils d'Atrée. Énée, bien que rempli d'ardeur et de courage, ne résiste point dès qu'il voit ces deux guerriers réunis. - Antiloque et Ménélas entraînent les corps de Chréton et d'Orsiloque vers l'armée des Grecs ; ils confient ces tristes dépouilles à leurs compagnons et retournent combattre aux premiers rangs.

[576] Alors succombe Pylémène, semblable au dieu Mars, Pylémène chef des magnanimes Paphlagoniens aux larges boucliers. Ménélas, illustre par les exploits de sa lance, atteint à la poitrine, près de l'épaule, ce guerrier debout sur son char. Antiloque lance une pierre au courageux Mydon, serviteur de Pylémène, et fils d'Atymnius, au moment où Mydon détournait les chevaux, et l'atteint au milieu du bras : soudain les rênes brillantes et garnies d'ivoire s'échappent de ses mains et tombent dans la poussière. Antiloque se précipite sur son ennemi, le frappe de son glaive et lui brise les tempes. Mydon, respirant à peine, tombe de son char magnifique, le front en avant : son crâne et ses épaules entrent dans la terre, et le guerrier troyen reste ainsi (car le sable était profond) jusqu'à ce que les chevaux en s'élançant dans la plaine aient jeté son corps sur le sol. Antiloque anime les coursiers avec le fouet et les dirige vers le camp des Achéens.

[590] Hector, apercevant dans les rangs Antiloque et Ménélas, se jette sur eux en poussant de grands cris ; les épaisses phalanges des Troyens suivent ce guerrier : Mars et la sanglante Bellone marchent à leur tête. Bellone sème l'épouvante et l'horreur à travers les batailles , et Mars agite dans sa main sa redoutable lance : tantôt le dieu de la guerre précède Hector, tantôt il suit ses pas.

[596] Diomède, à son aspect, est saisi d'une subite terreur. Tel un voyageur, hésitant sur le chemin qu'il doit suivre, traverse une vaste plaine, s'arrête sur les bords d'un fleuve rapide qui se précipite dans la mer, et recule aussitôt en contemplant l'écume bouillonnante du fleuve : tel recule le fils de Tydée ; puis il dit à ses soldats :

[601] « Ô mes amis ! cet Hector que nous admirions tous et que nous regardions comme un héros plein de courage et de valeur, est maintenant préservé par un dieu qui se tous sans cesse à ses côtés : Mars est près de lui sous les traits d'un mortel. Eh bien ! reculons tous, le front tourné vers l'ennemi, et n'ayons pas l'audace de nous attaquer aux dieux ! »

[607] Les Troyens s'approchent des Grecs, et le courageux Hector renverse deux vaillants héros, Anchiale et Ménesthée, montés sur un même char.

[610] Ajax, fils de Télamon, est ému en les voyant mordre la poussière ; il s'avance vers eux, lance un trait brillant et atteint le fils de Pelage, Amphius, qui habitait la ville de Pesos et y possédait des trésors et de vastes champs (la destinée seule voulut qu'il vînt au secours de Priam et des fils de Priam). Ajax traverse le baudrier du Troyen et lui enfonce son javelot dans les entrailles : Amphius, frappé mortellement, tombe avec fracas. Le fils de Télamon accourt aussitôt pour dépouiller Amphius de ses armes ; mais les Troyens font pleuvoir sur Ajax une grêle de traits aigus et étincelants qui couvrent tout son bouclier. Ajax, posant alors son pied sur le cadavre du fils de Pelage, arrache sa lance d'airain ; mais il ne peut dépouiller de leurs armes les épaules d'Amphius, tant les traits l'assaillent de toutes parts. Ajax, craignant d'être enveloppé par les guerriers troyens, qui, nombreux et vaillants, le pressent de tous côtés, recule ; et malgré sa haute stature, sa force et sa noblesse, ses ennemis le repoussent loin d'eux. Ajax est enfin contraint de céder au nombre des défenseurs d'Ilion.

[626] Tandis que ces guerriers se livrent à toutes les fureurs de la guerre, la cruelle destinée pousse le grand et valeureux Tlépolème, fils d'Hercule, contre le divin Sarpédon. Quand le fils et le petit-fils de Jupiter sont en présence, Tlépolème prend le premier la parole et dit :

[633] « Sarpédon, conseiller des Lyciens, qui donc te force à venir trembler ici, mortel inhabile aux travaux de la guerre ? Certes, ils mentent, ceux qui disent que tu descends de la race de Jupiter, du dieu qui tient l'égide! Sarpédon, tu es bien inférieur aux héros qui, dans les temps passés, naquirent de ce dieu puissant ; tu ne ressembles point à mon valeureux père, Hercule au cœur de lion ! Hercule vint en ces lieux pour enlever les coursiers de Laomédon, et, avec six navires montés par un petit nombre de guerriers, il ravagea la ville d'Ilion et rendit ses rues solitaires. Toi, Sarpédon, tu es un lâche ; tes troupes dépérissent, et, quoique tu sois venu de la Lycie, tune seras jamais d'un grand secours aux Troyens : non, quand même tu aurais encore plus de vaillance ! Mais j'espère que, terrassé par mon bras, tu vas bientôt toucher aux portes des enfers !»

Sarpédon, le chef des Lyciens, lui répond aussitôt :

« Oui, sans doute, Hercule ravagea la ville sacrée d'Ilion par la faute du noble Laomédon, qui ne répondit aux bienfaits de ce divin héros que par des paroles outrageantes, et qui lui refusa les coursiers qu'Hercule venait chercher d'un pays lointain. Mais toi, Tlépolème, tu recevras la mort de ma main ; tu seras vaincu par ma lance, et tu me combleras de gloire en donnant ton âme à Pluton ! »

[655] A ces mots Tlépolème lève son javelot et le lance ; au même instant les traits des deux guerriers partent de leurs mains. Sarpédon atteint son ennemi et lui perce le cou : les ténèbres de la mort enveloppent ses yeux. Mais le javelot rapide de Tlépolème a pénétré jusqu'à l'os dans la cuisse gauche de Sarpédon et y est resté fixé ; cependant Jupiter, son père, le préserve de la mort. Les nobles compagnons de Sarpédon l'emportent loin du combat : le long javelot qu'il traîne après lui le fatigue cruellement. Ses vaillants amis, empressés de le mettre sur un char, ne songent point à extraire de sa cuisse le trait cruel, tant ils sont occupés de le secourir.

[668] De leur côté les Grecs aux belles cnémides enlèvent Tlépolème loin de la mêlée. Le divin Ulysse aperçoit ce héros, et son âme est remplie de fureur : il se demande s'il poursuivra le fils de Jupiter, ou s'il arrachera la vie à de nouveaux Lyciens. Mais il n'était point dans la destinée du magnanime Ulysse d'immoler avec l'airain aigu le vaillant fils de Jupiter ; car Minerve tourna aussitôt l'ardeur du roi d'Ithaque contre la foule des guerriers de la Lycie. Ulysse frappe Céranus, Alastor, Chromios, Alcandre, Halios, Noémon et Prytanis ; il aurait sans doute immolé un bien plus grand nombre de Troyens si Hector au casque étincelant ne l'eût aperçu. Le fils de Priam, couvert de sa brillante armure d'airain, s'élance aux premiers rangs et répand la terreur parmi les Grecs. Sarpédon, en voyant approcher Hector, se réjouit, et laisse échapper ces tristes paroles :

[684] « Fils de Priam, ne permets pas que je devienne la proie des Grecs. Viens, viens me secourir ! Je consens que la vie m'abandonne dans votre chère cité, puisque je ne dois plus revoir ma douce patrie, mon épouse bien-aimée et mon faible enfant ! »

[689] Ainsi parle Sarpédon ; mais Hector passe sans lui répondre, tant il brûle de repousser les Grecs et d'arracher la vie à un grand nombre d'entre eux. - Les compagnons du divin Sarpédon le placent sous le hêtre magnifique du dieu qui tient l'égide ; Pélagon, son ami fidèle, arrache de la cuisse du héros le javelot de frêne : la vie semble l'abandonner, et un nuage sombre se répand sur ses yeux... Mais bientôt il reprend ses sens, et le souffle de Borée ranime son esprit défaillant.

[699] Les Grecs, poursuivis par le dieu de la guerre et par Hector, ne prennent point la fuite vers leurs sombres navires ; ils ne s'avancent pas non plus dans la mêlée ; mais ils reculent lentement, car ils savent maintenant que le terrible Mars combat pour les Troyens.

[703] Quel fut le premier et quel fut le dernier de ceux qu'immolèrent Hector, fils de Priam, et le sanglant dieu de la guerre ?

[705] D'abord, le divin Teuthras ; puis Oreste, dompteur de coursiers ; Thréchos d’Etolie, et illustre par les exploits de sa lance ; OEnomaüs, Hélénus, fils d'OEnops, et Oresbius à la ceinture étincelante. (Oresbius portait tous ses soins aux richesses ; il vivait dans Hyla, ville voisine du lac Céphise : autour de lui demeurait l'opulent peuple de la Béotie.)

[711] Junon aux bras blancs, qui voit du haut des cieux les Grecs expirer dans ce cruel combat, adresse à Minerve ces paroles rapides :

« Fille indomptable du dieu qui tient l'égide, nous aurions vainement promis à Ménélas qu'il retournerait dans sa patrie après avoir détruit la forte ville de Troie, si nous permettions au dieu de la guerre de se livrer à ses fureurs. Songeons donc maintenant à porter secours aux Achéens.»

[719] Elle dit, et Minerve, la déesse aux yeux d'azur, obéit avec joie. La vénérable Junon, fille de Saturne, équipe les coursiers parés de bandelettes d'or. Hébé place aux deux côtés du char des roues arrondies, en airain, et à huit rayons, qui tournent sur un essieu de fer : le cercle des roues est d'un or impérissable ; les bandes extérieures sont en airain, parfaitement jointes et admirables à voir ; les deux moyeux sont ronds et en argent. Le siège, formé de deux demi-cercles, est attaché par des liens d'or et d'argent ; le timon est aussi d'argent, et à son extrémité la déesse lie un joug superbe où passent des courroies brillantes d'or. Junon, ne respirant que le tumulte des combats, place sous le joug du char les coursiers aux pieds agiles.

[733] Minerve, la fille du puissant Jupiter, retirée dans le palais de son redoutable père, laisse couler à ses pieds le magnifique voile aux vives couleurs qu'elle-même avait tissu de ses belles mains ; elle revêt la cuirasse du dieu qui rassemble au loin les nuages ; elle s'arme pour les combats meurtriers, source de tant de larmes, et elle jette sur ses épaules la formidable égide que la terreur environne de toutes parts : sur cette égide sont la Discorde, la Force, la Poursuite et la tête effroyable et terrible de Gorgone, monstre d'un horrible aspect, prodige de Jupiter. Pallas pose sur son front un immense casque d'or orné de quatre aigrettes un casque qui pourrait protéger les fantassins de cent villes réunies ; elle monte sur son char étincelant, saisit la forte lance avec laquelle elle renverse les phalanges des guerriers qui ont excité sa colère. Junon frappe du fouet les coursiers agiles. Aussitôt s'ouvrent avec fracas les portes du ciel confiées aux divines Heures, gardiennes du vaste Olympe : ce sont elles qui avec un épais nuage ouvrent et ferment les portes du céleste séjour. Les déesses font sortir du divin empire leurs chevaux dociles, et bientôt elles trouvent le fils de Saturne assis à l'écart, loin des autres immortels, sur le sommet le plus élevé de l'Olympe. Junon aux blanches épaules excite les coursiers ; puis s'adressant au grand Jupiter, elle lui dit :

[757] « Père des hommes et des dieux ! n'es-tu pas indigné des horribles forfaits de Mars, qui vient d'exterminer témérairement et contre toute justice les nombreuses phalanges des guerriers achéens ? Je suis profondément affligée de cette sanglante injustice ; mais Vénus et Apollon s'en réjouissent en silence : car ce sont eux qui ont excité le dieu de la guerre, qui ne connaît et respecte aucune loi ! Puissant Jupiter, m'en voudrais-tu si je frappais Mars avec violence et si je le chassais loin du combat ? »

[764] Le dieu qui rassemble au loin les nuages lui répond aussitôt : Va, Junon ; envoie contre Mars la triomphante Minerve, cette déesse qui lui cause de si cruelles douleurs. »

[767] A ces mots, Junon n'hésite plus, elle fouette les coursiers, qui soudain volent avec ardeur entre la terre et le ciel parsemé d'étoiles. - Autant qu'un mortel assis au sommet d'un roc élevé découvre d'espace dans les airs lorsqu'il jette ses regards sur la mer sombre : autant les célestes coursiers aux pas retentissants en franchissent d'un saut. — Dès que les deux déesses sont devant Ilion, sur les rivages où le Simoïs et le Scamandre confondent leurs belles eaux, Junon arrête ses rapides coursiers, les détache du char, les enveloppe d'un épais nuage ; et le Simoïs leur donne l'ambroisie pour pâture.

[778] Minerve et Junon, imitant le pas des timides colombes, s'avancent dans la plaine : elles brûlent de secourir les vaillants Achéens. Bientôt elles arrivent à l'endroit où les plus braves des Grecs, semblables à des lions dévorants ou à des sangliers indomptables, sont rassemblés autour du courageux Diomède. Junon, sous les traits du magnanime Stentor, dont la voix retentissante est plus forte que celles de cinquante guerriers réunis, s'arrête en ces lieux et s'écrie :

[787] « Argiens, honte et infamie sur vous, sur vous tous qui êtes lâches quoique vous soyez beaux ! Tant que le divin Achille parut dans les combats, les Troyens n'osèrent jamais franchir les portes dardanéennes : ils redoutaient tous la formidable lance de ce héros. Mais maintenant vos ennemis, loin de leurs remparts, vous atteignent jusqu'auprès de vos navires ! »

[791] Ces paroles raniment le courage et l'ardeur de chaque guerrier. - Minerve aux yeux d'azur accourt vers Diomède, qui, près de son char, soulageait par la fraîcheur de l'onde la blessure que lui avait faite le trait de Pandarus ; la sueur l'accablait sous la large courroie de son bouclier, elle abattait son courage ; son bras était harassé de fatigue, et le héros soulevait avec peine la courroie pour étancher son sang noir. Quand la déesse est près du joug des coursiers, elle dit à Diomède :

[800] « Certes, Tydée donna le jour à un fils bien peu semblable à lui! Tydée était, il est vrai, d'une petite taille ; mais il était un vaillant guerrier ! - Lorsque ton père fut envoyé à Thèbes, par les Grecs, pour porter un message aux nombreux enfants de Cadmus, je ne lui permis pas de combattre, ni de se livrer à sa fougue impétueuse ; je voulus au contraire qu'il assistât paisiblement à leurs festins. Mais Tydée, emporté par sa valeur, provoqua les fils de Cadmus, se battit et remporta sur eux une victoire éclatante, tant mon secours lui fut alors propice ! - Toi aussi, Diomède, je t'assiste, je te protège, et maintenant je t'exhorte à combattre les Troyens. Mais les travaux multipliés de la guerre ont peut-être brisé tes membres, ou la crainte a sans doute glacé ton courage. Non, Diomède, tu n'es point le fils de Tydée issu du belliqueux OEnéus ! »

[814] Le courageux Diomède lui répond en ces termes :

« Déesse, fille de Jupiter qui tient l'égide, je te reconnais et je vais te répondre sans détours. Non, la lassitude et la crainte ne se sont point emparées de mon cœur, et je me rappelle encore les ordres que tu m'as donnés. Tu m'as défendu de lutter avec les dieux ; seulement tu m'as dit que si Vénus paraissait dans la lice, je pourrais la blesser en la frappant de ma lance d'airain. Je me suis donc retiré du combat et j'ai ordonné aux Achéens de se réunir en ces lieux, car j'ai vu le terrible dieu de la guerre à la tête de nos ennemis. »

[825] Minerve, la déesse aux yeux d'azur, prend la parole et dit :

« Fils de Tydée, Diomède, ami cher à mon cœur, garde-toi de craindre le dieu Mars et les autres divinités de l'Olympe : je te soutiens et je te protège. Dirige tes coursiers contre le dieu de la guerre ; frappe-le de près et cesse de trembler devant cet immortel impétueux et farouche, fléau redoutable, toujours inconstant, devant Mars, enfin, qui me promit naguère, ainsi qu'à Junon, de combattre les Troyens et de porter secours aux Argiens. Maintenant il se trouve au milieu de nos ennemis et ne se souvient plus de ses promesses. »

[835] En parlant ainsi, elle saisit Sthénélus, le fait descendre du char ; et Sthénélus saute rapidement à terre. Minerve, brûlant de combattre, se place auprès du noble Diomède : l'essieu de frêne gémit avec violence sous le poids de leurs corps, car le char porte une divinité terrible et un vaillant guerrier. Pallas s'empare du fouet, des rênes, et dirige ses fougueux coursiers contre Mars, qui vient de renverser le plus brave des Étoliens, Périphas, d'une taille gigantesque, et fils illustre d'Ochésius. Mars, souillé de sang, arrachait la vie à ce guerrier tandis que Minerve posait sur sa tête le casque de Pluton, afin de n'être point aperçue du dieu de la guerre.

[846] Dès que Mars, le fléau des hommes, voit le noble Diomède, il laisse Périphas à la place où ce héros vient de périr, et marche à la rencontre du vaillant fils de Tydée. Quand ils sont près l'un de l'autre, Mars, impatient d'immoler son ennemi, étend avec rapidité sa lance d'airain au-dessus du joug et des rênes ; mais Minerve détourne le coup en saisissant l'arme et en l'écartant du char. Diomède à la voix sonore se précipite à son tour sur le dieu de la guerre et lui lance son javelot d'airain : Minerve dirige le trait dans les flancs tout près de la ceinture ; le héros, après avoir déchiré la peau délicate et belle du dieu de la guerre, retire son javelot de la plaie sanglante. Alors le redoutable Mars pousse des cris semblables aux bruyantes clameurs de neuf et même de dix mille combattants qui se rencontreraient dans une mêlée furieuse. Les Troyens et les Grecs sont saisis d'épouvanté, tant est forte et puissante la voix de l'insatiable Mars.

[864] De même qu'apparaît à nos yeux une noire vapeur échappée du sein des nuages au souffle désastreux des vents embrasés du midi : de même apparaît aux yeux du fils de Tydée le farouche Mars s'élevant à travers les nues jusqu'aux vastes régions célestes. Bientôt le dieu de la guerre atteint l'Olympe, séjour des immortels. Il s'assied, triste, affligé, près du fils de Saturne ; il lui montre le sang divin qui coule de sa blessure, et, dans sa douleur profonde, il laisse échapper ces paroles :

[872] « Jupiter, n'es-tu pas indigné de voir de semblables forfaits ? Certes, les dieux ont toujours souffert de cruelles douleurs en voulant favoriser les faibles humains ! Nous sommes tous irrités contre toi, Jupiter, qui as mis au monde cette fille insensée et funeste qui médite sans cesse les plus affreux desseins. Les dieux de l'Olympe t'obéissent et sont soumis à tes ordres ; cependant tu n'emploies ni paroles ni châtiment pour retenir Minerve dans de justes limites : bien plus, excitée par toi, père de cette odieuse furie, elle pousse le fier Diomède à s'attaquer aux immortels eux-mêmes ! Ce héros a déjà blessé Vénus à la main, et, semblable à une divinité, il s'est précipité sur moi avec fureur. Si mes pieds rapides ne m'eussent point sauvé, j'aurais souffert longtemps au milieu de hideux monceaux de cadavres ; ou bien je serais éternellement resté, privé de force, accablé sous les coups de l'airain tranchant ! »

[888] Jupiter, le dieu qui rassemble les nuages, lui lance des regards courroucés et lui répond aussitôt :

« Divinité inconstante, ne viens pas ici te plaindre ; car de tous les habitants de l'Olympe, c'est toi que je hais le plus ! Tu n'aimes que la discorde, la guerre et ses fureurs ! Tu as bien le caractère inflexible et indomptable de ta mère, Junon, que j'ai peine à réprimer moi-même par mes paroles ! Les maux que tu endures aujourd'hui sont le fruit de ses conseils. Mais je ne veux pas que tu souffres de plus longues douleurs, puisque tu es de ma race et que je suis ton père. Ah! si tu devais le jour à un autre dieu, tu serais ensevelie depuis longtemps dans des abîmes plus profonds encore que ceux où j'ai précipité les Titans ! »

[899] Il dit, et commande à Péon de guérir le dieu de la guerre. Péon applique sur la blessure des remèdes qui dissipent les douleurs et soudain il guérit Mars, qui n'est pas un faible mortel.

[902] De même que le suc du figuier, en troublant la blanche liqueur du lait, l'épaissit sous la main qui l'agite : de même les remèdes de Péon épaississent le sang de la blessure de Mars et guérissent aussitôt le dieu de la guerre. La divine Hébé baigne le corps du fils de Junon ; elle le couvre de vêtements magnifiques, et bientôt il s'assied plein de majesté auprès de Jupiter son père.

[907] Junon, reine d'Argos, et Minerve, protectrice d'Alalcomène, retournent dans le palais du grand Jupiter après avoir arrêté le carnage envoyé par Mars le fléau des hommes.

Homère, Iliade, Chant 1 (traduction française)

Homère

ILIADE

LIVRE VI

Pour d'autres traductions françaises

LIVRE I

chant 5

chant 7

Livre VI

ENTRETIENS D’HECTOR ET D’ANDROMAQUE.

es Troyens et les Grecs restent seuls livrés à leur propre fureur. Le combat s'étend de toutes parts dans la plaine, et les guerriers se lancent des javelots d'airain entre les rives du Xanthe et du Simoïs.

Le fils de Télamon, Ajax, rempart des Achéens, rompt le premier les phalanges ennemies ; il fait briller aux yeux de ses compagnons un rayon d'espoir en immolant un héros illustre parmi les Thraces, le noble et vaillant Acamas, fils d'Eyssore ; il perce le cimier du casque ombragé d'une épaisse crinière, et plonge sa lance dans le front d'Acamas : la pointe d'airain s'enfonce dans le crâne du fils d'Eyssore, et les ténèbres de la mort couvrent ses yeux.

[12] Diomède renverse le descendant de Teuthras, Axyle qui possédait de grands biens dans la superbe Arisbée et était aimé de tous les hommes : Axyle accueillait sans distinction les étrangers dans sa demeure, située près de la route ; mais en ce moment aucun de ses hôtes ne put l'arracher au trépas en s'exposant pour lui ! Diomède lui arrache la vie, ainsi qu'au serviteur Calésius, qui conduisait le char d'Axyle, et les corps des deux Troyens tombent dans la poussière.

[20] Euryale tue Drésus et Ophelte ; puis il marche à la rencontre d'Ésèpe et de Pédase, que la nymphe Abarbarée conçut jadis de l'irréprochable Bucolion, fils aîné de Laomédon, et que sa mère enfanta secrètement. - Bucolion, en faisant paître ses troupeaux sur la montagne, s'unit d'amour à la jeune Naïade et lui fit partager sa couche. Abarbarée devint enceinte et mit au jour ces deux jumeaux. - Euryale, fils de Mécistée, enlève les forces, la vie à Ésèpe et à Pédase, et il les dépouille de leurs armes.

[29] Le belliqueux Polypétès immole Astyale ; Ulysse frappe de sa :| lance d'airain Pidytès de Percote ; Teucer tue le divin Arétaon. Ablère est frappé par le javelot brillant d'Antiloque, fils de Nestor. Agamemnon, roi des hommes, arrache la vie à Élatus, qui, sur les rivages du limpide Satnioïs, habitait la haute Pédase. Phylacus, en fuyant, périt sous les coups du héros Léite, et Eurypyle ravit le jour à Mélanthius.

[37] Adraste est pris vivant par Ménélas à la voix sonore : ses coursiers effrayés, en courant à travers les campagnes, furent arrêtés par les branches d'un tamaris ; ils brisèrent le timon du char et s'élancèrent vers la ville, où les autres coursiers fuyaient épouvantés. Adraste tombe près des roues de son char, le front dans la poussière ; et Ménélas, armé de sa lance, se tient debout devant lui. Alors Adraste embrasse les genoux du héros et l'implore en ces termes :

[46] « Fils d'Atrée, laisse-moi la vie, et je te donnerai une forte rançon. Mon père possède dans son palais de nombreux trésors, de l'airain, de l’or, du fer difficile à travailler ; et il te comblera de dons immenses si jamais il apprend que je respire encore sur les navires des Achéens ! »

[51] Ces mots touchent le cœur de Ménélas ; il va remettre Adraste entre les mains de ses compagnons pour qu'ils le conduisent dans les vaisseaux achéens, lorsque Agamemnon s'avance en criant:

[55] « Homme faible, ô Ménélas ! pourquoi prends-tu tant de soins de nos ennemis ? Les Troyens t'ont si bien traité dans ta demeure ! Que nul d'entre eux n'échappe donc à la mort, pas même l'enfant porté dans le sein de sa mère ! Qu'ils périssent tous sans pitié dans les plaines d'Ilion, et qu'ils soient anéantis pour jamais ! »

[61] Par ces justes reproches, Agamemnon change les sentiments de son frère, qui repousse aussitôt le Troyen suppliant. Alors le pasteur des peuples plonge su lance dans le flanc du malheureux Adraste, qui tombe renversé dans la poussière. Atride appuie son pied sur la poitrine de son ennemi, et arrache l'arme du corps du Troyen. Nestor, s'adressant aux Grecs, leur crie d'une voix forte :

[66] « Ô mes amis, vaillants Danaëns, serviteurs du dieu Mars, qu'aucun de vous, par avidité, ne reste en arrière pour emporter dans nos vaisseaux de riches dépouilles ! Exterminez maintenant tous nos ennemis, et après le combat vous aurez tout le temps de dépouiller dans la plaine les corps, des guerriers que vous aurez immolés! »

[72] Ces paroles excitent encore l'ardeur et le courage des Grecs. Alors les Troyens, cédant à leur lâcheté, auraient été forcés par les Achéens de rentrer dans Ilion, si l'un des fils de Priam, Hélénus, le plus habile des augures, ne se fût approché d'Hector et d'Énée, et ne leur eût dit :

« Les exploits des Troyens et Lyciens reposent sur vous deux, qui l'emportez sur tous, et par votre valeur et par votre sagesse. Restez donc ici pour ranimer le courage de vos guerriers et pour les retenir devant les portes de Troie, afin qu'ils ne don­nent pas à nos ennemis la joie de les voir se jeter en fuyant dans les bras de leurs épouses! Quand nous aurons excité l'ardeur de nos phalanges, nous lutterons de pied ferme avec les Danaens, quoique nous soyons épuisés de fatigue : mais la nécessité le commande. Toi, cher Hector, pars pour la ville d'Ilion ; va dire à notre mère qu'elle rassemble les femmes les plus vénérables de Troie, dans le temple de Minerve, au sommet de la citadelle. Ordonne-lui d'ouvrir les portes de la divine demeure, de prendre dans son palais le voile le plus grand, le plus riche, celui qu'elle préfère à tous les autres, et de le déposer sur les genoux de Pallas à la belle chevelure. Dis-lui de promettre à la déesse d'immoler sur ses autels douze génisses d'un an qui n'ont point encore porté le joug, si Minerve veut prendre pitié de notre ville, de nos femmes, de nos jeunes enfants, et repousser loin de nos murs le fils de Tydée, ce guerrier farouche, le plus redoutable des Achéens, ce héros qui porte en tous lieux le désordre et la guerre ! Non, jamais Achille, roi des hommes, et issu d'une déesse, ne nous inspira tant d'effroi. Diomède est encore plus furieux que le fils de Pelée, et nul homme ne peut l'égaler en valeur. »

[101] Il dit, Hector, revêtu de ses armes, obéit aux ordres de son frère ; il saute de son char, et, brandissant ses longs javelots, il parcourt tous les rangs, excite le courage de ses guerriers, et rallume un terrible combat. Les Troyens se retournent aussitôt et font face aux Achéens, qui reculent et cessent le carnage : ils croient qu'un dieu est descendu de la voûte étoilée des cieux pour porter secours aux Troyens, tant ces guerriers se sont retournés avec audace. Le vaillant Hector s'écrie alors d'une voix retentissante :

[111] « Fiers Troyens, et vous, nos alliés, venus des terres lointaines, agissez en héros et souvenez-vous de votre mâle valeur ! Je vais rentrer dans Ilion peur ordonner aux vieillards et aux femmes d'implorer les dieux et de leur promettre des hécatombes sacrées. »

[116] Après avoir prononcé ces paroles, Hector au casque étincelant s'éloigne : la peau noirâtre qui borde son bouclier arrondi lui frappe à la fois et le col et le talon.

Cependant le fils d'Hippoloque, Glaucus, et le vaillant fils de Tydée, brûlant de combattre, s'avancent au milieu des deux armées ; lorsqu'ils sont près l'un de l'autre, Diomède prend la parole et dit au Troyen :

[123] « Brave guerrier, qui es-tu parmi les mortels ? Jusqu'à présent je ne t'ai point vu dans les combats qui honorent les hommes. Cependant tu surpasses tous les autres par ton courage, puisque tu viens affronter les coups de ma redoutable lance ! Ah! qu'ils sont à plaindre, les pères des guerriers qui s'exposent à ma fureur ! Si tu es un immortel descendu des cieux, je ne lutterai point avec toi ; car je ne livre jamais de combats aux dieux de l'Olympe. - Le vaillant Lycurgue, fils de Dryas, pour avoir attaqué les divinités célestes, ne vécut pas de longues années : il poursuivit jadis sur le mont sacré de Nysa les nourrices du furieux Bacchus ; il les atteignit et leur donna des coups d'aiguillon ; alors elles jetèrent toutes à la fois leur thyrse à terre. Bacchus, effrayé, se précipita au fond des ondes, et Thétis le reçut tout tremblant dans son sein, tant les menaces de ce furieux mortel l'avaient rempli d'une terreur profonde ! Les dieux dont les jours sont exempts de soucis et de peines s'irritèrent contre Lycurgue. Jupiter le, priva de la vue, et il ne vécut pas long-temps ; car il était devenu odieux à tous les immortels. - Non, je ne combattrai point les fortunés habitants de l'Olympe. Mais si tu es un des humains qui se nourrissent des doux fruits de la terre, approche donc, et bientôt tu toucheras aux portes du trépas ! »

L'illustre fils d'Hippoloque lui répond aussitôt :

[145] « Magnanime Diomède, pourquoi me demandes-tu quelle est mon origine ? La naissance des hommes est comme celle des feuilles. Le vent répand les feuilles sur la terre ; mais la forêt féconde en produit de nouvelles, et la saison du printemps revient chaque année : ainsi naissent et s'éteignent les races humaines. Cependant si tu veux savoir mon origine et celle de mes pères que tant de mortels connaissent, écoute-moi donc. - A l'extrémité du pays d'Argos fertile en coursiers est la ville d'Éphyre : c'est là que vivait le fils d'Éole, Sisyphe, le plus fécond en stratagèmes de tous les humains, Sisyphe qui enfanta Glaucus, le père de l'irréprochable Bellérophon. Les dieux accordèrent à Bellérophon la vaillance et la beauté, tant enviées des hommes ; mais Prétus trama contre lui de sinistres desseins et le chassa d'Argos, parce qu'il était le plus puissant de tous, et que Jupiter avait soumis les Argiens à son pouvoir. Sa femme, la noble Antée, éprise d'un violent amour pour Bellérophon, voulut s'unir secrètement à ce héros ; mais n'ayant pu fléchir son cœur, elle employa l'imposture et dit à son époux :

[164] « Meurs, Prétus, ou fait mourir Bellérophon, qui a voulu, malgré moi partager ma couche! »

« A ces mots, le roi fut saisi dune grande colère ; mais il immola point le fils de Glaucus, car il craignit de commettre son beau-père pour que Bellérophon perdît la vie. Le fils de Glaucus partit sous la protection des dieux. Arrivé dans la Lycie, sur les rivages du Xanthe, il fut accueilli avec honneur par le roi, qui lui donna l'hospitalité, et qui, durant neuf jours, lui sacrifia neuf taureaux. Mais quand la divine Aurore eut ramené le dixième, jour, le roi de la Lycie interrogea son hôte et lui demanda les tablettes que lui avait données Prétus ; puis il lui ordonna d'immoler l'invincible Chimère, qui est issue des dieux et non des mortels : elle avait la tête d'un lion, la queue d'un dragon, le corps d'une chèvre sauvage, et elle vomissait avec bruit des flammes dévorantes. Bellérophon, obéissant aux signes envoyés par la déesse, extermina cet épouvantable monstre ; puis il attaqua les courageux Solimes (depuis il avoua que jamais il n'avait soutenu un si furieux combat) ; ensuite il marcha contre les Amazones au mâle courage, et remporta sur elles une éclatante victoire.

[187] A son retour le roi lui tendit de nouveaux pièges en choisissant les plus braves d'entre les Lyciens et en les plaçant en embuscade ; mais aucun d'eux ne rentra dans ses foyers : l'irréprochable Bellérophon les tua tous. Le roi, reconnaissant alors que ce héros était un descendant des dieux, le retint en Lycie, lui accorda la main de sa fille, lui fit partager les honneurs de la royauté ; et les Lyciens lui donnèrent des champs superbes, riches en arbres et en moissons. La noble fille du roi de Lycie enfanta de l'illustre Bellérophon, Isandre, Hippoloque et Laodamie. Le prévoyant Jupiter s'unit à Laodamie, qui donna le jour au divin Sarpédon. Mais lorsque Bellérophon se fut attiré la colère des dieux, il erra solitaire dans les champs d'Aléion, fuyant les traces des hommes et le cœur dévoré de chagrins. Mars, insatiable de carnage, fit périr Isandre tandis qu'il combattait les vaillants Solimes ; et Diane, qui tient les rênes d'or, se courrouça contre Laodamie et la perça de ses douces flèches. - Hippoloque fut mon père, et je m'honore d'être son fils ; il me fit partir pour Troie en m'ordonnant d'être toujours le plus brave ; il me dit de me signaler parmi les plus vaillants guerriers, et de ne point déshonorer la race de mes pères qui furent illustres dans Éphyre et dans la vaste Lycie. Telle est mon origine, tel est le sang dont je me glorifie d'être issu. »

Il dit, et Diomède rempli de joie enfonce sa lance dans la terre ; puis il adresse ces douces paroles à Glaucus, pasteur des peuples :

[215] « Glaucus, tes aïeux et les miens furent unis par les saints nœuds de l'hospitalité. - Le divin OEnéus reçut autrefois dans sa demeure l'irréprochable Bellérophon ; il le retint chez lui pendant vingt jours, et ils s'offrirent mutuellement les dons précieux de l'amitié. OEnéus lui donna un magnifique baudrier éclatant de pourpre, et Bellérophon lui fit présent d'une double coupe en or que j'ai laissée dans mon palais en venant dans ces campagnes. Je ne me ressouviens plus de mon père Tydée ; car j'étais bien jeune lorsqu'il partit pour l'expédition de Thèbes qui fut fatale à tous les Achéens. - Maintenant, Glaucus, je suis pour toi dans Argos un hôte chéri, comme tu le seras pour moi dans la Lycie, si jamais je dirige mes pas vers ces belles contrées. Évitons que nos lances se rencontrent dans la mêlée : assez d'autres Troyens ou de leurs vaillants alliés mordront la poussière sous mes coups, soit qu'un dieu les conduise devant moi, soit que je les atteigne dans ma course. Toi, Glaucus, tu trouveras parmi les Achéens assez de guerriers que tu pourras vaincre. Mais, maintenant, échangeons nos armes pour que tous apprennent combien nous honorons cette antique hospitalité qui jadis unissait nos pères.»

[232] A ces mots ils sautent de leurs chars, se prennent mutuellement les mains, et se jurent une foi constante. Glaucus, sans doute privé de raison par le fils de Saturne, échange son armure contre celle de Diomède et donne à ce héros des armes d'or du prix d'une hécatombe pour des armes d'airain qui ne valaient que neuf taureaux.

[237] Quand Hector est arrivé aux portes de Scée, près du hêtre qui les ombrage, les femmes et les filles des Troyens l'entourent aussitôt et l'interrogent sur le sort de leurs fils, de leurs frères, de leurs amis, de leurs époux. Hector leur ordonne à toutes d'aller implorer les dieux ; car plusieurs d'entre elles étaient menacées des plus grands malheurs.

[242] Le héros se rend dans la superbe demeure de Priam entourée de portiques riches, superbes et polis : là se trouvent cinquante appartements rapprochés entre eux et dont les murailles sont revêtues d'un marbre éclatant ; là reposent les fils de Priam auprès de leurs épouses légitimes. En face de ces cinquante chambres et dans l'intérieur de la cour sont douze autres appartements ( mais destinés aux filles) contigus entre eux, situés sous le même toit et revêtus de marbre brillant ; là reposent les gendres de Priam auprès de leurs pudiques épouses. C'est en ces lieux qu'Hector aperçoit sa tendre mère, qui se rendait à l'appartement de Laodice, la plus belle de ses filles. Soudain elle prend le héros par la main et lui parle en ces termes :

[254] « Mon fils, pourquoi quittes-tu les terribles combats et viens-tu dans ce palais ? Est-ce que les exécrables fils des Achéens se pressent autour delà ville ? Obéis-tu aux désirs de ton cœur et viens tu ici pour élever, du haut de la citadelle, tes mains vers Jupiter ? Attends donc que je t'apporte du vin plus doux que le miel, pour que tu fasses des libations à tous les dieux, et que tu ranimes ton courage ; car le vin donne une vigueur nouvelle à l'homme épuisé de fatigues qui, comme toi, mon fils, a combattu pour ses frères et pour ses compagnons. »

Hector au casque étincelant lui répond aussitôt:

[264] « Ô ma vénérable mère ! ne m'apporte pas de ce vin qui réjouit le cœur des mortels, de peur que tu ne m'affaiblisses et que je ne perde ma force et mon courage. Je crains d'offrir des liba­tions au roi de l'Olympe avec des mains impures : l'homme souillé de poussière et de sang ne doit point implorer le fils de Saturne, Jupiter, qui rassemble au loin les nuées ténébreuses. Toi, ma mère, après avoir réuni les femmes les plus vénérables d'Ilion, rends-toi avec les victimes dans le temple de la triomphante Minerve ; dépose sur les genoux de la déesse à la belle chevelure le voile le plus grand, le plus beau, celui que tu préfères à tous les autres ; promets à Pallas d'immoler dans son temple onze génisses d'un an qui n'ont point encore porté le joug, si Minerve veut prendre pitié de notre ville, de nos femmes, de nos jeunes enfants, et repousser loin de nos murs le fils de Tydée, ce guerrier farouche, le plus redoutable des Achéens, et qui porte en tous lieux le désordre et la guerre. » Rends-toi donc, ô ma mère, au temple de la triomphante Minerve. Moi, je vais joindre Pâris ; je l'appellerai au combat, si toutefois il daigne écouter ma voix. - Ah ! pourquoi la terre ne s'est-elle pas entr'ouverte sous ses pas avant que le roi de l'Olympe ne l'eût nourri pour être la ruine des Troyens, du magnanime Priam et des fils de Priam ! Si je voyais Pâris descendre dans les sombres demeures de Pluton, je crois que mon âme n'éprouverait plus aucune peine, aucune douleur ! »

[286] A ces mots Hécube se rend à son palais et ordonne à ses suivantes de réunir les femmes les plus vénérables d'Ilion ; puis elle entre dans la chambre parfumée où étaient renfermés de magnifiques voiles brodés avec art par des femmes sidoniennes que le beau Pâris amena de Sidon lorsque, traversant le vaste Océan, il enlevait Hélène, fille d'un glorieux père. Hécube prend le voile qu'elle doit déposer sur les genoux de la déesse : ce voile était entre tous le plus grand, le plus beau, le plus riche en couleurs ; il brillait comme une étincelante étoile, et il était placé au-dessous de tous les autres voiles. La reine s'éloigne du palais, suivie de ses vénérables femmes.

[297] Quand elles sont arrivées au temple de Minerve, sur le sommet de la citadelle, la belle Théano, fille de Cissée, et femme du vaillant Anténor, leur ouvre les portes du sanctuaire : les Troyens l'avaient établie prêtresse de Minerve. Alors les femmes poussent des cris de détresse et élèvent leurs mains vers la divine Pallas. Théano prend le voile, le dépose sur les genoux de Minerve à la belle chevelure, et implore en ces termes la fille du puissant Jupiter :

[305] « Vénérable déesse, protectrice des villes, toi la plus auguste des divinités de l'Olympe, brise la lance de Diomède, et fais que ce héros tombe lui-même, le front dans la poussière, devant les portes de Scée ! 0 Minerve, si tu prends pitié d'ilion, des épouses troyennes, et de nos faibles enfants, nous t'immolerons douze génisses d'un an qui n'ont point encore porté le joug ! »

[311] C'est ainsi qu'elle prie ; mais Pallas refuse d'exaucer ses vœux. - Tandis que les Troyennes implorent la fille du grand Jupiter, Hector se rend au palais superbe que Pâris éleva lui-même, aidé par les plus habiles ouvriers des fertiles plaines d'Ilion : ils construisirent au sommet de la citadelle, et non loin des demeures de Priam et d'Hector, une cour spacieuse, des salles pour les hommes et la chambre nuptiale. Hector, chéri de Jupiter, arrive en ces lieux, tenant dans sa main une lance de onze coudées, dont la pointe d'airain, entourée d'un cercle d'or, jetait de toutes parts une vive lumière. Il trouve Pâris dans la chambre nuptiale, s'occupant à préparer ses armes : il polissait son bouclier, sa cuirasse et son arc recourbé, tandis qu'Hélène, assise au milieu de ses femmes, dirigeait leurs travaux. Hector, en apercevant son frère, lui adresse ces reproches amers :

[326] « Certes, il n'est pas convenable que tu nourrisses tant de colère dans ton âme ! Le peuple périt en combattant dans la plaine, autour des remparts, et pourtant c'est à cause de toi que la guerre et ses fureurs environnent Ilion ! Pâris , n'accablerais-tu pas de tes reproches celui que tu verrais s'éloigner des batailles meurtrières ? Eh bien! suis-moi donc, avant que notre ville ne devienne la proie des flammes dévorantes ! »

Pâris lui répond aussitôt :

[333] « Hector, tes reproches sont justes ; je les ai mérités ; aussi je vais te répondre. Écoute-moi donc attentivement. Ce n'est point par haine contre les Troyens que je reste enfermé dans mon palais : c'est pour me livrer à ma douleur. Maintenant, Hélène, mon épouse chérie, vient par ses douces paroles de m'exciter à voler au combat. Je pense que ce parti est le meilleur ; car, dans les batailles des hommes, la victoire est souvent inconstante. Hector, attends donc que je me sois revêtu de mes armes ; ou bien pars, je suivrai tes pas et je ne tarderai point à te joindre. »

Il dit, et Hector ne lui répond pas. Alors Hélène lui adresse ces paroles :

[344] « Hector, frère de l'impudente femme qui vous a causé des maux sans nombre et dont l'aspect glace d'épouvanté, Hector, plût aux dieux que le jour où ma mère m'enfanta une funeste tempête m'eût enlevée d'entre ses bras pour me transporter sur une montagne déserte ou pour me précipiter dans les flots de la mer retentissante ! Alors le vaste abîme m'eût engloutie avant l'accomplissement de tous ces malheurs ! Puisque les dieux nous ont réservé tant d'infortunes, que ne suis-je du moins l'épouse d'un héros plus vaillant, d'un guerrier qui puisse sentir les reproches et les outrages des hommes ! Mais Pâris est et sera toujours un guerrier sans force, sans courage, et bientôt il recueillera le fruit de sa lâche conduite. - Approche, Hector, repose-toi sur ce siège, ô mon frère, toi qui depuis long-temps supportes des fatigues à cause de moi, malheureuse femme, et à cause de l'égarement fatal du frivole Pâris ! Jupiter nous a réservé à tous deux une triste des­tinée, et notre infamie sera éternellement célébrée par les races futures ! »

Hector au casque étincelant prend la parole et dit :

[360] « Hélène, ne m'ordonne pas de m'asseoir : je ne puis t'obéir. Mon seul désir est de défendre les Troyens, qui regrettent en ce moment mon absence. Mais toi, Hélène, ranime le courage de Pâris pour qu'il se hâte et me rejoigne avant que j'aie quitté les remparts d'Ilion. Je rentre dans mon palais pour voir mon épouse chérie, mon jeune enfant et mes serviteurs ; car j'ignore si je pourrai retourner encore une fois près d'eux, ou si les dieux ne me feront pas succomber sous les coups des Achéens. »

[369] Hector s'éloigne après avoir prononcé ces paroles et se rend à son palais ; il n'y trouve point son épouse Andromaque : elle était allée avec son enfant et une de ses suivantes pleurer et gémir au sommet de la tour. Hector s'arrête sur le seuil de la demeure, et, s'adressant aux suivantes de son épouse, il leur dit :

[376] « Femmes, répondez-moi sincèrement ; la belle Andromaque est-elle allée dans le palais d'une de mes sœurs ou chez l'épouse d'un de mes frères ? S'est-elle rendue au temple de Minerve pour implorer, avec les autres Troyennes , la terrible déesse à la belle chevelure ? »

Le fidèle intendante du palais lui répond en ces termes :

[382] « Puisque vous me l'ordonnez, ô mon maître, je vous parlerai sincèrement. Andromaque n'est point dans la demeure d'une de vos sœurs, ni chez l'épouse d'un de vos frères, ni au temple de Minerve où les autres Troyennes apaisent, par leurs prières, la terrible déesse à la belle Chevelure. Andromaque s'est rendue sur la haute tour d'Ilion, dès qu'elle a appris la détresse des Troyens et la victoire remportée par les Grecs. Soudain elle a couru vers nos remparts comme une femme égarée, et elle était suivie par la nourrice qui portait votre jeune enfant.»

[390] Hector, après avoir entendu ces paroles, sort du palais ; il prend le même chemin qu'avait pris Andromaque, et traverse les superbes rues d'Ilion. Bientôt il arrive aux portes de Scée ; car ces portes conduisaient dans la plaine. En ce moment se présente à Hector sa noble épouse Andromaque, fille du magnanime Éétion, qui jadis résidait à Thèbes, dans la contrée d'Hypoplacie, au pied du mont Placion, ombragé de forêts, et qui régnait sur les peuples de la Cilicie : la fille d'Éétion fut unie au vaillant Hector à l'armure d'airain. Quand Andromaque se présente à son époux, une seule femme l'accompagne, portant sur son sein leur jeune fils : cet unique rejeton d'Hector était aussi beau que les astres qui brillent au ciel ; son père le nommait Scamandrius, mais tous les Troyens l'appelaient Astyanax, roi de la ville, parce qu'Hector seul protégeait la cité d'Ilion. En apercevant son fils, le vaillant héros sourit en silence. Andromaque s'approche de son époux en versant des larmes ; elle lui prend la main et lui parle en ces termes :

[407] « Infortuné, ton courage finira par te perdre ! Tu n'as donc pas pitié de ce jeune enfant, ni de moi, malheureuse femme, qui serai bientôt veuve ? Sans doute les Achéens t'arracheront la vie en se précipitant sur toi ! Hector, si je devais te perdre, il vaudrait mieux pour moi que je descendisse dans les profondeurs de la terre ; car, lorsque tu auras cessé de vivre, rien ne pourra me consoler, et il ne me restera plus que la douleur ! J'ai perdu mon père et ma vénérable mère : - le divin Achille tua mon père et ravagea la populeuse ville des Ciliciens, Thèbes aux portes élevées ; Achille, retenu par une pieuse crainte, n'osa point dépouiller mon père de son armure ; il brûla son corps avec ses belles armes, et il lui éleva une tombe qu'entourèrent d'ormeaux les nymphes des montagnes, filles du redoutable Jupiter. J'avais aussi sept frères ; mais ils descendirent le même jour dans les sombres demeures : ils furent tous exterminés par l'impétueux Achille tandis qu'ils faisaient paître dans les campagnes leurs bœufs à la marche pénible et leurs blanches brebis.

[425] Ma mère, qui régnait au pied du mont Placion ombragé de forêts, fut conduite par Achille sur ce rivage avec toutes ses richesses ; et le héros ne lui rendit la liberté qu'après avoir reçu d'elle une forte rançon. Mais lorsqu'elle fut rentrée dans le palais de son époux, elle périt, frappée par les flèches de Diane. - Hector, tu es tout pour moi, père et frères puisque tu es mon jeune époux ! Prends donc pitié de moi, et reste au sommet de cette tour, si tu ne veux point rendre ton épouse veuve et ton enfant orphelin ! Place tes soldats sur la colline des Figuiers : c'est là que la ville est accessible à l'ennemi et que nos remparts peuvent être aisément franchis. Les plus braves des Achéens, les deux Ajax, l'illustre Idoménée, les Atrides et le vaillant fils de Tydée, ont déjà tenté trois fois d'escalader ces murs, soit par les conseils de quelques devins, soit qu'ils y aient été poussés par leur propre courage.»

Hector lui répond aussitôt :

[441] « Andromaque, je partage toutes tes craintes ; mais j'honore trop les défenseurs d'Ilion et les Troyennes au long voile pour abandonner, comme un lâche, les combats meurtriers. Mon courage me défend de fuir devant nos ennemis. J'ai appris à être brave, à combattre aux premiers rangs des Troyens et à soutenir vaillamment la gloire de mon père et la mienne. - Je le sens au fond de mon âme, un jour viendra où périront à la fois et la ville sacrée de Troie, et Priam et le peuple courageux du vaillant Priam ! Mais ni les malheurs réservés aux Troyens et à Hécube elle-même, ni la mort du roi et de mes frères, qui, braves et nombreux, tomberont dans la poussière, domptés par des bras ennemis, ne m'affligent autant que cette affreuse pensée, qu'un jour un Grec t'entraînera tout en pleurs dans sa patrie après t'avoir ravi la liberté ; que dans Argos tu tisseras la toile sous les ordres d'une femme étrangère, et que, contrainte par la dure nécessité, tu porteras malgré toi l'eau des fontaines de Messéide ou d'Hypérée! Alors, en voyant couler tes larmes, on dira : — Voici l'épouse d'Hector, de ce vaillant héros qui l'emportait sur tous les Troyens lorsqu'ils combattaient autour des murailles d'Ilion ! - C'est ainsi qu'on parlera. Ces mots réveilleront ta douleur et te feront regretter de n'avoir plus ton époux près de toi pour briser les liens de la servitude ! Mais que des monceaux de terre couvrent mon corps inanimé avant que j'entende les cris et les gémissements de mon épouse réduite à l'esclavage !»

[466] L'illustre Hector, après avoir prononcé ces paroles, tend ses bras vers son fils ; mais à la vue de son père, l'enfant, effrayé par le vif éclat de l'airain et par la crinière qui flottait d'une manière menaçante sur le sommet du casque, se jette en criant sur le sein de sa nourrice. Le père et la mère se mettent à sourire. Aussitôt Hector ôte le casque brillant qui couvrait sa tête et le dépose à ses pieds ; puis il embrasse son fils chéri, le balance dans ses bras, et il implore en ces termes Jupiter et les autres dieux :

[474] « Jupiter, et vous tous, dieux immortels, faites que mon enfant soit, ainsi que moi, illustre parmi les Troyens ! Rendez-le fort et courageux pour qu'il règne et commande dans Ilion, afin qu'un jour chacun s'écrie en le voyant revenir du combat : - Il est encore plus brave que son père ! — Faites qu'il paraisse chargé des dépouilles sanglantes de l'ennemi qu'il aura tué, pour que le cœur de sa mère en tressaille de joie! »

[482] Il dit, et remet son enfant dans les bras de son épouse chérie, qui le presse contre son sein avec un sourire mêlé de larmes. Le héros, vivement ému, la caresse de la main et lui adresse ces paroles :

[486] «Infortunée, ne t'abandonne point à l'excès de ta douleur! Nul ne pourra me faire descendre dans la tombe avant l'heure fatale : les mortels, qu'ils soient illustres ou obscurs, ne peu­vent échapper à la destinée dès que leurs yeux se sont ouverts à la lumière. Andromaque, rentre dans ta demeure, reprends tes travaux accoutumés, la toile et le fuseau, et ordonne à tes femmes de se mettre à l'ouvrage. Les soins de la guerre doivent nous occuper seuls, nous autres hommes, et moi plus encore que tous les guerriers qui sont nés dans Ilion. »

[494] Hector reprend son casque ombragé d'une épaisse crinière. Andromaque, son épouse chérie, s'achemine vers sa demeure, et souvent elle retourne la tête en versant d'abondantes larmes. Quand elle est entrée dans le palais du noble Hector, l'exterminateur des phalanges ennemies, elle y trouve ses suivantes et réveille dans leur cœur la tristesse et le deuil. Hector, vivant encore, est pleuré dans son palais ; car on n'espère plus qu'il reviendra du combat ni qu'il pourra échapper aux coups des vaillants Achéens.

[503] Cependant Pâris ne reste point dans sa demeure. Lorsqu'il s'est revêtu de son armure éclatante il traverse rapidement la ville. - Tel qu'un coursier superbe, après avoir été retenu long­temps à la crèche, rompt ses liens, frappe du pied la terre et court dans les campagnes pour se baigner dans le courant d'un beau fleuve ; fier dans ses allures, la tête levée, les épaules ombragées de ses crins ondoyants, plein de confiance en sa force, eu sa beauté, il vole aux pâturages qui lui sont chers et où paissent de jeunes cavales : tel le fils de Priam, semblable à l'astre du jour, et couvert d'une armure brillante, descend rapidement des hauteurs de Pergame, et s'avance dans la plaine en poussant des cris d'allégresse. Bientôt il rencontre son frère Hector prêt à quitter l'endroit où il s'était entretenu avec Andromaque. Pâris prend aussitôt la parole et dit :

« Mon frère chéri, je t'ai retenu trop longtemps en ces lieux »

Hector lui répond en ces termes :

[521] « Aucun guerrier, s'il est juste, ne pourra blâmer ta valeur, car tu es plein de courage ; mais parfois tu t'abandonnes volontairement à la mollesse, et tu ne veux point combattre. Je ressens toujours au fond de mon cœur de vives douleurs lorsque j'entends les reproches que t'adressent les Troyens, qui souffrent tant de maux à cause de toi ! Allons, Pâris, volons au combat. J'espère que tout sera réparé le jour où, après avoir repoussé loin des plaines d'Ilion les Achéens aux belles cnémides, Jupiter nous permettra d'offrir dans nos demeures la coupe de la liberté aux éternels habitants de l'Olympe. »

Homère, Iliade, Chant 1 (traduction française)

Homère

ILIADE

LIVRE V

Pour d'autres traductions françaises

LIVRE I

chant 4

chant 6

Livre V

EXPLOITS DE DIOMÈDE.

inerve-Pallas donne à Diomède, fils de Tydée, une nouvelle force et un nouveau courage, pour que ce héros se rende illustre entre tous les Argiens, et obtienne une gloire insigne parmi les hommes. — Le casque et le bouclier de Diomède brillent d'une flamme incessante comme l'astre de Sirius pendant une nuit d'automne lorsqu'il se lève éclatant de lumière après s'être baigné dans les eaux de l'océan : ainsi le feu jaillit de la tête et des épaules de Diomède. Aussitôt la déesse le précipite au milieu de la plus ardente mêlée où s'agite la foule des braves combattants.

Parmi les Troyens se trouvait un homme comblé de richesses et exempt de tous reproches : il était prêtre de Vulcain et s’appelait Darès. Ses deux fils, Idéus et Phégée, étaient habiles et vaillants dans les luttes meurtrières. — Ces deux guerriers se séparent de leurs compagnons et marchent à la rencontre de Diomède ; ils sont sur leur char et le fils de Tydée combat à pied. A peine se sont-ils approchés de leur ennemi que Phégée lance le premier sa longue javeline : la pointe du dard vole sur l'épaule gauche de Diomède sans blesser le héros. Alors le fils de Tydée envoie avec force son javelot contre Phégée : un trait inutile ne s'est point échappé de ses mains, car il a percé son ennemi au milieu de la poitrine et l'a fait rouler dans la poussière. Aussitôt Idéus s'enfuit ; il abandonne son superbe char et n'ose rester pour défendre le corps inanimé de son malheureux frère. Idéus n'aurait point évité la sombre destinée si Vulcain n'eût secouru ce héros. Le dieu le sauva en l'enveloppant dans les ténèbres afin que le vieux Darès ne fût pas entièrement accablé par la douleur. Le fils du magnanime Tydée s'empare de leurs coursiers rapides et les remet à ses compagnons pour les conduire vers les creux navires. Dès que les courageux Troyens ont vu les fils de Darès, l'un prenant la fuite, l'autre étendu sans vie près de sou char, leur âme est saisie d'effroi. — Minerve aux yeux d'azur prend alors par la main le cruel dieu de la guerre et lui adresse ces paroles :

« Mars, Mars, fléau des hommes, dieu souillé de sang, destructeur des remparts, ne laisserons-nous point combattre seul les Achéens et les Troyens, afin que Jupiter décide lequel de ces deux peuples il veut combler de gloire, tandis que nous immortels, nous nous retirerons pour éviter le courroux du fils de Saturne ? »

A ces mots elle entraîne loin des batailles le cruel dieu de la guerre, et elle le fait asseoir sur les verdoyants rivages du Scamandre. — Cependant les fils de Danaüs repoussent les Troyens et chacun des chefs immole un ennemi. D'abord le roi des hommes, le puissant Agamemnon, attaque sur son char le puissant Odius, chef des Halizons, et le renverse au moment où il se retournait pour fuir : le dard l'atteint entre les deux épaules et lui traverse sa poitrine. Odius tombe avec fracas, et dans sa chute ses armes retentissent au loin.

Idoménée égorge le fils de Borus le Méonien, Phestus, venu de la fertile Tarné ; ce guerrier en montant sur son char est frappé par la longue lance d'Idoménée qui le blesse à l'épaule droite. Le fils de Borus tombe à terre, et un nuage sombre obscurcit ses yeux. Aussitôt les soldats s'empressent de dépouiller le Méonien Phestus.

Ménélas, fils d'Atrée, frappe de sa lance aiguë le vaillant chasseur Scamandrius, fils de Strophius : Diane elle-même apprit à Scamandrius à percer de ses flèches les animaux sauvages que nourrissent les forêts des montagnes. Cette fois, ni Diane qui se plaît à lancer des traits, ni la grande habileté qui fit autrefois la gloire de ce héros, ne lui furent d'aucun secours. Ménélas, illustre par ses exploits, tue Scamandrius, qui fuyait devant lui : la lance s'enfonce dans le dos, entre les deux épaules, et ressort par la poitrine. Le fils de Strophius tombe la face contre terre, et ses armes retentissent au loin.

Mérion immole Phériclus, fils de l'artisan Harmonides, Phériclus chéri de Minerve et dont les mains savaient exécuter de merveilleux travaux : il construisit pour Pâris ces navires, sources de maux sans nombre, et qui devinrent funestes aux Troyens autant qu'à lui-même, car il n'entendait pas les oracles des dieux. Mérion le poursuit, l'atteint et lui plonge sa lance dans la hanche droite : la pointe s'enfonce dans les entrailles, et ressort au-dessus de l'os. Phériclus, en gémissant, tombe sur ses genoux, et la mort sombre l'enveloppe aussitôt.

Mégès tue le fils d'Anténor, Pédée, que la divine Thiano, pour plaire à son époux, éleva comme un de ses propres enfants, quoi qu'il fût né d'une union illégitime. Mégès, fils illustre de Phylée, s'approche de Pédée et le frappe derrière la tête : la lance aiguë, en passant dans la bouche, déchire la langue du héros ; le Troyen tombe dans la poussière et il serre entre ses dents l'airain glacé.

Eurypyle renverse le fils du vaillant Dolopion, Hypsénore, prêtre du Scamandre, et que les peuples honoraient comme un dieu. Le noble fils d'Evémon, Eurypyle, s'élance, le glaive à la main, sur ce guerrier, qui fuit devant lui, l'arrête au milieu de sa course, le frappe à l'épaule et lui coupe un bras plein de vigueur, qui tombe ensanglanté dans la plaine : la sombre mort et le destin cruel ferment les yeux du héros troyen.

Tels sont les exploits des combattants dans ces terribles mêlées. Quant au fils de Tydée, vous n'auriez pu savoir alors à quel parti il appartenait ; s'il combattait avec les Grecs ou avec les Troyens. Il s'élançait à travers le champ de bataille comme un fleuve débordé, qui, devenu torrent furieux, renverse dans sa course rapide tout ce qui lui forme obstacle, comme un fleuve que rien ne peut contenir, ni les digues les plus fortes, ni les enclos, ni les remparts des vertes campagnes, lorsque, grossi par les pluies de Jupiter, il se précipite tout à coup dans les prairies et détruit les travaux des jeunes laboureurs : ainsi sous les coups de Diomède s'ébranlent les épaisses phalanges des Troyens, qui ne peuvent, malgré leur nombre, arrêter le héros.

Cependant le fils illustre de Lycaon, Pandarus, aperçoit Diomède qui s'élance à travers les plaines et renverse devant lui les phalanges ennemies ; soudain il tend son arc, dirige une flèche contre le fils de Tydée, et l'atteint près de l'épaule droite dans la cavité de la cuirasse : le trait cruel vole, pénètre dans les chairs, et toute l'armure du héros est souillée de sang. Alors le fils de Lycaon s'écrie d'une voix forte :

« Magnanimes Troyens, habiles à lancer les coursiers, avancez donc ! Le plus vaillant des Achéens est blessé, et je ne pense pas qu'il résistera long-temps à ma terrible flèche, s'il est vrai qu'un dieu, fils de Jupiter, dirigea mes pas quand je quittai la riante Lycie ! »

C'est ainsi que d'un ton triomphant parle Pandarus. Mais le trait rapide n'a point tué Diomède. Le héros s'éloigne aussitôt, s'arrête près de ses coursiers, et dit à Sthénélus, fils de Capanée :

« Cher Sthénélus, descends promptement de ton char et arrache de mon épaule cette flèche cruelle. »

Il dit. Sthénélus saute de son char, s'approche de Diomède et arrache de l'épaule du héros la flèche aiguë : à l'instant un sang noir jaillit à travers les mailles de la souple cuirasse. Diomède à la voix sonore adresse aussitôt des vœux à Minerve :

« Écoute-moi, fille indomptable du dieu qui tient l'égide. Si jamais, bienveillante pour mon père et pour moi, tu nous assistas dans les combats meurtriers, daigne cette fois encore me prêter ton secours, ô Minerve ! Accorde-moi la faveur d'immoler ce guerrier troyen ; fais qu'il vienne à la portée de ma lance, lui qui m'a frappé le premier, et qui, dans son orgueil, prétend que je ne reverrai plus les splendides rayons du soleil ! »

Minerve exauce les prières de Diomède ; elle ranime les membres du héros, rend ses pieds et ses mains plus souples et plus agiles ; puis, s'approchant de lui, elle prononce ces rapides paroles :

« Diomède, marche avec confiance, attaque les Troyens ; car j'ai déposé dans ta poitrine le courage de ton père et cette force indomptable que possédait le cavalier Tydée lorsqu'il agitait avec fureur son bouclier formidable. J'ai dissipé le nuage qui couvrait tes yeux, afin que tu puisses reconnaître maintenant les dieux d'avec les hommes. Si, pour t'éprouver, quelque divinité vient à ta rencontre, garde-toi de l'attaquer et surtout de combattre avec les immortels. Mais si la belle Vénus, la fille du puissant Jupiter, se présente dans la lice, je te permets de la frapper avec l'airain aigu. »

Minerve aux yeux d'azur s'éloigne après avoir prononcé ces paroles. - Le fils de Tydée s'élance alors aux premiers rangs des guerriers ; et s'il brûlait auparavant de combattre avec les Troyens, il se sent maintenant enflammé de trois fois plus d'ardeur. Tel un lion qui franchissait une bergerie est blessé légèrement par un pasteur qui surveillait ses agneaux à la laine touffue, sa blessure ne fait qu'irriter sou courage ; et le pasteur, loin de l'attaquer de nouveau, se cache dans l'étable, les brebis abandonnées fuient et se pressent les unes contre les autres tandis que le lion furieux s'élance hors du vaste enclos : tel, et plus furieux encore, Diomède se précipite au milieu des Troyens.

Tous les livres