Iliade

Homère · Lettres

Texte français, domaine public · Source : remacle.org — trad. Leconte de Lisle · 3 pages

Fiche de l’œuvre dans le savoir

Homère, Iliade, Chant 1 (traduction française)

Homère

ILIADE

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LIVRE I

LIVRE I

texte grec

chant 2

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HANTE, déesse, le ressentiment d'Achille, fils de Pélée, ressentiment funeste qui causa tant de malheurs aux Achéens, qui précipita dans les enfers les âmes courageuses de tant de héros, et fit de leurs corps la proie des chiens et des vautours, (ainsi s'accomplit la volonté de Jupiter) lorsque pour la première fois se divisèrent, par une querelle, Agamemnon, roi des hommes, et le divin Achille.

[8] Qui donc parmi les dieux excita cette discorde? Le fils de Latone et de Jupiter. Irrité contre le roi, il fit naître une horrible peste dans l'armée; et les peuples périssaient parce qu'Atride avait outragé le sacrificateur Chrysès. Celui-ci s'était rendu près des rapides vaisseaux des Grecs pour racheter sa fille de l'esclavage; il apportait de riches présents; et, tenant dans ses mains le sceptre d'or, les bandelettes d'Apollon, il implorait tous les Achéens, et surtout les deux Atrides, chefs des peuples :

[17] «

Atrides, et vous Grecs aux belles cnémides (01) puissent les dieux qui habitent l'Olympe renverser par vos mains la ville de Priam, et vous ramener heureusement dans vos foyers! Mais rendez-moi ma fille chérie, acceptez sa rançon, et révérez le fils de Jupiter, Apollon, qui lance au loin les traits.

».

[22] A ces paroles, tous les Grecs témoignent, par leur approbation, que l'on doit respecter le sacrificateur et recevoir ses présents magnifiques. Mais Agamemnon s'y oppose; il renvoie Chrysès avec outrage, et joint au refus ce discours menaçant :

[26] « Vieillard, que je ne te rencontre plus auprès de nos creux navires (02); garde-toi d'y prolonger ton séjour ou d'oser y reparaître; car peut-être alors le sceptre et les bandelettes de ton dieu ne pourraient te défendre. Je ne te rendrai point ta fille avant qu'elle n'ait vieilli dans mon palais, au sein d'Argos, loin de sa patrie, occupée à tisser la laine et destinée à partager ma couche. Va, cesse de m'irriter, si tu veux t'en retourner sans danger.

»

[33] Il dit. Le vieillard, saisi de crainte, obéit à cet ordre, et marche silencieux près des bords de la mer retentissante. Livré tout entier à sa douleur, il adresse de nombreuses prières au puissant Apollon, lits de Latone à la belle chevelure :

[37] «

Entends ma voix, dieu qui portes un arc d'argent, toi, le protecteur de Chryse et de la sainte Cilla, toi, le puissant roi de Ténédos et la divinité de Sminthe. Si jamais je couvris ton temple de gracieux ornements; si jamais j'immolai pour toi des brebis et des chèvres, exauce aujourd'hui mes vœux : que les Grecs, frappés de tes flèches, expient les larmes qu'ils m'ont fait répandre! »

[43] Telle fut sa prière, et Apollon l'entendit. Le cœur enflammé de colère, il descend des sommets de l'Olympe portant sur son dos l'arc et le carquois : dans sa course, les flèches retentissent sur ses épaules. Il s'avance, semblable a la nuit , s'arrête non loin des navires, et lance un de ses traits : l'arc d'argent rend un son éclatant et terrible. Apollon atteint d'abord les mules et les chiens agiles; mais bientôt, tournant le dard mortel contre les hommes, il les frappe eux-mêmes; et sans cesse les bûchers dévorent les cadavres.

[53] Pendant neuf jours les traits du dieu volent sur l'armée. Le dixième jour, Achille convoque l'assemblée du peuple : Junon aux bras blancs (03) lui en inspire le dessein, prenant en pitié les fils de Danaüs qu'elle voyait mourir. Ils s'assemblent tous, et, dès qu'ils sont réunis, l'impétueux Achille se lève et dit au milieu d'eux :

[59] « Fils d'Atrée, maintenant je crains qu'errants de nouveau sur les mers, nous ne soyons réduits à retourner sur nos pas, si toutefois nous pouvons échapper à la mort, car la peste et la guerre s'unissent pour dompter les Achéens. Mais consultons un devin ou un sacrificateur, ou bien un interprète des songes (car les songes viennent aussi de Jupiter ); qu'il nous dise pourquoi le brillant Apollon est si fort irrité, s'il punit la transgression d'un vœu ou le refus de quelque hécatombe, et si, daignant agréer nos agneaux et nos chèvres les plus belles, il consent à nous préserver du trépas. »

[68] Après avoir ainsi parlé, il s'assied. Alors se lève Calchas, fils de Thestor et le plus illustre des augures : il connaissait le passé, le présent et l'avenir, et il guida les vaisseaux des Grecs vers les rivages troyens, parce qu'il avait reçu le don de prédire d'Apollon lui-même. Plein de sagesse et de bienveillance, il dit :

[74] « Achille! héros chéri de Jupiter, tu m'ordonnes de révéler quelle cause irrita le dieu qui lance au loin les traits, je parlerai; mais, toi, promets et jure de me secourir par tes discours et par ton bras. Sans doute je vais irriter l'homme puissant qui règne sur les Argiens et auquel tous les Grecs obéissent. Un souverain est trop fort, en effet, lorsqu'il se courrouce contre son inférieur : si le jour même de l'offense il dévore sa colère sous un calme apparent, néanmoins il la garde au fond de son cœur jusqu'à ce qu'il l'ait satisfaite. Vois donc si tu veux me protéger. »

[84] Achille à la course impétueuse, prenant à son tour la parole, lui répond :

« Parle avec confiance; dis-nous, par tes oracles, la volonté des dieux. Je te le jure, par Apollon que Jupiter chérit, et que tu implores, ô Calchas! quand tu dévoiles aux Grecs les secrets de l'avenir; nul, tant que je vivrai et que mes veux seront ouverts à la lumière; nul, de tous ces fils de Danaüs, n'osera, près de nos navires profonds, porter sur toi ses mains pesantes. Non, lors même que tu injurierais Agamemnon lui-même qui se glorifie d'occuper maintenant dans l'armée le rang le plus illustre. »

[91] Le sage augure, rassuré par ces paroles, s'exprime en ces termes :

«

Apollon ne vous accuse, ni d'être lents à remplir vos vœux , ni d'épargner les hécatombes : il venge son prêtre qu'Agamemnom n'a pas craint d'outrager; car Chryséis ne lui a point été rendue, et sa rançon a été rejetée. Telle est la cause des maux qu'Apollon nous envoie et de ceux qu'il nous prépare encore. Sachez qu'il ne retirera sa main, qui appesantit sur nous le fléau de la peste, que lorsque nous aurons, sans rançon et sans présent, rendu cette jeune vierge aux yeux d'ébène à son père chéri, et conduit dans Chryse une hécatombe sacrée. Alors, peut-être, avant cherché à l'apaiser, parviendrons-nous à le fléchir. »

[101] II s'arrête et s'assied. Tout à coup le fils d'Atrée, le puissant Agamemnon, se lève troublé; son âme est remplie d'une sombre fureur, et ses yeux sont semblables à la flamme éclatante. II lance de terribles regards à Calchas, et s'écrie :

[106] « Prophète de malheurs, tu ne m'as jamais rien annoncé qui me fût agréable; tu te plais toujours à nous prédire des infortunes. Jamais tu n'as dit une parole ni l'ait une action qui ne nous ait été funeste. Maintenant encore, interprétant, au milieu des Grecs, la volonté divine, tu prétends qu'Apollon nous accable parce que j'ai refusé de recevoir la magnifique rançon de Chryséis, et que je désire que cette jeune fille me suive dans mon palais. Oui, je la préfère même à Clytemnestre, qui, vierge encore, devint mon épouse : Chryséis ne lui est inférieure ni par la taille, l'esprit, la beauté, ni même par ses travaux. Toutefois, si ce parti est le meilleur, je consens à la rendre. J'aime mieux sauver mon peuple que de le voir périr. Mais préparez-vous aussitôt à me donner un autre prix, afin que je ne sois pas le seul parmi les Argiens qui reste sans récompense, cela ne saurait me convenir. Vous en êtes tous témoins, le prix qui m'appartient m'est enlevé. »

[121] Le divin Achille à la course légère lui répond aussitôt :

« Glorieux fils d'Atrée, toi le plus avide de tous les mortels, pourquoi ces Grecs magnanimes te donneraient-ils une autre récompense? Nous savons qu'il n'existe plus en réserve de nombreuses dépouilles à partager en commun; celles des villes détruites ont été distribuées, et il serait injuste que le peuple les rassemblât de nouveau pour un second partage. Renvoie ta captive, puisqu'un dieu l'ordonne ; et les Achéens te dédommageront trois fois et quatre fois, si jamais Jupiter nous permet de conquérir Troie, cette ville aux fortes murailles (04).

»

[130] Le roi Agamemnon lui réplique à son tour :

« Vaillant Achille, toi qui ressembles à un dieu, ne cherche pas à déguiser ta pensée : tu ne saurais ni me surprendre ni me persuader. Quoi! tu voudrais conserver ta récompense et me priver de la mienne ? Et tu m'ordonnes de rendre ma captive ! Oui, si les magnanimes Achéens m'accordent un prix d'une égale valeur et qui me satisfasse. S'ils refusent, j'irai moi-même enlever ta récompense, ou celle d'Ajax ou celle d'Ulysse, et celui chez lequel j'irai frémira de colère; mais nous reparlerons de ces choses une autre fois. Maintenant agissons; lançons sur la vaste mer un sombre navire (05); rassemblons pour le conduire un nombre suffisant de rameurs, et plaçons-y la belle Chryséis et une hécatombe sacrée. Qu'un illustre capitaine commande ce navire; que ce soit ou Ajax, ou Idoménée, ou le divin Ulysse, ou toi, Achille, le plus terrible de tous les guerriers : par ces sacrifices, nous apaiserons peut-être le dieu qui lance au loin les traits.

»

[148] Le bouillant Achille, lui jetant un regard courroucé, s'écrie :

« Homme rempli d'astuce et d'impudence, qui donc parmi les Grecs oserait t'obéir, ou te suivre dans une expédition, ou marcher d'après tes ordres contre l'ennemi? Ce n'est point en haine des Troyens, habiles à lancer le javelot, que je suis venu en ces lieux pour les combattre ; car ils ne sont nullement coupables envers moi. Jamais ils ne m'ont enlevé ni mes taureaux ni mes coursiers; jamais ils ne sont venus dans la populeuse et fertile Phtiotide ravager mes moissons, parce qu'une mer retentissante et des montagnes ombragées d'arbres nous séparent entièrement d'eux. Mais c'est pour toi, le plus effronté de tous les mortels, que nous sommes venus, et pour te combler de joie, et pour venger sur les Troyens l'injure de Ménélas et la tienne, vil impudent

(06)! Tu ne respectes point ces services, tu les méprises. Tu me menaces même de m'enlever la récompense que j'ai si laborieusement gagnée, et que les fils de la Grèce m'ont donnée en partage. Jamais il ne m'arrive de recevoir un prix égal au tien, quand les Achéens s'emparent d'une superbe ville troyenne. Et cependant c'est mon bras qui soutient tous le poids de cette guerre impétueuse. Mais, s'il se fait un partage, tu reçois toujours les plus riches dépouilles; et moi, quoique je me sois fatigué à combattre, je rejoins mes navires chargés d'un modique présent. Maintenant, je pars pour la Phtiotide, je retourne dans mes foyers sur mes vaisseaux à la proue arrondie (07). Étant déshonoré, je ne crois pas que tu puisses désormais accroître ta puissance et tes trésors. »

[172] Agamemnon , le roi des hommes, lui répond aussitôt :

« Fuis donc, si tel est ton désir; je ne te prie point de rester à cause de moi; d'autres m'honorent, et Jupiter me soutient. De tous les rois issus de ce dieu, c'est toi que je hais le plus : tu ne respires que discordes, guerres et combats. Ta valeur, mais tu la dois à un dieu. Ramène donc dans ta patrie tes vaisseaux et tes soldats, et va régner sur les Myrmidons; je me soucie peu de toi, je me ris de ta colère, et je te menace. Puisque le brillant Apollon m'enlève Chryséis, je la renverrai sur un de mes navires, escortée de mes compagnons. Mais moi, j'irai dans ta lente et je te ravirai le prix de ton courage, lu belle Briséis, afin que tu saches bien quelle est ma puissance, et que d'autres craignent de se comparer ou de s'égaler à moi. »

II dit. Le fils de Pélée frémit de rage;

dans sa poitrine, deux partis agitent violemment son cœur : il se demande s'il s'armera du glaive aigu qu'il porte à la hanche pour chasser les amis du roi et frapper Agamemnon, ou s'il apaisera sa colère et domptera sa fureur.

[193] Tandis qu'il agite ces pensées dans son âme, et qu'il tire sa longue épée du fourreau, Minerve descend du ciel, envoyée par Junon aux blanches épaules, qui chérit également ces deux guerriers et veille sur eux. Elle se tient derrière le fils de Pélée, saisit sa blonde chevelure, puis se montre à lui seul, et reste invisible à tous les regards. Achille étonné se retourne, et reconnaît aussitôt Minerve-Pallas (08), dont les veux brillent d'un éclat terrible; il lui adresse ces rapides paroles :

[202] « Pourquoi, fille de Jupiter qui tient l'égide, es-tu venue en ces lieux? Est-ce pour me soir outragé par Agamemnon ? Cependant, je te le déclare, et ce que je te dis s'accomplira, bientôt, peut-être, son insolence lui coûtera la vie. »

[206] Minerve aux yeux d'azur (09) lui répond à son tour :

« Je viens des cieux pour apaiser ta colère, si toutefois tu veux m'écouter. Je suis envoyée par Junon aux bras blancs, qui vous chérit également tous deux. Termine ces débats, et n'arme plus ta main du glaive. Parle donc, puisque tu ne peux te contenir. Cependant, je te le déclare, et cela s'accomplira aussi, je te donnerai un jour, pour venger cette injure, des présents trois fois plus splendides. Mais contiens ta colère, et obéis-nous. »

[215] L'impétueux Achille répond à ces paroles :

« Il faut, déesse, suivre vos conseils, malgré la colère qui m'irrite; car c'est le parti le plus sage. Quiconque obéit aux dieux en est toujours exaucé. »

II dit ; et, docile aux paroles de Minerve, il pose sur la poignée d'argent sa main pesante, et repousse sa longue épée dans le fourreau. La déesse retourne vers l'Olympe, dans les demeures de Jupiter, du dieu qui tient l'égide parmi les autres dieux.

[223] Achille, qui n'a point encore dompté sa colère, adresse au lits d'Atrée ces paroles outrageantes :

« Toi, que le vin abrutit, et qui as l'œil impudent du dogue et le cœur timide du cerf, jamais tu n'eus le courage de combattre à la tête des peuples et de te placer en embuscade avec les chefs Achéens : tu craindrais d'y trouver la mort. Certes, il vaut mieux parcourir l'immense armée des Grecs, et dépouiller celui qui ose te contredire. Roi dévorateur des peuples, c'est parce que tu commandes à des hommes sans valeur; car sans cela, fils d'Atrée, tu aurais fait aujourd'hui ta dernière insulte. [233]Mais je le proclame et j'en fais le serment ; je te jure sur ce sceptre, qui désormais ne produira ni feuilles ni rameaux, qui ne reverdira plus, depuis que, séparé du tronc sur les montagnes, le fer l'a dépouillé de son écorce; par ce sceptre que portent maintenant dans leurs mains les juges de la Grèce chargés par Jupiter de faire respecter les lois; serment terrible, car j'espère qu'un jour tous les Achéens désireront la présence d'Achille, et que toi, malgré ta douleur, tu ne pourras les secourir lorsqu'ils tomberont expirants sous les coups de l'homicide Hector. Alors, furieux, tu te déchireras la poitrine pour avoir outragé le plus brave des Grecs. »

Ainsi parle le fils de Pélée; puis il lance à terre son sceptre orné de clous dorés, et s'assied. Agamemnon, de son côté, frémissait de colère. Alors se lève Nestor à l'harmonieux langage, Nestor, éloquent orateur de Pylos, qui laissait couler de ses livres des paroles aussi douces que le miel. (Déjà deux générations d'hommes, qui jadis vécurent et furent nourris avec lui dans la divine Pylos, s'étaient écoulées; il régnait maintenant sur la troisième. ) Plein de sagesse et d'expérience, il prend la parole, et dit :

[254] « Grands dieux ! quelle affliction profonde se répand sur toute la terre achéenne! Quelle joie vont éprouver Priam et les fils de Priam! Que les Troyens se réjouiront dans leur âme lorsqu'ils apprendront vos querelles, fils de Danaüs, sous, les plus célèbres aux conseils et dans les combats! Cédez à mes avis; car vous êtes tous deux plus jeunes que moi. J'ai vécu jadis parmi des guerriers plus braves encore que vous, et ils n'ont point méprisé mes conseils. [262] Non, jamais je n'ai vu, et je ne verrai sans doute jamais des héros tels que Pirithoüs, Dryas, pasteur des peuples, Cénée, Exadius, le divin Polyphème et le fils d'Égée, Thésée, semblable aux immortels. Ils étaient certes les hommes les plus courageux qu'ait nourris la terre : ils combattirent vaillamment de vaillants ennemis, les Centaures des montagnes, qu'ils exterminèrent dans une lutte terrible. Appelé d'une terre lointaine par ces guerriers, je partis de Pylos, et je me joignis a eux, et je me battis avec courage. Croyez-moi, nul de ceux qui vivent aujourd'hui n'aurait osé les attaquer ; et pourtant ils écoutaient mes avis et cédaient à mes paroles. Obéissez donc, puisqu'il vaut mieux obéir. Agamemnon, quelle que soit ta puissance, n'enlève point la captive d'Achille; laisse-lui cette récompense qui lui fut donnée autrefois par les fils des Achéens. Toi, descendant de Pélée, cesse de lutter ouvertement contre le roi; car jamais souverain, décoré du sceptre et élevé au rang suprême par Jupiter, n'eut une gloire égale à la sienne. Tu es vaillant, dis-tu, et une déesse t'a donné le jour; mais Agamemnon est plus puissant, puisqu'il commande à un nombre infini de guerriers. Fils d'Atrée, calme ta colère; c'est moi qui te supplie de bannir le ressentiment que tu nourris contre Achille, rempart de tous les Grecs dans cette guerre funeste.

»

[285] Le roi Agamemnon lui répond :

« Tout ce que tu viens de dire, vieillard, est rempli d'équité; mais cet homme veut être au-dessus de tous les autres; il veut les dominer, les commander, et même l'emporter sur tous, ce qu'il ne nous persuadera jamais. Si les dieux éternels ont fait de lui un guerrier redoutable, croit-il pour cela avoir le droit de nous accabler d'outrages? »

[292] Le divin Achille l'interrompant lui réplique en ces termes :

« Je serais un homme vil et lâche si je te cédais en tout. Commande aux autres Grecs; mais moi je ne veux pas t'obéir. Je ne te dirai plus qu'une chose, et retiens-la bien. Non, je n'en viendrai point aux mains pour défendre ma captive, ni avec toi, ni avec aucun autre, puisque vous voulez me reprendre ce que vous m'avez donné. Quant aux richesses que je possède près de mon navire rapide et sombre, nul de vous ne me les ravira malgré moi. Ose-le donc ; et tes guerriers me connaîtront; et ton sang noir ruissellera bientôt sur ma lance. »

II dit ; et, docile aux paroles de Minerve, il pose sur la

[304] Après ces violents débats, ils se lèvent tous deux, et rompent l'assemblée. Achille retourne vers sa tente et ses navires égaux (10), accompagné du fils de Ménétius et de ses guerriers. Agamemnon lance à la mer un de ses légers vaisseaux, dans lequel il place vingt rameurs et l'hécatombe sacrée; il fait monter dans ce navire la belle Chryséis, puis le prudent Ulysse comme chef de l'expédition.

[311] A peine se sont-ils embarqués qu'ils volent sur les plaines liquides. Alors le fils d'Atrée ordonne aux peuples de se purifier. Ceux-ci obéissent, et jettent à la mer leurs souillures. Sur le rivage ils immolent en l'honneur d'Apollon de solennelles hécatombes de taureaux et de chèvres, et l'odeur des sacrifices s'élève jusqu'au ciel en tourbillons de fumée.

[318] Tandis que l'armée s'occupe de tels soins, Agamemnon n'oublie pas les menaces qu'il a faites à Achille. Il s'adresse a Talthylius et à Eurybate, tous deux ses hérauts et ministres zélés, et leur dit :

[322] « Allez à la tente d'Achille, fils de Pélée; saisissez-vous de la belle Briséis, et amenez-la en ces lieux. Si l'on refuse de vous la livrer, j'irai moi-même l'enlever, suivi de mes nombreux compagnons, ce qui sera plus outrageant encore. »

[326] II dit, et les renvoie en joignant à cet ordre un langage menaçant. Les deux envoyés, suivant à regret les rivages de la mer stérile (11), arrivent près des tentes et des vaisseaux des Myrmidons. Ils trouvent Achille assis devant sa tente et son sombre navire. En les voyant, il est saisi de douleur. Ceux-ci, troublés et pleins de respect pour ce prince, s'arrêtent, et n'osent lui adresser la parole. Achille qui s'en aperçoit leur dit :

[334] « Salut, hérauts, ministres de Jupiter et des hommes; approchez: ce n'est point vous qui êtes coupables, mais Agamemnon qui vous envoie pour m'enlever la belle Briséis. Va, généreux Patrocle, conduis-les hors de ma tente, afin qu'ils emmènent ma captive. Mais, hérauts, je vous prends à témoin devant les dieux fortunés, devant tous les hommes et devant ce roi cruel, si jamais, un jour, il a besoin de mon bras pour empêcher la ruine des autres guerriers. Car il se livre aveuglément à sa fureur, et il ne considère pas assez le présent et l'avenir pour sauver les Grecs, lorsqu'ils combattront auprès de leurs navires. »

[345] A ces mots, Patrocle obéit aux ordres de son ami; il conduit, hors de la tente, la belle Briseis, et la remet aux hérauts qui s'en retournent vers les vaisseaux achéens, en emmenant cette jeune fille qui les suit à regret. Alors Achille, séparé de ses compagnons, s'assied eu pleurant sur les rivages de la mer blanchissante (12), et contemple le noir Océan; puis, étendant les mains, il invoque â haute voix sa mère bien-aimée :

[352] « O ma mère, puisque tu m'as donné une si courte existence, le dieu de l'Olympe, Jupiter, qui tonne au haut des cieux, devait au moins m'accorder quelque gloire ! Maintenant il me laisse sans honneur. Le fils d'Atrée, le puissant Agamemnon m'outrage, et il possède le prix de ma valeur, qu'il m'a ravi lui-même. »

[357] Il s'arrête et fond en larmes. Son auguste mère, assise près de son vieux père dans le gouffre des ondes, l'entend, et soudain s'élève, ainsi qu'un nuage, au-dessus des flots blanchissants ; elle s'assied à côté de son fils, le caresse de sa main divine, l'appelle et lui parle en ces termes :

[362] « Mon fils, pourquoi pleurer ainsi ? Quel chagrin profond s'est donc emparé de ton âme? Réponds, ne me cache rien, pour que je sache comme toi la cause de ta douleur. »

[364] L'impétueux Achille lui répond en soupirant :

«Tu sais tout , ô ma mère! Pourquoi donc te répéter ce que tu connais déjà? - Nous allons à Thèbes, ville sacrée dEétions nous la ravageons, et nous amenons en ces lieux les dépouilles que les fils des Achéens se partagent. Ils choisissent pour Atride la belle Chryséis; mais Chrysès, le prêtre d'Apollon, se rend vers les rapides navires des Grecs, à l'armure d'airain (13), pour racheter sa fille: il portait de nombreux présents, et, dans ses mains tenant le sceptre d'or et les bandelettes d'Apollon, du dieu qui lance au loin les traits, il implorait les Grecs et les deux Atrides, chefs des peuples. [376] Toute l'armée demande avec acclamations qu'on respecte le sacrificateur et qu'on accepte ses dons magnifiques. Mais Agamemnon courroucé renvoie Chrysès avec outrage, et lui tient un discours menaçant; le vieillard indigné se retire. Apollon, qui le chérissait, exauce sa prière, et lance contre les Argiens des traits cruels qui déciment le peuple, et ravagent la nombreuse armée des Grecs. Alors un illustre prophète nous déclare la volonté de ce dieu; aussitôt je conseille d'apaiser Apollon. Mais soudain se lève le fils d'Atrée : il frémit de rage et m'adresse une menace, qui déjà s'est accomplie. Sur un vaisseau léger, les Achéens ramènent la belle captive dans Chryse, et portent des présents à la divinité. [391] A l'instant même, les envoyés d'Agamemnon m'enlèvent la jeune Briséis que m'avaient donnée les fils des Achéens. Mais toi, ma mère, si tu en as la puissance, protège ton fils! Monte vers l'Olympe; et implore Jupiter, si jamais tu touchas son cœur, ou par tes paroles ou par tes actions. Souvent dans les palais de mes pères, je t'ai entendue te glorifier d'avoir seule, entre tous les immortels, écarté loin du fils de Saturne un affreux malheur, lorsque voulurent l'enchainer les autres dieux, et Junon, et Neptune, et la vaillante Minerve. [401]

Toi, ô déesse, tu vins à lui et tu le délivras de ses liens, en appelant à ton aide, dans le vaste Olympe, ce géant aux cent mains, que les dieux nomment Briarée et les hommes Égéon ; (lui dont la force est supérieure à celle de son père! ) Il se plaça rayonnant de gloire près du fils de Saturne, et les dieux, saisis de crainte, n'osèrent plus l'enchaîner. Maintenant rappelle-lui ces services, embrasse ses genoux, et qu'il daigne secourir les Troyens. Que les Grecs, repoussés de leurs vaisseaux, expirent sur les mers; que tous jouissent enfin de leur roi, et que le fils d'Atrée lui-même, le puissant Agamemnon, reconnaisse la faute qu'il a commise en méprisant le plus courageux des Achéens.

»

[413] Thétis lui répond en fondant en larmes :

« Hélas! mon fils, pourquoi t'ai-je élevé après t'avoir mis au jour pour de si cruelles destinées? Plût au ciel que, près de tes navires, tu fusses resté exempt de peines et de larmes; car ta à est courte et elle ne se prolongera pas! Ta carrière est à la fois rapide et malheureuse ! C'est donc sous de cruels auspices que je t'enfantai dans mes palais ! Mais je vais moi-même diriger ma course vers les sommets blanchis de l'olympe (14) pour adresser mes plaintes au dieu qui lance la foudre et essayer de le fléchir. [421] Toi, mon fils, reste auprès de tes rapides vaisseaux, garde ton courroux contre les Achéens, et abstiens-toi de combattre. Hier, Jupiter alla, vers l'Océan, chez les sages Éthiopiens, pour assister à leurs sacrifices, et tous les dieux l'ont suivi. Le douzième jour il doit se rendre dans l'Olympe; et moi, j'irai dans son palais d'airain, j'embrasserai ses genoux : alors peut-être pourrai-je le fléchir.

»

[428] En parlant ainsi, la déesse se retire et laisse son fils regrettant encore la jeune fille à l'élégante ceinture qui lui fut, contre son gré, ravie avec tant de violence. - Cependant Ulysse, conduisant l'hécatombe sacrée, arrive à Chryse. Lorsque ses compagnons sont entrés dans la profonde enceinte du port, ils plient les toiles et les placent dans leur sombre navire; puis ils abaissent le mât à l'aide de cordages, et atteignent bientôt l'autre rive.

Ils jettent l'ancre, attachent les câbles, descendent sur le rivage de la mer et se font suivre de l'hécatombe destinée à Apollon qui lance au loin les traits. La belle Chryséis sort du vaisseau; et le sage Ulysse, l'accompagnant vers l'autel, la remet entre les mains de son père chéri, en disant :

[442] « Ô Chrysès, le roi des hommes, Agamemnon, m'a envoyé vers toi pour te rendre ta fille et pour offrir à Phébus, en faveur des Damiens, une hécatombe sacrée, afin d'apaiser le dieu qui accable les Argiens des main les plus cruels. »

[446] En disant ces mots, il remet Chryséis à son père; et celui-ci, plein de joie, reçoit sa tille bien-aimée. Aussitôt les Grecs disposent autour de l'autel la splendide hécatombe; ils se purifient les mains et prennent l'orge sacrée. Chrysès, élevant ses bras au ciel, prie à haute voit pour les Achéens :

[451] « Écoute-moi, toi qui portes un arc d'argent, toi, le protecteur de Chryse et de la divine Cilla, toi, le puissant roi de Ténédos! Déjà tu as exaucé ma prière, tu m'as vengé en châtiant le peuple achéen. Accomplis donc aujourd'hui mes vœux, et repousse loin des fils de Danaüs la contagion funeste. »

[457] Telle fut sa prière, et le brillant Apollon l'exauça. - Dès qu'ils ont invoqué la divinité et répandu l'orge sacrée, ils renversent les têtes des victimes, les égorgent et les dépouillent; puis ils coupent les cuisses, les enveloppent de graisse et les entourent ensuite de chairs sanglantes. Alors le vieillard embrase le buis desséché, y répand un vin aux sombres couleurs, et près de lui de jeunes hommes tiennent entre leurs mains des broches à cinq pointes. Lorsque les cuisses sont consumées, et que les assistants ont goûté des entrailles, ils divisent les restes des victimes, les percent, les présentent aux flammes, et les retirent du foyer. [467] Après qu'ils se sont acquittés de ce soin, ils préparent le repas, commencent le banquet, et se rassasient de mets convenablement partagés. Dès qu'ils ont chassé la faim et la soif, des jeunes gens couronnent les cratères (15) de vin et les distribuent à tous les convives en commençant par la droite. Durant le jour, les jeunes Achéens tentent d'apaiser la divinité par de mélodieux accords; ils entonnent avec grâce le péan sublime (16), et célèbrent les louanges du divin Apollon qui les écoute avec charme.

[475] Mais le soleil disparaît, les ténèbres se répandent sur la terre, et les guerriers s'endorment près des tables de leurs navires (17). Le lendemain, dès que paraît la matinale Aurore aux doigts de rose, ils retournent vers la grande armée des Achéens, et Apollon leur envoie un vent favorable. Ils dressent le mât, déploient les blanches voiles enflées par le vent, et les flots pourprés retentissent autour du navire qui vole en sillonnant l'immense surface des eaux. Lorsqu'ils sont arrivés auprès de l'armée, ils tirent leur sombre vaisseau sur les sables du rivage, étendent dessous de longs supports et se dispersent ensuite parmi les tentes et les navires.

[488] Assis près de ses vaisseaux rapides, le généreux fils de Pélée, Achille à la course impétueuse, nourrissait encore son ressentiment. On ne le voyait jamais ni combattre, ni assister aux conseils illustrés par tant de héros : il soupirait de tristesse, tout en regrettant les cris de guerre et les batailles.

[493] Dès que paraît la douzième aurore, tous les dieux éternels retournent dans l'Olympe, avant Jupiter à leur tête. Thétis, qui n'a pas oublié les prières de son fils, sort du sein des ondes, monte au point du jour vers les cieux, et trouve le formidable fils de Saturne assis loin des autres dieux sur le sommet le plus élevé de l'Olympe. Elle se tient devant lui, presse de sa main gauche les genoux du dieu, et de sa main droite elle lui caresse le menton en lui disant d'un ton suppliant :

[503] « Ô Jupiter, père souverain, si jamais, entre les immortels, je te rendis un service ou par mes paroles ou par mes actions, exauce mes vœux : honore Achille qui, parmi tant de héros, a la plus courte destinée. Agamemnon lui-même, le roi des hommes, l'outrage à cette heure; il garde en sa possession la récompense de mon fils qu'il vient de lui ravir. Mais venge-le, et toi, Jupiter, le plus prudent dieu de l'Olympe; accorde la victoire aux Troyens jusqu'au moment où les Grecs rendront hommage à mon fils, et le combleront d'honneurs. »

[511] Elle dit. Jupiter, qui commande aux nuages, ne lui répond point , il garde un profond silence. Alors, tenant toujours ses genoux embrassés, Thétis l'implore de nouveau :

[514] « Fais-moi donc une promesse; accorde-moi ou refuse-moi cette grâce, puisqu'aucune crainte ne peut te retenir, afin que je sache si de toutes les déesses je suis la moins honorée. »

[517] Jupiter, soupirant profondément , lui répond :

« Que d'affreux malheurs se préparent! Tu vas me rendre odieux à Junon, qui m'irritera par des paroles offensantes. Sans cesse, devant les dieux, elle m'attaque et m'accuse de favoriser les armes des Troyens. Mais retire-toi, Thétis, et que Junon ne t'aperçoive pas. Je songerai à l'accomplissement de tes vœux; et, pour que tu ne doutes point de mes paroles, je te ferai de la tête un signe d'assentiment : c'est le gage le plus révéré aux yeux des immortels. II n'est pas pour moi de promesse révocable, ni trompeuse, ni vaine, lorsqu'elle a été confirmée par un signe de tête. »

[528] A ces mots, le fils de Saturne abaisse ses noirs sourcils; sa divine chevelure s'agite sur sa tête immortelle, et le vaste Olympe en est ébranlé.

[531] Après cette résolution, ils se séparent. Thétis, des sommets du resplendissant Olympe, se plonge dans les profondeurs de la mer, et Jupiter retourne à son palais. Les dieux, à la vue de leur père, abandonnent aussitôt leurs sièges, et, sans attendre son arrivée, tous se rangent au-devant de lui.

[536] Jupiter s'assied sur son trône. - Mais Junon, qui n'ignore point les projets qu'a concertés avec lui la fille du vieux Nérée, Thétis aux pieds d'argent, lui adresse aussitôt ces amères paroles :

[540] « Perfide, qui donc, parmi les dieux, t'a fait adopter ses dessein? Tu te plais toujours à te tenir loin de moi, à méditer et à prendre de mystérieuses décisions. Jamais tu ne t'empressas de me faire connaitre une seule de tes pensées. »

[544] Le père des dieux et des hommes lui répond :

« Junon, n'espère point connaître mes projets; cela te serait difficile, quoique tu sois la compagne de ma couche. Tu sais toujours avant les hommes et les dieux ce qui doit être connu de tous. Mais ce que je veux former sans le secours des divinités, ne me le demande pas , et ne cherche jamais à l'approfondir. »

[551] Junon, l'auguste déesse aux beaux yeux, lui réplique à son tour :

« Cruel fils de Saturne, quelles paroles as-tu prononcées Jusqu'ici je ne t'ai point questionné; je ne cherche jamais à connaître tes secrets : tranquille, tu peut adopter les desseins qui te conviennent. Cependant, je redoute au fond du cœur que Thétis aux pieds d'argent, la fille du vieillard de la mer (18), ne t'ait séduit par ses discours. Ce matin, assise près de toi, elle embrassait tes genoux; peut-être lui as-tu fait, par un signe de tête, la promesse formelle de venger Achille, et d'exterminer sur leurs navires les nombreux guerriers achéens. »

[560] Jupiter, qui commande aux nuages, répond il ce discours :

« Malheureuse! tu me soupçonneras donc toujours ! Je ne pourrai donc point t'échapper. Mais tous tes efforts seront mutiles. Ils t'éloigneront de mon cœur, ce qui sera encore plus cruel pour toi. Au reste, ce que je veux s'accomplira. Va t'asseoir en silence; obéis à ma parole , ou crains que les dieux de l'olympe, s'ils voulaient te secourir, ne puissent te défendre, lorsque mon bras invincibles s'appesantira sur toi. »

[568] A ces mots, frémit Junon, la déesse aux beaux yeux ; elle s'assied silencieuse, dompte son courroux ; et toutes les divinités célestes s'agitent dans le palais de Jupiter. Alors Vulcain, le célèbre artisan, commence à discourir, afin de consoler sa mère chérie, Junon aux blondies épaules.

[573] « Que de maux funestes, intolérables, vont éclore, si, pour les mortels, la discorde se met entre vous, et si vous excitez les dieux au tumulte (19). Toujours la joie disparait des festins quand le mal triomphe. Je conseille donc à ma mère, quelle que soit sa prudence, de se montrer plus soumise envers notre bien-aimé père, pour qu'il ne s'irrite pas de nouveau et ne trouble plus nos fêtes. Car, s'il le voulait, lui qui lance au loin la foudre, il nous renverserait à l'instant même de nos sièges, tant sa puissance est formidable! Tente de le fléchir, ô ma mère, par de douces paroles, et ce puissant dominateur de l'Olympe deviendra bienveillant pour nous.

»

[584] En finissant il se lève, et présente a Junon une coupe à deux anses (20), en lui disant :

[586] « Résigne-toi, ô ma mère, sois patiente malgré ta douleur, pour qu'un fils qui t'aime ne te voie point indignement outragée; car alors, quoique accablé de chagrin, je ne pourrais te secourir: il est difficile de résister au souverain de l'Olympe. Jadis, quand je voulus te défendre, il me saisit par le pied et me précipita du seuil divin. Je roulai tout le jour, suivant le soleil dans sa course; et, respirant à peine, je tombai dans l'île de Lemnos : c'est là que les Sintiens me recueillirent après ma chute. »

[595] A peine a-t-il achevé ces paroles, que sourit Junon, la déesse aux bras d'albâtre; puis elle reçoit, par un nouveau sourire, la coupe des mains de son fils. Aussitôt Vulcain, en commençant par la droite, verse à tous les dieux de l'Olympe un doux nectar qu'il puise dans une urne profonde. Alors un rire inextinguible s'élève parmi les dieux fortunés quand ils voient Vulcain s'agiter avec effort pour les servir dans les palais célestes.

[601] Pendant tout le jour, et jusqu'au coucher du soleil, ils prolongèrent le festin en écoutant avec délices les sons harmonieux de la lyre que tenait Apollon et les voix suaves des Muses qui chantaient en chœur.

[605] Mais, dès que s'éteint l'éclatante lumière du soleil, tous les dieux se retirent dans leurs palais si merveilleusement construits par Vulcain. Jupiter se dirige vers le lieu où il ferme la paupière quand il cède au sommeil ; il monte et s'endort auprès de la belle Junon, qui siège dans les cieux sur un trône d'or splendide.

(01) , qui a été très-bien traduit par bene-ocreati Achivi dans la traduction latine (Homeri Ilias graece et latine) de Samuel Clarke, et dans celle (Collection Firmin Didot ) de Dübner. - Les traducteurs français ont donné au mot ; (qui a de belles cnémides) une signification peu convenable. Madame Dacier rend par Grecs généreux; Bitaubé et Dugas-Montbel traduisent par Grecs belliqueux.

Nous pensons que les Grecs pouvaient avoir aux jambes de superbes cnémides, sans être pour cela ni braves ni généreux.

(02) Le texte grec porte (creux navires). Madame Dacier traduit trop librement ces deux mots par mon camp. Bitaube dit simplement ces vaisseaux, et Dugas-Montbel commet une faute d'archéologie en écrivant larges navires ; car les vaisseaux des Grecs n'étaient point larges, mais creux, comme le dit le mot .

(03) , dit Homère. Aucune traduction française ne rapporte cette jolie épithète de Junon, que Dübner a rendue par candidis ulnis Juno.

(04) (Troie aux bonnes murailles, ou bien fortifiée), dit Homère. Madame Dacier traduit ces deux mots par superbe Ilion; Bitaubé, par les superbes murs d'Ilion; et Dugas-Montbel, par l'opulente ville des Troyens. - Il y a, selon nous, une assez notable différence entre une ville opulente et une ville bien fortifiée.

(05) (navire noir, sombre ou obscur), que madame Dacier et Dugas-Montbel traduisent tout simplement par vaisseau; Bitaubé dit vaisseau léger. - Les traducteurs latins Clarke et Dübner ont rendu ces deux mots par navem nigram.

(06) II nous a été impossible de rendre en français le mot grec (semblable au chien, ou qui a le regard effronté), que Samuel Clarke traduit par canino-vir-aspectu, et Dübner par o-canina-fronte.

(07) (navires dont l'extrémité ou la proue est arrondie), porte le texte grec. Madame Dacier et Bitaubé disent vaisseaux, en passant I' épithète sous silence, et Dugas-Montbel traduit imparfaitement ces deux mots par superbes navires.

(08) ’ , de , parce qu'on représentait cette déesse déesse d'une lance.

(09) , que les traducteurs latins ont entendu par caesus-oculis Minerva. Madame Dacier, Bitauné et Dugas-Montbel traduisent ces deux mots, l'une par Minerve, l'autre par déesse, et le troisième par sage déesse, ce qui est fort différent.

(10) , c'est-à-dire dont la quille est égale des deux côtés.

(11)

. Tous les traducteurs français passent sous silence l'épithète , qui signifie infécond, stérile, et qu'Homère donne souvent à la mer, par opposition à la terre qui est dite , féconde.

(12) , ce qui ne veut pas dire la mer blanche, mais la mer blanchissante d'écume.

(13) , dit Homère. Les traducteurs français passent tous sous silence l'épithète (revêtu d'airain), qui est d'une très grande importance comme renseignement historique. Clarke et Dübner ont traduit ce passage par : Achivorum aere-loricatorum.

(14)

(l'Olympe couvert de neige), porte le texte grec. Nous avons rendu l'épithète par sommets blanchis, parce que l'on croyait dans l'antiquité que les sommets de l'Olympe étaient couverts d'une neige éternelle.

(15) La Grecs appelaient cratère ( ) une grande coupe où l'on mêlait le vin et l'eau

(16) Le péan ( ) était un hymne en l'honneur d'Apollon quand cet immortel devint dieu de la médecine.

(17) (alors ils dormirent PRES des câbles de leurs navires), dit Homère. Dugas-Montbel a fait un contresens en traduisant ce passage par : ils vont se reposer DANS leurs navires. Clarke et Dübner ont rendu ce vers par : tunc dormiverunt JUXTA retinacula navis.

(18) , , porte le texte grec. Ce beau vers, que nous avons rendu mot à mot, a été traduit de cette manière par madame Dacier : la belle Thètis, par Bitaubé : la fille du vieux Nérée, Thétis; et par Dugas-Montbel : Thétis , la fille du vieux Nérée.

(19) . L'excellente traduction latine de Dübner rend ce passage par : interque deos tumultum agitatis, car le mot signifie tout à la fois criaillerie, bruit et tumulte.

(20) Nous traduisons par : coupe à deux anses, attendu que l'on trouve dans les collections de vases grecs de Tyschben, de Maisonneuve et de Laborde, des coupes qui ont une anse, d'autres deux anses, comme celle que présente Vulcain à sa mère, et d'autres qui ne portent aucune espèce d'anse. - Selon Aristote (Hist. des Anim), le mot voudrait dire une double coupe, c'est-à-dire un vase formant coupe des deux côtés. - Nous n'avons point trouvé, dans les collections dont nous parlions plus haut, de ces sortes de coupes.

Homère, Iliade, Chant 1 (traduction française)

Homère

ILIADE

LIVRE II

Pour d'autres traductions françaises

LIVRE I

chant 1

chant 3

texte grec

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SONGE. - BÉOTIE.

es autres dieux et les guerriers qui combattent à cheval (01) dormirent toute la nuit : Jupiter seul ne goûta point les douceurs du sommeil. Il méditait dans son âme comment il honorerait Achille, et ferait périr sur leurs vaisseaux les nombreux Achéens.

[5] Le dessein qui, dans son esprit, lui semble préférable est d'envoyer à Agamemnon, fils d'Atrée, le pernicieux Onirus (02). Il appelle ce songe, et lui adresse ces paroles :

[8] « Va, cours, pernicieux Onirus, vers les navires légers des Achéens. Pénètre dans la tente d' Agamemnon, et rapporte-lui fidèlement ce que je t'ordonne. Commande qu'il arme à l'instant tous les Grecs à la longue chevelure (03), et il s'emparera aujourd'hui même de la ville des Troyens, d'Ilion aux larges rues (04). Dis-lui que les immortels habitants de l'Olympe ne sont plus partagés entre eux, que Junon suppliante a su les fléchir, et que de grands malheurs menacent leurs ennemis.

»

[16] Il dit. Onirus s'envole après avoir entendu cet ordre. Il atteint bientôt les navires rapides des Grecs, se rend auprès d'Agamemnon, et le trouve couché dans sa tente : un sommeil doux comme l'ambroisie l'environnait de toutes parts. Onirus se tient au-dessus de sa tête; et, prenant les traits de Nestor, fils de Nélée, celui de tous les anciens des Grecs qu'honorait le plus Agamemnon, il lui adresse ainsi la parole :

[23] « Tu dors, fils du belliqueux Atrée, dompteur de coursiers! Cependant il ne faut pas qu'il se livre toute la nuit au sommeil le chef prudent à qui sont confiés les peuples et de si grands intérêts. Prête-moi donc une oreille attentive : Je suis envoyé près de toi par Jupiter, qui, quoique éloigné, s'intéresse à ton sort et compatit à tes peines. II t'ordonne d'armer à l'instant tous les Grecs à la longue chevelure , afin que tu t'empares aujourd'hui nième de la ville des Troyens, d'Ilion aux larges rues. Les immortels habitants de l'Olympe ne sont plus partagés entre eux : Junon suppliante a su les fléchir, et de grands malheurs sont réservés à tes ennemis par Jupiter. Mais toi, retiens bien ces paroles : crains de les oublier lorsque le doux sommeil t'abandonnera. »

[35] A ces mots , il s'éloigne, et laisse Agamemnon roulant dans son esprit des pensées qui ne devaient point s'accomplir; car, ignorant les projets de Jupiter, il se promettait de conquérir ce jour-là la ville de Priam : ce dieu préparait encore aux Troyens et aux fils de Danaüs bien des tourments et bien des larmes par de cruels combats! - Agamemnon s'arrache au sommeil, et la voix divine résonne autour de lui. II se lève, s'assied, et revêt son corps d'une belle et moelleuse tunique, nouvellement faite ; puis il jette autour de lui son large manteau, attache à ses pieds brillants des brodequins magnifiques, et suspend à ses épaules un glaive où l'argent étincelle. II saisit le sceptre incorruptible de ses pères, et marche vers les vaisseaux des Grecs à la cuirasse d'airain.

[47] Déjà la déesse Aurore montait vers l'Olympe pour annoncer le jour à Jupiter et à tous les immortels. Aussitôt Agamemnon envoie les hérauts à la voix sonore convoquer en assemblée les Achéens à la longue chevelure. En quelques instants ils sont tous réunis : le conseil des chefs magnanimes se tient près des navires de Nestor, roi de Pylos. Le fils d' Atrée prononce alors ce sage discours :

[56] «Écoutez, ô mes amis: le divin Onirus est venu pendant mon sommeil à travers les douces ombres de la nuit ; il était en tout semblable à l'illustre Nestor, et par la figure, la taille et le noble maintien; il s'est placé au-dessus de ma tête, et m'a tenu ce langage: Tu dors, fils du belliqueux Atrée, dompteur de coursiers! Cependant il ne faut pas qu'il se livre toute la nuit au sommeil le chef prudent à qui sont confiés les peuples et de si grands intérêts. Prête-moi donc une oreille attentive : Je suis envoyé près de toi par Jupiter, qui, quoique éloigné, s'intéresse à ton sort et compatit à tes peines. II t'ordonne d'armer à l'instant tous les Grecs à la longue chevelure, afin que tu t'empares aujourd'hui même de la ville des Troyens, d'Ilion aux larges rues. Les immortels habitants de l'Olympe ne sont plus partagés entre eux : Junon suppliante a su les fléchir, et de grands malheurs sont réservés à tes ennemis par Jupiter. Mais retiens bien ces paroles. - Ayant ainsi parlé, il a fui en s'envolant, et le doux sommeil s'est dissipé. Voyons maintenant comment nous armerons les fils des Achéens. Je les éprouverai d'abord par mes discours, puisque cela est permis; je leur conseillerai de fuir avec leurs vaisseaux garnis de rameurs (05) ; mais vous, tentez de les retenir par vos paroles.

»

[76] En achevant ces mots, il s'assied. Au milieu des guerriers se lève le sage Nestor, roi de la sablonneuse Pylos, et il leur dit avec bienveillance :

[79] « Ô mes amis, chefs et princes des Argiens, si un autre parmi les Grecs nous rapportait ce songe, nous pourrions l'accuser d'imposture et n'y pas mettre toute notre confiance ; mais celui qui l'a vu prétend occuper dans l'armée le rang le plus illustre. Songeons donc, sans tarder, aux moyens d'armer les fils de la Grèce. »

[84] II s'arrête, et s'éloigne le premier de l'assemblée. Les rois décorés du sceptre se lèvent tous, obéissent au pasteur des peuples (06), et les Grecs accourent aussitôt. De même que s'élancent en foule, d'une ruche caverneuse, des essaims d'abeilles, se succédant sans cesse, se groupant sur les fleurs printanières, et voltigeant çà et là dans l'espace : ainsi s'avancent par groupes tous ces peuples sortant de leurs tentes et de leurs navires; ils se dispersent sur le rivage, et se rendent en foule au lieu de l'assemblée. Parmi eux se répand une voix, messagère du puissant roi de l'Olympe, qui les excite à marcher. [95] Ils s'assemblent en tumulte, et la terre gémit sourdement tandis qu'ils s'asseyent : un bruit confus régnait au milieu d'eux. Alors neuf hérauts, s'efforçant de ramener le silence, commandent à haute voix de cesser les clameurs, afin d'écouter les rois, enfants de Jupiter. Quand le peuple est assis sur les sièges et que les cris ont cessé, Agamemnon se lève, tenant son sceptre, travaillé par Vulcain. - Ce dieu le donna jadis au souverain fils de Saturne, qui en fit présent au messager céleste, meurtrier d'Argus (07) ; puis Mercure l'envoya à Pélops, écuyer habile, qui le remit au puissant Atrée, pasteur des peuples; celui-ci, en mourant, le laissa entre les mains de Thyeste, riche en troupeaux, qui voulut qu'Agamemnon le conservât pour gouverner ses îles nombreuses et son royaume d'Argos. - Appuyé sur ce sceptre, il leur dit :

[110] « Ô mes amis, héros danaens, ministres de Mars, Jupiter m'enchaîne fortement par une dure nécessité. Le cruel me promit, me jura même autrefois que je ne m'en retournerais qu'après avoir détruit Ilion aux fortes murailles. Maintenant il ourdit contre moi une trame perfide: il m'ordonne de rentrer, sans gloire, dans Argos, après avoir perdu de si braves guerriers. [116] Telle paraît être la volonté de Jupiter, de ce dieu qui a déjà renversé depuis leur faîte des villes si puissantes et qui en renversera encore, car son pouvoir est sans bornes ! Quel opprobre, lorsque la postérité apprendra que le peuple des Grecs, nombreux et vaillant, a combattu si longtemps des hommes inférieurs en nombre, sans voir la fin de ses travaux ! Car, si nous voulions, Achéens et Troyens (immolant des victimes comme gages fidèles), nous compter les uns les autres, et si, après avoir rassemblé d'un côté tous les citoyens d'Ilion, et de l'autre les Achéens divisés par groupes de dix guerriers, auxquels chaque Troyen verserait le vin, plusieurs de nos groupes manqueraient d'échansons, [129] tant les fils des Grecs l'emportent par le nombre sur les citoyens de Troie! Mais de toutes parts sont venus, brandissant la lance, de vaillants auxiliaires, qui s'opposent à mes desseins, et m'empêchent de renverser la populeuse cité d'Ilion (08). Déjà se sont écoulées neuf années, envoyées par le grand Jupiter. Les bois de nos vaisseaux pourrissent, et nos cordages sont usés. Nos femmes et nos jeunes enfants languissent dans nos foyers, en attendant notre retour; et pourtant nous sommes loin d'avoir accompli le projet qui nous conduisit en ces lieux. Eh bien! suivez mes conseils : fuyons avec nos vaisseaux vers les rivages bien-aimés de la patrie; car nous ne nous emparerons plus désormais de Troie aux larges rues.

»

[142] Ce discours jette le trouble dans le cœur de tous ceux qui n'ont point assisté au conseil. L'assemblée s'agite comme les vastes flots de la mer d'Icare, que soulèvent l'Eurus et le Notus, s'élançant des nuages du dieu paternel ; ou lorsque, dans sa course, le Zéphyr agite les moissons, et, se déchaînant avec violence, fait ondoyer les épis : ainsi s'émeut l'assemblée. Les soldats, en poussant des cris de joie, se précipitent vers la flotte, et sous leurs pieds s'élèvent des tourbillons de poussière. Ils s'exhortent les uns les autres à saisir leurs navires pour les traîner vers l'onde divine, et ils dégagent les canaux. Les clameurs de ces guerriers, impatients de revoir leur patrie, montent jusqu'aux cieux. Bientôt ils enlèvent les supports des vaisseaux.

Alors, contre l'arrêt du destin, les Grecs hâtaient leur retour, si Junon n'eût adressé ces paroles à Minerve :

[157] « Eh quoi ! fille invincible du dieu qui tient l'égide, les Argiens, pour revoir leurs foyers et la terre bien-aimée de la patrie, fuiront-ils ainsi sur le vaste dos des mers ? Laisseront-ils à Priam et aux Troyens la gloire de conserver l'Argienne Hélène, pour laquelle tant de héros ont péri devant Troie ; loin des lieux chéris de leur naissance ? Y a maintenant dans l'armée des Grecs à la cuirasse d'airain, et par tes douces paroles retiens chacun des guerriers ; ne permets pas surtout qu'ils lancent à la mer leurs navires, dociles à l'impulsion des rames. »

[166] Ainsi parle Junon. Minerve aux yeux d'azur exécute ses ordres : elle descend d'un vol rapide des sommets de l'Olympe, et arrive bientôt auprès de la flotte des Grecs. Elle trouve Ulysse, dont la sagesse égale celle de Jupiter, se tenant immobile, sans toucher à son noir vaisseau, parce qu'une vive douleur s'était emparée de son âme. Minerve se place à ses côtés, et lui adresse ces paroles :

[173] « Généreux fils de Laërte, prudent Ulysse, fuirez-vous donc sur vos navires pour revoir vos foyers et la terre bien-aimée de la patrie ? Laisserez-vous à Priam et aux Troyens la gloire de conserver l'Argienne Hélène, pour laquelle tant de héros ont péri devant Troie, loin des lieux chéris de leur naissance ? Va maintenant dans l'armée des Grecs, ne tarde point, et par tes douces paroles retiens chacun des guerriers ; ne permets pas surtout qu'ils lancent à la mer leurs navires, dociles à l'impulsion des rames. »

[182] A ces mots, il reconnait la voix de la déesse. Il court aussitôt en jetant son manteau, que ramasse le héraut Eurybate d'Ithaque, qui l'accompagnait; et, rencontrant Agamemnon, il reçoit de ce monarque le sceptre paternel, à jamais impérissable, avec lequel il s'achemine vers les vaisseaux des Achéens.

S'il rencontre quelque roi ou quelque héros, il s'arrête et cherche à le retenir par ces flatteuses paroles :

[190] « Noble guerrier, tu ne dois point trembler comme un lâche: arrête-toi, et fais arrêter les autres. Tu ne sais pas bien encore quelle est la pensée d'Atride : maintenant il éprouve , mais bientôt il punira les fils des Achéens ; car nous n'avons pas tous entendu ce qu'il a dit dans le conseil. Craignons qu'irrité, ce prince n'accable de maux les enfants de la Grèce. La colère d'un roi issu des dieux est toujours terrible : la gloire vient de Jupiter, et Jupiter aux sages conseils le chérit. »

[198] Mais s'il aperçoit quelque homme du peuple poussant d'insolentes clameurs, il le frappe de son sceptre et le gourmande en ces termes :

« Misérable! garde le silence, et écoute la voix de tes supérieurs, toi, faible et lâche, qui ne comptes jamais ni dans les combats ni au conseil. Tous les Grecs ne peuvent commander ici; il est dangereux même qu'il y ait tant de chefs. N'ayons donc qu'un seul prince, qu'un seul roi, celui à qui le fils du prudent Saturne confia le sceptre et les lois pour nous gouverner. »

[207] Ainsi, en agissant avec autorité, il dirige l'armée. - Les soldats, de nouveau s'éloignant des navires et des tentes, se précipitent en tumulte vers l'assemblée, comme lorsque les flots de la mer retentissante frémissent contre un vaste rivage, et que l'Océan résonne avec fracas.

[211] Tous s'asseyent et se tiennent à leur place. Un seul cependant, Thersite, parleur sans fin, criait encore : son esprit était fertile en insolents propos; sans cesse il attaquait les rois afin d'exciter le rire de la multitude. C'était l'homme le plus difforme venu sous les murs d'Ilion : il était louche et boiteux ; ses deux épaules voûtées se rapprochaient sur sa poitrine, et sur sa tête pointue croissait un poil extrêmement rare. II haïssait Achille et Ulysse, et les injuriait à tout propos. Maintenant, poussant des cris aigus, il outrage le divin Agamemnon. Les Achéens, indignés au fond du cœur, s'irritent contre Thersile; mais lui, vociférant de nouveau, insulte Agamemnon par ces paroles :

[225] « Fils d'Atrée, de quoi te plains-tu? Que te manque-t-il encore? Tes tentes regorgent d'airain : elles renferment de nombreuses femmes choisies entre les plus belles, et que les Grecs s'empressèrent de t'offrir toutes les fois qu'ils ravagèrent une ville ennemie. Te faut-il encore tout l'or que pourrait t'apporter d'Ilion, pour payer la rançon de son fils, un de ces Troyens dompteurs de coursiers que j'aurai amené et enchaîné, moi ou tel autre guerrier achéen? Te faut-il une nouvelle femme pour t'unir d'amour arec elle et la garder soigneusement dans ta tente ? II ne convient pas à un chef tel que toi d'accabler de maux les enfants des Grecs. [235] Ô lâches et infâmes! Achéennes et non plus Achéens! retournons dans nos foyers avec nos navires, et laissons-le ici, devant Troie, jouir de ses richesses. Qu'il voie enfin si les Grecs lui sont ou non de quelque secours. Il vient d'outrager Achille, guerrier plus brave que lui, et il possède la récompense de ce héros qu'il a ravie lui-même. Achille n'a pas de fiel dans le cœur : il est sans courage, car autrement, fils d'Atrée, tu l'aurais insulté pour la dernière fois. »

[243] Ainsi parlait Thersite, insultant Agamemnon, pasteur des peuples. Mais soudain se présente a lui le divin Ulysse : il lui lance un regard terrible et l'accable en ces termes :

[246] «Thersite, parleur sans jugement (09), bien que tu harangues avec force, cesse tes injures, et ne viens pas, seul, outrager les rois. Je soutiens qu'il n'y a pas un mortel plus vil que toi parmi tous ceux qui vinrent avec les Atrides sous les murs d'Ilion. Que les noms des souverains, mêlés à tes discours, ne soient plus dans ta bouche, et ne les insulte plus en épiant l'instant du départ. Nous ignorons comment tout cela se terminera, et s'il est avantageux ou funeste que les fils des Achéens retournent dans leur patrie. (Maintenant tu adresses des reproches à Agamemnon, pasteur des peuples, parce que les héros issus de Danaüs l'ont comblé de présents; toi, tu l'accables de tes sarcasmes amers!) Mais je te le jure, et je tiendrai ma promesse : si jamais je te rencontre parlant ainsi sans raison, je consens que la tête d'Ulysse tombe de dessus ses épaules et qu'on ne m'appelle plus le père de Télémaque, si, te saisissant moi-même, je ne t'arrache tes vêtements, ton manteau, ta tunique, tout ce qui voile ta pudeur, et si, te chassant de cette assemblée, je ne te renvoie en pleurant vers nos rapides navires, le corps meurtri de coups ignominieux. »

[265] A ces mots. il le frappe de son sceptre sur les épaules. Thersite se courbe, verse d'abondantes larmes, et soudain s'élève sur son dos, sous les coups du sceptre d'or, une tumeur sanglante. Il s'assied tout tremblant : saisi par la douleur la plus vive, il porte des regards stupides autour de lui et sèche ses pleurs. Les Grecs, quoique affligés, se prennent a rire, et, se regardant l'un l'autre, s'écrient:

[271] « Grands dieux! Ulysse a déjà fait mille actions éclatantes, soit en donnant de sages conseils, soit en dirigeant les combats; mais ce qu'il vient d'accomplir aujourd'hui, parmi les Argiens, est encore préférable ; car il a mis fin aux harangues de cet insolent discoureur, qui sans doute n'osera plus désormais attaquer les rois par des paroles outrageantes. »

[278] Ainsi parle la multitude. Ulysse, destructeur des villes, se lève, tenant le sceptre; près de lui, sous les traits d'un héraut, Minerve aux yeux étincelants impose silence au peuple, afin que les premiers et les derniers des fils des Achéens puissent entendre la parole d'Ulysse et recevoir ses avis. Ce héros prudent s'exprime en ces termes :

[284] « Roi, fils d'Atrée, les Grecs veulent maintenant te rendre infâme aux veux de tous les mortels dignes de porter la parole (10)

; ils refusent d'accomplir la promesse qu'ils t'ont faite en venant ici , loin d'Argos, ville féconde en coursiers, qu'ils ne s'en retourneraient qu'après avoir détruit Ilion aux fortes murailles. Semblables à des veuves ou à de jeunes enfants, ils pleurent pour revoir leur patrie. Sans doute il est cruel de partir sans rapporter aucun fruit de ses longs travaux. Si pendant un mois un voyageur reste éloigné de son épouse, il s'attriste sur son navire que tourmentent les tempêtes de l'hiver et la mer orageuse; nous, voici neuf années que nous sommes retenus près de ces bords : aussi je ne blâme point les Grecs de supporter avec peine le chagrin auprès de leurs vaisseaux à la proue arrondie. Cependant il serait honteux, après être restés si longtemps loin de nos foyers, de nous en retourner sans gloire. [299] Prenez patience, amis ; restez encore en ces lieux afin que nous sachions par nous-mêmes si Calchas a dit ou non la vérité. Je ne l'ai point oublié, et vous en êtes tous témoins, vous que n'ont point atteints les déesses de la mort (11).

Il me semble que c'était hier : les vaisseaux achéens étaient rassemblés dans l'Aulide, menaçant d'affreux malheurs Priam et les Troyens. Réunis autour d'une fontaine placée près des autels sacrés, nous offrions aux dieux des hécatombes choisies, sous un magnifique platane, au pied duquel coulait une eau limpide, lorsqu'un grand prodige nous est apparu. Un horrible dragon, le dos tacheté de sang, et envoyé par le dieu de l'Olympe, s'échappe de l'autel et s'élance sers le platane. Sur la branche la plus haute se trouvaient les petits d'un passereau, au nombre de huit, tendres rejetons se blottissant dans le feuillage : la mère qui leur donna le jour faisait la neuvième.

[314] Le monstre dévore sans pitié ces jeunes oiseaux qui poussent des sons aigus; la pauvre mère en gémissant vole autour de ses enfants chéris; mais le dragon, se repliant sur lui même, la saisit par l'aile, et l'infortunée remplit l'air de ses cris. A peine les a-t-il engloutis que la divinité qui le fit paraître voulut qu'il devint un signe mémorable : le fils du prudent Saturne le transforma en pierre, et nous, immobiles et étonnés, nous admirions ce qui venait d'être fait. - Quand ces étranges prodiges, ouvrages des dieux, eurent éclaté parmi les hécatombes, Calchas, interprétant la volonté céleste, s'écria : Pourquoi restez-vous muets, Grecs à la longue chevelure ? Le prévoyant Jupiter nous annonce, par ce grand symbole, un événement tardif qui s'achèvera lentement, mais dont la gloire ne périra jamais. [326] Ainsi que le monstre a dévoré les huit petits du passereau et la mère qui formait la neuvième victime : ainsi, pendant neuf années, nous combattrons sur les bords où nous allons; mais la dixième année nous nous emparerons enfin de cette ville aux larges rues. - Telles étaient les paroles de Calchas. Maintenant toutes ces choses vont s'accomplir ; prenez courage et restez en ces lieux, Grecs aux belles cnémides, jusqu'à ce que nous avons conquis la puissante ville de Priam. »

[333] Il dit. Les Argiens poussent un grand cri (et par ce cri les vaisseaux rendent un son terrible) pour louer le discours du divin Ulysse. Alors, le chevalier Nestor, élevé à Gérénie (12), s'exprime en ces termes :

[337] « Grands dieux ! vous parlez comme de faibles enfants inhabiles aux travaux de la guerre. Que sont devenir nos promesses et nos serments? Ils sont donc réduits au feu, les conseils, les desseins des héros, les pures libations et les serrements de main soumis nous nous étions liés! C'est en vain que, faisant assaut de paroles, nous nous disputons ici depuis fort longtemps, sans pouvoir trouver un heureux stratagème. Mais toi, fils d'Atrée, prends, comme autrefois, une résolution inébranlable ; guide les Argiens dans de rudes combats ; laisse se consumer de douleur ceux d'entre les Achéens qui osent projeter (mais leurs desseins ne s'accompliront pas) de se rendre dans Argos avant même que nous sachions si la promesse du dieu qui tient l'égide est un mensonge ou une vérité. [350] Je déclare que le tout-puissant fils de Saturne donna un signe d'assentiment le jour où, montés sur leurs vaisseaux agiles, les Grecs portèrent aux Troyens le carnage et la mort : il fit briller la foudre à notre droite et nous montra des présages favorables. Que personne ne se presse de retourner dans ses foyers avant de s'être endormi auprès de l'épouse d'un Troyen pour venger l'enlèvement et les larmes d'Hélène. Si quelqu'un parmi vous désire ardemment revoir sa patrie, qu'il ose donc toucher à son navire sombre, et le premier de tous il recevra la mort. [360] Agamemnon, toi notre roi, délibère avec sagesse; écoute les avis des autres et ne rejette point le conseil que je sais te proposer : divise les guerriers par tribus et par familles, afin que les familles prêtent secours aux familles, et les tribus aux tribus. En agissant ainsi, et les Achéens t'obéissant, tu sauras bientôt quels sont les braves et les lâches, soit parmi les chefs, soit parmi les soldats; car chacun combattra pour soi-même. Tu apprendras encore si c'est par la volonté des dieux que tu ne détruis pas cette ville, ou si c'est par la lâcheté des hommes et par leur ignorance de la guerre.

»

[369] Le roi Agamemnon, prenant la parole, lui répond :

« Ô vieillard! tu l'emportes par tes discours sur les fils des Achéens. Souverain Jupiter, et vous, Minerve et Apollon, que n'ai-je parmi les Grecs dix conseillers tels que Nestor, et bientôt s'écroulerait la ville du roi Priam, prise et ravagée par nos mains! [375] Mais le fils de Saturne, le dieu qui tient l'égide, me jette dans de vains combats et d'inutiles querelles. Achille et moi, pour une jeune fille, nous nous sommes adressé des paroles violentes : c'est moi cependant qui ai commencé à m'irriter. Mais, si jamais nous nous unissons dans une seule volonté, la ruine des Troyens ne sera plus différée, même d'un instant. Maintenant allez prendre le repas, afin que nous engagions le combat. Que chacun aiguise sa lance, répare son bouclier et donne une nourriture abondante à ses coursiers agiles. Que vos chars soient attentivement visités pour que chacun, disposé à la guerre, puisse, pendant tout le jour, batailler cruellement avec nos ennemis. Car il n'y aura point de trêve, pas même d'un seul moment, à moins que la nuit étant survenue ne sépare les combattants furieux. Que la courroie du bouclier qui couvre le soldat soit trempée de sueur autour de sa poitrine; que la main se fatigue à lancer le javelot, et que les coursiers, traînant les chars étincelants, soient aussi baignés de sueur. Alors celui d'entre vous que je verrai s'éloigner des combats et rester auprès de ses navires à la proue arrondie, celui-là ne pourra plus échapper aux chiens et aux vautours!

»

[394] A ces mots les Argiens poussent un grand cri : ainsi sur le rivage immense retentissent les vagues, lorsque le Notus furieux les précipite contre un rocher escarpé battu sans cesse par les flots de la mer, de quelque côté que naissent les vents. Les Grecs aussitôt se lèvent et courent se disperser vers leurs navires : la fumée s'élève des tentes, et tous les guerriers prennent leur repas. [400] Chacun offre des sacrifices au dieu éternel qu'il adore, en lui demandant d'échapper à la mort et aux hasards de la guerre. Agamemnon, le roi des hommes, immole au tout-puissant fils de Saturne un taureau gras de cinq années; puis il convie à ce sacrifice les anciens du peuple et les premiers chefs achéens : Nestor, d'abord, le roi Idoménée, les deux Ajax, le fils de Tydée, et enfin Ulysse, semblable à Jupiter par sa sagesse. Le vaillant Ménélas s'y rendit de lui-même, car il connaissait les soins qui occupaient son frère. Ils se rangent tous autour du taureau, ramassent et jettent l'orge sacrée; et le puissant Agamemnon, priant au milieu d'eux, s'écrie :

[411] « Très-glorieux et très-grand Jupiter, roi des sombres nuages, toi qui résides dans les régions éthérées, permets qu'avant le coucher du soleil et le retour des ténèbres, je renverse entièrement le palais embrasé de Priam, que je consume ses portes par un feu dévorant, et que je déchire sur la poitrine d'Hector sa cuirasse percée par le fer! Qu'autour de ce guerrier ses nombreux compagnons, couchés dans la poussière, mordent la terre de leurs dents! »

[419] II s'arrête. Le fils de Saturne n'exauce pas sa prière : il reçoit ses sacrifices et lui prépare de grands chagrins. - Après qu'ils ont pris et répandu l'orge sacrée, ils dressent la tête de la victime, l'égorgent et la dépouillent; puis ils coupent les cuisses, les recouvrent d'une double enveloppe de graisse et de chairs sanglantes, et les brûlent sur des rameaux de bois sans feuillage; ils percent ensuite les entrailles, et les soutiennent au-dessus des flammes. Lorsque les cuisses sont consumées et qu'ils ont goûte les entrailles, ils divisent les autres parties de la victime, les traversent de longues broches, les font rôtir avec soin et les retirent du foyer. Ces apprêts terminés, ils préparent le festin, commencent le repas, et se rassasient de mets également partagés. Quand ils ont éloigné d'eux la faim et la soif, le chevalier Nestor, de Gérénie, prend la parole en ces termes :

[434] « Très-glorieux fils d'Atrée, Agamemnon, roi des hommes, ne restons pas plus longtemps en ces lieux ; gardons-nous de différer d'un seul instant l'exécution de cette entreprise qu'un dieu nous accorde. Que les hérauts des Grecs à la cuirasse d'airain convoquent maintenant les soldats et les rassemblent près des navires; et nous, allons en corps, dans la nombreuse armée achéenne, réveiller au plus vite, parmi les guerriers, l'ardeur bouillante de Mars. »

[441] Ainsi parle Nestor. Agamemnon, docile à ce conseil, ordonne aux hérauts à la voix sonore d'appeler au combat les grecs à la longue chevelure : les voix retentissent et les enfants de Danaüs se rassemblent aussitôt. Les rois issus de Jupiter quittent le fils d'Atrée et courent ranger les soldats en bataille; près d'eux se tient Minerve aux yeux brillants portant la superbe égide, immortelle et incorruptible, à laquelle sont suspendues cent franges d'or pur, merveilleusement tissues, et chacune du prix de cent bœufs. Munie de cette égide, elle s'élance avec impétuosité, parcourt les bataillons des Grecs, les excite à marcher et réveille dans le cœur du peuple l'amour de la guerre et l'ardeur des combats. Maintenant le carnage leur semble plus doux que le retour aux rivages bien-aimés de la patrie, sur leurs creux navires.

[455] Comme un feu dévorant embrase une forêt spacieuse sur le sommet d'une montagne et répand au loin une vive lumière : ainsi dans leur marche le resplendissant éclat de l'airain merveilleux étincelle de toutes parts et s'élève jusqu'au ciel. - Comme de nombreuses légions d'oiseaux ailés, de grues ou d'oies saunages ou de cygnes au long col, volent çà et là dans les prairies d'Asius sur les ondes du Caystre, agitant leurs ailes, et se devançant les uns les autres en poussant des cris aigus qui retentissent dans les campagnes : ainsi de nombreux bataillons sortent des vaisseaux et des tentes, se répandent dans les plaines du Scamandre; et sous les pieds des guerriers et des chevaux la terre rend un son terrible. Ils s'arrêtent sur les rives émaillées du fleuve, et ils sont aussi nombreux que les feuilles et les lieurs qui naissent au printemps.

[469] Comme d'abondants essaims de mouches errent sans cesse dans l'étable du berger, au retour de la saison nouvelle, lorsque les vases sont inondés de lait : ainsi les innombrables Grecs à la longue chevelure se tiennent dans la plaine et brûlent de marcher contre les Troyens.

[474] De même que les pasteurs distinguent sans peine leurs immenses troupeaux de chèvre confondus dans les pâturages : ainsi chaque chef met en ordre les guerriers pour les mener au combat. Parmi eux on reconnaît le puissant Agamemnon qui possède les traits et le regard du foudroyant Jupiter, l'armure de Mars et la force de Neptune. - [480] Comme dans un troupeau le bœuf qui l'emporte par sa supériorité est toujours un taureau, car il domine les génisses rassemblées autour de lui : tel, en ce jour, Jupiter fait briller Atride au milieu des guerriers, et le rend supérieur à tous les héros (13).

[484] Dites-moi maintenant, ô Muses de l'Olympe (vous, déesses, qui êtes toujours présentes, qui connaissez toutes choses, tandis que nous ne savons rien, nous, et n'entendons que le bruit de la gloire), dites-moi quels furent les chefs et les princes des Danaens. Je ne parlerai pas de la multitude; je ne pourrai même la nommer quand j'aurais dix langues, dix bouches, une voix infatigable et une poitrine d'airain, à moins cependant que les célestes Muses, filles du dieu qui tient l'égide, ne me rappelassent tous ceux qui vinrent sous les murs d'Ilion. Je dirai seulement quels étaient les chefs et le nombre des vaisseaux.

[494] Pénélée, Léitus, Arcésilas, Prothoénor et Clonios commandent aux Béotiens. Les uns habitaient Hyrie, l'Aulide couverte de rochers, Schénos, Schole, Etéone aux nombreuses collines, Thespie, Graïa, et les vastes plaines de Mycalèse. Les autres demeuraient autour d'Harma, d'Ilèse et d'Erythre. Plusieurs occupaient Eléone, Hylé, Pétéon, Ocalée, la superbe Médéon. Copal, Eutrésis, Thisbé, abondant en colombes, Coronée, la verdoyante Haliarte, Platée, Glisente, la superbe Hypothèbes et la sainte Oncheste où s'élève le bois sacré de Neptune. Quelques autres cultivèrent les champs d'Arna couverts de signes fertiles, ou se fixèrent à Midée, à la divine Nisa et à Anthédon, située aux confins de la Béotie. Ces peuples envoyèrent cinquante vaisseaux sur chacun desquels étaient montés cent vingt jeunes Béotiens.

[511] Les habitants d'Asplédon et d'Orchomène, ville des Miniens, sont commandés par Ascalaphe et Ialmène, tous deux fils de Mars et d'Astyoché, vierge pudique, qui les mit au jour dans le palais d' Actor, fils d'Azée : le dieu de la guerre poursuivit cette jeune fille jusque dans ses appartements (14), et la il partagea sa couche ; ses deux fils commandent trente navires profonds.

[517] Schédios et Epistrophe, fils d'lphite, illustre rejeton de Naubole, sont à la tête des Phocéens. Les uns habitaient Cyparisse. Pythone, hérissée de rochers, Crise, ville sainte, Daulis et Panopée; les autres, les campagnes d'Anemorée et d'Hyampolis. Plusieurs demeurèrent près du divin fleuve Céphise et à Lilée, vers les sources de ce fleuve. Quarante vaisseaux noirs ont suivi ces chefs, et c'est sous leurs lois que les Phocéens se rangent en bataille à la gauche des peuples de la Béotie.

[527] Le rapide Ajax, fils d'Oïlée, conduit les Locriens : il était plus petit et moins fort qu'Ajax de Télamon; malgré cela cependant, et quoique couvert d'une simple cuirasse de lin, il surpassait au combat de la lance tous les Achéens et les Hellènes. Les guerriers qu'il commande habitaient Cynos, Oponte, Calliare, Bessa, Scarphé, la riante Augée, les champs de Thronium et de Tarphé, sur les rivages du Boagre. Les Locriens, qui résidaient au-delà de la sainte Eubée, ont suivi Ajax sur quarante navires sombres.

[536] Les Abantes, ces peuples qui ne respirent que luttes et combats, occupaient l'Eubée, Chalcis, Erétrie, Histiée, féconde en raisins, Cerinthe, voisine de la mer, et la ville élevée de Dion; d'autres habitaient Caryste et Styra, et ils avaient pour chef Eléphénor, rejeton de Mars, fils de Chalcodon, roi des magnanimes Abantes : laissant flotter cheveux en arrière, ces peuples impétueux marchent animés du désir de percer, avec les lances de frêne qu'ils portent, les cuirasses de leurs ennemis sur la propre poitrine des Troyens. Quarante vaisseaux noirs les ont portés sur les eaux.

[546] Puis viennent les habitants de la superbe Athènes, cité du courageux Erechtée (qu'enfanta la terre fertile), et qui fut nourri par Minerve, fille de Jupiter; elle le plaça dans Athènes, au sein de son temple, toujours fumant de sacrifices : c'est là que les jeune Athéniens vont tous les ans, pour se rendre la déesse favorable, immoler des taureaux et des béliers. Leur chef est Ménesthée, fils de Pétéos. Jamais il n'exista un héros semblable à lui pour ranger les coursiers en bataille et les soldats armés de boucliers. (Nestor seul pouvait lui être comparé à cause de l'expérience que lui donne son grand âge.) Cinquante navires sombres ont suivi Ménesthée sur les mers.

[557] Ajax conduit douze vaisseaux des rivages de Salamine, et place ses soldats près des phalanges athéniennes.

Les guerriers d'Argos, de Tirynthe aux fortes murailles, d'Hermione et d'Asine, située près d'un golfe profond, de Trézène, d'Eionne et d' Épidaure, couverte de vignes; ceux qui possédaient Egine et Masès, tous enfants des Achéens, sont commandés par le brave Diomède, et par Sthénélus, fils chéri de l'illustre Capanée; leur troisième chef est Euryale, dont les traits ressemblent à ceux d'un dieu : il reçut le jour de Mécistée, fils du roi Talaïon. Tous ces guerriers ont suivi l'intrépide Diomède, leur chef, sur cinquante vaisseaux noirs.

[569] Les soldats de la belle Mycènes, de l'opulente Corinthe, de la superbe Cléone; ceux qui habitaient Ornée, la riante Aréthyrée, et Sicyone où régna jadis Adraste; ceux qui possédaient Hypérésie, la ville élevée de Gonoësse, Pellène et les campagnes d'Égion et d'Égiale et la vaste Hélice, ont, pour commander les cent navires qu'ils ont amenés, le puissant Agamemnon, fils d'Atrée. Les peuples les plus nombreux et les plus braves l'ont suivi; et lui, marchant à leur tête, revêtu de l'airain éblouissant, se sent fier de briller entre tous les héros, et par sa puissance et par la multitude de guerriers qu'il conduit.

[581] Les habitants de Lacédémone, vaste ville entourée de montagnes, de Pharis, de Sparte, de Messa aux nombreuses colombes; ceux de Brysée et de la verdoyante Augée; ceux d'Amyclée et d'Hélos, qui s'élève sur la mer; ceux enfin qui occupaient Laa et les campagnes d'Oetile, ont pour commander leurs soixante navires le vaillant Ménélas, frère d'Agamemnon. Il range ses troupes à l'écart; et, seul au milieu des siens, se liant à son courage, il les anime à combattre; car, dans son cœur, il brûle de venger les périls affrontés, et les larmes qui furent serrées a cause de l'enlèvement d'Hélène.

[591] Les guerriers de Pylos, de la riante Aréna, et de Thryos, où l'Alphée offre un gué facile; ceux d'Aepy, ville construite avec soin, et de Cyparyssée, d'Amphigénie, de Pteléon, d'Hélos et de Dorion (où les Muses, rencontrant le Thrace Thamyris qui revenait de chez Euryte l'Oechalien , le privèrent de la voix : il s'était glorifié de remporter la victoire, dussent les Muses, filles de Jupiter qui tient l'égide, chanter elles-mêmes; mais, dans leur colère, elles lui ravirent la vue, lui enlevèrent l'art divin du chant et lui firent oublier les sons de la lyre) ; tous ces guerriers sont conduits par le chevalier Nestor, de Gérénie, qui commande quatre-vingt-dix navires profonds.

[603] Les peuples de l'Arcadie, au pied du mont Cyllène, non loin du tombeau d'Aepytius, où naissent de vaillants guerriers; ceux de Phénée, d'Orchomène, riche en troupeaux, de Rhipée, de Stratie et d'Enispé, battue par les vents; ceux de Tégée, de la riante Mantinée, de Stymphale et de Parrhasie, équipèrent soixante navires que commande le puissant Agapénor, fils d'Ancée. Sur cette flotte sont montés des soldats arcadiens, nombreux et vaillants. Le roi des hommes, Agamemnon lui-même, fils d'Atrée, leur donna des vaisseaux solidement construits pour franchir le noir Océan; car les travaux maritimes leur étaient étrangers.

[614] Les habitants de Buprasie, de la divine Élide et de tout le pays que renferme Hyrmine; ceux de Myrsine, qui borne ces contrées, d'Alisie et du rocher d'Olène, ont quatre chefs, possédant chacun dix navires rapides, montés par une multitude d'Épéens. Ces chefs sont Amphimaque et Thalpius, fils, l'un de Ctéate, l'autre d'Euryte, descendant d'Actor; le troisième est l'intrépide Diorès, fils d'Amaryncée, et enfin le quatrième est Polyxène, semblable à la divinité, fils d'Agasthènes, issu lui-même du roi Augéas.

[625 Les soldats de Dulichium et des Echinades, îles sacrées , situées au loin dans la mer et vis-à-vis de l'Elide sont commandés par Mégès, valeureux comme Mars, et fils de Phylée, héros chéri de Jupiter : il s'expatria jadis à Dulichium pour éviter le courroux de son père. Mégès est suivi de quarante navires sombres.

[631] Ulysse conduit les magnanimes Céphalléniens, qui habitaient Ithaque et Nérite aux forets agitées par le vent, Crocylée et l'âpre Aegilipe, Zacynthe et les campagnes de Samos et les terres du continent sur les rivages opposés. Ulysse, dont la prudence égale celle de Jupiter, commande douze vaisseaux aux parois peintes en rouge (15).

[638] Thoas, fils d'Andrémon, est à la tête des Étoliens, qui occupaient Pleurone, Olénos, Pylène, Chalcis, sur les rives de l'Océan, et les rochers de Calydon. Le magnanime Oénus et ses fils n'existant plus, et le blond Méléagre ayant cessé de vivre, c'est Thoas qui commande les Étoliens et leurs quarante navires sombres.

[644] Idoménée, illustre par les exploits de sa lance, conduit les Crétois, venus de Gnosse, de Gortyne, entourée de murailles, de Lycte, de Milète, de la blanche Lycaste, de Phaestos et de Rhytie, villes populeuses. A ces peuples se joignent les troupes de la Crète aux cent villes; ils sont tous commandés par le vaillant Idoménée et par Mérion, semblable à l'homicide dieu de la guerre. Quatre-vingts vaisseaux noirs ont suivi ces deux chefs.

[653] Le grand et redoutable Tépolème, fils d'Hercule, parti de Rhodes avec neuf vaisseaux, mène au combat les fiers Rhodiens. Ces peuples sont divisés en trois tribus; ils occupaient Linde, Ialyse et la blanche Camire : l'intrépide Tlépolème les commande. Astyoché donna ce fils au courageux Hercule, qui l'avait enlevée d'Ephyre, près du fleuve Selléis, après avoir détruit un grand nombre de villes, habitées par de jeunes hommes issus de Jupiter. Lorsque Tlépolème eut grandi dans le palais magnifique de cet immortel, il tua l'oncle chéri de son père, le vieux Licymnios, descendant de Mars: puis il construisit des navires, et, ayant rassemblé des peuples nombreux, il se mit à fuir sur les mers pour échapper aux menaces des autres fils et petits-fils du puissant Hercule. Il arriva dans l'ile de Rhodes, ayant longtemps erré et après avoir souffert bien des maux; là ses guerriers, divisés en trois tribus, furent aimés par le glorieux fils de Saturne, Jupiter, qui règne sur les dieux et sur les hommes, et qui les combla d'immenses richesses.

[671] Nirée, fils d'Agioté et du roi Charopos, conduit de Syme trois navires égaux. Nirée est après l'élégant fils de Pélée le plus beau de tous les Grecs qui vinrent sous les murs d'Ilion; mais il est facile à vaincre (16), et peu de guerriers l'ont suivi.

[676] Les habitants de Nisyre, de Crapathe, de Casos et de Cos, ville d'Eurypyle, et des îles Calydnes ont pour chefs Phidippe et Antiphos, tous deux fils du roi Thessale, descendant d'Hercule. Trente navires profonds sont rangés sous les ordres de ces deux guerriers.

[681] Maintenant je dirai les noms des peuples d'Argos-Pélasgique, d'Alos. d'Alope, de Trichine, de Phthie et d'Hellos, ville renommée pour la beauté de ses femmes : ces peuples se nomment Myrmidons, Hellènes et Achéens; ils ont armé cinquante vaisseaux, et Achille les commande. Mais ils ont oublié la guerre au bruit terrible, et ils n'ont plus de chef pour les mener au combat. Le divin Achille à la course impétueuse se repose dans ses navires, irrité de la perte de Briséis, jeune tille à la belle chevelure qu'il enleva de Lyrnesse, après de longs travaux, lorsqu'il ravagea cette ville et les remparts de Thèbes, et qu'il eut immolé les belliqueux Mynès et Epistrophe, fils d'Evène, issus du roi Sélépion. C'est pour cette captive qu'il reste plongé dans la douleur; mais bientôt il se relèvera.

[695] Les guerriers de Phylacé et de Pyrase, aux campagnes émaillées de fleurs et consacrées à Cérès; ceux d'Itone où naissent de nombreux troupeaux ; ceux d'Antrone, située près des rivages de la mer, et de Ptéléos aux plaines verdoyantes, avaient pour chef le vaillant Protésilas, quand il vivait encore : maintenant il est enseveli dans les sombres demeures de la terre. Il quitta sa maison sans laisser d'héritier (17), et seule, dans Phylacé, son épouse se meurtrit le visage : un guerrier dardanien le tua comme il s'élançait de son vaisseau à la tête des Achéens. Ses soldats, malgré leurs regrets, ne sont point restés sans chef : ils obéissent aux ordres de Podarcès, rejeton de Mars, fils d'lphiclus, riche en troupeaux, qui descendait lui-même de Phylacus. Podarcès est frère-germain du magnanime Protésilas, mais cependant plus jeune que lui : Protésilas, son aîné, avait plus de valeur. Les soldats, quoiqu'ils aient un chef, regrettent encore Protésilas. Podarcès est suivi de quarante navires sombres.

[711] Les peuples de Phères, près du lac Boebéïs, de Boebé, de Glaphyre et de la belle lolchos, ont armé onze vaisseaux que commande Eumèle, fils chéri d'Admète, qu'enfanta Alceste, la plus noble des femmes et la plus belle entre toutes les filles de Pélias.

[716] Les habitants de Méthone et de Thaumacie, ceux de Mélibée et de l'âpre Olizone, ont, pour commander leurs sept navires, Philoctète, habile à lancer les flèches. Sur chaque navire sont montés cinquante rameurs tirant l'arc avec adresse et se battant avec courage. Philoctète souffre des douleurs horribles; il est étendu dans l'île divine de Lemnos, où les Grecs l'ont abandonné; là il gémit, tourmenté sans cesse par la morsure hideuse d'un serpent venimeux; mais bientôt, près de leurs navires, les Argiens se ressouviendront du roi Philoctète. Ses soldats, quoique le regrettant encore, ont pour chef Médon, enfanté par Rhéna, et fils illégitime d'Oïlée, destructeur des villes.

[729] Les citoyens de Tricca, de la montueuse Idiome et d'Oechalie, ville d'Euryte, ont pour chef les deux fils d'Esculape, les habiles médecins Podalire et Machaon, qui commandent tous deux trente creux navires.

[734] Les guerriers d'Ormenion et de la fontaine Hypérée; ceux qui se tenaient à Astérie et sur les blancs sommets du Titane, ont pour conduire leurs quarante vaisseaux noirs Eurypvle, fils illustre d'Evémon.

[738] Les troupes d'Argisse, de Gyrtone, d'Orthée, d'Élonée et de la ville pure d'Oloossone, sont commandées par l'intrépide Polypéte, fils de Pirithoüs, qui reçut le jour de l'immortel Jupiter : l'illustre Hippodamie donna cet enfant à Pirithoüs. (Ce héros se vengeait alors des Centaures aux membres velus (18) en les chassant du Pélion et en les repoussant jusque chez les Ethices.) Polypète n'est pas seul : avec lui commande Léontée, rejeton de Mars, fils du magnanime Coronus, issu lui-même de Cénée. Ces deux guerriers sont suivis de quarante navires sombres.

[748] Gonée, sorti de Cyphos, conduit vingt-deux vaisseaux ; il est suivi par les Eniens et par les Pérèbes, guerriers redoutables qui avaient établi leurs demeures autour de la froide Dodone; il est accompagné par les habitants des champs de la riante Titarèse, qui roule au Pénée son onde limpide sans la mêler aux flots argentés de ce fleuve : elle surnage à la surface des eaux comme une herbe légère, car la Titarèse s'échappe du Styx , du Styx, fleuve terrible des serments des dieux !

[756] Prothoüs, fils de Tenthrédon, marche à la tête des Magnésiens, peuples qui habitaient non loin du Pénée et du Pélion aux forêts bruyantes. Quarante vaisseaux noirs ont suivi l'agile Prothoüs.

[760] Tels sont les chefs et les princes des enfants de Danaü. - Muse, dis-moi maintenant quels furent dans l'armée des Atrides les premiers des coursiers et les plus braves des héros.

[763] Les cavales les plus renommées sont celles que conduit Eumèle. fils de Phères : rapides et légères comme l'oiseau, elles sont de même âge et semblables par la taille et par la couleur de leur poil; elles furent élevées dans les champs de Pérée par Apollon à l'arc d'argent, et elles jettent la terreur dans les combats. - Le plus vaillant des guerriers c'est Ajax, fils de Télamon, tant qu'Achille garde son ressentiment; car le noble fils de Pélée, ainsi que les coursiers qui le portent, sont supérieurs à tous les autres ; mais, voguant sur l'Océan, il vit retiré dans ses navires à la proue arrondie,

nourrissant son courroux contre le fils d'Atrée, Agamemnon, pasteur des peuples. Ses soldats, sur les bords de la mer, se plaisent à lancer le disque, le javelot et les flèches; les chevaux, chacun près de son char, paissent le lotos et l'ache des humides prairies : les chars solides reposent dans les tentes des chefs; et ceux-ci, regrettant Achille chéri de Mars, errent çà et là dans les camps sans combattre.

[780] Cependant les Grecs s'avancent comme un vaste incendie qui dévore la campagne : sous leurs pas, la terre fait entendre des gémissements semblables à ceux qu'elle pousse, lorsque, dans sa colère le dieu qui lance la foudre frappe les rochers d'Arime, où sont placées, dit-on, les demeures de Tvphée (19). Ainsi, sous les pieds des combattants qui s'avancent, la terre gémit profondément: et les guerriers franchissent en peu d'instants l'immense étendue des plaines.

[786] Alors, aussi prompte que le vent, la rapide Iris, chargée d'un triple message, est envoyée par Jupiter auprès des Troyens. - Sous les portiques du palais de Priam, sont réunis pour le conseil les jeunes gens et les vieillards. Près d'eux se tient la légère Iris : elle leur adresse la parole en imitant la voix du fils de Priam. Politès, qui, se fiant à la rapidité de ses pas, s'était placé en sentinelle sur la tombe élevée du vieil Aesyétés, afin de mieux observer l'instant où les Grecs s'élanceraient de leurs navires. - La déesse, semblable à ce héros, parle en ces termes :

[796] « Ô vieillard, les discours sans fin te sont donc agréables, comme jadis pendant la paix? Pourtant une guerre inévitable se prépare ! Déjà, très souvent, j'assistai aux luttes de guerriers; mais jamais je ne vis une armée si nombreuse : semblables aux feuilles et aux grains de sable, les Achéens s'avancent dans la plaine pour combattre autour de la ville. Hector, c'est à toi de suivre cet avis; la vaste ville de Priam renferme un grand nombre d'alliés de nations diverses et parlant un langage différent : que chaque chef, à la tête de ses soldats, les conduise avec ordre et les range en bataille. »

[807] A ces mots, Hector, loin de méconnaître le discours de la déesse, rompt aussitôt l'assemblée. On court aux armes; toutes les portes sont ouvertes; le peuple, les cavaliers, les fantassins sortent en foule, et un grand tumulte s'élève.

En avant de la ville, se trouve une colline élevée qui s'étend dans la plaine, et dont on peut, de tous côtés, faire le tour : les hommes l'appellent Batiée, et les dieux, le tombeau de l'agile Myrine. C'est là qu'en ce moment se rangent en bataille les Troyens et leurs alliés.

[816] Le fils de Priam, le grand Hector, au casque étincelant (20), commande les Troyens. Près de lui se rangent de nombreux et de vaillants soldats armés de leurs lances, et brûlant de combattre.

Les Dardaniens ont pour chef le noble fils d'Anchise, Énée, que la belle Vénus enfanta, s'étant endormie dans les bras d'un mortel sur les sommets de l'Ida. Énée n'est pas seul : avec lui sont les fils d'Anténor, Archéloque et Acamas, tous deux habiles â la guerre.

[824] Les habitants de Zélée, située au pied de l'Ida, ces riches Troyens qui buvaient les eaux noires de l'Aesèpe, ont pour chef l'illustre fils de Lycaon, Pandarus, à qui Apollon lui-même donna son arc.

Ceux qui occupaient Adrastée, la cité d'Apèse, Pithyée et les montagnes élevées de Térée, sont commandés par Adraste et par Amphius, revêtus d'une cuirasse de lin, et tous deux fils de Mérops, citoyen de Percote. Leur père, le plus illustre de tous les hommes dans l'art de la divination, ne voulut point permettre à ses enfants d'affronter les combats homicides; mais ils lui désobéirent, entraînés par les lois fatales de l'horrible mort.

[835] Les guerriers qui cultivaient les champs de Percote et de Practium, ceux qui possédaient Sestos, Abydos et la divine Arisbée, ont pour chef le fils d'Hyrtacès, Asius, le premier d'entre tous que des coursiers ardents et élancés amenèrent d'Arisbée et des bords du fleuve Selléis.

[840] Hippothoüs commande les tribus des Pélasges; ces peuples armés de la lance meurtrière occupaient les plaines fertiles de Larisse (21) : leurs chefs sont Hippothoüs et Pylée, rejetons de Mars, et tous deux fils du Pélasge Léthus, issu de Teutame.

Acamas et le héros Piroüs conduisent les Thraces, renfermés par I'Hellespont orageux.

Les belliqueux Ciconiens marchent sous les ordres d'Euphèmc, lits de Trézène, héros chéri de Jupiter et descendant de Céas.

[848] Pyraechmès commande les Paeoniens, peuples armés d'arcs recourbés, et sortis de la ville lointaine d'Amydon, près des larges bords de l'Axius, de l'Axius dont les eaux sont les plus belles de toutes celles qui se répandent sur la terre.

Pylémènes au cœur intrépide marche à la tête des Paphlagoriens, venus du pays des Énètes, où naissent les mules sauvages: il conduit aussi les habitants de Cytore et ceux qui cultivaient les champs de Sésame, et ceux qui habitaient, près du fleuve Parthénius, les célèbres palais de Cromna, d'Égiale et les hauteurs d'Érythine.

[856] Odius et Épistrophe conduisent les Halizones, peuples qui ont quitté la ville éloignée d'Alybe, où l'argent naît en abondance.

Les Mysiens obéissent aux ordres de Chromis et de l'augure Ennomus : celui-ci, malgré ses prophéties, ne put se préserver du trépas, et il succomba sous les coups de l'impétueux Éacide, dans le fleuve où ce héros immola tant d'autres Troyens.

[862] Phorcys et Ascagne, semblable à la divinité, sont à la tête des Phrygiens, venus de la lointaine Ascagnie ; ils brûlent tous de combattre.

Les chefs des Méoniens (22) sont Mesthlès et Antiphos, fils de Pylamène, que tous deux le lac Gygée vit naître; ils commandent les Méoniens qui reçurent le jour près du Tmolus.

[867] Nastès conduit les Cariens au langage barbare; ces peuples occupaient Milet, et les monts ombragés de Phthire, et les bords sinueux du Méandre, et les sommets élevés du Mycale : Nastès et Amphimaque, illustres fils de Nomion, sont à la tête de ces guerriers. Amphimaque marchait au combat, couvert d'or comme une jeune fille; l'insensé! ses ornements ne purent le préserver du trépas : il périt sous les coups du léger Eacide, et le vaillant Achille le dépouilla de son or.

[876] Enfin Sarpédon et le sage Glaucus commandent les Lyciens, venus du fond de la Lycie, loin du Xanthe impétueux.

(01)

(guerriers qui combattent à cheval), porte le texte grec. Madame Dacier dit: les hommes du camp des Grecs: Bitaubé: les guerriers; et Dugas-Montbel est aussi concis que Bitaubé.

(02) , dieu des songes.

(03) (Achéens chevelus). Tous les traducteurs français, sans tenir compte que chez les anciens Grecs la longue chevelure était un signe de force et de courage ont rendu ce passage, les uns par Grecs valeureux, comme Bitaubé; les autres, tout simplement par Grecs, comme madame Dacier et Dugas-Montbel. - La chevelure longue signifiait une condition libre; aussi Aristote nous apprend ( Rhétor., lib. 1 , cap. IX), « qu'à Lacédémone une belle chevelure était un signe de liberté. » Xénophon rapporte (de Rep. Laced.) que Lycurgue « engageait les jeunes Spartiates à se laisser croître la chevelure, pensant que c'était un moyen de paraître plus grands, d'avoir l'air plus martial, et que cet ornement convenait à des hommes libres. »

(04) (la ville aux larges rues des Troyens), dit Homère. Madame Dacier traduit ce passage par : la grande ville de Troie; Bitaubé par : les vastes murs d'Ilion; et Dugas-Montbel par : la superbe ville d'Ilion. - Nous pensons qu'une ville peut avoir de larges rues sans être pour cela ni grande, ni vaste, ni superbe.

(05) , dit Homère. Degas-Montbel traduit imparfaitement ces deux mots par forts navires. Madame Dacier passe l'épithète sous silence; mais Bitaubé s'est rapproché cette fois du texte grec en rendant par vaisseaux chargés de rameurs. Nous sommes surpris que Dugas Montbel ail donné à l'épithète , de ( beaucoup), et de , (bancs de rameurs), une signification si peu convenable.

(06)

« Il est évident, dit Dion Chrysostome, qu'Homère fait l'éloge d'un roi quand il le nomme pasteur des peuples ; car le devoir d'un pasteur est de veiller sur ses brebis, de les garder, de les préserver de tout danger, et non certes de les immoler ou de les écorcher. » (De Regno, oral. tv. )

(07) . En suivant l'opinion d'Apollodore, qui a été adoptée par Clarke et par Dübner, nous avons traduit par meurtrier d'Argus. Dugas-Montbel, avec quelque raison peut-être, prétend que la fable d'Io changée en vache, et confiée à Argus, étant postérieure aux temps homériques, on devrait adopter l'opinion rapportée par Eustache, qui fait dériver d' v, exempt de meurtre, attendu que jusqu'au seizième chant de l'Iliade Homère appelle ce dieu Mercure bienfaisant.

(08) . Ce vers, que nous avons traduit mot à mot, a été rendu de cette manière par madame Dacier : de saccager Troie; par Bitaubé : de ravager la florissante Troie; et par Dugas-Montbel : de détruire la forte citadelle d'Ilion. Il est à remarquer que l'épithète caractéristique (populeux) a été retranchée par tous les traducteurs français.

(09) Dugas-Montbel, en rendant par parleur audacieux, a fait un contresens; car Thersite n'est pas un audacieux, mais un parleur sans jugement, un bavard inintelligible, connue le dit le mot de (privé), (de jugement), (dans le discours), et comme l'ont traduit Clarke par loquacissime, et Dübner par blatero. - Dans le même vers, Dugas-Montbel veut faire passer Thersite pour un discoureur habile, tandis qu'Homère l'appelle harangueur à la voix sonore ( ), ce qui est fort différent.

(10) , porte le texte grec. Tous les traducteurs français passent sous silence l'épithète caractéristique (dignes de porter la parole, à la voix articulée), qu'Homère donne aux hommes pour les distinguer des autres mortels. Clarke et Dübner ont rendu ce passage par articulate-loquentibus mortalibus.

(11)

. Nous avons traduit ce passage par déesses de la mort, attendu que dans tous les textes le mot a un capital. Si ne suivait pas , nous aurions rendu ce mot par Parques. comme Dübner (Parcae mortis) ; mais il ne nous était pas possible de dire en français les Parques de la mort.

(12) Nous avons rendu le mot par élevé à Gérenie, et non par vénérable, comme l'ont fait Bitaubé et Dugas-Montbel, parce que, dans tous les textes, ce mot commence par une capitale. Dugas-Montbel, pour soutenir son opinion, prétend que vient de , honneur. Mais, comme Homère ne donne cette épithète à aucun autre vieillard, nous pensons avec MM. Theil et Hallez-d'Arros (Dictionn. des Homérides) que cette dénomination convient à Nestor qui fut élevé à Gerénie ( ), on Gerénon ( ), pendant qu'Hercule saccageait Pylos.

(13) « Voici trente vers de suite, dit Dugas-Montbel (Observat. sur le liv. II), consacrés à plusieurs comparaisons successives. Cette accumulation d'images est du plus brillant effet. Le poète est sur le point de tracer le tableau de l'armée entière, et c'est lorsque déjà les soldats, brûlants d'ardeur, se rassemblent à la voix des chefs, qu'il éprouve le besoin de transporter l'imagination des auditeurs au milieu de cette plaine, qui bientôt sera le théâtre de tant de combats terribles, de tant d'actions mémorables. L'éclat des armes, le bruit des coursiers, les cris des guerriers qui s'avancent , tout est peint des couleurs les plus vives. »

(14)

dit Homère. Les anciens appelaient (hyperoon) la partie la plus élevée d'une maison, l'étage supérieur, l'appartement situé sous la terrasse, et destiné à l'habitation des femmes. C'est dans un de ces appartements que, suivant le poète grec, Mars poursuivit la vierge Astyoché.

(15) , porte le texte grec. Les traducteurs ne s'accordent pas sur la signification du mot . Madame Dacier, Bitaubé et Dugas-Montbel traduisent ce passage, la première par : les proues et les poupes estoient admirablement peintes ; le second : aux proues colorées de vermillon; et le troisième : dont les poupes brillent d'un rouge éclatant Sam. Clarke et Dübner rendent ce mot par : proras rubras habentes. - Qui a pu autoriser ces écrivains à trouver, les uns, dans le mot , de (minium, vermillon), et de (face, joue), la proue d'un vaisseau ; les autres, la poupe; et d'autres encore, comme madame Dacier, la proue et la poupe tout à la fois? Ce n'est pas Hérodote, qui dit vaguement (lib. III, § 58) que les vaisseaux des anciens étalent peints en rouge, sans désigner particulièrement ni la proue ni la poupe. Sophocle et le Scholiaste de Venise ne nous éclairent pas davantage à ce sujet. Mais l'éditeur qui date de Bolissos rapporte (Sch . ’ 637) qu'il ne faut pas entendre seulement, par le mot , le devant du navire, mais toute la carcasse, ou, en quelque sorte, les murs du navire. Il pense que c'est de que les Latins ont fait paries, d'où vient notre mut paroi. - Ainsi, d'après ce témoignage, nous sommes donc les seuls qui, dans cette traduction, nous soyons le plus rapproché du texte grec en rendant par vaisseaux aux parois peintes en rouge.

(16) Dugas-Montbel n'a pas suivi exactement Homère en traduisant par effeminé. Madame Dacier et Bitaubé se rapprochent un peu plus du texte en rendant ce mot , l'un par peu vaillant, et l'autre par faible. Mais la traduction mot à mot est encore plus simple, plus élégante, plus convenable, car le poète dit avec une ravissante naïveté : ’ ; (mais il était facile à vaincre, etc., etc.).

(17) Le texte grec porte (aussi la maison inachevée). Ainsi que Dugas-Montbel, nous avons, pour la traduction de ce passage, substitué le sens métaphorique au sens propre. Le même auteur ajoute : « Heyne pense qu'ici signifie bien réellement une maison qui n'est pas achevée, parce que, dans les temps héroïques, lorsqu'un jeune homme se mariait, il se construisait une habitation, comme cela se pratique encore quelquefois en Allemagne et en Flandre. »

(18)

, dit Homère. Ces Centaures aux membres velus étaient des monstres moitié hommes et moitié chevaux, qui naquirent d'Ixion et de la Nuée, et qui ayant, aux noces de Pirithoüs, insulté les femmes, furent exterminés par Thésée, Pélée, Pirithoüs et Hercule.

(19) Ce passage a été imite par Virgile ; mais le poète latin a substitué au mot grec mot Inarime, parce que, suivant Heyne (Excurs. II, lib. IX. Aeneid), les anciens traducteurs ont confondu la proposition

(ans) avec le nom propre.

Tum sonitu Prochyta alta tremit, durumque cubile

Inarime, Jovis imperiis imposta Typhaeo.

AENEID, IX, 715.

(20) , dit le poète grec. Nous avons adopté l'opinion de Dugas-Montbel relativement au mot , que nous avons rendu par casque étincelant, quoique certains auteurs prétendent qu'il faut le traduire par : casque à l'aigrette mouvante. Comme les preuves manquent, et que le mot signifie tout à la fois mobile, léger, parsemé, diapré, et nuancé de diverses couleurs, nous préférons le mot étincelant au foot mobile, en attendant toutefois que cette importante question soit éclaircie. - Les auteurs du Dictionnaire des Homérides disent au mot que quelques commentateurs , tels que Koepen et Bothe, appliquent à ce mot la signification de bigarré ; mais ils font observer avec raison que, lorsque Homère se sert de cette dernière expression, il dit : .

(21) Plusieurs géographes anciens , tels que Strabon (lib. IV) et Étienne de Byzance (Ad. v. ), parlent de plusieurs villes qui portaient le nom de Larisse ; mais il paraît, d'après madame Dacier et Dugas-Montbel, que celle dont il est question ici était située dans l'Asie-Mineure, à mille stades environ et au midi de Troie.

(22) Les auteurs anciens (Hérod., lib. VII; Strab. liv. XII) nous apprennent que les peuples appelés par Homère Méoniens furent nommés par la suite Lydiens ; on ne sait pas à quelle époque s'opéra ce changement ; mais ce fut vraisemblablement âpres Homère, car le poète n'aurait pas conservé leur ancien nom. Paterculus (lib. I) parle d'un roi Lydus qui aurai vécu trois cents ans environ avant Homère. Mais il n'est pas croyable que le poète eut parlé des Méoniens, si, depuis trois cents ans, ils se nommaient Lydiens.

Homère, Iliade, Chant III (traduction française)

Homère

ILIADE

LIVRE III

Pour d'autres traductions françaises

LIVRE I

chant 2

chant 4

texte grec

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SERMENT, - COMBAT SINGULIER

ORSQUE, [1] sous les ordres de leurs chefs, ils se sont rangés en bataille, les Troyens s'avancent bruyamment, comme une nuée d'oiseaux faisant entendre de vives clameurs : ainsi s'élève au ciel la voix éclatante des grues, quand elles fuient les hivers et les pluies continuelles ; elles poussent des cris aigus, elles s'envolent au-dessus des flots de l'océan, elles portent aux hommes appelés Pygmées (01) le carnage et la mort, et du haut des airs elles leur livrent de terribles combats. Mais les Achéens, respirant la colère, marchent en silence, et brûlent dans leur coeur de se donner un mutuel appui. [10] Comme sur le sommet d'une montagne le lotus répand un brouillard épais, redouté des bergers, et plus favorable encore aux voleurs que la nuit même; car alors la vue ne s'étend pas au-dela du jet d'une pierre : de même sous les pieds des guerriers s'élèvent des tourbillons de poussière tandis qu'ils s'avancent et traversent rapidement la plaine. [15] Dès que les deux armées sont en présence, Pâris (02) aux formes divines se place à la tête des Troyens; il porte à ses épaules une peau de léopard, son arc recourbé et son épée : brandissant deux javelots à la pointe d'airain, il provoque les plus illustres d'entre les Argiens à se mesurer avec lui dans une lutte terrible. [21] Le belliqueux Ménélas, le voyant s'avancer en avant de l'armée et marcher à grands pas, se réjouit comme un lion affamé qui trouve une magnifique proie, ou un cerf aux cornes élevées, ou une chèvre sauvage, et qui les dévore avec avidité, quoique poursuivi par une meute légère et par une ardente jeunesse : ainsi Mélénas est joyeux lorsque le beau Pâris s'offre à sa vue; car il espère bientôt se venger du coupable. Revêtu de ses armes, il s'élance aussitôt de son char. [30] Mais, dès que Pâris l'aperçoit dans les premiers rangs, il est frappé d'épouvante au fond du coeur, et il se réfugie parmi ses compagnons pour éviter la mort. Tel, un vovageur apercevant un serpent dans les halliers d'une montagne, recule, saisi de crainte : un tremblement s'empare de ses membres, et il fuit, la pâleur au front. Ainsi se perd dans la foule des fiers Troyens le beau Pâris, redoutant le fils d'Atrée. [38] Hector, à cette vue, l'accable par ces humiliantes paroles :

« Malheureux Pâris! sois donc fier de ta beauté, maintenant, guerrier efféminé, lâche séducteur! Plût au ciel que tu ne fusses jamais né, ou que tu fusses mort sans hymen ! Certes, je l'aurais préféré : cela valait mieux que d'être aux yeux de tous un objet de honte et de mépris. Ils rient aux éclats les Achéens à la longue chevelure, eux qui te croyaient un vaillant champion, parce que tu possèdes un beau visage; mais tu n'as dans le cœur ni courage ni force! Pourquoi, puisque tu es ainsi, avoir réuni des compagnons fidèles pour traverser les mers sur des vaisseaux rapides; et te mêlant aux nations étrangères, pourquoi avoir enlevé d'une terre lointaine cette femme d'une si grande beauté, l'épouse d'un valeureux héros? Est-ce pour faire le malheur de ton père, de ta cité, de tout un peuple, ou la joie de nos ennemis et ton propre déshonneur ? [52] Que n'attendais-tu le brave Ménélas? Tu saurais maintenant quel est le guerrier dont tu retiens la jeune épouse. Ta lyre, et ces dons de Vénus, et ta chevelure, et ta beauté ne t'eussent point servi lorsque tu aurais été traîné dans la poussière! Mais les Troyens sont trop timides; sans cela tu devrais être déjà revêtu par eux d'un manteau de pierre (03), en punition des maux que tu leur as fait souffrir!

» [58] Pâris aux formes divines lui dit à son tour :

« Hector, tes reproches ne sont point injustes, je les ai mérités; mais ton cœur est toujours indomptable comme la hache qui pénètre le chêne, lorsque, secondant le bras d'un ouvrier habile, elle sépare de sa racine le bois d'un navire : telle est dans ta poitrine ton âme intrépide. Ne me reproche pas les dons aimables de la blonde Vénus : ils ne sont point à rejeter ces nobles présents des dieux, que nous accorde le ciel et que personne n'est le maître de choisir (04). [67] Maintenant, si tu veux que j'affronte la guerre et ses périls, fais ranger à l'instant les Troyens et tous les Grecs, afin qu'au milieu des camps, le vaillant Ménélas et moi nous combattions pour Hélène et pour ses trésors. Le vainqueur, celui qui aura conquis honorablement cette femme et ses richesses, les emmènera dans ses foyers; et les peuples immoleront des victimes pour cimenter une alliance et conclure des traités fidèles. Nous habiterez alors Troie et ses champs fertiles; et les Grecs retourneront à Argos, ville féconde en coursiers, et dans I'Achaïe, renommée pour la beauté de ses femmes. » [76] A ces mots, Hector, rempli de joie, s'avance entre les deus armées; et, saisissant sa lance par le milieu, il retient les phalanges des Troyens : tous s'arrêtent à l'instant. Mais les Achéens à la longue chevelure dirigent aussitôt leurs flèches contre ce héros, et l'accablent de traits et de pierres. Alors Agamemnon chef des guerriers, s'écrie d'une voix forte :

[82] « Argiens, arrêtez; suspendez vos coups, fils des Achéens ; Hector au casque étincelant (05) semble vouloir nous parler. » [84] II dit; les Achéens s'arrêtent tout à coup, et deviennent silencieux. Hector, prenant la parole, s'adresse ainsi aux dent armées :

[86] « Troyens, et vous, Grecs aux belles cnémides, écoutez ce que vous propose Pâris, l'auteur de cette guerre. II demande que tous vous déposiez sur la terre fertile vos armes brillantes, et qu'au milieu des camps, lui et l'intrépide Ménélas combattent pour Hélène et pour ses trésors. Le vainqueur, celui qui aura conquis honorablement cette femme et ses richesses, les emmènera dans ses foyers; nous immolerons, nous, des victimes pour cimenter une alliance et conclure des traités fidèles. » [95] A ces mots, tous gardent un profond silence. Alors le brave Ménélas leur dit :

«

Maintenant, écoutez-moi : une vive douleur pénètre mon âme. Je désire que les Grecs et les Troyens se séparent; ils ont souffert assez de maux à cause de ma querelle et de l'attentat de Pâris. Qu'il meure celui de nous deux à qui le destin réserve le trépas; mais que les autres se séparent aussitôt. Troyens, apportez, pour être offerts en sacrifice, un agneau blanc pour le soleil, une brebis noire pour la terre et une autre brebis pour Jupiter. Que Priam lui-même vienne en personne ratifier nos traités ; car ses fils sont infidèles et parjures : nul alors n'osera violer les serments prêtés au maître des dieux. L'esprit des jeunes gens est toujours prompt à changer; mais, quand survient un vieillard, il regarde à la fois dans le passé et dans l'avenir ce qui peut être également avantageux aux deux partis.

»

[111] Ainsi parle Ménélas. Les Troyens et les Grecs se réjouissent, espérant terminer bientôt cette guerre funeste; ils retiennent les coursiers dans les rangs, descendent de leurs chars, se dépouillent de leurs armes, et les déposent à terre tout près les unes des autres : un étroit espace séparait les deux armées. [116]

Hector envoie aussitôt dans la ville deux hérauts pour conduire les agneaux et prévenir Priam. Le puissant Agamemnon ordonne à Talthybius d'aller vers les creux navires, et d'amener une victime : le héraut s'empresse d'obéir aux ordres de l'illustre Agamemnon.

[121]

Iris se rend près d'Hélène aux bras d'albâtre, sous les traits de la belle-soeur de cette princesse, Laodicée, qui avait épousé le roi Hélicaon, fils d'Anténor, et la première en beauté des filles de Priam. La déesse trouve Hélène dans son palais: elle brodait un long voile de pourpre (06), doublement tissu, et traçait sur ce voile les combats que soutenaient pour elle les Troyens dompteurs de coursiers, et les Grecs revêtus d'airain. La légère Iris s'approche d'elle et lui dit :

[130] «

Venez ici, nymphe chérie, contempler les faits admirables des Troyens et des Grecs. Naguère ils portaient dans les campagnes toutes les horreurs du carnage, et ils ne respiraient que les combats sanglants. Maintenant, silencieux et immobiles (car la guerre a cessé), ils se tiennent appuyés sur leurs boucliers; et leurs longues lances sont fixées dans la terre. Cependant Pâris et le vaillant Ménélas, armés de forts javelots, vont combattre pour vous, Hélène, et le vainqueur vous nommera la compagne bien aimée de sa couche. » [139] Ces paroles de la déesse font naître dans le coeur d'Hélène le doux désir de revoir son premier époux, ses parents et sa patrie. Elle se couvre de voiles éclatants de blancheur, et sort du palais en versant des larmes de tendresse. Elle n'est point seule : deux femmes suivent ses pas, Éthra, fille de Pithée, et Clymène aux grands yeux (07) ; bientôt elles arrivent aux portes de Scées. [146] Là, Priam, Panthoüs, Thymétès, Lampus, Clytius, Hicétaon, rejeton de Mars, et les sages Ucalégon et Anténor, tous anciens du peuple, sont assis au-dessus des portes de Scées ; leur grand âge les éloignait de la guerre ; mais, prudents orateurs, ils discouraient, comme des cigales qui, sur la cime d'un arbre, font entendre dans les forêts une voix mélodieuse (08) : tels sont les chefs troyens assis au sommet de la tour. Lorsqu'ils voient Hélène s'avancer vers eux, ils se disent à voix basse :

[156] « Ce n'est pas sans raison que les Grecs aux belles cnémides et les Troyens supportent, pour une telle femme, de si longues souffrances. Son visage est aussi beau que celui des déesses Immortelles ; malgré cela, cependant, il faut qu'elle s'en retourne sur les vaisseaux achéens, de peur qu'elle ne soit un sujet de ruine pour nous et pour nos enfants. » [161] Ainsi parlent les vieillards ; mais Priam, élevant la voix, appelle Hélène auprès de lui :

«

Puisque tu es venue ici, chère enfant, assieds-toi près de moi, afin que tu aperçoives ton premier époux, tes parents et tes amis (car tu n'es pas la cause de nos malheurs : ce sont les dieux qui ont suscité, de la part des Grecs, cette guerre, source de tant de larmes) ; dis-moi le nom de cet homme imposant, de ce héros achéen si grand et si fort. D'autres, il est vrai, le surpassent par la hauteur de leur taille ; mais jamais je n'ai vu de mes propres feux un guerrier si majestueux et si beau : il ressemble vraiment à un roi. » [171] Hélène, la plus noble des femmes, lui répond en ces termes :

« Père chéri de Pâris, vous êtes pour moi un objet de respect et de crainte. Plût au ciel que j'eusse reçu la mort le jour où je suivis votre fils, abandonnant le lit nuptial, mes frères, ma fille bien-aimée et les aimables compagnes de ma jeunesse ! Mais il en fut autrement : voilà pourquoi je me consume dans les larmes. Toutefois je vais vous dire ce que vous me demandez. Cet homme est le fils d'Atrée, le puissant Agamemnon, à la fois excellent roi et vaillant guerrier. Avant ma honte je le nommai mon frère; hélas! que ne l'est-il encore! » [181] Elle dit ; le vieillard, saisi d'admiration, s'écrie :

« Heureux Atride! tu naquis sous de favorables auspices, ô roi fortuné, puisque les nombreux enfants de la Grèce te sont soumis! Jadis je fus dans la Phrygie, contrée fertile en vignes, et la je vis la foule des guerriers phrygiens, habiles à diriger les coursiers, et les peuples d'Otrée et de Mygdon, de Mygdon semblable à un dieu; ils campaient alors sur les rives du Sangarius, et moi, je me trouvais parmi eux, comme allié, quand vinrent les Amazones au mille courage. Mais ces peuples n'étaient pas encore aussi nombreux que tous ces Achéens aux terribles regards. » [191] Puis apercevant Ulysse, le vieillard interroge une seconde fois Hélène :

« Dis-moi donc aussi, chère enfant, le nom de cet autre guerrier, plus petit qu'Agamemnon, fils d'Atrée, mais dont les épaules et la poitrine ont une plus grande largeur. Ses armes reposent sur la terre fertile ; et lui, comme un bélier, parcourt les rangs des soldats : je le compare au bélier, à l'épaisse toison, qui marche au milieu d'un immense troupeau de brebis blanches. » [199] Hélène, issue de Jupiter (09), lui répond :

«

C'est le fils de Laërte, le sage Ulysse; il fut nourri dans l'île âpre d'Ithaque, et ses ruses sont inepuisables et ses conseils pleins de sagesse. » [203] Le prudent Anténor l'interrompt tout à coup en ces termes :

« Ô femme, tout ce que tu dis est vrai; car déjà le divin Ulysse et le vaillant Ménélas sont venus ici comme ambassadeurs à cause de toi. Je leur donnai l'hospitalité; je les reçus en amis dans mon palais, et j'appris à connaître leur caractère et leurs sages conseils. Quand tous deux se mêlaient aux Troyens assemblés, Ménélas était d'une taille plus élevée; mais, s'ils s'asseyaient, Ulysse semblait être le plus majestueux. Lorsqu'au milieu de tous, ils se mettaient à haranguer, Ménélas était bref : il parlait peu, mais clairement, avec concision, et jamais il ne s'écartait de son sujet, quoiqu'il fût le plus jeune. Le prudent Ulysse, lui, se levait, et tout a coup il restait immobile, les yeux baissés, les regards attachés à la terre: il tenait son sceptre en repos, sans l'agiter d'aucun côté comrne un être inhabile : on aurait dit un homme saisi de colère ou privé de raison. Mais lorsqu'il laissait échapper de sa poitrine une voix sonore, et que ses paroles se précipitaient comme la neige qui tombe en flocons durant les hivers, alors personne n'eut osé se comparer à Ulysse; et nous, en le contemplant, ce n'était point Iextérieur de ce héros que nous admirions. » [225] Priam apercevant Ajax, interroge Hélène pour la troisième fois.

« Quel est cet autre guerrier achéen si fort et si grand, qui se distingue parmi tous les autres Argiens et par sa taille élevée et par ses larges épaules? » [228] Hélène au long voile, et la plus noble des femmes, lui répond :

« C'est le formidable Ajax, le rempart des Achéens. De l'autre côté, parmi les Crétois, se tient Idoménée, semblable à un dieu: autour de lui sont rassemblés les chefs de la Crête. Souvent, lorsqu'il quitta sa patrie, le brave Ménélas lui donna l'hospitalité dans notre palais. - Maintenant j'aperçois beaucoup d'autres Achéens aux regards étincelants, que je reconnais, et dont je pourrais dire les noms. Mais il est deux chefs des peuples que je ne puis découvrir : Castor, habile cavalier, et Pollux, plein de force au pugilat: ce sont mes propres frères, et la même mère nous donna le jour. Est-ce qu'ils n'ont pas suivi l'armée loin de la riante Lacédémone? Peut-être sont-ils venus en ces lieux sur leurs vaisseaux qui sillonnent les mers, et craignent-ils de se mêler aux combats des guerriers, tant ils redoutent et ma honte et mon opprobre » [243] Elle parlait ainsi; mais déjà ses deux frères étaient ensevelis à Lacédémone, dans la terre fertile de leur douce patrie.

[245] Cependant les hérauts portaient à travers la ville les gages sacrés de l'alliance : deus agneaux, et dans une outre de peau de chèvre le vin délectable, doux fruit de la terre. Le héraut Idaus, chargé d'un brillant cratère et de coupes d'or, se présente devant le vieillard, et l'excite par ces paroles :

[250] «

Lève-toi, fils de Laomédon ! Les plus illustres des Troyens dompteurs de coursiers, et des Grecs à la cuirasse d'airain, t'appellent dans la plaine, pour y conclure la paix. Pâris et le vaillant Ménélas, armés de longs javelots, combattront pour Hélène : cette femme et ses nombreux trésors suivront le vainqueur. Puis, après avoir immolé des victimes pour cimenter une alliance et des traités fidèles, nous habiterons Troie à la glèbe fertile: les Grecs retourneront dans Argos, féconde en coursiers, et dans I'Achaïe, renommée pour la beauté de ses femmes.

»

[259] Le vieillard frémit à ces mots; cependant il ordonne à ceux de sa suite (10)

d'atteler les coursiers : ils obéissent aussitôt. Priam monte dans son superbe char, tire les rênes, et Anténor se place a ses côtés. Tous deux alors, franchissant les portes de Scée, dirigent dans la plaine leurs chevaux agiles. [264]

Lorsqu'ils sont arrivés près des Troyens et des Achéens, ils desrendent de leur char sur la terre nourricière (11), et s'avancent au milieu des deux armées. Au même instant se lèvent Agamemnon, roi des hommes, et le prudent Ulysse. Bientôt les hérauts illustres rassemblent les gages sacrés de l'alliance, mêlent le vin dans le cratère, et répandent une eau pure sur les mains des rois. Le fils d'Atrée s'empare du coutelas, toujours suspendu auprès du fourreau de son glaive, et le tire ; il coupe de la laine sur la tête des agneaux; et les hérauts la distribuent aux chefs des Troyens et des Grecs. Puis Agamemnon prie à haute voix, en élevant ses mains au ciel :

[276] « Jupiter, notre père, toi qui règnes sur l'Ida, ô dieu glorieux et puissant; Soleil, toi qui entends toutes choses, et aux regards duquel rien ne se dérobe: Fleuves, Terre, et vous, DIivinité, qui, dans les enfers, punissez après leur mort les hommes parjures, soyez nos témoins et maintenez nos serments fidèles (12) ! Si Pâris immole Ménélas, il possédera désormais Hélène et ses trésors; et nous, Achéens, nous retournerons dans la Grèce sur nos navires qui sillonnent les mers. Mais, si le blond Ménélas extermine Pâris, les Troyens rendront Hélène et ses richesses; ils paieront aux Grecs un juste tribut, afin que les hommes des siècles à venir en gardent la mémoire. Après la mort de Pâris, si Priam et les fils de Priam refusent de payer cette rançon, je resterai sur ces bords et je combattrai moi-même pour l'obtenir jusqu'au jour où je verrai la fin de la guerre.

»

[292] Il dit ; et, armé de son glaive impitoyable, il égorge les agneaux; puis il les dépose palpitants sur la terre, privés du mouvement et de la vie que le fer venait de leur arracher. Tous, ensuite, puisent le vin dans le cratère, le répandent dans les coupes en invoquant les dieux immortels ; et chacun des Troyens et des Achéens prie en ces termes :

« Grand et glorieux Jupiter, et vous, Divinités éternelles, quels que soient les premiers d'entre ces peuples qui violeront ce serment, faites que leurs cervelles et celles de leurs enfants se répandent sur la terre comme ce vin (13), et que leurs femmes soient forcées de s'unir à d'autres!

» [302] Tels étaient leurs voeux ; mais le fils de Saturne ne les exauça point. Alors Priam, fils de Dardanus, leur tient ce discours :

« Écoutez-moi, Troyens, et vous Grecs aux belles cnémides : je retourne dans la haute ville d'Ilion ; car je ne pourrais voir, sons mes yeux, un fils si tendrement chéri combattre le vaillant Netnélas. Jupiter et les dieux immortels savent seuls lequel de ces deux guerriers doit périr. » [310] Ce héros, semblable à un dieu, s'arrête; puis il place les agneaux sur le char; il y monte ensuite, saisit et retient les rênes; et Anténor se place à ses côtés sur le char magnifique. Tous deux alors s'en retournent vers Ilion.

Hector, fils de Priam, et le célèbre Ulysse mesurent d'abord le terrain; puis ils agitent les sorts (14) dans un casque de bronze, afin de savoir lequel des deux combattants lancerait le premier le javelot d'airain. Les peuples élèvent leurs mains au ciel, et chacun des Troyens et des Achéens adresse cette prière aux dieux :

[320] « Jupiter, notre père, toi qui règnes sur l'Ida, dieu glorieux et puissant, fais que l'auteur de cette guerre descende aujourd'hui dans les sombres demeures, et que la paix et la foi des serments se rétablissent parmi nous !

»

[324] Tandis qu'ils prient ainsi, le grand Hector agite le casque en détournant les yeux, et le sort désigne aussitôt Pâris. Tous les soldats se tiennent immobiles dans les rangs : près d'eux reposent leurs chevaux rapides et leurs armes aux diverses couleurs. Alors le noble Pâris, l'amant d'Hélène à la belle chevelure, se revêt d'une armure brillante. II entoure ses jambes de riches cnémides que fixent des agrafes d'argent; il place sur sa poitrine la cuirasse de son frère Lycaon, qui s'adapte à sa taille, jette sur ses épaules son glaive d'airain orné de clous d'argent, et s'arme d'un vaste et solide bouclier; puis il couvre sa tête robuste d'un casque soigneusement travaillé, ombragé de la crinière d'un coursier et surmonté d'une aigrette aux menaçantes ondulations; enfin, il saisit une forte lance que ses mains soulèvent sans effort. - De son côté le vaillant Ménélas se revêt aussi de ses armes.

[341]

Lorsque Pâris et Ménélas se sont armés, ils s'avancent au milieu des deux peuples en se jetant des regards terribles. En les apercevant, les Troyens dompteurs de coursiers et les Achéens aux belles cnémides sont saisis d'effroi. Les combattants s'arrêtent l'un près de l'autre dans l'enceinte mesurée, en agitant leurs lances: et ils sont tous deus animés d'une égale colère. Pâris, le premier, lance son long javelot contre le bouclier circulaire (15) d'Atride sans en rompre l'airain : la pointe seule de la lance se recourbe sur le solide bouclier. Ménélas, le second, lance son javelot en adressant cette prière au père des dieux :

[351] « Jupiter souverain, accorde-moi de punir mon injuste agresseur, l'infâme Pâris (16). Qu'il succombe sous mes mains; et qu'à l'avenir tout homme tremble d'injurier l'hôte qui le recevra avec bienveillance! » [355] En disant ces mots, il brandit sa longue javeline, la lance avec force et frappe le bouclier arrondi du fils de Priam. Le trait rapide perce le bouclier brillant, pénètre dans la magnifique cuirasse de ce héros et déchire sa tunique près du flanc. Paris s'incline et se dérobe au sombre trépas. Atride tire alors son épée ornée de clous d'argent, la lève et frappe le cimier du casque de son adversaire; mais le fer se brise en trois et quatre éclats, s'échappe de sa main et tombe a ses pieds. Le fils d'Atrée pousse alors un cri de douleur et élève ses regards vers l'immensité des cieux :

[365] « Jupiter, tu es bien de tous les dieux le plus impitoyable ! J'espérais venger bientôt sur Pâris sa lâche perfidie, et mon épée se prise dans mes mains, et ma lance maintenant inutile ne peut l'atteindre! » [369] Aussitôt il s'élance, saisit le casque a l'épaisse crinière du fils de Priam, et, après s'être retourné, il entraîne son adversaire parmi les Achéens aux belles cnémides : la courroie, richement brodée, qui s'étend sous le menton pour fixer le casque, serre la gorge délicate de Pâris. Sans doute Ménélas, en l'entraînant, allait obtenir une gloire immense si la fille de Jupiter, Vénus, ne s'en fùt aperçue à l'instant et n'eût rompu la courroie, dépouille d'un taureau tué violemment (17): le casque vide suit la main robuste du héros. Celui-ci, en le faisant tourner, le jette au milieu des Achéens, et ses fidèles compagnons le ramassent avec empressement. Ménélas, armé de son javelot d'airain, se précipite de nouveau pour égorger Son ennemi. Mais Vénus, par sa divine puissance, enlève facilement Pâris, l'enveloppe d'un nuage épais et le transporte dans la chambre nuptiale d'où s'exhalent des parfums suaves et odorants. -

[383] La déesse court appeler Hélène : elle la trouve sur le sommet de la tour, entourée d'un grand nombre de Troyennes. Alors, la tirant doucement par sa robe embaumée, elle lui parle en prenant les traits d'une femme d'un grand àge, qui la chérissait tendrement, et qui lui préparait avec habileté ses laines superbes lorsque cette princesse résidait encore à Lacédémone. La divine Vénus, s'étant rendue semblable à cette femme, lui dit :

[390] « Venez, suivez-moi; Pâris vous invite à retourner dans le palais. Ce héros, assis sur un lit magnifique (18) dans la chambre nuptiale, est éclatant de beauté et de parure. On ne dirait pas qu'il vient de combattre un guerrier, mais qu'il se rend à une fête, ou que, cessant les danses, il goûte le repos.

» [395] Ces paroles répandent le trouble dans l'àme d'Hélène. Mais dès qu'elle aperçoit le gracieux cou de la déesse, et ce sein charmant et ces veux qui étincellent, elle est frappée de surprise et s'écrie :

[399] «

Cruelle Vénus, pourquoi me tromper encore ? Voudrais-tu n'entraîner dans une des populeuses villes, soit de la Phrygie, soit de la riante Méonie où se trouvent quelques humains à la voix articulée que tu chérisses? Est-ce parce qu'aujourd'hui Ménélas, ayant vaincu le noble Pâris, veut ramener dans ses foyers une odieuse épouse, que tu viens ici méditer de nouvelles perfidies? Reste auprès de lui, oublie les voies mystérieuses des dieux, et ne porte plus tes pas vers l'Olympe : toujours à ses côtés garde-le soigneusement jusqu'à ce qu'il consente à te faire son épouse, ou à le choisir pour son esclave ! Je n'irai pas vers lui (car ce serait indigne) pour partager sa couche; les Troyennes me poursuivraient de leur mépris; et déjà mon âme est accablée de chagrin ! » [413] La divine Vénus, enflammée de colère, lui dit : «

Malheureuse, ne m'irrite pas, de peur que dans mon courroux je ne t'abandonne, et ne te haïsse autant que je t'ai chérie jusqu'à ce jour ! Crains qu'entre ces deux peuples, Troyens et Danaens, je ne suscite des haines funestes, et que tu ne périsses victime d'une affreuse destinée! » [418] A ces mots, Hélène, issue de Jupiter, est saisie de crainte : elle se couvre en silence d'un voile éclatant de blancheur, se dérobe aux regards des Troyennes, et suit la déesse qui la précède. [421] Lorsqu'ils sont arrivés dans l'élégante demeure de Pâris, les suivantes d'Hélène se hâtent de retourner à leurs travaux, et la plus noble des femmes monte à la chambre nuptiale. Vénus, aux doux sourire, prend un siège et le place en face de Pâris ; Hélène, la fille du dieu qui tient l'égide, s'y assied ; et, détournant les yeux, elle adresse à son amant ces reproches amers :

[428] « Vous voilà donc revenu du combat! Que n'avez-vous péri, vaincu par ce guerrier vaillant qui fut mon premier époux ! Vous vous vantiez jadis de l'emporter sur l'intrépide Ménélas et par votre courage, et par votre bras, et par votre lance : osez donc encore l'appeler à combattre contre vous ! Mais non, je vous conseille de cesser la guerre. N'affrontez plus témérairement le blond Ménélas dans une lutte obstinée ; car bientôt peut-être vous tomberiez expirant sous les coups de son javelot ! » [437] Pâris répond à cette prière en disant :

«

Chère amante, ne me déchire point le coeur par de cruels reproches! Aujourd'hui Ménélas m'a vaincu avec l'aide de Minene; je puis le vaincre à mon tour; car il y a aussi des dieux pour nous! Mais livrons-nous au plaisir sur cette couche. Jamais tant de passion n'agita mes sens, lors même que pour la première fois je t'enlevai de la riante Lacédémone portée sur mes rapides navires, et que dans l'île de Cranaé nous nous unîmes au sein de l'amour et du sommeil. Maintenant je t'aime encore davantage, et un agréable désir me captive. » II dit, et se dirige vers la couche nuptiale; son épouse le suit. et tous deux reposent sur un lit magnifiquement sculpté.

Cependant Ménélas, semblable à une bête fauve, se précipite au milieu de la foule pour y découv rir le beau Pâris: mais ni les Troyens ni leurs illustres alliés ne peuvent l'offrir au belliqueux Atride. Aucun d'eux, par amitié, n'aurait osé cacher Pâris. s'il l'eût découvert ; car maintenant il leur était aussi odieux que la mort. - Alors, au milieu d'eux, Agamemnon, roi des hommes. prend la parole et dit :

[456] «

Écoutez-moi, Troyens, Dardaniens et alliés : le vaillant Ménélas a remporté la victoire; livrez-nous donc I'argienne Hélène et ses trésors; payez un juste tribut aux Grecs, afin que les hommes des siècles à venir en gardent la mémoire. » Ainsi parle le fils d'Atrée, et tous les Achéens applaudissent.

(01) , dit Homère. Les Pygmées etaient des peuples de la Thrace qui n'avaient qu'une coudée de haut. Ils se retiraient dans des trous qu'ils faisaient sous terre, et étaient constamment en guerre avec les grues On dit qu'une armée de ces nains avant attaque Hercule pendant son sommeil, ce dieu, en se reveillant, se mit à rire, et, pour punir les Pygmées de leur audace, il les enferma tous dans la peau de lion qu'il avait sur lui, et les porta ainsi à Eurysthée, roi d'Argos.

(02) Homère donne plus frequemment, dans l'Iliade, le nom d'Alexandre ( ) au fils de Priam que relui de Pâris.

(03) Nous avons traduit littèralement ce beau passage de l'Iliade : , c'est-à-dire être lapidé, ou enfermé dans un tombeau ; car le mot signifie tout à la fois vêtement, tunique et enveloppe. Les traducteurs latins ont rendu cette phrase, l'un (Clarke) par : lapideam indutus fuisses tunicam; et l'autre (Dübner) par : lapideam indutus esses tunicam (sepultus esses) Le sens que le second de ces traducteurs donne à la phrase d'Homère n'a pas été généralement adopté. Ainsi, selon Luciens, ce passage voudrait dire être lapidé; car, dans son dialogue des Ressuscités (Reviviscent. t' 1 p. 514), lorsque les philosophes sont près de leur infliger ce supplice, Platon lui dit, en citant les svers d'Homère :

«

Tu vas revêtir le manteau de pierre.

» Cependant, suivant Koeppen (Erklar. anmerk. z. Hom., t. 1, p. 254) et le comte de Choiseuil Gouffler (Voyag. pitt. en Grèce, t. II, P. 245), le passage du poète grec signifierait un tombeau; car, en parlant des monuments funéraires, il dit :

«

Ceux qu'elevèrent les Grecs sur le rivage de l'Hellespont sont formés de terre; ceux des Troyens, de pierres accumulées.

» - Pour mettre tous ces écrivains d'accord, nous pensons qu'il faut, comme nous l'avons fait plus haut, ne donner au mot que la signification d'enveloppe.

(04) Les Grecs faisaient un très grand cas de la beauté On dit que les habitants d'Egeste décernèrent à Philippe de Crotone, qui était fort beau, les mêmes honneurs qu'à un héros; on éleva un temple sur sa tombe, et un lui offrit des sacrifices.

(05) Homère dit : (Hector au casque étincelant ou à l'aigrette mouvante). Madame Dacier ne mentionne pas l'épithète. Bitaubé et Dugas-Monbel traduisent ce passage, l'un par l'INTRÉPIDE Hector, l'autre par le VAILLANT Hector.

(06) Bitaubé dit : Une grande toile qui avait la blancheur de l'albâtre, en

suivant la signification du mot (blanc comme du marbre) des anciennes éditions de l'Iliade, de celles d'Athénée et de Clarke, lequel auteur l'a traduit par splendidam. Mais Wolf et Heyne ont substitué l'épithète

(de pourpre) d'après les bonnes éditions d'Aristarque, de Zénodote et d'Aristophane. Dübner a adopté cette dernière épithète, et l'a rendue par purpuream. - M. Bignan, dans sa belle traduction en vers de l'Iliade (édition de 1834), a traduit ce passage très corrretement par : un voile de pourpre.

(07) ne veut pas dire au figuré Clymène aux yeux de boeuf; mais Clyméne aux grands yeux, comme l'ont traduit Clarke et Dübner par Clymene magnis-oculis Tobias Damm, dans son Novum Lexicum Graecum (in 4°, 1763), dit, au mot , grandibus oculis praedita. - Dans l'Iliade, Homère se sert souvent de cette épithète pour désigner Junon et les femmes de haute naissance.

(08) Homère n'est pas le seul qui ait trouve aux cigales une voix mélodieuse ou plutôt une voix douce et délicate, comme le dit l'épithète , dont se sert le poète. On trouve dans Hésiode :

« Lorsque le chardon fleurit, et qu'au sommet d'un arbre la cigale harmonieuse fait entendre une douce voix.

» Mais, du temps de Virgile, les goûts avaient bien changé: car on lit dans les Géorgiques que les cigales rompent le silence des bois par leurs cris importuns :

Et cantu querulae rumpent arbusta cicadae.

(09) Homère parle souvent d'Hélène comme étant la fille de Jupiter, sans rien ajouter, ni sur sa généalogie, ni sur sa naissance.

(10)

Il est très probable que le mot est employé ici plutôt dans le sens de disciple ou de suivant que dans relui de camarade ou de compagnon.

(11) Nous donnons au mot (nourricière), fém. de , sa véritable signification. Madame Dacier et Dugas-Montbel passent tous deux sous silence ce mot et la moitié du vers 265 de ce livre.

(12) Ces paroles d'Agamemnon ne sont pas une fiction poétique, mais une prière qu'on avait coutume d'adresser aux dieux dans les occasions solennelles, et surtout quand on les prenait à témoin de la foi juree. Il faut observer ici l'ordre des idées ; elles embrassaient successivement la nature entière. D'abord on s'adressait à Jupiter, puis au Soleil, aux Fleuves, à la Terre et enfin aux Divinités infernales. Ces gradations n'étaient point un effet du hasard; elles tenaient à de véritables croyances. (Dugas-Montbel, Observ. sur le chant Ill.)

(13) Le texte grec porte : ’ , , que Clarke et Dübner ont très exactement traduit par : sic ipsis cerebrum humi fluat, sicut hoc vinum, ipsorum et liberorum. - Ce passage, si énérgique et si simple, a eté rendu ainsi par madame Dacier : «Que tout le sang des premiers qui auront l'audace de violer ce traité soit versé à terre comme ce vin, et non seulement tout leur sang, mais tout celui de leurs enfants.

» Bitaubé, qui avait la prétention de corriger la traduction de madame Dacier, et qui rend, quelques vers plus bas, Achéens, aux belles cnémides par Grecs nés pour les combats, traduit de cette manière le passage glue nous venons de citer :

« Si quelqu'un viole une paix si sacrée, que de son crâne brisé sa cenelle soit répandue sur la terre comme ce vin, et que sa race ait le même sort.

»

(14) Ces sorts ( ) étaient de petits morceaux de bois ou de pierre marqués d'une manière particulière. Selon Pausanias (IV, c. 3 ), ces sorts étaient les uns en terre cuite, les autres seulement séchés au soleil.

(15) Le texte grec porte : (bouclier qui s'étend également de tous les côtés, à partir du milieu, ou arrondi). Selon MM. Theil et Hallez-d'Arros (Dict. des Homérides), le bouclier ( ) etait ordinairement en peau de veau, et il y en avait plusieurs superposées ( , ) : par exemple, le bouclier d'Ajax, fils de Telamon, en avait sept qui étaient encore recouvertes d'une lame d'airain Quelquefois le bouclier était tout entier composé de larnes de métal (Il., XII, 293) Il etait rond ( , IL, V, 797; XIII, 715) et assez grand pour couvrir presque tout le corps ( Il., II, 389; XI, 32); le milieu, nommé (d'où l'épithète d' , Il, IV, 448 ; VI, 118), était relevé en bosse et orné de divers symboles. Le bord, ou la garniture de métal ou de cuir qui l'entourait, s'appelait , et la partie superieure, celle qui était près de l'epaule, était dite , XX, 273). Intérieurement, il y avait deux anses ou poignées ( , Il., VIII, 192; XIII, 406), et une courroie en cuir ( , Il., V. 796) qui servait, quand on ne combattait pas, à le porter sur le dos.

(16) Homère dit : (divin Alexandre, ou Pâris). L'epithéte paraît singulière dans la bouche de Ménelas; mais le vers où se trouve ce passage est marqué d'un obel dans l'édition de Venise, et la scholie qui s'y rapporte affirme qu'il doit être retranché; Knigth prétend qu'il est une redondance inutile. Dugas-Montbel fait observer fort judicieusement qu'il ne faut pas attacher d'importance à cette épithète que l'on donnait à tous les rois comme issus de Jupiter. Madame Dacier a passé sous silence; Clarke l'a traduit par scelestum, Bitaubé par perfide, Degas-Montbel par sacrilège, Dübner par divinum, et M Bignan par infâme.

(17)

, mot à mot : qui rompit à lui la courroie d'un boeuf vigoureusement tué, pacte qu'alors on prétendait que le cuir des boeufs tués avec force valait mieux et était plus fort que celui des boeufs morts de maladie. Madame Dacier, Bitaubé et Dugas-Montebel rendent ce vers, la première par : n'eust rompu cette courroie, qui estoit d'une force extraordinaire; le second par: elle rompt la forte courroie, et le troisième par : n'eût rompu la courroie dépouille d'un taureau vigoureux.

(18) Homère dit : (lits faits au tour, ou artistement tournés). Les lits des anciens étaient garnis de traverses et de supports arrondis avec le plus grand soin.

Homère, Iliade, Chant IV (traduction française)

Homère

ILIADE

LIVRE IV

Pour d'autres traductions françaises

LIVRE I

chant 3

chant 5

RUPTURE DES TRAITES. REVUE DES TROUPES.

ES dieux assis autour de Jupiter délibéraient dans les palais de l'Olympe aux planchers dorés; et, tandis que la divine Hébé leur versait le nectar, ils se saluaient mutuellement de leurs coupes d'or en abaissant leurs regards sur la ville des Troyens (01). Bientôt le fils de Saturne essaie d'irriter Junon par des paroles blessantes en disant avec malignité: [7] «

Deux déesses favorisent Ménélas, Junon d'Argos et Minerve d'Alalcomène (02) ; mais, assises à l'écart, elles se plaisent à le voir combattre, tandis que Vénus au doux sourire se tient près de Pâris et éloigne de lui les Parques fatales. Maintenant encore elle vient de le sauver, lui qui pensait mourir; mais enfin la victoire appartient au vaillant Ménélas. C'est à nous de décider comment les choses se passeront dans l'avenir. Rallumerons-nous une guerre terrible et de funestes discordes, ou bien ferons-nous naître l'amitié entre ces deux peuples ? Si ce dernier avis convient à tous les dieux, la ville du roi Priam conservera ses habitants , et Ménélas pourra s'en retourner dans sa patrie avec l'Argienne Hélène.

» [20] A ces mots Minerve et Junon compriment leurs lèvres avec dépit : elles étaient assises l'une près de l'autre, et elles méditaient la ruine des Troyens. Minerve, quoique irritée contre Jupiter, reste silencieuse et ne profère aucune parole : une farouche colère la possède. Mais Junon, ne pouvant contenir plus longtemps son courroux dans son sein, s'écrie :

[25] «

Cruel fils de Saturne, quelle parole viens-tu de prononcer ? Quoi tu veux rendre mes efforts inutiles? Tu veux que je perde la sueur prodiguée dans de si pénibles travaux? Cependant pour accabler de malheurs Priam et les fils de Priam, mes coursiers se sont lassés à rassembler les peuples. Accomplis donc ton dessein ; mais les dieux ne t'approuveront pas! » [30] Jupiter, le dieu qui amoncelle les nuages, lui répond avec colère :

« Malheureuse! quels maux si grands t'ont faits Priam et les fils de Priam, pour que tu désires sans cesse renverser la superbe ville d'Ilion? Peut-être que si, franchissant ses portes et ses hautes murailles, tu dévorais Priam, ses fils et tous les Troyens, apaiserais-tu ta colère. Agis donc selon la volonté; mais que cette querelle ne fasse point naître entre nous de graves sujets de discordes. Maintenant écoute-moi , et conserve bien ces paroles au fond de ton âme. Lorsque, moi aussi, dans ma fureur, je désirerai détruire une ville où seront nés des mortels qui te sont chers, n'enchaîne point ma vengeance, et laisse-moi agir. - Quoique à regret je te donnai librement Troie, cette ville sacrée qui, parmi toutes les autres villes habitées par les hommes, enfants de la terre, et situées sous les rayons du soleil et sous la voûte étoilée des cieux, fut toujours chère à mon cœur, ainsi que Priam et le peuple de ce roi belliqueux. Car jamais, dans Ilion, mes autels ne furent privés ni de repas égaux (03), ni de libations, ni de la fumée des sacrifices, honneurs que nous autres immortels avons seuls en partage.

» [50] L'auguste Junon aux grands yeux lui répond :

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