Institutio Oratoria (page 11)

Quintilien · Arts Libéraux

Texte français, domaine public · Source : remacle.org · 12 pages

Aussi en latin.

Fiche de l’œuvre dans le savoir

Si nous voulons confier à notre mémoire un plaidoyer un peu long, il sera bon de I'apprendre par parties; car rien ne paralyse plus cette faculté que de la surcharger. Les parties ne doivent pas non plus être trop petites : autrement, par un effet contraire, elles partageraient et morcèleraient la mémoire. Je ne prescrirai pas de mesure déterminée; mais, autant que possible, on embrassera le développement complet de chaque proposition, à moins que cette proposition ne soit si longue, qu'il faille encore la diviser. Il sera bon encore de diviser ces morceaux en certains points fixes, où l'on s'arrêtera pour retourner sur ses pas, afin que les mots (car c'est là ce qui coûte le plus, et, après les mots, les différentes propositions) se succèdent et s'enchaînent dans la mémoire comme dans le discours. Quant à ce que nous aurons trop de peine à retenir, rien n'empêche d'y associer quelque marque dont le souvenir serve à avertir et à réveiller, pour ainsi dire, la mémoire. Il est même rare qu'un homme ait la mémoire assez ingrate pour ne pas reconnaitre le signe qu'il a affecté à tel ou tel endroit. Cependant, si sa pesanteur va jusque-là, c'est même une raison d'y remédier par ce moyen, afin que les marques aiguillonnent la mémoire. Il n'y aura donc pas d'inconvénient à user du procédé mnémonique dont j'ai parlé, qui consiste à attacher des signes à des pensées qui pourraient nous échapper : celui d'une ancre, comme je l'ai déjà dit, si l'on a à parler de navigation; d'un javelot, si l'on a à parler de guerre. Les signes sont, en effet, d'un grand secours, et une idée en réveille une autre. C'est ainsi qu'un anneau que nous changeons de doigt, ou auquel nous attachons un fil, nous remet en mémoire le motif qui nous l'a fait faire. Un moyen de rendre la mémoire encore plus sûre, c'est de soutenir une idée par une autre. Ainsi, pour les noms, avons-nous à retenir celui de Fabius, associons-y le souvenir de ce temporiseur, qu'on ne saurait oublier, ou de quelqu'un de nos amis qui s'appelle de même. Cela est plus aisé encore à l'égard de certains noms, tels que Aper, Ursus, Naso, ou Crispus : il suffit de se rappeler les choses auxquelles ils font allusion. L'origine est quelquefois aussi un moyen de retenir les dérivés, comme Cicéron, Verrius, Aurélius.

Mais rien ne facilite tant la mémoire, que d'apprendre sur les tablettes mêmes où l'on a écrit; car, tout en récitant, il semble qu'on lise : on suit, pour ainsi dire, la mémoire à la trace; on a, en quelque sorte, sous les yeux, non seulement les pages, mais presque les lignes. Bien plus, s'il y a eu quelque rature, quelque addition ou changement, ce sont autant de signes qui nous empêchent de nous égarer. Ce moyen a beaucoup d'analogie avec le procédé dont j'ai parlé en commençant; et, si mon expérience ne m'a pas trompé, je le crois plus simple et plus efficace. Apprendre mentalement est un exercice qu'on n'a pas oublié, et qui serait fort bon, si l'esprit, qui est alors, pour ainsi dire, oisif, n'était par là sujet à de fréquentes distractions. Cr, on ne saurait remédier à cet inconvénient que par la voix, qui, en tenant l'esprit attentif, aide la mémoire par la double impression de la parole et de l'ouïe; mais il faut que la voix soit basse, ou plutôt que ce ne soit qu'un murmure. Pour ce qui est d'apprendre pendant qu'un autre lit, si, d'un côté, on apprend moins vite, parce que la vue est un sens plus vif que l'ouïe, de l'autre, on a cet avantage, qu'après avoir entendu lire une ou deux fois, on peut aussitôt éprouver sa mémoire, et lutter avec le lecteur: ce qui est, d'ailleurs, une épreuve bonne à faire de temps en temps; car, lorsque la lecture qu'on nous fait est continue, les choses qu'on sait le moins passent comme celles qu'on sait le mieux ; tandis que, au moyen de l'épreuve dont je parle, outre que l'esprit_ s'applique davantage, on ne perd pas son temps à écouter ce qu'on sait déjà. De cette manière, on repasse seulement les endroits qui avaient échappé, afin que, à force d'y revenir, on se les imprime bien dans la mémoire; et même d'ordinaire ce sont ceux-là que nous retenons le mieux, par la raison qu'ils nous avaient échappé. Au surplus, pour apprendre par coeur comme pour écrire, il faut une bonne santé, un estomac libre, et un esprit dégagé de toute préoccupation.

Mais ce qui est un moyen très efficace pour retenir ce qu'on a écrit, et un moyen presque unique pour retenir ce qu'on a médité, excepté l'exercice, qui est le plus puissant de tous, c'est la division et la composition.

Quiconque, en effet, aura bien divisé son discours, ne courra jamais le risque d'intervertir l'ordre des choses. Il y a, en effet, pour tout homme doué de jugement et de goût, un ordre déterminé à observer non seulement dans la distribution des questions, mais dans la manière de les traiter, qui assigne à chacune d'elles son rang, le premier, le second, et ainsi de suite; et toutes ces questions sont tellement liées les unes aux autres, qu'on ne peut rien en retrancher ni rien y ajouter, sans qu'on ne s'en aperçoive aussitôt. Scévola, après avoir perdu une partie de dames où il avait joué le premier, repassa, en allant à la campagne, toute la disposition du jeu, et, s'étant souvenu du coup qui l'avait fait perdre, revint auprès de son adversaire, qui demeure d'accord que tout s'était passé comme il le disait. Comment l'ordre aura-t-il moins d'effet dans un discours, dont notre volonté aura distribué toutes les parties, quand il peut tant dans une chose où la volonté d'autrui se mêle à la nôtre? L'enchaînement d'une bonne composition guidera aussi la mémoire; car, de même qu'on apprend plus facilement les vers que la prose, de même on apprend mieux la prose lorsqu'elle est bien liée, que lorsqu'elle est lâche et négligée. C'est ce qui explique comment on parvient même à redire mot pour mot ce qui la première fois semblait avoir été improvisé; et ma mémoire, qui n'est que médiocre, y réussissait, lorsque l'arrivée de quelque personnage qui méritait cet honneur me forçait à recommencer une partie de ma déclamation. Je n'en impose pas sur ce fait : plusieurs l'ont vu, et sont encore là pour l'attester.

Cependant, si l'on me demande en quoi consiste véritablement l'art de la mémoire, je répondrai que c'est dans l'exercice et le travail. Apprendre beaucoup, méditer beaucoup, et, si on le peut, tous les jours, voilà ce qu'il y a de plus efficace. Rien ne s'accroît autant par la culture, rien ne diminue autant par la négligence. On ne saurait donc, comme je l'ai recommandé, faire apprendre de trop bonne heure aux enfants tout ce qu'ils pourront retenir; et, à quelque âge que ce soit, quiconque voudra cultiver sa mémoire doit se résoudre à dévorer d'abord l'ennui de repasser sans cesse ce qu'il a écrit, ce qu'il a lu, et de remâcher, pour ainsi dire, les mêmes aliments. On peut rendre néanmoins cette tâche plus légère, en ayant soin, dans le commencement, d'apprendre peu, et des choses qui ne rebutent pas; ensuite, on ajoutera chaque jour une ligne, et peu à peu, sans que le surcroît se fasse sentir, on arrivera à des résultats incroyables. On s'exercera d'abord sur les poètes, puis sur les orateurs, enfin sur des écrivains dont la composition est moins nombreuse et moins oratoire, tels que les jurisconsultes; car ce qui sert d'exercice doit être plus difficile, afin que la chose en vue de laquelle on s'exerce devienne plus aisée. C'est ainsi que les athlètes s'exercent avec de lourds gantelets de plomb, quoique, dans la lice, ils luttent les mains vides et nues. Je ne veux pas omettre une remarque confirmée tous les jours par l'expérience : c'est que, chez les esprits un peu lents, la mémoire est infidèle aux idées récentes. Il est étonnant, et je ne saurais guère en donner la raison, combien une nuit d'intervalle contribue à l'affermir, soit parce qu'elle suspend ce travail, qui se nuisait à lui-même par ses propres efforts, soit parce que la réminiscence, qui est la partie la plus solide de la mémoire, digère, pour ainsi dire, ou mûrit ce qu'elle a reçu; de sorte que les idées, qui d'abord ne pouvaient se reproduire, se représentent dans leur ordre le lendemain, et que le temps, qui est d'ordinaire une cause d'oubli, ne fait alors que consolider la mémoire. Au contraire, ceux qui apprennent très vite oublient de même ; et l'on dirait que leur mémoire, bornant sa tâche au moment présent, et se croyant quitte envers eux, prend son congé et se retire. Après tout, il n'est pas surprenant que ce qu'on a été longtemps à faire entrer dans son esprit, y demeure plus profondément imprimé.

Cette différence entre les esprits a donné lieu à une question : Un orateur doit-il apprendre mot pour mot son plaidoyer, ou s'en tenir seulement à la substance et à l'ordre des choses? Or, c'est une question qu'il n'est guère possible de résoudre d'une manière générale : car, si ma mémoire y suffit, et si le temps ne me manque pas, je ne veux pas que la moindre syllabe m'échappe: autrement, à quoi servirait d'écrire? Ce qu'il faut donc gagner sur soi dès l'enfance, et faire tourner en habitude à force d'exercice, c'est de ne rien accorder à sa paresse. Aussi est-ce un grand défaut que d'avoir derrière soi un souffleur, ou de jeter les yeux sur son papier : cela autorise la négligence, en ce qu'il est naturel de croire qu'on est toujours maître de ce qu'on ne craint pas de voir échapper. Mais qu'arrive-t-il? Le mouvement de la plaidoirie s'interrompt, l'orateur s'arrête ou sautille, ou, pour mieux dire, a l'air d'étudier une pièce d'éloquence; et les choses les mieux écrites perdent toute leur grâce, par cela seul qu'on voit qu'elles sont écrites. Au contraire, la fidélité de la mémoire fait croire à la vivacité de notre esprit : nos paroles ne semblent pas préparées, mais improvisées; ce qui sert singulièrement et l'orateur et la cause, car le juge admire davantage et craint moins ce qui ne lui paraît pas avoir été médité pour le surprendre. Cela est si vrai, qu'une des principales attentions qu'il faut avoir en plaidant, c'est de dissimuler quelquefois dans la prononciation la contexture des périodes les mieux ourdies, et de faire semblant de réfléchir et d'hésiter sur ce que l'on sait le mieux. Quelle est, d'après cela, la meilleure des deux méthodes? la comparaison ne laisse aucun doute.

Cependant, si la mémoire est naturellement trop dure, ou si le temps manque, il est même nuisible de s'attacher aux mots, puisque l'oubli d'un seul exposerait à hésiter désagréablement, ou même à rester court. Il est beaucoup plus sûr de se bien pénétrer des choses, et de se laisser le champ libre pour la manière de les énoncer; car ce n'est qu'à regret qu'on se détermine à perdre un mot de son choix, et l'on n'en trouve pas toujours un autre pendant qu'on cherche celui qu'on avait écrit. Mais cela même ne peut guère remédier au défaut de mémoire, à moins qu'on n'ait acquis quelque habitude de l'improvisation. Pour ceux qui n'ont ni l'une ni l'autre de ces deux ressources, je leur conseille de renoncer tout à fait au barreau, et, s'ils ont quelque talent pour les lettres, de l'employer plutôt à écrire. Mais cette incapacité absolue ne peut être que fort rare.

Au reste, veut-on des exemples de ce que peut la mémoire quand la nature et l'art concourent à sa perfection : je citerai Thémistocle, qui, en moins d'un an, apprit parfaitement la langue des Perses; Mithridate, qui possédait, dit-on, vingt-deux langues, c'est-à-dire celles de toutes les nations soumises à son empire; Crassus, ce riche Romain, qui, étant préteur en Asie, se familiarisa si bien avec les cinq dialectes de la langue grecque, qu'il prononçait sur les plaintes portées à son tribunal dans l'idiome même du plaignant; Cyrus, qui, à ce qu'on rapporte, savait les noms de tous ses soldats. On dit même que Théodecte, après avoir entendu une seule fois autant de vers qu'on voulait lui en réciter, les redisait sur-le-champ. On m'a assuré qu'il y avait encore aujourd'hui de ces sortes de prodiges, mais il ne m'a pas été donné d'en être le témoin ; cependant on fera bien d'y croire, ne serait-ce que par la raison qu'en croyant on espère.

CHAP. III.

Prononciation et action, ces deux mots sont assez généralement pris l'un pour l'autre ; mais le premier semble tirer son nom de la voix, et le second, du geste. En effet, Cicéron, en parlant de l'action, l'appelle tantôt le langage, tantôt l'éloquence du corps. Cependant il lui donne deux parties, qui sont les mêmes que celles de la prononciation, c'est-à-dire la voix et le mouvement. On peut donc se servir indifféremment de l'une ou l'autre appellation. Quant à la chose en elle-même, elle est d'une merveilleuse efficacité dans l'oraison ; car ce qui se passe en nous importe moins que la manière dont nous le produisons au dehors, parce que chacun n'est ému que comme il entend. Aussi, de toutes les preuves que l'orateur tire de sa conviction plus ou moins intime, il n'en est pas une, quelque forte qu'elle soit, qui ne paraisse faible, si elle n'est soutenue d'un certain ton affirmatif. Le feu des sentiments les plus vifs languit et s'éteint, s'il n'est alimenté par la voix, par le visage, par le corps entier de celui qui parle. Encore avec cela serons-nous bienheureux, si ce feu se communique aux juges ! Tant s'en faut que nous ayons lieu d'espérer de les émouvoir, si nous nous montrons nonchalants et froids ! Craignons plutôt que notre apathie ne finisse par les gagner. Nous avons une preuve de la puissance de la prononciation dans le jeu des comédiens, qui ajoutent tant de grâce aux pièces des meilleurs poètes, que nous trouvons infiniment plus de plaisir à les entendre qu'à les lire, et que même ils nous intéressent à des pièces détestables, auxquelles nous ne daignerions pas accorder une place dans nos bibliothèques, et qui ne laissent pas d'avoir beaucoup de succès au théâtre. Que si, dans de pures fictions, l'illusion produite par la prononciation est telle, que nous nous passionnons jusqu'aux larmes ou à la colère, quelle force ne doit pas lui prêter la réalité? Pour moi, je ne crains pas d'affirmer qu'un discours médiocre, mais soutenu par le prestige de l'action, fera plus d'effet que le plus beau discours, qui en sera dénué. Ainsi, on demandait à Démosthène quelle était la première partie de la rhétorique : C'est, répondit-il, l'action;

et comme on lui demandait encore quelle était la seconde, puis la troisième, il répondit toujours : L'action, jusqu'à ce qu'on eût cessé de le questionner : donnant, ce semble, à entendre que, selon lui, ce n'était pas seulement la partie la plus considérable, mais que c'était tout. Aussi, ayant pris pour maître le comédien Andronicus, il profita si bien de ses leçons, qu'Eschine, voyant l'admiration des Rhodiens pour l'oraison que cet orateur avait prononcée dans l'affaire de la couronne, eut raison de leur dire : Que serait-ce, si vous l'aviez entendu lui-même. Cicéron croit également que c'est l'action qui domine particulièrement dans l'orateur. C'est par l'action, selon lui, que Cn. Lentulus se fit tant de réputation, plutôt que par l'éloquence proprement dite ; que C. Gracchus, en déplorant la mort de son frère, arracha des larmes à tout le peuple romain; qu'Antoine et Crassus obtinrent de si grands succès, mais surtout Hortensius. Et ce qui me le persuade à l'égard d'Hortensius, c'est que ses plaidoyers écrits sont au-dessous de sa haute réputation, bien qu'on l'ait regardé longtemps comme le premier des orateurs de son siècle; qu'ensuite il ait été le rival de Cicéron; et qu'enfin, jusqu'à sa mort, il ait du moins occupé le second rang. Il faut donc que, dans sa prononciation, il ait eu quelque charme, que nous ne retrouvons pas en le lisant. Et, en effet, puisque les mots ont une force considérable par eux-mêmes, puisque la voix a pareillement une vertu particulière qu'elle communique aux idées, puisqu'enfin le geste et le mouvement du corps ont une certaine signification, il doit nécessairement résulter du concours de toutes les qualités oratoires quelque chose de parfait.

Cependant il y a des gens qui pensent qu'une action toute brute, et telle que la produit l'impétuosité instinctive de l'âme, est plus puissante, et la seule digne de l'homme. Mais ces gens sont d'ordinaire les mêmes qui voudraient bannir de l'éloquence tout soin, tout art, toute politesse, et condamnent tout ce qui s'acquiert par l'étude, comme affecté et peu naturel; ou ce sont ceux qui, par la grossièreté du langage et de la prononciation elle-même, s'étudient à ressembler aux anciens, ainsi que le faisait Cotta, au rapport de Cicéron. Mais laissons-les dans cette heureuse persuasion, qu'il suffit de naître pour être orateur; et que, de leur côté, ils excusent la peine que je prends, moi qui suis convaincu que la perfection ne se rencontre que là où la nature est secondée par l'art. Je conviens volontiers que le premier rôle appartient à la nature. Car certainement il est impossible de bien prononcer, si l'on manque de mémoire pour retenir ce qu'on a écrit, ou de facilité et de présence d'esprit pour trouver sur-le-champ ce qu'on doit dire; si enfin l'on est arrêté par des vices d'organe incorrigibles. Le corps peut aussi être disgracié à tel point, que l'art ne puisse remédier à la nature. Une belle prononciation est même incompatible avec une petite voix; car si la voix est bonne et ferme, on la manie comme on veut, tandis que, si elle est mauvaise ou faible, il est bien des choses qu'on ne peut faire, comme d'élever le ton, ou de faire des exclamations; et il en est d'autres auxquelles on est forcé de recourir, comme de s'interrompre, de dévier, de soulager son gosier écorché et ses poumons languissants par un fausset désagréable. Mais je suppose ici un orateur qui est en état de profiter de mes préceptes.

Or, l'action étant composée, comme je l'ai dit, de deux parties, qui sont la voix et le geste, et dont l'une frappe les yeux, l'autre les oreilles, deux sens par lesquels toutes les affections passent pour entrer dans l'âme, il est naturel de parler d'abord de la voix, d'autant que le geste doit s'y conformer. A l'égard de la voix, il y a deux choses à observer : sa nature et son usage. Sa nature se juge par sa quantité et sa qualité. Sa quantité est chose assez simple; car on peut dire, en général, de la voix, qu'elle est grande ou petite, mais entre ces deux extrémités il y a plusieurs espèces intermédiaires, et plusieurs degrés ascendants ou descendants : sa qualité est plus variée ; car la voix est claire ou voilée, pleine ou grêle, douce ou âpre, étroite ou large, dure ou flexible, sonore ou obtuse. Enfin la respiration est longue ou courte. Il n'entre pas nécessairement dans mon sujet de rechercher les causes de ces variétés, si cela tient aux différences de la partie du corps qui reçoit l'air, ou de celle qui lui sert de passage, comme le tuyau d'un instrument de musique; si la qualité de la voix est naturelle ou factice, si elle tire plus de force de la poitrine et des poumons, que de la tête. En effet, le concours de ces trois parties du corps est nécessaire, de même que, indépendamment de la bouche, le nez, d'où s'échappe le superflu de la voix, doit également prêter au son une issue libre et douce.

L'usage de la voix est encore plus divers. Car, outre les trois divisions du son en aigu, en grave, en moyen, on a besoin de modes tantôt forts ou doux, tantôt élevés ou bas, comme aussi de mesures tantôt lentes, tantôt rapides. Mais ces différences renferment encore d'autres différences intermédiaires; et de même que le visage, quoique composé d'un très petit nombre de traits, se diversifie à l'infini, de même la voix, quoique sa variété ne comporte qu'un petit nombre d'espèces qui aient un nom, ne laisse pas d'être propre en chaque personne, et d'avoir une différence aussi saisissable pour l'oreille que l'est celle des visages pour les yeux. Or, les qualités de la voix, comme de toute autre chose, se perfectionnent par le soin, et se détériorent faute de culture. Mais ce soin n'est pas le même pour l'orateur que pour le musicien : toutefois, il y a plusieurs conditions qui sont communes à l'un et à l'autre, comme, en premier lieu, la force du corps, de sorte que la voix de l'orateur n'ait pas l'accent grêle des eunuques, des femmes, ou des malades. Or, la promenade, les frictions, la continence, et la frugalité, contribuent beaucoup à développer cette force. [11,3,20] Il faut aussi que le gosier soit intègre, c'est-à-dire tendre et lisse, sans quoi la voix est brisée ou couverte, âpre ou saccadée; car, ainsi que le même souffle fait rendre à une flûte des sons différents, selon que les trous sont ouverts ou bouchés, ou que l'instrument est sale ou fêlé, de même le gosier communique ses défauts à la voix : enflé, il l'étrangle; obtus, il l'obscurcit; inégal, il l'écorche; déchiré, il ressemble à un instrument cassé. L'air est aussi coupé par tout ce qui s'oppose à son passage, comme un filet d'eau qui vient à heurter un petit caillou : bien que l'eau reprenne son cours un peu au delà, elle laisse un vide immédiatement après l'obstacle qu'elle a rencontré. Trop d'humidité embarrasse la voix, comme trop de sécheresse l'exténue. Or, il est inutile de dire que la fatigue lui est contraire, et qu'elle agit sur elle comme sur le corps, qui ne s'en ressent pas seulement dans le moment présent, mais encore dans la suite. Mais si l'exercice est également nécessaire au musicien et à l'orateur, attendu que l'exercice développe et fortifie tout, le procédé n'est pas le même. Car il n'est pas possible à un homme public de trouver assez de loisir pour se promener à heures fixes, pour préparer sa voix en la faisant passer par tous les tons, ou la remettre, pour ainsi dire, dans le fourreau après le combat, obligé souvent de vaquer à plusieurs audiences. Il ne doit pas non plus observer le même régime pour la nourriture, parce qu'il n'a pas tant besoin d'une voix délicate et tendre, que d'une voix forte et durable. En effet, pour le musicien, tous les tons, mème les plus hauts, sont adoucis par le chant, tandis que l'orateur est le plus souvent forcé de parler avec violence, avec feu; de passer les nuits dans les veilles, d'avaler la fumée de sa lampe, et d'endurer tout le jour des vêtements trempés de sueur. N'accoutumons donc pas notre voix à des délicatesses qui la puissent amollir, et ne là laissons pas s'imprégner d'une habitude qui ne peut se concilier avec tous les tons de la prononciation oratoire. Exerçons notre voix, mais conformément à l'usage que nous devons en faire; qu'elle ne s'affaiblisse pas dans l'oisiveté du silence, mais qu'elle s'affermisse par la pratique, qui, avec le temps, rend tout facile.

Or, le mieux est de s'exercer à la prononciation en récitant des morceaux qu'on aura appris par coeur ; car, en improvisant, l'attention qu'on donne à la conception des choses empêche de s'occuper de la voix ; et ces morceaux devront être extrêmement variés, c'est-à-dire prêter tour à tour à la clameur, à la dispute, au ton familier de la conversation, et à toutes les inflexions propres à nous exercer sur tout à la fois. Ce genre d'exercice suffit : autrement, on s'exposerait, à force de soins, à rendre sa voix incapable de soutenir une forte épreuve. Il en serait de l'orateur comme de ces athlètes accoutumés aux exercices du gymmase : en dépit de leur bonne mine et de la force qu'ils déploient dans leurs luttes, s'il leur fallait faire des marches militaires, porter des fardeaux, veiller sous les armes, vous les verriez bientôt défaillir, et redemander leurs frictions et leurs sueurs à nu. On ne me pardonnerait pas de recommander, dans un ouvrage comme celui–ci, d'éviter le soleil, le vent, le brouillard, la sécheresse; car si nous avons à plaider au soleil, par un temps venteux, humide ou chaud, abandonnerons-nous notre client? Quant à ce que conseillent certaines personnes, de ne point parler en public en sortant de table, ou quand on s'est gorgé de viandes, ou en état d'ivresse, ou après avoir vomi, cela ne peut arriver qu'à un homme qui n'est pas maitre de sa raison. Mais ce n'est pas à tort qu'on recommande généralement de ménager beaucoup la voix des élèves dans le temps où ils passent de l'enfance à l'adolescence, parce qu'alors ils l'ont naturellement embarrassée : ce qui provient, selon moi, non de la chaleur, comme quelques-uns l'ont cru (car il est un âge où le sang est encore plus chaud), mais plutôt de l'humidité. Ce qui, en effet, caractérise cet âge, c'est la dilatation. Les narines même et la poitrine se gonflent; tout semble, pour ainsi dire, germer, et, par conséquent aussi, tout est plus tendre et plus frêle.

Pour revenir à mon sujet, quand la voix sera entièrement développée, la meilleure manière de l'exercer est, selon moi, celle qui a le plus de conformité avec la plaidoirie, je veux dire de déclamer tous les jours, comme on le ferait au barreau. Par là, non seulement la voix et les poumons se fortifient, mais le corps s'accoutume à mettre ses mouvements en harmonie avec les paroles. Or, les règles de la prononciation sont les mêmes que celles de l'oraison. De même que celle-ci doit être correcte, claire, ornée, convenable, celle-là de même sera correcte, c'est-à-dire exempte de défauts, si l'accent est facile, net, agréable, urbain, c'est-à-dire où l'on ne remarque rien de rustique ni d'étranger ; et ce n'est pas sans raison qu'on dit de l'accent qu'il est barbare ou grec; car l'homme se reconnaît à l'accent, comme une pièce de monnaie à son timbre. De là naîtra ce qu'Ennius loue dans Céthégus, lorsqu'il dit de lui qu'il avait un parler charmant, bien différent de celui que Cicéron blâme dans quelques orateurs, qui aboient, dit-il, au lieu de plaider. Car l'accent est susceptible de plusieurs sortes de défauts, ainsi que je l'ai dit quelque part dans mon premier livre, où je traite de ce qui regarde la prononciation des enfants, ayant jugé qu'il était plus à propos de faire mention de ces défauts à l'âge où il est possible d'y remédier. Il faut aussi que, avant tout, la voix elle-même soit saine, c'est-à-dire qu'elle n'ait aucun des défauts dont j'ai parlé tout à l'heure; ensuite, qu'elle ne soit ni sourde, ni grossière, ni effrayante, ni dure, ni roide, ni vague, ni grasse; qu'elle ne soit ni grêle, ni vide, ni aigre, ni menue, ni molle, ni efféminée; enfin, que la respiration ne soit ni courte, ni peu durable, ni difficile à reprendre. La prononciation sera claire, si d'abord on a soin d'articuler entièrement les mots, au lieu d'en manger une partie, ou, comme font la plupart des orateurs, d'en laisser tomber quelques syllabes : ils appuient sur les premières et glissent sur les finales. Mais s'il est nécessaire de bien articuler les mots, rien n'est plus désagréable et plus choquant que de faire sonner toutes les lettres, comme si on les comptait; car très souvent, lorsque deux voyelles se rencontrent, la première s'élide, et quelquefois une consonne se perd dans la voyelle qui la suit. J'ai donné des exemples de ces deux cas : multum ille et terris... On évite aussi le concours de certaines lettres un peu dures : de là pellexit, collegit, et d'autres mots, dont j'ai parlé ailleurs. Aussi loue-t-on Catulus de la douceur avec laquelle il prononçait les lettres. Secondement, il faut que l'oraison soit distincte, c'est-à-dire que celui qui parle commence et s'arrête où il faut. Il est nécessaire aussi d'observer quand il faut soutenir et, pour ainsi dire, suspendre la période (ce que les Grecs appellent ὑποδιαστολὴ ou ὑποστιγμὴ), et quand il faut la déposer. Prenons pour exemple les premiers vers de l'Enéide : Arma uirumque cano; ici il y a suspension, parce que ce membre de phrase se lie au suivant, Troiae qui primus ab oris; et ici encore nouvelle suspension : car, bien que ce ne soit pas la même chose de venir d'un lieu et d'aller dans un lieu, ce n'est pourtant pas le cas de distinguer, parce que l'une et l'autre action est renfermée dans un même mot qui setrouve plus loin, uenit. Italiam, troisième suspension, à cause de cette interjection, fato profugus, qui fait une solution de continuité entre Italiam et Lavinaque. Par la même raison, il faudra une quatrième suspension après fato profugus, avant d'arriver à ces derniers mots qui terminent le sens, Lavinaque uenit littora. Cependant, ce repos, destiné à distinguer ce qui précède de ce qui suit, doit être tantôt plus court, tantôt plus long, suivant qu'il marque la fin d'une période ou la fin d'une pensée. Ainsi, après avoir observé la distinction qu'exige, après lui, le mot littora, je reprendrai haleine aussitôt; mais, quand je serai parvenu à ces mots, atque altae moenia Romae, je ferai halte, et me reposerai, non pas, à proprement parler, pour continuer, mais pour retourner sur mes pas et faire une nouvelle course. Quelquefois on s'arrête sans reprendre haleine, même dans des périodes, comme celle-ci : In coetu uero populi romani, negotium publicum gerens, magister equitum, etc. Cette période a plusieurs membres, puisqu'elle renferme plusieurs pensées différentes; mais comme ces membres sont les parties d'un seul et même tout, il ne faut en marquer les intervalles que par des pauses fort courtes, qui n'interrompent pas le tissu de la période. Quelquefois, au contraire, il faut reprendre haleine, mais sans que cela s'aperçoive et comme à la dérobée : autrement, cette pause maladroitement dissimulée causerait autant d'obscurité qu'une distinction faite mal à propos. On regardera peut-être cette partie de l'art du débit comme un détail peu important : sans elle, cependant, toutes les autres qualités oratoires seraient nulles.

La prononciation est ornée, lorsqu'elle est secondée d'une voix facile, ample, heureuse, flexible, ferme, douce, durable, claire, pure, qui fend l'air et s'arrête dans l'oreille, c'est-à-dire appropriée à l'ouïe, non pas tant à cause de son volume qu'à cause de sa propriété; qui, en outre, est maniable, susceptible au besoin de tous les sons et de tous les tons, et semblable à un instrument complet. Mais ce n'est pas tout : il faut aussi de forts poumons, et une respiration longue et infatigable. Un ton extrêmement grave ou un ton extrêmement aigu peut convenir au chant, jamais à la prononciation oratoire, parce que le premier, peu clair et trop plein, ne peut imprimer aucun mouvement à l'esprit; et le second, trop menu et trop clair, et par conséquent peu naturel, ne peut comporter les inflexions de la prononciation, ni se soutenir longtemps. Car il en est de la voix comme des cordes d'un instrument : plus elle est relâchée, plus le son en est grave et plein; au contraire, plus elle est tendue, plus le son en est mince et aigu. Ainsi, trop basse, elle n'a point de force; trop haute, elle risque de se rompre. Les tons moyens sont donc préférables, sauf à les animer ou à les modérer selon le besoin. En effet, pour bien prononcer, la première condition est l'égalité. Autrement, on ne fera que sautiller : les intervalles, les longues et les brèves, les tons graves et aigus, bas et élevés, tout sera confondu, et, par le défaut d'accord dans des choses qui sont comme les pieds du discours, la prononciation aura l'air de boiter. La seconde condition est la variété, et là est toute la prononciation. Qu'on ne croie pas que l'égalité et la variété soient incompatibles; car à ces deux qualités correspondent deux défauts, l'inégalité et l'uniformité. Or, outre qu'elle embellit la prononciation et récrée l'oreille, la variété délasse encore celui qui parle, par le changement même de sa peine. Ainsi, nous sommes tantôt debout, tantôt assis, tantôt couchés, et tantôt nous marchons, la même attitude devenant insupportable à la longue. Mais ce qui est extrêmement important, c'est, comme je le dirai tout à l'heure, de conformer notre voix à la nature des choses dont nous parlons, et à l'état présent de notre esprit, pour qu'elle soit en harmonie avec nos paroles. Évitons donc la monotonie qui consiste à parler tout d'une haleine et toujours sur le même ton; et non seulement gardons-nous de tout dire en criant, ce qui est d'un insensé; ou d'un ton de conversation, ce qui manque de mouvement; ou à voix basse, ce qui ôte toute portée aux plus véhémentes intonations; mais sachons aussi varier les mêmes parties, les mêmes sentiments, par certaines inflexions délicates, selon que le demande, ou la dignité des paroles, ou la nature des pensées; suivant que nous sommes à la fin ou au commencement d'une période, ou que nous passons d'un membre à un autre. Imitons ces anciens peintres, qui, bien qu'ils n'employassent qu'une seule couleur, savaient donner plus de relief à certaines parties, à d'autres moins : sans quoi ils n'auraient même pu rendre sensibles les distinctions des membres. Rappelons-nous le commencement de la célèbre oraison de Cicéron pour Milon. Ne voit-on pas que, presque à chaque incise, il faut, pour ainsi dire, changer de visage, tout en présentant la même face? Quoique j'appréhende qu'il ne soit honteux de témoigner de la crainte en prenant la parole pour défendre un homme de coeur, etc. Toute cette proposition a quelque chose de contraint et de soumis, parce que c'est un exorde, et l'exorde d'un homme embarrassé; cependant Cicéron a dû nécessairement prendre un ton plus plein et plus élevé pour prononcer ces mots : pour défendre un homme de coeur, que pour prononcer ceux-ci : Quoique j'appréhende qu'il ne soit honteux de témoigner de la crainte. Après avoir repris haleine pour continuer, il a dû s'enhardir, et par un certain effort naturel, qui fait qu'on se rassure à mesure qu'on avance, et par le sentiment de la magnanimité de Milon, qu'il s'encourage à imiter, en disant : Quoiqu'il soit inconvenant, lorsque Milon tremble plus pour la république que pour lui-même ... ajoutant, du ton d'un homme qui se fait une espèce de reproche : de ne pouvoir apporter à sa défense une grandeur d'âme égale à la sienne... puis, abordant ce qu'il y avait d'odieux dans les formes du jugement : cependant l'appareil inouï de ce tribunal nouveau effraye mes yeux... et, puisant dans ce grief un nouveau motif d'assurance, il a dû achever sa phrase sans balbutier : qui, de quelque côté qu'ils se tournent, ne retrouvent plus les usages du barreau, ni les formes accoutumées de la justice. Enfin, on sent que l'orateur a le champ libre, et peut donner un plein essor à sa voix dans ces mots qui terminent la période : car je ne vois plus votre tribunal environné de son assistance ordinaire.

J'ai voulu faire voir par cette citation que non seulement dans les membres d'une cause, mais encore dans ses articulations, la prononciation doit être variée : sans quoi tout présente une surface unie et de même couleur. Mais ne forçons pas notre voix; car, outre que souvent ainsi on l'étouffe, l'effort la rend moins claire, et quelquefois, comme si elle était étranglée, elle s'échappe en un son que les Grecs appellent du même nom que le chant des jeunes coqs. Ne confondons pas non plus ce que nous disons par une trop grande volubilité, qui détruit toute distinction, ne laisse pas à l'auditeur le temps d'être affecté, et quelquefois même laisse inachevée la prononciation des mots. Gardons-nous aussi d'une autre extrémité, je veux dire d'une excessive lenteur, qui trahit la difficulté que nous éprouvons à trouver ce que nous voulons dire, engourdit l'auditeur, et, ce qui est à prendre en considération, fait que, pendant ce temps-là, l'eau s'écoule et l'audience finit. Que la prononciation soit donc prompte, sans précipitation; modérée, sans lenteur. Quant à la respiration, qu'elle ne soit ni trop fréquente, ce qui rend le discours saccadé; ni traînée en longueur, jusqu'à défaillir; car le son de cette respiration poussée à bout est désagréable; et lorsque l'orateur veut reprendre son haleine, semblable à un plongeur qui sort de l'eau, il la reprend difficilement, longuement et à contre-temps, parce qu'il le fait, non par un mouvement de sa volonté, mais par nécessité. C'est pourquoi, lorsqu'on a une période un peu longue à prononcer, il faut recueillir son haleine; et cela sans trop s'arrêter, ni avec bruit, ni trop manifestement. Dans les autres endroits, on pourra très bien respirer. Il faut néanmoins s'exercer à avoir une respiration aussi longue que possible. Pour y parvenir, Démosthène avait coutume de réciter tout d'une haleine, et en montant, le plus de vers qu'il pouvait. Le même orateur, pour parvenir à prononcer librement et correctement toute sorte de mots, s'exerçait à parler chez lui en roulant de petits cailloux dans sa bouche. Quelquefois la respiration est suffisamment longue, pleine et claire, mais peu ferme; et par conséquent tremblante, comme ces corps qui ont, en apparence, tout ce qui constitue la force et la santé, mais que les muscles ne soutiennent pas : imperfection que les Grecs appellent Βράγχον. Il y en a qui, au lieu de reprendre naturellement leur haleine, aspirent l'air entre les intervalles des dents avec un sifflement désagréable; d'autres qui, sans cesse haletants et poussant de profonds soupirs, gémissent comme des bêtes de somme qui succombent sous le faix : ce qu'ils affectent même, pour paraître accablés sous l'abondance de leurs idées, et comme si leur gosier ne pouvait suffire au torrent de leur éloquence. Chez d'autres, la bouche embarrassée lutte, pour ainsi dire, avec les mots. Pour ce qui est de tousser, de cracher à chaque instant, de tirer du fond de ses poumons des flots de pituite, d'inonder les voisins de salive, et de chasser l'air, comme une fumée, par les narines; cene sont pas, à la vérité, des défauts de la voix, mais comme c'est à cause de la voix qu'ils se produisent, j'ai pu en parler ici plutôt qu'ailleurs. Mais, de tous ces défauts, il n'en est aucun que je ne supporte plus patiemment que celui qui règne aujourd'hui au barreau et dans les écoles, je veux dire la manie de chanter. Je ne sais ce qu'on doit y blâmer le plus, de son mauvais effet ou de son inconvenance. Car quoi de plus indigne d'un orateur que cette modulation théâtrale, et quelquefois semblable au chant folâtre des ivrognes ou de convives en débauche? Quoi de plus contraire au but qu'on se propose, lorsqu'il s'agit d'exciter la douleur, la colère, l'indignation, la pitié, non seulement que de s'éloigner de ces sentiments, auxquels il faut amener les juges, mais que de braver la sainteté du barreau jusqu'à y jouer aux dés? Car Cicéron dit que les rhéteurs de Lycie et de Carie allaient presque jusqu'à chanter dans les épilogues : pour nous, nous ne nous en tenons pas même à un chant un peu sévère. Qui a jamais chanté, je le demande, en se défendant, je ne dis pas contre une accusation d'homicide, de sacrilège, ou de parricide, mais contre une simple demande en reddition de compte? S'il faut absolument passer condamnation sur cet usage, rien ne s'oppose à ce qu'on s'accompagne avec la lyre ou la flûte, ou plutôt avec des cymbales, dont le bruit a encore plus de conformité avec ce ridicule abus. [11,3,60] Cependant nous nous y laissons entraîner volontiers, parce qu'il n'est personne qui ne goûte ce qu'il chante, et qu'il est plus aisé de chanter que de prononcer comme il faut. Ensuite il y a certaines gens qui, dans les loisirs de leurs vices, et cherchant partout le plaisir, ne viennent que pour entendre des sons qui flattent leurs oreilles. Mais, va-t-on m'objecter, est-ce que Cicéron ne dit pas qu'il y a dans la prononciation une sorte de chant obscur? et ce chant n'a-t-il pas une certaine cause naturelle?

Je ferai voir tout à l'heure quand et jusqu'à quel point on peut se permettre cette inflexion, cette sorte de chant, si l'on veut, mais de chant obscur, ce que la plupart ne veulent pas comprendre : car il est temps d'expliquer ce que c'est qu'une prononciation convenable. C'est certainement celle qui est appropriée aux choses dont on parle. Or, rien ne contribue tant à cet accord que le mouvement de l'âme, et la voix résonne selon qu'elle est frappée. Mais comme il y a deux sortes de sentiments, les uns vrais, les autres feints et imités, les vrais éclatent naturellement, comme la douleur, la colère, l'indignation mais leur expression manque d'art, et a besoin par conséquent de règles et de direction. Les autres, au contraire, sont le produit de l'art, et non de la nature : aussi, pour les bien exprimer, il faut se les rendre, pour ainsi dire, personnels, par la puissance de la sensibilité et de l'imagination. Alors la voix, comme interprète de nos sentiments, fera passer dans l'âme des juges l'émotion qu'elle aura prise dans la nôtre; car la voix est l'image de l'âme, et en subit toutes les variations. Dans la joie, elle est pleine et pure, et s'épanche avec une sorte de gaieté légère; dans la lutte, elle s'élève, déploie toutes ses forces, et a, pour ainsi dire, toutes ses cordes tendues; dans la colère, elle est farouche, âpre, contrainte et entrecoupée, car l'haleine ne peut être longue lorsqu'elle se répand outre mesure. S'agit-il de jeter de l'odieux sur quelqu'un, elle est un peu lente, car ce n'est guère que dans les inférieurs que la haine se rencontre. Mais veut-on flatter, descendre à des aveux, donner satisfaction, prier, elle est douce et soumise; veut-on conseiller, avertir, promettre, consoler, elle est grave; la crainte et la pudeur la contractent. S'agit-il d'exhorter, elle est véhémente; de disputer, elle est roulante; de témoigner de la pitié, elle est, pour ainsi dire, penchée, plaintive, et même un peu obscure à dessein. Mais dans les digressions elle est coulante, claire et assurée; dans les récits et les discours familiers, elle est droite, et tient le milieu entre le ton grave et l'aigu. Elle s'élève ou s'abaisse avec l'âme tumultueuse ou calme, tantôt plus haut, tantôt plus bas, selon le degré de passion qu'elle doit exprimer.

J'ajournerai un peu mes préceptes sur le ton que réclame chaque partie de l'oraison, parce que j'ai auparavant à parler du geste, qui lui-même agit de concert avec la voix, et obéit à l'âme conjointement avec elle.

Pour comprendre l'importance du geste dans l'orateur, il suffit de considérer tout ce qu'il peut exprimer sans le secours de la parole : car non seulement la main, mais un signe de tête, manifestent notre volonté, et tiennent lieu de langage chez les muets. Souvent la danse se fait entendre et touche, sans être accompagnée de la voix; à la démarche d'une personne, à l'air de son visage, on voit ce qu'elle a dans l'âme; enfin les animaux, tout privés qu'ils sont de la parole, expriment la colère, la joie, le désir de plaire, par les yeux et certains mouvements du corps. Au reste, doit-on s'étonner que des signes qui, après tout, sont animés, fassent tant d'impression sur l'âme, puisque la peinture, oeuvre muette et immuable, agit si puissamment sur nous, qu'elle semble quelquefois plus expressive que la parole? Au contraire, si le geste et le visage ne s'accordent pas avec ce que nous disons, si nous parlons gaiement d'une chose triste, si nous disons oui de l'air dont on dit non, nous ôtons à nos paroles non seulement toute autorité, mais encore toute créance.

Le geste et le mouvement contribuent aussi à la grâce : aussi Démosthène avait-il coutume de composer son action devant un grand miroir, tant il était persuadé que, bien que le miroir réfléchisse les objets à gauche, il ne devait s'en rapporter qu'à ses yeux pour l'effet qu'il voulait produire! Or, la tête tient le premier rang dans l'action, comme dans les parties du corps, soit pour ajouter à la grâce, soit pour ajouter à la signification. La grâce exige d'abord qu'elle soit droite et dans son aplomb naturel : car, baissée, elle donne un air d'abjection; renversée en arrière, d'arrogance; penchée, d'indolence; roide et immobile, elle accuse une certaine férocité. En second lieu, c'est de l'action même qu'elle doit recevoir des mouvements, en sorte que, d'accord avec le geste, elle suive la direction des mains et l'oscillation du corps : car la tête se tourne toujours du côté du geste, excepté quand il s'agit d'exprimer la réprobation, le refus, ou l'horreur. Ainsi, en même temps que nous écartons de la main un objet odieux, nous détournons la tête avec aversion, comme en prononçant ce vers :

Détournez, justes dieux, ce malheur loin de nous!

ou celui-ci :

Je ne me juge pas digne d'un tel honneur.

La tête exprime une infinité de choses : car, outre les mouvements qui lui sont ordinaires pour acquiescer, refuser ou affirmer, elle en a encore de connus et de communs à tous les hommes pour témoigner de la pudeur, de l'hésitation, de la surprise, ou de l'indignation. Cependant les maîtres de l'art scénique estiment eux-mêmes que c'est un défaut de ne gesticuler qu'avec la tête. C'en est un aussi de la remuer trop souvent : à plus forte raison n'appartient-il qu'à un fanatique de faire tournoyer en l'air sa tête et sa chevelure.

Ce qui domine principalement dans la tête, c'est le visage. Il implore, il menace, il flatte; il exprime la tristesse ou la joie, la fierté ou la soumission. C'est sur le visage que se fixent tous les regards, que se porte toute l'attention, avant même que l'orateur n'ait ouvert la bouche; c'est le visage qui décide quelquefois de l'amour ou de la haine. Enfin, le visage fait entendre une foule de choses, et souvent en dit plus que tous les discours. C'est pour cela qu'au théâtre les acteurs composent, pour ainsi dire, jusqu'à leurs masques, et y font lire, dans la tragédie, la tristesse d'Érope, la rage de Médée, la stupeur d'Ajax, la frénésie d'Hercule. Et, dans la comédie, outre que le masque annonce distinctement un esclave, un entremetteur, un parasite, un paysan, un soldat, une courtisane, une servante, un vieillard sévère ou indulgent, un jeune homme de bonnes moeurs ou libertin, une matrone, une jeune fille, on donne encore au père, qui remplit le principal personnage, un masque ou l'un des sourcils, fièrement relevé, semble s'armer de colère, tandis que l'autre, reposant paisiblement sur l'oeil, annonce la douceur; et l'acteur a soin de montrer le côté du masque qui convient à la situation. Mais ce qu'il y a de plus expressif dans le visage, ce sont les yeux; c'est surtout dans les yeux que l'âme se reflète, à tel point que, même sans qu'ils remuent, la joie les fait briller, et la tristesse les couvre d'une sorte de nuage. La nature leur a aussi donné les larmes, dont la source est dans l'âme, et qui s'échappent avec impétuosité dans la douleur, ou coulent doucement dans la joie. Mais que dirai-je des expressions variées que leur donne le mouvement? Tour à tour animés, calmes, fiers, farouches, doux, terribles, ils parlent tous les langages, au gré de l'orateur et de la cause. Toutefois, n'affectons jamais de regarder avec des yeux effarés et démesurément ouverts, ou abattus et mornes, ou stupides, ou agaçants et mobiles, ou langoureux et comme voilés d'une teinte de volupté, ou obliques et amoureux, ou qui demandent ou promettent quelque chose. Car, pour ce qui est de les tenir couverts ou fermés en parlant, ce ne peut être que le fait d'un homme entièrement dépourvu d'expérience ou de sens. Les paupières et les joues ont aussi une certaine part dans cette éloquence du corps, et particulièrement les sourcils, puisqu'ils dessinent jusqu'à un certain point la forme des yeux, et règnent, pour ainsi dire, sur le front, qu'ils contractent, élèvent ou abaissent, à leur gré. Je ne vois rien qui agisse plus sur cette partie du visage, si ce n'est le sang, qui reçoit son mouvement des affections de l'âme. Ainsi, lorsque la honte maitrise le front, le sang s'y porte, et le couvre de rougeur; dans la crainte, au contraire, il s'enfuit, et laisse, en se retirant, la pâleur sur la peau glacée; enfin, lorsqu'il est répandu dans un juste tempérament, il produit cette sérénité qui tient le milieu entre la rougeur et la pâleur.Pour en revenir aux sourcils, c'est un défaut quand ils sont tout à fait immobiles, ou quand on les fait trop jouer, ou quand leurs mouvements se contrarient, comme je le disais tout à l'heure à propos d'un masque de théâtre, ou quand ces mouvements ne s'accordent pas avec ce qu'on dit; car ils annoncent la colère, quand ils se contractent; la tristesse, quand ils se séparent; la joie, quand ils se relâchent; l'acquiescement ou le refus, quand ils se haussent ou se baissent. [11,3,80] Je ne vois guère ce que les narines et les lèvres pourraient exprimer avec grâce, quoiqu'elles réussissent à marquer la dérision, le mépris et le dégoût; car se plisser les narines, comme dit Horace, les gonfler, les mouvoir, y porter sans cesse les doigts, les secouer brusquement, pour en chasser l'air, les dilater à chaque instant, ou les retrousser avec le creux de la main, tout cela est inconvenant, puisque même on blâme, et avec raison, l'action de se moucher souvent. C'est aussi un défaut d'avancer les lèvres, de les fendre, de les serrer, de les dilater jusqu'à montrer les dents, de les élargir presque jusqu'aux oreilles, de les replier dédaigneusement, de les laisser pendre, et de ne donner passage à la voix que d'un côté; surtout, de les lécher et de les mordre. Enfin, leur mouvement doit même avoir peu de part à la prononciation; car on doit parler de la bouche plutôt que des lèvres. Le cou doit être droit, mais sans être roide ni renversé. Qu'il ne soit pas non plus ramassé ni tendu, car ce sont deux défauts qui, quoique différents, sont également choquants : s'il est tendu, il en résulte un état pénible qui amoindrit et fatigue la voix; si le menton s'affaisse sur la poitrine, la pression du gosier rend la voix moins claire et plus grosse. Il sied rarement de hausser ou de serrer les épaules : cette posture racourcit le cou, et donne au geste quelque chose de bas, de servile, et même de faux : aussi, est-elle affectée particulièrement à l'adulation, à l'étonnement et à la crainte. Avancer modérément le bras en conservant les épaules dans leur état naturel, et en déployant la main et les doigts, est un geste très convenable dans les endroits où l'oraison est continue et rapide; mais, dans ceux où elle a de l'éclat et de l'abondance, comme ici : Les rochers et les déserts répondent à la voix du poète, le bras doit s'étendre à droite et à gauche, en sorte que les paroles et le geste se développent en même temps.

Quant aux mains, sans lesquelles l'action serait faible et tronquée, le nombre des mouvements dont elles sont susceptibles est incalculable, et égale presque celui des mots; car si les autres parties du corps aident, comme auxiliaires, à l'action de parler, les mains font plus, elles parlent, ou peu s'en faut. Elles demandent, elles promettent, elles appellent, elles congédient, elles menacent, elles supplient; elles expriment l'horreur, la crainte, la joie, la tristesse, l'hésitation, l'aveu, le repentir, la mesure, l'abondance, le nombre, le temps. N'ont-elles pas le pouvoir d'exciter, de calmer, de supplier, d'approuver, d'admirer, de témoigner de la pudeur? Ne tiennent-elles pas lieu d'adverbes et de pronoms pour désigner les lieux et les personnes? en sorte que, au milieu de cette prodigieuse diversité de langues qui distinguent les peuples et les nations, elles me paraissent former une espèce de langage commun à tous les hommes. En tout ceci la main, en accompagnant la parole, agit naturellement; mais elle a aussi d'autres gestes, par lesquels elle fait entendre les choses en les imitant. Ainsi, pour exprimer que telle personne est malade, elle contrefait le médecin qui lui tâte le pouls; ou, pour exprimer que telle autre sait la musique, elle compose ses doigts à la manière de ceux qui jouent de la lyre. Mais l'orateur ne saurait trop fuir ce genre d'imitation, qui ne convient qu'à un baladin, et c'est au sens bien plus qu'aux paroles qu'il doit conformer son geste; ce que font même les acteurs qui mettent quelque gravité dans leur jeu. Si donc je permets à un orateur de tourner la main vers soi quand il parle de lui-même, ou de la diriger vers celui qu'il veut désigner, et autres gestes semblables; d'un autre côté, je ne puis souffrir qu'il copie certaines attitudes, et qu'il mette en action tout ce qu'il dit. Et ce n'est pas seulement à l'égard des mains qu'il faut observer ces convenances, c'est à l'égard de toute espèce de geste, et de la voix. Ainsi, dans cette période que j'ai déjà citée : On voyait un préteur du peuple romain, chaussé à la grecque, etc., on ne singera pas la posture de Verrès penché sur le sein d'une courtisane; et dans cette autre : Un citoyen romain était battu de verges sur la place publique de Messine, on n'imitera pas les mouvements convulsifs d'un corps déchiré par le fouet, ni les gémissements que la douleur arrache au patient. Je désapprouve même tout à fait qu'un acteur, même dans le rôle d'un jeune homme, si néanmoins, dans l'exposition, il a à rapporter le discours d'un vieillard, comme dans le prologue de l'Hydria, ou d'une femme, comme dans le Géorgus, affecte une voix tremblante ou efféminée : tant il est vrai qu'il y a une certaine imitation vicieuse, que doivent s'interdire ceux même dont tout l'art consiste dans l'imitation! Pour en revenir à la main, un geste très commun, c'est d'avoir le doigt du milieu plié contre le pouce, et les trois autres déployés. Ce geste sied bien dans les exordes, lorsqu'il se balance doucement, et sans mesurer trop d'intervalle, tandis que la tête et les épaules suivent d'une manière presque insensible le mouvement de la main. Dans la narration, il doit être plus déterminé et en même temps un peu plus développé. Enfin, il doit être vif et pressant dans les reproches et l'argumentation, qui demandent plus d'essor et de liberté. Mais ce même geste devient vicieux quand il se porte de côté et va chercher l'épaule gauche; et ce qui est pis encore, c'est de faire comme quelques orateurs qui présentent le bras transversalement et prononcent du coude. Quelquefois ce sont les deux doigts du milieu qu'on avance sous le pouce, et ce geste est encore plus pressant que l'autre : aussi, ne convient-il ni à l'exorde ni à la narration. Mais lorsque les trois derniers doigts sont fermés sous le pouce, le premier, celui dont, au rapport de Cicéron, Crassus se servait si bien, s'allonge ordinairement ; et, dans cet état, il sert à réprimander ou à indiquer, d'où lui est venu son nom (index). Si la main est élevée et regarde l'épaule, un peu incliné, il affirme ; tourné vers la terre et comme penché en avant, il presse, insiste; quelquefois il signifie un nombre. Ce même doigt, quand on pose légèrement sur son extrémité le doigt du milieu et le pouce, en courbant un peu les deux derniers, mais le plus petit moins que l'autre, ce même doigt, dis-je, est propre à la discussion. Cependant l'argumentation paraît plus vive quand on tient plutôt l'index par le milieu, en contractant les derniers d'autant plus que les premiers descendent plus bas. Un autre geste qui convient particulièrement à un langage modeste, c'est celui où, les quatre premiers doigts faiblement rapprochés par l'extrémité, la main se place non loin de la bouche ou de la poitrine, pour descendre ensuite et s'éloigner à quelque distance, en se déployant. C'est ainsi, ce me semble, que Démosthène dut commencer cet exorde si timide, si humble, de son plaidoyer pour Ctésiphon, et que Cicéron dut composer sa main quand il prononça ces mots : s'il y a en moi quelque talent, etc. La main semble même proférer les paroles, lorsque, par un mouvement un peu plus libre et plus développé, l'orateur la rapproche de lui, les doigts pendants et regardant la terre, et qu'il la déploie en la relevant vers la bouche. Tantôt on présente les deux premiers doigts en les écartant, mais sans insérer le pouce dans l'intervalle, et les deux derniers doigts penchent en dedans, sans que les premiers soient allongés; tantôt les deux derniers pressent le creux de la main vers la racine du pouce, et celui-ci s'unit aux premiers vers le milieu; tantôt le quatrième est courbé obliquement; tantôt enfin les quatre sont relâchés plutôt que tendus, et le pouce est incliné en dedans; et, dans cet état, la main se balance avec assez de grâce, en se portant, les doigts en haut, vers le côté gauche, et, les doigts en bas, vers le côté droit, soit pour indiquer ce qui est à droite ou à gauche, soit pour distinguer les choses dont on parle. [11,3,100] Quelquefois les mains un peu renversées, à la manière des personnes qui font quelque voeu, se meuvent avec les épaules sans trop s'écarter l'une de l'autre; et ce geste convient surtout à un langage réservé, et presquetimide. Pour exprimer l'admiration, la main, faiblement renversée, et formant une espèce de cercle avec les doigts, se déploie et se replie alternativement. L'interrogation a plusieurs gestes; mais le plus ordinaire, c'est de tourner la main vers celui qu'on interroge, de quelque manière qu'elle soit composée. Rapprocher l'index du pouce, et en appuyer l'extrémité sur le milieu du côté droit de l'ongle du pouce, en relâchant les autres doigts, est un geste qui convient bien pour approuver, pour narrer, pour distinguer. Il est fort en usage aujourd'hui chez les Grecs; avec cette différence qu'ils ferment les trois derniers doigts, et qu'ils font ce geste des deux mains, toutes les fois qu'ils veulent figurer aux yeux le cercle de leurs enthymèmes. La main prend un mouvement doux et saccadé pour promettre et pour agréer; il est plus vif lorsqu'on exhorte, et quelquefois lorsqu'on loue. Il y a un geste fort commun, et qui tient plus à la nature qu'à l'art: c'est de fermer et d'ouvrir la main alternativement et avec vitesse, quand on parle avec véhémence. Lorsque la main, faisant un creux avec les doigts, gesticule légèrement au-dessus de l'épaule, elle a l'air d'encourager; mais il ne faut pas qu'elle s'agite avec tremblement, quoique ce geste, emprunté aux écoles étrangères, semble autorisé par l'usage : cela n'est bon qu'à la scène. Je ne sais pourquoi certaines gens n'aiment pas que l'orateur rapproche la main de sa poitrine, en réunissant les doigts par leurs extrémités; car nous faisons naturellement ce geste pour exprimer un léger étonnement, ou même cette sorte de terreur et de déprécation qui accompagne une indignation subite. On peut même, et cela n'est pas sans grâce, sous l'impression du repentir ou de la colère, serrer sa main contre son coeur, enjoignant à ce geste quelques mots prononcés entre les dents, comme eaux-ci : A quoi me résoudre? que faire? Pour ce qui est de désigner quelqu'un avec le pouce renversé, c'est un geste plus usité que bienséant.

En résumé, on compte six gestes, auxquels on peut en ajouter un septième, c'est-à-dire celui qui revient en cercle sur lui-même. Ce dernier est le seul qui soit vicieux; des six autres, cinq s'emploient fort bien pour indiquer ce qui est devant nous, à droite, à gauche, en haut, en bas ; quant au sixième, c'est-à-dire à celui qu'on pourrait faire pour désigner ce qui est par derrière, il n'a jamais lieu, ou l'on se borne à faire semblant de repousser quelque chose en arrière. Quant au mouvement de la main, il commence fort bien à gauche pour finir à droite, mais il doit s'arrêter sans frapper l'air. Cependant, en marquant la fin d'une phrase, la main tombe quelquefois pour se relever aussitôt, et quelquefois elle rebondit, dans les mouvements saccadés qui accompagnent la négation ou l'étonnement. Ici, les anciens maîtres de la prononciation ajoutent fort sagement que le mouvement de la main doit commencer et finir avec le sens. Autrement, en effet, ou le geste précéderait la voix, ou continuerait après : ce qui serait également choquant. Mais ces mêmes auteurs ont trop raffiné, en proscrivant de mettre trois mots d'intervalle entre chaque geste ; car cela ne s'observe pas, ni ne peut s'observer. Toutefois, ils ont eu raison, s'ils ont voulu seulement, comme je le pense, qu'il y eût une certaine mesure de lenteur ou de vitesse, soit pour que la main ne restât pas trop longtemps oisive, soit pour que l'action ne fût pas une suite non interrompue de mouvements rapides; ce qui est le défaut de beaucoup d'orateurs. Mais voici un défaut où l'on tombe plus souvent, par suite d'une erreur dont la raison est assez spécieuse. Il y a dans la prose une secrète cadence, je dirais presque une sorte de pieds, selon lesquels beaucoup de gens règlent la chute de leurs mouvements. Ainsi, dans la période suivante : Nouum crimen, C. Caesar, et ante hanc diem non auditum, propinquus meus ad te Q. Tubero detulit, ils ont un premier battement pour nouum crimen; un autre pour C. Caesar, un troisième pour et ante hanc diem, un quatrième pour non auditum, un cinquième pour propinquus meus, etc. Or, il arrive de là que les jeunes gens, quand ils écrivent, composant intérieurement leurs gestes par anticipation, subordonnent l'arrangement des mots à la chute de la main : d'où résulte cet autre inconvénient, que le geste, qui doit finir à droite, finit souvent à gauche. Le mieux donc, puisque toute période est composée de certains membres assez courts, après lesquels on peut, au besoin, reprendre haleine, c'est d'y proportionner son geste. Ainsi, ces mots : Nouum crimen, C. Caesar, ont jusqu'à un certain point un sens fini, puisqu'ils sont suivis d'une conjonction ; ensuite ceux-ci : et ante hanc diem non auditum, présentent un sens suffisamment développé. Voilà ce qui doit régler le geste, surtout en commençant, et lorsque l'action est encore calme et réservée. Mais, à mesure qu'elle s'échauffera en suivant la marche toujours croissante du discours, le geste deviendra plus fréquent : ici, la prononciation sera rapide; là, elle sera lente : rapide, pour franchir, accumuler, abonder, courir au but; lente, pour insister, inculquer, imprimer. La lenteur convient plus au pathétique : ainsi Roscius était plus vif, Ésope plus grave, parce que le premier jouait dans le comique, et le second dans le tragique. Il faut observer la même règle pour les mouvements du corps. Sur le théâtre, les fils de famille, les vieillards, les gens de guerre, les matrones, ont une démarche grave; tandis que les esclaves, les servantes, les parasites, les pêcheurs, ont peu de tenue. Les maîtres de l'art défendent d'élever la main plus haut que les yeux, et de la descendre plus bas que la poitrine : à plus forte raison est-ce un défaut de la ramener du sommet de la tête, ou de l'abaisser jusqu'à l'extrémité du ventre. Si on l'avance vers l'épaule gauche, il faut qu'elle demeure en deçà : au delà, le mouvement serait vicieux. Mais lorsque, en signe d'aversion, nous chassons, pour ainsi dire, notre main du côté gauche, il faut exhausser l'épaule du même côté, pour qu'elle suive l'inclinaison de la tête, qui se porte du côté droit. La main gauche n'est jamais gracieuse; mais souvent elle agit de concert avec la main droite, soit qu'on déduise ses arguments sur ses doigts, soit qu'on rejette ses deux mains vers la gauche, dans un mouvement d'horreur, soit qu'on les porte en avant, ou qu'on les étende, l'une du côté droit, l'autre du côté gauche, pour offrir satisfaction ou pour supplier. Le geste auquel concourent les deux mains a aussi sa diversité : tantôt on les abaisse, tantôt on les élève pour adorer, tantôt on les tend devant soi pour indiquer ou pour invoquer, comme dans cette apostrophe : Vous, tombeaux et bois sacrés des Albains! et dans cette exclamation de Gracchus: Malheureux! où me réfugier? Sera-ce au Capitole? il fume encore du sang de mon frère. Sera-ce dans ma maison?.... Or, en pareil cas, le concours des deux mains produit plus d'effet. Dans les choses de peu d'importance, et dans tout ce qui demande de la tristesse ou de la douceur, le mouvement des mains a peu d'expansion; dans les grands sujets, ou quand il s'agit d'exprimer la joie ou l'indignation, c'est le contraire.

J'ai à parler maintenant des défauts où tombent même des avocats exercés. Car, pour les gestes d'un homme qui demande à boire, ou qui menace du fouet, ou qui plie le pouce pour indiquer le nombre 500, quoique quelques écrivains en aient fait mention, je ne les ai jamais rencontrés chez les avocats même les plus grossiers. Mais de déployer le bras jusqu'à laisser voir l'aisselle, ou de l'étendre horizontalement dans toute sa longueur, ou de n'oser détacher la main de son sein, ou de l'élever jusqu'au plancher, ou de l'agiter comme un fléau, en gesticulant par delà l'épaule gauche avec tant de violence qu'il n'y ait pas de sûreté à se tenir derrière, ou de la ramener à gauche par un mouvement circulaire, ou de heurter les voisins en la jetant çà et là, ou d'éventer leurs coudes en les secouant de chaque côté, c'est, je le sais, ce qui arrive souvent. Chez certains orateurs la main est paresseuse, ou va et vient avec anxieté, ou bien a toujours l'air de couper quelque chose. On en voit qui, en tenant leurs doigts crochus, la jettent de haut en bas, ou, la retournant en sens contraire, la lancent par-dessus leur tête. Quelques-uns affectent la pose que les statuaires donnent ordinairement au pacificateur, qu'ils représentent la tête inclinée sur l'épaule droite, le bras étendu à la hauteur de l'oreille, la main déployée, et le pouce en dehors. C'est dans cette attitude que se complaisent ceux qui se vantent de parler haut la main. [11,3,120] On peut ajouter ceux qui dardent, pour ainsi dire, leurs pensées, en brandissant leurs doigts, ou qui lèvent la main d'un air de menace, ou qui, toutes les fois qu'ils sont contents d'eux-mêmes, se dressent sur leurs pieds; ce qui, à la vérité, est permis quelquefois, mais ce qu'ils rendent vicieux, en élevant, autant qu'ils le peuvent, un doigt et même deux, ou en arrangeant leurs mains comme s'ils avaient quelque chose à porter. Outre ces défauts, il y en a d'autres qui tiennent plutôt à la précipitation qu'à la nature, comme de se fâcher contre soi-même à l'occasion d'un mot qu'on a de la peine à prononcer; de tousser quand la mémoire vient à manquer, ou que la pensée ne fournit plus rien, comme si l'on avait quelque empêchement dans la gorge; de s'essuyer le nez en le retroussant; de se promener avant d'avoir achevé ce que l'on avait commencé; de s'arrêter tout à coup, et de mendier des applaudissements par son silence. Je ne finirais pas, si je voulais énumérer tous ces défauts; car chacun a les siens.

Il faut observer de ne point trop avancer la poitrine ni le ventre, parce que cette attitude courbe la partie postérieure du corps, et que toute posture où l'on se renverse est indécente. Les flancs doivent aussi s'accorder avec le geste; car le mouvement du corps entier entre pour quelque chose dans l'action; et même, au jugement de Cicéron, il est plus expressif que les mains elles-mêmes. Voici ce qu'il dit à ce sujet dans son Orateur : Que l'orateur s'abstienne de remuer les doigts, et de s'en servir pour marquer la cadence; que son action vienne plutôt de l'ébranlement général du corps, et d'une certaine flexibilité des reins qui n'ait rien que de mâle. Se frapper la cuisse est un geste dont on croit que Cléon a le premier donné l'exemple à Athènes; il est usité, il sied à l'indignation, et sert à réveiller les auditeurs. Cicéron trouve que ce geste manquait à Calidius : Jamais, dit-il, il ne se frappait le front ni la cuisse. Pour le front, s'il est permis de contredire Cicéron, je ne suis pas de son avis, puisque l'action de battre des mains ou de se frapper la poitrine ne convient guère qu'aux comédiens. Rarement aussi sied-il d'approcher la main de l'estomac en faisant le creux avec les doigts réunis par leurs extrémités, lorsqu'on se parle à soi-même, pour s'encourager, se faire quelque reproche, ou plaindre son malheur; et, s'il y a lieu de le faire, on pourra même entr'ouvrir sa robe.

A l'égard des pieds, il faut observer deux choses : comment on les pose et comment on les meut. Se tenir debout et immobile avec le pied droit en avant, ou avancer à la fois la main droite et le pied droit, sont des attitudes vicieuses. Il est quelquefois permis de s'appuyer sur le pied droit, mais pourvu que la poitrine ne suive pas l'inclinaison du reste du corps : encore cette posture est-elle plutôt celle d'un comédien que d'un orateur. Si l'on s'appuie sur le pied gauche, il faut éviter de lever le pied droit, ou de le tenir sur la pointe. Écarter trop les jambes, quand on se tient debout, est une posture indécente, qui même, pour peu qu'on s'agite, a quelque chose d'obscène. L'orateur peut se porter en avant, mais il ne doit le faire qu'à propos, à peu de distance, avec lenteur, et rarement. Il peut aussi faire quelques pas, comme s'il se promenait, en attendant que l'auditeur ait mis fin à ses applaudissements, quoique Cicéron recommande que les allées et venues soient rares et surtout fort courtes. Pour ce qui est de courir çà et là, et de faire l'homme affairé, comme Domitius Afer le disait de Mallius Sura, cela est tout à fait ridicule. Aussi Flavus Virginius demandait-il plaisamment, en parlant d'un rhéteur, son antagoniste, combien il avait déclamé de milles. Je sais qu'on recommande encore de ne pas tourner le dos aux juges en marchant, mais d'avoir toujours les pieds et les yeux tournés vers le tribunal. Cela n'est pas praticable dans les causes privées; mais comme le lieu est peu spacieux, si on tourne le dos au juge, ce n'est que pour quelques moments. On peut, d'ailleurs, éviter cet inconvénient en se reculant tout doucement, et non en sautant en arrière, comme font quelques orateurs, ce qui est tout à fait ridicule. Le frappement du pied peut n'être pas déplacé, ainsi que le remarque Cicéron, au commencement ou à la fin d'une discussion; mais s'il est trop fréquent, il devient ridicule, et n'attire plus l'attention du juge. On a encore mauvaise grâce à se balancer en se tenant tantôt sur un pied, tantôt sur l'autre. Mais on ne saurait trop fuir cette action molle, telle qu'était, au rapport de Cicéron, celle de Titius, qui a donné son nom à un genre de danse. Il y a aussi une certaine oscillation, qui n'est pas moins blâmable, surtout lorsqu'elle est fréquente et rapide. C'était le défaut de Curion le père, dont Julius se moqua, en demandant qui était cet homme qui parlait dans un bateau. Sicinius le railla aussi fort agréablement. Curion s'étant beaucoup dandiné, selon son habitude, auprès de son collègue Octave, qui était enveloppé de linges et couvert d'emplâtres, à cause de son état de maladie, Sicinius s'approcha de ce dernier, et lui dit : Vous ne pourrez jamais reconnaître assez le service que vous a rendu votre collègue; sans lui, vous auriez été aujourd'hui mangé des mouches. Évitez aussi l'habitude de hausser les épaules à tout moment. Démosthène avait ce défaut, et, pour s'en corriger, dit-on, il parlait debout dans une sorte de tribune fort étroite, d'où pendait une pique audessus de son épaule, afin que si, dans la chaleur du débit, ce mouvement venait à lui échapper, la piqûre du fer lui servît d'avertissement. Si jamais il peut être nécessaire de marcher en parlant, ce n'est que dans les causes publiques, à cause du grand nombre de juges, et lorsque nous voulons nous faire bien comprendre de chacun d'eux en particulier. Mais je ne puis souffrir ce que je vois faire à quelques orateurs, qui, après avoir rejeté leur robe sur l'épaule et en avoir relevé les plis jusqu'aux reins avec la main droite, se promènent et devisent en gesticulant de la main gauche. Cela est certainement peu modeste, puisqu'il est même inconvenant de relever sa robe du côté gauche, lorsqu'on avance un peu la main droite. C'est ici le lieu de faire remarquer que rien n'est plus contraire au bon ton, pendant ces pauses qu'on est obligé de faire pour laisser passer les applaudissements, que de parler à l'oreille de quelqu'un, ou de plaisanter avec ses confrères, ou de jeter un coup d'oeil à ses secrétaires, comme pour leur recommander la sportule. Il est permis de se pencher vers le juge lorsqu'il s'agit de l'instruire, surtout si ce dont on parle est un peu obscur; mais il est injurieux de se coucher sur l'avocat de la partie adverse ; et c'est le fait d'un homme mou, de se laisser tomber dans les bras de ses clients et de se faire soutenir par eux, à moins qu'on ne succombe véritablement de fatigue, comme de se faire souffler ou de lire, pour soulager sa mémoire. Qu'arrive-t-il, en effet, de tout cela? La plaidoirie languit, les sentiments se refroidissent, et le juge est porté à croire qu'on a peu de respect pour lui. C'est manquer de réserve, que de passer dans les bancs de la partie adverse, et justifier la plaisanterie de Cassius Sévérus, qui, voyant son adversaire venir à lui, demanda qu'on mît une barre entre eux deux. D'ailleurs, si cette excursion se fait avec chaleur, le retour est toujours froid.

Au reste, parmi les préceptes que je viens de donner, il y en a plusieurs qui souffrent quelque modification, quand on plaide devant les tribunaux supérieurs : car le siége du juge étant plus élevé, l'orateur est alors forcé de porter ses regards et ses bras plus haut. Cette différence n'est pas la seule; mais chacun peut suppléer à ce que je passe sous silence. J'en dis autant pour les avocats qui plaident assis, ce qui a lieu d'ordinaire dans les petites causes. L'action y comporte moins de mouvement, et se trouve même nécessitée à certains défauts. En effet, comme l'orateur est assis à la gauche du juge, il est obligé d'avancer le pied droit, et de diriger beaucoup de ses gestes vers la gauche.

Je vois la plupart des avocats se lever à la chute de chaque période; quelques-uns même se promener ensuite pendant quelques moments. Cela est-il bienséant? je les en fais juges : toujours est-il que ce n'est pas plaider assis. Pour ce qui est de boire et de manger en plaidant, c'est une liberté qu'on prenait autrefois assez communément, et qu'aujourd'hui on prend encore quelquefois; mais je l'interdis absolument à mon orateur. Si l'on ne peut supporter sans cela la fatigue d'un plaidoyer, ce n'est pas un si grand malheur que de ne pas plaider, et cela vaudrait beaucoup mieux que de respecter si peu sa profession et son auditoire.

Quant à l'habillement, il n'y en a pas de particulier pour l'orateur; mais comme il se remarque davantage en lui, sa parure, comme celle de toutes les personnes de distinction, doit être éclatante et mâle tout ensemble; car la recherche et la négligence sont également répréhensibles dans la toge, dans la chaussure, et dans les cheveux. Ce qui regarde le vêtement de dessus n'est pas sans importance, et le temps y a apporté îles changements. Les anciens ne connaissaient point les plis : la mode en est venue plus tard, et ces plis furent d'abord très-courts. Aussi, les orateurs de ce temps-là, qui tenaient leurs bras cachés sous leur tunique, à la manière des Grecs, devaient avoir nécessairement un geste différent du nôtre dans les exordes; mais il s'agit des vêtements actuels. L'orateur qui n'a pas le droit de porter le laticlave doit se ceindre de telle sorte, que la tunique descende par devant un peu au-dessous des genoux, et par derrière jusqu'au milieu des jarrets; plus bas, cela ne convient qu'aux femmes, et, plus haut, qu'aux centurions. Les bandes de. pourpre doivent descendre perpendiculairement. C'est un soin peu important; mais pourtant, si on ne le prend pas, c'est une négligence qui se fait quelquefois remarquer. Comme on ne met pas de ceinture par-dessus le laticlave, il doit descendre un peu plus bas que l'angusticlave. La toge doit être arrondie et bien taillée : autrement, elle grimacera de tous côtés. Elle doit par devant se terminer à mi-jambe, et par-derrière s'arrêter un peu moins bas, dans la proportion de la ceinture. [11,3,140] Un pli fait très-bien un peu au-dessus du bas de la toge, mais jamais au-dessous. Cette espèce de plissure, qui prend par-dessous l'épaule droite et va gagner l'épaule gauche, en forme de baudrier, ne doit être ni trop serrée ni trop lâche. Le pan de robe, qui se met ensuite sur le bras, doit flotter au-dessous, et, de cette façon, il aura plus de grâce et tiendra mieux. Il faut aussi retrousser un peu la tunique, afin qu'elle n'embarrasse pas les bras dans l'action; puis on jettera un pli sur l'épaule, en le relevant par l'extrémité, ce qui n'est pas sans grâce. Mais il faut éviter de se couvrir entièrement l'épaule et le cou : autrement nos vétements paraîtraient trop étroits, et nous feraient perdre cette dignité que donne une large poitrine. Le bras droit ne doit être levé que juste ce qu'il faut pour former un angle droit, et les deux bouts de la robe doivent pendre de chaque côté du bras dans une égale longueur. Je ne veux pas que l'orateur surcharge ses mains de bagues, ni surtout que ces bagues passent le milieu du doigt. La meilleure attitude pour la main, c'est d'avoir le pouce levé et les doigts un peu pliés, à moins qu'elle ne tienne des tablettes; ce qu'il ne faut pas affecter, car c'est avouer qu'on se défie de sa mémoire, et c'est d'ailleurs un empêchement pour beaucoup de gestes. Les anciens laissaient tomber leur toge jusque sur leurs pieds, à l'exemple des Grecs; et ceux qui ont écrit sur le geste dans ce temps-là, comme Plotius et Nigidius, en ont fait un précepte. Aussi je m'étonne qu'un aussi savant homme que Pline, et dans un ouvrage où il a poussé l'esprit d'investigation presque jusqu'à l'excès, ait avancé, comme une chose certaine, que Cicéron laissait traîner sa robe pour cacher ses varices, d'autant plus que cet usage se retrouve dans les statues de personnages postérieurs à Cicéron. A l'égard des capuchons, des bandelettes dont on s'enveloppe les jambes, et de toutes autres délicatesses pareilles, il n'y a qu'une mauvaise santé qui les puisse rendre excusables. Mais ce soin dans la manière de se draper n'est bon qu'en commençant; car, à mesure qu'on avance, il n'y faut pas regarder de si près; et, dès les premiers mots de la narration, on peut laisser la robe tomber, comme d'elle-même, de dessus l'épaule. Enfin, quand on est arrivé aux arguments et aux lieux communs, il sied bien de relever sa robe sur l'épaule gauche, d'abattre même les plis qui ne se dérouleraient pas d'eux-mêmes; et il est aussi permis de se dégager de tout ce qui entoure, du côté gauche, le cou et la partie supérieure de la poitrine. En effet, tout s'échauffe, et, de même que la voix devient plus véhémente et plus variée, il est bon que le vêtement participe aussi de cette image de combat. Si donc il n'appartient qu'à un furieux de s'envelopper la main gauche avec sa robe, ou de s'en faire une ceinture; s'il y a trop d'abandon et de délicatesse à rejeter le pan de sa robe pardessus l'épaule droite; s'il est enfin quelques autres défauts encore plus contraires à la bienséance, rien n'empêche cependant qu'on ne retrousse une partie de sa robe sous le bras gauche. Cette attitude a quelque chose de résolu et de dégagé, qui convient à la chaleur et à la vivacité de l'action. Mais quand le plaidoyer touche à sa fin, secondé par d'heureux présages, alors des vêtements en désordre, une robe qui semble se détacher du corps et tomber de tous côtés, la sueur même et l'accablement, tout sied à l'orateur. Comment donc a-t -il pu venir à l'esprit de Pline de lui recommander d'avoir soin, en s'essuyant le front, de ne pas déranger sa chevelure? Il est vrai que peu après, reprenant une gravité digne de lui, il lui défend sévèrement de s'occuper de sa coiffure. Pour moi, je crois que des cheveux mal en ordre ont quelque chose de passionné, et qu'en cela, la distraction n'est rien moins que nuisible à l'orateur. Il n'en est pas de même quand on commence à parler, ou qu'on est encore peu avancé; car alors si la robe vient à tomber, ne pas la relever est véritablement de la négligence, ou de la paresse, ou de la maladresse.

Telles sent les beautés, tels sont les défauts de la prononciation. Après s'être mis tout cela, devant les yeux, l'orateur aura à considérer les personnes et les choses. Il examinera d'abord qui il est, par-devant qui et en présence de qui il doit parler. En effet, comme il y a un langage, il y a aussi une action proportionnée à ceux qui parlent et à ceux devant qui on parle. Aussi, le même ton, les mêmes gestes et la même démarche ne conviendront pas également devant le prince, devant le sénat, devant le peuple, et devant un magistrat, dans une cause privée et dans une cause publique, dans une simple requête, et dans une accusation en forme. Avec un peu d'attention, il est aisé de saisir ces différences. Ensuite, l'orateur examinera le sujet qu'il traite et le but qu'il se propose. A l'égard du sujet, il donne lieu à quatre considérations. La première a pour objet la nature de la cause ; car elle est triste ou gaie, périlleuse ou rassurante, importante, ou de peu de conséquence; mais on ne doit jamais se préoccuper des détails d'une cause, jusqu'à en oublier l'esprit général. La seconde regarde les différentes parties de la cause, comme l'exorde, la narration, l'argumentation, l'épilogue. La troisième a trait aux pensées, dans l'expression desquelles tout doit 1 varier, suivant la nature des choses et des sentiments. La quatrième doit s'attacher aux mots; car si l'on pèche par excès, en voulant les exprimer tous par une action conforme à l'idée qu'ils renferment, on ôte aussi à quelques-uns toute leur force, si l'on n'en représente pas le sens. Ainsi dans les éloges (j'excepte les oraisons funèbres), dans les remerciments, dans les exhortations, et autres sujets de même espèce, l'action doit être riche, magnifique, élevée. Dans les oraisons funèbres, dans les consolations, dans la plupart des causes criminelles, elle doit être triste et humble. Il faut de la gravité devant le sénat, de la dignité devant le peuple, et un juste milieu dans les affaires privées. Quant aux parties de la cause, et aux pensées et aux mots, leur nature multiple demande une plus ample explication. Or, l'orateur doit se proposer trois choses dans la prononciation : de se concilier les juges, de les persuader, de les émouvoir, et (ce qui est naturellement inséparable de ces trois fins) de leur plaire. Il se les concilie d'ordinaire, soit par ses qualités morales, lesquelles, je ne sais comment, se décèlent jusque dans sa voix et dans ses gestes, soit par l'aménité du langage. Il les persuade par un certain ton affirmatif, qui produit souvent plus d'effet que les preuves mêmes. Si cela était vrai, dit Cicéron à Calidius, le diriez-vous sur ce ton? et ailleurs : Tant s'en, faut que nous fussions enflammés par vos paroles, qu'à peine pouvions–nous nous défendre du sommeil. Que l'orateur sache donc montrer de l'assurance et de la fermeté, surtout s'il a d'ailleurs quelque autorité. Enfin, il les touchera, s'il sait bien exprimer les passions, soit par la force du sentiment, soit par l'imitation.

Aussitôt donc que le juge, dans les causes privées, ou que l'huissier, dans les causes publiques, nous aura avertis de prendre la parole, levons-nous avec calme ; puis, afin de nous présenter dans un état décent, et de nous ménager en même tems quelques minutes de réflexion, arrêtons-nous un peu à rajuster notre robe, ou même, s'il est nécessaire, à la remettre entièrement, mais seulement dans les jugements ordinaires; car devant le prince, ou les magistrats, ou les tribunaux du premier ordre, cela n'est pas permis. Et même, lorsque nous nous serons tournés vers le juge, et que le préteur nous aura accordé la parfile, au lieu de s'en emparer brusquement, recueillons-nous un instant; car rien n'est plus agréable à l'auditeur que ces préparatifs de l'orateur, qui donnent d'ailleurs au juge lui-même le temps de se composer. C'est ce qu'Homère nous enseigne, quand il dit d'Ulysse, qu'il resta longtemps debout, les yeux fixés en terre, et tenant son sceptre immobile, avant de donner cours au torrent de son éloquence. Il est encore certains actes que les comédiens appellent délais, et au moyen desquels on peut temporiser sans blesser les convenances, comme de se frotter la tête, de regarder ses mains, de faire craquer ses doigts, de feindre un grand effort, de marquer son anxiété par des soupirs, et autres semblables, selon qu'ils conviendront à chaque orateur; et cela, jusqu'à ce que le juge veuille bien nous prêter attention. Il faut se tenir droit, les pieds sur la même ligne et un peu écartés, ou, si l'on veut, le pied gauche quelque peu en avant; les genoux d'aplomb, mais sans contrainte; les épaules rassises; l'air sérieux, sans être morne, ni stupéfait, ni languissant; les bras un peu détachés des flancs; la main gauche dans la position que je lui ai déjà assignée; la droite se déployant, au moment de commencer, à quelque distance du sein, avec un geste plein de retenue, et comme attendant l'ordre de commencer. [11,3,160] Car on ne saurait trop éviter certains défauts, comme d'avoir les yeux attachés au plafond, de se frotter le visage avec la main, et de le renfrogner; de le roidir pour se donner un air d'assurance, ou de froncer les sourcils pour lui imprimer quelque chose de farouche; de rejeter ses cheveux en arrière, pour inspirer l'horreur et l'effroi; de paraître étudier ce qu'on va dire, en agitant continuellement les doigts et en remuant les lèvres, défaut très commun chez les Grecs; de cracher avec bruit; d'allonger une jambe; de tenir une partie de sa robe avec la main gauche; d'être tantôt en deux, tantôt roide, ou renversé, ou courbé ; de hausser les épaules jusqu'à l'occiput, comme des athlètes prêts à lutter.

Dans l'exorde, la prononciation doit être ordinairement calme; car rien n'est plus propre que la réserve à nous concilier les juges : je dis ordinairement, car il y a plusieurs sortes d'exordes, ainsi que nous l'avons vu. Toutefois, un son de voix tempéré, un geste qui n'a rien d'outré, la robe arrêtée sur l'épaule, un mouvement doux dans le balancement du corps de droite à gauche, le regard fixé sur le même point, voilà ce qui convient la plupart du temps à l'exorde. La narration demande que la main se porte plus en avant, que la robe soit tombante, le geste distinct. La voix doit y être seulement un peu plus vive que dans la conversation, et le ton presque toujours simple, comme dans ces récits : Q. Ligarius, lorsqu'il n'y avait pas encore en Afrique la moindre apparence de guerre, etc.; — A. Cluentius, qui passait pour le père de celui qui est devant vous, etc. Mais c'est autre chose quand le récit comporte de l'indignation, comme ici : On voit une belle-mère épouser son gendre; ou de la pitié : La place publique de Laodicée devient le théâtre d'un spectacle dont l'horreur a ému toute la province d'Asie. Dans la preuve, l'action doit être très variée; car, bien que pour proposer, diviser, interroger, aller au-devant d'une contradiction (ce qui est emprunter une proposition à la partie adverse), on ne s'éloigne guère du ton de la conversation, cependant, même dans cette partie du discours, on mêle quelquefois à la prononciation un air de raillerie,et quelquefois on y contrefait la partie adverse. Quant à l'argumentation, comme elle est presque toujours vive, animée, pressante, elle veut un geste qui réponde aux paroles, c'est-à-dire fort et rapide; car il est des points sur lesquels il faut particulièrement insister, et où le mot serre de près le mot. La plupart des digressions n'ont besoin que d'un ton coulant, doux et relâché, comme l'enlèvement de Proserpine, la description de la Sicile, l'éloge de Pompée; et l'on ne doit pas s'étonner que ce qui est en dehors de la question demande moins de contention. L'imitation des manières de la partie adverse est quelquefois supportable, quand elle accompagne le blâme de sa conduite, comme ici : "Il me semblait voir les uns entrer, les autres sortir, ceux-là chanceler sous les vapeurs du vin", etc. On sent que, dans cette description, une gesticulation conforme à la voix n'a rien de choquant, pourvu qu'elle se renferme dans un mouvement gracieux des bras de droite à gauche, auquel les flancs n'aient point de part. Quand il s'agit d'enflammer le juge, la prononciation comporte plusieurs degrés. Le ton le plus haut et le plus aigu est celui dont Cicéron a dû prononcer ces mots : La guerre étant entreprise, César, et même en grande partie achevée, etc. ; car il avait dit auparavant : J'élèverai la voix autant que je le pourrai, pour être entendu de tout le peuple romain. Un ton un peu plus bas, et qui a déjà quelque chose d'agréable, convenait aux paroles suivantes : Dites-nous, Tubéron, que faisait votre épée dans les champs de Pharsale? Il en fallait un plus plein, plus lent, et par conséquent plus doux, dans ce passage : Mais dans une assemblée du peuple romain, etc. Ici, en effet, tout doit être allongé; il faut traîner les syllabes, et ouvrir le gosier. Cependant la phrase suivante demande un ton encore plus plein, et doit couler à plein canal : Vous, tombeaux et bois sacrés des Albains! Pour celle-ci : Les rochers et les déserts répondent à la voix du poète, elle invite à prendre un ton qui tient un peu du chant, et s'y abandonne insensiblement. Ce sont ces diverses inflexions de voix que Démosthène et Eschine se reprochent mutuellement, et qu'il ne faut pas pour cela condamner; car, en se les reprochant, ils nous apprennent par là qu'ils en faisaient usage l'un et l'autre. Et, en effet, ce ne fut sans doute pas sur un ton simple que le premier jura par les mânes des guerriers morts à Marathon, à Platée et à Salamine ; ni que le second déplora le malheur de Thèbes. Enfin, il y a un ton tout différent de ceux-ci, et qui est presque en dehors de l'organe : c'est un ton aigre outre mesure, et même presque contra ire à la nature de la voix humaine, auquel les Grecs ont donné un nom qui désigne l'amertume : Que ne faites-vous taire ces gens, qui accusent votre folie, et témoignent combien vos complices sont peu nombreux? mais ce n'est que dans les premiers mots que se fait sentir cette aigreur dont je parle. Quant à l'épilogue, s'il se borne à la récapitulation des faits, il demande une certaine continuité de sons coupés; si l'on s'y propose d'exciter les juges, on prendra un des tons que j'ai indiqués plus haut; mais s'il s'agit de les apaiser, le ton sera soumis et doux ; ou, si l'on veut émouvoir leur pitié, il faudra recourir alors à ces inflexions tendres et plaintives qui sont si propres à amollir les coeurs, et en même temps si naturelles; car, jusque dans les funérailles, les veuves et les orphelins expriment leur douleur par des cris qui ont quelque chose de musical. C'est aussi là que cette voix sombre, telle que l'avait Antoine, au rapport de Cicéron, est d'un si merveilleux effet, puisqu'elle a naturellement et par elle-même ce qu'elle imite. Mais il y a deux sortes de pitié : l'une mêlée d'indignation, comme je l'ai dit tout à l'heure au sujet de la condamnation de Philodamus; l'autre, plus humble, et suppliante. C'est pourquoi, bien qu'il y ait une sorte de chant obscur dans la prononciation de ces paroles : Mais dans l'assemblée du peuple romain, car Cicéron ne les a pas prononcées du ton d'un homme qui se dispute; et de celles-ci : Et vous, tombeaux des Albains, car ce n'est ni par exclamation ni par forme d'invocation que cela est dit; cependant il a dû prendre une inflexion infiniment plus molle et plus traînante dans les passages suivants : Malheureux que je suis! — Que répondrai je à mes enfants? — Vous avez pu, Milon, me rendre à ma patrie, etc.; et lorsque, obligé d'adjuger les biens de Rabirius à vil prix, il s'écrie : O que le ministère de ma voix est aujourd'hui triste et rigoureux! Il est aussi d'un très bon effet, dans la péroraison, de confesser que l'on succombe sous le poids de la douleur et de la fatigue, à l'exemple de Cicéron dans son plaidoyer pour Milon : Mais il est temps de finir; car je sens que les larmes étouffent ma voix ; et ici la prononciation doit être conforme aux paroles. Il semble encore entrer dans les devoirs de la péroraison de ranimer les accusés, de prendre leurs enfants entre ses bras, d'introduire devant le tribunal leur famille désolée, de déchirer ses vêtements, etc.; mais j'ai traité de tout cela en son lieu. Et comme la prononciation est susceptible de la même variété dans toutes les autres parties de l'oraison, il est évident qu'elle doit être, comme je l'ai démontré, conforme aux pensées. Il faut aussi qu'elle s'accorde avec les mots, comme je l'ai dit en dernier, non pas toujours, mais quelquefois. Par exemple, ces mots : l'infortuné, le pauvre malheureux, ne demandent-ils pas une prononciation humble et contrainte; tandis que des mots différents, comme courageux, véhément, brigand, demandent une prononciation forte et animée? En effet, cette concordance donne aux choses plus d'énergie et de propriété : autrement, la voix ferait entendre une chose, et la pensée une autre. Enfin, un même mot, suivant l'intonation qu'on lui donne, sert à indiquer, à affirmer, à censurer, à nier, à interroger, à exprimer l'étonnement, l'indignation, le sarcasme, le mépris. Par exemple, le monosyllabe "tu se prononce d'une manière toute différente dans ces passages de Virgile : Tu mihi quodcunque hoc regni ; — Cantando tu ilium? — Tune ille Eneas? — Meque timoris argue tu, Drance. Mais, pour ne pas m'arrêter ici plus longtemps, j'invite le lecteur à faire passer le mot tu, ou tout autre, par toutes les affections de l'âme, et il reconnaîtra la vérité de ce que je dis.

Je n'ai plus qu'une remarque à ajouter ici : c'est que, bien que la grâce soit la principale qualité de l'action, souvent ce qui convient aux uns ne convient point aux autres. Il y a dans la grâce un je ne sais quoi dont il n'est guère possible de rendre raison; et, s'il est vrai de dire que le grand secret soit de mettre de la grâce dans tout ce qu'on fait, aussi est-il vrai que cette grâce ne saurait exister sans l'art, et que l'art néanmoins ne suffit pas pour la procurer. C'est pour cela que, chez quelques-uns, certaines qualités ne plaisent pas, et que, chez d'autres, tout plaît, jusqu'à leurs défauts. Nous avons vu les deux plus grands acteurs dans le genre comique, Démétrius et Stratoclès, plaire par des qualités très différentes. Que le premier représentât à merveille les dieux, les amants, les bons pères, les esclaves fidèles, les matrones, et les vieilles prudes ; que l'autre ne jouât pas moins bien les vieillards bilieux, les esclaves rusés, les parasites, les entremetteurs, et tous les rôles qui demandent plus de mouvement, je ne m'en étonne pas : leur naturel était différent; la voix même de Démétrius était plus agréable, et celle de Stratoclès plus mordante. Ce qui est encore plus digne d'attention, c'est qu'ils avaient certaines manières propres à chacun d'eux, et tout à fait incommunicables. Ainsi, agiter ses mains en l'air, prolonger des exclamations d'un ton doux pour plaire aux spectateurs, entrer en scène avec une robe où le vent semblait s'engouffrer, gesticuler souvent du côté droit, tout cela ne pouvait convenir qu'à Démétrius, en qui ce jeu était secondé par sa taille et sa bonne mine. L'autre allait et venait sans cesse; il riait quelquefois à contre-sens, non par ignorance de son rôle, mais pour accorder quelque chose au goût du peuple; il portait la tête enfoncée dans ses épaules, et une seule de toutes ces choses, qu'on applaudissait en lui, aurait été sifflée dans un autre. Chacun doit donc s'attacher à se connaître, et prendre conseil, pour composer son action, non seulement des préceptes communs de l'art, mais encore de son naturel. Cependant il n'est pas absolument impossible que le même homme comporte tous les genres, ou du moins un grand nombre.

Je terminerai cet article comme j'ai terminé tous les autres, en recommandant de garder une juste mesure, attendu qu'il ne s'agit pas ici d'un comédien, mais d'un orateur. On ne s'attachera donc pas, dans le geste, à exprimer tout minutieusement, de même qu'en parlant on n'affectera pas de marquer scrupuleusement ce qui est désagréable, toutes les pauses, tous les intervalles et toutes les modifications de l'âme, comme si, par exemple, on avait à dire sur la scène : Que faire? n'y point aller, quand c'est elle-même qui m'en prie? mais plutôt, si je prenais une bonne fois le parti de ne plus souffrir désormais les caprices injurieux de pareilles femmes? Car ici l'acteur, pour exprimer son hésitation, doit s'arrêter presque à chaque mot, et varier les inflexions de voix, les gestes, les signes de tète. Un discours oratoire veut un autre goût et moins d'assaisonnement; c'est qu'il consiste dans l'action, et non dans l'imitation. Aussi n'a-t-on pas tort de blâmer la prononciation d'un orateur dont le visage est toujours en mouvement, dont les gestes fatiguent par leur continuité, et dont la voix change si souvent de ton, qu'elle semble sautiller. C'est ce que nos anciens, et Lénas Popilius après eux, ont appelé une action affairée, mot que je les approuve d'avoir emprunté aux Grecs. Cicéron a donc raison, comme en tout, de donner sur ce point les préceptes que j'ai cités plus haut, et qu'on lit dans son traité intitulé "De l'orateur" : préceptes qu'il a reproduits dans son dialogue intitulé "Brutus", en parlant de Marc-Antoine. Cependant on exige aujourd'hui une action un peu plus chargée de mouvements, et il est certaines parties où cela n'est pas déplacé. Toutefois, il faut savoir se renfermer dans de justes bornes, et prendre garde qu'en affectant les grâces du comédien, on ne perde l'autorité que doit avoir la parole d'un homme probe et grave.

NOTES

LIVRE ONZIÈME.

Ejus autem, quod ad animam pertinet, magis admirer naturam. Saint Augustin a également fait, dans ses Confessions, une brillante description de la mémoire, et renonce, comme Quintilien, à expliquer la nature de cette merveilleuse faculté.

«

J'arrive, dit -il (liv. X, ch. VIII), à ces larges campagnes et à ces vastes palais de ma mémoire, où sont renfermés les trésors de ce nombre infini d'images qui sont entrées par les portes de mes sens. C'est là que nous conservons aussi toutes nos pensées, en y ajoutant, ou diminuant, ou changeant quelque chose de ce que nous avons connu par les sens, et généralement tout ce qui y a été mis comme en dépôt et en réserve, et que l'oubli n'a point encore effacé et enseveli. C'est là où je demande que l'on me tire de ce trésor ce que je désire; et soudain quelques-unes de ces espèces en sortent, et se présentent à moi : d'autres se font chercher plus longtemps et diffèrent davantage à venir, comme si on les tirait avec peine du fond de quelques replis cachés : d'autres sortent en foule; et, bien que ce ne soit pas celles que je cherche ni que je demande, elles se produisent d'elles-mêmes, et semblent dire : N'est-ce pas nous que vous cherchez? Mais je les repousse comme de la main de mon esprit et les éloigne de ma mémoire, jusqu'à ce que la chose que je désire se découvre, et sorte du lieu où elle était cachée, pour se présenter à moi. Il y en a d'autres qui, sans interrompre leur suite, viennent avec facilité dans le même ordre que je les demande; et les premières faisant place aux autres se retirent pour revenir toutes les fois que je le voudrai : ce qui arrive lorsque je récite par cœur quelque chose. Dans ce même trésor de ma mémoire, je conserve distinctement et sans aucune confusion toutes les espèces qui, selon leurs divers genres, y sont entrées, chacune par la porte qui leur est propre, comme la lumière, toutes les conteur et toutes les ligures des corps par les yeux , tous les sons par les oreilles, toutes les odeurs par le nez, toutes les saveurs par la bouche.... Qui serait celui qui pourrait dire de quelle sorte toutes ces images et toutes ces espèces ont été formées , encore que l'on remarque assez par quel sens elles ont été apportées, et données en garde à la mémoire? Car, lorsque je suis dans l'obscurité et dans le silence, je retire, si je veux, des couleurs de ma mémoire, et distingue le noir d'avec le blanc, et ainsi tontes les autres couleurs qu'il me plaît, sans que les sons se jettent à la traverse, ni me viennent troubler lorsque je considère ce que j'ai appris par la vue; et néanmoins ces sons sont aussi dans ma mémoire, et comme cachés dans d'autres replis, puisque, si je veux qu'ils se présentent à moi, ils le font aussitôt Que cette puissance de ma mémoire est grande! ses plis et replis s'étendent à l'infini : et qui est capable de les pénétrer jusqu'au fond? Néanmoins c'est une faculté de mon âme et qui appartient à ma nature. Je ne puis donc pas connaître ce que je suis ; et ainsi il parait que notre esprit n'a pas assez d'étendue pour se comprendre soi-même.

» (Traduction d'Arnauld d'Andilly.)

Est aiiquid in amictu. Le principal habillement des Romains se nommait topa, toge, robe, comme le manteau, chez les Grecs, se nommait pallium. La toge était tellement propre aux Romains, qu'ils sont très souvent désignés par le seul mot togati :

Romanos rerum dominos gentemgue togatam (Virg.)

La couleur en était ordinairement blanche, albus, différente de cette couleur qu'ils appelaient candidus, blanchi avec de la craie. Lorsqu'ils se mettaient sur les rangs pour briguer quelque charge , ils blanchissaient leur loge avec de la craie : de là est venu le nuit candidatus. Perse (sat. V) appelle l'ambition des Romains cretata ambitio. Ils mettaient en outre sous leur robe une tunique de Iaint blanche : c'était un vêtement de dessous, tant pour les hommes que pour les termes. Les tuniques des hommes étaient fort courtes : on pourrait les comparer à nos vestes.

Le laticlave était le vêtement des sénateurs. Ce vêtement était ainsi appelé, à cause de la bande couleur de pourpre, taillée en forme de clou, clavus, dont il était orné. Comme cette bande était moins large pour les chevaliers, leur vêtement était appelé angusticlave, angustusclavus.

QUINTILIEN

INSTITUTION ORATOIRE.

LIVRE XII

Livre XI

QUINTILIEN

INSTITUTION ORATOIRE.

.

LIVRE XII.

ARGUMENT.

AVANT-PROPOS. — Chap. I. Qu'on ne peut être orateur, si l'on n'est homme de bien. — II. Que l'étude de la philosophie est indispensable à l'orateur. — III. Que la connaissance du droit civil est indispensable à l'orateur. — IV. Que la connaissance de l'histoire est indispensable à l'orateur.  - V. Quels sont les instruments de l'orateur. — VI. Dans quel temps l'orateur doit commencer à plaider. — VII. Ce que l'orateur doit observer dans les causes qu'il entreprend. — VIII. Ce que l'orateur doit observer dans les causes qu'il étudie. — IX. Ce que l'orateur doit observer en plaidant. — X. Du genre d'éloquence qui convient à l'orateur. — XI. Des occupations de l'orateur dans sa retraite.

Me voici arrivé à la partie sans contredit la plus grave de mon traité. Si j'avais pu, dans l'origine, me faire seulement une idée du fardeau dont je me sens aujourd'hui accablé, j'aurais plus à temps consulté mes forces. Mais je me suis vu d'abord lié par la honte de ne pas tenir ma promesse ; ensuite, quoique le travail et la peine s'accrussent presque à chaque pas, pour ne point perdre le fruit de ce que j'avais déjà fait, je me suis armé de toutes les forces de ma volonté pour ne point lâcher pied. C'est pour cela que maintenant encore, quoique ce fardeau me pèse plus que jamais, comme j'entrevois le terme, je suis résolu à succomber plutôt qu'à désespérer. Ce qui m'a d'ailleurs abuse, c'est la nature assez humble des préceptes que j'eus à donner en commençant; puis, abandonnant, pour ainsi dire, ma voile au souffle de la brise, et m'étant engagé plus avant, sans cesser néanmoins d'enseigner des choses connues et déjà traitées par la plupart des rhéteurs, je ne me croyais pas encore éloigné du rivage, et je me voyais entouré de navigateurs qui voguaient sur la foi des mômes vents. Arrivé insensiblement dans cette région de l'éloquence où se sont arrêtées les découvertes de l'art, et que très-peu de rhéteurs ont explorée, je ne rencontrai plus que quelques rares voyageurs qui eussent osé se hasarder aussi loin du port. Mais à présent que l'orateur, dont j'avais entrepris l'éducation , a pris congé des rhéteurs, qui n'ont plus rien à lui apprendre, pour se livrer à son propre essor, ou pour chercher de plus puissants secours dans le sanctuaire même de la sagesse, je commence à reconnaître jusqu'où je me suis laissé emporter en pleine mer ; car je ne vois plus de tous côtés que le ciel et l'eau. Un seul navigateur m'apparaît dans ce vaste océan, c'est Cicéron; mais lui-même, quoique monté sur un vaisseau de haut bord et si bien équipé, je le vois qui replie ses voiles, cesse de ramer, et se contente de traiter du genre d'éloquence qui convient à l'orateur parfait. Ma témérité osera davantage : je vais tâcher, en outre , de lui donner des mœurs et lui tracer des devoirs. Ainsi, quoique incapable d'atteindre le grand homme qui me précède, mon sujet me mènera plus loin que lui. Cependant l'ambition de bien faire est toujours louable , et l'on peut oser plus sûrement, quand l'entreprise porte avec soi son excuse.

CHAP. I. Je définis donc l'orateur, comme l'a défini Caton, un homme de bien, habile dans l'art de parler; mais surtout un homme de bien, qualité qu'il pose en premier, et qui, de sa nature, est en effet préférable à la seconde, et plus impor- 447 tante. Et cela doit être ainsi; car si le talent de la parole peut devenir l'instrument de la méchanceté, rien n'est plus pernicieuxque l'éloquence aux intérêts publics et privés : et moi-même qui, pour ma part, ai contribué de tous mes efforts à perfectionner cette faculté, je me serais rendu coupable du plus grand des crimes envers la société, en forgeant des armes pour des brigands et uon pour des soldats. Que dis-je, moi? la nature elle-même, qui, par le don de la parole, a visiblement affecté de favoriser l'espèce humaine et de la distinguer du reste des animaux, la nature elle-même eût été plutôt une marâtre qu'une mère, si cette faculté n'eût été qu'une invention destinée à seconder le crime, à opprimer l'innocence, et à faire la guerre à la vérité. N'eût-il pas mieux valu naître muets et privés de toute intelligence, que de convertir ces présents de la Providence en un moyen de destruction mutuelle? Mais je vais plus loin, et je prétends non-seulement que l'orateur doit être homme de bien , mais qu'on ne peut pas même devenir orateur, si l'on n'est homme de bien. Et en effet, accorderons-nous de l'intelligence à ceux qui, maîtres de choisir entre le chemin de la vertu et celui du vice, se déterminent pour le dernier? accorderons-nous de la prudence à ceux qui, faute de prévoir les suites de leurs actions, s'exposent eux-mêmes à tomber dans les mains terribles de la justice humaine, qui rarement laissent échapper le coupable, ou à subir les tourments toujours inévitables d'une mauvaise conscience? Que si, comme l'enseignent les sages et comme on l'a toujours cru communément, nul n'est méchant sans être en même temps insensé, certainement un insensé ne deviendra jamais orateur. Ajoutez que l'âme ne peut vaquer à la plus sublime des études, si elle n'est affranchie de tout vice : premièrement, parce que le même cœur ne peut comporter l'alliance du bien et du mal, et qu'il n'est pas plus possible à un même esprit d'associer dans sa pensée ce qu'il y a de meilleur et ce qu'il y a de pire, qu'il n'est possible à un même homme d'être à la fois bon et méchant ; secondement, parce que l'âme, appliquera un si grand objet, doit renoncer à tous les autres soins, même aux plus innocents ; car ce n'est qu'autant qu'elle sera libre, tout entière à elle-même, sans distraction, sans préoccupation aucune, qu'elle pourra pleinement contempler son œuvre. Si le soin de nos champs, si nos affaires domestiques, si la chasse et les spectacles nuisent déjà beaucoup à nos études, puisque le temps qu'on donne à une chose est perdu pour une autre ,,que sera-ce si nous sommes eu proie à l'ambition, a la cupidité, à la haine, ces passions tyranniques qui troublent noire sommeil et jusqu'à nos songes ? Car rien n'est plus occupé, ni susceptible de plus de formes , ni travaillé et déchiré de plus d'affections diverses, que l'âme du méchant. Médite-t-il le mal? l'espérance, et tous les soucis qui accompagnent les apprêts de son crime, le tiraillent en tout sens. L'a-t-il commis? la crainte, le remords, l'attente de tous les châtiments, le torturent sans relâche. Or, quelle place peut-il rester, dans une âme ainsi troublée, pour les lettres ou toute autre étude aussi pure? la même, sans doute, que laisserait aux fleurs et aux fruits une terre couverte de ronces et d'épines. Ce n'est pas tout : la frugalité est nécessaire pour supporter les fatigues de l'étude : que peut-on attendre de la débauche et de la dissolution? l'amour de la gloire est le plus puissant aiguillon de ceux qui cultivent les lettres: le méchant s'intéresse-t-il à la gloire? Qui ne sait 448 aussi que l'éloquence oratoire consiste en grande partie à disserter sur l'équité et le bien ? Or, comment un homme méchant et injuste parlera-t-il de ces choses avec la dignité convenable? Enfin, pour trancher la plus grande partie de la question, supposons (ce qui ne saurait jamais être) que deux hommes, l'un très-méchant, l'autre très-vertueux, aient autant d'esprit, d'étude et de savoir l'un que l'autre : qui des deux sera réputé le meilleur orateur? sans contredit, celui qui est le meilleur comme homme. Donc, on ne peut être à la fois un méchant homme et un parfait orateur ; car une chose n'est point parfaite, à laquelle on en peut opposer une meilleure. Mais, pour que je ne paraisse pas, à la manière de l'école de Socrate, m'assurer de la réponse par la question, je suppose quelqu'un d'assez entêté contre la vérité pour oser soutenir qu'à partage égal d'esprit, d'étude et de savoir, un méchant homme ne sera pas moins bon orateur qu'un homme de bien : je vais convaincre cette personne de son aveuglement. Certes, il est indubitable que le but que se propose tout orateur est de persuader aux juges que ce qu'il avance est vrai et honnête. Or, lequel y parviendra le plus aisément, de l'homme de bien ou du méchant? sans contredit l'homme de bien; car tout ce qu'il dira sera le plus souvent vrai et. honnête. Bien plus, si, pour satisfaire à certains devoirs (ce qui peut arriver, comme je le démontrerai tout à l'heure ), il entreprend de présenter comme vrai ce qui ne l'est pas, on l'écoutera nécessairement avec plus de confiance. Le méchant, au contraire, qui compte pour rien l'opinion bonne ou mauvaise qu'on a de lui, et n'a pas même l'idée du bien, ne prend pas d'ordinaire la peine de dissimuler. Ainsi, il avance hardiment des propositions inconsidérées, il affirme sans scrupule. Il résulte de laque, dans les choses qu'il lui est absolument impossible d'établir, il révolte les juges par son opiniâtreté, sans que sa peine aboutisse à rien. Car dans les causes qu'il plaide, comme dans les autres actions de sa vie, le méchant a des espérances que rien ne désappointe. Enfin, il arrive souvent qu'on ne le croit pas, même lorsqu'il dit la vérité, et que le choix d'un pareil avocat suffit pour décréditer une cause.

Je vais maintenant répondre aux objections qu'il me semble voir s'élever de concert contre moi. Quoi donc! est-ce que Démosthène n'était point orateur?

Cependant il passe pour avoir été un malhonnête homme. Et Cicéron ? Pourtant beaucoup de gens ont blâmé ses mœurs. Que faire? Je sens que ma réponse va faire jeter les hauts cris, et demande des précautions oratoires. Je dirai donc d'abord que Démosthène ne me paraît pas tellement répréhensible dans ses mœurs, qu'il me faille ajouter foi atout ce que ses ennemis ont accumulé contre lui, surtout si je considère les nobles conseils qu'il donnait aux Athéniens, et sa fin mémorable. Quant à Cicéron, je ne vois pas non plus qu'il ait jamais cessé d'être animé des sentiments d'un excellent citoyen. J'en ai pour preuves; son glorieux consulat, sa rare intégrité dans l'administration d'une province, son refus de faire partie du gouvernement des Vingt; enfin sa conduite dans les guerres civiles, qui, de son temps, ont ébranlé les fondements de la république, et au milieu desquelles ni l'espérance ni la crainte ne lui firent déserter le meilleur parti, c'est-à-dire le parti de la république. Il avait, dit-on, l'âme faible ; mais il a fort bien répondu 449 à ce reproche , en disant qu'il était timide, non quand il s'agissait d'accepter le danger, mais quand il s'agissait de le prévenir; ce qu'il a confirmé par la résignation sublime avec laquelle il a accepté la mort même. Que si la vertu parfaite a manqué à ces deux personnages, et qu'on me demande s'ils ont été des orateurs, je répondrai comme les stoïciens, quand on leur demande si Zénon, Cléanthe, Chrysippe, ont été des sages : que ce furent de grands hommes, des hommes dignes de vénération; mais que, toutefois, ils n'ont pas atteint à cette perfection dont la nature de l'homme est capable. Ainsi Pythagore ne voulut pas prendre le nom de sage, comme ses devanciers, mais seulement celui d'ami de la sagesse. Quant à moi cependant, pour me conformer au langage commun, j'ai souvent dit et je répéterai que Cicéron est un parfait orateur, comme nous disons de nos amis, que ce sont des hommes de bien, des hommes très éclairés, quoique ces titres n'appartiennent qu'au vrai sage; mais quand il s'agira de parler proprement et selon la loi même de la vérité, je chercherai cet orateur, que Cicéron cherchait lof-même. Car, bien que j'avoue qu'il ait atteint le faite de l'éloquence, et quoique je ne voie guère ce que l'on pourrait ajouter en lui (peut-être même trouverai-je plus aisément ce que, selon moi, il eût lui-même retranché encore; car la plupart des savants ont porté de lui ce jugement, qu'il eut beaucoup de qualités et quelques défauts ; et lui-même témoigne qu'il avait beaucoup réprimé de l'exubérance de sa jeunesse), cependant, puisqu'il ne s'est pas arrogé le titre de sage , lui qui ne se mésestimait nullement; puisqu'il eût pu devenir encore plus éloquent s'il eût vécu davantage, et dans des temps plus calmes et plus favorables à l'étude, je puis croire, sans être soupçonné de rien vouloir ôter à son mérite, qu'il lui a manqué ce point de perfection, auquel nul n'a encore atteint, et dont, toutefois, personne n'a plus approché que lui. Si je pensais autrement de ce grand homme, moins préoccupé de la crainte de le déprécier, je pourrais soutenir mon opinion avec plus d'avantage. Quoi! Marc-Antoine a déclaré, ce qui est bien plus fort, qu'il n'avait jamais vu un homme éloquent; Cicéron lui-même cherchait encore cet introuvable orateur, et s'est contenté de l'imaginer, de s'en faire une idée; et moi, je n'oserais pas dire que, dans l'immensité des siècles à venir, il peut se rencontrer quelque chose de plus parfait que ce quia été? Je n'irai pas plus loin, et je ne dirai rien de ceux qui, même sous le rapport de l'éloquence, ont sévèrement jugé Démosthène et Cicéron, quoique Démosthène ne soit pas encore parfait aux yeux de Cicéron, qui l'accuse de dormir quelquefois, non plus que Cicéron aux yeux de Brutus et de Calvus, qui du moins ont blâmé sa composition en parlant à lui-même, et des deux Pollion, qui, dans plusieurs endroits de leurs ouvrages, ont critiqué en lui, même avec aigreur, certains défauts de style.

Mais je reprends ma thèse, et veux bien accorder que, en dépit de la nature, il se soit rencontré un homme à la fois méchant et fort disert : je ne lui en dénierai pas moins le titre d'orateur, de même que je refuserai le nom de braves à tous ceux qui sont prêts à faire un coup de main, parce que l'idée du courage implique celle de vertu. Ne faut-il pas, à celui qui est appelé à défendre une cause, une fidélité qui soit à l'épreuve de la cupidité, de la faveur, de la 450 crainte ?  et donnera-t-on le nom sacré d'orateur à un traître, à un transfuge, à un prévaricateur? Que si un avocat médiocre ne peut se passer de ce qu'on appelle vulgairement probité, pourquoi cet orateur qui n'a jamais existe, mais qui peut exister, serait-il dispensé d'être aussi parfait dans ses mœurs que dans son éloquence? Car ce n'est pas ici un homme de barreau que je prétends former, ni un marchand de paroles, ni même, pour adoucir l'expression, un de ces avocats qui savent assez bien se tirer de la défense d'un procès, et qu'on appelle communément diseurs de causes; mais un homme qui joint à la nature d'un esprit supérieur une connaissance profonde de tout ce que l'art et la science ont de beau, un véritable présent fait à la terre, et inconnu jusque-là aux générations de tous les âges; un homme unique, accompli de tout point, sachant également et bien penser et bien dire. Il suffira de la moindre partie de cet orateur pour protéger l'innocence, pour réprimer l'audace du crime, ou pour défendre la vérité contre le mensonge dans les questions pécuniaires. Là comme ailleurs, n'en doutons pas, il se montrera supérieur ; mais c'est dans les grandes occasions qu'il brillera de tout son éclat, lorsqu'il lui faudra, par exemple,éclairer les délibérations du sénat, on ramener dans une meilleure voie un peuple égaré. Virgile ne semble-t-il pas avoir tracé le portrait d'un pareil orateur dans ce personnage qu'il nous représente apaisant une populace mutinée, qui lance déjà les brandons et les pierres :

Mais qu'à leurs yeux émus il se présente un sage,

Son aspect imposant soudain calme l'orage :

On se tait, on l'écoute....

Voilà d'abord l'homme de bien ; vient ensuite l'homme éloquent :

Et ses discours vainqueurs

Gouvernent les esprits et subjuguent les cœurs. (DEL)

Transportons le même orateur sur un champ de bataille, et supposons qu'il lui faille haranguer une armée en face de l'ennemi : ne tirera-til pas son éloquence du sein même de la sagesse? Comment, en effet, dissiper, chez des hommes qui sont sur le point d'en venir aux mains, tant de craintes qui les assaillent à la fois, celles de la fatigue, de la douleur, de la mort même, si, au lieu de ces tristes images, on ne leur présente l'amour de la patrie, le devoir, et la gloire? Or, en pareil cas, celui-là certainement persuadera mieux les autres, qui se sera d'abord persuadé lui-même, car la dissimulation, en dépit de ses efforts, finit toujours par se trahir ; et, quelque facilité qu'on ait à s'exprimer, ou chancelle, on hésite, quand la bouche n'est pas d'accord avec le cœur. Or, il est de toute nécessité que le méchant parle autrement qu'il ne pense. Au contraire , l'homme de bien ne sera jamais au dépourvu, soit pour discourir sur les choses honnêtes, soit pour trouver les meilleurs moyens ; car il sera en même temps un homme éclairé. Il est vrai que les bonnes choses sont quelquefois destituées des agréments de l'art ; mais leur nature y supplée suffisamment, et ce qui est honnête est toujours bien dit. Attachons-nous donc dès la jeunesse, que dis-je? à tout âge, car il n'est jamais trop tard pour commencer à bien faire, 451 attachons-nous à acquérir cette perfection ; travaillons-y de tous nos efforts, et peut-être y parviendrons-nous. Car si la nature ne s'oppose pas à ce qu'on soit vertueux et à ce qu'on soit éloquent, pourquoi ne se trouverait-il pas quelqu'un qui pût devenir l'un et l'autre? Et pourquoi désespérerait-on de devenir ce quelqu'un ? Que si nos forces naturelles étaient insuffisantes pour cela, au moins serions-nous meilleurs à proportion du progrès que nous aurions fait dans la vertu et dans l'éloquence. Mais, surtout, ôtons-nous bien de l'esprit que le plus beau privilège de l'homme, l'éloquence, puisse s'allier avec la corruption du cœur. Le talent de la parole, quand il échoit aux méchants, doit même être regardé comme un mal, puisqu'il les rend encore plus méchants. Comme il se rencontrera toujours des gens qui aiment mieux être éloquents que vertueux, je crois les entendre dire : A quoi bon, en ce cas, tant d'art dans l'éloquence? pourquoi nous avez-vous parlé vous-même des couleurs de la rhétorique, de la manière de défendre des causes difficiles, des causes même ou le fait est avoué? Cela ne prouve-t-il pas que l'éloquence sert quelquefois à combattre la vérité ? Car un homme de bien ne plaide que de bonnes causes, et celles-là se défendent assez par elles-mêmes sans le secours de la science. Je commencerai par justifier la rhétorique et moi-même, et je prouverai ensuite qu'un \homme de bien peut quelquefois, sans trahir son devoir, défendre des coupables. Je répondrai donc qu'il n'est pas inutile de rechercher comment on soutient le mensonge et même l'injustice, ne fût-ce que pour apprendre par là à les démasquer et à les combattre plus aisément. C'est ainsi qu'on emploie plus judicieusement les remèdes, quand on connaît ceux qui sont nuisibles. De ce que les académiciens soutiennent alternativement le pour et le contre, il ne s'ensuit pas que, hors de l'école, ils  mettent en pratique leur seconde thèse ; et ce Carnéade qui, dit-on, étant à Rome, disputa contre la justice, en présence de Caton le Censeur, avec autant de force qu'il l'avait fait la veille en la défendant, n'était pas pour cela un homme injuste. En effet, la laideur du vice rehausse par le contraste la beauté de la vertu, et l'équité gagne à être mise en opposition avec l'iniquité; enfin , il est une infinité de choses qui se prouvent par leurs contraires. L'orateur doit donc connaître les desseins de son adversaire, comme un capitaine doit connaître ceux de l'ennemi. Quant à ce que j'ai dit, et qui paraît si scabreux au premier aspect, qu'un homme de bien peut quelquefois, dans la défense d'une cause, chercher à dérober au juge la connaissance de la vérité, il n'est pas impossible de rendre raison de cette inconséquence. Que si l'on s'étonne de nie voir avancer une pareille proposition (bien que je ne fasse qu'émettre une opinion qui a été celle des hommes que l'antiquité a reconnus et vénérés comme les maîtres de la sagesse), que l'on veuille bien considérer que la plupart du temps la beauté ou la honte d'une action n'est pas tant dans l'action même que dans le motif. En effet, si c'est souvent un acte de vertu, que de tuer un homme; quelquefois même d'héroïsme, que de sacrifier ses propres enfants ; s'il est permis de faire certaines choses qui répugnent encore plus à dire, quand l'intérêt public les commande, il ne s'agit plus de considérer absolument la nature de la cause qu'un homme de bien défend, mais aussi pourquoi et dans quel le intention il la défend. Et d'abord personne ne peut me contester ce dont conviennent les plus rigides stoïciens, qu'un homme de bien peut être dans le cas de mentir, même pour une cause assez légère. Par exemple, pour décider 452 un enfant malade à boire un breuvage amer, en lui fait mille petits mensonges, on le séduit par mille promesses, qu'on n'a pas l'intention de tenir. A plus forte raison doit-il être permis de mentir, dans la vue d'empêcher un scélérat de commettre un meurtre, ou de tromper un ennemi pour le salut de la patrie : en sorte que ce qui est quelquefois répréhensible, même dans un esclave, est quelquefois louable, même dans un sage. Cela posé, je vois qu'il peut se présenter bien des circonstances où l'orateur peut entreprendre la défense de telle cause, dont il ne se chargerait pas sans des motifs honorables. Je ne mets pas au nombre de ces motifs les liens du sang ou de l'amitié, car je raisonne ici plus sévèrement ; quoiqu'à vrai dire , quand il s'agit d'un père, d'un frère, ou d'un ami, ce ne soit pas un léger motif d'hésitation que d'avoir sous les yeux, d'un côté les droits de la justice, et de l'autre ceux de la tendresse. Mais confirmons cela par des exemples qui ne laissent aucun doute. Quelqu'un est accusé pour avoir attenté à la vie d'un tyran. L'orateur, tel que je l'ai défini, laisserait périr cet homme? ou s'il entreprend sa défense, n'emploiera-t-il pas de fausses couleurs, comme tous ceux qui plaident une mauvaise cause ? Supposons même une action qui, quoique bonne en elle-même, ne laissera pas d'être condamnée par le juge, si l'on ne parvient à le convaincre que cette action n'a pas eu lieu : l'orateur hésitera-t-il à user de ce moyen pour sauver, je ne dis pas seulement un innocent, mais un citoyen recommandable? Supposons encore une action, juste de sa nature, mais inutile à la république, à cause de la conjoncture des temps : n'aura t-il pas recours à une éloquence bonne en soi, mais qui, dans sa forme, n'aura rien qui la distingue de la chicane ? Allons plus loin. II est incontestable que s'il y avait lieu d'espérer qu'un criminel pal se corriger, ce qui est, de l'aveu de tous, quelquefois possible, il ne soit plus avantageux à la société de lui faire grâce que de le punir. Si donc il est démontré à l'orateur que tel homme, jugement accusé, changera de vie, ne fera-t-il pas tous ses efforts pour le sauver? Supposons enfin qu'un général habile, et sans lequel la république ne peut espérer de vaincre, soit sons le poids d'une accusation manifestement fondée, l'intérêt commun ne lui suscitera-t-il pas un défenseur? Fabricius, du moins, donna ouvertement son suffrage pour le consulat à Cornélius Rufinus, qui était un mauvais citoyen, et de plus son ennemi particulier ; mais la guerre était imminente, et il savait que Rufinus était un bon capitaine : aussi, quelques personnes s'étonnant de sa conduite, J'aime mieux, dit-il, être pillé par un concitoyen, que vendu par l'ennemi. Si donc Fabricius eût été orateur, pense-t-on qu'il n'eût pas défendu ce même Rufinus, quoique manifestement coupable de péculat? Je pourrais multiplier de semblables exemples, mais le premier venu de ceux que j'ai cités doit suffire ; car mon dessein n'est pas d'encourager mon orateur à plaider souvent de pareilles causes : j'ai voulu faire voir que, nonobstant ces exceptions, cette définition reste vraie, que l'orateur est un homme de bien, habile dans l'art de parler. Il n'est pas moins nécessaire d'enseigner et d'apprendre comment se traitent aussi les choses qui sont difficiles à prouver; car souvent les meilleures causes elles-mêmes ressemblent aux mauvaises, et un innocent, 453 mis en accusation, peut avoir contre lui toutes; les apparences. D'où il suit qu'il faut le défendre par les mêmes procédés que s'il était coupable. Enfin, que de choses communes aux bonnes et aux mauvaises causes ! les témoins, les lettres, les soupçons, les préjugés. Or, ce qui est vraisemblable se prouve et se réfute de la même manière que ce qui est vrai. C'est pourquoi l'orateur donnera à son plaidoyer le tour qu'exigeront les circonstances, en conservant la pureté d'intention , qui caractérise l'homme de bien.

CH. II. Donc, puisque l'orateur est essentiellement homme de bien, et qu'un homme de bien ne peut se concevoir sans la vertu; puisque la vertu, quoiqu'elle doive quelques-uns de ses mouvements à la nature, a besoin d'être perfectionnée par la science, le premier soin de l'orateur doit être de cultiver ses mœurs par l'étude, et d'approfondir la connaissance de l'honnête et du juste, sans laquelle nul ne peut être ni vertueux ni éloquent : à moins qu'on ne se range à l'opinion de ceux qui pensent que la nature seule fait les mœurs, et que les préceptes n'y ajoutent rien, c'est-à-dire que nous avons besoin de maîtres pour les arts manuels, même les plus vils; tandis que la vertu, cet attribut qui nous rapproche le plus des dieux immortels, vient à nous sans que nous prenions la peine de la chercher, et seulement parce que nous sommes nés. Ainsi, on sera abstinent, sans savoir ce que c'est qu'abstinence; courageux, sans s'être affranchi par la raison de la crainte de la douleur et de ja mort, et des terreurs de la superstition ; juste, sans avoir jamais examiné ce que c'est que l'équité et le souverain bien, sans avoir jamais raisonné , dans quelque savant entretien, sur les lois que la nature a imposées à tous les hommes, ni sur celles qui sont particulières à certains peuples, à certaines nations. Oh I que c'est faire peu de cas de toutes ces questions, que de les juger si faciles ! Mais je laisse ce point, qui ne saurait être douteux, si l'on a seulement la moindre teinture des lettres ; et je passe à cette seconde proposition : qu'on ne peut pas même être suffisamment habile dans l'art de parler, si Ton n'a approfondi les secrets de la nature, ni formé ses mœurs par les préceptes et la réflexion. Car ce n'est pas en vain que L. Crassus, dans le troisième livre du traité De oratore, soutient que tout ce qui regarde l'équité, la justice, la vérité, le bien, et leurs contraires, est proprement du domaine de l'orateur, et que les philosophes, tontes les fois qu'ils ont recours à l'éloquence pour défendre ces principes, se servent des armes de la rhétorique, et non des leurs. Le même Crassus avoue cependant que maintenant c'est à la philosophie qu'il faut emprunter ces armes, sans doute parce qu'il lui semble qu'elle en est plus particulièrement en possession. C'est aussi ce qui a fait dire à Cicéron, dans plusieurs de ses ouvrages et de ses lettres, que l'éloquence coule des sources les plus profondes de la sagesse, et que c'est pour cela que, pendant quelque temps, ce furent les mêmes maitres qui enseignaient à bien vivre et à bien parler. C'est pourquoi mes conseils n'ont point ici pour but de faire de l'orateur un philosophe, puisqu'il n'y a pas de genre de vie plus éloigné des devoirs du citoyen et de toutes les fonctions de l'orateur. Qui, en effet, parmi les philosophes, a jamais fréquenté le barreau, ou s'est fait quelque réputation dans les assemblées? Quel est celui qui a jamais pris part à l'administration des affaires publiques, quoique la politique ait été l'objet principal des préceptes de 454 la plupart d'entre eux? Or, moi, je veux que mon orateur soit une sorte de sage Romain, qui se montre véritablement homme d'État, nou par des disputes ennemies du grand jour, mais par la pratique des affaires et par des actions. Mais puisque l'étude de la sagesse, délaissée par ceux qui se sont adonnés à l'étude de l'éloquence, a fui le théâtre de son activité et la publicité du barreau , pour se retirer d'abord dans les portiques et dans les gymnases, et de là dans l'ombre des écoles, il faut bien que l'orateur, qui ne trouve pas chez les maîtres d'éloquence ce qu'il lui est indispensable de connaître, aille le chercher chez ceux qui en ont conservé le dépôt, et lise à fond les auteurs qui traitent de la vertu, afin que sa vie soit intimement unie à la science des choses divines et humaines. Et combien ces choses ne paraîtraient-elles pas plus importantes et pi us bel les, si elles étaient enseignées par ceux qui sauraient en même temps parler le mieux? Puisse-t-il arriver un temps où cet orateur parfait, tel que je le souhaite, revendique une étude que les uns ont rendue odieuse par le nom superbe qu'ils lui ont donné, les autres par les vices dont ils ont souillé ses fruits, et, l'arrachant publiquement des mains qui l'ont usurpée, la réunisse à l'éloquence, pour en être inséparable à jamais.

Or, la philosophie étant divisée en trois parties, la physique, la morale et la logique, eu est-il une, je le demande, qui ne soit liée naturellement aux études de l'orateur? Car, pour commencer par la dernière, laquelle est toute dans les mots, cela ne peut être douteux pour personne, puisqu'on ne peut nier qu'il n'appartienne à l'orateur de connaître les propriétés de chaque mot, d'éclaircir ce qui est équivoque, de démêler ce qui est embrouillé, de discerner le faux du vrai, de prouver et de réfuter : quoique, à vrai dire, les plaidoyers n'admettent pas une argumentation aussi minutieuse et aussi concise que les disputes philosophiques, par la raison que l'orateur doit non-seulement instruire, mais émouvoir et plaire; ce qui demande de l'entraînement , de la force et de la grâce. C'est ainsi qu'un fleuve, qui roule de grosses eaux dans an lit large et profond, coule avec plus d'impétuosité qu'un faible ruisseau, qui lutte incessamment contre de petits cailloux. Et de même que les maîtres de gymnastique enseignent à leurs élèves certains artifices qu'ils appellent nombres, non dans le dessein que ceux-ci les mettent tous en usage dans la lutte, où il s'agit, avant tout, d'avoir de l'aplomb, de la fermeté et de l'ardeur, mais afin qu'ayant à leur disposition une foule de ressources, ils aient recours, tantôt à un mouvement, tantôt à un autre, suivant l'occasion; de même, cette partie qu'on nomme dialectique, ou, si l'on veut, contentieuse, est souvent utile pour définir et circonscrire les choses, pour en marquer les différences, pour éclaircir par des distinctions ce qui est ambigu, pour diviser, enlacer, envelopper; mais, d'un autre côté, si elle domine exclusivement dans un plaidoyer, elle empêchera l'éloquence de se développer d'une manière plus efficace, et consumera, par sa subtilité même, les forces de l'orateur, en les proportionnant à son exiguïté. Aussi voit-on certains orateurs, d'une adresse admirable dans la controverse, qui, une fois hors de leurs défilés, sont incapables de se défendre sur un terrain 455 plus étendu ;

semblables à ces petits animaux qui échappent, par leur mobilité, dans un espace étroit, et qu'on attrape aisément en plaine.

Quant à la morale , rien n'est certainement plus approprié à l'orateur ; car, comme je l'ai dit dans les livres précédents, au milieu de cette prodigieuse variété de causes qui roulent tour à tour sur les états de conjecture, de définition, de légalité, de translation, de syllogisme, d'antinomie et d'amphibologie, il n'en est peut-être pas une où l'on n'ait à traiter en quelque point de l'équité et du bien en général. Qui ne sait d'ailleurs que la plupart des causes roulent entièrement sur la qualité? Et, dans les délibérations, est-il un moyen de persuasion en dehors de la question de l'honnête? Que dirai-je enfin du genre démonstratif, qui consiste uniquement dans la louange et le blâme? n'est-ce pas d'un bout à l'autre un traité sur la vertu et le vice? l'orateur n'a-t-il pas à y parler sans cesse de la justice, du courage, de l'abstinence, de la tempérance, de la piété? Or, l'homme de bien, pour qui ces vertus ne seront pas de vains noms que l'oreille aura fait passer sur la langue, mais qui, ayant médité profondément sur leur nature, ne les aura pas moins dans le cœur que dans la bouche , cet homme de bien les concevra sans effort, et ne fera qu'exprimer ce qu'il pense. J'ai déjà dit ailleurs qu'une question générale a plus d'étendue qu'une question spéciale, parce que la partie est contenue dans le tout, et non le tout dans la partie. Or, il est incontestable que les questions générales sont particulièrement du ressort de la morale. Il est aussi beaucoup de choses qui veulent être définies d'une manière propre et précise, d'où naît l'état de cause qu'on nomme définitif; et, dans ce cas, n'est-ce pas aux moralistes qu'il faut recourir? Enfin, toute question de droit roule, ou sur la propriété des mots, ou sur l'équité, ou sur l'interprétation conjecturale de l'intention : ce qui tient en partie à la logique, en partie à la morale. Donc, tout discours vraiment oratoire comporte naturellement toutes les questions qui font la matière de ces deux parties de la philosophie; car, pour cette loquacité, vide de ces connaissances philosophiques, elle est nécessairement condamnée à errer au hasard et sans guides, ou à n'en faire que de faux.

Quant à la physique, outre qu'elle ouvre à l'orateur un champ d'autant plus vaste qu'il faut pi us d'enthousiasme pour parler des choses divines que pour parler des choses humaines, elle renferme encore toute la morale, sans laquelle, comme je l'ai démontré, nulle oraison ne peut exister. En effet, si le monde est régi par une providence, l'administration de l'État doit être le partage des gens de bien ; si notre âme a une origine céleste, nous de vous tendre à la vertu, et ne pas être esclaves de ce qui flatte la nature terrestre du corps. Or, l'orateur n'aura-t-il pas souvent à traiter ces grandes questions? n'aura-t-il pas non plus à disserter sur les augures, les oracles, et sur tout ce qui touche à la religion ; matières qui ont si souvent donné lieu à de graves délibérations dans le sénat, puisque l'orateur, tel que je l'ai défini, doit être en même temps un homme d'État? Comment enfin concevoir l'éloquence dans un homme qui ignorerait ce qui fait le plus d'honneur à l'intelligence humaine? Quand ce que je dis ne serait pas évident par soi-même, on ne pourrait néanmoins refuser de le croire, sur l'au- 456 torité des exemples.

Or, il est constant que Périctès, dont les historiens, dont les anciens poètes comiques, genre d'auteurs peu suspect de flatterie, s'accordent à dire que l'éloquence était d'une puissance incroyable, quoiqu'il n'en soit parvenu aucun monument jusqu'à nous, il est constant que Périclès avait été disciple du physicien Anaxagore; que Démosthène, le prince des orateurs grecs, avait suivi les leçons de Platon. Quanta Cicéron, il témoigne souvent lui-même qu'il doit bien moins aux écoles des rhéteurs qu'aux jardins de l'Académie; et certainement sa fécondité naturelle ne se fût pas épanchée avec autant d'abondance, s'il eût renfermé son génie dans l'enceinte du barreau, et qu'il ne lui eût donné d'autres bornes que celles de la nature même.

Mais de là naît cette autre question : Quelle est la secte la plus propre à enrichir l'éloquence ? A vrai dire, le débat ne peut porter sur un grand nombre ; car, premièrement, Épicure nous éconduit lui-même, en recommandant de fuir à pleines voiles toute espèce de doctrine; et Aristippe, qui place le souverain bien dans les plaisirs des sens, ne nous exhorte certainement pas à braver les fatigues de l'étude. Quant à Pyrrhon, quel rôle peut-il jouer ici, lui qui n'est pas bien sûr qu'il y ait des juges à qui il s'adresse, ni un accusé qu'il défend, ni un sénat où l'on délibère ? Quelques-uns croient l'Académie très-utile, parce que la coutume de discuter le pour et le contre a beaucoup d'analogie avec les exercices du barreau ; et ils allèguent, à l'appui de leur opinion, que cette école peut revendiquer la gloire d'avoir produit les hommes les plus éloquents. Les péripatéticiens se targuent aussi d'un certain zèle pour l'éloquence ; et, en effet, ce sont eux qui ont, en grande partie, imaginé de soutenir des thèses par forme d'exercice. A l'égard des stoïciens, si, d'un côté, ils sont forcés d'avouer que l'abondance et le poli de l'éloquence ont manqué à la plupart de leurs maîtres, de l'autre ils prétendent qu'on ne saurait prouver avec plus de force ni conclure avec plus de subtilité.

Mais laissons ces querelles de rivalité aux philosophes, qui, dans leur esprit d'exclusion, et comme s'ils étaient engagés par serment, ou même enchaînés par une sorte de vœu superstitieux, croiraient commettre un parjure ou un sacrilège, en se départant du système qu'ils ont une fois adopté. Quant à l'orateur, il n'a besoin de jurer par le nom d'aucun maître. C'est une œuvre bien autrement élevée, bien autrement noble, qu'il se propose, ou, pour mieux dire, qu'il brigue, lui qui tend à la double perfection des mœurs et de l'éloquence. Aussi, pour bien dire, il prendra pour modèles les hommes les plus éloquents; et, pour bien vivre, il choisira les pins beaux préceptes et le chemin qui mène le plus directement à la vertu ; il s'exercera sur toute sorte de sujets, mais de préférence sur ceux qui sont de leur nature les plus importants et les plus nobles. Or, est-il une matière plus grave et plus abondante pour l'éloquence que d'avoir à parler de la vertu, de la chose publique, de la providence, de l'origine des âmes, de l'amitié? Quoi de plus propre à élever le cœur et le style, que ces grandes questions : En quoi consistent les vrais biens, et cette vraie liberté qui nous affranchit de la crainte, et des passions, et des préjugés du vulgaire, et qui rend notre âme toute ce leste? Mais l'orateur ne doit pas se renfermer dans ces hautes spéculations; il doit surtout s'appliquer à connaître et à méditer sans cesse les paroles et les 457  actions mémorables de l'antiquité. Et certes il n'en trouvera nulle part en plus grand nombre, ni de plus dignes d'admiration, que dans nos fastes nationaux. A quelle autre école apprendra-t-il mieux ce que c'est que le courage, la justice, la bonne foi, la continence, la frugalité, le mépris de la douleur et de la mort, qu'à celle des Fabricius, des Curius, des Régulus, des Décius, des Mutius, et de tant d'autres? Car autant les Grecs sont puissants en préceptes, autant, ce qui est bien plus important, les Romains le sont en exemples. Seulement, l'orateur ne verra pas dans ces exemples l'avertissement de n'agir que dans la vue d'un intérêt domestique et circonscrit, lui qui, persuadé qu'il ne suffît pas d'envisager le temps qui nous touche et la vie présente, regarde la mémoire de tous les siècles à venir comme la véritable carrière de la vertu et de la gloire. C'est à cette source que je veux qu'il puise l'amour de la justice, et cette indépendance qu'il doit montrer, soit au barreau, soit au sénat ; car le titre d'orateur parfait n'appartiendra jamais qu'à celui qui saura et osera parler le langage de la vertu.

CHAP. III. La connaissance du droit civil est également indispensable à notre orateur, ainsi que celle des coutumes et de la religion du pays, à l'administration duquel il est appelé à prendre part. En effet, quel avis pourra-t-il donner dans les délibérations publiques ou privées, s'il ignore tant de choses, qui sont le principal fondement d'un État? Et comment pourra-t-il prendre sans fraude le titre de défenseur, s'il est dans la nécessité d'emprunter à autrui les armes les plus nécessaires pour la défense d'une cause? Assez semblable à ceux qui récitent des vers qu'ils n'ont pas faits, et réduit, en quelque sorte, au rôle d'interprète, il demandera au juge de croire ce qu'il ne dit lui-même que sur la foi d'autrui, et, tout en promettant assistance aux plaideurs, il aura lui-même besoin d'être assisté. Admettons qu'il puisse quelquefois se tirer d'affaire, si, avant de se présenter devant le juge, il a pris soin de s'instruire du point de droit auprès d'un jurisconsulte, comme il s'instruit des faits auprès de son client : mais que fera-t-il dans ces questions qui naissent souvent à l'improviste au milieu des débats? Ne le verra-t-on pas promener honteusement ses regards autour de lui, et interroger ces avocats du second ordre qui sont sur les bancs? Pourra-t-il saisir avec assez d'exactitude ce qui n'aura que le temps d'arriver à son oreille ? Pourrat-il l'affirmer avec conviction, ou l'énoncer avec assurance pour ses clients? Je suppose encore qu'il s'en tire dans le cours du plaidoyer ; mais que sera-ce dans l'altercation, où il faut répondre à tout sur-le-champ, et où l'on n'a pas le loisir de consulter ses voisins? Qu'arrivera-t-il, si cet habile et indispensable jurisconsulte ne se trouve pas auprès de lui, ou si son souffleur, peu compétent lui-même, lui donne quelque fausse notion? car ce qu'il y a de plus fâcheux pour l'ignorant, c'est de croire que celui-là sait, qui se mêle officieusement de le redresser. Certes, je n'ignore pas nos usages, et je n'ai point oublié qu'il existe au. barreau des hommes préposés à une espèce d'arsenal pour fournir des armes aux combattants ; je sais aussi qu'il en était de môme chez les Grecs, d'où est venu le nom de praticiens donné à ces sortes d'auxiliaires : mais je parle d'un orateur qui doit à son client non-seulement le bruit de sa voix, mais encore tout ce qui peut contribuer au gain de sa cause. Je veux donc qu'il ne soit pas plus inutile dans les contestations préliminaires qui ont lieu , à heure fixe, devant le préteur, qu'inhabile à 458 dresser des formules de témoignages. Qui peut mieux que lui, en effet, préparer tout ce qu'il souhaite de trouver dans une cause lorsqu'il la plaidera? à moins qu'on ne veuille accorder toutes les qualités d'un bon général à un homme qui, sur le champ de bataille, ferait preuve d'énergie, de courage et de tactique, mais qui, du reste, ne saurait ni faire des recrues, ni réunir ses troupes, ni les ranger en bataille, ni pourvoir aux approvisionnements, ni prendre ses positions ; car, avant de faire la guerre, il faut savoir la préparer. Or, il en est exactement de même de l'avocat, s'il se repose sur autrui d'une foule de choses qui sont au nombre des conditions de la victoire; et je l'excuse d'autant moins, que ces choses, d'ailleurs indispensables, ne sont pas aussi difficiles qu'elles peuvent le paraître, vues de loin. En effet, tout point de droit est certain ou douteux : certain, il résulte d'une loi écrite, ou de la coutume; douteux, il faut le peser suivant la règle de l'équité. Le droit écrit, ou fondé sur la coutume du pays, ne présente aucune difficulté : il s'agit là de connaître, et non d'inventer. Quant aux points douteux, dont l'explication est du ressort de la jurisprudence, ils consistent, ou dans l'interprétation des mots, ou dans la distinction du juste et de l'injuste : or, de connaître la force de chaque mot, c'est, ou ce qui est commun à tous les hommes éclairés, ou ce qui appartient proprement à l'orateur; et quant à l'équité, tout homme de bien la porte dans son cœur. Or, si mon orateur est, avant tout, comme je. l'ai défini, un homme vertueux et éclairé, une fois qu'il se sera déterminé pour l'opinion la plus conforme à la vérité, il se mettra peu en peine de différer d'avis avec quelques jurisconsultes, d'autant plus que ceux-ci ont permission de n'être pas toujours d'accord entre eux. Que s'il veut connaître ce que chacun d'eux a pensé sur la même matière, il n'aura besoin que de les lire, et c'est ce qu'il y a de moins pénible dans les études. Enfin, s'il est vrai que la plupart de ceux qui se sont adonnés à l'étude du droit ne l'ont fait qu'après s'être reconnus incapables de plaider, quelle facilité ne doit pas trouver l'orateur à apprendre ce que savent des hommes qui, de leur propre aveu, ne peuvent devenir orateurs? Ainsi Caton joignait à une éloquence supérieure une profonde connaissance du droit; on n'a jamais refusé à Scévola et à Servius Sulpicius le talent de la parole ; et Cicéron, outre qu'en plaidant il ne fut jamais pris au dépourvu sur le droit, avait même ébauché un traité sur cette science : ce qui démontre qu'un orateur peut non-seulement l'apprendre, mais encore l'enseigner. Qu'on se garde bien, au reste, de blâmer ce que je recommande touchant l'étude de la philosophie et du droit, sous prétexte qu'on en a vu plusieurs qui, dégoûtés du travail qu'exigé l'éloquence, se sont arrêtés en route pour se reposer dans une œuvre moins laborieuse. Les uns, en effet, contents d'étudier les édits des préteurs ou les formules du droit civil, ont mieux aime, comme dit Cicéron, être de simples praticiens, qui, en paraissant s'attacher à ce qu'il y a de plus utile, ne cherchaient que ce qu'il y avait de plus aisé ; les autres, superbes dans leur paresse, après avoir essayé de l'éloquence, ont tout à coup composé leur front et laissé croître leur barbe, et, comme pour faire diversion au souvenir des rhé- 459 teurs, sont allés s'asseoir quelque temps dans les écoles des soi-disant philosophes ; et cela, pour s'attirer de la considération par un air de mépris pour le reste du genre humain, et par une gravité étudiée dont ces hommes dissolus savaient se dédommager dans leur intérieur. C'est que la philosophie peut se contrefaire, mais jamais l'éloquence.

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