Institutio Oratoria (page 10)

Quintilien · Arts Libéraux

Texte français, domaine public · Source : remacle.org · 12 pages

Aussi en latin.

Fiche de l’œuvre dans le savoir

Ceux qui écriront après moi auront une ample et digne matière à louer les orateurs justement renommés qui honorent aujourd'hui le barreau car nous en avons de vieux, dont le talent consommé rivalise avec celui des anciens; et nous en avons de jeunes, qui, pleins d'activité, marchent à la perfection sur les pas de leurs aînés.

Il me reste à parler des philosophes latins. Dans ce genre, les lettres romaines n'ont produit jusqu'à ce jour que fort peu d'écrivains éloquents. Là, comme partout, Cicéron s'est montré le digne émule de Platon. Une haute éloquence, même de beaucoup supérieure à celle de ses oraisons, brille dans les traités philosophiques de Brutus; il soutient le poids de sa matière, et l'on sent qu'il pense ce qu'il dit. Cornélius Celsus, de l'école philosophique des Sextius, a laissé un grand nombre d'écrits qui ne manquent ni d'élégance ni de brillant. Le stoïcien Plancus est utile pour l'érudition. L'épicurien Catius est un auteur assez léger de fonds, mais qui pourtant n'est pas dépourvu d'agrément.

En passant en revue les auteurs qui se sont distingués dans chaque genre d'éloquence, j'ai cru devoir réserver Sénèque pour le dernier, à cause de l'opinion accréditée à tort sur mon compte au sujet de cet écrivain; car on s'est imaginé que je le condamnais et que même je le haïssais. On a raisonné ainsi en voyant les efforts que je faisais pour empêcher la corruption entière de l'éloquence, et la ramener à un goût plus sévère. Ce qui a pu accroître la prévention publique, c'est que, Sénèque étant presque le seul auteur que la jeunesse eût entre les mains, sans prétendre l'exclure tout à fait, je ne souffrais pas qu'on le préférât à d'autres écrivains qui valent mieux, et contre lesquels il ne cessait de se déchaîner, parce que, sentant intérieurement combien sa manière était différente, il espérait peu que son style pût plaire à ceux qui goûteraient le leur. Cependant ses partisans l'aimaient plus qu'ils ne l'imitaient, et ils déclinaient aussi loin de leur modèle que celui-ci s'était écarté des anciens. Car il serait à souhaiter qu'ils lui eussent ressemblé, ou du moins qu'ils l'eussent suivi de près; mais ils n'aimaient en lui que ses défauts, et chacun s'appliquait à reproduire ceux qu'il pouvait; puis, se vantant de parler comme Sénèque, ils n'aboutissaient qu'à le déshonorer. Car il a d'ailleurs de belles qualités, et en grand nombre: un esprit facile et abondant, beaucoup d'étude, et un grand fonds d'érudition, mêlé néanmoins d'erreurs, par la faute de ceux qu'il chargeait de faire ses recherches. Il est peu de matières qu'il n'ait traitées; nous avons de lui des oraisons, des poésies, des lettres, des dialogues. Comme philosophe, il est peu exact, mais antagoniste hautement déclaré du vice. Il est plein de pensées éclatantes, et, par rapport aux moeurs, sa lecture ne peut qu'être utile; mais, pour son style, il est en général corrompu, et d'autant plus dangereux qu'il abonde en défauts aimables. On voudrait qu'il eût écrit avec son esprit, mais avec le goût d'un autre : car, s'il eût dédaigné certains faux brillants, s'il eût été moins ambitieux, s'il n'eût pas tant aimé tout ce qu'il produisait, s'il n'eût pas pris plaisir a morceler et amoindrir ses pensées, le suffrage des savants, bien plus que l'engouement de la jeunesse, ferait aujourd'hui son éloge. Toutefois, tel qu'il est, il ne faudra pas laisser de le lire, quand on aura le goût déjà sûr et suffisamment formé par un genre de lecture plus sévère, ne fût-ce que parce qu'il peut juger lui-même ses partisans et ses détracteurs. Car, ainsi que je l'ai dit, il y a en lui beaucoup à louer, beaucoup même à admirer, pourvu qu'on sache choisir : ce qu'il eût été à désirer qu'il fit lui-même; car ce beau génie était digne de vouloir faire mieux, lui qui a fait tout ce qu'il a voulu.

CH. II. C'est dans ces auteurs et dans tous ceux qui méritent d'être lus qu'il faut puiser et l'abondance des mots, et la variété des figures, et l'art de la composition. On s'appliquera aussi à s'approprier toutes les qualités; car il est indubitable que l'art consiste en grande partie dans l'imitation. En effet, si l'invention a précédé l'imitation, et mérite en soi le premier rang, d'un autre côté l'imitation de ce qui a été bien inventé ne laisse pas d'avoir son utilité. Toute la conduite de la vie consiste à vouloir faire ce que nous approuvons dans autrui. C'est ainsi que l'enfant, pour s'habituer à écrire, suit les caractères qu'on lui a tracés; que les musiciens se forment sur la voix du maître; les peintres, sur les ouvrages de leurs devanciers; les agriculteurs, sur les traditions de l'expérience. Enfin, nous voyons que toute étude se propose, en commençant, un modèle à imiter. Et véritablement c'est une nécessité que nous soyons semblables à ceux qui ont bien fait, ou dissemblables. La ressemblance est rarement le fruit de la nature, elle est souvent celui dé l'imitation. Mais cette ressource de l'imitation, qui nous facilite l'exécution de toutes choses, et qui manquait aux premiers hommes, tourne contre nous-mêmes, si nous ne savons en user avec circonspection et discernement.

Premièrement donc, l'imitation toute seule ne suffit pas, ne fût-ce que parce qu'il est d'un esprit paresseux de s'en tenir à ce que les autres ont inventé. En effet, que serait-il arrivé dans ces temps où l'on ne pouvait se proposer aucun modèle, si les hommes avaient cru ne devoir rien faire, rien imaginer au-delà de ce qu'ils connaissaient? On serait resté stationnaire. Pourquoi donc nous serait-il fatalement interdit de découvrir ce qui ne l'aurait pas été avant nous? Quoi ! les premiers hommes, tout grossiers qu'ils étaient, et sans autre guide que l'instinct, auront fait tant de découvertes; et nous, qui savons que ce n'est qu'en cherchant qu'ils ont trouvé, cela ne nous déterminera pas à chercher aussi ! Sans le secours d'aucun maître, ils nous ont transmis une foule d'arts et de sciences; et nous, pour qui cet héritage devrait être la source de nouvelles richesses, nous ne posséderons rien que nous ne devions à autrui, semblables à ces peintres qui ne s'étudient qu'à calquer leurs modèles! C'est encore une honte de n'aspirer qu'à égaler ce que l'on imite : car, je le répète où en serait-on, si chacun n'eût fait que suivre son guide? Nous n'aurions rien en poésie au-dessus de Livius Andronicus; rien en histoire au-dessus des Annales des pontifes; on naviguerait encore sur des radeaux, et la peinture se réduirait à tracer les contours de l'ombre des corps. Passez en revue tous les arts, vous n'en trouverez pas un qui soit demeuré tel qu'il a été inventé, et qui n'ait fait aucun progrès. Il faudra donc dire que notre siècle, seul entre tous les autres, est condamné à l'impuissance et à la stérilité; car rien ne s'accroît par la seule imitation. Que s'il est impossible de rien ajouter à ce qui a été avant nous, le moyen d'espérer de voir jamais cet orateur parfait dont nous avons l'idée, puisque, de tous les orateurs que nous connaissons, quelque grands qu'ils aient été, on ne saurait en citer un seul en qui il n'y ait quelque chose à désirer ou à reprendre? Je dirai plus : en admettant même qu'on n'aspire point à la perfection, une noble rivalité vaut mieux qu'une imitation servile; car quiconque a l'ambition d'aller plus loin qu'un autre peut du moins, s'il ne le devance, marcher de pair avec lui : ce qui est impossible, s'il se borne à se traîner sur ses traces. En effet, il faut nécessairement que celui qui suit reste toujours derrière. Ajoutez que d'ordinaire il est plus aisé de faire plus, que de faire de même : car la ressemblance est si difficile à obtenir, que la nature elle-même n'y a pas réussi; que les choses les plus simples, et qui paraissent les plus semblables entre elles, ne laissent pas d'avoir quelque différence qui les distingue. En outre, toute copie est toujours moindre que l'original; elle est ce que l'ombre est au corps, le portrait à la figure qu'il représente, et le jeu des comédiens aux sentiments réels qu'ils veulent exprimer. Il en est de même de l'éloquence oratoire. Les orateurs qu'on prend pour modèles reçoivent leur mouvement de la nature, et d'une force réelle qui les anime intérieurement; l'imitation, au contraire, est servile et fictive, et n'a jamais rien de propre. Voilà pourquoi les déclamations ont moins de sang et de nerfs, pour ainsi dire, que les oraisons, parce que le sujet des unes est réel, et que celui des autres est fictif. Ajoutez enfin que les qualités les plus importantes d'un orateur ne sont pas susceptibles d'imitation, je veux dire l'esprit, l'invention, la force, la facilité, en un mot tout ce que l'art n'enseigne pas. Cependant bien des gens, pour s'être approprié certaines expressions, certaines formes de composition, s'imaginent avoir complètement reproduit leur modèle: ils ne voient pas que la langue change avec le temps, que les mots meurent et renaissent au gré de l'usage, qui en est presque runique règle; car les mots ne sont ni bons ni mauvais, n'étant par eux- mêmes que des sons; mais ils deviennent bons ou mauvais, selon qu'ils sont bien ou mal placés. Et quant à la composition, ils ne songent pas qu'elle doit être en harmonie avec la nature des choses, et qu'elle tire, de la variété son principal agrément.

Il faut donc examiner avec l'attention la plus judicieuse tout ce qui regarde cette partie des études : d'abord, qui sont ceux qu'on se propose d'imiter; car bien des gens prennent pour modèles de fort mauvais originaux, et même leur prédilection s'attache aux plus détestables; en second lieu, ce qu'on a l'intention d'imiter dans ceux-là même qu'on aura choisis; car les meilleurs auteurs ont leurs défauts, et certains endroits dont le mérite est débattu entre les savants. Et plût au ciel que l'imitation de ce qui est bon nous portât à faire mieux, comme l'imitation de ce qui est mauvais nous porte à faire pis ! Mais que ceux du moins qui ont assez de jugement pour éviter le mal ne s'en tiennent pas, en imitant les qualités, à une vaine apparence, qui n'en est, pour ainsi dire, que l'épiderme, ou qui ressemble, pour mieux dire, aux simulacres d'Épicure. C'est ce qui arrive à ceux qui, n'examinant rien à fond, ne s'arrêtent qu'à la surface de l'éloquence. Comme cette imitation leur réussit sans peine, ils attrapent bien la ressemblance des mots et des nombres, mais ils ne reproduisent ni la force de l'élocution ni celle de l'invention. Le plus souvent, au contraire, ils glissent dans le défaut voisin de la qualité : ils remplacent l'élévation par l'enflure, la concision par la maigreur, l'audace par la témérité, la richesse par un faux luxe, l'harmonie par le désordre, la simplicité par la négligence. Aussi, dès qu'ils sont parvenus à revêtir quelque pensée froide et vide d'une forme dure et barbare, ils croient égaler les anciens; dépourvus d'ornements et de pensées, ils s'imaginent écrire dans le goût attique; concis jusqu'à l'obscurité, ils surpassent Thucydide et Salluste; secs et maigres, ils ressemblent à Pollion; oiseux et languissants, s'ils ont embarrassé une pensée dans une longue périphrase, ils assurent que Cicéron n'aurait pas mieux dit. J'en ai connu qui croyaient avoir parfaitement reproduit la manière de ce divin orateur, lorsqu'ils avaient pu clore une période par un esse videatur. Il faut donc commencer par bien connaître le modèle que l'on se propose d'imiter, et par savoir en quoi il mérite d'être imité; ensuite, on mesurera ses forces; car il y a des choses qui sont imitables, mais que notre insuffisance naturelle ou le genre de notre esprit nous interdit d'imiter. Un esprit fin et délié ne doit pas s'opiniâtrer sur un sujet qui demande de la force et de la véhémente; un esprit fort, mais fougueux, perdra sa vigueur en courant après la délicatesse, sans jamais rencontrer l'élégance qu'il ambitionne; car rien n'a si mauvaise grâce que de manier avec rudesse ce qui est tendre. Cependant j'ai dit, dans le second livre, qu'un maître doit non seulement cultiver les dispositions naturelles d'un enfant, mais venir en aide à ce qu'il y a de bon en lui, et, autant que possible, ajouter, corriger, modifier: c'est qu'autre chose est de diriger et de former l'esprit d'autrui, autre chose, et chose plus difficile, des façonner son propre esprit. Toutefois, le maître, quel que soit son désir de perfectionner son élève dans tout ce qu'il a de bon, n'entreprendra pas de forcer en lui la nature. Un autre défaut à éviter, et dans lequel tombent bien des gens, c'est d'imiter en prose les poètes et les historiens, et en poésie les orateurs ou les déclamateurs. Chaque genre d'éloquence a sa loi, sa convenance : la comédie ne se guinde pas sur le cothurne, et la tragédie ne chausse point le brodequin. Chaque genre a cependant quelque chose du commun, et c'est ce point commun qu'il faut imiter. Et même ceux qui prennent pour modèle un écrivain de même genre ne laissent pas de s'égarer dans leur imitation. Si, par exemple, la rudesse d'un orateur leur a plu, ils la transportent jusque dans un sujet qui demande de la douceur et du poli. Au contraire, ils appliqueront, par une imitation maladroite, la finesse et l'agrément à un sujet grave et épineux, et ne réussiront par là qu'à affaiblir les pensées. Ils ne voient pas qu'il faut traiter différemment non seulement l'ensemble d'une cause, mais encore ses parties; qu'une chose doit être exprimée avec douceur, une autre avec rudesse; celle-ci avec feu, celle-là avec modération; qu'il faut parler tantôt pour instruire, tantôt pour émouvoir; qu'en tout cela les procédés sont différents et distincts. Aussi ne conseillerai-je pas même de s'attacher uniquement à un modèle, pour ne suivre que lui en tout. Démosthène est sans doute le plus parfait de tous les orateurs grecs; d'autres cependant peuvent avoir mieux dit quelque chose en quelque rencontre: et parce qu'il est le plus digne d'être imité, est-il donc le seul qu'on doive imiter? Quoi donc? ne suffirait-il pas de parler toujours comme Cicéron? Certainement je me contenterais de cette ressemblance, si je pouvais y atteindre en tout; mais où serait le danger de chercher quelquefois à imiter en sus la véhémence de César, la rudesse de Célius, l'exactitude de Pollion, le goût de Calvus? Car, outre que la prudence nous conseille de nous approprier, si cela est possible, ce qu'il y a de mieux dans chacun, l'imitation est en soi une chose si difficile, que celai qui s'attache à un seul modèle en rend à peine quelque partie. Aussi, puisqu'il n'est pas donné à l'homme de reproduire entièrement son modèle, jetons les yeux sur plusieurs, pour prendre aux uns et aux autres quelque venable.

Au reste (car je ne me lasserai pas de le répéter), que l'imitation ne tombe pas seulement sur les mots. Il faut élever son esprit plus haut, et considérer l'art avec lequel ces grands auteurs ont observé ce qui regarde la convenance par rapport aux choses et aux personnes, le dessein, la disposition; comme ce qu'ils semblent n'avoir dit que pour plaire tend néanmoins au gain de la cause; ce qu'ils se sont proposé dans l'exorde; comment et de combien de manières ils s'y sont pris pour narrer; avec quelle vigueur ils ont traité la confirmation et la réfutation; avec quelle adresse ils ont manié tous les genres de passions; ce qu'ils ont, dans l'intérêt de la cause, accordé au soin de plaire à la multitude, récompense brillante et honorable quand elle vient trouver l'orateur, et non quand celui-ci court au-devant d'elle. Celui qui, à ces emprunts, joindra des qualités personnelles, pour suppléer à ce qui manque à son modèle, et retrancher ce qu'ira de trop, celui-là sera l'orateur parfait que nous cherchons. Or, s'il était réservé à un siècle de le voir, quel autre pourrait, plus raisonnablement que le nôtre, ambitionner cette gloire, environnés que nous sommes de bien plus de modèles que n'en ont eu ceux qui sont encore aujourd'hui nos maîtres? Car, pour eux, ils auront toujours la gloire d'avoir surpassé leurs devanciers, et d'avoir servi de guides à leurs descendants.

CH.III. La lecture et l'imitation sont des moyens extrinsèques; quant à ceux que nous devons chercher en nous-mêmes, si le style est un exercice laborieux, il est aussi l'exercice le plus utile. Et ce n'est pas sans raison que Cicéron a dit que le style est le meilleur artisan, le meilleur maître d'éloquence : parole qu'il met dans ta bouche de L. Crassus, pour appuyer son jugement de l'autorité de cet orateur.

Il faut donc écrire avec tout le soin possible, et beaucoup écrire; car de même que plus on creuse profondément la terre, plus elle féconde et développe les semences qui lui sont confiées; de même l'esprit, lorsqu'on ne se borne pas à une culture superficielle, répand ses fruits avec plus d'abondance et les conserve mieux. Sans la cons. cience de ce travail préparatoire, notre improvisation n'aboutira qu'à une vaine loquacité, et à des mots nés, pour ainsi dire, sur le bout des lèvres. Là est la racine, le fondement, le trésor de cette éloquence qui ne fait jamais défaut. Avant tout, créons-nous des forces qui soient à l'épreuve du combat, et que l'usage n'épuise pas : car la nature elle-même n'a pas voulu que rien de grand pût se faire en peu de temps et elle a attaché de la difficulté à tout ce qui est beau. C'est même une des lois de la génération, que les animaux qui surpassent les autres en grandeur soient aussi ceux qui restent le plus longtemps dans les entrailles maternelles.

Mais comme on a coutume d'examiner ici deux choses, et comment on doit s'exercer à écrire, et sur quoi, je vais suivre cet ordre. Dans les commencements, que le style ne soit pas trop précipité, qu'il soit même lent, pourvu qu'il soit exact; qu'on cherche ce qu'il y a de mieux, et qu'on ne se contente pas de ce qui se présente d'abord à l'esprit. On soumettra à un examen judicieux ce qu'on aura inventé, et on disposera ensuite ce qu'on aura laissé comme bon. Car il y a un choix à faire, non seulement dans les choses, mais aussi dans les mots; et chaque chose, chaque mot doit être pesé attentivement. Ensuite on passera à la composition, on tournera et retournera les nombres, et on ne laissera pas les mots se placer indifféremment comme ils se présentent. Et, pour procéder méthodiquement, il faudra relire souvent les dernières lignes qu'on aura écrites : car, outre que par là ce qui précède se lie mieux à ce qui suit, la chaleur de la pensée, qu'a dû nécessairement refroidir l'action d'écrire, se renouvelle et reprend, pour ainsi dire, son élan. C'est ainsi que nous voyons les sauteurs reculer de plusieurs pas, et revenir en courant à l'endroit d'où ils doivent s'élancer; c'est ainsi que, pour darder un javelot, nous ramenons le bras à nous, et que, pour décocher un trait, nous tirons la corde de l'arc en arrière. Quelquefois pourtant, si nous avons le vent en poupe, déployons toutes nos voiles, mais gardons-nous d'une imprudente sécurité, car toutes nos pensées nous plaisent dans le moment de leur production; autrement, nous ne les écririons pas : mais il faut revenir sur son premier jugement, et remanier ce premier jet d'une facilité suspecte. C'est ainsi, dit-on, que composait Salluste; et la peine qu'il se donnait se fait même sentir au lecteur. Varus nous apprend aussi que Virgile ne faisait que très peu de vers dans un jour. Il est vrai que la condition de l'orateur est autre : aussi je n'exige cette lenteur et cette sollicitude que dans les commencements; car ce que nous devons nous imposer d'abord comme une loi, ce que nous devons d'abord obtenir, c'est d'écrire le mieux possible; l'habitude nous donnera la vitesse; peu à peu les idées se présenteront avec moins d'effort, les mots suivront les idées, la composition accompagnera les mots; tout enfin, comme dans une maison bien réglée, sera à son poste. Voilà le point essentiel. On ne parvient pas à écrire bien en écrivant vite, mais on parvient à écrire vite en écrivant bien. Mais c'est particulièrement lorsqu'on aura acquis cette facilité qu'il faudra savoir faire halte, afin de s'orienter, et mettre un frein à son impétuosité, comme à celle d'un cheval fougueux : cela même, loin de nous retarder, ranimera nos forces. Car je ne prétends pas que, après être parvenu à une certaine maturité de style, on se condamne encore au supplice de chicaner sans cesse contre soi-même. Qui pourrait suffire à tous les devoirs de la vie civile, s'il fallait vieillir sur chacune des parties d'un plaidoyer? Cependant on voit des gens qui jamais ne sont contents d'eux-mêmes, qui veulent toujours tout changer, tout dire autrement qu'ils ne l'ont d'abord conçu; il en est d'autres qui sont, pour ainsi dire, méfiants et ingrats envers eux-mêmes, et qui prennent pour exactitude le tourment qu'ils se donnent. Je ne saurais dire lesquels me paraissent le plus condamnables, de ceux qui trouvent bien tout ce qu'ils font, ou de ceux qui trouvent tout mal: car il arrive souvent à des jeunes gens, nés avec d'heureuses dispositions, de se consumer sur leur travail, et de se condamner au silence en voulant trop bien dire. Cela me rappelle ce que me conta un jour Julius Secundus, qui a été mon contemporain, et, comme on sait, mon ami intime; homme d'une rare éloquence, quoique exact jusqu'au scrupule. Il avait pour oncle Julius Florus, le premier pour l'éloquence dans les Gaules (car il n'exerça que dans cette province), comparable, du reste, aux orateurs les plus diserts, et digne d'être le parent de Secundus. Dans le temps que celui-ci était encore aux écoles, son oncle, le voyant tout mélancolique, lui demanda d'où venait son air soucieux. Le jeune homme lui avoua que, depuis trois jours, il se tourmentait pour trouver un exorde à la matière qu'on lui avait donnée à traiter, sans en pouvoir venir à bout : ce qui non seulement le chagrinait pour le présent, mais le désespérait pour l'avenir. Alors Florus lui souriant : Hé quoi, dit-il, voulez-vous mieux faire que vous ne pouvez? Tout se réduit donc à ce précepte : Il faut tâcher d'écrire le mieux qu'on peut, mais écrire pourtant comme on peut; car ce qui fait qu'on avance, c'est l'étude, et non le dépit. Or, pour pouvoir écrire beaucoup et vite, non seulement l'exercice est nécessaire, mais aussi la méthode. Si donc, au lieu de regarder nonchalamment en l'air, et d'exciter notre imagination par une espèce de bourdonnement, comme des rêveurs qui attendent le passage d'une idée, nous examinons d'abord ce que demande notre sujet, ce que réclament les personnes et les circonstances, quelles sont les dispositions du juge, et qu'ensuite nous nous mettions à écrire dans un état d'esprit purement humain, la nature elle-même nous suggérera ce que nous devons dire en commençant, et ainsi de suite: car la plupart des choses que nous devons dire sont déterminées et nous frapperont les yeux, si nous ne les fermons pas. Voilà pourquoi les ignorants et les paysans eux-mêmes ne cherchent pas longtemps par où commencer. Il serait vraiment honteux que l'art ne contribuât qu'à nous embarrasser. Aussi ne nous figurons pas que ce qui est caché soit toujours le meilleur. Autrement, si nous ne voyons jamais de bon à dire que ce que nous n'avons pas trouvé, il ne nous reste qu'un parti à prendre, celui de nous taire. Ceux-là tombent dans un défaut contraire, qui traversent rapidement la matière d'un bout à l'autre, et, s'abandonnant au feu et à l'impétuosité du premier moment, écrivent d'improvisation tout ce qui leur vient à l'esprit (ce qu'on appelle silva); puis, revenant sur leurs pas, corrigent ce qu'ils ont jeté sur le papier. Mais ce sont les mots qu'ils polissent, ce sont les périodes qu'ils arrondissent; quant aux choses, elles demeurent aussi superficielles que la précipitation les avait fait naître. Or, il vaut mieux travailler tout d'abord avec soin, et, dès le commencement, conduire son oeuvre de manière à n'avoir plus qu'à la ciseler, et non à la refondre tout entière.

Quelquefois cependant on pourra s'abandonner à l'inspiration, parce que d'ordinaire la chaleur fait plus alors que la réflexion et le soin. Si je blâme ceux qui écrivent avec négligence, c'est faire entendre assez ce que je pense de ces sybarites qui ne prennent pas même la peine d'écrire, et qui dictent; car du moins les premiers, malgré leur précipitation, ne laissent pas de donner un moment à la réflexion, parce que leur main ne court pas aussi vite que leur pensée : mais celui à qui vous dictez vous presse, vous harcèle; et comme on rougirait, ou d'hésiter, ou de demeurer court, ou de se reprendre, dans la crainte d'avoir un témoin de sa faiblesse, il arrive que,préoccupé de la liaison des idées, vous laissez échapper beaucoup de choses qui sont non seulement brutes et fortuites, mais quelquefois même impropres : d'où il résulte un travail qui n'a ni le fini d'une, composition écrite, ni la chaleur d'une improvisation. Que si le secrétaire écrit lentement, ou relit mal, il devient comme une pierre d'achoppement qui arrête notre essor et distrait notre attention par ce retard, auquel se joint quelquefois la mauvaise humeur. Ajoutez à cela que notre conception est d'ordinaire accompagnée de certains mouvements extérieurs qui même servent d'aiguillons à la pensée, comme de gesticuler, de faire des grimaces, de se tourner de côté et d'autre, et quelquefois de se battre les flancs, et autres démonstrations auxquelles Perse fait allusion lorsqu'il dit, en parlant d'un style négligé : L'auteur n'a point brisé son pupitre, ni rongé ses ongles. Or, toutes ces démonstrations sont risibles, à moins d'être seul. Enfin, et pour finir par la considération la plus puissante, la solitude et la dictée sont incompatibles. Or, nul doute que le secret, le silence absolu, ne soient des conditions indispensables pour bien composer. Toutefois, il ne faut pas s'en rapporter sans examen à ceux qui nous conseillent les bois et les forêts, sous prétexte que rien n'est plus propre à élever l'âme et à l'inspirer, que le libre espace du ciel et la beauté de la nature. Pour moi, j'estime que ces retraites sont plus propices au plaisir qu'à l'étude; car l'agrément qu'elles ont par elles-mêmes nous distrait nécessairement de notre travail. Il est impossible que l'esprit s'applique sérieusement et tout entier à plusieurs choses à la fois, et, du moment que nous levons les yeux, nous oublions ce que nous étions venus chercher. Le riant aspect des bois, le murmure des eaux, le souffle de la brise qui se joue dans les rameaux des arbres, le gazouillement des oiseaux, le lointain de l'horizon, tout cela nous attire et nous captive; de sorte que le charme de ces retraites me semble plutôt fait pour relâcher l'esprit que pour le tendre. Démosthène faisait mieux, qui s'enfermait dans un lieu d'où il ne pouvait rien entendre, rien voir qui pût lui donner des distractions. Aussi, lorsque nous veillons, qu'une chambre fermée, silencieuse, et éclairée d'une seule lumière, nous tienne, pour ainsi dire, cachés. Mais si tous les genres d'études demandent une bonne santé, et, ce qui y contribue le plus, la frugalité, ces deux conditions sont surtout nécessaires à l'élucubration, puisque nous consacrons au travail le plus vif le temps que la nature elle-même a destiné au repos et à la réparation de nos forces. Toutefois, il ne faut prendre que sur le superflu du sommeil, jamais sur le nécessaire : car la fatigue nuit à l'application, et le jour suffit à qui a du loisir. La multitude des affaires peut seule obliger à travailler la nuit.

Du reste, il n'est point de genre de solitude préférable aux veilles, quand nous y entrons frais et dispos. Mais si le silence, la retraite, l'entière liberté d'esprit, sont des avantages très désirables, d'un autre côté ils ne sont pas toujours en notre pouvoir. Il ne faut donc pas, au moindre bruit, jeter ses tablettes et déplorer le temps comme perdu. Il faut, au contraire, résister à ces importunités, et se faire une habitude de vaincre tous les obstacles par l'application. Or, si nous nous saisissons fortement de notre objet, rien de ce qui frappera nos yeux et nos oreilles n'arrivera jusqu'à notre âme. Le hasard même ne fait-il pas souvent qu'en rêvant profondément à une chose, nous ne voyons pas les personnes qui viennent à nous, et que nous prenons un chemin pour un autre? Pourquoi ne parviendrions-nous pas à nous créer cette solitude intérieure, si nous le voulions? Ne cherchons pas de prétexte à notre paresse; car si nous croyons ne devoir nous mettre au travail que bien dispos de corps et d'esprit, nous ne manquerons jamais d'excuses envers nous-mêmes. Mais, au milieu du monde, en voyage, à table, il faut que l'âme se fasse une véritable solitude. Autrement, que sera-ce lorsque, en plein barreau, au milieu des débats judiciaires, des querelles, des clameurs fortuites, il nous faudra prendre sur-le-champ la parole et prononcer un discours suivi; que sera-ce, dis-je, si nous ne pouvons retrouver que dans la solitude la suite des idées que nous avons confiées à nos tablettes? C'est pour cela que ce même Démosthène, ce grand partisan de la retraite, allait souvent déclamer sur le rivage de la mer, à l'heure où les flots s'y brisaient avec le plus de fracas, afin de s'accoutumer à braver les frémissements de la multitude. Rien n'est à négliger de ce qui regarde les études; aussi recommanderai-je d'écrire de préférence sur des tablettes en cire, parce qu'on efface plus aisément, à moins que la faiblesse de la vue ne force à recourir à l'usage du parchemin, qui, à la vérité, soulage les yeux, mais qui aussi, à cause de la nécessité de tremper souvent sa plume dans l'encre, retarde la main et entrave l'essor de la pensée. Dans les deux cas, il faut avoir soin de laisser assez d'espace pour pouvoir ajouter ce que l'on veut: car, si l'on est à l'étroit, cela rend quelquefois paresseux pour corriger ou du moins ce qui a été écrit d'abord se confond avec ce qu'on ajoute. Je ne veux pas non plus que les tablettes soient démesurément grandes. J'ai connu un jeune homme, fort laborieux d'ailleurs, qui prononçait des discours dont l'excessive longueur semblait accuser peu de préparation, et cela parce qu'il les mesurait par le nombre des lignes; et ce défaut, dont il ne pouvait, malgré des remontrances réitérées, parvenir à se défaire, disparut du moment qu'il eut changé de tablettes. Il faut aussi réserver une marge pour certaines idées qui se présentent hors de leur rang, c'est-à-dire qui sortent d'un lieu autre que celui où nous sommes; car il survient quelquefois, comme à la traverse, d'excellentes pensées, qui ne peuvent trouver immédiatement leur place, et qu'il n'est pas sûr d'ajourner, parce qu'elles sont sujettes à échapper; ou, si nous nous y arrêtions, elles nuiraient à d'autres pensées : le mieux donc est de les mettre en dépôt.

CHAP. IV. Suit la correction, une des plus utiles parties des études; car ce n'est pas sans raison qu'où a dit que le style n'agit pas moins en effaçant. Or, corriger, c'est ajouter, retrancher, changer. Quand il ne s'agit que d'ajouter ou de retrancher, c'est chose assez facile et assez simple; mais lorsqu'il faut resserrer ce qui est enflé, relever ce qui est rampant, réduire ce qui est surabondant, digérer ce qui est désordonné, lier ce qui est lâche, ralentir ce qui est précipité, voilà ce qui coûte doublement; car il nous faut condamner ce qui nous avait plu, et trouver ce qui nous avait échappé. Il n'est pas douteux que la meilleure méthode ne soit de laisser reposer pendant quelque temps. ce qu'on a écrit, pour le revoir ensuite comme un ouvrage tout nouveau et composé par un autre, et ne pas se laisser abuser par cette tendresse qu'ont tous les pères pour l'enfant qui vient de leur naître. Mais cela n'est pas toujours possible, surtout pour l'orateur, qui est souvent pressé par le temps. Ensuite, la correction doit avoir une fin ; car il y a des gens qui ne sont jamais contents de ce qu'ils ont écrit, qui y reviennent continuellement; qui, comme si rien ne pouvait être bon de ce qui s'est d'abord présenté à leur esprit, croient que tout ce qui est autre est meilleur, et trouvent toujours quelque chose à corriger, chaque fois que leur écrit leur tombe sous la main ; semblables à ces médecins qui taillent jusque dans les chairs les plus vives et les plus saines. Aussi arrive-t-il que leurs écrits sont, pour ainsi dire, sillonnés de cicatrices, pâles, et exténués par les remèdes. Souffrons donc que ce que nous avons écrit parvienne enfin à nous plaire, ou du moins à nous paraître suffisamment travaillé, de sorte que la lime ne fasse que polir l'ouvrage, sans l'user. Le temps que nous donnons à la correction doit avoir aussi ses bornes. Que Cinna ait mis, dit-on, neuf ans à composer sa Zmyrna, qu'Isocrate en ait mis dix et même quinze à écrire son Panégyrique, cela ne tire pas à conséquence pour l'orateur, dont l'assistance sera nulle, si elle est aussi lente.

CHAP. V. J'ai maintenant à parier des matières dont on doit principalement faire choix pour écrire. Ce serait tomber dans des redites, que d'expliquer ici quelles doivent être ces matières, la première, la seconde, et ainsi de suite; car j'ai traité dans le premier livre et dans le second de l'ordre à observer dans les études des différents âges. Mais ce dont il s'agit ici, c'est de ce qui contribue le plus à procurer l'abondance et la facilité. Traduire du grec en latin était, au jugement de nos anciens orateurs, l'exercice le plus utile. C'est celui auquel L. Crassus dit, dans le traité de Cicéron intitulé de Oratore, qu'il s'est souvent livré; c'est celui que Cicéron recommande expressément en son propre nom. On sait même qu'il publia une traduction de divers ouvrages de Platon et de Xénophon. C'était l'avis de Messala, qui traduisit aussi un grand nombre de plaidoyers grecs, entre autres celui d'Hypéride pour Phryné, où il réussit avec tant de bonheur, que la version le disputait à l'original pour la délicatesse de style, qualité que le génie de notre langue a tant de peine à attraper. Et la raison de cet exercice est évidente; car les auteurs grecs sont pleins de choses, et ils ont mis beaucoup d'art dans l'éloquence. En les traduisant, on est maître de se servir des meilleurs termes, car le traducteur les prend dans sa langue; et quant aux figures, que l'on doit regarder comme le principal ornement de l'oraison, on est dans la nécessité d'en imaginer un grand nombre et d'un genre tout différent, parce que le génie des deux langues est rarement le même. Mais l'exercice qui consiste à convertir du latin en d'autres termes est aussi fort utile. Je crois qu'à l'égard des vers personne n'en doute, et l'on dit que Sulpicius ne s'exerçait pas autrement. En effet, l'enthousiasme de la poésie peut passer dans la prose, et l'audace du poète n'ôte pas au prosateur la faculté d'employer les mêmes mots avec propriété. On peut même, en conservant la substance des choses, les revêtir de la force oratoire, suppléer ce que le poète a omis, resserrer ce qu'il a trop étendu; car je veux que cette paraphrase soit, non une pure interprétation, mais une imitation libre, ou plutôt un combat d'émulation autour des mêmes pensées. Aussi je ne partage pas l'opinion de ceux qui blâment cette dernière sorte d'exercice, sous prétexte que, le mieux étant déjà trouvé, on ne peut que dire moins bien. il ne faut pas toujours désespérer de rencontrer mieux; car la nature n'a pas fait l'éloquence si stérile et si pauvre, que la même chose ne puisse être bien dite qu'une seule fois. Quoi ! un histrion pourra varier son jeu dans le même rôle, et l'orateur, moins fécond, n'aura rien à dire sur une matière, parce qu'elle aura été traitée avant lui? Mais j'accorde qu'on ne puisse dire ni mieux ni aussi bien : cela n'exclut pas la proximité. Est-ce que nous-mêmes nous ne parlons pas deux fois et même plus souvent de la même chose, et cette chose n'est-elle pas quelquefois la matière d'une longue série de pensées? Pourquoi donc, si nous pouvons lutter avec nous-mêmes, ne le pourrions-nous pas avec autrui? S'il n'y avait qu'une seule manière de bien dire, on pourrait en conclure que nos devanciers nous ont fermé le chemin; mais il est plus d'une manière de bien dire, et mille chemins conduisent au même but. La brièveté a sa beauté, l'abondance a aussi la sienne; ainsi de la métaphore et de la propriété, ainsi du langage direct et du langage figuré. Enfin, la difficulté ne peut que rendre cet exercice extrêmement utile, outre que, parce moyen, on acquiert une connaissance plus approfondie des bons auteurs : car alors on ne lit pas superficiellement leurs écrits; mais on pèse, on approfondit tout, et l'impossibilité même de les imiter nous fait sentir encore mieux leur excellence. Nous ferons bien de nous exercer ainsi, non seulement sur les écrits d'autrui, mais encore sur les nôtres, en choisissant, à dessein, certaines pensées, pour les remanier de plusieurs façons et leur donner le tour le plus nombreux possible c'est ainsi qu'on façonne le même morceau de cire en différentes figures. Je crois même que les matières les plus simples sont aussi les plus propres à former en nous le talent dont je parle; car la multiplicité des personnes, des motifs, des temps, des lieux, des dits, des faits, nous permet de dissimuler notre faiblesse, et il est bien rare que, au milieu de tant de choses qui s'offrent en foule, nous ne sachions tirer parti de quelqu'une. Mais où paraît le mérite de l'orateur, c'est à savoir étendre ce qui est naturellement resserré, donner de l'importance à ce qui en a peu, jeter de la variété sur ce qui est monotone, répandre de l'agrément sur les choses les plus communes, parler bien et longtemps sur un sujet qui semble ne comporter que quelques mots. Pour cela, les questions générales, qu'on appelle thèses, sont d'un grand secours, et Cicéron, alors même qu'il était revêtu des premières charges de la république, ne dédaignait pas d'en faire son exercice. Il y en a un autre, qui n'est pas fort différent, et qui consiste à réfuter ou à confirmer des sentences; car ces sentences étant des espèces de préceptes et de décisions, les questions que l'on fait sur le fond des choses qui en sont la matière peuvent aussi tomber sur le jugement qu'on en a porté. On pourra aussi, à l'exemple de plusieurs orateurs, s'exercer sur des lieux communs.

En effet, quiconque aura traité avec abondance ces propositions où tout est direct et sans détours, n'en aura que plus de fécondité dans les sujets qui comportent de nombreuses excursions, et ne sera jamais au dépourvu dans aucune cause; car toute cause se résout en questions générales. Qu'importe, en effet, que Cornélius, tribun du peuple, soit accusé pour avoir lu le projet de loi; ou qu'on recherche, en général, si un magistrat a commis un crime de lèse-majesté pour avoir lu lui-même la loi qu'il proposait? Qu'importe qu'on ait à juger si Milon a tué Clodius justement, ou s'il nous est permis de tuer un homme qui nous tend des embûches, ou un citoyen dangereux, quand même il n'en voudrait pas à notre vie? Si Caton a pu honnêtement donner Marcia à Hortensius, ou si une pareille action est digne d'un homme de bien? Le jugement tombe sur les personnes; et la question, sur les choses. A l'égard des déclamations de l'école, si l'on s'y propose l'imitation d'un plaidoyer réel, elles sont très utiles non seulement aux jeunes orateurs, en ce qu'elles exercent à la fois à l'invention et à la disposition, mais même à des orateurs consommés, et qui sont déjà célèbres au barreau. Ces déclamations sont comme une nourriture succulente qui donne de l'embonpoint et de l'éclat à l'éloquence, la rafraîchit, et renouvelle sa sève, épuisée par la sécheresse des débats judiciaires. Aussi suis-je d'avis que l'on s'essaye de temps en temps au style abondant de l'histoire, et à la vive allure des dialogues. On peut même, sans inconvénient, se permettre quelques délassements poétiques, à l'exemple des athlètes, qui interrompent en certains temps leur régime, leurs exercices ordinaires, pour retraiter plus délicatement et prendre un peu de relâche. Et je suis persuadé que Cicéron n'a porté si haut l'éloquence, que parce qu'il savait recourir à cette heureuse diversion. Car, si nous n'avons jamais d'autres matières que des procès, il est impossible que notre esprit ne se rouille, ne perde sa flexibilité, et ne s'émousse comme un glaive, à force de ferrailler. Mais si ces déclamations, en faisant, pour ainsi dire, rentrer l'éloquence dans le fourreau, la renouvellent,et la reposent des fatigues du barreau, d'un autre côté il ne faut pas retenir les jeunes gens trop longtemps dans ce monde imaginaire, au milieu de ces simulacres de controverses; de peur que, lorsque le temps est venu de sortir de cette ombre, où ils ont, pour ainsi dire, vieilli, les dangers réels ne produisent sur eux l'effet du grand jour. C'est ce qui est arrivé à plusieurs, et même, dit-on, à Porcius Latron, le premier professeur célèbre qu'il y ait eu à Rome. Il s'était fait une grande réputation dans son école; cependant, un jour qu'il voulut plaider au barreau, il se trouva si déconcerté, qu'il demanda instamment qu'on transportât l'audience dans un palais voisin. L'aspect du ciel lui parut si nouveau, que l'on eût dit que toute son éloquence était renfermée sous un toit, entre quatre murailles. Je veux donc qu'un jeune homme, après avoir bien appris tout ce qui regarde l'invention et l'élocution (ce qui ne demande pas un temps infini, si les maîtres savent et veulent enseigner), et après avoir acquis un peu d'habitude et de facilité; je veux, dis-je, que, à la manière des anciens, il fasse choix d'un orateur pour s'attacher à lui et en faire son modèle; qu'il fréquente assidûment le barreau, et assiste souvent à ces combats auxquels il se destine; qu'ensuite il traite lui-même pour et contre les mêmes causes qu'il aura entendu plaider, ou d'autres, si l'on veut, pourvu que ce soient des causes réelles; en un mot, qu'il fasse ce que nous voyons faire aux gladiateurs, c'est-à-dire qu'il s'exerce avec des armes sérieuses. C'est ainsi, comme je l'ai déjà dit, que Brutus prit pour sujet d'exercice la cause de Milon ; et cela vaut mieux que de répondre à d'anciens plaidoyers, comme Cestius, qui entreprit de réfuter l'oraison de Cicéron pour le même Milon, quoiqu'elle ne fût pas suffisante pour le mettre au fait de ce qu'il y avait à dire en faveur de Clodius. Or, pour qu'un jeune homme devienne en peu de temps apte à ces exercices, il faut que le maître exige de lui que, dans ses déclamations, il se tienne le plus près possible de la réalité, et qu'il traite ses matières avec toute l'étendue qu'elles comportent, au lieu de se contenter, comme aujourd'hui, d'en prendre ce qu'elles ont de facile et de spécieux. Il y a à cela plusieurs obstacles, comme je l'ai dit dans le second livre d'abord, et le plus souvent, le trop grand nombre d'écoliers, ensuite l'audition des déclamations à jours fixes, et un peu aussi l'erreur des parents, qui jugent des progrès de leurs enfants plutôt sur le nombre que sur le mérite de ces déclamations. Mais, comme je l'ai dit aussi dans le premier livre, un bon maître ne se surchargera pas d'un trop grand nombre d'élèves, et saura mettre un frein à leur verbiage, en sorte qu'ils s'en tiennent précisément à leur sujet, et n'y fassent pas entrer toute sorte de choses, comme ils n'y sont que trop enclins. D'ailleurs, ou il accordera plus de temps à la nécessité de les entendre, ou il leur permettra de diviser leurs déclamations en plusieurs parties, pour les prononcer en plusieurs fois; car une seule matière bien traitée leur sera plus profitable, que plusieurs qu'ils n'auraient fait qu'ébaucher et, pour ainsi dire, effleurer. Autrement rien n'est à sa place, et les règles, qui déterminent l'ordre des choses, ne sont nullement observées, à cause de l'empressement des jeunes gens à entasser toutes les fleurs du sujet sur le point qui doit leur faire honneur : d'où il arrive que, pour ne rien perdre, ils confondent tout sans ordre ni distinction.

CHAP. VII. Le plus grand fruit que l'orateur puisse recueillir de ses études, et que je regarde comme la plus ample récompense de ses longs travaux, c'est la faculté d'improviser. Que s'il ne parvient pas à l'acquérir, il fera bien, selon moi, de renoncer au barreau, et d'appliquer à un autre objet la seule faculté dont il soit maître, celle d'écrire; car il me semble répugner à la loyauté d'un homme de bien de promettre une assistance publique, qui vienne à manquer au plus fort du danger. Autant vaudrait montrer le port à un navire qui n'y pourrait aborder qu'à la faveur d'une brise légère. En effet, il se présente, à chaque instant, des circonstances imprévues, qui forcent à plaider immédiatement, soit devant les magistrats, soit dans les affaires appelées avant terme. Qu'une de ces circonstances survienne dans la cause, je ne dis pas d'un citoyen innocent, mais de quelqu'un de nos amis ou de nos parents, demeurerons-nous muets? et tandis que le client, dont la perte est imminente si l'on ne vient à son secours, implore une voix tutélaire, demanderons nous du temps, de la solitude et du silence, pour élaborer nos phrases à loisir, les bien graver dans notre mémoire, préparer notre voix et nos poumons? Quelle raison peut jamais justifier l'orateur de n'être pas prêt à tout événement? Qu'arrivera-t-il lorsqu'il faudra répliquer à l'adversaire? car souvent les attaques, auxquelles nous nous attendions et que nous avions d'avance repoussées par écrit, font défaut, et toute la cause a changé de face en un instant. De même que le pilote doit savoir opposer de nouvelles manœuvres aux assauts de la tempête, de même l'orateur doit varier ses moyens selon les vicissitudes des causes. A quoi sert, en effet, de tant écrire, de tant lire, de consumer tant d'années dans l'étude, si la difficulté demeure la même qu'elle était en commençant? Celui-là bien certainement s'est fatigué en pure perte, qui est condamné à se fatiguer toujours autant. Toutefois, je ne dis pas cela pour amener l'orateur à préférer l'improvisation, mais à s'en rendre capable : or, voici le plus sûr moyen d'y parvenir. Connaissons bien d'abord la marche à suivre en parlant; car on court en vain, si l'on ne sait ni où l'on doit aller, ni par où. Ce n'est pas assez de ne pas ignorer. quelles sont les parties d'une cause judiciaire, ni de bien ranger les questions dans leur ordre, quoique ce soit là l'essentiel; mais il faut encore savoir ce qui, à chaque endroit, doit être mis au premier rang, au second, et ainsi de suite. Car il y a un enchaînement naturel qui fait qu'on ne peut rien intervertir ni rien omettre sans tomber dans la confusion. Or, une fois que l'orateur sera entré dans la bonne route, il n'aura d'abord qu'à se laisser guider, comme par la main, par l'ordre des choses : ce qui suffit aux hommes les moins exercés pour donner sans efforts de la suite à leurs récits. Ensuite, il saura trouver chaque chose en son lieu, sans promener ses regards autour de lui, sans se laisser distraire par des pensées gui viennent s'offrir de côté et d'autre, sans déplacer à chaque instant son discours, comme ces gens qui sautent çà et là, et ne s'arrêtent nulle part. Enfin il aura un plan et un but, ce qu'on ne peut obtenir qu'au moyen de la division. Quand il aura traité de son mieux toutes les parties de la tâche qu'il s'était imposée, il sentira qu'il est arrivé au terme. Voilà les ressources de l'art. Mais c'est à l'étude à nous familiariser, en suivant les préceptes que j'ai déjà donnés, avec le meilleur langage. Ce n'est qu'en écrivant beaucoup et en écrivant bien que l'orateur se forme à parler, au point de donner à des paroles improvisées la couleur d'une composition écrite; ce n'est enfin qu'en écrivant beaucoup qu'on parvient à parler beaucoup; car c'est surtout par l'habitude et l'exercice qu'on acquiert la facilité : pour peu qu'on s'arrête, non seulement l'imagination perd de sa promptitude, mais cela va même jusqu'à l'engourdissement. En effet, quoiqu'on ait besoin d'une certaine vivacité d'esprit naturelle pour combiner, dans le moment même où l'on parle, ce qu'on dira ultérieurement, et pour que toujours une pensée, conçue d'avance et toute prête, vienne comme à la rencontre de notre parole, il n'est guère possible que la nature ou l'art fasse que l'esprit se multiplie au point de suffire tout à la fois à l'invention, à la disposition, à l'élocution, à l'ordre des choses et des mots, à ce qu'on dit actuellement, à ce qu'on dira immédiatement après, à ce qu'il faut voir encore au delà, sans compter l'attention à donner à la voix, à la prononciation, au geste. Car il faut un regard qui, en même temps qu'il se porte au loin en avant, suive et fasse marcher tout; il faut qu'à mesure qu'on laisse de l'espace derrière soi, l'horizon se déploie dans la même proportion : de manière que, jusqu'à ce qu'on soit arrivé au terme, le regard n'avance pas moins que le pas, si l'on ne veut s'arrêter ou broncher à chaque pas, et n'émettre, comme ceux qui sanglotent, que des sons brefs et entrecoupés. Il y a donc une certaine faculté où la réflexion n'a point de part, que les Grecs appellent g-, g-, et qui fait que la main court en écrivant, que les yeux en lisant embrassent plusieurs lignes entières, avec leurs détours et leurs interruptions, et ont aperçu ce qui suit avant que la voix n'ait articulé ce qui précède. C'est à cette faculté qu'il faut rapporter ces tours que nous voyons faire sur le théâtre aux joueurs de gobelets et aux escamoteurs, et dont le prestige est tel, qu'on croirait que les objets qu'ils jettent en l'air vont et viennent à leur commandement.

CHAP. VI. Rien n'a plus d'affinité avec le style que la méditation. Elle tire beaucoup de force du style, et tient le milieu entre cet exercice et l'improvisation; et peut-être n'est-il rien qui soit d'un usage plus fréquent; car on ne peut pas toujours écrire, ni partout, tandis que la méditation est presque de tous les temps et de tous les lieux. En très peu d'heures, elle embrasse les causes les plus vastes; dans les moments d'insomnie, les ténèbres ne la rendent que plus active; au milieu des occupations du jour, elle sait trouver du loisir et ne demeure jamais oisive. Non seulement elle ordonne intérieurement les choses, ce qui est déjà beaucoup, mais elle accouple les mots, et ourdit si bien tout le tissu du discours, qu'il ne reste plus qu'à l'écrire. Car même, pour l'ordinaire, la mémoire est d'autant plus fidèle, qu'elle n'est point relâchée par la sécurité qui suit toujours le dépôt qu'on a fait au papier. Mais on ne parvient pas à cette faculté tout d'un coup, ni en peu de temps. Il faut d'abord, à force d'écrire, acquérir une certaine forme, qui nous accompagne même dans la méditation. Il faut ensuite accoutumer peu à peu notre esprit à embrasser un petit nombre de choses que nous puissions rendre avec fidélité, puis un plus grand nombre, mais par degrés et avec tant de ménagement , que ce travail ne se fasse pas sentir. Il faut enfin se fortifier et s'entretenir par beaucoup d'exercice dans cette aptitude, à laquelle, à dire vrai, la mémoire a beaucoup de part. C'est pourquoi je ne recommande ici qu'une partie de ce que j'aurais à dire, réservant le reste pour un autre endroit. Disons, cependant, qu'un orateur dont la nature ne répugne pas à ce travail intérieur peut, à force d'application, parvenir à énoncer ce qu'il n'aura fait que concevoir dans son esprit d'une manière aussi sûre et aussi fidèle que ce qu'il aurait écrit et appris par coeur. Cicéron du moins rapporte que Métrodore et Empyle, parmi les Grecs, et Hortensius, parmi nous, récitaient mot pour mot, en plaidant, ce qu'ils avaient médité. Si cependant, au milieu de notre plaidoirie, quelque éclair d'improvisation vient luire à notre imagination, nous aurions tort de demeurer superstitieusement attachés à nos premières pensées; car elles ne doivent pas nous être si chères que nous ne donnions aussi quelque chose à la fortune, puisque souvent même, en récitant un plaidoyer écrit, nous ne laissons pas d'y introduire des idées nées du moment. Nous devons donc pratiquer ce genre d'exercice de telle sorte que nous puissions le quitter et y revenir comme il nous plaît. Car si, d'un côté, notre premier soin doit être d'apporter à l'audience des matériaux tout prêts et sur lesquels nous puissions faire fond, de l'autre ce serait une folie que de rejeter les avances de l'occasion. Ainsi la méditation doit avoir pour but de nous mettre à couvert de la surprise, non d'ôter à la fortune le pouvoir de nous venir en aide. Or, c'est à la mémoire à faire que ce que nous avons conçu se répande avec une pleine liberté, au lieu d'être pour nous un sujet d'anxiété et d'hésitation, comme si nous n'avions de ressource qu'en elle. Autrement j'aimerais mieux la témérité de l'improvisation, qu'une méditation qui se produit avec tant d'incohérence. Car rien n'est pire que de chercher ainsi à reculons : en courant après des idées qui échappent, on s'éloigne de celles qui se présentent, et on redemande plus à sa mémoire qu'à son sujet. Or, puisqu'on peut recourir à l'une et à l'au tre, il vaut mieux recourir au sujet, par la raison qu'on a toujours trouvé moins qu'on ne peut trouver.

Mais cette faculté ne deviendra utile qu'autant que l'art, dont nous avons parlé, en aura précédé l'exercice, de manière que ce qui de soi est purement instinctif repose cependant sur l'art; car je n'appelle pas parler, si on ne le fait avec ordre, avec grâce, avec abondance: à mon avis, ce n'est que du bruit; et jamais je n'admirerai la structure d'un de ces discours fortuits, que je retrouve, avec plus de verve encore, jusque dans la bouche des femmes du peuple, quand elles se querellent . quoiqu'il arrive souvent que la chaleur de l'esprit et l'enthousiasme improvisent des résultats auxquels ne saurait atteindre le travail le plus soigné. Aussi les anciens orateurs y voyaient-ils, au rapport de Cicéron, une inspiration divine. Mais il est facile de rendre raison de cela. Les sentiments, quand l'âme est fortement. émue, et les images, quand l'impression en est récente, se suivent et se succèdent, par l'effet de la continuité du mouvement qui les entraîne; tandis que ces mêmes sentiments, ces mêmes images se refroidissent d'ordinaire pendant qu'on écrit, et, une fois arrêtés dans leur cours, disparaissent et ne se retrouvent pas. Outre cela, si, par un soin trop 'scrupuleux des mots, nous chicanons, à chaque instant, contre nous-mêmes, la pensée n'a ni force ni entraînement; et, quand on réussirait à trouver les meilleures expressions, l'élocution trahirait les efforts discontinus d'un travail pénible. Efforçons-nous donc de concevoir, comme je l'ai déjà dit, une vive image des choses, et de nous identifier avec tout ce que nous avons à dire, avec les personnes, les questions, les espérances, les craintes; car c'est le coeur, c'est la force du sentiment qui rend éloquent. Voilà pourquoi les gens les plus illettrés trouvent des mots pour s'exprimer, dès qu'ils sont émus. Ce n'est pas tout . il faut que notre esprit se porte, non sur un seul objet, mais sur plusieurs de suite et à la fois : comme, lorsque nous portons les yeux directement sur un chemin qui s'étend devant nous, nous voyons à la fois tout ce qui est sur la même ligne et aux alentours, non- seulement ce qui est à l'extrémité, mais la ligne entière d'un bout jusqu'à l'autre. La honte de demeurer court et l'attente des applaudissements sont encore autant d'aiguillons pour l'orateur. Il peut paraître étonnant que, pour écrire, on cherche le silence et la solitude, tandis que, pour improviser, plus on a d'auditeurs, plus on est stimulé, comme le soldat qu'enflamme le groupe agité des étendards. C'est que la nécessité de parler force l'esprit le plus rétif à aller en avant, et que le désir de plaire vient encore seconder cette impulsion. Tant il est vrai qu'en tout on se propose toujours une récompense, puisque l'éloquence, qui a tant de charmes par elle-même, trouve son plus puissant mobile dans la gloire et la renommée du moment. On ne doit pas toutefois présumer assez de son esprit pour croire qu'on obtiendra tout d'un coup cette facilité. Ce que j'ai dit de la méditation,je le dis aussi de l'improvisation: d'abord humble et timide, elle ne doit s'élever que par degrés vers la perfection, laquelle ne s'acquiert et ne se maintient que par la pratique. Du reste, elle doit parvenir à ce point, que la méditation n'ait qu'un seul avantage sur elle, celui de la sûreté ce qui n'est pas impossible, puisque plusieurs ont acquis cette facilité non seulement en prose, mais en vers, comme Antipater Sidonius et Licinius Archias : du moins Cicéron le dit, et je pourrais même, au défaut de son témoignage, citer certains exemples modernes. Au surplus, si je parle de ce don singulier, ce n'est pas tant pour le cas que j'en fais, car il n'est ni utile ni nécessaire, que pour encourager ceux qui se destinent au barreau. Je ne veux pas non plus qu'on se fie sur sa facilité, au point de ne pas prendre au moins un peu de temps pour réfléchir à ce qu'on va dire; car le temps ne manque nulle part, et les juges en accordent toujours. Aussi bien, est-il permis de supposer qu'on puisse plaider une cause qu'on ne tonnait pas? On voit néanmoins certains déclamateurs qui ont la misérable gloriole de vouloir parler, sans préparation, sur la simple donnée d'un sujet quelconque; il en est même qui poussent la frivolité et le charlatanisme jusqu'à demander par quel mot on veut qu'ils commencent. Mais, s'ils outragent l'éloquence, l'éloquence se rit d'eux à son tour; et ceux qui veulent passer pour habiles aux yeux des sots, passent pour des sots aux yeux des habiles. Que si cependant on se trouve dans la nécessité de plaider sur-le-champ, on aura besoin alors d'une grande vivacité d'esprit; il faudra donner toute son attention aux choses, et se relâcher pour un moment sur le soin des mots, s'il n'est pas possible de s'occuper des uns et des autres. De plus, on aura recours à une prononciation plus lente, qui laisse le temps à la réflexion, mais en ayant soin de dissimuler cette lenteur de telle sorte qu'on paraisse délibérer, et non hésiter. Voilà ce qu'il faut faire, lorsque le vent nous force à quitter le port avant que le navire ne soit entièrement appareillé; ensuite, chemin faisant, on déploie les voiles, on dispose les cordages, et l'on n'a plus qu'à souhaiter d'avoir le vent en poupe. Cela ne vaut-il pas mieux que de se laisser entraîner à un torrent de vaines paroles, comme un pilote qui abandonnerait son vaisseau aux hasards de la tempête? Mais il ne faut pas moins d'application pour conserver cette faculté que pour l'acquérir; car il n'en est pas de ce talent comme d'un art, qui, une fois appris, n'échappe pas. L'habitude même d'écrire, si on l'interrompt, perd très peu de sa célérité; tandis que le talent de l'improvisation, qui consiste à être toujours prêt à tout, et à avoir toujours, pour ainsi dire, le pied levé, ne se conserve que par l'exercice. La meilleure manière de pratiquer cet exercice, c'est de parler tous les jours devant plusieurs auditeurs, de ceux surtout dont nous avons à coeur d'obtenir l'approbation et l'estime; car il est rare qu'on se respecte assez soi-même. Toutefois vaut-il mieux s'exercer à parler sans témoins, que de ne pas le faire du tout. Il y a encore une autre manière de s'exercer à l'improvisation, qui peut se pratiquer en tout temps et en tout lieu, quand on a l'esprit libre: c'est de choisir un sujet de plaidoyer, et de le développer mentalement dans toute son étendue. Cette méthode est en partie plus utile, en ce que la composition est plus soignée que lorsqu'on ne songe qu'à ne pas interrompre le fil du discours; mais, d'un autre côté, la première a l'avantage de fortifier la voix, de faciliter la prononciation, et d'imprimer au corps un mouvement qui, comme je l'ai dit, tient l'orateur en haleine, et l'échauffe par l'agitation des bras et le frappement du pied: c'est ainsi, dit-on, que le lion s'anime en se battant les flancs avec sa queue. Enfin, il faut étudier en tout temps et en tout lieu; car il est rare qu'il se rencontre un jour où l'on soit tellement occupé, qu'on ne puisse lui dérober quelques instants, comme faisait Brutus, au rapport de Cicéron, pour lire, écrire, ou parler. C. Carbon avait coutume, môme dans sa tente, de s'exercer ainsi à parler. Je ne dois pas même omettre une recommandation qu'approuve Cicéron : c'est de n'avoir jamais un langage négligé, et, même dans la conversation, dé donner à tout ce qu'on dit le degré de perfection qu'il comporte. Mais il ne faut jamais tant écrire que lorsqu'on est souvent exposé à parler sur-le-champ. C'est en effet le moyen de donner du poids à ses paroles, et de forcer cette éloquence légère à enfoncer plus avant, au lieu de surnager. Ainsi les vignerons coupent les racines supérieures de la vigne, de peur que le cep ne s'attache à la surface du sol, et pour que les racines inférieures soient à la fois plus profondes et plus fortes. Je ne sais même si ces deux exercices pratiqués avec soin ne, se prêtent pas un mutuel secours, en sorte qu'à force d'écrire on parle mieux, et qu'à force de parler on écrit plus facilement. Écrivons donc toutes les fois que nous le pourrons; et, si nous ne le pouvons pas, méditons. Si enfin ni l'un ni l'autre n'est en notre pouvoir, il faut du moins faire en sorte que l'orateur ne paraisse pas pris au dépourvu, ni le client abandonné. Or, ce que font d'ordinaire ceux qui sont chargés de beaucoup d'affaires, c'est de n'écrire que les choses les plus essentielles, et particulièrement les commencements de chaque point; pour le reste, ils se contentent de la méditation; et quant aux choses qu'ils n'ont pas pu prévoir, ils les abandonnent au hasard. C'est ainsi qu'en usait Cicéron, à en juger par ses commentaires. Mais Il en existe d'autres qui ont peut-être été trouvés et publiés tels que les auteurs les avaient composés pour être prononcés; et de ce nombre sont ceux de Servius Sulpicius, dont nous avons aussi trois oraisons. Ceux-là, en effet, sont si achevés, qu'ils me semblent avoir été écrits en vue de là postérité. A l'égard de Cicéron, il les avait composés seulement pour son usage; et c'est à Tiron, son affranchi, qui les a recueillis, que nous en devons la publication. En disant que Cicéron ne les avait écrits que pour son usage particulier, je n'en parle pas ainsi par manière d'excuse, com me si j'en faisais peu de eus : c'est plutôt afin qu'on les trouve encore plus admirables. En fait de précautions de ce genre, on peut, et j'approuve entièrement ce moyen, consigner de petites notes sur des tablettes , et même tenir ces tablettes à la main, pour y jeter les yeux de temps en temps. Mais je ne puis approuver ce que recommande Lénas, de réduire ce qu'on a composé en sommaires, c'est-à-dire en notes distribuées par articles; car la sécurité qu'inspire ce travail fait qu'on se pénètre moins de son sujet, et les lacunes de la mémoire passent dans le discours et le défigurent. Je ne crois pas qu'il soit bon d'écrire ce qu'on veut dire de mémoire; car il arrive alors que la pensée se reporte vers ce qu'on a écrit, au lieu de se replier sur elle-même, et qu'elle perd son audace et son élan. Ainsi l'orateur, d'un côté n'ayant pas son écrit sous les yeux, et de l'autre ne faisant pas d'efforts pour y suppléer, demeure dans la plus fâcheuse perplexité. Mais j'ai destiné dans le livre suivant un chapitre à la mémoire; je n'y passe pas immédiatement, parce que j'ai quelque chose à dire auparavant.

NOTES

LIVRE DIXIÈME.

Igitur ut Aratus ab Jove incipiendum putat. Dans son poème des Phénomènes, Aratus débute ainsi :  Ἐκ Δίος ἀρχώμεσθα.

Suivant Hérodote, Homère florissait 884 ans avant J. C., et, selon les marbres de Paros, 907. Sept villes, Smyrne, Chio, Colophon, Salamine, Rhodes, Argos et Athènes, se disputaient l'honneur de l'avoir vil naître. Quant à l'histoire de sa vie, c'est un tissu de fables plus invraisemblables les unes que les autres. Cependant, malgré tant d'incertitude et d'obscurité sur la personne d'Homère, son existence n'avait pas été mise en doute chez les anciens; et, chez les modernes même, longtemps un n'avait pas songé à la contester. Ce n'est que dans les deux derniers siècles qu'on s'en est avisé. Selon l'opinion de plusieurs savants, les poèmes attribués à Homère ne seraient qu'un assemblage des différentes poésies épiques qui, à partir du dixième jusqu'à la moitié à peu près du huitième siècle avant notre ère, éclorent, grandirent et se perfectionnèrent dans l'Ionie. Ces poésies éparses et confuses auraient été recueillies et mises en ordre par de; chantres ambulants, qui de là prirent le nom de rhapsodes. litais cette supposition ne résiste pas à l'examen. Fénelon a dit que les caractères de l'alphabet jetés ou rassemblés au hasard n'auraient jamais pu produire un poème aussi parfait que l'Iliade : on peut dire avec autant de raison que des morceaux de poésie , divers et incohérents, eussent été aussi impuissants à la créer. Il faudrait donc contester la puissante unité qui règne dans les poèmes d'Homère. Or, on ne saurait méconnaître celte unité, à moins d'être aveuglé par l'esprit de système. Ce paradoxe nous remet en mémoire les vers de M. de Lamartine sur ce grand poète :

Homère! à ce grand nom, du Pinde à l'Hellespont,

Les airs, les cieux, les flots, la terre, tout répond.

Monument d'un autre âge et d'une autre nature,

Homme, l'homme n'a plus de nom qui te mesure!

Son incrédule orgueil s'est lassé d'admirer;

Et, dans son impuissance à te rien comparer,

Il le confond de loin avec ces fables même,

Nuages du passé qui couvrent ton poème.

Cependant tu fus homme : on te sent à tes pleurs!

Un dieu n'eut pas si bien fait gémir nos douleurs.

Il faut que l'immortel qui touche ainsi notre âme

Ait sucé la pitié dans le lait d'une femme.

Mais dans ces premiers jours ou, d'un limon moins vieux,

La nature enfantait des monstres ou des dieux ,

Le ciel t'avait créé, dans sa magnificence,

Comme un autre océan , profond, sans rive, immense,

Sympathique miroir qui, dans son sein flottant,

Sans altérer l'azur de son flot inconstant,

Réfléchit tour à tour les grâces de ses rives,

Les bergers poursuivant les nymphes fugitives,

L'astre qui dort au ciel, le mal brisé qui luit, etc.

Avant Quintilien, Horace avait fait un éloge non moins remarquable d'Homère dans sa seconde épître :

Trojani belli scriptorem, maxime Lolli,

Drim tu declamas Romae, Praneste relegi,

Qui, quid sit pulchrum, quid turpe, quid utile, quid non,

Plenius ac melius Chrysippo et Crantore dicit.

Enfin le Dante a égalé tous ces panégyristes en mettant dans la bouche de Virgile ce seul vers :

Quegli e Omero , poeta sovrano.

Hic enim, quemadmodum ex Oceano. Voici les deux sers d'Homère, traduits par Quintilien :

Ἐξ οὗπερ πάντες ποταμοὶ καὶ πᾶσα θάμασσα,

Καὶ πᾶσαι κρῆναι καὶ φρείατα μακρὰ νάουσιν.

(Il. xxi, 196.)

Raro assurgit Hesiodus. Hésiode, contemporain d'Homère, quitta la ville de Cumes, où il était né, pour venir s'établir à Ascra, petit bourg aux environs de l'Hélicon. On a de lui deux poèmes didactiques : le premier, intitulé les Travaux et les Jours, a fourni à Virgile l'idée de ses Géorgiques; le second, la Théogonie, ou généalogie des dieux. On lui attribue encore un morceau descriptif, le bouclier d'Hercule.

Le sujet des poèmes d'Hésiode a été parfaitement décrit dans ces vers de Manlius

Hesiodus memorat divos divumque parentes,

Et Chaos enixum terras, orbemque sub illo

Infantem; primum, titubantia sidera, corpus;

Titanasque senes, Jouis et cunabula magni,

Et sub fratre viri nomen, sine fratre, parentis,

Atque iterum patrio nascentem corpore Bacchum ,

Omniaque immensum volitantia numina mundo.

Quis etiam ruris cultus legesque rogavit

Militiamque soli, quia colles Bacchus amaret,

Quos fecunda Ceres campos, quod Pallas utrumque,

Atque arbusta vagis essent quod adultera pomis,

Sylvarumque deus, sacrataque numina, nymphas,

Pacis opus magnos naturae candit in usus.

(Astronom, liv. II.)

Contra in Antimacho. L'auteur anonyme de la description des Olympiades le fait contemporain de Lysandre, et même de Platon, qui, très jeune encore , assista, dit-on, à la lecture de sa Thébaïde. Ce poème, et la Lydienne, élégie louée par Ovide, ne sont pas parvenus jusqu'à nous.

Panyasin ex utroque mixtum. Ce poète, oncle de l'historien Hérodote, était de Samos ou d'Halicarnasse. Il avait composé une Herculéide en quatorze livres.

Apollonius in ordinem a grammaticis datum. Apollonius, né à Alexandrie, 194 ans avant J. C., était appelé le Rhodien, parce qu'il avait enseigné les lettres à Rhodes. Il s'était occupé d'abord de grammaire et d'antiquités, et composa ensuite un poème épique sous le titre d'Argonautiques, lequel est parvenu jusqu'à nous. Il est en quatre chants, et a pour sujet la conquête de la toison d'or.

Aristarque, critique célèbre, qui a mérité que son nain désignât, dans tons les siècles, un censeur sévère , mais juste et éclairé, était né dans la Samothrace, 166 ans avant J. C., et se fixa à Alexandrie. Ptolémée Philo. pater lui confia l'éducation de ses enfants.

Aristophane, grammairien, né à Byzance, vers l'an 200 avant J. C., vint à Alexandrie, où ceux qui se livraient à la grammaire et à la critique trouvaient le plus de ressources.

Arati materia motu caret. Aratus, né à Soles en Cilicie, vers l'an 277 avant J. C., vécut presque constamment à la cour d'Antiochus Gonatas, roi de Macédoine, qui l'estimait beaucoup. Il composa un poème sur l'astronomie, intitulé les Phénomènes. Ce poème nous a été conservé. Cicéron, Ovide, Claude et Germanicus, le traduisirent en vers latins.

Admirabili in suo genere Theocritus. Théocrite, né à Syracuse, florissait sous Ptolémée II Philadelphe, vers l'an 270 avant J. C. Il nous reste de ce poète trente idylles et vingt et une épigrammes.

Herculis acta non bene Pisandros? Quid , Nicandrum... Quid Euphorionem? Il ne reste rien de ces poètes grecs, qui appartiennent à une époque de décadence. "Les poésies d'Euphorion, de Callimaque et de Lycophron sont, dit saint Clément d'Alexandrie, un sujet d'exercice pour les grammairiens. "

Horatius frustra Tyrteum subjungit  ?Tyrtée, poète et guerrier, né dans l'Attique vers le vue siècle avant J. C. Il reste de lui quelques fragments, conservés par l'orateur Lycurgue, et par Stobée.

Cujus princeps habetur Callimachus; secundas... Philotas occupavit. Callimaque, né à Cyrène, ouvrit une école de belles-lettres à Alexandrie, sous le règne de Ptolémée Philadelplie. Il fut le maître d'Apollouius de Rhodes. Il ne nous reste de ses nombreux ouvrages que trente et une épigrammes, une élégie et quelques hymnes.

Philétas de Cos, contemporain de Callimaque, avait été précepteur du même Ptolémée. Il ne reste de lui que des fragments.

Ad ἕξιν maxime pertinebit unus Archilochus. Archiloque de Paros, vivait dans le septième siècle avant J. C., et fut l'inventeur du vers ïambique:

Archilochum proprio rabies armavit iambo)

(Horace, Art poét.)

Novem vero lyricorum longe Pindarus princeps. Pindare naquit à Thèbes, en Béotie, vers l'an 521 avant J. C. Il composa un grand nombre d'ouvrages. Il ne nous reste qu'une partie de ses odes, divisées en quatre sections: olympiques, pythiques, néméennes et isthmiques.

Stesichorum quum sit ingenio validus. Stésichore, d'Himère en Sicile, florissait vers l'an 570 avant J. C. Ses poésies formaient vingt-six livres : il n'en reste que de bien faibles débris.

Alceus in parte operis aureo plectro donatur. Alcée était de Mytilène, ville de Lesbos, et contemporain de Sapho. Ils florissaient, l'un et l'autre, vers l'an 600 avant J. C. Il ne nous reste d'Alcée que quelques fragments, conservés par Athénée et Suidas.

Simonides, tennis alioqui. Simonide, de Cos, vivait dans le sixième siècle avant J. C. Il avait composé un grand nombre d'élégies, dont nous ne possédons que quelques fragments.

Aristophanes tamen, et Eupolis, Cratinusque praecipui. Aristophane était né à Athènes, où il mourut l'an 386 avant J. C. Des cinquante-quatre comédies qu'il avait composées, onze seulement nous sont parvenues

Eupolis et Cratinus vécurent dans le même temps. On n'a que quelques fragments de ces deux poètes, qui, ainsi qu'Aristophane, appartenaient à l'ancienne comédie.

Tragoedias primum in lucem Aeschylus protulit. Eschyle naquit à Éleusis l'an 525 avant J. C., et mourut à Géla, en Sicile, l'an 456. Il avait composé quatre-vingts tragédies, dont il ne nous reste que sept. En voici les titres : Prométhée enchaîné, les Sept Chefs devant Thèbes, les Perses, Agamemnon, les Choéphores, les Euménides, les Suppliantes.

Sed longe clarius illustraverunt hoc opus Sophocles atque Euripides. Sophocle naquit à Colone, près d'Athènes, vers l'an 493 avant J. C, et mourut à l'âge de quatre-vingt-douze ans. Des soixante-dix tragédies qu'il composa, il n'en est parvenu que sept jusqu'à nous : Ajax furieux, Électre, Œdipe roi, Antigone, les Trachiniennes, Philoctète, Œdipe à Colone.

Euripide naquit à Salamine 480 ans tuant J. C., et mourut à l'âge de soixante dix-huit ans. De cent vingt tragédies, il ne nous en reste que dix-huit, dont les principales sont Hécube, Iphigénie en Aulide, lesTroyennes,et Oreste.

Et secutus, quamquam in opere diverso, Menander. Ménandre, né à Athènes l'an 342 avant J. C., composa un très grand nombre de comédies, dont il ne reste que des fragments. Ce poète appartient à la comédie nouvelle.

Et praecipue Philemon. Philémon, contemporain de Ménandre, était né en Cilicie, selon Strabon , et en Sicile, selon Suidas. Le temps n'a pas plus épargné ses comédies que celles de Ménandre.

Densus, et brevis, et semper instans sibi Thucydides. Thucydide, né dans l'Attique l'an 471 avant J. C., a écrit l'histoire de la guerre du Péloponnèse jusqu'à la vingt et unième année inclusivement.

Dulcis, et candidus, et fusus Herodotus. Hérodote naquit à Halicarnasse l'an 484 avant J. C. Il composa en neuf livres une histoire des guerres médiques, depuis Cyrus jusqu'à la bataille de Mycale. Il la lut aux jeux Olympiques et aux fêtes des Panathénées; et elle excita un si grand enthousiasme, que les Grecs donnèrent à chacun des livres le nom d'une Muse. Elle est écrite en dialecte ionique. La forme épique dont il s'est servi fait que son histoire embrasse presque tous les temps et tous les peuples.

Theopompus hic proximus. Théopompe, historien et orateur, de l'île de Chio, vécut du temps d'Alexandre. Il ne reste rien de lui.

Philistus quoque meretur. Philiste naquit à Syracuse l'an 481 avant J. C. Il ne reste de cet historien qu'un seul fragment conservé par saint Clément d'Alexandrie.

Ephorus, ut Isocrati visum, calcaribus eget. Éphore naquit à Cumes, vers l'an 363 avant J. C. D'après le conseil d'Isocrate, il renonça au bareau pour écrire l'histoire.

Clitarchi probatur ingenium. Cet historien suivit Alexandre dans ses expéditions. On pense que Diodore de Sicile et Quinte-Curce en ont fait beaucoup d'usage.

Quorum longe princeps Demosthenes. Démosthène naquit à Athènes l'an 385 avant J. C., et mourut à soixante-huit ans, dans l'île de Calaurie, où il s'était réfugié, et s'empoisonna pour ne pas tomber vivant entre les mains d'Antipater. On peut ranger les discours de cet orateur, qui sont parvenus jusqu'à nous, en trois catégories : 1° genre démonstratif, deux discours; 2° genre délibératif, dix-sept discours; 3° genre judiciaire, quarante-deux discours.

Plenior Aeschines, et magis fusus. Eschine, rival de Démosthène, était de deux ans plus âgé que lui. Nous ne possédons que trois harangues de cet orateur, un discours contre Timarque, une apologie de sa conduite pendant son ambassade en Macédoine, et enfin le discours contre Ctésiphon. Vaincu par Démosthène, et condamné à l'exil, il se retira à Rhodes, où il donna des leçons de rhétorique. De là il passa à Samos, où il mourut à l'âge de soixante-quinze ans.

Dulcis imprimis et acutus Hyperides. Hypéride était contemporain de Démosthène et d'Eschine, et avait été disciple de Platon et d'Isocrate. Il fit une fin tragique, comme Démosthène : il aima mieux s'arracher la langue que de trahir les secrets de sa patrie, et fut mis à mort par ordre d'Antipater, 322 ans avant J. C. Il ne nous reste de lui qu'une seule harangue.

His aetate Lysias major. Lysias, né à Athènes 459 ans, mort 378 ans avant J.-C., composa un très grand nombre de harangues, dont trente-quatre sont parvenues jusqu'à nous.

Isocrates in diverso genere dicendi nitidus et comptus. Isocrate, né vers l'an 439 avant J. C., mort à l'âge de quatre-vingt-dix ans, composa un grand nombre de discours, qui sont presque tous venus jusqu'à nous. Ils comprennent : 1° quatre discours de morale; 2° des éloges, parmi lesquels on remarque le panégyrique d'Athènes; 3° cinq harangues délibératives; 4° huit plaidoyers.

Quin etiam Phalerea ilium Demetrium. Démétrius de Phalère, né 317 ans avant J. C., avait composé des discours et des histoires qui ne nous sont point parvenus. Il gouverna Athènes pendant dix ans. Chassé de cette ville par Démétrius Poliorcète, il alla mourir à la cour de Ptolémée Philadelphe, l'an 284 avant J. C.

Quis dubitet Platonem esse praecipuum? Platon, né à Athènes 430 ans avant J. C, se livra d'abord à la poésie; mais avant connu Socrate, il fut tellement charmé des entretiens de ce sage, qu'il se consacra entièrement à la philosophie. Après la mort de Socrate, il se rendit à Mégare, où il assista pendant quelque temps aux dis¬cussions philosophiques proposées par Euclide; de là il alla dans la Grande-Grèce, auprès d'Archytas, de Philolaüs et de Timée; il vit aussi Cyrène, et passa en Égypte. De retour à Athènes, il ouvrit une école dans un jardin situé hors des murs de la ville, qu'on nommait Académie.

Quid ego commemorem Xenophontis illam jucunditatem inaffectatam ? Xénophon, né dans un bourg de l'Attique, 445 ans avant J. C., fut surnommé l'Abeille apique. Ses principaux ouvrages sont : l'Histoire grecque, en sept livres : c'est la continuation de l'histoire de Thucydide jusqu'à la bataille de Mantinêe; l'expédition de Cyrus le jeune et la retraite des dix mille; la Cyropédie, en huit livres; l'Apologie de Socrate. Il mourut à Corinthe, âgé de quatre-vingt-dix ans.

Quid Aristolelem? Aristote, fondateur de l'école péripatéticienne, naquit à Stagyre, petite ville de la Macédoine, l'an 384 avant J. C., et mourut à Chalcis l'an 312. Nicomaque, père d'Aristote, était médecin d'Amyntas, père de Philippe. Aristote fut élevé à la cour d'Amyntas, et y reçut l'éducation la plus soignée. Il suivit pendant vingt ans les leçons de Platon.

Nam in Theophrasto. Théophraste, contemporain et disciple d'Aristote, naquit à Érésos, une des villes maritimes de 1'lle de Lesbos, l'an 371 ayant J. C. Il mourut à Athènes dans un âge fort avancé : saint Jérôme dit qu'il vécut cent sept ans. Tyrtame était le premier nom de Théophraste, qui dut à son divin langage celui sous lequel il est connu.

Sic apud nos Virgilius auspicatissimum dederit exordium. Virgile naquit à Andes, petit bourg près de Mantoue, l'an 70 avant J. C., et mourut à Brindes à l'âge de cinquante et un ans. Ses restes furent transportés à Naples, où on lui érigea, sur le chemin de Pouzzoles, un tombeau, dont on montre encore aujourd'hui la place. il avait composé lui môme son épitaphe :

Mantua me genuit, Calabri rapuere; tenet nunc

Parthenope : cecini pauscua, rura, duces.

Nam Macer et Lucretius legendi quidem. Aemilius Macer, poète de Vérone, contemporain de Virgile, avait écrit en vers latins sur les propriétés des plantes vénéneuses.

Lucrèce (Titus Lucretius Carus), né l'an 95 avant J. C., était d'une famille noble. On sait peu de chose de sa rie. Son poème de rerum Natura est une exposition en vers de la doctrine d'Épicure. Il se tua, dit la Chronique d'Eusèbe, à l'âge de quarante-quatre ans.

Atacinus Varro in iis. Voyez, , sur cet écrivain, la note 2 du 1er livre.

Ennium, sicut sacros vetustate lucos, adoremus. Ennius, né à Rudies, en Calabre, 230 avant J. C., fut l'ami de Caton l'Ancien et de Scipion l'Africain. Il composa les annales de la république romaine en vers héroïques, et un poème épique sur Scipion l'Africain; il traduisit la Médée et l'Hécube d'Euripide. et introduisit le premier à Rome le genre satirique. Ce poète mourut à rage de soixante-dix-neuf ans. Scipion, au lit de mort, ordonna que son corps fût enseveli à côté de celui du poète qui avait été sur ami.

Lascivus quidem in Heroicis quoque Ovidius. Ovide, né à Sulmone l'an 43 avant J. C., mourut à Tomes, à l'extrémité du Pont-Euxin, où Auguste l'avait relégué.

Cornelius autem Severus. Cornélius Sévérus, contemporain d'Ovide, avait commencé un poème sur la guerre de Sicile, et mourut avant de l'avoir terminé. On a de lui un poème sur l'Etna.

Multum in Valerio Flacco nuper amisimus. Valérius Flacons, mort, comme on le voit, sous Domitien, est auteur d'un poème sur l'expédition des Argonautes, sujet déjà traité par Apollonius de Rhodes. Ce poème est inachevé.

Vehemens et poeticum ingenium Saleii Bassi fuit. Ce poète vivait sous Domitien. Un des interlocuteurs du dialogue de Oratoribus l'appelle optimum virum et absolutissimum poetam.

Rabirius et Pedo non indigni cognitione. Rabirius vivait du temps d'Auguste, et avait composé un poème sur la victoire d'Actium.

Pédon, contemporain de Rabirius, avait écrit des élégies, des épigrammes, et un poème intitulé la Théséide. Il ne reste de lui que deux élégies, l'une sur la mort de Drusus, et l'autre sur celle de Mécène.

Lucanus ardens et concitatus. Lucain, auteur de la Pharsale, naquit à Cordoue l'an 38 de J. C., sous le règne de Caligula. Son père, Annaeus Mela, chevalier romain, était frère du philosophe Sénèque. Il fut élevé à la cour de Néron, sous les yeux de son oncle. Accusé d'avoir pris part à la conspiration de Pison, et condamné à périr, il se fit ouvrir les veines dans un bain chaud, où il expira à l'âge de vingt-sept ans.

Elegia quoque Graecos provocamus, cujus... Tibullus. Tibulle, né 43 avant J. C., mourut fort jeune. On a de lui quatre livres d'élégies.

Sunt qui Propertiumu malint. Properce naquit en Ombrie, vers l'ait 52 avant J.C. Quoique fils d'un proscrit, il obtint les bennes grâces d'Auguste. Il a, comme Tibulle, laissé quatre livres d'élégies.

Sicut durior Gallus. Cornélius Gallus, ami de Virgile, qui lui a dédié sa dixième églogue, naquit à Fréjus, et se tua à l'âge de quarante-trois ans, pour se soustraire à la peine portée contre lui pour crime de trahison. il ne nous reste que quelques fragments de ses élégies.

Satira quidem tota nostra est, in qua... Lucilius. Lucite, chevalier romain, naquit à Aurunca 148 ans avant J. C., et mourut à Naples , âgé de quarante-six ans. Il avait composé trente livres de satires, qu'on admirait encore beaucoup au siècle d'Auguste.

Multo est tersior ac purus magis Horatius. Horace naquit à Vénuse, dans l'Apulie, deux ans avant la conjuration de Catilina. Son père, fils d'un affranchi, et collecteur d'impôts, n'était pas riche, mais il n'épargna rien pour son éducation. Il le conduisit lui-même à Rome, lui donna pour maître un certain Orbilius de Bénévent, alors fameux, et l'envoya ensuite à Athènes pour étudier la philosophie et se perfectionner le goût. Horace y était encore lors de la malheureuse campagne de Brutus et de Cassius. Il courut se ranger sous leurs drapeaux, et y devint tribun militaire à l'âge de vingt-trois ans. Après la bataille de Philippes, il revint à Rome, où il acheta une petite charge dans le trésor, et se mit en même temps à cultiver la poésie. Virgile le présenta à Mécène, qui l'admit dans sou intimité et le fit connaître à Auguste. Il mourut à cinquante-neuf ans, peu de temps après Mécène, et fut inhumé à ses côtés.

Multum et verae gloriae, quamvis uno libro, Persius meruit, Perse, né dans la Ligurie, l'an 34 de notre ère, mourut à l'âge de vingt-huit ans. Il parait, d'après le passage de Quintilien, quamvis uno libro, que ses six satires n'en formaient originairement qu'une seule, et que cette division ne lui appartient pas.

Alterum illud... Terentius Varro. Cet écrivain, surnommé le plus savant des Romains, avait écrit, dit saint Augustin, cinq cents volumes, dont il ne nous reste aujourd'hui que des portions assez considérables d'un traité de de rustica, et d'en autre de Lingua latina. Il créa avec succès, sous le nom de satire Ménippée, un genre mixte, mêlé de vers de différentes mesures, même de prose et de vers, tel que le traitèrent après lui Sénèque et Julien, et chez nous les auteurs de notre célèbre Ménippée.

Cujus acerbitas in Catullo, Bibaculo. Catulle, né à Vérone, 80 ans avant J. C., appartient à l'aurore du siècle d'Auguste. Il composa des odes, des épigrammes, et même des morceaux épiques. Il mourut fort jeune.

Furius Bibaculus était contemporain de Catulle. Il reste quelques fragments de ce poète.

Is erit Caesius Bassus. Caesius Bassus, poète lyrique, était ami de Perse, qui lui dédia sa sixième satire

Admovit jam bruma foco te, Basse, Sabino.

Tragediae scriptores veterum Accius atque Pacuvius. Accius, né à Rome vers l'an 70 avant J. C., traduisit plusieurs tragédies de Sophocle, et eut aussi le mérite de s'essayer dans un sujet national.

Pacuvius était neveu d'Ennius. Il naquit à Brindes vers l'an 221, avant J. C. Ses tragédies étaient une imitation du théâtre grec.

Jam Varii Thyestes. Varius, ami de Virgile et d'Horace, et chargé par Auguste de revoir l'Enéide, n'a transmis à la postérité qu'un nom célèbre dans la tragédie et dans l'épopée.

Longe princeps Pomponius Secundus. Pomponius Secundus était contemporain et ami de Pline le naturaliste, qui avait écrit sa vie en deux livres.

In comoedia maxime claudicamus, licet... Plautino sermone... licet Caeciliutn... licet Terentii. Plaute naquit à Sarsine, village d'Ombrie, vers l'an 227 avant J. C. , et mourut l'an 184. Sur cent trente pièces que l'on attribuait à Plaute, Varron n'en reconnaissait que vingt et une comme authentiques, et il nous en est parvenu vingt.

Cecilius Statius, né dans la Gaule Cisalpine, était contemporain d'Ennius et de Térence.

Térence, né en Afrique vers l'an 192 avant J. C., huit ans après la mort de Plaute, fut enlevé par des pirates, et vendu comme esclave au sénateur romain Terentius Lucanus, qui lui rendit la liberté et lui donna son nom. II vécut dans l'intimité de Lélius et de Scipion, qui, dit-on, l'aidèrent dans la composition de ses pièces. Il nous reste six de ses comédies.

Togatis excellit Afranius. Afranius était contemporain de Térence. Ce fut par opposition aux pièces de ses prédécesseurs, qui étaient composées à l'imitation des Grecs, et que, pour cette raison, on appelait palliatae, que les siennes et toutes celles qui, depuis, s'attachèrent exclusivement au costume romain, reçurent le nom de togatoe.

Nec opponere Thucydidi Sallustium verear. Salluste, historien de la conjuration de Catilina et de la guerre de Jugurtha, naquit à Amiterne, ville du pays des Sabins, l'an 85 avant l'ère chrétienne. Il avait écrit aussi une histoire de Rome depuis Sylla jusqu'à Catilina. Ses ouvrages et sa vie forment le contraste le plus complet.

Neque indignetur sibi Herodotus aequari T. Livium. Tite Live, né à Padoue, 59 ans avant J. C., avait composé une histoire romaine, qui commençait à la fondation de Rome et finissait à la mort de Drusus. Elle contenait 140 livres, dont les grammairiens ont formé quatorze décades. Il ne nous en reste que 35 livres, dont quelques-uns même ne sont pas entiers.

Nam mi hi egregie dixisse videtur Servilius Nonianus. Servilius Nonianus était, au rapport de Tacite, un homme aussi distingué par ses moeurs que par son esprit, et qui s'était fait un nom comme historien, après avoir joui longtemps d'une grande célébrité au barreau. Perse, dit Suétone, l'honorait comme un père.

Quam paulo aetate praecedens eum Bassius Aufidius. Pline le jeune, dans la nomenclature des œuvres de son oncle, parle d'une continuation de l'histoire d'Aufidius Bassus.

Nam Ciceronem cuicumque eorum fortiter opposuerim. Cicéron naquit à Arpinum. patrie de Marius, la même année que Pompée, le 3 janvier 647 de la fondation de Rome, et mourut près de Caïète, à l'âge de soixante-trois ans, de la main d'un satellite d'Antoine.

Multa in Asinio Pollione inventio. Asinius Pollion, après avoir d'abord embrassé le parti de Pompée, s'était attaché à la fortune de César, et, après la bataille de Pharsale, à celle d'Antoine, qui lui donna le commandement des légions stationnées dans les environs de Mantoue. Ce fut là qu'il devint le protecteur de Virgile, encore inconnu, et qui, depuis, lui a dédié sa quatrième églogue. !l vécut dans l'intimité d'Auguste. Ce fut lui qui établit le premier à Rome une bibliothèque, ouverte à tout le monde. Asinius Pollion était orateur, historien et poète.

At Messala nitidus et candidus. Messala, lieutenant de Brutus, se rendit aux triumvirs avec le reste des légions qui avaient combattu à Philippes. On estimait beaucoup son éloquence et les grâces de son esprit.

C. vero Ccesar si foro tantum vacasset. Jules César naquit 100 ans avant J. C., et mourut assassiné à l'âge de cinquante-sept ans.

Multum ingenii in Caelio. Il s'agit ici de Marcus Célius Rufus, défendu par Cicéron dans Paraison pro M. Coelio.

Inveni qui Calvum. Calvus était un orateur célèbre, du temps de Cicéron.

Et Servius Sulpicius insignern... meruit. Servius Sulpicius était contemporain de Cicéron et d'Hortensius.

Multa, si cum judicio legatur,... Cassius Severus. Cassius Sévérus était un orateur du siècle d'Auguste.

Eorum, quos viderim , Domitius Afer, et Julius Africanus. Domitius Afer, né à Nîmes, vers l'an 15 avant J. C. est souvent cité par Quintilien, qui avait étudié sous lui la rhétorique.

Julius Africanus était probablement, selon Spalding, fils de celui du même nom qui périt sous Tibère, au rapport de Tacite (Ann., liv. VI, ch. 7.)

Nam et Trachalus plerumque subtimis. Trachalus était un peu antérieur à Quintilien , qui vante surtout la beauté de son organe.

Et Vibius Crispus, compositus et jucundus. C'est à Vibius Crispus qu'on attribue cette réponse à quelqu'un qui demandait s'il n'y avait personne avec Domitien : Personne, pas même une mouche.

Julio Secundo si longior contigisset aetas. Julius Secundus, ami de Quintilien , figure comme intenses tour dans le dialogue de Oratoribus.

Egregius veo... Brutus. Brutus était stoïcien, et avait composé plusieurs traités sur la doctrine du Portique.

Scripsit non parum multa Cornelius Celsus. Celse, médecin du temps de Tibère, avait écrit sur la médecine, l'agriculture, la rhétorique et l'art militaire. Il ne nous reste que son ouvrage sur la médecine.

Plancus in stoicis... in epicureis... Catius. Les savants ne sont pas d'accord sur l'identité de ce Plancus Plantas, philosophe stoïcien, dont parle ici Quintilien.

Catius, contemporain de Cicéron , avait écrit un traité sur le nature des choses et sur le souverain bien.

Ex industria Senecam. Sénèque naquit à Cordoue, en Espagne, l'an 2 ou 3 de notre ère, et mourut à l'âge de soixante-trois ans.

Nihil in poetis supra Livium Andronicum. Livius Andronicus est le plus ancien poète des Romains. Il composa, à l'imitation des Grecs, des poèmes épiques, des tragédies et des comédies. Ses premiers essais datent de l'an 240 avant J.-C.

QUINTILIEN

INSTITUTION ORATOIRE.

LIVRE XI

livre X - livre XII

QUINTILIEN

INSTITUTION ORATOIRE.

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LIVRE XI.

ARGUMENT.

Ch. l. PRÉFACE. Des convenances oratoires — II. de la mémoire. — III. De la prononciation.

CH I. Après avoir acquis, comme je l'ai enseigné dans te livre qui précède, la faculté d'écrire, de méditer, et d'improviser même, lorsque l'occasion le demande, le premier soin est d'apprendre à parler avec convenance. Cicéron démontre que cette qualité est la quatrième de l'élocution ; et, selon moi, c'est la plus nécessaire; car les ornements de l'oraison étant variés et multiples, et convenant les uns à un genre, les autres à un autre, il est évident que, s'ils ne sont pas appropriés aux personnes et aux choses, nonseulement ils n'embelliront pas l'oraison, mais ils contribueront même à en détruire l'effet, et l'énerveront au lieu de lui donner de la force. A quoi sert que les mots soient corrects, expressifs, brillants, figurés même et nombreux, s'ils ne sont pas en harmonie avec les choses que nous voulons persuader au juge? si, par exemple, notre style est sublime dans les petites causes, humble et mince dans les grandes; si nous donnons à la tristesse l'accent de la joie ; si nous substituons la douceur à la rudesse, la menace à la prière, la modération à l'emportement, la violence farouche à la politesse? C'est ainsi que des robes traînantes, des colliers, des perles, rehaussent la beauté des femmes, et enlaidissent les hommes; et que l'habit triomphal, qui est ce qu'on peut imaginer de plus auguste, enlaidirait les femmes.

Cicéron touche légèrement ce point dans le troisième livre de son traité de Oratore, quoiqu'il semble n'avoir rien omis en disant que le même genre de style ne convient ni à toute sorte de causes, ni à toute sorte d'auditeurs, ni à toutes les personnes, ni à tous les temps; et, dans son livre intitulé Orator, il exprime la même pensée, presque en aussi peu de mots. C'est que, dans le premier traité, L. Crassus, s'adressant à des personnages aussi instruits qu'éloquents, ne croit pas devoir appuyer sur ce qu'ils savent aussi bien que lui ; et que, dans le second, Cicéron parlant à Brutus témoigne que, sur ce point, il ne peut rien dire que celui-ci ne connaisse, et qu'en conséquence il ne fera qu'effleurer la matière, quoiqu'elle soit vaste, et qu'elle ait été traitée fort au long par les philosophes. Pour moi, qui fais profession d'enseigner, et qui m'adresse non seulement à ceux qui savent, mais encore à ceux qui apprennent, on me permettra de n'être pas aussi succinct.

Appliquons-nous donc à bien connaître, avant tout, ce qu'il faut faire pour plaire au juge, pour l'instruire, pour l'émouvoir, et ce que nous nous proposons dans chaque partie de l'oraison. Avec cette précaution, nous ne serons pas exposés à employer dans l'exorde, dans la narration, dans l'argumentation, des mots surannés, ou métaphoriques, ou trop nouveaux; ni à arrondir d'élégantes périodes dans la division et dans la partition; nous saurons que la péroraison n'admet ni un langage bas et familier, ni une composition relâchée ; et nous nous garderons bien, quand il s'agira d'attendrir le juge, de sécher ses larmes par des plaisanteries. Car les ornements sont tels, moins par eux-mêmes que par l'application qu'on en fait; et il n'importe pas plus que ce qu'on dit soit bien dit, qu'il n'importe que ce qu'on dit soit à sa place. Mais l'art de parler avec convenance ne tient pas moins à l'invention qu'à l'élocution; car si les mots ont tant d'importance, combien plus les choses? Or, ce qu'il faut observer à l'égard des choses, je n'ai pas manqué de l'expliquer en son lieu.

Ce que je ne saurais enseigner avec trop de soin, c'est que celui-là seul parle avec convenance, qui consulte non seulement l'utilité, mais encore le devoir. Je n'ignore pas que ces deux motifs sont le plus souvent confondus; car il est rare que ce qui est conforme au devoir ne soit pas utile, et rien ne contribue plus à nous concilier ou à nous aliéner le juge, que l'opinion bonne ou mauvaise qu'il a de notre vertu. Quelquefois cependant ces deux principes sont incompatibles; mais alors il faut préférer le devoir à l'intérêt. Qui ne sait, par exemple, que Socrate avait tout à espérer de ses juges, s'il eût voulu recourir à la défense ordinaire de tous les accusés, et se concilier le tribunal par un plaidoyer humble et soumis; si, enfin, il eût pris la peine de se débattre? Mais ce genre de défense était indigne de lui, et il plaida sa cause en homme qui se jugeait passible des plus grands honneurs; il aima mieux, ce sage par excellence, perdre ce qui lui restait à vivre, pour conserver ce qu'il avait vécu. Voyant qu'il n'avait rien à attendre du jugement de ses contemporains, il s'en remit à celui de la postérité, et, au prix de quelques jours d'une vieillesse déjà avancée, il acheta une vie immortelle. Aussi, quoique Lysias, qui passait alors pour le plus habile orateur, lui eût apporté une défense écrite, il ne voulut pas s'en servir, non qu'il ne la trouvât bonne, mais parce qu'elle lui parut peu conforme à son caractère : ce qui prouve, pour m'en tenir à ce seul exemple, que la fin de l'orateur est de bien dire, et non de persuader, puisqu'il est quelquefois honteux de persuader. Cette conduite nuisit à l'accusé; mais, ce qui est plus important, elle fut utile à l'homme. Aussi est-ce pour me conformer aux habitudes du langage plutôt qu'à l'exacte vérité, que, par une sorte de division, je distingue l'utilité du devoir, à moins qu'on ne trouve que le premier des Scipions entendit mal ses intérêts quand il se résigna à s'expatrier, plutôt que de contester de son innocence avec un obscur tribun du peuple; ou que P. Rutilius ne savait pas ce qui lui était le plus expédient, soit lorsqu'il se défendit presque à la manière de Socrate, soit quand il aima mieux rester en exil que de déférer à l'invitation de Sylla qui le rappelait. C'est que, aux yeux de ces grands hommes, ce que les âmes abjectes regardent comme utile n'est digne que de mépris, si on le compare avec la vertu : aussi sont-ils devenus l'éternel objet de l'admiration des siècles. Sachons, à leur exemple, porter plus haut nos pensées, et ne traitons pas d'inutile ce que nous estimons louable. Au reste, cette distinction, quelle qu'elle soit, a très rarement lieu; et, comme je l'ai dit, dans presque toute espèce de cause, l'intérêt et le devoir sont inséparables.

Or, il est des choses que tout le monde peut honnêtement faire et dire en tout temps et partout, comme il en est que personne ne peut faire et dire sans honte, en aucun lieu ni en aucun temps; mais il en est d'autres, et en très grand nombre, qui, moins importantes, tiennent le milieu, pour ainsi dire, entre le bien et le mal, et dont la nature est telle, que les uns peuvent se les permettre, et que les autres ne le peuvent pas; ou que, selon la personne, le temps, le lieu, le motif, on doit plus ou moins excuser, plus ou moins blâmer. Et comme, en plaidant, nous parIons ou pour autrui ou pour nous-mêmes, il faut avoir égard à cette distinction, pourvu que nous sachions que, dans l'un et l'autre cas, il est une infinité de choses que la bienséance nous interdit.

Et d'abord il ne sied jamais à personne de se glorifier, mais un orateur surtout a mauvaise grâce à vanter son éloquence. Le dégoût, et très souvent l'aversion, sont le prix de cette jactance; car nous avons naturellement une certaine fierté, qui nous rend impatients de toute supériorité : aussi élevons-nous volontiers les petits ou ceux qui se font tels, parce qu'en les élevant nous avons l'air d'être plus grands qu'eux, et que, dès qu'on ne sent plus la présence d'un rival, le coeur s'ouvre à la bienveillance. Ceux, au contraire, qui s'élèvent outre mesure, semblent vouloir nous rabaisser avec mépris, et moins songer à se faire grands qu'à nous faire petits. De là l'envie dans les inférieurs, car l'envie est le vice ordinaire de ceux qui ne veulent rien céder, quoique incapables de rien disputer; les hommes supérieurs rient de cette jactance, et les bons la désapprouvent. Ajoutez à cela que la plupart du temps la vanité est dupe d'elle-même; mais, eût-on même un véritable mérite, la conscience de ce mérite ne doit-elle pas suffire? Cicéron n'a pas été peu blâmé sur ce point, quoique, dans ses oraisons, il ait plutôt vanté ses actions que son éloquence ; et il faut convenir qu'à l'égard de ses actions, il a eu quelque raison de le faire, soit pour défendre ceux qui l'avaient aidé à étouffer la conjuration de Catilina, soit pour se défendre lui-même contre l'envie, dont pourtant il ne put triompher, puisqu'on l'envoya en exil pour le punir d'avoir sauvé la patrie : de sorte qu'on peut croire qu'en parlant si souvent de son consulat, il cédait moins à un sentiment de vanité qu'au besoin de se défendre. Quant à l'éloquence, en même temps qu'il rendait sous ce rapport pleine justice à ses adversaires, jamais, en plaidant, il ne parla de la sienne avec trop de jactance : témoin ce passage : «  S'il y a en moi quelque talent, et je sens combien j'en ai peu... » et cet autre : « Plus j'ai senti mon insuffisance, plus j'ai cherché à y suppléer par mon application. » Bien plus, quand il disputa à Q. Cécilius l'accusation de Verrès, quoiqu'il fût important de faire voir qui des deux était le plus capable de porter la parole contre ce préteur, il s'attacha plutôt à déprécier l'éloquence de Cécilius qu'à exalter la sienne, disant « qu'à la vérité, il n'avait pas non plus les qualités requises, mais qu'il avait tout fait pour les acquérir » . Ce n'est donc que dans ses lettres, et dans les épanchements de l'amitié, qu'il dit librement ce qu'il pense de son éloquence, quelquefois dans ses dialogues, et là même encore, sous le nom d'un autre. Je ne sais, au reste, si cette jactance n'est pas plus supportable dans sa naïveté, que la modestie hypocrite de ces gens qui se disent pauvres, quand ils regorgent de biens; obscurs, avec un rang illustre; sans crédit, quand on sait qu'ils peuvent tout; tout à fait novices, avec une grande réputation de savoir et d'éloquence : car c'est un jeu de la vanité et des plus ambitieux, que de se rapetisser ainsi.

Laissons donc aux autres le soin de nous louer; car, pour nous, comme dit Démosthène, nous devons rougir, même lorsque ce sont les autres qui nous louent. Ce n'est pas qu'un orateur ne puisse quelquefois parler de ce qu'il a fait, comme il est arrivé à Démosthène, plaidant pour Ctésiphon; encore sut-il y mettre tant de délicatesse, qu'il parut céder à la nécessité, et qu'il en fit retomber tout l'odieux sur Eschine. Cicéron parle souvent aussi de ses succès contre la conjuration de Catilina; mais c'est pour les attribuer, tantôt à la fermeté du sénat, tantôt à la providence des dieux. Il est vrai qu'en répondant à ses ennemis et à ses détracteurs, il ne se montre pas toujours aussi modeste; mais c'est qu'alors il avait à justifier les actes qu'on lui reprochait. Il serait à souhaiter qu'il se fût tenu plus en garde contre la vanité, et qu'il n'eût pas donné prise à la malignité par ces vers :

Cedant arma togae, concedat laurea linguae...

O fortunam natam me consule Romam!

et par cette fiction de Jupiter qui lui ouvre l'Olympe, et cette autre de Minerve qui lui enseigna elle-même les arts. C'est une petite satisfaction d'amour-propre qu'il crut pouvoir se permettre, à l'exemple de quelques Grecs. Mais s'il sied mal à un orateur de se targuer de son éloquence, il lui est permis quelquefois de témoigner une noble confiance en lui-même. Qui blâmerait, par exemple, ce passage des Philippiques: « Que croirai-je ? que je suis méprisé? Mais je ne vois ni dans ma vie, ni dans la considération dont je jouis, ni dans ce que j'ai fait, ni dans la médiocrité de mon esprit, rien qui puisse m'attirer le mépris d'Antoine; » et ce que le même orateur dit peu après et même plus ouvertement : « A-t-il eu la prétention de lutter d'éloquence avec moi? Certes, je l'en remercie; car quelle matière plus abondante et quel plus beau champ pouvais-je souhaiter, que d'avoir à parler et pour moi-même et contre Antoine? » Il y a aussi de l'arrogance à avancer qu'on s'est porté juge de sa cause, qu'elle est bonne, et qu'autrement on ne s'en serait pas chargé. Les juges écoutent avec défaveur un avocat qui empiète ainsi sur leur ministère ; et nul orateur ne doit se flatter de trouver dans ses adversaires le respect religieux des disciples de Pythagore, que ce seul mot réduisait au silence : « Le maître l'a dit » . Au reste, ce défaut est plus ou moins choquant, suivant le caractère des personnes qui parlent; car on le pardonne quelquefois à l'âge, à la dignité, à l'autorité. Mais en qui ces considérations peuvent-elles jamais être d'un assez grand poids pour que ce ton affirmatif puisse se passer d'adoucissement? Il en est de même de toutes les circonstances où l'orateur tire ses preuves de sa propre personne. Aurait-on été fondé à taxer Cicéron d'orgueil, s'il eût objecté que la qualité de fils de chevalier romain ne pouvait être la matière d'un grief sérieux dans une cause où il défendait celui à qui on reprochait cette qualité? Non, sans doute, et pourtant Cicéron aima mieux tirer de là l'occasion de se rendre agréable aux juges : « En vérité, les accusateurs n'auraient pas dû chercher le sujet d'un reproche dans la qualité de fils de chevalier romain, nous ayant, vous, pour juges, et moi, pour adversaire » .

Il ne sied à personne de prendre en plaidant un ton hautain, tumultueux, emporté; mais cela est encore plus répréhensible chez ceux que l'âge, la dignité, l'expérience, doivent rendre plus circonspects. Il est cependant des gens d'une humeur tellement querelleuse, que rien ne peut les retenir, ni le respect qu'on doit aux juges, ni les usages et les bienséances du barreau; et ces avocats sans tenue ne font que trop voir par là qu'ils ne prennent rien en considération, soit en se chargeant d'une cause, soit en la plaidant. Car d'ordinaire notre langage trahit nos moeurs, et découvre le fond de notre âme; et rien n'est plus sensé que cette maxime des Grecs : Chacun parle comme il vit. Voici des défauts encore plus avilissants, l'adulation basse, la bouffonnerie affectée, le mépris de toute pudeur et de toute modestie dans les mots et les pensées, l'oubli de sa propre dignité en toutes choses : défauts où tombent d'ordinaire ceux qui s'étudient trop à flatter ou à faire rire.

Le même genre d'éloquence ne sied pas non plus à tout le monde. Une élocution riche, fière, hardie, soigneusement parée, convient moins à un vieillard qu'une élocution serrée, douce, précise, et conforme à celle dont Cicéron a voulu donner l'idée, en disant que son éloquence commençait à blanchir. C'est ainsi que des vêtements où brillent la pourpre et l'écarlate ne sont plus de mise à cet âge. Un peu de surabondance et de témérité ne déplaît pas dans les jeunes gens; et, au contraire, une élocution sèche, circonspecte, châtiée, accuse une affectation de sévérité, qui est d'ordinaire mal accueillie, puisque le sérieux des personnes avancées en âge est même regardé comme une chose qui n'est pas de saison dans la jeunesse. Une éloquence simple est celle qui convient aux hommes de guerre. Quant à ces gens, comme on en voit quelques-uns, qui font profession de philosophie, il leur siérait mal de rechercher la plupart des ornements oratoires, et particulièrement ceux qui ont leur principe dans ces mouvements de l'âme, qui, à leurs yeux, sont autant de vices. Leur sublime ministère exclut de même l'élégance du style et l'harmonie de la composition. Ainsi, n'attendez d'eux ni ces traits d'une éloquence gracieuse et fleurie, comme celui-ci, qu'on trouve dans Cicéron : Les rochers et les déserts répondent à la voix du poète; ni même des traits d'une éloquence plus mâle, comme cette apostrophe du même orateur : Tombeaux et bois sacrés des Albains, et vous, autels aussi anciens et aussi sacrés que les autels de la patrie, vous que sa fureur a renversés, c'est vous que j'implore et que j'atteste. Tout cela est indigne de leur barbe et de leur austérité. Mais l'homme d'État, le citoyen, qui, méprisant d'oiseuses disputes, se consacre à l'administration des affaires publiques, pour lesquelles ces prétendus philosophes ont une si dédaigneuse répugnance, le vrai sage enfin, n'hésitera pas à employer ce que veut la fin de l'éloquence, bien résolu toutefois à ne jamais rien persuader que d'honnête. Le prince a ses privilèges; il y a aussi un genre d'éloquence en quelque sorte à part pour les généraux et les triomphateurs. Ainsi Pompée était suffisamment disert dans le récit de ses exploits, et Caton d'Utique a été un sénateur éloquent. Souvent le même langage aura une acception différente, suivant le caractère des personnes : dans l'une, ce sera franchise; dans l'autre, folie ou orgueil. Les reproches que Thersite fait à Agamemnon ne sont que ridicules; mettez-les dans la bouche de Diomède, ou de quelqu'un de ses pareils, ce seront les accents d'une courageuse indépendance. Tu veux que je voie en toi un consul, dit L. Crassus à Philippe, quand tu ne veux pas voir en moi un sénateur! voilà le langage d'une noble franchise ; cependant il ne conviendrait pas à tout le monde. Un certain poète a dit de César : Peu m'importe, César, que tu sois blanc ou noir; c'est de la démence : si César en eût dit autant du poète, le mot n'eût été qu'arrogant.

C'est surtout dans la tragédie et la comédie qu'il importe d'observer la convenance, à cause du grand nombre et de la variété des personnages. La même fidélité était jadis un des devoirs de ceux qui composaient des plaidoyers que les accusés prononçaient eux-mêmes; elle n'est pas moins nécessaire à nos déclamateurs, qui ne parlent pas toujours comme avocats, mais le plus souvent comme parties. Et même, jusque dans les causes où nous ne sommes qu'avocats, nous devons observer soigneusement les lois de la convenance ; car nous introduisons souvent des personnages que nous faisons parler, ou, plutôt, par la bouche de qui nous parlons, et nous devons par conséquent nous identifier à leur caractère comme à leur langage. En effet, nous ne ferons point parler P. Clodius comme Appius l'aveugle, ni un père de la comédie de Cécilius comme un père de la comédie de Térence. Quelle dureté dans cette réponse du licteur de Verrès : Pour le voir, c'est tant! Quelle force dans l'exclamation de cet infortuné qui, sous les coups de fouet, ne fait entendre que ces mots : Je suis citoyen romain! Voyez comme le même orateur, jusque dans la péroraison, prête à Milon un langage digne du citoyen généreux qui, pour l'amour de la république, a tant de fois réprimé l'audace d'un séditieux, et qui, par son courage, a triomphé de ses embûches! Enfin, non seulement il y a autant de variété dans ces prosopopées que dans la cause même ; mais il y en a d'autant plus que nous faisons agir et parler des enfants, des femmes, des peuples, et même des choses inanimées : or, tout cela réclame des convenances. Il en faut aussi à l'égard de ceux pour qui nous plaidons, et notre langage doit être différent, selon que notre client est un homme considéré ou obscur, décrié ou honoré, suivant aussi la différence des principes de conduite et des antécédents. Quant à l'orateur, rien ne le recommande plus que la bonté, la douceur, la modération, la bienveillance. Il peut aussi se rendre agréable par des moyens différents, mais également dignes d'un homme de bien, en témoignant de la haine pour les méchants, de la compassion pour les malheurs publies, du zèle pour la répression des crimes et des injustices; en un mot, par tout ce qui est honnête, comme je l'ai dit au commencement.

Il importe non seulement de considérer qui vous êtes et pour qui vous plaidez, mais encore devant qui; car la fortune et le pouvoir exigent des distinctions : on ne doit pas parler de la même manière devant le prince ou un magistrat, devant un sénateur ou un simple particulier; et les jugements publics demandent un autre ton qu'une contestation devant arbitres. En effet, autant, dans une affaire capitale, il sied à un avocat de s'armer de sollicitude et de précaution, et de mettre en jeu, pour ainsi dire, toutes les machines que la rhétorique fournit pour l'amplification, autant cet appareil est vain dans des causes et devant des juges de peu d'importance; et l'on se moquerait avec raison d'un homme qui ayant à parler, assis, devant un arbitre, sur une affaire de rien, s'écrierait comme Cicéron : Non seulement je sens mon âme se troubler, mais je sens aussi tout mon corps frémir d'horreur. Qui ne sait que la gravité du sénat demande un genre d'éloquence, et que la légèreté du peuple en demande un autre? Et cela ne doit pas étonner, puisque chaque juge en particulier réclame un langage différent, suivant que ce juge sera grave ou frivole, que ce sera un savant, un homme de guerre, ou un campagnard; puisqu'on est quelquefois forcé d'abaisser ou de réduire son langage, pour se mettre à la portée du juge, qui, sans cela, ne pourrait comprendre ou embrasser ce qu'on lui dit. Il faut également tenir compte du temps et du lieu. A l'égard du temps, il est tantôt propice, tantôt fâcheux; tantôt libre, tantôt limité; et l'orateur doit s'accommoder à tout cela. A l'égard du lieu, il importe beaucoup de considérer si c'est un lieu public ou privé, fréquenté ou solitaire, si c'est dans une ville étrangère ou dans la nôtre, dans un camp ou au barreau; et toutes ces différences veulent une forme et une mesure particulière d'éloquence. Il en est de cela comme des autres actions de la vie, qui ne se font pas indifféremment de la même manière au forum, au sénat, au champ de Mars, au théâtre, et chez soi; et il est une infinité de choses qui, quoique irrépréhensibles de leur nature, quelquefois même nécessaires, passent pour des choses honteuses ailleurs que là où l'usage les autorise.

J'ai déjà dit que les matières du genre démonstratif, où l'on ne se propose que de plaire, comportent beaucoup plus d'éclat et de parure que les matières délibératives et judiciaires, où tout est actif et contentieux. J'ajouterai qu'il est des causes dont la nature est telle, que certaines beautés oratoires du premier ordre y seraient déplacées. Qui pourrait supporter qu'un accusé en danger de perdre la vie, et ayant à se défendre devant son vainqueur et son prince, s'amusât à prodiguer les métaphores, les mots nouveaux ou surannés, les tournures recherchées, les périodes nombreuses, les pensées brillantes, et toutes les fleurs des lieux communs? L'accusé ne s'exposerait-il pas par là à perdre aux yeux de son juge cet air d'anxiété si nécessaire à l'homme qui est en péril, et à éloigner de lui cette faveur que l'innocence elle-même doit rechercher, celle de la pitié ? Qui pourrait être touché du sort d'un homme qu'il verrait, dans une situation aussi critique, aveuglé par une vaine complaisance pour lui-même, faire un fastueux étalage de son éloquence? Ne serait-on pas plutôt indigné de le voir, lui accusé, courir après les mots, s'inquiéter de l'idée qu'on aura de son esprit, et trouver le temps de faire de belles phrases? C'est ce que M. Célius me paraît avoir admirablement fait entendre, et en peu de mots, dans le plaidoyer qu'il prononça pour lui-même, accusé de voies de fait : De peur, dit-il, qu'aucun de vous, ni aucun de mes accusateurs, ne trouve quelque chose d'offensant dans l'air de mon visage, ou de violent dans mes paroles, ou, ce qui serait trop encore, de peu mesuré dans mes gestes, etc. Il y a même certains plaidoyers qui consistent entièrement en satisfaction, déprécation, ou confession. Or, est-ce avec de petits traits d'esprit qu'on fera pleurer le juge? Est-ce avec des épiphonèmes et des enthymèmes qu'on le fléchira? Est-ce que tout ce qu'on ajoutera au pur langage des sentiments n'en détruira pas toute la force; et la sécurité de l'accusé ne fera-t-elle pas tomber la pitié du juge? Supposons qu'un père ait à demander justice du meurtre de son fils, ou d'un outrage plus insupportable encore que la mort ? Ce père cherchera-t-il à donner à son récit cette grâce de l'exposition qui naît de la pureté et de la clarté du langage, content de présenter les choses, comme elles se sont passées, d'une manière brève et significative? distinguera-t-il ses preuves en les comptant sur ses doigts? s'étudiera-t-il à distribuer avec netteté ses propositions et ses divisions, et parlera-t-il sans passion, sans chaleur, comme cela se fait le plus souvent dans cette partie du plaidoyer? Où était, pendant ce temps, sa douleur? Où étaient ses larmes? D'où lui est venu, pour prendre leur place, cette tranquille observation des règles? Son plaidoyer ne sera-t-il pas plutôt d'un bout jusqu'à l'autre un long gémissement et son visage ne sera-t-il pas toujours empreint de la même tristesse, s'il veut faire passer sa douleur jusque dans l'âme des juges? car, s'il s'en relâche un instant, il tentera vainement de les y ramener. Ces convenances veulent être observées particulièrement dans les déclamations; car rien de ce qui regarde l'instruction de la jeunesse ne saurait me paraître étranger à mon sujet. Et, en effet, dans les fictions de l'école, les sentiments des personnages sont beaucoup plus variés, et ce n'est pas comme avocats, mais comme parties, que nous les éprouvons : outre qu'il est d'usage de supposer,par exemple, un malheureux qui demande au sénat la permission de se donner la mort, soit à la suite de quelque grande infortune, soit pour expier quelque crime. Or, dans un sujet de cette nature, il est contraire à la convenance non seulement de chanter, quoique ce défaut soit accrédité, ou de parler d'un ton folâtre, mais même d'argumenter, à moins qu'on ne mêle le sentiment au raisonnement, et encore de telle sorte que ce soit le sentiment qui domine : car quiconque peut, en plaidant, suspendre sa douleur, a bien l'air de pouvoir s'en débarrasser tout à fait. Je ne sais même si la convenance, dont je parle, ne doit pas être encore plus scrupuleusement observée à l'égard de ceux contre lesquels on parle. Certainement ce qui doit être notre premier soin dans toute accusation, c'est d'éviter de paraître avoir saisi avec empressement l'occasion de se porter accusateur. Aussi, cette parole de Cassius Sévérus ne me déplaît-elle pas médiocrement: Grands dieux, je vis, et je vous en rends grâces, puisqu'il m'a été donné de voir Asprenas accusé ! Ne semble-t-il pas que s'il l'a pris à partie, c'est moins par des motifs fondés sur la justice ou la nécessité, que pour le plaisir de se porter son accusateur? Indépendamment de cette loi de convenance, qui est générale, certaines causes exigent une modération particulière. Ainsi, un fils qui demandera l'interdiction de son père devra gémir sur son état de maladie; et réciproquement un père qui citera son fils en justice, quelque graves reproches qu'il ait d'ailleurs à lui faire, ne laissera pas de protester qu'il n'a cédé qu'à une douloureuse nécessité : non pas en peu de mots, mais en donnant à toutes ses paroles un accent de douleur qui semble partir du fond du coeur. Ainsi, un tuteur mis en cause par son pupille ne s'emportera jamais contre lui, jusqu'à ne laisser apercevoir aucune trace de tendresse dans ses récriminations, ni aucun respect pour la mémoire sacrée du père. J'ai dit, je crois, dans le septième livre, comment un fils doit plaider contre son père qui le renonce, un mari contre sa femme qui l'accuse de mauvais traitements; le quatrième livre, où j'expose les règles de l'exorde, indique même dans quelles circonstances il convient que ces personnes plaident leur cause elles-mêmes, ou se servent du ministère d'un avocat.

Que les mots soient susceptibles de convenance ou d'inconvenance, c'est ce dont personne ne doute. Il ne me reste donc plus, sur cet article, qu'à enseigner un point, qui est d'une extrême difficulté : c'est par quels moyens on peut, sans blesser les bienséances, dire certaines choses qui sont fâcheuses de leur nature, et qu'on aimerait mieux taire, si l'on en avait le choix. Quoi de plus odieux, au premier aspect, et qui répugne plus à entendre, qu'un fils plaidant lui-même, ou par la bouche d'un avocat, contre sa mère? Et pourtant c'est quelquefois une nécessité, comme on en peut juger par la cause de Cluentius Habitus; mais on ne s'y prend pas toujours de la même manière que Cicéron contre Sassia : non qu'il ne s'en soit pas très bien tiré, mais parce qu'il importe de considérer en quoi et comment on offense une mère. Quant à Sassia, comme elle en voulait ouvertement aux jours de son fils, elle méritait qu'on lui résistât fortement. Il y avait néanmoins deux points à ménager, et où Cicéron a fait preuve d'un tact admirable : c'était, premièrement, de ne pas oublier le respect qu'un fils doit à sa mère; ensuite, de démontrer avec l'exactitude la plus minutieuse, en reprenant l'affaire d'un peu haut, que ce qu'il allait dire contre Sassia était non seulement dicté par le droit de la défense, mais indispensable à la cause. Il commença donc par cette exposition, quoiqu'elle fût étrangère à la question qui faisait le fond du procès, tant il était persuadé que, dans une cause aussi délicate, il devait donner ses premiers soins à ce que demande la convenance! Ainsi il détourna du fils l'odieux que ce nom de mère pouvait jeter sur lui, pour le faire retomber sur la mère elle-même. Cependant une mère peut quelquefois être en procès avec son fils pour des intérêts moins importants, ou accompagnés de sentiments moins hostiles. Alors le fils devra prendre un ton plus doux et plus soumis; car, en se montrant prêt à donner satisfaction, il diminuera l'odieux dont sa qualité le rendait l'objet, ou même il le renverra à la partie adverse; et si tout manifeste en lui le sentiment d'une douleur profonde, il fera croire à son innocence, et la pitié succédera aisément au premier mouvement d'une prévention fâcheuse. Il sera aussi très convenable de rejeter l'accusation sur d'autres, et d'insinuer que la mère obéit à quelque instigation étrangère, en protestant qu'on endurera tout, qu'on ne se permettra aucune parole amère : en sorte que, n'eût-on même aucun sujet de plainte, on ne laissera pas d'avoir en apparence le mérite de la modération. Et même, en supposant que le fils ait quelque grief à reprocher à sa mère, le devoir de l'avocat est de faire croire que, s'il en parle, c'est contre le gré de son client, et seulement pour ne pas trahir son ministère : de cette manière, l'un et l'autre pourront s'attirer des louanges. Ce que je dis de la mère doit s'entendre également du père; car je sais qu'après l'émancipation il y a souvent eu des procès entre des pères et leurs enfants. A l'égard des autres parents, ce qu'il faut avoir soin d'observer, c'est de paraître ne jamais rien dire qu'à regret, que par nécessité, et qu'avec modération; et cette réserve sera proportionnée au degré de parenté. Un affranchi aura les mêmes égards pour son patron; et, pour tout dire en un mot, ne plaidons jamais contre ces personnes de la manière dont nous serions fâchés qu'elles plaidassent contre nous.

Nous devons aussi quelquefois, par déférence pour le rang de notre adversaire, nous justifier de notre hardiesse, de peur qu'on ne la taxe d'impertinence, ou qu'on n'y voie un air de fastueuse bravade. C'est pourquoi Cicéron, ayant des choses très fortes à dire contre Cotta, et ne pouvant même défendre autrement la cause de P. Oppius, s'excuse néanmoins, dans un long préambule, sur la rigueur de ses devoirs. Quant aux inférieurs même, surtout si ce sont des jeunes gens, il sied bien quelquefois de les ménager, ou de frapper et guérir en même temps. Cicéron nous a donné l'exemple de cette modération dans son plaidoyer pour Célius contre Atratinus, où il semble moins le traiter comme un ennemi, que l'avertir charitablement comme un fils : c'est qu'Atratinus était un jeune homme qui avait de la naissance, et qu'un ressentiment assez juste avait porté à accuser Célius. Au reste, quand nous n'avons en vue que les juges ou les assistants dans le soin que nous prenons d'observer les convenances, c'est chose assez facile; mais l'embarras est plus grand quand nous appréhendons d'offenser personnellement nos adversaires. Cicéron, plaidant pour Muréna, eut à lutter contre cette difficulté, dans les personnes de M. Caton et de Servius Sulpicius. Cependant, avec quelle délicatesse, en accordant à celui-ci toutes les qualités, il lui dénie l'art de réussir dans la demande du consulat! Sur quel autre point, en effet, un homme de la naissance de Sulpicius, et d'un aussi grand mérite comme jurisconsulte, pouvait-il souffrir avec moins de regret de s'avouer vaincu? Avec quelle dignité il rend compte des motifs qui l'ont déterminé à se charger de la défense de Muréna, lorsqu'il dit que, s'il a favorisé les prétentions de Sulpicius contre l'élévation de Muréna, ce n'est pas une raison pour s'associer à une accusation capitale contre lui! Mais c'est surtout à l'égard de Caton qu'il faut admirer sa dextérité. Après avoir professé la plus haute admiration pour son caractère, il rejette, non sur lui, mais sur la secte des stoïciens, ce qu'il avait contracté d'un peu dur en certaines choses. On dirait qu'il s'agit moins entre eux d'une contestation judiciaire, que d'une discussion philosophique. La règle et le précepte le plus sùr, c'est donc, comme toujours, l'exemple de Cicéron. Voulez-vous dénier un avantage à quelqu'un, sans lui déplaire? accordez-lui tous les autres : dites seulement qu'il est moins habile en cela que dans le reste ; et même, si cela se peut, expliquez pourquoi, en disant, par exemple, qu'il est trop opiniâtre, ou trop confiant, ou trop irascible, ou trop sujet à se laisser influencer par autrui. En un mot, le remède commun à toutes ces sortes de causes, c'est de faire paraître, dans tout le cours du plaidoyer, des sentiments d'honnêteté et même de bonté; d'établir qu'on a de justes motifs pour parler ainsi, et que non seulement on agit dans un esprit de modération, mais qu'on ne cède qu'à la nécessité. L'embarras contraire, mais dont on se tire plus aisément, c'est d'avoir à louer certaines actions dans des hommes d'ailleurs déshonorés, ou que nous haïssons; car, pour la chose en elle-même, elle doit être louée dans quelque personne que ce soit. Cicéron a plaidé pour Gabinius et P. Vatinius, qui avaient été ses plus mortels ennemis, et contre lesquels il avait même écrit des plaidoyers; mais il s'est justifié de cette contradiction en déclarant qu'il s'inquiétait moins de l'opinion que de sa conscience. Sa position était plus embarrassante dans l'affaire de Cluentius, où il se trouvait dans la nécessité d'accuser Scamandre, qu'il avait jadis défendu. Mais il éluda cette difficulté avec beaucoup d'art, en s'excusant sur les instances de ceux qui lui avaient amené Scamandre, et sur sa grande jeunesse ; car il se serait bien plus décrédité en donnant à croire qu'il fût homme à se charger inconsidérément de la défense d'un coupable, surtout dans une cause aussi suspecte. La cause que nous défendons peut aussi être telle que le juge y soit intéressé directement ou indirectement. Dans ce cas, si la persuasion est une victoire difficile, on a du moins le champ libre pour parler : car nous ferons semblant de nous reposer avec sécurité sur la justice du juge; nous le piquerons d'honneur, en lui faisant entendre que son intégrité et sa religion éclateront d'autant plus, qu'il aura moins cédé à son ressentiment ou à son intérêt. Nous agirons de même, si, après en avoir appelé à un autre tribunal, nous sommes renvoyés devant les mêmes juges, en ajoutant le prétexte de la nécessité si la cause le comporte, ou en nous excusant sur une erreur, ou sur un soupçon. Le plus sûr alors est de confesser sa faute, d'en témoigner du repentir, d'en offrir satisfaction, et de mettre tout en œuvre pour amener le juge à se faire scrupule d'écouter sa passion.

Il arrive aussi quelquefois qu'un juge se trouve saisi pour la seconde fois d'une cause sur laquelle il avait déjà prononcé. Alors nous aurons recours d'abord à un moyen, qui est d'une application commune à toutes les causes de cette espèce : nous dirons que, si nous avions à parler devant un autre juge, nous n'entrerions pas dans la discussion de la première sentence, parce qu'il n'appartient qu'à celui qui l'a rendue, de la réformer. Ensuite nous dirons, autant que nous le permettra la cause, qu'on ignorait certaines choses qu'on a sues depuis, ou que des témoins manquaient, ou que les premiers avocats n'ont pas rempli toute leur tâche; mais nous n'appuierons sur ce dernier point qu'avec une extrême timidité, et au défaut d'autre motif. Que si même nous avons à plaider devant de nouveaux juges, soit pour le second jugement à rendre sur la liberté d'une personne, soit dans les appels d'une section des centumvirs à une autre, il sera toujours plus convenable de respecter, autant que possible, l'honneur des premiers juges. C'est ce que j'ai amplement expliqué dans le cinquième livre, au chapitre des preuves. Il peut arriver enfin que nous ayons à blâmer dans autrui ce que nous avons fait nous-mêmes. Ainsi Tubéron reproche à Ligarius d'avoir été en Afrique; ainsi des gens condamnés pour brigue en accusent d'autres du même crime, dans l'espérance de se voir réhabilités; ainsi, dans les déclamations des écoles, un père est accusé de débauche par un fils débauché. Je ne vois guère comment on peut se tirer de ces contradictions avec bienséance, à moins de découvrir quelque différence résultant de la personne, de l'âge, du temps, du motif,du lieu, de l'intention. [11,1,80] Ainsi Tubéron dit qu'il avait passé sa jeunesse auprès de son père, qui avait été envoyé en Afrique par le sénat, non pour prendre part à la guerre, mais pour acheter du blé, et qui, dès qu'il l'avait pu, s'était retiré des partis; que Ligarius, au contraire, était resté; qu'une contestation de dignité s'étant élevée entre César et Pompée, sans que ni l'un ni l'autre eussent aucun mauvais dessein contre la république, Ligarius, qui pouvait sans crime embrasser la cause de Pompée, avait mieux aimé s'attacher à Juba et aux Africains, ennemis irréconciliables du peuple romain. Du reste, rien n'est plus facile que d'attaquer dans autrui une faute qu'on a commise soi-même, quand on commence par s'avouer coupable; mais c'est le fait d'un délateur, et non d'un avocat. Que si nous n'avons aucune excuse à alléguer, le repentir seul peut donner quelque couleur à notre conduite; car, jusqu'à un certain point, c'est faire preuve d'amendement que de prendre en haine ses erreurs. Certaines personnes, en effet, peuvent trouver des raisons d'excuse dans la nature même de l'action. Ainsi, un père déshérite son fils né d'une courtisane, parce que ce fils a lui-même épousé une courtisane. C'est un sujet de déclamation, mais qui peut se rencontrer dans la réalité. Ce père pourra donc, sans inconséquence, faire valoir plusieurs raisons : que c'est un désir naturel à tous les pères de vouloir que leurs enfants soient plus honnêtes qu'eux, ce qui est si vrai, qu'une prostituée même, s'il lui naît une fille, veut que cette fille soit élevée dans des sentiments de pudeur; que, pour lui (car il peut faire cet aveu), sa condition était moins distinguée ; qu'il n'avait pas un père pour le rappeler à son devoir ; que son fils aurait dû d'autant moins se permettre cette union, que c'était renouveler l'opprobre de sa famille, et reprocher tout à la fois à son père le mariage qu'il avait fait, et à sa mère la nécessité de son premier état; qu'enfin il léguait, en quelque sorte, à ses descendants l'exemple de l'infamie. Il pourra même faire croire aisément qu'il y a dans cette courtisane quelque flétrissure particulière, qu'un père ne saurait supporter dans l'épouse de son fils. Je vois encore d'autres motifs, mais je ne prétends pas faire une déclamation; je veux seulement montrer qu'un orateur peut quelquefois se défendre avec succès sur un mauvais terrain.

Mais où l'embarras est tout à fait pénible, c'est lorsqu'il s'agit d'un de ces outrages qui révoltent la nature, et qu'on ne peut exprimer sans rougir; je ne dis pas seulement si c'est la victime qui se plaint elle-même, car que peut-elle avoir de mieux à faire qu'à gémir, à verser des larmes, à détester sa vie, et à laisser au juge le soin de deviner sa douleur? mais l'avocat lui-même doit se pénétrer des mêmes sentiments, parce que des outrages de cette nature causent plus de honte à ceux qui les ont soufferts qu'à ceux qui les ont osés.

Dans la plupart des causes où l'orateur prend le parti de la rigueur, il doit donner d'autres couleurs à sa sévérité, comme l'a fait Cicéron au sujet des fils des proscrits. Quoi de plus cruel, en effet, que d'interdire les charges de la république à des hommes issus de pères et d'aïeux illustres? C'est ce que confesse ce grand maître dans l'art de manier les esprits; mais il proteste que le sort de l'État est tellement lié aux lois de Sylla, que sans elles il ne saurait subsister. Aussi parvint-il à faire croire qu'il agissait dans l'intérêt de ceux contre lesquels il parlait.

J'ai déjà fait observer, en traitant de la raillerie, combien il est vil d'insulter au malheur; et j'ai en même temps recommandé de ne se permettre aucune sortie contre des ordres, ou des nations, ou des peuples entiers. Cependant le devoir de notre ministère nous oblige quelquefois à parler de certaines classes d'hommes, comme les affranchis, les gens de guerre, les publicains, ou autres. Il y a à cela un remède général, c'est de montrer qu'on ne prend pas plaisir à manier ce qui blesse; de ne point attaquer tout indistinctement, mais seulement ce qui est attaquable, et de balancer le blâme par la louange. Dites que les hommes de guerre sont avides, mais ajoutez que cela n'est pas étonnant, parce qu'ils ne se croient jamais assez payés de leurs dangers et de leur sang. Dites qu'ils sont querelleurs, mais dites aussi qu'ils sont plus accoutumés à la guerre qu'à la paix. S'agit-il de décréditer les affranchis? rien n'empêche de rendre témoignage à l'activité qui les a tirés de l'esclavage. A l'égard des nations étrangères, Cicéron a traité ce point tantôt d'une manière, tantôt d'une autre. Ainsi, dans une cause où il voulait décréditer la foi de quelques témoins grecs, il commence par accorder aux Grecs le domaine de la science et des lettres, et par faire ouvertement profession d'aimer cette nation; il affecte, au contraire, du mépris pour les Sardes, et traite les Allobroges comme des ennemis; et, eu égard à la circonstance, il ne disait rien qui ne fût à sa place, rien contre la bienséance. On adoucit encore par la modération dans les termes ce que les choses ont de trop âpre. Par exemple, si un homme est dur, dites qu'il est trop sévère; s'il est injuste, qu'il se trompe de bonne foi; s'il est opiniâtre, qu'il tient trop à ses principes : en un mot, faites comme si vous vouliez vaincre vos adversaires par le raisonnement : ce qui est une manière très courtoise de combattre.

Disons en outre que tout ce qui est excessif pèche contre la convenance, et qu'ainsi ce qui est convenable en soi perd son prix, si l'on n'y met un certain tempérament; mais c'est un point qu'il est plus facile de sentir que d'exprimer, et dont l'observation dépend plus d'un certain tact que de tous les préceptes. Pour déterminer le point de justesse au delà duquel un seul mot est de trop, nous n'avons ni mesure ni poids, parce qu'il en est de cela comme des aliments, dont les uns rassasient plus que les autres.

Je crois devoir ajouter aussi, en peu de mots, que, dans l'éloquence, les qualités les plus différentes ont non seulement leurs partisans, mais souvent même sont goûtées des mêmes personnes. Cicéron, par exemple, a écrit quelque part que le signe de la perfection est de paraître facile à imiter, et de ne pouvoir l'être ; et il dit ailleurs qu'il s'est étudié à parler, non comme le premier venu espérerait de pouvoir le faire, mais comme personne, au contraire, n'oserait l'espérer. Il peut paraître contradictoire d'approuver ces deux sortes de langage, et cependant rien n'est plus conséquent : la différence n'est que dans le sujet. Car cette simplicité, et, pour ainsi dire, cette sécurité d'un langage naturel, convient merveilleusement aux petites causes, tandis que la magnificence d'un style pompeux sied mieux aux grandes. Cicéron excelle dans les deux genres. Le premier paraît facile aux ignorants; mais, au jugement des connaisseurs, ni l'un ni l'autre ne l'est.

CHAP. II. La mémoire, suivant quelques-uns, est un pur don de la nature, et nul doute que la nature n'y soit pour beaucoup ; mais la mémoire, comme toute autre chose, s'accroît par la culture. Or, toutes les études dont nous avons parlé jusqu'ici seraient vaines, si les autres parties de la rhétorique ne vivaient et ne se mouvaient en elle; car toute science repose sur la mémoire, et l'on perdrait son temps a être enseigné, si l'on ne pouvait retenir ce que l'on entend. C'est elle qui tient sans cesse à nos ordres cette armée d'exemples, de lois, de réponses, de dits et de faits, que l'orateur doit toujours avoir en abondance, et, pour ainsi dire, sous la main. Aussi est-ce à juste titre qu'elle est appelée le trésor de l'éloquence.

Mais comme un plaidoyer se compose d'une infinité d'éléments, il ne suffit pas que la mémoire soit fidèle, il faut encore qu'elle soit prompte à saisir; il ne suffit pas de retenir l'ensemble de ce qu'on a écrit, en le lisant à plusieurs reprises, il faut encore, dans ce qu'on n'a que médité, retrouver les mêmes idées, les mêmes mots, le même arrangement; il faut se souvenir de ce qui a été dit par la partie adverse, pour le réfuter, non pas toujours dans le même ordre, mais dans le lieu le plus convenable. Le dirai-je? le talent de l'improvisation n'est pas autre chose qu'une grande mémoire. En effet, pendant que nous parlons, nous avons à prévoir ce que nous dirons ensuite; et, comme la pensée se porte toujours au delà du moment présent, tout ce qu'elle rencontre en chemin, elle le donne en dépôt à la mémoire ; et celle-ci fait l'office d'une main intermédiaire, qui transmet à l'élocution ce qu'elle a reçu de l'invention.

Je ne crois pas devoir m'arrêter à examiner la cause efficiente de la mémoire, quoique l'opinion la plus commune soit que les choses extérieures s'impriment dans l'âme comme un cachet sur la cire; et je ne pourrai jamais admettre que la mémoire contracte, comme le corps, une lenteur ou une force qui constitue une qualité habituelle. Je veux plutôt admirer sa nature par rapport à l'âme. Quoi de plus inexplicable? Des idées, qu'un long intervalle de temps semblait avoir séparées de nous, reparaissent tout à coup, et se représentent non seulement quand nous les rappelons, mais quelquefois aussi d'elles-mêmes; non seulement quand nous sommes éveillés, mais même quand nous dormons. Que dis-je? Les animaux, quoique privés d'intelligence, ne laissent pas de se souvenir, de se reconnaître, et de regagner, après une longue excursion, leur habitation accoutumée. Bizarrerie surprenante! ce que nous venons de faire nous échappe, et de vieilles impressions restent; nous oublions des choses d'hier, et nous nous souvenons des actes de notre enfance; certaines idées se cachent quand nous les cherchons, et se présentent à nous quand nous y pensons le moins; enfin, la mémoire meurt et la mémoire renaît. Cependant on ne saurait pas tout ce dont cette faculté est capable, tout ce qu'il y a de divin en elle, si l'éloquence ne l'eût fait paraître dans tout son jour. Car elle maintient l'ordre non seulement dans les idées, mais encore dans les mots; et les mots dont elle tient le fil se succèdent presque sans fin, à tel point que, dans les plus longs plaidoyers, la patience de l'auditeur se lasse plus tôt que la mémoire ne manque à l'orateur : ce qui prouve qu'il y entre de l'art, et que la nature peut être secondée par la méthode, puisque nous voyons que, avec de la science et de la pratique, on fait ce que, sans science ni pratique, on ne peut pas faire. Cependant je lis dans Platon que l'écriture nuit à la mémoire, sans doute parce que, après avoir confié nos idées au papier, nous cessons, pour ainsi dire, de les surveiller, et qu'elles profitent de notre sécurité pour s'échapper. II est certain que le plus sûr moyen de se souvenir d'une chose, c'est d'y avoir l'esprit fortement appliqué, et de ne jamais la perdre de vue. Aussi ce que nous écrivons plusieurs fois de suite, pour l'apprendre, s'imprime dans notre mémoire par la seule habitude d'y penser.

Simonide passe pour avoir montré le premier l'art de la mémoire; et voici ce qu'on raconte de lui. Il avait, moyennant une somme convenue, composé, en l'honneur d'un athlète qui avait remporté le prix du pugilat, une de ces pièces de vers qu'il est d'usage de faire pour les vainqueurs. Quand l'ode fut terminée, on refusa de lui payer la totalité de la somme, parce que, suivant la coutume des poètes, il s'était étendu, par forme de digression, sur les louanges de Castor et Pollux, à qui par conséquent on le renvoyait pour le surplus. Ceux-ci s'acquittèrent de leur dette, s'il faut en croire ce qu'on rapporte; car un grand repas s'étant donné pour célébrer cette victoire, Simonide fut du nombre des conviés; et, pendant qu'il était à table, on vint lui dire que deux jeunes cavaliers le demandaient, et désiraient ardemment de lui parler. Simonide sortit, et ne trouva personne; mais l'issue fit voir qu'il n'avait pas eu affaire à des ingrats; car à peine avait-il franchi le seuil de la porte, que la salle s'écroula sur les convives, et les mutila si horriblement de la tête aux pieds, que, lorsqu'il fut question de leur donner la sépulture, leurs parents ne purent les reconnaître. Alors, dit-on, Simonide, s'étant souvenu de l'ordre dans lequel chacun des convives était placé, rendit leurs corps à leurs familles. Les grammairiens ne s'accordent pas sur le nom du vainqueur chanté par Simonide, si c'était Glaucon Carystius, ou Léocrate, ou Agatharque, ou Scopas ; ils ne s'accordent pas davantage sur le lieu, si c'était à Pharsale, comme Simonide lui-même semble le faire entendre quelque part, et comme l'ont rapporté Apollodore; Ératosthène, Euphorion, et Euripyle de Larisse; ou bien à Cranon, comme le, dit Apollas Callimaque, dont l'opinion, pour avoir été adoptée par Cicéron, est aujourd'hui la plus accréditée. Ce qu'on tient pour certain, c'est qu'un noble Thessalien, nommé Scopas, périt dans ce festin. On ajoute que le fils de sa sœur y périt aussi, avec la plupart des descendants d'un autre Scopas plus ancien. Du reste, tout ce récit sur les Tyndarides m'a bien l'air d'une fable, d'autant que Simonide n'en fait nulle part la moindre mention; et, certes, il n'aurait pas gardé le silence sur un événement aussi glorieux pour lui.

Quoi qu'il en soit, le fait semble avoir donné lieu de remarquer que la mémoire pouvait être aidée par le souvenir des localités, et c'est ce que chacun peut vérifier d'après sa propre expérience. En effet, lorsque, après un certain laps de temps, nous nous retrouvons dans un lieu que nous avions quitté, non seulement nous le reconnaissons, mais nous nous ressouvenons de ce que nous y avons fait : les personnes que nous y avons vues, et quelquefois les pensées qui nous occupaient alors se représentent à nous. Ainsi, pour la mémoire comme pour la plupart des choses, l'art est né de l'expérience. Or, voici comme on le pratique.

On choisit un lieu extrêmement spacieux et diversifié, une grande maison, par exemple, distribuée en plusieurs appartements. On se grave avec soin dans l'esprit tout ce qu'elle contient de remarquable, afin que la pensée en puisse parcourir toutes les parties sans hésitation ni délai. En cela, l'essentiel est de ne point broncher devant les objets; car des souvenirs, destinés à venir en aide à d'autres souvenirs, doivent être plus que sûrs. Ensuite, pour se rappeler ce qu'on a écrit ou simplement médité, on se sert de quelque signe, emprunté ou à la matière qu'on a à traiter, s'il s'agit, par exemple, de navigation ou de guerre, ou bien à quelque mot; car un mot suffit pour redresser la mémoire, aussitôt qu'elle vient à broncher. S'agit-il de navigation, le signe de reconnaissance sera une ancre; de guerre, ce sera une arme quelconque. Puis, on procède ainsi : on assigne la première pensée au vestibule, la seconde à la salle d'entrée, et ainsi du reste, en parcourant les croisées, les chambres, les cabinets, jusqu'aux statues et autres objets semblables. Cela fait, quand il s'agit d'appliquer ce procédé à la mémoire, on passe en revue chaque lieu à partir du premier, en redemandant à chaque image l'idée qui lui a été confiée : en sorte que, si nombreuses que soient les choses dont on ait à se souvenir, elles se donnent la main et forment une espèce de choeur, qui prévient la confusion dans laquelle on est exposé à tomber en se bornant à apprendre de mémoire. Ce que j'ai dit d'une maison peut également s'appliquer à des monuments publics, à une longue promenade (en faisant, par exemple, le tour d'une ville), ou à des tableaux. On peut même se créer des lieux imaginaires. On a donc besoin de lieux réels ou fictifs, ainsi que d'images ou simulacres, qui sont toujours arbitraires. Les images sont des signes qui servent à marquer ce que nous voulons retenir, en sorte, comme le dit Cicéron, que les lieux peuvent se comparer à la cire, et les simulacres aux lettres. Mais je ferai mieux de rapporter ses propres expressions : Il faut faire choix, dit-il, de lieux multiples, remarquables, bien développés, peu distants les uns des autres; et d'images qui expriment quelque action, qui soient vives, caractéristiques, telles enfin qu'elles viennent au-devant de l'esprit, et le frappent incontinent. Aussi ai-je lieu de m'étonner que Métrodore ait trouvé trois cent soixante lieux dans les douze signes du zodiaque : je ne vois là que la vanité et la jactance d'un homme qui, en se glorifiant de sa mémoire, voulait en faire honneur à son art, plutôt qu'à la nature.

Pour dire maintenant ce que je pense de cette méthode, j'avouerai qu'elle peut être bonne quelquefois, si l'on veut, par exemple, répéter une grande quantité de noms dans l'ordre où on les a entendus; car alors nous plaçons tous ces noms dans les lieux que nous avons observés, le mot table, par exemple, dans le vestibule, le mot coussin dans la salle d'entrée, et ainsi des autres; puis, repassant par le même chemin, nous les reprenons où nous les avions placés. C'est sans doute à l'aide de cette méthode que certaines personnes sont parvenues, comme on dit que le fit Hortensius, à énumérer de mémoire, après une vente publique, tous les objets vendus, avec les noms des acheteurs et le prix de chaque article, aussi fidèlement que l'huissier l'eût pu faire avec son registre. Mais ce procédé sera moins efficace, quand il s'agira d'apprendre tout un plaidoyer; car les pensées n'ont pas, comme les choses, des images propres : les images des pensées sont purement arbitraires, bien que, jusqu'à un certain point, les lieux ne laissent pas d'aider a retrouver les pensées. Mais comment pourra-t-on, avec ce même procédé, retenir la contexture des mots d'un plaidoyer qu'on a entendu prononcer? Je ne m'arrêterai pas à faire remarquer qu'il y a des mots, et de ce nombre sont certainement les conjonctions, qui ne peuvent être figurés par aucune image. Car eussions-nous, comme les notaires, des images déterminées pour chaque mot ; eussions-nous des lieux à l'infini, pour y placer autant de mots qu'il y en a dans les cinq livres du second plaidoyer contre Verrès; eussions-nous enfin la faculté de nous souvenir de tout ce que nous aurions, pour ainsi dire, mis en dépôt dans chaque lieu, le débit ne serait-il pas nécessairement entravé par le double effort de la mémoire? Comment, en effet, le tout pourra-t-il marcher sans désordre, s'il nous faut, à chaque mot, nous reporter à chaque image et à chaque lieu? Laissons donc cette méthode à Charmadas et à Métrodore, qui, selon Cicéron, l'ont mise en pratique, et tenons-nous-en à des préceptes plus simples.

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