Institutio Oratoria (page 7)

Quintilien · Arts Libéraux

Texte français, domaine public · Source : remacle.org · 12 pages

Aussi en latin.

Fiche de l’œuvre dans le savoir

Ce que l'accusé doit faire de son côté, c'est, ou de nier ces allégations, ou de les justifier, ou de les pallier, ou du moins de les séparer du fait sur lequel les juges ont à prononcer; car souvent ces allégations sont non seulement d'une autre nature que le fait incriminé, mais même toutes contraires comme si l'on disait qu'un homme accusé de larcin est un prodigue ou un insouciant; car il n'est pas probable qu'une personne qui fait si peu de cas de l'argent veuille en acquérir à quelque prix que ce soit. Si ces ressources manquent à l'accusé, il éludera les allégations de l'accusateur en disant que tout cela ne fait rien à l'affaire; que, de ce qu'un homme a commis une faute, il ne s'ensuit pas qu'il ait commis toutes sortes de crimes, et que l'accusateur ne s'est enhardi à lui en imputer un nouveau que parce qu'en accusant un homme déjà vulnérable, il a cru que la prévention suffirait pour l'accabler. Il y a certaines accusations contre lesquelles certains lieux d'arguments sont ouverts à l'accusé, et ces arguments se tirent la plupart du temps de la personne, tantôt en général : Il n'est pas croyable qu'un père ait tué son fils, qu'un général d'armée ait livré sa patrie aux ennemis, etc.; à quoi il est facile de répondre : qu'il n'est pas de crime que des méchants ne puissent commettre, ou bien qu'il est monstrueux de défendre un crime par sa propre énormité; tantôt en particulier, et cela se traite diversement; car si d'un côté la dignité d'une personne semble la mettre à l'abri du soupçon, de l'autre on en peut faire une sorte de preuve contre elle, en disant que c'est sur cela même qu'elle a fondé l'espérance de l'impunité. Il en est de même de la pauvreté, de l'obscurité, ou des richesses, dont chaque partie, suivant son pins ou moins d'habileté, peut également tirer avantage. Mais les bonnes moeurs et la pureté de la vie passée ne peuvent manquer d'être d'une grande recommandation. Si l'on ne reproche rien à l'accusé, son défenseur s'en prévaudra fortement. Cependant l'accusateur dira que, pour le fait dont il s'agit, il n'est besoin que de la connaissance qu'on en a; qu'il y a commencement à tout, et qu'il n'y a pas lieu de faire, pour ainsi dire, la dédicace d'un premier crime. Voilà ce qu'il répliquera; et dans son premier plaidoyer il saura faire en sorte de donner à croire que, s'il a ménagé l'accusé, c'est moins parce qu'il ne l'a pas voulu que parce qu'il ne l'a pas pu. C'est aussi pourquoi il vaut mieux laisser là tout le passé que d'invectiver à tort et à travers, parce que si l'on s'arrête à des choses légères, frivoles, ou manifestement fausses, on se discrédite pour tout le reste. En effet, celui qui s'abstient de tout blâme laisse croire qu'il a voulu éviter les invectives comme inutiles; au lieu que celui qui relève des bagatelles confesse par là qu'il a mieux aimé mentir, au risque de se compromettre, que de garder le silence que lui commandait la vérité. Il y a plusieurs autres considérations à faire sur les personnes; mais j'en ai parlé en traitant des arguments. La seconde preuve se tire des motifs. J'entends particulièrement la colère, la haine, la crainte, la cupidité, l'espérance; car toutes les passions rentrent dans celles-là. Si l'un de ces motifs peut être objecté à l'accusé, c'est à l'accusateur à établir qu'il n'est rien à quoi ces motifs ne puissent entraîner l'homme, et à exagérer en particulier ceux dont il tirera ses arguments. S'il ne peut en alléguer aucun, il dira ou qu'il peut y en avoir de cachés, ou que, le fait étant certain, il est inutile d'en chercher les motifs, ou enfin que le crime est d'autant plus odieux qu'il a été commis sans raison. Le défendeur, au contraire, insistera tant qu'il pourra sur ce point, qu'un crime sans motif n'est pas croyable. C'est ce que Cicéron a traité avec beaucoup d'énergie dans plusieurs de ses plaidoyers, mais surtout dans la défense de Varénus, qui avait tout contre lui, et qui, en effet, fut condamné. Si l'accusateur objecte une raison, le défendeur soutiendra qu'elle, est ou fausse, ou sans importance, ou qu'elle repose sur des faits que l'accusé ignorait; car il s'en rencontre quelquefois de cette dernière espèce. Par exemple, celui qui a été tué laissait par testament un legs à l'accusé, ou il se proposait de le poursuivre en justice. Au défaut de ces ressources, on dira qu'il ne faut pas toujours avoir égard aux motifs. Est-il quelqu'un qui soit inaccessible à la crainte, à la haine, à l'espérance? Malgré ces imperfections de la nature humaine, on ne laisse pas d'être homme de bien. Surtout il n'omettra pas de dire que les mêmes motifs n'ont pas la même influence sur tous les hommes; car si la pauvreté a pu conseiller le vol à tel ou tel, il ne s'ensuit pas qu'elle fasse rien faire d'indigne à un Curius ou à un Fabricius. Faut-il commencer par parler des motifs ou de la personne? C'est encore une question. Les orateurs n'ont pas toujours suivi la même méthode à cet égard, et Cicéron même a souvent donné la préférence aux motifs. Pour moi, à moins que la nature du procès ne détermine plutôt à l'une qu'à l'autre, je crois qu'il est plus naturel de commencer par la personne. En effet, que je dise : Le crime ne sera jamais croyable en qui que ce soit, ou il le faut croire dans la personne que j'accuse, cette proposition est plus générale et établit une division plus juste. Cependant cela même peut varier par une raison d'utilité, comme la plupart des autres choses. Non seulement il faut rechercher les motifs qui ont déterminé la volonté, mais aussi ceux qui l'ont égarée, comme l'ivresse, l'ignorance; car si les motifs de cette dernière espèce diminuent la culpabilité quand il s'agit de la qualité de l'action, d'un autre côté ils contribuent puissamment à l'établir, quand il n'est question que de conjecture.

Enfin, il n'y a peut-être pas une seule cause (j'entends une cause fondée sur un fait sérieux et positif) où les deux parties ne s'étendent sur la personne, tandis que souvent il est inutile de parler des motifs, comme dans les causes d'adultère et de vol, parce que ces crimes portent leurs motifs avec eux. Vient ensuite l'examen des desseins; et à cet égard le champ est vaste. Par exemple, on dira : Est-il probable que l'accusé se soit patté de pouvoir exécuter ce meurtre ? A-t-il pu croire qu'il demeurerait ignoré, ou que si l'on venait à le découvrir, il resterait impuni? Espérait-il qu'il en serait quitte pour une peine légère, tardive, ou du moins sans proportion avec l'avantage qu'il devait retirer de son crime? Le plaisir de se venger compensait-il le châtiment du meurtre? On examinera ensuite s'il n'eût pas pu le commettre dans un autre temps, d'une autre manière, avec plus de facilité, avec plus de sûreté. C'est ce que fait Cicéron dans la défense de Milon, quand il énumère toutes les occasions où celui-ci attrait pu tuer Clodius impunément. En outre, pourquoi l'agresseur a choisi de préférence tel lieu, tel temps, telle manière? Ce qui est encore traité avec beaucoup de soin dans la même défense. Enfin, si l'accusé n'avait aucun motif, a-t-il cédé à un, transport aveugle? Car on dit communément que le crime et la folie vont de compagnie; ou bien, est-ce l'habitude du crime qui l'a entraîné? Après avoir discuté ce premier point, s'il l'a voulu, on passera au second, s'il l'a pu. Ici, on considère le lieu et le temps. S'il s'agit d'un vol, l'endroit était-il clos ou fréquenté? Était-ce de jour? ce qui l'exposait à être vu; ou de nuit? ce qui rendait le vol plus difficile. On ne manquera pas de passer en revue les obstacles, les occasions; et, comme il est facile de se les représenter, je me dispenserai d'en donner des exemples. Ce second point est de telle nature, que s'il manque, c'est-à-dire si l'accusé ne l'a pas pu, il n'y a plus de procès; mais s'il l'a pu, suit naturellement cette question: l'a-t-il fait? Or, tout cela rentre dans la conjecture de l'intention; car elle nous fait juger s'il a espéré de venir à bout de son entreprise. Il faut donc envisager les moyens, ce que fait Cicéron quand il décrit l'équipage de Clodius et de Milon. La question s'il l'avait commence au second temps, c'est-à-dire au temps présent, auquel se rapportent le bruit, les cris, les gémissements; et au temps joint, auquel se rapportent l'action de se cacher, la crainte, et autres circonstances de cette nature. A cela on ajoute les signes dont j'ai déjà parlé, et même les propos et les actes qui ont précédé et suivi; et ces propos et ces actes sont de nous ou d'autrui. Les propos nous nuisent plus ou moins, selon qu'ils sont de nous, ou d'autrui : s'ils sont de nous, ils nuisent plus et servent moins; s'ils sont d'autrui, ils servent plus et nuisent moins. Quant aux actes, tantôt ce sont les nôtres qui sont plus favorables à notre cause, tantôt ce sont ceux d'autrui; si, par exemple, notre adversaire a fait quelque chose qui soit à notre avantage mais ces actes nuisent toujours plus, venant de nous, que venant d'autrui. Il y a aussi cette différence à remarquer dans les propos, qu'ils sont clairs ou équivoques. Or, soit les nôtres, soit ceux d'autrui, s'ils sont équivoques, ils sont nécessairement moins nuisibles ou moins utiles. Cependant ils nous nuisent souvent, comme dans cette controverse : On demandait à un fils oit était son père : En quelque lieu qu'il soit, répondit-il, il boit (vivit, bibit). Or, on le trouva mort dans un puits. Quand ils sont d'autrui et équivoques; ils ne peuvent jamais nuire, à moins que l'auteur n'en soit incertain ou mort : On entendit la nuit une voix s'écrier : Prenez garde à la tyrannie! On demandait à un mourant qui l'avait empoisonné : Il ne vous est pas utile de le savoir, répondit-il. En effet, qu'on puisse interroger ceux qui ont parlé ainsi, et toute ambiguïté cessera. Enfin nos paroles et nos actions ne peuvent se défendre que par l'intention, tandis que celles d'autrui se réfutent de bien des manières.

Ce que j'ai dit de la conjecture, semble ne regarder que le genre de causes où il s'agit de meurtre; et cependant on peut en faire plus ou moins l'application à tous les autres. Ainsi, dans les causes de vol, de dépôt, de prêt, les arguments se tirent des possibilités : le dépositaire avait-il ce qu'il prétend avoir déposé ? des personnes : est-il croyable que tel ait fait un dépôt à tel, ou qu'il lui ait prêté de l'argent? Le demandeur est-il un imposteur, ou l'accusé est-il un perfide, un voleur? Il y a plus : dans les accusations de vol, comme dans celles de meurtre, on recherche et le fait et l'auteur du fait. Dans celles de prêt et de dépôt, il y a aussi deux questions, mais qui se traitent toujours séparément : l'argent a-t-il été donné? a-t-il été rendu ? Les causes d'adultère ont cela de particulier, que d'ordinaire elles compromettent la vie de deux personnes, et qu'il faut ou perdre ou sauver l'une et l'autre. Encore est-ce une question s'il convient de les défendre toutes deux à la fois. A cet égard, nous prendrons conseil de la cause; car si la défense de l'une peut être utile à celle de l'autre, nous les joindrons; si, au contraire, elles se nuisent, il faut les séparer. Ce n'est point inconsidérément que j'ai dit que l'adultère compromettait le plus souvent deux personnes, et non pas toujours; car une femme peut être accusée d'adultère, sans que son complice soit connu. On a trouvé chez elle des présents, de l'argent; mais d'où venaient ces présents, cet argent? des lettres d'amour; mais à qui étaient-elles adressées? Il en est de même dans les accusations de faux: on peut accuser plusieurs personnes ou une seule. Celui qui a écrit le corps de l'acte doit toujours garantir la signature; celui qui l'a signé ne peut pas toujours garantir l'écriture, car on peut l'avoir trompé; mais quiconque produit une pièce qu'il a fait écrire et signer pour lui, doit défendre et celui qui l'a écrite et celui qui l'a signée. On tire les arguments des mêmes lieux dans les causes où un homme est accusé d'avoir trahi, ou d'avoir affecté la tyrannie. Mais ce qui est en usage dans les écoles peut nuire beaucoup à ceux qui se destinent au barreau. Les écoliers s'imaginent que tout ce qui n'est pas exprimé dans la matière donnée par le maître est favorable à la cause qu'ils ont à défendre. Par exemple, vous accusez quelqu'un d'adultère : où sont vos témoins? quel est le dénonciateur? quel prix en ai-je reçu? qui est le complice ? Vous m'accusez d'empoisonnement : où ai-je acheté le poison? de qui? quand? combien? par qui l'ai-je fait donner? Vous m'accusez d'avoir affecté la tyrannie: où sont mes armes? où sont mes gardes? J'avoue qu'on peut quelquefois employer ces moyens de défense en faveur de ceux pour qui on parle. Je m'en servirai même au barreau toutes les fois que je verrai mon adversaire dans l'impuissance de bien répondre à toutes ces interrogations. C'est la méthode que j'ai suivie autrefois dans mes plaidoyers, parce qu'au barreau on ne plaide guère de cause où l'on n'ait occasion de poser plusieurs de ces circonstances. C'est ainsi que quelques avocats dans leurs péroraisons donnent des enfants, des pères, des mères, des nourrices, à qui bon leur semble. Néanmoins je permettrais plutôt à un avocat d'exiger de ses adversaires le détail de plusieurs circonstances, que de les proposer et de les discuter lui-même. Quant à l'intention, la manière de la conjecturer ressort assez de la division que j'ai adoptée, s'il l'a voulu, s'il l'a pu, s'il l'a fait; car lorsqu'on examine cette question : l'a-t-il voulu? c'est comme si l'on examinait celle-ci : dans quel esprit a-t-il agi? c'est-à-dire, a-t-il voulu mal faire? L'ordre et la suite des choses contribuent encore à accréditer ou décréditer la conjecture, suivant que ces choses se concilient ou se repoussent. Cependant il faut toujours examiner le rapport et la liaison que toutes les parties ont les unes avec les autres.

CH. III. Après la conjecture vient la définition car si l'on ne peut répondre, je n'ai rien fait, l'excuse la plus prochaine est de dire, je n'ai pas fait ce dont on m'accuse. Voilà pourquoi on procède le plus souvent de la même manière que dans la conjecture; seulement le genre de défense est différent, comme dans les causes de vol, de dépôt, d'adultère. Car de même que, dans le premier état, nous dirions : je n'ai point commis ce vol, je n'ai point reçu ce dépôt, je n'ai point commis d'adultère, ainsi nous disons dans l'état de définition : ce n'est pas là un vol, ce n'est pas là un dépôt; ce n'est pas là un adultère. Quelquefois de la qualité on descend à la définition, comme dans les actions de démence, de mauvais traitements, d'offense envers l'État; et dans ces causes, si l'on ne peut soutenir que ce qui s'est fait est bien fait, il reste à dire que cela ne constitue ni démence, ni mauvais traitements, ni offense envers l'État. La définition est donc l'énonciation propre, claire et précise de la chose en question. Elle se compose particulièrement, comme je l'ai dit, du genre, de l'espèce, des différences et des propriétés. Ainsi, pour me servir d'un exemple familier, si on a à définir le cheval, animal sera le genre, mortel sera l'espèce, irraisonnable sera la différence; car l'homme étant aussi un animal mortel, hennissant sera la propriété. La définition a lieu dans la plupart des causes; car il y a des occasions où l'on convient du nom sans convenir de la chose à laquelle on doit l'appliquer; et il en est d'autres où l'on convient de la chose sans convenir du nom. Quand le doute tombe sur la chose, tantôt c'est la conjecture qui en décide par exemple, qu'est-ce que Dieu? En effet, ceux qui nient que Dieu soit un esprit répandu dans toutes les parties de l'univers, ne disent pas pour cela qu'il soit faux d'appeler sa nature une nature divine. Témoin Épicure, qui attribue à Dieu une forme humaine, et le place dans ces espaces qui sont entre les mondes. Dans ces deux opinions, on emploie le même nom; mais laquelle des deux natures convient à la chose définie, c'est ce qui est l'objet de la conjecture. Tantôt c'est la qualité qu'on examine. Par exemple, qu'est-ce que la rhétorique? Est-ce une force de persuader, ou la science de bien dire ? genre de question qui est très ordinaire dans les causes judiciaires. Car on demandera, par exemple, si un homme surpris dans un lieu de débauche avec la femme d'un autre est adultère. Alors, en effet, il ne s'agit pas du nom, mais de la dualité du fait, et de savoir si cet homme est coupable; car il ne saurait être coupable que d'adultère. Un genre de définition tout différent, c'est quand la contestation roule sur un nom dont l'application dépend d'une loi. Celui-ci n'a lieu en matière judiciaire qu'à cause des termes qui donnent naissance au procès : par exemple, si un homme qui se tue est homicide ? Si celui qui a porté un tyran à se tuer est tyrannicide? Si les enchantements des magiciens sont un, empoisonnement? Car ici ce n'est point la chose qui est contestée, et l'on sait bien qu'il y a de la différence entre tuer un homme et se tuer soi-même ; entre porter un tyran à se donner la mort, et le tuer réellement; entre un enchantement et un breuvage empoisonné; mais il s'agit de savoir si ces actions doivent être appelées du même nom. Cicéron dit, après plusieurs auteurs, que l'état de définition roule toujours sur l'identité et la différence, parce que celui qui nie que tel nom convienne à telle chose est obligé de dire quel autre nom y convient mieux. Quoique je n'aime pas à m'écarter de son sentiment, il me semble néanmoins qu'on peut distinguer trois sortes de définitions. Car tantôt on pose la question ainsi : L'adultère peut-il avoir lieu dans une maison de débauche ? Si nous soutenons la négative, on peut se dispenser de chercher une autre qualification, parce que nier ce point, c'est nier absolument le crime. Tantôt on pose la question ainsi : est-ce là un larcin, ou un sacrilège? Alors il ne suffit pas de dire que ce n'est point un sacrilège; il faut dire ce que c'est, et par conséquent définir ce que c'est que larcin ou que sacrilège. Enfin la question roule quelquefois sur des choses d'espèce différente, et l'on ne laisse pas d'agiter s'il faut les appeler de la même manière, bien qu'elles aient chacune un nom particulier, comme, par exemple, un philtre, un poison.

Dans toutes ces sortes de procès, la question est, si telle chose doit s'appeler aussi du même nom, parce que le nom contesté dans l'affaire dont il s'agit est reçu et constant dans une autre. Par exempte, c'est un sacrilège de voler une chose sacrée dans un temple. Mais est-ce un sacrilège de voler une chose privée? C'est un adultère d'avoir chez soi commerce avec la femme d'autrui. Mais est-ce un adultère dans une maison de prostitution? Tuer un tyran constitue le tyrannicide. Le porter à se tuer, est-ce le même crime? C'est pourquoi le syllogisme, autre état dont je parlerai dans la suite, équivaut presque à la définition. Ici, la question est, si telle chose doit être appelée du même nom que telle autre; et dans le syllogisme, s'il ne faut pas raisonner de telle chose comme de telle autre.

Les définitions sont si diverses, selon quelques-uns, que cette diversité donne lieu de douter si une chose peut se définir dans des termes différents. Ainsi, les uns disent que la rhétorique est la science de bien dire; les autres, la science de bien inventer et de bien exprimer ce qui tombe dans le discours; les autres, la science de dire ce que l'on doit dire. Il faut donc examiner, encore qu'elles s'accordent pour le sens, comment il se fait qu'elles diffèrent par la compréhension ; mais c'est une matière de controverse philosophique, et non de procès. Quelquefois on a besoin de la définition pour des mots obscurs et que peu de gens entendent. Par exemple, que signifie clarigatio, proletarius?

Quelquefois ce sont des mots connus qu'il faut définir, comme penus, littus. Cette variété fait que certains auteurs ont rapporté la définition à l'état conjectural, comme une espèce à son genre; d'autres, à l'état de qualité. Il s'en est même trouvé qui ont mieux aimé la rapporter aux questions légales. Mais ce genre de définitions a paru si subtil à quelques-uns, qu'ils l'ont renvoyé aux disputes des dialecticiens, et l'ont jugé inutile à l'orateur. En effet, bien que ces définitions aient tant de force dans les disputes philosophiques qu'elles tiennent comme enchaîné dans leurs liens celui qui doit répondre, et le réduisent à se taire, ou même à accorder tout le contraire de sa pensée, il s'en faut bien qu'elles soient de la même utilité au barreau. Car, ici, il s'agit de persuader un juge; et quoique vous l'embarrassiez par la subtilité des termes, il vous contredit, intérieurement, si vous ne lui rendez la chose sensible. Après tout, où est la nécessité pour l'orateur d'une si grande précision? Est-ce que si je ne dis : l'homme est un animal mortel raisonnable, je ne pourrai pas le distinguer des dieux et des bêtes, en exposant d'une manière plus étendue, plus oratoire, tant de propriétés du corps et de l'âme, qui le distinguent effectivement? Mais quand il faudrait s'en tenir à la justesse de la définition, ignore-t-on qu'une chose ne se définit pas toujours dans les mêmes termes, et qu'on peut mêler à cette justesse un peu de liberté et de variété, comme fait Cicéron dans ce passage : Que faut-il entendre par publiquement? Tous;

et comme tous les orateurs ont toujours fait. Rarement, certes, trouvera-t-on chez eux cette servitude des philosophes: car c'est une servitude que de s'assujettir ainsi à certains termes, et Marc-Antoine nous le défend expressément dans le traité de Cicéron intitulé de l'Orateur. Il y a même du danger à le faire, puisqu'il ne faut qu'un mot avancé mal à propos pour mettre toute la cause en péril. Il est donc plus sûr de tenir le milieu que Cicéron nous conseille, et qu'il a tenu lui-même dans l'oraison pour Cécina, c'est-à-dire d'expliquer la chose sans la faire dépendre de la précision hasardeuse des termes : Non, juges, ne croyez pas qu'il n'y ait de violence que celle qu'on exerce sur nos corps, et qui va jusqu'à nous ôter la vie. Celle-là est encore plus grande, qui, par l'image d'une mort prochaine dont elle nous menace, porte le trouble et l'épouvante dans notre âme, et la jette, pour ainsi dire, hors d'elle-même. On évite encore le même danger en mettant la preuve avant la définition, comme lorsque Cicéron, dans ses Philippiques, veut prouver qu'Antoine a tué Servius Sulpicius, et qu'il termine ainsi son raisonnement : Car certainement c'est tuer un homme que d'être cause de sa mort. J'avoue pourtant que ce précepte n'est bon à suivre qu'autant qu'il est utile à notre cause; et il est certain qu'une définition bien juste, et renfermée dans peu de mots, a non seulement beaucoup de grâce, mais même beaucoup de force, pourvu qu'elle soit inattaquable.

L'ordre invariable de la définition est celui-ci : Qu'est-ce, par exemple, qu'un sacrilège?

Le fait incriminé est- il un sacrilège? Et d'ordinaire le plus difficile n'est pas d'appliquer la définition à la chose, mais de la confirmer. Quant au premier point, Qu'est-ce qu'un sacrilège? il y a un double soin à prendre : c'est de confirmer sa définition, et de détruire celle de la partie adverse. Voilà pourquoi dans les écoles, où la confirmation et la réfutation sont simultanées, il faut poser deux définitions contraires et aussi bonnes que possible ; mais, au barreau, il faut prendre garde que la définition ne soit oiseuse ou sans rapport avec la cause, qu'elle ne soit ambiguë, ou contradictoire, ou commune; défauts où un avocat ne tombe jamais que par sa faute. Or, le moyen de bien définir, c'est de convenir auparavant avec soi-même de ce qu'on a dessein d'établir car alors les mots pourront concorder avec notre pensée. Pour rendre cela plus clair, je me servirai d'un exemple que j'ai déjà rapporté: Un homme est accusé de sacrilège pour avoir volé dans un temple l'argent d'un particulier. Le fait est avéré. Il s'agit seulement de savoir si ce fait est un sacrilège : voilà la question. L'accusateur le qualifie ainsi, parce que le vol a été commis dans un temple. L'accusé combat la qualification de sacrilège, parce qu'il n'a dérobé que l'argent d'un particulier, comme, du reste, il en fait l'aveu. Le premier définira donc le sacrilège l'action de dérober quelque chose dans un lieu sacré, le second le définira, l'action de voler quelque chose de sacré; et chacun combattra les définitions de son adversaire. Il y a deux manières de détruire une définition, soit parce qu'elle est fausse, soit parce qu'elle est incomplète. Elle peut aussi pécher d'une troisième manière, si, par exemple, elle n'a aucun rapport avec la question; mais il faudrait supposer que l'auteur de la définition est un homme inepte. Elle est fausse, si on dit : Le cheval est un animal raisonnable, parce que le cheval est un animal, mais il n'est pas raisonnable. Elle est incomplète, si on dit: Le cheval est un animal irraisonnable, parce que ce qui est commun cesse d'être propre. Ici donc l'accusé dira que la définition de l'accusateur est fausse; mais l'accusateur n'en pourra dire autant de celle de l'accusé; car c'est assurément un sacrilège que de dérober quelque chose de sacré. Il dira donc qu'elle n'est pas complète, et qu'il faut ajouter, ou dans un lien sacré. Mais, pour confimer ou pour réfuter une définition, on a surtout recours aux différences et aux propriétés, quelquefois aussi à l'étymologie; et les raisons que l'on tire de ces lieux se soutiennent encore par des considérations fondées sur l'équité, ou sur l'intention, que l'orateur tâche de pénétrer à l'aide de la conjecture.

L'étymologie est rarement d'usage. Je ne citerai que cet exemple, emprunté à Cicéron : Qu'est-ce que le tumulte? sinon une perturbation telle, qu'elle fait naître une plus grande frayeur, timor, d'où est venu le nom tumultus. A l'égard des propriétés et des différences, elles donnent lieu à des questions très subtiles: ainsi on demande si le débiteur que la loi oblige à servir son créancier jusqu'à ce qu'il soit quitte envers lui, est un esclave. Il n'y a d'esclave, dira l'un, que celui qui est de droit en servitude; celui-là est esclave, dira l'autre, qui est dans la servitude en vertu du droit qui le fait esclave, ou, comme disaient les anciens, en tant qu`il fait le service d'esclave. Cette définition, quoiqu'elle diffère en quelque point, serait cependant vaine, si elle n'était appuyée sur les propriétés et les différences; car l'adversaire dira que le débiteur est esclave en tant qu'esclave, ou en vertu du droit qui le fait esclave. Il faut donc examiner les différences et les propriétés, dont j'ai touché quelque chose, en passant, dans le cinquième livre. Un esclave, à qui son maître rend la liberté, devient affranchi; un débiteur, qui recouvre la sienne, redevient homme libre; un esclave ne peut recouvrer la liberté sans le consentement de son maître, car il est en dehors de toute loi; un débiteur peut se racheter en vertu de la loi. Ce qui est propre à un homme libre, c'est ce qu'on ne peut avoir si l'on n'est libre, comme le prénom, le nom, le surnom , la tribu. Un débiteur, qui sert, ne laisse pas d'avoir tout cela. Ainsi, après avoir approfondi cette question Qu'est-ce qu'être esclave? on a presque résolu celle-ci : un débiteur, qui sert, est-il un esclave? car nous avons soin de faire en sorte que la définition convienne à notre cause. Or, ce qui domine particulièrement dans une définition, c'est la qualité : par exemple, L'amour est-il une clémence? C'est à la qualité que se rapportent les preuves que Cicéron dit être propres à la définition , et qui se tirent des antécédents, des conséquents, des adjoints, des contraires, des causes, des effets, des semblables, tous arguments dont j'ai expliqué la nature. Cicéron, dans son oraison pour Cécina, a traité sommairement une grande partie de ces preuves : Pourquoi donc fuyaient-ils? Parce qu'ils craignaient. Que craignaient-ils? La violence apparemment. Pouvez-vous donc nier le principe, quand vous accordez la conséquence? Il s'est aussi servi de la similitude : Quoi! ce qu'on appelle violence même en temps de guerre, ne s'appellera pas du même nom en temps de paix? Enfin on tire des arguments des contraires, comme dans cette question : Un philtre doit-il être regardé, ou non, comme poison? parce qu'un poison n'est pas un philtre. Je reviens au genre dont j'ai déjà parlé, je veux dire à certaines définitions qui ne sont pas complètes : et pour me rendre plus intelligible à mes jeunes élèves, car la jeunesse me paraîtra toujours mienne, je me servirai d'un exemple emprunté aux écoles : Des jeunes gens qui faisaient habituellement société ensemble convinrent de souper à certain jour sur le rivage de la mer. Un d'eux ayant manqué au rendez-vous, les autres s'avisèrent de lui élever un tombeau avec une épitaphe. Le père, au retour d'un voyage d'outre-mer, aborde dans ce lieu même, lit le nom de son fils sur le tombeau, et se pend. On accuse les jeunes gens de sa mort. L'accusateur dira : L'auteur du fait par lequel un homme a péri est la cause de sa mort. Non, diront les accusés, mais celui qui sciemment a fait une chose qui devait être la cause inévitable de la mort d'un homme.

L'accusateur, abandonnant sa définition, se contentera de dire : Vous avez causé la mort de cet homme, car c'est par suite de ce que vous avez fait qu'il a péri, puisque sans cela il vivrait encore. Cela est vrai, dira l'accusé; mais de ce qu'on a fait une chose d'où résulte la mort d'un homme, il ne s'ensuit pas qu'on soit coupable de sa mort. Un accusateur, un témoin, un juge en matière criminelle, en sont la preuve. La faute ne vient donc pas toujours du principe. Vous conseillez à quelqu'un de faire un voyage maritime, vous invitez un ami qui est au delà des mers à venir vous voir, cette personne, cet ami périt dans un naufrage; ou bien encore, vous invitez un homme à dîner, il se donne une indigestion et meurt. Étés-vous coupable de leur mort? Certainement non. D'ailleurs, l'action de ces jeunes gens n'a pas seule causé la mort du père : la crédulité du vieillard, sa faiblesse contre la douleur, y sont aussi pour quelque chose. S'il eût été plus ferme ou plus sage, il vivrait encore. Enfin ces jeunes gens n'ont pas eu de mauvaise intention; et ce tombeau fait à la hâte, et dans un lieu comme celui-là, aurait dû faire juger au père que ce n'était point un véritable tombeau. De quel droit punirait-on donc ces jeunes gens d'une action où tout est cause de la mort de cet homme, excepté leur intention? Quelquefois la définition est incontestable et incontestée, comme dans cet exemple : La majesté, dit Cicéron, réside dans l'empire et dans toute la dignité du peuple romain. Cependant il peut s'élever sur ce point une question, comme dans la cause de Cornélius : A-t-il été porté atteinte à cette majesté ? Et cette question semble appartenir à l'état de définition. Néanmoins, comme la définition n'est pas contestée, le jugement roule sur la qualité, et doit être ramené à ce dernier état dont je vais parler maintenant, autant pour suivre l'ordre de mon traité, que par occasion.

CH, IV. La qualité peut être aussi considérée dans un sens transcendant; et, comme telle, elle est complexe; car tantôt on recherche quelle est la nature d'une chose et sa forme : l'âme est-elle immortelle? Dieu a-t-il une figure humaine? Tantôt on s'occupe de la grandeur et du nombre : Quelle est la dimension du soleil? n'y a-t-il qu'un seul monde? Toutes questions qui se résolvent, à la vérité, par conjecture, mais qui néanmoins roulent sur la qualité. Le genre délibératif comporte aussi cette sorte de questions. César délibère s'il portera la guerre en Bretagne : c'est le cas d'examiner quelle est la nature de l'Océan? si la Bretagne est une île : ce qu'on ignorait alors; quelle est son étendue, avec quelles forces il faut l'attaquer. La qualité embrasse encore toutes les choses qu'il est à propos de faire ou de ne pas faire , de rechercher ou d'éviter. II est vrai que ces choses se traitent particulièrement dans les délibérations, mais elles sont aussi très souvent l'objet des contestations du barreau; avec cette seule différence que là il est question de l'avenir, et ici du passé. Tout ce qui appartient au genre démonstratif relève aussi de l'état de qualité. Les faits qui en font la matière n'étant pas contestés, on examine quels ils sont. Quant aux causes judiciaires, elles roulent toutes, ou sur une récompense, ou sur un châtiment, ou sur la mesure de l'une ou de l'autre : ce qui donne lieu à un premier genre de cause, ou simple ou comparatif. Dans le premier cas, il s'agit seulement de ce qui est juste; dans le second, de ce qui est plus juste ou de ce qui est le plus juste. Lorsque la cause a pour fin un châtiment, l'accusé doit justifier le fait incriminé, ou l'atténuer, ou l'excuser, ou, selon quelques-uns, recourir aux supplications. La meilleure manière de justifier le fait est de le soutenir honnête. Un père renonce son fils, parce qu'il s'est enrôlé, ou parce qu'il a brigué les charges, ou parce qu'il s'est marié sans son consentement; et le père soutient qu'il a eu raison de faire ce qu'il a fait. L'école d'Hermagoras donne à ce genre de défense un nom (κατ' ἀντίκηψιν), qu'elle rapporte à un acte de l'esprit, et que je ne trouve pas littéralement traduit en latin. Quoi qu'il en soit, on l'appelle défense absolue. En effet, il n'est question que du fait en lui-même : est-il juste ou non? Tout ce qui est juste est fondé sur la nature ou sur une institution humaine. La nature, c'est ce qui est selon la dignité de chaque chose; telles sont la piété, la bonne foi, l'austérité, etc.

Rendre la pareille est aussi, suivant quelques-uns, conforme à la nature. Mais cela veut être expliqué, car la violence opposée à la violence, ou le talion, n'a rien d'injuste envers celui qui a été l'agresseur; mais de ce que les traitements ont été les mêmes de part et d'autre, il ne s'ensuit pas que les premiers aient été justes. Car il faudrait pour cela qu'ils fussent justes de part et d'autre, que ce fût même condition, même loi : ce qui n'est pas. Je ne sais même si l'on peut appeler pareilles des choses qui sont dissemblables par quelque endroit. J'entends par institution humaine une loi, une coutume, un jugement, un traité. L'autre genre de défense est celui où, le fait étant insoutenable par lui-même, on a recours à des moyens extrinsèques. Les Grecs désignent ce genre sous le nom de κατ' ἀντίθεσιν, que nous ne traduisons pas non plus mot à mot, mais que nous appelons assomptif. En ce genre, le moyen le plus puissant consiste à justifier le fait par le motif, comme font Oreste, Horace, Milon ce qui constitue une récrimination, parce que l'accusé se défend en accusant la victime : Il a été tué, mais c'était un brigand. On l'a mutilé, mais c'était un ravisseur. Il y a une autre manière d'insister sur les motifs, qui n'a rien de commun avec la précédente, et où le fait ne se défend ni par lui-même, comme dans le genre absolu, ni en récriminant, mais par quelque considération tirée du bien publie, ou même de l'avantage qui en est résulté pour la partie adverse ou pour nous-mêmes, pourvu, dans ce dernier cas, qu'il s'agisse d'une chose qu'il nous soit permis de faire dans notre intérêt particulier : ce qui n'est jamais efficace. à l'égard d'un étranger qui nous poursuit en vertu de la loi, mais seulement dans des querelles de famille. Ainsi, dans ces sujets de déclamation où l'on feint un père qui abandonne ses enfants, un mari qui maltraite sa femme, un fils qui accuse son père, tous peuvent sans rougir alléguer l'intérêt personnel. Il faut toutefois remarquer que celui qui ne cherche qu'à éviter un mal a pour lui une plus noble justification que celui qui cherche son avantage. Ces sortes de controverses ne sont pas toujours imaginaires; car ce qu'on dit aux écoles pour un enfant abandonné, on le dit au barreau pour un enfant déshérité qui réclame son bien devant les centumvirs: là, c'est une femme maltraitée, ici, c'est une femme répudiée, dont la plainte donne lieu d'examiner qui du mari ou de la femme est cause du divorce; là, c'est un fils qui accuse son père de démence, ici, c'est un fils qui demande qu'on nomme un curateur à son père. C'est encore une défense tirée de l'utilité, si l'on soutient qu'il serait arrivé pis. Car, dans la comparaison de deux maux, le moindre devient un bien: comme si, par exemple, Mancinus justifiait le traité de Numance, en disant que sans ce traité toute l'armée romaine eût péri. C'est ce que les Grecs appellent ἀντίστασις, et que nous nommons genre de comparaison.

Voilà ce qui regarde la défense du fait. Que s'il ne peut se défendre ni par lui-même ni par des moyens extrinsèques, ce qui reste à faire, c'est de rejeter le fait incriminé sur autrui, si cela se peut. Aussi cette sorte de translation a-t-elle parti rentrer dans les autres états dont j'ai déjà parlé. Tantôt donc on rejette la faute sur une personne, comme si T. Gracchus, accusé pour le traité de Numance (accusation qui le porta à se montrer si favorable au peuple pendant son tribunal), soutenait qu'il n'avait rien fait que par ordre de son général; tantôt on se rejette sur la chose, comme si un légataire, à qui le testateur aurait ordonné de faire quelque chose, s'en dispensait en disant que les lois s'y opposent. C'est ce qu'on appelle μέτάστασις. Si ces moyens manquent, il reste l'excuse ou d'ignorance ou de nécessité. L'ignorance: Vous avez fait marquer au front un fugitif, qui plus tard est reconnu pour un homme libre; vous soutiendrez, que vous ignoriez qu'il le fût. La nécessité : Un soldat qui ne s'est pas trouvé au jour fixé pour le départ, dira qu'il en a été empêché par des fleuves et des torrents, ou bien par une maladie. Souvent on impute la faute au hasard; quelquefois nous disons qu'à la vérité nous avons mal fait, mais que notre intention était bonne. Il y a tant d'exemples de ces deux sortes d'excuses, qu'il est inutile d'en rapporter. Si rien de tout cela ne peut servir, on verra si la faute ne peut pas être atténuée: c'est ce que certains rhéteurs appellent état de quantité. Mais comme cette quantité, étant la mesure de la peine ou de la récompense, s'établit d'après la qualité du fait, je la range sous cet état, aussi bien que celle que les Grecs rapportent au nombre sous les noms de πηλικότης, quantité continue, et de ποσότης, quantité discrète, ce que nous confondons dans un seul et même mot. Le dernier moyen est la supplication, que la plupart des rhéteurs regardent comme inadmissible dans les controverses judiciaires; et Cicéron lui-même semble le témoigner aussi, lorsque, dans l'oraison pour Ligarius, il dit: J'ai plaidé bien des causes, César, et même avec vous, tant que vos fonctions vous ont retenu au barreau, et certes je ne suis jamais descendu à ce ton suppliant: pardonnez, juges, c'est par méprise, il a failli; il ne savait pas, si jamais, etc. Cependant au sénat, devant le peuple, devant le prince, partout enfin où la clémence peut exercer ses droits, la supplication est reçue. Elle tire partout son efficacité, tantôt de la personne de l'accusé, s'il a vécu jusque-là dans l'innocence, s'il a rendu des services, s'il y a lieu d'espérer qu'il se conduira mieux à l'avenir, et que même il se rendra utile; s'il paraît, en outre, avoir suffisamment expié sa faute, ou par les dommages qu'il a déjà essuyés, ou parle danger où il se trouve actuellement, ou par son repentir; tantôt de considérations extérieures, la noblesse de l'accusé, sa dignité, sa famille, ses amis. Toutefois, c'est sur le juge qu'il faut principalement compter, si le crime est tel que l'indulgence fasse plutôt honneur à sa clémence que honte à sa faiblesse. Mais la supplication peut aussi trouver sa p!ace dans les affaires ordinaires, où, si elle ne remplit pas la cause, elle en fait néanmoins une grande partie; car c'est une division fréquente que celle-ci: Quand il aurait j'ait cela, il faudrait encore lui pardonner; et ce genre de défense a souvent réussi dans des causes douteuses, outre que les épilogues ne sont la plupart du temps que des supplications. Quelquefois même c'est sur cette base que l'accusé fonde toute sa défense. Par exemple, un père déshérite son fils par testament, et déclare expressément qu'il ne l'a traité ainsi que parce qu'il aimait une courtisane. Ici, en effet, tout consiste à savoir si le père a dû punir si rigoureusement une faute de cette nature, et si les centumvirs ne doivent pas se montrer plus indulgents. Mais même dans les causes où l'on poursuit un châtiment en vertu d'une loi, on emploie cette division : A-t-il encouru la peine portée parla loi? Doit-elle lui être appliquée? Toutefois, les rhéteurs, que je citais tout à l'heure, ont raison de dire que ce moyen de défense ne peut arracher un accusé à la rigueur des lois.

Lorsqu'il s'agit d'une récompense, il y a deux choses à examiner : si celui qui la réclame en mérite une, et s'il la mérite aussi grande. Il peut arriver que cette récompense soit disputée par deux personnes, ou même par un plus grand nombre. Alors on examine, ou qui des deux, ou qui d'entre tous, en est le plus digne; et ces questions se décident d'après le genre de mérite de chacun. Mais, pour en bien juger, il ne faut pas s'arrêter seulement à l'action que l'on fait valoir en elle-même ou par comparaison avec une autre, il faut aussi considérer la personne. Un tyran a été tué, mais par qui? Est-ce par un jeune homme ou par un vieillard; par un homme ou par une femme; par un étranger ou par un parent? Tout cela importe, ainsi que les considérations tirées du lieu, lesquelles sont d'une grande variété : par exemple, Est-ce dans une ville habituée à la tyrannie, ou qui avait toujours été libre? Dans une forteresse, ou dans une maison? Puis comment le tyran a-t-il été tué? Par le fer, ou par le poison? En quel temps? Était-ce pendant la guerre, ou pendant la paix? Était-il sur le point de se démettre de la souveraine puissance, ou de commettre un nouvel attentat? On tient compte aussi à une personne des avantages qu'elle a bien voulu sacrifier, du danger et de la difficulté de l'entreprise. Il en est de même d'une libéralité. Il importe de savoir de quelle main elle part. Elle est plus méritoire dans un pauvre que dans un riche, dans celui qui donne que dans celui qui rend, dans un père qui a encore ses enfants que dans celui qui les a perdus. Il faudra ensuite examiner quelle est la chose donnée, dans quelle circonstance et dans quelle vue, c'est-à-dire, dans l'espoir de quelque avantage futur. Toutes les autres actions se pèsent de la même manière. Voilà pourquoi l'état de qualité réclame toutes les ressources de l'art oratoire, parce qu'il n'en est pas qui offre, de part et d'autre, un champ plus vaste à l'esprit, et où les passions soient plus puissantes. Il est vrai que l'état de conjecture est semblable à celui de qualité, en ce qu'il emploie aussi des preuves extrinsèques et tire ses arguments du fond de la matière; mais ces deux états diffèrent en ce que, lorsqu'il s'agit de montrer ce qu'est une chose et quelle elle est, c'est là le propre de l'éloquence, c'est là qu'elle règne, qu'elle domine, qu'elle triomphe. Virginius rapporte à cet état de qualité les causes d'abdication, de démence, de mauvais traitements, d'orphelines qui demandent leur mariage avec un proche parent. La raison de Virginius est que d'ordinaire, dans ces sortes de causes, le jugement roule sur la qualité du fait, ce qui a donné lieu à quelques-uns de les appeler matières morales. Mais les lois sur lesquelles reposent ces causes comportent quelquefois aussi d'autres états; car, tantôt ceux qui prétendent n'avoir point fait ce dont on les accuse, ou l'avoir fait dans une bonne intention, s'appuient d'ordinaire sur la conjecture, et il y en a mille exemples ; tantôt on définit ce que c'est que démence et mauvais traitements. En effet les questions de droit précèdent presque toujours la question légale, et l'on commence par établir les raisons pour lesquelles on a dérogé à la loi. Cependant, lorsqu'on ne pourra se défendre par le fait, on s'appuiera sur le droit, en examinant quels sont les cas où il n'est pas permis à un père d'abandonner son fils, à une femme de porter plainte contre son mari, à un fils d'accuser son père de démence. Il y a deux formes d'abdication ; l'une pour les crimes consommés, comme le rapt et l'adultère; l'autre pour les crimes qui sont, pour ainsi dire, en suspens, et subordonnés à une condition, comme la désobéissance. La première est rigoureuse et irrévocable comme le fait qu'elle punit; la seconde tient de la bonté et de l'exhortation; car il est aisé de voir qu'au fond ce père aime mieux corriger son fils que de l'abandonner. Mais dans les deux cas, des enfants qui plaident contre leur père doivent paraître disposés à la soumission et à lui donner toute satisfaction. Je sais que ce que je dis ici ne sera pas du goût de ceux qui ne craignent pas d'offenser un père sous le couvert d'une figure; et je n'oserais pas dire que, dans certaines occasions, cela ne doit pas se faire, car souvent la matière y oblige; mais il faut du moins s'en dispenser; toutes les fois qu'on peut agir autrement. Au reste, je traiterai des figures dans un autre livre. Une femme qui porte plainte contre son mari doit se conduire à peu près de même; car la modération ne lui est pas moins nécessaire. A l'égard d'un fils qui accuse son père de démence, c'est pour une chose, ou déjà faite, ou à faire et possible, ou impossible. S'il s'agit d'une chose faite, l'accusateur a le champ libre; mais il doit s'attaquer plutôt à l'action qu'à la personne, et témoigner de la compassion pour l'état où son père est réduit. S'il s'agit d'une chose qui n'est pas encore faite, le fils aura recours aux prières, aux exhortations, et d'ira enfin qu'il ne craint que la faiblesse de son esprit, non ses moeurs dont il fera l'éloge; car plus il louera sa conduite passée, mieux il prouvera le changement que la maladie a causé en lui. Pour l'accusé, autant que le comportera la cause, il devra se montrer modéré dans sa défense, parce que d'ordinaire la colère et l'emportement ont de l'analogie avec la démence. Au reste, toutes ces causes ont cela de commun, que l'accusé ne se défend pas toujours par le fait, et qu'il est bien reçu à demander qu'on lui pardonne, qu'on l'excuse; par la raison que, dans les brouilleries domestiques, il suffit quelquefois, pour être absous, de n'avoir failli qu'une fois, ou par mégarde, ou d'une manière moins grave que ne le suppose l'accusation.

Mais il y a bien d'autres sortes de causes qui relèvent de l'état de qualité : celles, par exemple, où il s'agit d'un outrage, d'une injure; car quoique l'accusé prenne quelquefois le parti de nier, le jugement ne laisse pas de rouler sur le fait et l'intention; celles où il s'agit du choix d'un accusateur, et qu'on appelle divinations. Ici je ferai remarquer que Cicéron, qui accusa Verrès à la sollicitation de nos alliés, divisa ainsi son discours : Dans ces sortes de choix, il faut considérer deux choses : quel est l'accusateur que ceux qu'on prétend venger souhaitent le plus, et quel est celui que l'accusé souhaite le moins. Voici pourtant une autre division qui est très fréquente : Lequel des deux a de plus fortes raisons pour se porter comme accusateur; lequel des deux apportera dans l'accusation le plus d'activité ou de force; lequel des deux s'en acquittera le plus fidèlement. A ces controverses, il faut encore ajouter celle de tutelle. On a coutume d'y discuter si un tuteur est comptable d'autre chose que du bien qu'il a géré, s'il suffit de la droiture de ses intentions, et s'il n'est pas responsable de ses spéculations et des événements. Au même genre appartient le compte de mandat; car la loi nous donne action contre un mandataire. Outre ne je viens de dire, les déclamateurs feignent dans leurs écoles qu'il y a des actions intentées pour certains délits dont il n'est fait aucune mention expresse dans les lois. Dans ces controverses, on peut faire une de ces questions : Est-il bien vrai qu'il ne soit fait aucune mention de ce délit dans les lois? Le fait dont il s'agit est-il un véritable délit commis par malice et dans le dessein de nuire ? Il est rare de les proposer toutes deux à la fois. Chez les Grecs, il y avait action en justice contre un homme qui s'était mal acquitté de sa députation. Et dans ces causes on examinait, par manière de question de droit, si un député doit jamais sortir de son mandat; jusques à quand dure ce mandat; car il y en a de deux sortes. Ainsi Héjus déposa contre Verrès après avoir été envoyé pour contremander sa préture. On accuse aussi quelquefois une personne d'avoir agi contre les intérêts de la république. De là naissent plusieurs questions de droit, plus subtiles les unes que les autres : ce que c'est que léser la république; si cet homme l'a lésée en effet, ou ne lui a été qu'inutile; si elle a été lésée par lui, ou seulement à cause de lui. Cependant le fait y est pour beaucoup. On peut aussi accuser une personne d'ingratitude, et voici alors ce qui se présente à examiner : Est-il vrai que cette personne ait reçu un bienfait? ce qu'il faut rarement nier, parce que celui qui nie un bienfait qu'il a reçu est déjà un ingrat; quelle est l'étendue de ce bienfait? si elle en a rendu un autre; si, pour ne s'être pas acquittée de ce qu'elle devait, elle doit être tout d'abord taxée d'ingratitude; si elle a eu occasion de témoigner sa reconnais- sauce; si elle a dû faire ce qu'on exigeait d'elle; enfin, quelle est la disposition de son esprit ? Les espèces qui suivent sont plus simples : celles où il s'agit d'une répudiation injuste, lesquelles ont cela de particulier que, de la part de l'accusatrice, c'est une défense, et, de la part de l'accusé, une accusation; celles encore où un homme rend compte au sénat des raisons qui le portent à mourir, d'où naît cette question de droit : Si une personne qui a pris la résolution de mourir, pour se soustraire à la poursuite des lois, en doit être empêchée? Toutes les autres questions qui s'y traitent appartiennent à la qualité. Enfin, pour exercer l'esprit des jeunes gens, on peut feindre des testaments où il ne soit question que de la volonté du testateur, comme le testament que j'ai rapporté plus haut, par lequel un père ayant laissé le quart de son bien à celui de ses trois fils qui en serait jugé le plus digne, tous trois le disputent : l'un est philosophe, l'autre médecin, et le troisième orateur. Pareille contestation arrive lorsqu'une orpheline est recherchée en mariage par des parents du même degré, et que chacun d'eux veut avoir la préférence. Mais je n'ai pas dessein de faire ici mention de toutes les espèces; car je pourrais encore en imaginer d'autres; mais les questions qu'elles impliqueraient n'auraient rien de général et d'absolu, parce qu'elles changent avec les sujets qu'on traite. Ce que j'admire, c'est que Flavus, qui est à mes yeux d'une grande autorité, et avec raison, ait resserré toute cette matière en des bornes si étroites, en nous donnant une méthode qui fût seulement à l'usage des écoles.

La quantité, comme je l'ai dit, relève aussi de cet état, non pas toujours, mais le plus souvent. J'applique le mot de quantité à toutes les choses qui se peuvent ou mesurer ou nombrer.  Mais la mesure d'une action, soit bonne, soit mauvaise, se détermine quelquefois par l'estimation du fait, comme lorsqu'on examine la grandeur d'une faute ou d'un bienfait; et quelque fois par un point de droit, quand on recherche en vertu de quelle loi il faut punir ou récompenser quelqu'un : par exemple, si celui qui a déshonoré un jeune homme en doit être quitte pour une certaine somme d'argent, ou si, parce que ce jeune homme s'est pendu de désespoir, celui qui a attenté à son honneur doit perdre la vie comme étant cause de sa mort. Et, pour le dire en passant, ceux-là se trompent fort qui plaident ici comme si la question roulait entre deux lois; car il ne s'agit pas du tout de l'amende, et on ne la réclame seulement pas; mais tout consiste à savoir si l'accusé est cause de la mort. L'espèce relève aussi de la conjecture, lorsqu'on examine s'il y a lieu de condamner un homme à un exil perpétuel, ou seulement à un exil de cinq ans. La question est de savoir s'il a commis sciemment un meurtre. Thrasybule mérite-t-il trente récompenses pour avoir délivré Athènes de trente tyrans? C'est une question qui est tirée du nombre et qui se décide par le droit. Il en est de même lorsque deux voleurs ont dérobé une somme d'argent, et que l'on agite si chacun d'eux doit rendre le quadruple ou seulement le double. Mais ici on estime aussi le fait, et le droit lui-même dépend de la qualité.

CH. V. Quiconque ne pourra nier le fait, ni le justifier, ni prouver que ce qu'il a fait soit autre chose, doit se renfermer dans la rigueur de son droit: d'où naît ordinairement la question d'action; et cette question n'est pas toujours la même, comme quelques-uns l'ont cru. Car tantôt elle précède le jugement de la cause, comme lorsque le préteur examine provisoirement et avec la plus scrupuleuse exactitude si un homme est en droit de se porter pour accusateur; et tantôt elle a lieu dans le jugement même. Quoi qu'il en soit, cette contestation a deux faces, en ce qu'elle tombe ou sur l'action qui est intentée, quand on la combat directement, ou sur la prescription, quand on veut seulement l'éluder. Quelques auteurs ont fait de la prescription un état particulier, comme si elle n'était pas renfermée dans toutes les mêmes questions que les autres lois. Lorsque le procès dépend de la prescription, il n'est pas nécessaire d'entrer dans le fond de l'affaire. Un père veut déshériter son fils; mais ce père est noté d'infamie. Le fils dit : Vous n'avez pas action contre moi ; il y a exception. Le père peut-il agir en justice, ou peut-il déshériter son fils? c'est le seul point à juger. Cependant toutes les fois que nous le pourrons, il faudra faire en sorte que le juge ait une bonne opinion du fond de la cause, parce qu'il en sera plus porté à nous écouter sur la rigueur de notre droit. Ainsi, dans les causes où le préteur ordonne une caution, et où nous plaidons pour être maintenus dans la possession d'un bien, quoiqu'il s'agisse uniquement du possessoire et non du pétitoire, il sera bon néanmoins d'établir que non seulement nous avons possédé ce bien, mais aussi que nous l'avons possédé justement. Mais la question tombe encore plus souvent sur l'action même, quand on la combat directement. Celui qui aura sauvé sa patrie par sa valeur choisira telle récompense qu'il lui plaira. Telle est la loi. Je nie qu'il faille lui accorder tout ce qu'il demandera. Il est vrai que la loi n'excepte rien; mais j'opposerai aux termes de la loi l'intention du législateur par forme d'exception. Dans les deux cas, l'état est le même. Or toute loi est faite, ou pour accorder, ou pour ôter, ou pour punir, ou pour commander, ou pour défendre, ou pour permettre. Elle devient litigieuse, ou pour elle-même, ou à cause d'une autre cause qui semble la contrarier. Alors la question tombe ou sur les termes de la loi, ou sur l'intention du législateur. Quant aux termes, ils sont, ou clairs, ou obscurs, ou ambigus. Ce que je dis des lois, je l'entends des testaments, des obligations, des contrats; en un mot, de tout écrit, de toute convention verbale; et comme cette matière comporte quatre questions ou états, je vais les passer en revue l'une après l'autre.

CH. VI.

L'interprétation de la lettre et de l'esprit est un sujet ordinaire de controverse entre les jurisconsultes, et un des points de droit les plus considérables. Ainsi, il ne faut pas s'étonner qu'elle soit si fréquente aux écoles, où l'on feint même à dessein des matières sur ce sujet. Or ce genre de questions se divise en deux espèces. La première est celle où la question roule et sur la lettre et sur l'esprit; ce qui arrive toutes les fois qu'il y a quelque obscurité dans la loi, et que chacune des parties soutient son interprétation, ou combat celle de son adversaire, comme ici : Tout voleur rendra le quadruple de ce qu'il aura dérobé. Deux voleurs dérobent conjointement une somme d'argent. On demande à chacun le quadruple. Les voleurs offrent d'en payer chacun le double. Le demandeur prétend que le quadruple est ce qu'il demande, et les défendeurs soutiennent que le quadruple se trouve dans ce qu'ils offrent. L'intention du législateur est aussi débattue de part et d'autre, et chacune des parties l'interprète en sa faveur. La même chose arrive lorsque la loi est claire en un sens, et douteuse dans l'autre. Par exemple, Tout homme né d'une courtisane sera exclu de la tribune. Une femme, qui avait eu un fils de son mari, se mit à faire le métier de courtisane. On veut exclure son fils de la tribune. Il est certain que la loi s'entend de celui qui est né dans le temps que sa mère faisait le métier de courtisane; mais on demande si elle ne doit pas s'entendre aussi de l'autre enfant, parce qu'après tout la mère est une courtisane et qu'il est né d'elle. Il en est de même de cette maxime de droit : On aura deux fois action pour la même chose. Car on peut douter si cela doit s'entendre ou de la chose ou de l'action. Toutes ces questions se tirent, comme l'on voit, de l'obscurité de la loi. Mais il y en a d'autres, et c'est la seconde espèce, qui se tirent de l'évidence de la loi. C'est pourquoi quelques rhéteurs, qui n'ont pris garde qu'à cette espèce, ont appelé l'état dont je parle un état fondé sur l'évidence des termes et sur l'intention du législateur. Ici l'une des parties insiste sur la lettre, et l'autre sur l'esprit. Or il y a trois moyens de combattre la lettre. Le premier consiste à faire voir qu'une loi ne peut pas toujours s'observer, et que cette impossibilité ressort de la loi elle-même. Par exemple, les enfants qui ne nourriront pas leur père ou leur mère seront mis aux fers. Mettra-t-on aux fers un enfant en bas âge? Voilà déjà une exception, et celle-là donne lieu de passer à d'autres, et à cette division : Est-ce de tout enfant, est-ce de la personne dont il s'agit, que la loi doit s'entendre? C'est pour cette raison que quelques-uns proposent certaines controverses, où l'on ne peut faire contre la loi aucune objection qui soit tirée de la loi même, en sorte qu'on ne peut chercher les difficultés que dans la nature du fait dont il est question. Par exemple, tout étranger qui aura monté sur les murs de la ville sera puni de mort. Les ennemis escaladent les remparts; un étranger y monte aussi et les en chasse. On demande sa mort. La loi est-elle générale ou particulière? Cette double question ne peut être ici séparée, parce qu'on ne peut rien alléguer de plus fort que ce qui est contenu dans l'espèce présente. Voici donc la seule objection à faire : Est-il bien vrai qu'on ne puisse jamais transgresser cette loi? Quoi ! pas même pour empêcher une ville de tomber au pouvoir des ennemis? Ainsi à la rigueur de la loi on opposera l'intention du législateur et l'équité. Il peut néanmoins arriver que, par des raisons tirées d'autres lois, on montre qu'il n'est pas possible de s'en tenir aux termes de la loi présente, comme l'a fait Cicéron dans son oraison pour Cécina. Le troisième moyen est de trouver dans les propres termes de la loi quelque chose qui établisse que ce n'est pas là l'intention du législateur, comme dans cette controverse : Quiconque sera surpris de nuit avec un fer à la main sera mis en prison. Un magistrat rencontre la nuit un homme qui porte un anneau de fer, et l'envoie en prison. La loi dit : quiconque sera surpris. Or, ce terme, qui se prend toujours en mauvaise part, marque assez que la loi suppose un fer qui soit une arme offensive. Mais de même que celui qui se prévaut de l'intention doit infirmer les termes autant qu'il le peut, de même celui qui défend les termes essayera aussi de s'étayer sur l'intention du législateur. Il arrive aussi dans les testaments que la volonté du testateur soit manifeste, quoiqu'il n'y ait rien d'écrit. C'est ce que l'on a vu dans la cause de Curius, où l'on sait la contestation qui s'éleva entre L. Crassus et Scévola. Le testateur, dans la pensée qu'il laissait sa femme enceinte, disposait de tout son bien en faveur de l'enfant posthume qui devait nature, et lui substituait un héritier, en cas qu'il vint à mourir pendant la tutelle. La veuve ne s'étant pas trouvée grosse, les parents du testateur réclamèrent sa succession. Qui doute que, dans le second cas comme dans le premier, l'intention du testateur ne fût que son bien passât à l'héritier substitué ? Cependant le testament n'en disait rien. Nous avons vu récemment tout le contraire, une chose expressément portée par le testament, et, selon toutes les apparences, contraire à la volonté du testateur. Un homme avait légué cinq mille sesterces, et depuis, en corrigeant son testament, au lieu de sesterces, il avait mis livres pesant d'argent, et il avait laissé cinq mille. Il parut néanmoins qu'il n'avait voulu léguer que cinq livres pesant, parce que cinq mille faisait une somme énorme et incroyable en fait d'argent pesant. Au reste, sous cet état sont comprises ces questions générales : Faut-il s'en tenir à la lettre ou à l'esprit? Quelle a été l'intention de l'auteur de l'écrit? Question qui relèvent ou de la conjecture ou de la qualité, desquelles il a été, je crois, assez parlé.

CH. VII. J'ai maintenant à parler des lois contraires, parce que tous les rhéteurs conviennent que, dans cette contrariété, la lettre et l'esprit donnent lieu à deux états; et cela, avec raison ; car lorsqu'une loi en contrarie une autre, il est de nécessité que les deux parties combattent la lettre et disputent sur l'intention du législateur : ce qui, dans les deux cas, donne lieu à cette question : Laquelle des deux lois faut-il suivre au préjudice de l'autre? Or, tout le monde comprend que jamais une loi n'est positivement contraire à une autre; car s'il en était ainsi, l'une abrogerait l'autre. D'où il suit que ces lois ne se contredisent que par accident. Ce sont donc ou deux lois pareilles que l'on oppose l'une à l'autre, comme, par exemple, s'il s'agissait d'un homme qui eût tué un tyran et d'un autre qui eût sauvé sa patrie par quelque acte de courage; car tous deux auraient la liberté d'opter pour telle récompense qu'ils voudraient. Supposons qu'ils optent pour la même, il y aura lieu alors à comparer leurs services, la conjoncture, et la nature de la récompense. Ou c'est la même loi que l'on oppose à elle-même, comme si nous supposons deux hommes de courage, qui ont bien mérité de la patrie; ou deux personnes qui ont tué un tyran; ou deux filles qui ont été enlevées, et qui demandent, l'une la mort d'un ravisseur, l'autre qu'il soit obligé de l'épouser. Et en ce cas, la question ne peut tomber que sur le temps, laquelle des deux a été enlevée la première; ou sur la qualité de leurs prétentions, laquelle des deux est la plus juste.

Quelquefois aussi le conflit a lieu entre des lois différentes ou des lois semblables. Les premières sont litigieuses par elles-mêmes, comme dans cette controverse : Un gouverneur ne doit jamais sortir de sa citadelle. - Tout homme qui aura bien mérité de la patrie par son courage choisira telle récompense qu'il lui plaira. Supposons que ce soit le même homme, et que pour récompense il demande à sortir de sa citadelle. D'un côté, on peut douter absolument si ce brave doit en effet obtenir tout ce qu'il demande; et de l'autre, ce gouverneur peut faire aussi plusieurs objections contre la loi : si, par exemple, le feu prend à la citadelle; s'il faut faire une sortie contre les ennemis ? A l'égard des secondes, on ne peut leur opposer que la concurrence d'une autre loi semblable. Le portrait de celui qui aura tué un tyran sera exposé dans le gymnase. Le portrait d'une femme n'y sera jamais exposé. Je suppose que c'est une femme qui a tué le tyran. Il est clair qu'on ne peut jamais ôter le portrait de l'un ni exposer le portrait de l'autre pour aucune autre raison.

Deux lois sont sans parité, quand on peut alléguer plusieurs raisons contre l'une, et que l'autre n'est attaquable que par ce qui fait le sujet du procès ; par exemple, si le brave dont j'ai parlé demandait la grâce d'un déserteur. Car j'ai déjà fait voir qu'il y a bien des choses à dire contre la loi qui accorde à cet homme le choix d'une récompense; au lieu que la loi qui frappe un déserteur ne peut recevoir d'atteinte que dans le cas d'option. De plus, le point de droit que renferment ces lois est, ou reconnu de part et d'autre, ou douteux. S'il est reconnu, on examine d'ordinaire laquelle des deux lois est la plus forte; si elle regarde les dieux ou les hommes, la république ou les particuliers ; si elle récompense ou si elle punit; si elle touche à de grands ou à de petits intérêts; si elle est faite pour permettre, ou pour défendre, ou pour commander. On a coutume d'examiner encore laquelle des deux est la plus ancienne, ou, ce qui est plus puissant, laquelle des deux sera le moins blessée, comme dans l'exemple précédent. Car si l'on fait grâce au déserteur, la loi est anéantie; et si on ne lui fait pas grâce, le brave ne laisse pas de pouvoir opter pour une autre récompense. Cependant il importe beaucoup d'examiner ce qui est le plus conforme à la convenance et à l'équité. Sur ce dernier point, je ne puis donner aucun précepte, parce que tout dépend de la matière. Si le point de droit est douteux, il sera contesté, ou par l'une des parties, ou par toutes les deux réciproquement, comme dans cette controverse Tout père a droit de prise de corps sur son fils; tout patron a le même droit sur son affranchi; les affranchis appartiennent à l'héritier. Un homme (A) institue pour son héritier le fils (B) de son affranchi (C). Après la mort du testateur (A), le père (C) et le fils (B) demandent réciproquement l'un contre l'autre le droit de prise de corps; et même le fils (B), devenu patron de son père (C), dit qu'il ne peut pas faire valoir en cela le privilège de la puissance paternelle, puisqu'en qualité d'affranchi (C) il lui est soumis comme à son nouveau patron (B).

Enfin il y a des lois mixtes, que l'on oppose à elles-mêmes, comme si elles en formaient deux. Telle est celle-ci . Tout bâtard qui naît avant un enfant légitime sera tenu pour légitime. S'il naît après lui, il aura seulement la qualité de citoyen. Ce que j'ai dit des lois doit s'appliquer aux sénatus-consultes; car soit qu'ils se combattent eux-mêmes, soit qu'ils combattent les lois, ils n'ont point d'autre état que celui dont nous parlons.

CHAP. VIII. L'état fondé sur le syllogisme a quelque ressemblance avec celui qui est fondé sur la lettre et l'esprit, en ce que l'une des parties s'y appuie toujours sur la lettre; mais il y a cette différence, que là il est beaucoup parlé contre la lettre, et qu'ici on prétend quelque chose de plus que la lettre ne dit; que là, celui qui défend la lettre veut qu'on observe la rigueur des termes, et. qu'ici tout ce qu'on demande, c'est qu'on ne fasse pas autre chose que ce que prescrit la lettre. Ce même état a aussi quelque rapport avec celui de définition; car si la définition est faible, elle tourne souvent en syllogisme. Supposons, par exemple, cette loi : Toute empoisonneuse sera punie de mort. Une femme se voyant délaissée de son mari, lui donné un philtre, et ensuite le délaisse à son tour. Ses parents la conjurent en vain de retourner chez son mari. Le mari se pend; la femme est accusée d'empoisonnement. Le plus fort moyen de l'accusateur est sans doute de dire que ce philtre est un poison: voilà une définition. Si on ne l'admet pas, il aura recours au syllogisme, et, sans s'arrêter à la définition, il prouvera que cette femme est aussi coupable que si elle eût empoisonné son mari. Ainsi cet état tire l'incertain du certain, et, comme il est fondé sur le raisonnement, on l'appelle état de syllogisme. Or, voici à peu près toutes les espèces qu'il comporte Ce qu'on a eu droit de faire une fois, peut-on le faire plusieurs? Une femme condamnée pour inceste, après avoir été précipitée du haut d'un rocher, est trouvée en vie : on veut lui faire subir une seconde fois le même supplice. Ce que la loi accorde pour une fois, l'accorde-t-elle pour deux? Un homme qui a tué deux tyrans à la fois demande deux récompenses. Ce que l'on a pu faire auparavant, peut-on le faire après? Une fille, qui avait été enlevée, voyant que le ravisseur a pris la fuite, se marie. Celui- ci étant revenu, elle demande qu'il lui soit permis d'opter ou de l'épouser ou de le faire mourir. Ce qui est défendu à l'égard du tout, l'est-il à l'égard de la partie? La loi défend de recevoir une charrue à titre de gage; un homme reçoit le soc. Ce qui est défendu à l'égard de la partie, l'est-il à l'égard du tout? Il est défendu de faire venir des laines de Tarente; une personne en fait venir des moutons. Ici donc l'une des parties s'appuie sur la lettre, mais l'autre prétend que le législateur ne s'est pas suffisamment expliqué, et peut dire : Cette femme est coupable d'inceste; je demande qu'elle soit précipitée: c'est la loi. Cette fille a été enlevée : elle a la liberté d'opter. Ces moutons portent de la laine; et ainsi du reste. Mais comme on peut répondre qu'il n'est point écrit que cette femme doive être précipitée deux fois, ni que cette fille soit toujours maîtresse d'opter, ni qu'un homme qui a tué deux tyrans puisse demander deux récompenses; qu'il n'est fait mention ni de soc de charrue, ni de moutons, il s'ensuit qu'on induit l'incertain du certain. Pour ce qui est de tirer de ce qui est écrit ce qui n'est pas écrit, cela est plus embarrassant. Par exemple, quiconque aura tué son père sera mis dans un sac et jeté dans la rivière. Or, je suppose un fils qui a tué sa mère. Il n'est permis à personne d'arracher par force quelqu'un de sa maison pour l'amener en justice. Or, je suppose un homme qu'on arrache d'une tente. Dans ces controverses, on traite deux questions : la première, si, toutes les fois qu'il n'existe pas de loi particulière sur un fait, on doit recourir à un fait semblable, qui se trouve décidé par une loi; la seconde, si le fait dont il s'agit est véritablement semblable à celui que l'on prend pour règle, et 'qui est décidé par la loi. Or, qui dit semblable dit ou plus grand, ou moindre, ou égal. Dans le premier cas, on examinera si le fait a été suffisamment prévu par la loi, et si, quoiqu'il n'ait pas été prévu, il faut pourtant y appliquer la loi. Dans les deux autres cas, on s'appuiera sur l'esprit et surtout sur l'équité, laquelle est toujours d'une grande efficacité.

CH. IX. L'amphibologie a des espèces sans nombre, jusque-là que, selon certains philosophes, il n'y a pas un mot qui ne signifie plusieurs choses cependant elle se réduit à un petit nombre de genres. Elle naît, ou d'un mot pris isolément, ou de plusieurs mots pris ensemble. Un mot seul peut induire en erreur, quand il sert de dénomination à plusieurs personnes ou à plusieurs choses, ce que les Grecs appellent ὁμωνυμία, comme Gallus; car on ne sait s'il faut entendre, ou un oiseau, ou une nation, ou un nom propre, ou un défaut de corps. De même Ajax peut s'entendre ou du fils d'Oïlée ou du fils de Télamon; de même cerno. Cette ambiguïté est causée de bien des manières et donne lieu à une infinité de procès, particulièrement en ce qui regarde les testaments, lorsque plusieurs personnes portant le même nom se disputent la liberté ou la succession, ou bien lorsque, le testateur s'étant expliqué en termes équivoques, on demande en quoi consiste le legs. Un seul mot peut encore nous tromper, lorsque pris en entier il signifie une chose, et que, partagé, il en signifie une autre, comme ingenua, armamentum, Corvinum: subtilités ridicules, dont les Grecs ne laissent pas de tirer des sujets de controverse. De là cette argutie connue qu'on appelle αὐλητρὶς, lorsqu'on demande si une flûte qui tombe trois fois, ou une joueuse de flûte qui tombe, doit être vendue. Il en est de même lorsqu'un mot composé peut être entendu comme deux mots séparés  : Un homme en mourant ordonne que son cops soit mis dans un lieu secret ou non secret (inocculto, in occulto), et, selon la coutume, lègue sur sa succession une certaine quantité de terre pour servir à sa tombe. Un procès s'élève sur la question de savoir s'il faut lire inocculto en un seul mot, ou in occulto en deux mots. C'est ainsi que, chez les Grecs, on prend pour thèse un testament au sujet duquel on discute s'il faut lire πανταλέοντι en un seul mot, ou παντα λέοντι en deux mots. Dans la contexture du discours, l'ambiguïté est encore plus fréquente : ce qui arrive, tantôt par rapport aux cas, comme dans ce vers de l'oracle d'Apollon, rapporté par Ennius ·

Aio te, Aecida, Romanos vincere posse.

Est-ce Pyrrhus qui vaincra les Romains, ou sont-ce les Romains qui vaincront Pyrrhus? Tantôt parce qu'un mot est mal placé, et qu'on ne sait à quoi il se rapporte, surtout s'il est au milieu, comme lorsque Virgile nous peint Troïle traîné par ses chevaux : Lora tenens tamen. Est-ce parce qu'il tient les rênes qu'il est entraîné, ou est-il entraîné, quoiqu'il tienne les rênes? on peut hésiter entre ces deux sens. Autre question tirée d'un testament ainsi conçu : poni statuam auream hastam tenentem : auream se rapporte- t-il à hastam ou à statuam ? Tantôt parce que l'inflexion de la voix ou la ponctuation ne marque pas le rapport des mots, comme dans ce vers Quinquaginta ubi erant centime inde occidit Achilles.

Souvent aussi il est incertain auquel de deux antécédents un mot se rapporte, comme ici : Que mon héritier soit tenu de donner à ma femme, sur ma vaisselle d'argent, le poids de cent livres, en tels objets qu'il LUI plaira. De ces dernières sortes d'ambiguïtés, la première se corrige en changeant les cas, la seconde en séparant ou en transposant les mots, et la troisième en ajoutant quelque autre mot. Ainsi l'équivoque causée par deux accusatifs cessera par l'emploi de l'ablatif, si l'on dit : A Lachete percussum audivi Demeam, au lieu de Lachetem percussisse Demeam, quoique l'ablatif soit par lui-même amphibologique, comme je l'ai dit dans le premier livre. Ainsi, dans cette phrase de Virgile, coelo decurrit aperto, on ne sait si le poète veut dire, per apertum coelum, ou, cum esset apertum. Ou détache les mots par la ponctuation ou au moyen d'une pause. Enfin il est aisé d'éclaircir le sens en ajoutant quelque mot, de cette sorte : en tels objets qu'il lui plaira de choisir, A LUI ou A ELLE. Quelquefois l'amphibologie naît d'un mot superflu, et cesse par le retranchement de ce mot. Ainsi, dans cette phrase: Nos flentes illos deprehendimus; il suffit d'ôter illos. Mais quand l'ambiguïté vient d'un mot que l'on ne sait à quoi rapporter, il faut y remédier par plusieurs mots; encore même souvent tombe-t-on dans le défaut qu'on voulait éviter; par exemple, Que mon héritier soit tenu de lui donner tous ses biens : car à quoi se rapporte ses? Cicéron lui-même, dans son Brutus, a commis cette faute, en parlant de C. Fannius, qui n'avait pas, dit-il, beaucoup d'amitié pour son beau-père, parce qu'il ne l'avait pas fait entrer dans le collège des augures, et qu'il avait mieux aimé que Q. Scévola, qui était moins âgé, y entrât que lui. Ce lui, en effet, peut également se rapporter et à Fannius et à son beau-père. Une syllabe dont on laisse la quantité douteuse suffit encore pour mettre l'esprit en suspens, comme dans Cato, dont la seconde syllabe, étant brève au nominatif, signifie une chose, et longue au datif ou à l'ablatif en signifie une autre. Il va encore plusieurs autres espèces qu'il n'est pas nécessaire d'examiner; car peu importe d'où naît l'ambiguïté et comment on y remédie : il suffit qu'elle présente toujours deux sens à l'esprit. Quant à la parole ou à l'écrit qui contient l'amphibologie, les deux parties y trouvent également matière à disputer. C'est donc en vain que l'on nous recommande de tâcher d'interpréter le mot en notre faveur; car si cette interprétation peut se faire naturellement, il n'y a plus d'amphibologie. Voici, au reste, toutes les questions qui concernent cette matière : on examine quelquefois lequel des deux sens est le plus naturel. - On examine toujours lequel est le plus conforme à l'équité, et si celui qui a parlé ou écrit a voulu dire ceci ou cela. Or, la manière de traiter ces questions, soit pour, soit contre, a été suffisamment enseignée aux chapitres de la conjecture et de la qualité.

CH. X. La plupart des états ont une certaine affinité entre eux; car, dans la définition, il s'agit de savoir comment un nom peut s'entendre; dans le syllogisme, qui ale plus de rapport avec la dé- finition, on examine quelle a été l'intention de l'auteur de l'écrit; et dans l'antinomie, il est évident qu'il implique deux autres états, l'un de la lettre et l'autre de l'esprit. De plus, la définition est en quelque sorte la même chose que l'état légal nommé amphibologie, puisque le nom à définir peut présenter deux sens. La lettre et l'esprit renferment aussi une question de nom, et il en est de même de l'antinomie. C'est pourquoi quelques rhéteurs ont dit que tous ces états avaient pour objet la lettre et l'esprit; et d'autres ont cru que la lettre et l'esprit contenaient aussi un autre état légal appelé amphibologie. Cependant ces états sont distincts; car autre chose est une loi obscure, autre chose une loi ambiguë. Voici donc en quoi ils diffèrent. La définition consiste en une question générale qui roule sur la nature du nom, et qui pourrait subsister indépendamment des circonstances particulières de la cause. La lettre et l'esprit ont pour objet un mot douteux qui est dans la loi. Le syllogisme roule sur un mot qui n'est pas dans la loi, l'amphibologie partage l'esprit, et l'antinomie fait naître deux contestations directement opposées l'une à l'autre. Ce n'est donc pas sans raison que cette distinction a été introduite par de très habiles rhéteurs, et que plusieurs personnes fort éclairées l'admettent encore aujourd'hui. Maintenant, quant à la forme et à la disposition qu'il faut donner à chaque état, j'ai dit là-dessus, sinon tout ce qu'il y avait à dire, du moins une partie. Le reste ne peut s'enseigner que dans l'occasion, et dépend absolument de la matière que l'on traite ; car ce n'est pas assez de partager la cause entière en questions et en lieux : ces parties doivent aussi avoir un certain ordre. Par exemple, dans l'exorde, il y a une chose qu'il faut dire la première, une autre qu'il faut dire la seconde, et ainsi du reste; enfin, toute question, tout lieu a sa disposition particulière, comme les thèses générales. Je suppose qu'un orateur emploie cette division : Quiconque a sauvé sa patrie par sa valeur est-il maître de choisir telle récompense qu'il voudra? Peut-il prétendre à un bien appartenant à un particulier ? Peut-il demander une femme en mariage, et une femme mariée, et nommément telle femme? Or, croira-t-on cet orateur fort instruit dans l'art de diviser un discours, si, lorsqu'il s'agira de traiter la première question, il dit pêle-mêle tout ce qui se présentera à son esprit; s'il ignore qu'il doit examiner à quoi il faut s'en tenir, de la lettre ou de l'esprit; s'il ne sait donner à cette sub- division un certain commencement, et s'il ne sait lier ce commencement à ce qui doit suivre immédiatement, et construire son discours de telle sorte que chaque partie ait toute la régularité et l'harmonie qu'elle doit avoir, de la même manière que la main est une partie du corps humain, que les doigts sont une partie de la main, etc. Or, voilà ce qu'un rhéteur ne peut jamais rendre sensible, à moins qu'il n'ait devant les yeux une espèce fixe et déterminée. Et que sert de s'en proposer, je ne dis pas une et deux, mais cent mille, dans une matière dont l'étendue est sans borne? C'est donc au maître de montrer tous les jours, tantôt dans un genre, tantôt dans un autre, quel est l'ordre et l'enchaînement des choses, afin que l'élève s'y accoutume peu à peu, et travaille par analogie : car on ne peut pas enseigner tout ce que l'art peut faire. Quel est le peintre, en effet, qui ait appris à peindre tout ce qui est dans le monde? Mais comme il a appris la manière d'imiter, il l'appliquera aux objets qu'il n'a pas encore peints. Quel est le sculpteur à qui il n'est pas arrivé de faire un vase tel qu'il n'en avait jamais vu de semblable? Il y a donc des choses qui s'apprennent, quoiqu'elles ne s'enseignent pas. Car un médecin dira bien ce qu'il faut faire en chaque espèce de maladie, et ce que l'on peut, en général, conjecturer de certains signes; mais de se connaître parfaitement au pouls, aux différents degrés de chaleur, à la respiration, au teint, et à tant d'autres symptômes qui sont particuliers à chaque malade, c'est l'effet de sa sagacité naturelle. C'est pourquoi il faut que nous tirions plusieurs connaissances de notre propre fonds, que nous sachions prendre conseil de la cause, et que nous songions que les hommes ont inventé l'art avant de l'enseigner; car la bonne disposition et la véritable économie d'une cause est celle que nous suggère l'étude de la cause même. C'est alors que nous pouvons juger si l'exorde est nécessaire ou superflu; s'il faut se servir d'une exposition continue ou partagée en plusieurs points; s'il faut y suivre l'ordre des choses, ou, à la manière d'Homère, commencer par le milieu ou la fin ; et en quelles circonstances on peut s'en passer entièrement; s'il est plus utile de débuter par nos propres propositions ou par celles de notre adversaire; par nos preuves les plus fortes, ou par les plus faibles; quand la cause demande que l'on traite certaines questions dans l'exorde; quand ces questions ont besoin de préparation; quelles sont les choses que l'on peut dire tout d'abord aux juges, et quelles sont celles qu'il faut leur ménager; s'il est plus à propos de réfuter chaque preuve de l'adversaire en détail ou en masse; s'il vaut mieux réserver les grands mouvements pour la péroraison, ou les répandre dans toutes les parties du plaidoyer; si nous devons insister d'abord sur la rigueur du droit ou sur l'équité; s'il est plus convenable de rappeler d'abord le passé, soit pour nous en justifier, soit pour le reprocher à la partie adverse, ou de nous renfermer dans l'accusation; et, lorsque la cause est multiple, quel ordre il faut adopter, quels témoignages, quelles pièces il faut invoquer dans le cours de la plaidoirie, ou ajourner. C'est ainsi qu'un capitaine sait ordonner son armée pour faire face à tous les événements, emploie une partie de ses troupes à protéger des places ou à garder des villes, une autre à escorter les convois, une autre à garder les défilés, enfin les distribue par terre et par mer selon le besoin; mais nul orateur n'exécutera tout cela dans un discours, sans la nature, la doctrine et l'étude. Que personne donc ne s'attende à devenir éloquent à peu de frais, et seule. ment par le travail d'autrui. Que chacun se persuade, au contraire, qu'il lui faut veiller, pâlir, et ne jamais se lasser; qu'il doit se créer une force, une méthode à lui, qu'il trouve toujours en lui et non en cherchant au dehors; que cette force et cette méthode paraissent un don de la nature et non un effet de l'art ; car l'art, s'il en est un, peut bien nous montrer la route en peu de temps, mais il a fait assez pour nous s'il a ouvert devant nous les trésors de l'éloquence : c'est à nous de savoir nous en servir. Voilà ce que j'avais à dire de la disposition générale. Il y en a une autre qui regarde les parties; car ces parties elles-mêmes ont une première pensée, et une seconde, et une troisième, qui doivent être non seulement placées dans un certain ordre, mais encore jointes ensemble, et si bien liées entre elles qu'on n'en aperçoive pas même la jointure, en sorte qu'elles forment un corps et non des membres. C'est à quoi nous réussirons en ayant soin d'observer si chaque chose est à sa place, et en arrangeant si bien nos mots que, loin de s'entrechoquer, ils semblent s'embrasser. De cette sorte, on ne verra pas des choses de nature différente, et tirées de lieux encore plus différents, s'étonner d'être ensemble et lutter entre elles; mais toutes se trouveront unies par une espèce de parenté qui en sera le lien commun, et notre discours ne paraîtra pas seulement bien distribué, mais continu et comme d'une seule pièce. Mais je m'engage un peu trop avant, entraîné par l'affinité des matières; et je passe insensiblement de la disposition à l'élocution, qui doit être la matière du livre suivant.

QUINTILIEN

INSTITUTION ORATOIRE.

LIVRE VIII + NOTES

QUINTILIEN

INSTITUTION ORATOIRE.

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LIVRE VIII. SOMMAIRE.

Introduction. Chap.1. Ce qu'il faut considérer dans l'élocution. II. De la clarté. III. De l'ornement. IV. De l'amplification. V. Des genres de pensées.  VI. Des tropes.

Les cinq livres précédents contiennent à peu près tout ce qui regarde l'invention et la disposition. Mais si la connaissance approfondie des règles de ces deux parties de la rhétorique est nécessaire à ceux qui veulent posséder l'art en son entier, d'un autre côté un enseignement plus court et plus simple convient mieux aux commençants ; car d'ordinaire, ou ils se laissent rebuter par la difficulté de suivre une méthode aussi multiple et aussi compliquée, ou, à cet âge qui a le plus besoin de nourriture, et surtout d'une nourriture délicate, ils se dessèchent sur d'âpres matières ; ou bien encore, s'ils font tant que de les apprendre, mais sans chercher davantage, ils se croient tout d'abord des orateurs ; ou enfin, esclaves de certaines règles fixes, ils n'osent rien tenter par eux-mêmes ; et plusieurs estiment que c'est la raison qui fait que ceux qui ont le plus approfondi la rhétorique n'ont été rien moins qu'éloquents. Cependant les commençants ont besoin qu'on les mette dans le chemin ; mais ce chemin doit être facile à suivre et à montrer. Un maître habile, tel que je le suppose, saura donc faire un choix, et se bornera pour le moment aux préceptes qui lui paraîtront les meilleurs, ajournant la discussion des autres ; car les élèves suivent le maître sans demander où il les conduit. Quand ils seront en état de réfléchir, il leur en apprendra davantage. Il suffit d'abord qu'ils croient qu'il n'y a point d'autre route que celle qu'on leur fait suivre, en attendant qu'ils puissent reconnaître par eux-mêmes que c'est la meilleure. Au reste, ce n'est pas la doctrine qu'il faut accuser, mais bien les rhéteurs, qui, par leur dissidence et leur opiniâtreté, l'ont obscurcie et embarrassée. Aussi, dans tout ce qui regarde l'art oratoire, il est plus difficile de choisir ce que l'on doit enseigner que d'enseigner ce qu'on a choisi ; et particulièrement, dans ce qui concerne l'invention et la disposition, tout se réduit à un très petit nombre de principes, au delà desquels l'élève qui aura su les franchir, trouvera une route où il n'aura plus qu'à courir. Jusqu'à présent, en effet, mon laborieux traité a eu pour fin d'établir : Que la rhétorique est la science de bien dire, qu'elle est utile, qu'elle est un art, et même une vertu ; qu'elle a pour matière toutes les choses sur lesquelles elle est appelée à parler ; que ces choses peuvent être comprises sous trois genres, le démonstratif, le délibératif et le judiciaire ; que toute oraison se compose de choses et de mots ; que dans les choses il faut considérer l'invention, dans les mots l'élocution, dans les choses et dans les mots la disposition et la composition ; et qu'une fois en possession du tout, il faut le confier comme un dépôt à la mémoire, et le recommander à l'action ; que le devoir de l'orateur est d'instruire, de toucher et de plaire ; -que les moyens d'instruire sont la narration et l'argumentation ; les moyens de toucher, les passions, lesquelles doivent régner dans toute l'oraison, mais surtout au commencement et à la, fin ; que, pour ce qui est de plaire, quoique l'orateur doive rechercher cette fin dans les choses et dans les mots, sa place proprement dite est dans l'élocution ; que, parmi les questions, les unes sont indéfinies, les autres définies, c'est-à-dire limitées à des considérations de personnes, de lieux et de temps ; que toute chose comporte trois questions : si elle est, ce qu'elle est, quelle elle est. A cela nous avons ajouté que le genre démonstratif consiste dans la louange ou le blâme ; que, pour le bien traiter, il faut considérer et ce qu'a fait la personne dont on parle, et ce qui s'est passé après sa mort ; que par conséquent l'utile et l'honnête sont la matière des discours de ce genre ; -. que, dans le genre délibératif, indépendamment de l'honnête et de l'utile, il faut examiner par conjecture si la chose est possible, et si, dans le cas de possibilité, il est probable qu'elle réussisse. J'ai dit que c'est là surtout qu'il faut considérer qui est celui qui parle, devant qui il parle, et sur quoi il parle. Ensuite, passant au genre judiciaire, j'ai fait remarquer que les causes roulent, ou sur un seul chef, ou sur plusieurs ; que, dans quelques-unes, il suffit à l'accusateur de se porter comme demandeur, et à l'accusé de se porter comme défendeur ; que l'accusé peut nier le fait de deux manières, ou en contestant son existence, ou en contestant sa nature ; qu'il peut aussi le soutenir juste ou le rejeter sur autrui ; que la question tombe ou sur un fait ou sur un écrit ; que, dans un fait,on considère sa probabilité, sa nature, sa qualité, et, dans un écrit, la lettre ou l'esprit : ce qui renferme une discussion exacte des causes ou hypothèses oratoires, aussi bien que des actions, c'est-à-dire des procès civils ou criminels, et ou l'on examine aussi les quatre états de questions légales, dont le premier se nomme état de la lettre et de l'esprit ; le second syllogisme ; le troisième amphibologie ; et le quatrième antinomie. J'ai dit que, dans toute cause judiciaire, il y a cinq parties : l'exorde, qui sert à préparer le juge ; la narration, qui expose la cause ; la confirmation, qui sert à l'établir ; la réfutation, qui sert à la détruire ; la péroraison, qui a pour fin de rafraîchir la mémoire du juge ou d'émouvoir les passions. J'ai joint à cela un traité des lieux d'où se tirent les arguments et les passions, et des moyens par lesquels on peut irriter le juge, ou l'apaiser, ou le délasser. Enfin j'ai donné les règles de la division. Mais ceux qui liront cet ouvrage dans le dessein de s'instruire sont avertis de ne pas oublier que c'est la nature qui a tracé primitivement la route ; que c'est elle que nous devons prendre pour guide en mille occasions en sorte que les règles que j'ai prescrites jusqu'à présent se doivent moins regarder comme une invention des rhéteurs que comme le résultat de leurs observations.

Ce qui suit demande plus de travail et de soin, car je vais maintenant traiter de l'élocution, qui, de l'aveu de tous les orateurs, est la partie la plus difficile de la rhétorique. En effet, lorsque Marc-Antoine, dont j'ai déjà parlé, prétendait qu'il avait vu beaucoup d'hommes diserts, mais pas un qui fut éloquent, il entendait sans doute qu'il suffit pour être disert de dire ce qu'il faut ; mais que, pour être éloquent, il faut déployer toutes les richesses du style. Or, si cette qualité ne s'est rencontrée dans aucun orateur jusqu'à lui, ni même en lui ou en L. Crassus, il est certain qu'elle ne leur a manqué à tous que parce qu'elle est très difficile à acquérir. Enfin Cicéron déclare que de savoir inventer les choses et les disposer, c'est le fait de tout homme sensé ; mais que de savoir les exprimer, c'est le propre de l'orateur. Aussi s'est-il particulièrement appliqué à cette partie de l'art ; et le nom d'éloquence dont il se sert fait assez voir qu'il a eu raison ; car s'exprimer, eloqui, c'est produire au dehors sa pensée et la communiquer aux auditeurs : sans quoi tout ce qui précède l'élocution est inutile, et semblable à une épée qui ne sort pas du fourreau.

Voilà donc surtout ce qui s'enseigne ;

voilà ce que nul ne peut acquérir sans l'art ; voilà quel doit être l'objet de nos ;études ; voilà le but de nos exercices, de notre imitation ; voilà ce qui peut occuper toute la vie ; voilà enfin ce qui fait qu'un orateur l'emporte sur un autre orateur, un style sur un autre style : car il ne faut pas croire que les Asiatiques, ou toute autre espèce d'orateurs dont le style : est corrompu, n'aient rien entendu à l'invention ou à la disposition des choses, ; ni que ceux que nous appelons arides aient été dépourvus de sens et de raison sous ce rapport, ; mais les premiers n'ont eu ni goût ni mesure dans leur style, et les seconds ont manqué de force : preuve évidente que c'est dans le style que réside le défaut ou le mérite de l'éloquence. Il ne s'ensuit pas néanmoins qu'il faille penser uniquement aux mots ; et je me hâte de prévenir ceux qui voudraient m'arrêter, pour ainsi dire, au passage, et abuser de ce que je viens de confesser. Je ne laisserai tirer aucune conséquence de mes paroles à ces gens qui, sans se mettre en peine des choses, lesquelles sont pourtant les véritables nerfs du discours, se consument sur des mots, et cela pour donner de la grâce à leur style : ce qui est sans doute un grand mérite, mais quand cela vient naturellement, et non quand on l'affecte. Les corps sains, dont le sang est pur et que l'exercice a fortifiés, tirent leur beauté de la même source que leur vigueur. Ils joignent l'éclat à la mâle expression de la force, tandis que des corps épilés et fardés nous déplaisent par cette affectation même de beauté factice ou féminine. Une parure noble et décente donne de la dignité à l'homme, dit un vers grec ; mais l'afféterie d'une toilette qui ne convient qu'aux femmes ne couvre pas le corps, et laisse voir l'âme à nu. De même cette élocution transparente, et semblable au voile des courtisanes, donne un air efféminé aux choses qui en sont revêtues. Je veux donc qu'on accorde du soin aux mots, mais de la sollicitude aux choses ; car le plus souvent les expressions tiennent aux choses mêmes, et se découvrent à nous par leur propre éclat. Cependant nous les cherchons, comme si elles se cachaient toujours et qu'elles voulussent se dérober à nos yeux. Persuadés qu'elles ne sont jamais auprès des choses dont nous avons à parler, nous faisons beaucoup de chemin loin du sujet, et, après les avoir découvertes, nous leur faisons violence pour les entraîner. La beauté de l'éloquence vent des ornements plus mâles, et, lorsqu'elle est saine et vigoureuse, il ne lui faut pas tant de frisure et de façon ; mais il arrive la plupart du temps que c'est ce soin même qui corrompt le style, parce que les meilleures expressions sont celles qui ne sentent pas la recherche, mais qui ont l'air simple et naturel de la vérité. En effet, celles qui accusent une affectation ambitieuse réussissent rarement à plaire, et encore moins à convaincre, parce qu'elles obscurcissent les pensées comme l'ivraie étouffe le bon grain. Plus amoureux des mots que des choses, ce qui pourrait se dire tout simplement, nous l'enveloppons de longues circonlocutions ; ce qu'il suffit d'avoir dit une fois, nous le répétons ; ce qui n'a besoin que d'un mot, nous le surchargeons d'un amas d'autres mots ; et la plupart du temps nous aimons mieux faire entendre plus que nous ne disons, ou même ce que nous ne disons pas, que d'émettre ouvertement notre pensée. Il y a plus le mot propre déplaît aujourd'hui, rien ne nous paraissant beau de ce qu'un autre eût dit comme nous. Les poètes les moins naturels, les plus guindés, sont ceux de qui nous empruntons des figures ou des métaphores, ne croyant être spirituels qu'autant qu'il faut de l'esprit pour nous comprendre. Cependant Cicéron enseigne assez nettement que le plus grand défaut du style est de s'éloigner de la manière commune de penser et de parler. Mais Cicéron n'était qu'un barbare, un ignorant, en comparaison de nous, qui n'aimons rien de ce que la nature nous montre du doigt, qui cherchons, non l'ornement, mais le raffinement, comme si les mots, sans cohésion avec les choses, pouvaient avoir quelque valeur. Or, si pour faire qu'ils soient propres, clairs, élégants et bien placés, il faut un travail de toute la vie, avouons que nous avons étudié en pure perte. Voilà cependant ce que font la plupart des orateurs. Que de peines autour de chaque mot, et pour le trouver, et pour le peser, et pour le mesurer, après l'avoir enfin trouvé ! Et quand ils en tireraient cet avantage de ne se servir jamais que des plus belles expressions, je les trouverais encore fort à plaindre dans leur résultat. Qu'estce en effet qu'un art qui comprime tout essor, éteint tout enthousiasme, à force de défiance ? C'est un orateur bien misérable et, pour ainsi dire, bien pauvre, que celui qui ne peut se résoudre à perdre un seul mot ; mais ce mot si cher n'échappera même pas à celui qui connaîtra le vrai principe du style, qui, par la lecture assidue des modèles, aura fait une ample provision de mots, qui aura étudié l'art de les arranger, qui enfin, par un continuel exercice, se sera si bien approprié ces richesses qu'il les ait toujours sous la main et devant les yeux. Celui-là verra chaque chose se présenter avec son mot ; mais pour cela il faut avoir longtemps étudié, et s'être fait un certain fonds, qui soit comme en réserve pour ne jamais manquer au besoin ; car cette anxiété qui cherche, juge, compare, c'est en apprenant qu'elle est de saison, et non en parlant. Autrement, semblables à ces gens qui, faute de s'être amassé du bien, se trouvent réduits aux expédients, ces orateurs se trouvent embarrassés faute d'études préliminaires. Si, au contraire, nous avons eu la prévoyance de nous faire un fonds pour la nécessité, nous le trouverons en temps et lieu ; et les mots, sans attendre que nous les cherchions, s'offriront d'euxmêmes avec les choses, auxquelles ils sont ce que l'ombre est au corps. Encore ce soin même de l'expression doit-il avoir des bornes ; car si nos mots sont latins, significatifs, élégants et bien placés, que nous faut-il davantage ? Cependant il y a des orateurs qui ne sauraient mettre fin à l'injuste critique qu'ils exercent contre euxmêmes, et qui pèsent jusqu'aux syllabes ; qui, même après avoir trouvé les meilleures expressions, cherchent encore s'il n'y en aurait pas quelque autre qui fût plus antique, plus détournée, plus imprévue. Ils ne voient pas que la pensée reste, pour ainsi dire, dans un coin, là où l'admiration est toute pour l'expression.

Je conclus donc qu'il faut apporter le plus grand soin à l'expression, pourvu toutefois qu'on se souvienne qu'il ne faut rien faire pour l'amour des mots, puisque les mots ne sont faits que pour les choses. Or, ceux-là sont les meilleurs qui expriment le mieux notre pensée et qui produisent sur l'esprit des juges l'effet que nous souhaitons. Notre diction ne peut alors manquer de causer de l'admiration et du plaisir ; mais cette admiration ne sera point celle que causent les monstres, les prodiges ; ce plaisir ne sera point celui que causent le raffinement et la corruption, mais un plaisir qui peut compatir avec la dignité.

CHAP. I. Ce que les Grecs appellent φράσις nous l'appelons élocution. On la considère dans les mots, ou pris isolément, ou joints ensemble. Dans les premiers, il faut examiner s'ils sont latins, clairs, élégants, et appropriés à ce que nous voulons exprimer ; dans les seconds, s'ils sont corrects, bien placés et figurés. Pour ce qui est de la manière de parler correctement en latin, j'ai traité cette matière dans le premier livre, au chapitre de la grammaire. Mais là mes préceptes se sont bornés aux vices du langage ; ici, il n'est pas hors de propos de recommander que les mots ne sentent en rien la province ou l'étranger ; car on voit beaucoup de gens qui, sans ignorer les règles du langage, s'expriment néanmoins d'une manière précieuse plutôt que latine : témoin cette vieille femme d'Athènes qui, en entendant un seul mot un peu affecté de Théophraste, homme d'ailleurs fort éloquent, dit : Voilà un étranger ! Et quelqu'un lui ayant demandé à quoi elle avait remarqué cela : C'est, dit-elle, qu'il parle d'une manière trop attique. Pollion, au contraire, trouvait dans Tite-Live, cet écrivain d'une si rare éloquence, une certaine patavinité. Que tous nos mots donc, s'il est possible, et que notre accent même révèle un vrai Romain, né à Rome.

CHAP. II. La clarté dans les mots naît principalement de la propriété ; mais la propriété n'a pas qu'une seule acception ; car, premièrement, on entend par là le vrai nom de chaque chose, mais l'on ne s'en sert pas toujours, parce qu'on doit éviter ceux qui sont obscènes, ou dégoûtants, ou bas. Les mots bas sont ceux qui répugnent à la dignité des choses ou des personnes. Mais, en voulant éviter ce défaut, quelques personnes tombent dans un autre : c'est de n'oser se servir des termes consacrés par l'usage, lors même que leur sujet l'exige : comme un certain orateur qui, en plaidant, disait l'herbe d'Ibérie ; ce qu'il eût probablement compris tout seul, si Cassius Severus, pour se moquer de sa puérilité, n'eût averti que c'était du jonc qu'il voulait parler. Je ne vois pas non plus pourquoi un célèbre orateur a cru que cette périphrase, des poissons conservés dans la saumure, était plus élégante que le terme qu'il évitait. Or, cette propriété qui consiste à se servir du nom propre est une qualité purement négative, mais le contraire est un défaut : C'est ce que nous appelons terme impropre, en grec ἄκυρος telle est cette expression de Virgile, espérer une si grande douleur, et cette autre d'une oraison de Dolabella, que j'ai trouvée corrigée par Cicéron, porter la mort ; et quelques autres qui sont aujourd'hui louées de certaines personnes, comme decernere, verba ceciderunt. Cependant tout ce qui n'est pas propre n'est pas toujours pour cela impropre, parce que, entre autres raisons, il y a beaucoup de choses en grec et en latin qui n'ont point de nom propre ; car lancer un dard, c'est proprement darder ; mais pour celui qui jette une balle ou un pieu, il n'y a point de terme propre qui exprime son action ; et, quoiqu'on dise fort bien lapider, il n'y a point de mot particulier pour exprimer l'action de jeter une motte déterre ou une tuile ; de là vient que le trope appelé κατάχρησις, en latin abusio, est nécessaire. La métaphore, qui est un des plus beaux ornements du discours, applique certains mots à des choses auxquelles ils ne conviennent pas. C'est pourquoi la propriété dont il s'agit ici se rapporte, non au mot, mais à la signification ; et ce n'est pas à l'oreille, mais à l'esprit, qu'il appartient d'en juger.

En second lieu on appelle propre un mot qui appartient à plusieurs choses, mais particulièrement à l'une d'elles, parce que toutes les autres ont tiré leur dénomination de celle-là. Par exemple, le mot vertex signifie proprement une eau qui tournoie, et tout ce qui se meut en forme de tourbillon. Puis, par métaphore, on a appelé ainsi le sommet de la tête, à cause des cheveux qui flottent à l'entour ; puis, parce que l'on a donné ce nom au sommet de la tête, on l'a donné aussi à la partie la plus élevée d'une montagne. Le mot vertex convient bien à toutes ces choses, mais proprement il signifie un tourbillon. Les noms de cettains poissons ont la même origine, comme ceux que nous nommons soleae et turdi. Troisièmement, un mot est propre quand, pouvant convenir à plusieurs choses, il est néanmoins comme affecté à quelqu'une en particulier : tel est le mot nœnia pour désigner proprement un chant funèbre, et le mot augurale, qui se dit de la tente d'un général. J'en dis autant des mots qui sont communs à plusieurs choses de même nature, mais qui s'entendent particulièrement d'une seule, comme le mot urbs, la ville, pour dire Rome ; celui de venales pour désigner des esclaves qui n'ont pas encore servi un an ; celui de Corinthia pour dire airain de Corinthe, quoiqu'il y ait plusieurs autres villes, plusieurs autres choses vénales, et de l'argent et de l'or de Corinthe aussi bien que de l'airain : mais en tout cela il n'y a rien dont l'orateur puisse se faire un mérite. Mais une sorte de propriété qui le regarde davantage et dont je fais un grand cas, c'est celle de certaines expressions significatives, comme celle-ci de Caton César conçut, en homme sobre, le dessein de renverser la république ; comme deductum carmen, de Virgile ; acrem tibiam, Hannibalemque dirum, d'Horace. Quelques-uns rapportent à cette espèce de propriété l'apposition ou l'épithète, comme dulce mustum, et cum dentibus albis. Mais c'est une espèce particulière dont je parlerai ailleurs. Les mots qui sont heureusement transportés sont aussi appelés propres. Quelquefois enfin un mot, qui sert à caractériser une personne, est regardé comme propre : tel est celui de temporiseur, qui fut donné à Fabius.

Comme il s'agit ici de la clarté dans les mots, il semble que ce serait le lieu de parler de ces mots qui signifient plus qu'ils ne disent ; car ils aident à l'intelligence. Cependant j'aime mieux ranger l'emphase parmi les ornements de discours, parce qu'elle ne sert pas tant à faire comprendre, qu'à donner à entendre plus qu'on ne dit.

D'un autre côté, l'obscurité naît aussi des mots qui s'éloignent de l'usage ordinaire : si, par exemple, quelqu'un feuilletait les annales des pontifes, les vieux traités et les écrits surannés des plus anciens auteurs, à dessein d'y ramasser des expressions que personne ne pût entendre ; car il y a des gens qui affectent en cela un air d'érudition, voulant passer pour être les seuls qui sachent certaines choses. On est trompé aussi à certains mots qui sont particuliers à certains pays ou à certains arts, comme le vent atabulus, le vaisseau nommé saccaria, et in malaco sanum. Il ne faut pas s'en servir devant des juges qui en ignorent le sens, ou du moins il faut avoir soin de leur en donner l'explication, ainsi que de ceux qu'on appelle homonymes, comme taures ; car à moins qu'il ne soit expliqué, on ne sait s'il signifie un animal, ou une montagne, ou une constellation, ou le nom d'un homme, ou une racine d'arbre. Toutefois l'obscurité est plus grande dans une longue suite de mots, c'est-à-dire dans la contexture du discours, et cette obscurité a plusieurs causes. Prenons donc garde que nos phrases ne soient d'une telle longueur, qu'une attention raisonnable ne puisse les suivre ; ni tellement traversées par des membres de phrases intermédiaires, que, comme dans l'hyperbate, on ne puisse les comprendre que lorsqu'on est tout à la fin. Un défaut qui est encore pire, c'est le mélange de mots enchevêtrés les uns dans les autres, comme dans ce vers

Saxa vocant Itali, mediis quae in fluctibus, aras.

La parenthèse, dont les orateurs et les historiens se servent fréquemment pour intercaler une pensée au milieu d'une période, embarrasse ordinairement le sens, à moins qu'elle ne soit courte. ainsi, Virgile, après avoir dit dans sa description du jeune cheval : Il ne craint pas les vains bruits, entremêle une pensée de cinq vers et revient à la première en se servant d'un autre tour : Puis, si le bruit des armes se fait entendre au loin, il ne peut rester en place. Surtout il faut éviter l'ambiguïté, je ne dis pas seulement celle dont j'ai parlé plus haut, et qui laisse l'esprit dans l'incertitude, comme, par exemple, Chremetem audivi percussisse Demeam ; mais encore celle qui, bien qu'elle ne puisse troubler le sens, tombe néanmoins, quant aux mots, dans le défaut de l'autre, comme dans cette phrase : visum a se hominem librum scribentem ; car, bien qu'il soit clair que c'est l'homme qui écrit le livre, l'arrangement est mauvais, et aussi ambigu qu'il peut l'être. Quelques-uns pèchent aussi par une malheureuse abondance de termes inutiles. Dans la crainte de parler comme tout le monde, et séduits par une vaine apparence de beauté, ils tournent avec une merveilleuse prolixité autour de ce qu'ils ne veulent pas exprimer. Ensuite, joignant ce tissu de mots à un autre, et celui-ci à un troisième, ils donnent à leurs périodes une étendue telle qu'il n'est pas d'haleine qui puisse y suffire. Il s'en trouve même qui prennent à tâche d'être obscurs, et ce défaut n'est pas nouveau ; car je lis dans Tite-Live que, de son temps, il y avait un maître qui recommandait à ses élèves d'obscurcir ce qu'ils disaient, usant pour cela du mot grec σκότισον : d'où est venu sans doute cet éloge non-pareil : A la bonne heure, je n'y comprends rien moi-même. D'autres, amoureux de la brièveté jusqu'à l'excès, retranchent jusqu'aux mots nécessaires, et, pourvu qu'ils s'entendent euxmêmes, ne se mettent nullement en peine d'être entendus de l'auditoire. Pour moi, je ne vois que des paroles oiseuses dans un discours où l'auditeur ne comprend quelque chose qu'à la clarté de son propre esprit. D'autres enfin, en corrompant les mots, trouvent moyen de faire servir les figures à obscurcir le discours. Mais le genre d'obscurité le plus détestable est ce que les Grecs appellent ἀδιανόητον. Cette obscurité consiste dans l'emploi de mots qui, sous un sens clair, en cachent un autre : ainsi, conducτus est caecus secus viam stare ; ou bien cette sorte de figure par laquelle on peint dans les écoles un homme déchirant ses membres avec ses dents, supra se cubasse, se coucher sur soi. Ces tours de force passent pour des traits hardis d'éloquence ; et plusieurs ont la manie de croire avoir atteint le terme de l'élégance, lorsque, pour être entendus, ils ont besoin d'un interprète ; et il y a même une certaine classe d'auditeurs qui prend plaisir à les écouter ; car, s'imaginant avoir compris, ils sont charmés de leur pénétration, et s'applaudissent non d'avoir entendu, mais d'avoir deviné.

Quant à nous, recherchons avant tout la clarté, la propriété des termes, la continuité sans interruption ni longueur ; rien de moins, rien de trop : c'est le moyen d'être approuvé des hommes éclairés et d'être compris des ignorants. Voilà pour la clarté dans les mots. Pour ce qui est de la clarté dans les choses, nous en avons parlé au chapitre de la narration. Et l'on peut dire en général qu'il en est de même pour tout ; car si les choses que nous disons n'ont ni plus ni moins d'étendue qu'il n'en faut, et ne sont ni désordonnées ni confuses, elles seront si claires, si nettes, que l'auditeur le moins attentif les comprendra. En effet, il faut compter qu'un juge n'est pas toujours assez attentif pour pouvoir éclaircir en lui notre obscurité, et porter de luimême la lumière dans les ténèbres d'un plaidoyer ; mais qu'au contraire il est souvent distrait par une foule de pensées qui l'empêchent de comprendre nos paroles, à moins que leur clarté n'illumine son esprit inappliqué, comme le soleil illumine nos yeux, quoiqu'ils ne soient pas fixés sur lui. Ce n'est donc pas assez de faire en sorte qu'il puisse nous comprendre, il faut même qu'il ne puisse aucunement ne pas nous comprendre. C'est pour cela que souvent nous répétons ce que nous croyons qu'il n'a pas bien compris d'abord : C'est ma faute, je ne me suis pas bien expliqué ; je vais donc m'exprimer en termes plus clairs et plus intelligibles : tout orateur étant bien reçu à répéter ce qu'il feint n'avoir pas bien dit la première fois.

CH.

III. Je vais maintenant parler de l'ornement, qui, plus que toute autre partie du discours, invite l'orateur à se donner carrière ; car il n'y a pas grand mérite à parler correctement et clairement, et l'absence de vices ne suppose pas une grande perfection. L'invention peut se rencontrer avec l'ignorance, et la disposition avec une science médiocre. L'art même que comporte la disposition se cache le plus souvent, pour mériter ce nom. D'ailleurs, tout cela se doit rapporter uniquement au bien de la cause. C'est donc par la parure et l'ornement que l'orateur se recommande véritablement comme tel. Dans les autres parties il cherche l'approbation des doctes ; dans celle-ci, la faveur populaire. Les armes avec lesquelles Cicéron combattit dans la cause de Cornélius étaient non seulement fortes et de bonne trempe, mais aussi brillantes ; et s'il se fût contenté d'instruire les juges, de parler purement, nettement, et en homme qui va simplement au fait, il n'aurait pas vu le peuple romain témoigner son admiration non seulement par des acclamations, mais encore par des applaudissements. Ce furent donc la sublimité, la magnificence, l'éclat et l'autorité de son éloquence, qui arrachèrent ce bruyant témoignage ; et certainement son plaidoyer n'eût point été suivi de ces transports extraordinaires, s'il n'avait eu rien que d'ordinaire, rien que de commun. Je suis même persuadé que les auditeurs ne se rendirent pas compte de ce qu'ils faisaient, et qu'en applaudissant ils cédèrent à un mouvement involontaire, sans se souvenir du lieu où ils étaient, et semblables à des gens que le plaisir jette hors d'eux-mêmes. Mais cette beauté dont je parle contribue même beaucoup au succès de la cause ; car on écoute et on croit plus volontiers ce qui plaît ; très souvent le plaisir suffit pour captiver, ou l'admiration pour entraîner. C'est ainsi que l'éclat du fer effraye les yeux ; et ce n'est pas seulement par son bruit que le tonnerre nous épouvante, mais aussi par l'éclair qui le précède. Cicéron a donc raison quand il dit, dans une lettre à Brutus : L'éloquence qui ne cause pas d'admiration est nulle à mes yeux. C'est à cet effet qu'Aristote veut aussi qu'on tende principalement ; mais, je le répète, que cette parure soit mâle, noble et chaste. Je veux une éloquence ennemie du fard et de toute afféterie féminine, qui brille pourtant, mais de santé et de force. Cela est si vrai, que, dans cette partie où la nuance qui distingue les qualités des défauts est si délicate, ceux même qui tombent dans les défauts leur donnent les noms des qualités elles-mêmes. Que nul de ces écrivains corrompus ne s'avise donc de dire que je suis ennemi de ceux qui parlent élégamment. Je ne nie pas que ce soit une qualité, mais je ne la leur accorde pas. Un champ où l'on me montrera des lis, des violettes, des anémones, des eaux jaillissantes, le croirai-je donc plus orné que si j'y voyais une riche moisson ou des vignes chargées de raisins ? Veut-on que je préfère un platane stérile et des myrtes artistement taillés, à un orme entrelacé de pampres, ou à des oliviers pliant sous leurs fruits ? Que les riches fassent leurs délices de ces fleurs et de ces arbres, j'y consens : (que deviendraient-ils pourtant, s'ils n'avaient pas autre chose ? Mais n'est-il pas permis d'orner un verger ? qui en doute ? Aussi planterai-je mes arbres avec ordre, et à une certaine distance les uns des autres. Quoi de plus agréable qu'un quinconce, qui, de quelque côté qu'on le regarde, est droit et aligné, ? Et cela même sert à répartir également entre tous le suc de la terre. J'émonderai mes oliviers, et, en recevant une forme plus belle et plus arrondie, ils porteront aussi plus de fruits. Un cheval qui n'a point trop de flanc a certainement plus de grâce ; mais il est en même temps plus rapide. Un athlète que l'exercice a développé, et dont les muscles sont bien prononcés, est beau à voir ; mais il est aussi plus propre au combat. La vraie beauté n'est jamais séparée de l'utilité ; et il ne faut qu'un discernement médiocre pour reconnaître cette vérité. Mais ce qui est plus digne de remarque, c'est que l'ornement, tel que je l'entends, doit varier selon la nature du sujet. Et, pour commencer par notre division accoutumée, la même beauté ne convient pas aux trois genres d'éloquence, démonstratif, délibératif, et judiciaire. L'ostentation du premier n'a d'autre but que le plaisir de l'auditeur. C'est pourquoi l'orateur y déploie toutes les richesses de l'art ; il en étale toute la pompe, n'étant pas obligé de cacher sa marche, et n'ayant pas en vue le gain d'une cause, mais sa propre gloire et sa réputation. Aussi tout ce qu'il y a de plus populaire dans les pensées, de plus brillant dans les mots, de plus séduisant dans les images, de plus magnifique dans les métaphores, de plus châtié dans la composition, il l'exposera comme un marchand, et le donnera presque à toucher. C'est que, dans ce genre, le succès ne regarde que l'orateur. Mais lorsqu'il s'agit d'un procès et d'un combat sérieux, le soin de sa réputation ne doit venir qu'après tous les autres. Il ne doit jamais non plus, lorsqu'il s'agit de grands intérêts, se montrer trop préoccupé des mots : non qu'il doive mépriser toute espèce d'ornements ; mais il faut que sa parure soit, en quelque sorte, plus appliquée au corps, plus sévère, par là moins accusée, et surtout appropriée à la matière. Une délibération dans le sénat demande quelque chose de plus élevé ; l'assemblée du peuple, quelque chose de plus véhément ; au barreau, les causes publiques ou capitales veulent un genre d'éloquence plus grave et plus exact ; mais dans un conseil privé, et dans des procès de peu d'importance, comme c'est l'ordinaire, un langage pur, simple et naturel, est tout ce qu'il faut. Qui ne rougirait de réclamer une modique somme d'argent en périodes sonores, ou de se passionner en parlant d'une gouttière, ou de suer sang et eau en plaidant un cas rédhibitoire contre un marchand d'esclaves ? Mais je reviens à mon sujet ; et parce que l'ornement, ainsi que la clarté, dépend des mots pris séparément ou des mots joints ensemble, examinons ce qu'ils demandent les uns et les autres.

En premier lieu, quoiqu'on enseigne avec raison que les mots propres contribuent plus à la clarté, et les métaphoriques à l'ornement, sachons néanmoins que ce qui est impropre ne saurait être orné. Mais comme plusieurs mots signifient très souvent la même chose, ce que les Grecs appellent συνωνυμία, il faut savoir les choisir, ces mots étant plus beaux,plus nobles, plus brillants, plus agréables, plus harmonieux les uns que les autres ; car, de même que les lettres qui ont un son plus clair communiquent cette qualité aux syllabes qu'elles composent, de même les mots qui sont composés de ces syllabes en deviennent plus harmonieux ; et plus les syllabes ont de force et de fond, plus elles remplissent l'oreille. Et ce que fait l'enchaînement des syllabes, l'enchaînement des mots le fait aussi ; en sorte que tel mot sonne bien avec l'un, qui sonnerait mal avec un autre. L'emploi des mots varie néanmoins selon les matières : des termes durs et âpres conviendront mieux à des choses atroces ; mais en général, lorsque les mots sont pris isolément, on peut dire que les plus sonores ou les plus doux sont les meilleurs. Les expressions honnêtes sont toujours préférables à celles qui choquent la bien ; séance,et jamais un terme grossier ne doit entrer dans un discours poli. A l'égard des mots nobles et relevés, c'est le sujet qui décide de leur choix ; car le même mot qui est magnifique dans un endroit est enflé dans un autre ; et tel autre qui paraît bas dans un sujet élevé serait convenable dans un sujet moins sublime ; et de même qu'un mot trop bas est choquant, et fait, pour ainsi dire, tache dans un discours brillant, de même un terme pompeux et brillant fait disparate dans un entretien familier, et devient mauvais, parce qu'il forme une boursouflure sur un corps uni. II est des expressions dont l'élégance se fait mieux sentir qu'il n'est aisé d'en raisonner. Ainsi Virgile, en employant le nom de la femelle pour celui du mâle

...Caesa jungebant foedera pocta,

a exprimé élégamment une chose qui, autrement, aurait paru ignoble. Il en est d'autres dont la raison est manifeste. Ainsi on s'est moqué, et avec raison, d'un poète contemporain qui avait dit platement

Les souris ont mangé la robe de Camille ;

taudis qu'au contraire on admire cet hémistiche de Virgile : Souvent un petit rat, etc. ; car cette épithète, qui est si propre, nous dispose à ne rien attendre de plus que le monosyllabe qui suit ; le singulier sied mieux aussi, et cette manière inusitée de finir un vers en achève la grâce. Il ne faut donc pas s'étonner si Horace a imité Virgile

...... Nascetur ridiculus mus.

En effet, loin de rehausser toujours notre style, il faut quelquefois l'abaisser, pour lui donner de la force. Quand Cicéron dit à Pison : Vous, dont on voit aujourd'hui toute la famille traînée dans un tombereau ; pense-t-on que cette expression déshonore son discours ? Ne semble-t-il pas plutôt avoir, par ce terme, rendu plus méprisable l'homme qu'il voulait perdre ? Et ailleurs n'a-t-il pas dit : Vous donnez de la tête comme un bélier ? De là naissent quelquefois certains jeux de mots, que les sots entendent toujours avec plaisir : tels sont les suivants, qu'on trouve dans Cicéron : Pusio, qui cum majore sorore cubitabat ; et, Cn. Flavius, qui creva les yeux à des corneilles ; et, dans son plaidoyer pour Milon, Holà, Ruscion ! et, dans celui pour Varénus, Erutius Antoniaster. Cependant les déclamations y sont encore plus sujettes ; et je me souviens que, dans mon enfance, on applaudissait à ces plaisanteries, telles que : Donnez du pain à votre père ; et, au sujet du même homme, Vous nourrissez même un chien. Ces plaisanteries ont néanmoins leurs dangers, surtout dans les écoles, et y sont l'a plupart du temps un sujet de risée, et, plus que jamais, aujourd'hui, que les déclamateurs, en haine du naturel et du vrai, ont, par un dégoût ridicule, condamné une foule de mots,et proscrit une bonne partie de la langue.

J'ai dit que les mots sont propres, nouveaux, ou métaphoriques. L'ancienneté donne de la dignité aux mots propres. En effet, les mots dont l'usage n'est pas commun à tout le monde rendent le style plus grave et plus majestueux ; et Virgile, qui avait un tact si délicat, en a fait un emploi merveilleux. Les mots olli, quianam, mis, pone, jettent un vif éclat, et répandent ce vernis d'antiquité, inimitable à l'art, et qui nous plaît jusque dans les tableaux ; mais il en faut user sobrement, et ne pas aller les chercher dans les ténèbres d'une antiquité trop reculée. Satis est assez vieux : à quoi bon oppido, dont on se servait il n'y a pas longtemps ? Je crains bien qu'aujourd'hui il ne soit pas supportable. Pour antigerio, dont la signification est la même, il ne plaira qu'à un orateur prétentieux. Qu'a-t-on besoin d'œrumna ;, comme si labor ne suffisait pas ? Reor est horrible ; autumno peut encore passer ; mais prolem ducendam sent le vieux tragique, et universam ejus prosapiam est insipide. Enfin presque toute la langue a changé ; cependant il y a certains mots auxquels leur antiquité donne quelque grâce ; d'autres sont même quelquefois nécessaires, comme nuncupare et fari ; il y en a enfin un grand nombre que l'on peut hasarder çà et là, mais pourvu qu'il n'y paraisse pas d'affectation : défaut que Virgile a si admirablement blâmé dans l'épigramme suivante

Corinthiorum amator iste verborum,

Thucydides Britannus, atticae febres,

Tau Gallicum, min, al, spinae male illi sit.

Ita omnia ista verba miscuit fratri.

Il s'agit ici de ce Cimber dont Cicéron a flétri le fratricide par ce mot, Germanum Cimber occidit ; et Salluste n'est pas plus épargné dans une autre épigramme que tout le monde connaît : Et toi., Crispus, historien de la guerre de Jugurtha, qui as dérobé tant de mots au vieux Caton. Cette affectation est choquante., en ce qu'elle est facile au premier venu ; et elle est d'autant plus vicieuse que celui qui l'aime ne songera pas à approprier les mots aux choses, mais sera obligé d'aller chercher au loin des choses auxquelles les mots puissent convenir.

Créer des mots, c'est, comme je l'ai dit dans le premier livre, une licence qui est plus permise aux Grecs qu'à nous. Ils ont osé même exprimer certains sons et certaines affections de l'âme par des noms conformes à leur nature, avec la même autorité que les premiers humains. Mais nous, lorsque nous avons voulu oser un peu en ce genre, soiten composant un mot de plusieurs, soit en le faisant dériver de quelque autre, rarement avons-nous réussi ; et je me rappelle que, lorsque j'étais encore très jeune, Pomponius et Sénèque discutaient dans des préfaces si gradus eliminat, qu'on lit dans une tragédie, était bien dit. Nos pères cependant n'ont pas reculé devant expectorat ; et certainement exanimat est du même aloi. Quant aux dérivés, Cicéron nous en donne un exemple dans beatitas et beatitudo, qui lui paraissent durs, à la vérité, mais que l'usage, selon lui, peut adoucir. Non seulement certains noms sont dérivés des verbes, mais certains verbes dérivent aussi des noms propres, comme Sullaturit, de Cicéron, et Fimbriatus et Figulatus, dont Asinius est l'auteur. Plusieurs mots nouveaux ont été formés du grec, et par Sergius Flavius pour la plupart ; mais quelques-uns paraissent très durs, comme ens et essentia. Je ne vois pourtant pas ce qui nous les fait tant mépriser, à moins que nous ne voulions être injustes envers nous-mêmes, et que nous ne nous complaisions dans notre pauvreté. Il s'en est trouvé néanmoins qui ont résisté à la première impression ; car les mots qui nous paraissent anciens aujourd'hui ont été nouveaux autrefois. Quelques-uns même sont en usage depuis fort peu de temps, et c'est Messala qui le premier a dit malus, comme Auguste a inventé munerarium. Piratica, musica, fabrica, sont des mots dont mes maîtres regardaient encore l'emploi comme douteux ; et favor, urbanus, étaient pour Cicéron des mots nouveaux, comme on peut le voir dans une de ses lettres à Brutus, et dans une autre à Appius Pulcher. Il pense aussi que ce fut Térence qui se servit le premier du mot obsequium. Cécilius attribue à Sisenna le mot albenti caelo ; et Hortensius paraît avoir dit le premier cervix ; car les anciens n'employaient ce mot qu'au pluriel. Il faut donc oser ; car je ne suis pas de l'opinion de Celsus, qui interdit à l'orateur le droit de fabriquer des mots. En effet, parmi les mots, les uns sont, comme dit Cicéron, primordiaux, c'est-à-dire dictés par la nature, les autres sont de seconde institution, c'est-à-dire formés des premiers ; mais bien qu'il ne nous soit pas permis de changer les dénominations que les premiers hommes, tout grossiers qu'ils étaient, ont données aux choses, le droit de les dériver, de les détourner, de les composer, dont jouissaient encore leurs enfants, depuis quand a-t-il dû cesser ? Et d'ailleurs si nos créations paraissent un peu hasardées, nous avons la ressource des correctifs, comme, pour ainsi dire, s'il est permis de m'exprimer ainsi, en quelque sorte, passez-moi cette expression : ressource également bonne dans l'emploi des métaphores un peu trop hardies. Et cette précaution sera la preuve que notre goût n'est pas en défaut. C'est ce que les Grecs appellent si élégamment demander grâce pour l'hyperbole : προεπιπλήσσειν τῇ ὑπερβόλῃ. Quant aux termes métaphoriques, ils ne peuvent être bons que dans la contexture du discours. J'ai donc assez parlé des mots pris isolément, lesquels, comme je l'ai fait voir ailleurs, n'ont par eux-mêmes aucune qualité. Toutefois on ne peut pas dire qu'ils soient dépourvus d'élégance, à moins qu'ils ne soient au-dessous de la chose qu'ils expriment. J'excepte toujours les mots obscènes, sans vouloir entrer en discussion avec ceux qui pensent qu'il n'y a aucune raison de les éviter, soit parce qu'il n'y a, selon eux, aucun mot honteux de sa nature, soit parce que, si la chose est honteuse en ellemême, de quelque nom qu'on l'appelle, elle ne laisse pas de se faire comprendre. Pour moi, sans alléguer d'autre raison que le respect de la pudeur romaine, je ne défendrai l'honnêteté que par mon silence, ainsi que je l'ai déjà fait en pareille occasion.

Hâtons-nous donc de passer aux mots joints ensemble, c'est-à-dire au discours. L'ornement qu'il comporte veut que l'on considère deux choses : le genre du style que le sujet réclame, et la manière de le réaliser. D'abord il faut bien distinguer ce qui a besoin d'être amplifié ou diminué, si nous voulons parler avec feu ou avec modération ; dans quelles circonstances le style doit être fleuri ou austère, abondant ou concis, âpre ou doux, magnifique ou simple, grave ou enjoué : en second lieu, quel genre de métaphores, de figures, de pensées, quel tempérament, enfin quel arrangement il est nécessaire d'employer pour produire l'effet désiré.

Mais avant de parler de ce qui contribue à orner le discours, je dirai un mot des défauts contraires à cette fin ; car le commencement de la vertu est d'être exempt de vices. D'abord, n'espérons pas qu'un discours puisse être beau sans la convenance. Or, par convenance, Cicéron entend ce qui n'est ni plus ni moins qu'il ne faut : non que le discours ne doive être paré et poli, car cela est une partie de l'ornement, mais parce que tout ce qui tombe dans l'excès est toujours vicieux. C'est pourquoi il veut que les mots aient du poids, et que les pensées soient graves, ou du moins appropriées aux opinions et aux moeurs des hommes. Cela sauf, il permet du reste de recourir à tout ce qui peut embellir le style, comme les termes choisis, les métaphores, les hyperboles, les épithètes, lés répétitions, les synonymes, enfin les mots qui imitent les actions ou les choses. Mais puisque j'ai entrepris de parler d'abord des défauts, c'en est un que celui qu'on appelle καέμφατον, soit que, par l'usage mauvais qu'on en a fait, les mots aient pris une acception obscène, comme ductare exercitus, patrare bellum, expressions chastes et antiques dans Salluste, et qui aujourd'hui font rire les mauvais plaisants : ce qui n'est pas, selon moi, la faute des écrivains, mais celle des lecteurs. Ne laissons pas néanmoins de les éviter,  puisque les moeurs ont corrompu les mots, et qu'il faut céder au torrent. On tombe dans le même défaut en joignant deux mots qui, par leur ;jonction, forment une consonance sale ou obscène ; si, par exemple, en disant cum hominibus notis loqui, le mot hominibus n'est pas placé au milieu. Car la dernière lettre de la première syllabe, qui ne peut se prononcer sans un rapprochement des lèvres, ou nous force de faire une pause inconvenante, ou, si nous l'unissons à celle qui suit, se perd dans la nature de celle-ci. Il y a d'autres jonctions qui produisent à peu près le même effet ; mais je n'en parlerai pas, ne voulant pas m'arrêter trop longtemps sur un défaut que je dis qu'il faut éviter. Je passe à un autre point. Ce que fait l'union de deux mots ou de deux syllabes, la division le fait aussi ; c'est-à-dire qu'elle peut également blesser la pudeur, si, par exemple, on se servait d'intercapedinis au nominatif. Et ce n'est pas seulement le mot en lui-même qui est exposé à cet inconvénient, mais très souvent aussi c'est dans la pensée qu'on va chercher l'obscénité, comme dans cet endroit d'Ovide : Quaeque latent meliora putat ; enfin, les mots les plus purs sont quelquefois le sujet d'obscènes allusions, à tel point que Celsus met au nombre de ces mots ce passage de Virgile Incipiunt agitata tumescere ; mais, ou Celsus se trompe, ou l'on ne peut rien dire en sûreté. Après l'obscénité vient la bassesse des termes, ταπείνωσις, quand, par exemple, ils ne répondent pas à l'importance ou à la dignité des choses, comme, une verrue de pierre sur le sommet d'une montagne. Un défaut tout contraire, mais qui provient de la, même erreur de jugement, c'est de parler des petites choses en termes trop relevés, si ce n'est à dessein de faire rire. Ainsi, je ne dirai pas qu'un parricide est un homme de rien, ni qu'un homme qui aime une courtisane est un scélérat. Dans le premier cas, ce serait trop peu ; dans le second, ce serait trop. Il y a donc une certaine diction qui est lourde, grossière, maigre, triste, désagréable, ignoble :

tous défauts qui se font mieux sentir par leurs contraires ; car il en est une autre qui est vive, élégante, riche, enjouée, agréable, noble. Évitons aussi un certain défaut, μείωσις, qui fait que la phrase n'est pas assez pleine, parce qu'en effet il y manque quelque chose. C'est néanmoins le défaut d'une diction obscure plutôt que d'une diction négligée ; mais quelquefois, et sciemment, on ne s'exprime qu'à demi, et alors c'est une figure, de même que la répétition d'un mot ou de plusieurs, appelée par les Grecs ταυτολογία. Quoique des auteurs de premier ordre se soient mis peu en peine de l'éviter, la répétition ne laisse pas d'être quelquefois un défaut ; et Cicéron lui-même y tombe souvent, n'ayant pas daigné s'assujettir à un si petit détail, comme lorsqu'il dit : Non seulement donc, juges, ce jugement n'a rien qui ressemble à un jugement. Quelquefois encore cette répétition, à laquelle on donne aussi le nom d'ἐπανάληψις, a de la grâce, et on la range parmi les figures ; j'en donnerai des exemples en son lieu, c'est-à-dire lorsque je parlerai des qualités de l'ornement. Un défaut plus considérable encore, c'est l'uniformité, ὁμοιολογία, qui accuse surtout l'absence de l'art, et qui, par la froideur des pensées et des figures, par la lenteur et la monotonie des phrases, n'est pas moins insupportable à l'oreille qu'à l'esprit. Évitons aussi la prolixité, μακρολογία, comme dans ce passage de Tite-Live : Les ambassadeurs, n'ayant pu obtenir la paix, s'en retournèrent chez eux, d'où ils étaient venus. La périphrase, qui a quelque affinité avec ce défaut, est une qualité. Le pléonasme est aussi un défaut, quand il surcharge l'oraison de mots superflus, si, par exemple, on disait : Je l'ai vu, moi, de mes yeux ; car il suffit de dire : J'ai vu. Cicéron reprit un jour agréablement ce défaut dans Hirtius, qui, en déclamant contre Pansa, avait dit d'une mère, qu'elle avait porté son fils pendant dix mois dans son sein. Apparemment, reprit Cicéron, que les autres mères portent leurs enfants dans leur poche. Quelquefois cependant le pléonasme, du genre de l'exemple que j'ai donné en premier lieu, peut être heureusement employé comme donnant plus d'affirmation à la pensée : Je l'ai entendu de mes propres oreilles. Ce qui en fait le défaut, c'est la redondance et la superfluité, et non l'addition du mot en elle-même. Il y a aussi ce que les Grecs appellent περιεργία, c'est-à-dire une ambitieuse et inutile recherche : elle est à l'exactitude ce que la superstition est à la religion. En un mot, toute expression qui ne contribue ni à la clarté ni à l'ornement peut être regardée comme vicieuse. La prétention, κακόζηλον, est partout un défaut. Elle comprend l'enflure, la maigreur, la douceur fade, la diffusion, la recherche, la précipitation. Enfin, on appelle de ce nom tout ce qui est au delà du bien, tout ce qui marque plus d'esprit que de jugement et de goût. De tous les défauts de l'éloquence, c'est le pire ; car on évite plus ou moins les autres, mais celui-là on le cherche. Or, il est tout entier dans l'élocution. Les choses que nous disons peuvent être dépourvues de sens, communes, contradictoires, superflues : voilà en quoi elles pèchent d'ordinaire. Mais la corruption du style consiste particulièrement dans l'impropriété ou la redondance des termes, dans l'obscurité des phrases, dans une composition lâche et brisée, dans une recherche puérile de mots semblables ou ambigus. Il faut remarquer que tout ce qui est affecté est faux, bien que ce qui est faux ne soit pas affecté. C'est dire les choses autrement qu'elles ne sont, ou en parler autrement qu'il ne faut, ou plus qu'il ne faut. Enfin il y a autant de manières de corrompre le style que de l'orner. C'est un point que j'ai amplement traité dans un autre ouvrage, qui jusqu'à présent ne m'a pas non plus échappé dans celui-ci, et qui trouvera sa place encore plus d'une fois ; car, en parlant de l'ornement, je parlerai de temps en temps des défauts qu'il faut éviter, et leur affinité avec les qualités suffira pour m'en faire souvenir. On peut encore mettre au nombre des défauts contraires à l'ornement ce qui pèche contre la disposition et l'économie, ἀνοικονόμητον ; ce qui est mal figuré, ἀσχήματον ; ce qui est mal composé, κακοσύνθετον. Mais j'ai déjà parlé de la disposition ; quant aux figures et à la composition, nous en traiterons ailleurs. Les Grecs appellent κοινισμὸς un style mélangé de plusieurs dialectes, comme de l'attique avec le dorien, etc. Le même défaut chez nous serait de mêler confusément des expressions sublimes, ou vieilles, ou vulgaires, avec des expressions basses, ou neuves, ou poétiques, et de composer un tout d'éléments divers ; ce qui ferait un monstre semblable à celui que décrit Vorace au commencement de son Art poétique : Un peintre qui s'aviserait d'ajuster une tête d'homme sur un cou de cheval.

Un style est orné, lorsqu'il n'a pas que la clarté et la convenance. La première condition est de concevoir vivement les choses ; la seconde, de les exprimer comme on les conçoit ; la troisième, de répandre sur le tout un certain éclat qui est, à proprement parler, l'ornement. Aussi faut-il ranger parmi les moyens d'orner le discours cette qualité que les Grecs appellent ἐναργαία, dont j'ai parlé dans les préceptes de la narration ; car l'évidence, ou, selon une autre expression, la représentation, est plus que la clarté ; celle-ci se laisse voir, celle-là se montre elle-même. C'est une grande qualité, que de savoir énoncer clairement les choses dont nous parlons, et de les mettre en quelque sorte sous les yeux ; car nos paroles font peu d'effet, et n'ont point cet empire absolu qu'elles doivent avoir, lorsqu'elles ne frappent que les oreilles, et lorsqu'un juge croit simplement entendre un récit, et ne voit pas des yeux de l'esprit le fait dont il s'agit. Mais comme cette qualité se divise en plusieurs espèces, que même quelques rhéteurs, par une affectation de suffisance, prennent à tâche de multiplier encore, je toucherai seulement les principales. La première consiste à présenter l'image des choses comme dans un tableau. Rappelons-nous, par exemple, ce passage où Virgile décrit le combat de deux athlètes, leurs mouvements, leurs postures, nous croirons être spectateurs. Cicéron excelle dans cette partie comme dans tout le reste. Quand on lit ce qu'il dit de Verrès : On voyait sur le rivage un préteur romain vêtu et chaussé à la grecque, en manteau de pourpre, en robe traînante, appuyé nonchalamment sur une courtisane, est-il quelqu'un qui ait l'imagination assez froide pour ne pas se représenter, je ne dis pas seulement l'air, le vêtement et la contenance de Verrès, mais même d'autres détails que l'orateur n'a point indiqués ? Pour moi, je crois voir et le visage et les yeux et les honteuses caresses de ces deux personnages, et le secret dégoût et la rougeur timide des spectateurs. La seconde espèce est celle qui, au moyen d'une énumération de parties, trace aux yeux l'image d'une scène. Telle est, dans Cicéron, la description d'un repas de débauche (car à lui seul il suffit pour fournir des exemples de tous les genres d'ornement) : Il me semblait voir les uns entrer, les autres sortir ; ceux-ci chanceler sous les vapeurs du vin, ceux-là, encore fatigués de l'orgie de la veille, bâiller d'une manière ignoble : le sol, humide de vin et fangeux, était jonché de couronnes fanées et d'arêtes de poissons. Qu'eût-on vu de plus en entrant dans la salle ? C'est ainsi qu'on arrache des larmes par la peinture des malheurs d'une ville prise d'assaut. Sans doute celui qui se borne à dire que la ville a été prise, embrasse dans ce seul mot toutes les horreurs que comporte un pareil sort ; mais il ne remue pas les entrailles, et a l'air d'annoncer purement et simplement une nouvelle : mais développez tout ce qui est renfermé dans ce mot, alors on verra les flammes qui dévorent les maisons et les temples, alors on entendra le fra. cas des toits qui s'abîment, et une immense clameur formée de mille clameurs ; on verra les uns fuir à l'aventure, les autres étreindre leurs parents dans un dernier embrassement ; d'un côté, des enfants et des femmes qui gémissent, et de l'autre, des vieillards qui maudissent le sort qui a prolongé leur vie jusqu'à ce jour ; puis, le pillage des choses profanes et sacrées, les soldats courant en tout sens pour emporter ou pour chercher leur proie, chacun des voleurs poussant devant soi des troupeaux de prisonniers chargés de chaînes, des mères s'efforçant de retenir leurs enfants, enfin les vainqueurs eux-mêmes se battant entre eux à la moindre apparence d'un plus riche butin. Tout cela, comme je l'ai dit, est renfermé dans l'idée d'une ville prise d'assaut ; maison dit moins en disant le tout en gros qu'en énumérant les parties. Or, nous parviendrons à rendre ces circonstances sensibles, si elles sont vraisemblables ; et même on peut supposer plusieurs faits qui, sans s'être réellement passés, se passent quelquefois. Les accidents contribuent aussi à représenter les choses au naturel : Un frisson me saisit, et tout mon sang se glace d'horreur. - Les mères tremblantes pressèrent leurs enfants contre leur sein. Ce talent, qui, selon moi, est de premier ordre, ne laisse pas d'être aisé à acquérir observons la nature et suivons-la ; car toute espèce d'éloquence roule sur les choses de la vie ; chacun rapporte à soi ce qu'il entend, et l'esprit reçoit toujours volontiers ce qu'il reconnaît. Mais, pour répandre de la lumière sur les choses dont on parle, les similitudes ont été surtout bien imaginées. Les unes servent à prouver, et sont rangées pour cela au nombre des arguments ; les autres, dont je parle ici, sont plutôt destinées à donner une image des choses : Ensuite, comme des loups ravissants au sein d'épaisses ténèbres. - Semblable à l'oiseau qui voltige sur les rivages, et rase à fleur d'eau les écueils où abonde le poisson. Mais il y a ici une précaution bien importante à garder : c'est que les objets que nous empruntons pour nous servir de similitudes ne soient ni obscurs ni inconnus ; car ce qu'on emploie pour éclaircir une chose doit avoir plus de clarté que la chose qu'on veut éclaircir. Aussi laissons aux poètes les comparaisons du genre de celle-ci : Tel Apollon, lorsqu'il abandonne la froide Lycie et les bords du Xanthe, ou qu'il va visiter Délos, son île natale. Un orateur ne serait pas reçu de même à représenter une chose claire par une autre qui le serait moins. Cependant ce genre de similitude, dont j'ai parlé à l'article des arguments, contribue aussi à l'ornement du style, en lui donnant un certain air de noblesse, d'enjouement, de grâce, et même de merveilleux. En effet, plus elle est tirée de loin, plus elle paraît neuve et cause de surprise. En voici quelques-unes qui pourront sembler des lieux communs, et seulement propres à persuader : Comme la terre par la culture, de même l'esprit par l'étude s'améliore et se féconde. Comme les médecins retranchent les membres viciés par la maladie, de même nous devons retrancher les citoyens infâmes et corrupteurs, nous fussent-ils unis par les liens du sang. En voici une d'un genre plus élevé, que j'emprunte au plaidoyer pour Archias L'écho des rochers et des déserts répond à la voix du poète ; souvent même les bêtes féroces sont émues par ses accents et s'arrêtent, etc. Mais quelques orateurs ont corrompu ce genre par un abus de déclamation : ils empruntent de fausses images, ou ils ne savent pas les appliquer à leur sujet. On peut voir des exemples de ce double défaut dans ces vers que j'entendais chanter partout dans ma jeunesse : Les grands fleuves sont navigables à leur source ; un arbre généreux naît avec du fruit. Dans toute espèce de paraboles, ou la similitude précède et la chose suit, ou bien la chose précède et la similitude suit : mais quelquefois la similitude est indépendante et isolée ; quelquefois, ce qui est beaucoup vieux, elle est jointe à la chose dont elle est l'image par une espèce de correspondance qu'on appelle eu grec ἀνταπόδοσις.

La similitude précède dans l'exemple que j'ai déjà rapporté : Semblables à des loups, etc. Elle suit dans le 1er livre des Géorgiques, lorsqu'après avoir longuement déploré les guerres civiles et étrangères, le poète ajoute : Ainsi, quand la barrière s'ouvre, les chars se précipitent dans la carrière ; en vain le conducteur retient les rênes, il est emporté par les chevaux, qui n'obéissent plus au frein. Mais cette similitude est sans réciprocité. Or, cette réciprocité met, pour ainsi dire, sous les yeux les deux objets qu'elle compare, et les fait envisager en même temps. J'en trouve plusieurs beaux exemples dans Virgile ; mais il vaut mieux en emprunter aux orateurs. Cicéron dit dans l'oraison pour Muréna Comme on dit que, parmi les artistes grecs, ceux-là jouent de la flûte qui n'ont pu jouer de la lyre, de même, parmi nous, ceux qui n'ont pu devenir orateurs se font jurisconsultes. Voici un autre exemple tiré du même plaidoyer ; il est presque animé d'un souffle poétique, mais il a sa réciprocité, ce qui convient mieux à l'ornement : De même que les tempêtes sont souvent excitées par quelque constellation., souvent aussi tout à coup, sans qu'on en puisse rendre raison, et par une cause occulte, les orages des assemblées populaires naissent quelquefois d'une maligne influence que tout le monde connaît ; quelquefois aussi la cause en est si cachée, qu'ils semblent un effet du hasard. Il y a d'autres similitudes qui sont fort courtes, comme celle-ci : Errants dans les forêts à la manière des bêtes ; et celle de Cicéron au sujet de Clodius : Il se sauva tout nu de ce jugement, comme d'un incendie. Chacun peut en imaginer de semblables, et la conversation même peut en fournir des exemples. A cette dernière espèce se rapporte une autre beauté qui consiste non seulement à peindre les choses, mais à la peindre avec des traits vifs et courts. Et certainement on a raison de louer la brièveté à laquelle il ne manque rien. Cependant celle qui fie dit précisément que ce qu'il faut, que les Grecs appellent βραχυλογία, et dont je parlerai au chapitre des figures, est moins estimable ; mais il y en a une plus belle, c'est celle. qui dit beaucoup en peu de mots Tel est ce mot de Salluste : Mithridate, homme d'une stature colossale, armé de même. Une imitation maladroite aboutirait à l'obscurité. Une autre beauté qui a beaucoup d'affinité avec celle-ci, mais qui est d'un plus grand effet, c'est l'emphase, laquelle donne à entendre plus que les mots n'expriment. Il y en a deux espèces l'une qui donne à entendre plus qu'elle ne dit ; l'autre, même ce qu'elle ne dit pas. Homère nous offre un exemple de la première, lorsqu'il fait dire à Ménélas que les Grecs descendirent dans le cheval de bois ; car d'un mot il nous donne une idée de sa grandeur. Le même Virgile nous donne une idée de sa profondeur, quand il représente les Grecs se laissant glisser le long d'une corde ; et quand il dit du Cyclope, qu'il se coucha en travers de son antre, ne semble-t-il pas prendre cette caverne pour mesure du corps de ce monstre ? La seconde espèce consiste à supprimer entièrement une phrase, ou à la tronquer. Il y a suppression dans cet endroit du plaidoyer de Cicéron pour Ligarius : Si, au degré de puissance oie vous êtes parvenu, votre clémence, César, n'était pas telle qu'elle n'appartint qu'à vous, à vous, dis-je, et je m'entends. En effet, il supprime une pensée, qu'on ne laisse pas de deviner, c'est-à-dire qu'il ne manquait pas de gens qui le poussaient à la cruauté. On tronque la phrase par réticence, ἀποσιώπησις ; mais, comme c'est une figure, j'en parlerai en son lieu. L'emphase se rencontre jusque dans les mots les plus vulgaires : Il faut être homme ; - C'est un homme ; Il faut vivre ; tant la nature se confond souvent avec l'art ! Cependant ce n'est pas assez pour l'éloquence de représenter les choses d'une manière vive et sensible, il y a encore une foule de moyens divers qui peuvent contribuer à embellir le style ; car cette simplicité, que les Grecs nomment ἀφέλεια, ne laisse pas d'avoir sa beauté ; elle plaît comme cette parure sans recherche que nous aimons tant dans les femmes. Le soin qu'on met à choisir le mot juste, significatif, donne encore au style un air de propreté délicate qui n'est pas sans attraits. Puis, il y a une abondance qui est riche, et une autre qui est toute riante de fleurs. Il y a même plusieurs genres de forces. En effet, tout ce qui est suffisamment effectué dans son espèce, a de la force. Cependant cette qualité consiste principalement à exagérer l'indignité d'une action, δείνωσις ; dans les autres circonstances, c'est un certain caractère de profondeur ; ou la faculté de concevoir une vive image des choses, φαντασία ; celle de mener son oeuvre à fin, ἐξεργασία ; celle enfin d'insister et de combler la mesure, ἐπεξεργασία, Il faut y joindre l'énergie, ἐνέρφεια, qualité qui a beaucoup d'affinité avec les précédentes, ainsi que l'indique son étymologie, et qui consiste à faire que tous les mots portent coup. C'est même je ne sais quelle amertume, qui a d'ordinaire quelque chose d'injurieux, comme ce trait de Cassius : Que feras-tu lorsque j'envahirai ton propre domaine, lorsque je te ferai voir que tu ne sais pas médire ? C'est enfin quelque chose d'âcre et de pénétrant, comme ces paroles de Crassus : Moi, je le traiterai en consul, quand, toi, tu ne crois pas devoir me traiter en sénateur ! Au reste, toute la force de l'éloquence consiste dans l'art d'augmenter ou de diminuer. Il y a autant de moyens pour l'un que pour l'autre ; je toucherai les principaux, et par ceux-là on pourra juger des autres. Or, ces moyens résident dans les choses et dans les mots. A l'égard des choses, comme j'ai déjà traité de leur invention et de leur disposition, je vais maintenant indiquer comment l'élocution peut contribuer à les relever ou les rabaisser.

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