Institutio Oratoria (page 8)
CHAP. IV. La première manière d'amplifier ou de diminuer consiste dans le nom même de la chose, lorsqu'on dit, par exemple, d'un homme blessé, qu'il a été tué ; d'un méchant, que c'est un scélérat ; et, au contraire, d'un homme qui a frappé, qu'il n'a fait que toucher ; ou de celui qui a blessé, qu'il n'a fait que frapper. Cicéron, dans son oraison pour M. Célius, nous donne, au même endroit, un exemple de cette double manière : Faudra-t-il donc traiter un homme d'adultère, parce qu'il aura salué un peu familièrement une veuve qui ne garde aucune mesure, une coquette éhontée, une femme riche qui dissipe follement son bien, enfin une libertine qui vit en vraie courtisane ? D'un côté, il appelle cette coquette une courtisane, et, de l'autre, il représente celui qui avait eu avec elle un long commerce de galanterie, comme n'ayant fait que la saluer un peu librement. L'effet augmente et devient plus sensible, lorsqu'aux mots qui diraient simplement les choses, nous en opposons d'autres qui les caractérisent avec plus d'énergie, comme dans ce passage d'une des Verrines : J'accuse, non un voleur, mais un ravisseur ; non un adultère, mais un ennemi de toute pudeur ; non un sacrilège, mais un impie qui se joue de tout ce qu'il y a de plus saint et de plus sacré ; non un assassin, mais le plus cruel bourreau des citoyens et des alliés. En effet, la première manière multiplie les choses ; celle-ci fait plus, elle les grossit. Cependant je vois que l'amplification s'obtient par quatre moyens, l'accroissement, la comparaison, le raisonnement, l'accumulalton. L'accroissement est un moyen très efficace, qui consiste à donner de la gravité aux choses qu'on dit d'abord, quoique moins importantes que celles qu'on dira ensuite. Il y a un ou plusieurs degrés, par lesquels on s'élève nonseulement au dernier point d'exagération, mais quelquefois même, en quelque sorte, au delà. Un seul exemple de Cicéron me suffira : C'est un attentat de jeter dans les fers un citoyen romain ; c'est un crime de le frapper de verges ; c'est presque un parricide de le mettre à mort que dirai-je de l'action de le mettre en croix ? car supposons que ce citoyen romain n'eût été que battu de verges, Cicéron eût toujours rendu la cruauté de Verrès plus grande d'un degré, en disant qu'un moindre châtiment serait déjà un attentat ; et si ce citoyen eût été simplement mis à mort, l'accusation se serait élevée de plusieurs degrés ; mais comme, après avoir dit que c'était presque un parricide de le mettre simplement à mort, il a atteint le dernier degré, il ajoute : Que dirai-je de l'action de le mettre en croix ? Ainsi, après avoir porté le crime du préteur jusqu'au comble, il devait nécessairement manquer d'expressions pour aller plus loin. Il y a encore une autre manière d'ajouter au superlatif, comme dans ce passage de Virgile : Nul n'égalait Lausus en beauté, excepté le Laurentin Turnus. En effet, après avoir dit : Nul ne l'égalait en beauté, il semble qu'il ne reste plus rien à dire ; cependant le poète trouve moyen d'aller au delà. Il y a même une troisième espèce d'accroissement, mais qui ne s'obtient pas par degrés, parce que le terme de l'excès n'est pas relatif, mais absolu : Vous avez tué votre mère : que dirai-je de plus ? Vous avez tué votre mère ; car c'est aussi une manière d'accroître les choses que de les présenter tout d'abord telles qu'on ne puisse y rien ajouter. C'est encore une sorte de gradation qui est, à la vérité, moins sensible, mais peut-être par là même plus efficace, lorsque nous disons sans distinction, sans pause et tout d'une haleine, plusieurs choses qui enchérissent les unes sur les autres. Tel est ce passage où Cicéron reproche à Antoine d'avoir vomi devant tout le monde Que dis je ? dans l'assemblée du peuple romain ! en traitant des affaires de l'État ! un maître de cavalerie ! Chaque mot va, comme on le voit, en augmentant. C'est une chose dégoûtante de soi, que de vomir pour avoir bu avec excès, ne fût-ce pas en public, ne fût-ce pas en présence du peuple, ce peuple ne fût-il pas le peuple romain ; c'est une honte, quand on ne remplirait aucune fonction, quand cette fonction ne serait pas publique, quand même on ne serait pas maître de cavalerie. Un autre aurait distingué ces différents degrés : Cicéron ne s'arrête pas ; c'est en courant qu'il arrive au sommet ; il l'atteint sans lenteur ni effort, et pour ainsi dire d'un bond. Mais, si ce genre d'amplification s'élève toujours sans s'arrêter en chemin, celle qui a lieu par comparaison, au contraire, tire son accroissement de la considération des circonstances secondaires. car, en exhaussant ce qui est dessous, on élève nécessairement ce qui est dessus. En voici un exemple, emprunté au même orateur et pris dans le même endroit : Si cela vous fût arrivé à table, dans une de ces orgies qui vous sont si familières, qui n'en rougirait pour vous ? Mais dans l'assemblée du peuple romain ? etc. Je citerai encore ces paroles de Cicéron à Catilina : Si mes esclaves me craignaient comme vous craignent vos concitoyens, je déserterais ma maison. Quelquefois, en paraissant apporter un exemple de même nature, on le fera servir à rendre encore plus grave le fait qu'on veut exagérer. C'est ce que fait Cicéron dans l'oraison pour Cluentius. Après avoir exposé qu'une femme de Milet, gagnée par des héritiers substitués, s'était fait avorter, il s'écrie : Combien le crime d'Oppianieus n'est-il pas plus digne de supplice, quoique dans la même espèce ? Car, après tout, la femme de Milet, en déchirant ses entrailles, n'a tourné sa cruauté que contre elle-même, tandis qu'Oppianicus est arrivé à la même fin en exerçant sa violence et ses tortures, non sur lui, mais sur autrui. Et que l'on ne pense pas que ce que je dis ici soit la même chose que ce que j'ai dit au chapitre des arguments, en parlant d'un lieu que j'ai appelé du moins au plus ; car là il s'agissait de prouver, ici il s'agit seulement d'amplifier ; et le but de Cicéron, dans la comparaison qu'il fait au sujet d'Oppianicus, n'est pas de prouver qu'il a commis un crime, mais de faire voir que son crime est plus grand. Cependant la différence n'exclut pas entièrement l'affinité. C'est pourquoi je me servirai encore ici de l'exemple dont je me suis servi alors, mais dans une autre vue ; car je veux montrer que, pour amplifier, on ne compare pas seulement un tout avec un autre tout, mais aussi les parties entre elles Quoi donc ! P. Scipion, ce personnage illustre, ce grand pontife, n'étant que simple particulier, aura tué de sa main Tibérius Gracchus, qui menaçait de quelque changement la constitution de la république ; et nous consuls, nous souffrirons que Catilina aspire à dévaster l'univers par le meurtre et l'incendie ! Voilà Catilina comparé à Gracchus, la république à l'univers, un léger changement au meurtre et à l'incendie, un particulier à des consuls : tous lieux qui peuvent fournir une ample matière à développement, pour peu que l'on veuille les approfondir. J'ai parlé d'un troisième genre d'amplification, qui se traite, comme je l'ai dit, par voie de raisonnement.
Voyons d'abord si je me suis servi d'un terme suffisamment propre. Ce n'est pas que je me préoccupe du mot, pourvu que la chose paraisse claire à ceux qui voudront s'instruire ; mais je m'en suis servi, parce que ce genre d'amplification se place dans un endroit et produit son effet dans un autre, parce que l'on exagère une chose pour donner une plus forte idée d'une autre, et qu'on arrive ainsi par le raisonnement à la chose lui est l'objet principal de l'amplification. Par exemple, Cicéron voulant reprocher à Antoine son ivrognerie et ses vomissements, Quoi ! lui dit-il, avec ce gosier, avec cet estomac, avec cette encolure de gladiateur ! Quel rapport, dira-t-on, ce gosier et cet estomac ont-ils avec l'ivresse ? Rien de tout cela n'est oiseux ; car on peut induire de là que cet ivrogne devait avoir bu prodigieusement aux noces d'Hippias, puisque, avec ce tempérament de gladiateur, il n'avait pu venir à bout de digérer et de supporter ce qu'il avait bu. Si donc une chose s'induit d'une autre chose, le terme de raisonnement n'est ni impropre ni inusité, d'autant que, par la même raison, nous avons distingué un état de cause, qui porte le même nom. Tantôt donc cette sorte d'amplification se tire de ce qui a suivi : il fallait qu'Antoine eût fait un furieux excès, puisque ce fut, non par une indisposition fortuite, ni pour se délivrer d'un léger mal de coeur, mais par nécessité, qu'il vomit devant tout le peuple assemblé ; puisque ce n'était pas des aliments récents qu'il rendait, mais le reflux d'une orgie de la veille. Tantôt elle se tire de ce qui a précédé : ainsi, lorsque Éole, à la prière de Junon, frappe de son trident le flanc de la montagne, et que les vents s'échappent, en bataillons impétueux, par l'issue gui leur est ouverte, on prévoit quelle terrible tempête va s'élever. N'est-ce pas encore une amplification par voie de raisonnement, lorsque après avoir exposé des actes atroces et les avoir dépeints sous les couleurs les plus noires, nous venons à les atténuer, dans la vue de rendre plus odieuses les choses que nous avons à dire ensuite ? C'est ce qu'a fait Cicéron dans un de ses plaidoyers contre Verrès : Ce sont là des peccadilles pour un tel accusé. Après tout, un capitaine de vaisseau, d'une cité illustre, s'est racheté dît supplice des verges moyennant une somme d'argent : de la part de Verrès, c'est de la bonté. Un autre, pour ne pas avoir la tête tranchée, donne aussi de l'argent : rien de plus ordinaire. En effet, l'orateur a compté que les juges feraient ce raisonnement, qu'il faut que le crime dont on va parler soit bien inouï, puisque tous les autres sont des bagatelles en comparaison de celui-là. Je rapporte encore au même genre l'éloge qu'on fait d'une chose dans la vue d'en rehausser une autre. En vantant les exploits d'Annibal, on fait admirer davantage le mérite de Scipion, en exaltant le courage des Gaulois et des Germains, on accroît d'autant plus la gloire de César. J'y rapporte aussi une amplification où il ne semble pas que ce que l'on dit regarde une certaine chose, bien qu'on ne le dise qu'en vue de cette chose. Les chefs des Troyens ne croient pas qu'il soit indigne des Troyens ni des Grecs de souffrir tant de maux, et pendant si longtemps, pour la beauté d'Hélène. Quelle idée doit-on se faire de cette beauté ? Car ce n'est point Pâris, son ravisseur, qui dit cela', ni quelque jeune lusensé, ni quelqu'un du peuple : ce sont des vieillards, des hommes recommandables par leur sagesse, et qui composent le conseil de Priam. Que dis-je ? le roi lui-même, épuisé par une guerre de dix années, déjà privé de tant de fils, à la veille de la catastrophe qui doit mettre le comble à ses douleurs, lui qui ne devrait avoir que de la haine, que de l'horreur pour cette beauté fatale, source de tant de larmes ; le roi lui-même entend ces paroles, et, appelant Hélène du nom de fille, la fait asseoir auprès de lui, la justifie, et ne veut pas voir en elle la cause de ses malheurs. Ainsi, lorsque Platon, dans son Banquet, raconte qu'Alcibiade avouait sa bonne volonté pour Socrate, je pense que Platon a voulu bien moins accuser les moeurs d'Alcibiade que donner une haute idée de la chasteté de Socrate, qui résista aux avances du plus beau jeune homme de la Grèce. C'est ainsi que les poètes nous donnent à juger de la taille de quelques héros de l'ancien temps par la dimension de leurs armes. Ce qu'ils nous disent du bouclier d'Ajax et de la lance d'Achille n'a point d'autre sens. Virgile s'est admirablement servi de cet artifice dans le portrait de Polyphème. Quelle idée, en effet, devons-nous avoir d'un géant qui marche appuyé sur un tronc de pin, en guise de bâton ? Et cette énorme cuirasse que deux hommes pouvaient à peine porter sur leurs épaules, que doit-elle nous faire penser de ce Démoléon, qui, sous le poids de cette armure,
Poursuivait en courant les Troyens éperdus ?
Et Cicéron aurait-il pu imaginer quelque chose de plus fort sur le luxe d'Antoine, que le fait qu'il raconte ? On voyait, dans les cellules de ses esclaves, les lits dressés avec les couvertures de pourpre de Cn. Pompée. Des couvertures de pourpre ! de Pompée ! dans des cellules d'esclaves ! On ne peut rien dire de plus. Mais qu'était-ce donc de l'appartement du maître ? L'imagination est forcée de franchir les bornes du possible. Ce genre d'amplification ressemble assez à ce qu'on appelle emphase ; mais il y a cette différence, que l'emphase roule sur le mot, tandis que l'amplification dont je parle roule sur la chose, et l'emporte d'autant plus sur l'emphase, que les choses ont plus de force que les mots. On peut enfin mettre au nombre de ces genres l'accumulation, laquelle consiste à entasser des mots et des pensées, qui au fond signifient la même chose ; car encore que ni ces pensées ni ces mots ne présentent pas de gradation, ils ne laissent pas de s'élever par leur amas : Dites-nous, Tubéron, que faisait votre épée dans les champs de Pharsale ? qui cherchait-elle ? A qui en voulait votre appareil guerrier ? Quelle était votre intention ? etc. ; ce qui ressemble à cette figure que les Grecs appellent συναθροισιμός : mais dans cette figure ce sont plusieurs choses diverses qu'on entasse les unes sur les autres, tandis qu'ici c'est la même chose que l'on multiplie. Toutefois rien n'empêche qu'on ne s'élève aussi par des mots qui soient de plus en plus significatifs : On voyait à ses côtés le geôlier de la prison,, le bourreau du préteur, la mort et la terreur des alliés et des citoyens romains, le licteur Sextius.
Quand il s'agit d'exténuer les choses, le procédé est à peu près le même ; car il y a autant de degrés pour descendre que pour monter. Aussi je me contenterai d'un seul exemple, emprunté au passage où Cicéron parle du discours de Rullus : Quelques personnes, qui se trouvaient tout près de l'orateur, ont soupçonné qu'il avait voulu dire je ne sais quoi touchant la loi agraire. Ou Cicéron a voulu dire qu'on n'avait pas compris Rullus, et alors c'est une exténuation ; ou il a voulu faire allusion à son obscurité, et dans ce cas c'est une amplification. Je sais que l'hyperbole peut aussi passer, aux yeux de quelques rhéteurs, pour une espèce d'amplification ; et, en effet, elle est fort propre, soit à exagérer, soit à exténuer les choses ; mais comme elle excède le nom d'amplification, je la renvoie à l'article des tropes, dont il serait temps de parler maintenant, si ce n'était un genre d'élocution tout particulier, où les mots sont employés, non dans leur sens propre, mais dans leur sens figuré. Il faut donc que j'accorde quelque chose au goût du public, qui ne me pardonnerait pas de passer sous silence un genre de beauté que la plupart regardent aujourd'hui comme le principal, pour ne pas dire comme le seul ornement du style.
CHAP. V. Sententia, chez les anciens Latins, signifiait ce que i'on sent dans l'âme. Outre qu'il est pris le plus souvent dans cette acception par les orateurs, nous voyons encore les restes de cette première signification dans le commerce ordinaire de la vie ; car si nous voulons affirmer une chose avec serment ou féliciter quelqu'un, nous employons ce mot pour témoigner que nous parlons selon ce que nous avons dans l'âme, selon ce que nous sentons. Cependant le mot sensa était aussi employé assez communément dans la même acception ; car, pour le mot sensus, je crois qu'il ne s'entendait que du corps ; mais l'usage a changé. Les conceptions de l'esprit sont présentement désignées sous le nom de sensus, et nous avons donné celui de sententia à ces pensées brillantes que l'on place principalement à la fin d'une période. Autrefois on en était peu curieux, mais aujourd'hui on les prodigue outre mesure. Je crois donc devoir dire quelques mots de leurs différentes espèces, et de l'usage qu'on en peut faire.
Les plus connues de l'antiquité sont celles que nous appelons proprement sentences, et que les Grecs appellent γνώναι. Quoique le nom de sententia soit générique, il convient particulièrement à celles-ci, parce qu'elles peuvent être regardées comme autant de conseils, ou, pour mieux dire, comme autant d'arrêts en fait de moeurs. J'entends donc par sentence une pensée morale qui, même hors du sujet auquel on l'applique, est universellement vraie et louable. Tantôt elle se rapporte seulement à une chose, comme celle-ci : Rien ne gagne tant les coeurs que la bonté ; tantôt à une personne, comme cette autre de Domitius Afer : Un prince qui veut tout savoir doit s'attendre là beaucoup pardonner. Les uns ont dit que la sentence était une partie de l'enthymème ; les autres, qu'elle était le commencement ou la conclusion de l'épichérème : ce qui est vrai quelquefois, mais non pas toujours. Ce qui est plus vrai, c'est qu'elle est tantôt simple, comme celles que je viens de citer, tantôt accompagnée de sa raison, comme celle-ci : Dans toute contestation, le plus puissant, encore qu'il soit l'offensé, parait toujours l'offenseur, par cela seul qu'il est le plus puissant ; tantôt double : La complaisance nous fait des amis, et la vérité ne nous attire que des ennemis. Il y en a même qui ont distingué jusqu'à dix genres de sentences, en ce qu'on peut les énoncer par interrogation, par comparaison, par négation, par similitude, par admiration, etc. ; mais, à ce compte, il en faudrait admettre un nombre indéfini ; car toutes les figures peuvent servir à les exprimer. Un genre des plus remarquables est celui qui nait de la différence : Ce n'est point la mort qui est un mal, mais les approches de la mort. Quelquefois on énonce une sentence d'une manière simple et directe : L'avare manque autant de ce qu'il a que de ce qu'il n'a pas ; et quelquefois par figure, ce qui lui donne une plus grande force, comme dans ce vers de Virgile
Est-ce un si grand malheur que de cesser de vivre ? (RACINE.)
On sent que cette forme a bien plus d'énergie que celle-ci : La mort n'est point un malheur. Il en est de même, lorsqu'une pensée vague et générale devient propre et particulière par l'application qu'on en fait. Ainsi, au lieu de dire en général : Il est facile de nuire et difficile d'être utile, Médée s'exprime plus vivement dans Ovide : J'ai pu le sauver, et tu me demandes si je pourrai le perdre ? Cicéron applique ces sortes de pensées à la personne, en disant : Ce qu'il y a de plus grand, César, dans votre fortune, c'est de pouvoir sauver les malheureux : ce qu'il y a de plus admirable dans votre nature, c'est de le vouloir. Ainsi, il attribue à César ce qui semblait appartenir aux choses. Mais, en ce genre, ce dont il faut se garder, comme dans tout le reste, c'est que les sentences ne soient ni trop fréquentes ni visiblement fausses, comme c'est le défaut de ceux qui croient pouvoir les employer indifféremment partout, comme étant universelles, καθολικά, et qui regardent comme indubitable tout ce qui paraît favoriser leur cause ; c'est enfin qu'elles ne soient pas employées à tort et à travers, ni déplacées dans la bouche de celui qui parle ; car il faut que l'importance des choses soit soutenue de l'autorité de la personne. Ne serait-il pas insupportable de voir un enfant, un adolescent, ou même un homme de rien, prendre le ton de juge ou de maître ? Toute conception de l'esprit est aussi un enthymème. Cependant le nom d'enthymème convient, à proprement parler, à une sentence fondée sur les contraires, en ce qu'elle paraît briller entre toutes les autres, comme Homère est le poète, et Rome la ville par excellence. C'est ce qui a été suffisamment expliqué à l'article des arguments. Toutefois, elle ne sert pas uniquement à prouver, et elle n'est quelquefois qu'un pur ornement Quoi ! César, ce sont ceux-là même dont l'impunité fait l'éloge de votre clémence, qui vous exciteront à la cruauté ? Car Cicéron dit cela, non pour ajouter une nouvelle raison à celles qu'il a déjà fait valoir, mais parce qu'il avait déjà fait voir d'ailleurs combien cette conduite était injuste ; et c'est une réflexion qu'il jette à la fin de son discours par manière d'épiphonème, non pas tant comme une preuve que comme un dernier coup porté à son adversaire ; car l'épiphonème est une réflexion ajoutée à un récit ou à une preuve pour témoigner le sentiment que nous en avons, comme dans ce vers de Virgile
. . . . . . . . Tant dut coûter de peine
Le long enfantement de la grandeur romaine !
et dans ces paroles de Cicéron :
C'est ainsi que ce vertueux jeune homme aima mieux faire une action périlleuse, que d'en souffrir une qui le couvrit de honte. Il y a aussi ce que les rhéteurs modernes appellent νόημα. Ce mot est générique, mais il a plu néanmoins à nos beaux esprits de l'attribuer particulièrement aux choses que l'on donne à entendre sans les dire. Telle est cette réponse d'une soeur à son frère qu'elle avait racheté plusieurs fois de l'engagement qu'il avait pris avec des gladiateurs, et qui la poursuivait en justice en vertu de la loi du talion, parce qu'elle lui avait coupé le pouce pendant qu'il dormait Va, tu mériterais bien de conserver ta main tout entière, c'est-à-dire de faire toute la vie le métier de gladiateur. Il me faut aussi parler de ce qu'on appelle clausula. Si par là on entend ce qu'on appelle ordinairement conclusion, elle est bonne et même nécessaire en certains endroits, comme celle-ci : C'est pourquoi, Tubéron, il faut que vous commenciez par convenir du fait qui vous est personnel, avant que de rien reprocher à Ligarius. Mais ce n'est pas ce qu'on entend, on veut aujourd'hui que toute pensée qui termine une période frappe l'attention. Un orateur ne peut sans honte et presque sans crime s'arrêter pour reprendre haleine, s'il n'a en même temps donné lieu à l'auditeur de se récrier d'admiration. De là ces petites pensées, ces faux brillants, qu'on va chercher bien loin hors du sujet ; car enfin il n'est pas possible de trouver autant d'heureuses pensées qu'il se rencontre de points d'arrêt dans le discours. Ce qu'il y a de plus à la mode en ce genre, ce sont les traits imprévus, comme ce mot de Vibius Crispus à un homme qui se promenait en pleine audience avec une cuirasse sur le dos, sous prétexte qu'il avait peu :r Qui t'a permis de craindre de la sorte ? et ce compliment d'Africanus à Néron sur la mort de sa mère : Votre province des Gaules vous supplie, César, de supporter courageusement votre bonheur. D'autres consistent dans une allusion indirecte. Domitius Afer plaidait pour Cloantilla, que Claude avait renvoyée de l'accusation portée contre elle pour avoir donné la sépulture à son mari, trouvé mort parmi les rebelles. Dans la péroraison, il apostropha les enfants de Cloantilla : Ne laissez pas cependant d'ensevelir votre mère. D'autres consistent dans une pensée étrangère, c'est-à-dire transportée d'un lieu dans un autre. L'amant de Spatale l'avait instituée son héritière, et était mort à dix-huit ans ; Crispus, qui plaidait pour Spatale, dit en parlant de son amant : Voyez l'esprit de divination de ce jeune homme, qui n'a rien voulu se refuser ! Quelquefois le redoublement d'un mot fait presque tout le prix de ces pensées, comme dans cet écrit dont Sénèque était l'auteur, et que Néron envoya au sénat après le meurtre de sa mère, voulant qu'on crût qu'il avait couru de grands dangers : Ma vie, dit-on, est en sûreté : je ne puis encore ni le croire ni m'en réjouir. Mais la pensée vaut encore mieux, quand elle naît d'une opposition : J'ai bien qui fuir, je n'ai pas qui suivre. le malheureux ! il ne pouvait ni parler ni se taire. Elle est plus belle encore, lorsqu'elle est éclairée par une comparaison, comme dans ce passage d'un plaidoyer de Trachalus contre Spatale : O saintes lois, gardiennes de la pudeur, avezvous donc voulu qu'on pût donner le quart de ses biens à une concubine, et qu'une épouse ne pût prétendre qu'au dixième ! Au reste, ce genre peut enfanter le bon et le mauvais. Voici, entre autres, une pensée que le bon goût réprouvera toujours : Pères conscrits, car il est bon que je commence ainsi pour vous faire souvenir des pères. Celle-ci est encore plus mauvaise ; parce qu'elle est plus fausse et tirée de plus loin : J'ai combattu jusqu'au doigt : mot qu'un avocat mit dans la bouche d'un gladiateur à qui sa sueur, ainsi que je l'ai déjà rapporté, avait coupé le pouce pour le forcer de renoncer à son métier. Mais je ne sache rien de plus détestable en ce genre que certaines pensées qui sont fondées sur une équivoque, jointe à une fausse similitude. Par exemple, je me souviens que, dans ma jeunesse, un célèbre avocat, à l'occasion d'une blessure que son client avait reçue à la tête, donna à tenir à la mère les esquilles qu'on avait retirées de la plaie, en lui disant : Mère infortunée ! vous n'avez pas encore porté votre fils sur le bûcher, et déjà vous avez recueilli ses os. Bien plus, la plupart de nos orateurs se complaisent dans de petites conceptions qui séduisent au premier coup d'oeil par une apparence ingénieuse, et qui, examinées de près, ne sont que ridicules. Par exemple, dans une déclamation des écoles, on suppose qu'un homme ruiné par la stérilité de ses champs, et qui, après ce premier malheur, a fait naufrage, s'est pendu de désespoir ; et à ce sujet on dit : Celui dont la terre ni la mer ne veulent pas, que lui reste-t-il à faire, sinon de chercher un asile dans les airs ? Voici d'autres traits du même genre : un furieux dévorait ses membres ; son père lui donna du poison, en lui disant : Qui peut manger ceci doit boire cela. Un débauché paraissait avoir pris la résolution de se tuer : Tresse une corde, lui dit-on, tu dois en vouloir à ton gosier ; avale du poison, un ivrogne doit mourir en buvant. Tantôt ces pensées sont vides, comme celle-ci : un déclamateur exhorte les généraux d'Alexandre à ensevelir le conquérant dans l'incendie de Babylone, et il s'écrie : Quoi ! nous ferions les funérailles d'Alexandre, et quelqu'un y assisterait tranquillement de sa fenêtre ! Comme si c'était là ce qu'il y eût de plus déplorable dans cette conjoncture. Tantôt elles sont outrées, comme ce que j'ai entendu dire à quelqu'un, en parlant des Germains : Tête placée je ne sais où. Un autre, en parlant d'un brave soldat, disait : La guerre rebondit sur son bouclier. Je ne finirais pas, si je voulais rapporter tous les genres de pensées que le mauvais goût de notre siècle a enfantés. Passons à une observation plus importante.
Il existe deux opinions différentes : l'une qui ne fait cas que des pensées, l'autre qui les condamne absolument. Pour moi, je ne partage entièrement ni l'une ni l'autre ; car, en premier lieu, il est certain que les pensées s'entre-nuisent, quand elles sont semées trop près les unes des autres, comme il arrive des grains et des fruits des arbres, qui ne peuvent parvenir à un juste développement lorsqu'ils manquent d'espace pour croître à l'aise. C'est ainsi que, sans ombres, la peinture n'a point de relief ; et c'est pour cela que les peintres, après avoir représenté plusieurs sujets dans un seul et même tableau, les distinguent, les détachent, afin que les ombres ne tombent pas sur les corps. Cette accumulation de pensées a encore pour effet de rendre le style trop haché, parce que toute pensée renferme un sens complet, après lequel commence nécessairement un autre sens, d'où résulte ordinairement une composition décousue, plutôt faite de pièces et de morceaux que de membres proprement dits, sans liaison ni structure. Ces pensées ressemblent à ces corps ronds et polis qui, quoi qu'on fasse, ne peuvent s'unir ensemble. La couleur même du style, quelque brillante qu'elle soit, ne laisse pas d'être étrangement bigarrée. C'est ainsi qu'un noeud, une bande de pourpre mise à sa place, rehausse la beauté d'une tunique, tandis qu'un vêtement bariolé de diverses couleurs sera toujours ridicule. Aussi, malgré leur éclat et leur consistance apparente, ces pensées me font moins l'effet de la flamme, que de ces étincelles qui s'échappent du milieu d'une fumée épaisse. On ne les remarque pas même dans un style où tout éblouit ; elles y sont absorbées, comme les étoiles dans la lumière du soleil. Que si quelques-unes font tant que de s'élever par petits bonds, lé style ressemble alors à un terrain inégal et plein de gravier, qui ne présente ni l'aspect sublime des montagnes ni la grâce des prairies. Ajoutez à cela qu'en courant seulement après les pensées, on s'expose nécessairement à en rencontrer beau.. coup de frivoles, de froides, d'insignifiantes ; car comment choisir là où on ne peut compter ? Aussi voit-on que ces orateurs prétentieux vont jusqu'à donner un air de pensée à leur division, et même à leurs arguments, en affectant doits leur prononciation une espèce de chute qui surprend. Vous avez tué votre femme, et vous étiez vous-même adultère ! N'eussiez-vous fait que la répudier, vous ne seriez pas même excusable : voilà pour la division. Voulez-vous savoir si ce philtre était du poison ? Le malheureux vivrait encore, s'il ne l'eût pas pris : voilà pour l'argument. Ce n'est pas que la plupart abondent en pensées, mais ils disent tout d'un ton sentencieux.
D'autres orateurs sont d'un caractère tout différent. Ils fuient, ils redoutent ce genre d'agrément, comme une amorce dangereuse, et n'aiment que ce qui est uni, bas et commun. Aussi rampent-ils toujours, dans la crainte de tomber quelquefois. Qu'y a-t-il pourtant de si répréhensible dans une bonne pensée ? N'est-elle pas utile à la cause ? ne touche-t-elle pas le juge ? ne recommande-t-elle pas l'orateur ? C'est, dit-on, un genre qui n'était pas en usage chez les anciens. Mais à quelle antiquité veut-on nous faire remonter ? Si c'est à la plus reculée, Démosthène a eu beaucoup de belles pensées que personne n'avait eues avant lui. Comment goûter Cicéron, si l'on ne trouve rien à changer dans Caton et les Gracques ? Et avant ceux-ci le langage n'était= il pas plus simple encore ? Pour moi, je regarde ces traits lumineux du style comme les yeux de l'éloquence ; mais je ne veux pas que le corps soit tout couvert d'yeux, au détriment des autres membres ; et si j'étais réduit à la nécessité de choisir, je préférerais la rudesse des anciens à la licence des modernes : mais on peut tenir un milieu. Ainsi, dans la manière de vivre et de se vêtir, il règne aujourd'hui une élégance qui s'accorde avec la vertu. Ajoutons donc au bien, s'il est possible ; mais avant tout tâchons d'éviter le mal, de peur qu'en voulant être plus parfaits que nos ancêtres, nous ne soyons que différents.
Je vais maintenant traiter de ce qui se rattachait naturellement au quatrième chapitre, c'est-à-dire des tropes, que nos plus célèbres auteurs appellent motus, changements, déplacements. Cette partie est ordinairement du domaine des grammairiens, et il semble que j'aurais dû m'en occuper en parlant des devoirs de ces derniers ; mais comme elle m'a paru plus intéressante à étudier sous le rapport de l'ornement du style, je l'ai ajournée à dessein, pour lui donner une place plus considérable dans ce traité.
CH. VI. Le trope est un changement par lequel on transporte un mot ou une phrase de sa signification propre en une autre gui lui donne plus de force. Quels sont les différents genres de tropes ; quelles sont leurs espèces ; quel en est le nombre, et comment sont-ils subordonnés entre eux, voilà sur quoi et les grammairiens et les philosophes ont des disputes interminables. Pour moi, sans m'arrêter à ces subtilités où l'art n'a rien à gagner, je parlerai seulement des tropes les plus nécessaires et les plus usités. Encore me contenterai-je de faire remarquer,, à l'égard de ceux-ci, que les uns s'emploient pour ajouter à la signification, les autres pour l'ornement du style ; qu'il y en a pour les mots propres et pour les mots figurés ; et qu'ils changent non seulement la forme des mots, mais aussi celle des pensées et de la composition. C'est pourquoi il me semble que c'est une erreur de croire que le trope consiste uniquement à mettre un mot à la place d'un autre. Du reste, je n'ignore pas que le trope, qui ajoute à la signification, contribue aussi d'ordinaire à l'ornement ; mais cela n'est pas réciproque, c'est-à-dire qu'il y en a qui ne peuvent jamais servir que d'ornement. Commençons donc par celui qui est le plus usité et incomparablement le plus beau ; je veux parler de la translation, que les Grecs appellent μεταφορά. La métaphore nous est si naturelle, que les gens ignorants en font eux-mêmes un fréquent usage sans le savoir. Elle a tant d'agrément et d'éclat, que, dans le style le plus brillant, elle resplendit d'une lumière qu'elle ne tient que d'elle-même. Elle ne risque jamais de paraître commune, basse ou froide, pourvu qu'elle soit bien amenée. Elle enrichit la langue en lui prêtant ce qui lui manque, et, grâce au merveilleux secret de ce trope, chaque chose semble avoir son nom. Ainsi donc on transporte un nom ou un verbe du lieu où il est propre dans un autre, soit parce que le mot propre manque, soit parce que le mot métaphorique convient mieux. On en use ainsi, ou par nécessité, ou pour ajouter à la signification, ou, comme je l'ai dit, pour donner plus de beauté au style. Lorsqu'elle ne produit pas un de ces trois effets, elle est odieuse. C'est par nécessité que les sens de là campagne appellent gemma le bourgeon de la vigne ; car comment pourraient-ils s'exprimer autrement ? Ils disent encore que les blés ont soif, que les fruits souffrent. C'est par nécessité que nous disons qu'un homme est dur, qu'il est âpre, parce que ces affections de l'âme n'ont point de terme qui leur soit propre. Mais quand nous disons qu'un homme est enflammé de colère, brûlant de désir, tombé dans l'erreur, c'est pour être plus expressifs ; car ces termes empruntés ont plus de force que les mots propres. On ne se propose que l'ornement dans ces métaphores : lumière du discours, éclat de la naissance, orages des assemblées populaires, foudres d'éloquence. Cicéron dit que Clodius a été une source, une moisson de gloire pour Milon. La métaphore aide aussi à dissimuler ce qu'on ne pourrait dire sans blesser la pudeur, comme dans ce passage de Virgile
Des routes de l'amour l'embonpoint inutile
Aux germes créateurs ouvre un champ moins fertile. (DELILLE.)
En général, la métaphore est une similitude abrégée ; elle n'en diffère qu'en ce que, dans celle-ci, on compare la chose qu'on veut peindre avec l'image qui la représente, et que, dans celle-là ; l'image est substituée à la chose même. Il s'est battu comme un lion, voilà une comparaison ; c'est un lion, voilà une métaphore. II me semble qu'on peut distinguer quatre sortes de métaphores : la première, lorsqu'en parlant de choses animées, on substitue un mot à un autre, comme, celui de gubernator, pilote, à celui d'agitator, cocher ; ou quand Tite-Live dit de Caton, qu'il aboyait après Scipion. La seconde, lorsque cette substitution s'applique à des choses inanimées Il lâche les rênes à la flotte. La troisième, lorsqu'à des choses animées on en substitue d'autres qui ne le sont pas : C'est par le fer, et non par le destin, qu'est tombé le REMPART des Grecs ; ou, contrairement, comme dans ce vers de Virgile, où vertex, qui proprement veut dire tourbillon, est employé métaphoriquement an lien de cacumen, sommet : .....
Sedet inscius alto
Accipiens sonitum saxi de VERTICE pastor.
La quatrième enfin, lorsque par une image hardie et périlleuse, d'où naît particulièrement le sublime, on donne une armé et des sens à des choses privées de vie ; telle est cette métaphore L'Araxe s'indignant sous un pont qui l'outrage. Tel est encore ce passage de Cicéron : Dites-nous, Tubéron, que faisait votre épée nue dans les champs de Pharsale ? Qui cherchait-elle ? etc. Quelquefois la métaphore est double ; ainsi Virgile a dit : Armer un fer de poison ; car armer de poison est une métaphore, et armer un ter en est une autre. Ces quatre principaux genres se divisent en plusieurs espèces ; car les êtres raisonnables peuvent comporter la même substitution ; elle peut égaiement avoir lieu à l'égard des êtres irraisonnables ; et, entre choses semblables, on peut substituer le tout à la partie, ou la partie au tout. Mais je ne parle plus à des enfants ; et, le genre une fois connu, il est facile d'en déduire les espèces. Cependant, si ce trope employé avec sobriété et à propos éclaire le style, d'un autre côté, sa fréquence le rend obscur et fatigant. S'il se prolonge, il dégénère en allégorie et en énigmes. Remarquons aussi qu'il y a certaines métaphores qui sont vastes, comme celle-ci, dont j'ai déjà parlé : Une verrue de pierre ; d'autres qui réveillent des images dégoûtantes. Car si, pour flétrir une certaine classe de gens corrompus ; Cicéron a dit, sans blesser la noblesse, qu'ils étaient la sentine de la république, il ne s'ensuit pas qu'on puisse approuver cette expression d'un ancien orateur : Vous avec, percé les abcès de la république. Il faut donc prendre garde, comme le démontre fort bien Cicéron, de se servir d'images indécentes, comme : La république a été châtiée par la mort de Scipion l'Africain. Glaucias, cet excrément du sénat ce sont ses propres exemples. Il ne veut pas non plus due la métaphore soit outrée, ni qu'elle soit trop faible, comme il arrive encore plus souvent, ni fondée sur une fausse similitude : tous vices dont on ne découvrira que trop d'exemples, quand on saura que ce sont des vices. La surabondance de métaphores est également un défaut, surtout quand elles sont de la même espèce. Il en est qui sont dures, c'est-à-dire tirées d'une similitude éloignée, comme : Les neiges de la tête, et Jupiter a craché la neige sur les Alpes. Or, ceux-là raisonnent fort mal, qui s'imaginent que la prose peut s'arranger de toutes les licences permises aux poètes, dont l'unique but est de plaire, et que la nécessité de la mesure force souvent à se servir d'expressions extraordinaires. Homère ne m'autorisera donc pas à dire, en plaidant, le pasteur des peuples, pour désigner un roi ; ni Virgile ne m'autorisera pas non plus à dire que les oiseaux rament avec leurs ailes, quoique ce poète se soit admirablement servi de cette métaphore en parlant des abeilles et de Dédale ; car la métaphore est faite pour remplir une place vacante ; ou, si elle entre dans le domaine d'autrui, elle doit avoir plus de valeur que le mot qu'elle dépossède.
Ce que je viens de dire de la métaphore s'applique peut-être encore plus rigoureusement à la synecdoche. Car la métaphore a été imaginée pour émouvoir, pour mieux caractériser les choses, et pour les rendre plus sensibles ; mais le propre de la synecdoche est de varier le style eu donnant à entendre le pluriel par le singulier, le tout par la partie, le genre par l'espèce, ce qui suit par ce qui précède, et vice versa : toutes choses qui sont plus permises aux poètes qu'aux orateurs. En effet, on peut bien dire en prose le glaive pour l'épée, le toit pour la maison ; mais on ne dira pas la poupe pour le vaisseau, ni le sapin pour des tablettes ; et, en second lieu, de ce qu'on dit le fer pour l'épée, il ne s'ensuit pas qu'on puisse dire quadrupes pour equus, cheval. Du reste, quant à l'emploi du singulier pour le pluriel, et réciproquement, les prosateurs ont pleine liberté. Tite-Live dit souvent : Le Romain demeure vainqueur, pour dire les Romains ; et Cicéron, au contraire, écrivit à Brutus : Nous avons imposé au peuple, et l'on a trouvé que nous étions orateurs, quoiqu'il ne parle que de lui. Cette manière de s'exprimer n'est pas restreinte au genre oratoire, elle est même d'usage dans la conversation. C'est encore suivant certains rhéteurs une synecdoche, lorsque, dans la coutexture de la phrase, il y a quelque chose de sous-entendu et que l'esprit supplée ; car alors un mot se devine à l'aide d'un autre : ce qui se range quelquefois parmi les défauts sous le nom d'ellipse : Les Arcadiens d'accourir aux portes. Pour moi, cette forme de style me paraît plutôt appartenir aux figures, et par conséquent j'en parlerai en son lieu. Une chose peut aussi nous en faire entendre une autre : Regarde les boeufs dételés ramener la charrue suspendue à leur joug, c'est-à-dire la nuit approche. Mais cela ne convient à l'orateur que dans l'argumentation, quand il donne une chose pour signe d'une autre ce qui n'a rien de commun avec l'élocution.
La métonymie n'est pas fort différente. Ce trope, qui n'est que la substitution d'un nom à un autre, est aussi, comme le remarque Cicéron, appelé hypallage par les rhéteurs. Elle consiste à désigner l'effet par la cause, l'invention par l'inventeur, la chose possédée pour le possesseur. Ainsi Virgile a dit : Cérès corrompue par les eaux ; et Horace : Neptune sur la terre protège les flottes contre les aquilons. Si, dans le dernier exemple, on employait le mot propre au lieu de Neptune, l'exactitude toucherait de près à l'obscurité. Or, il importe d'examiner jusqu'à quel point ce trope est à la discrétion de l'orateur, car si, d'un côté, on dit communément Vulcain pour le feu, s'il n'est pas sans élégance d'employer Mars pour la guerre, et même si la décence exige qu'on se serve du mot de Vénus pour désigner les plaisirs de l'amour, d'un autre côté, je doute que la sévérité du barreau permette de désigner le pain et le vin sous le nom de Cérès et de Bacchus. Le contenant est aussi pris quelquefois pour le contenu ; et l'on dit communément : Une ville bien policée, vider une coupe, un siècle heureux ; mais, dans l'espèce suivante, où le contenu est au contraire pris pour le contenant, il n'y a guère qu'un poète qui puisse dire : Déjà, près de moi, Ucalégon est en feu, à moins qu'on n'objecte que, dans un passage de Virgile, la métonymie veut, par le possesseur, nous faire entendre la chose possédée, comme lorsqu'on dit qu'un homme est dévoré, pour dire que son patrimoine est au pillage. Or, les métonymies de cette dernière espèce sont innombrables. Ainsi nous disons : Soixante mille hommes furent taillés en pièces auprès de Cannes par Annibal ; nous lisons dans un poète tragique qu'Egialée défit une armée ; on dit encore Virgile pour les poésies de Virgile ; des vivres sont venus, c'est-à-dire ont été apportés ; un sacrilège, au lieu de celui qui l'a commis ; la science des armes, au lieu de la science de l'art des armes. Une autre espèce de métonymie assez fréquente chez les poètes et les orateurs est celle qui caractérise la cause par l'effet qu'elle produit. Horace a dit : La PALE mort frappe également à la cabane du pauvre et au palais des rois ; et Virgile : Là sont les PALES maladies et la TRISTE vieillesse. Les orateurs disent : la colère aveugle, la jeunesse folâtre, l'inerte oisiveté. Ce trope a bien aussi quelque affinité avec la synecdoche ; car, lorsque je dis vultus hominis, les visages de l'homme, pour vultus, le visage, je change le singulier en pluriel ; et ce n'est pas que je veuille faire travailler l'esprit du lecteur, car la proposition est trop évidente, mais je modifie seulement le mot : de même, quand je dis des lambris d'or pour des lambris dorés, je m'écarte seulement un peu de la vérité, ce qui est d'or ne s'entendant ici que de la surface. Mais insensiblement je tombe dans un détail qui serait même au-dessous d'une moindre entreprise que la mienne.
L'antonomase est un trope qui remplace un nom par quelque chose d'équivalent. Elle est trèsfamilière aux poètes, qui s'en servent diversement. Tantôt c'est une épithète patronymique qui tient lieu du nom, comme Tydides, Pelides, le fils de Tydée ou de Pélée ; tantôt, un attribut qui caractérise la personne, comme, le père des dieux et le roi des hommes ; tantôt, un acte qui désigne celui de qui on parle :
Les armes qu'en partant le cruel a laissées.
Quelquefois même on rencontre ce trope dans la prose. On ne dira pas, il est vrai, Tydides et Pelides, mais on dira bien l'impie, en parlant d'un parricide ; le destructeur de Carthage et de Numance pour Scipion, et le prince de l'éloquence romaine pour Cicéron. Cicéron lui-même a usé de cette liberté dans son oraison pour Muréna : Vous ne faites pas beaucoup de fautes, disait un sage précepteur à un jeune héros, etc. : il ne nomme ni l'un ni l'autre, et cependant on sait de qui il veut parler.
L'onomatopée, c'est-à-dire formation d'un nom, très accréditée chez les Grecs, nous est à peine permise. La plupart de nos onomatopées, remontent à l'origine de la langue, comme Mugitus, sibilus, murmur, dont le son exprime la nature des choses auxquelles les noms ont été donnés. Mais à présent, comme si le fonds en était épuisé, nous n'osons plus rien créer, tandis que beaucoup d'anciens mots meurent tous les jours. A peine nous est-il permis de faire des dérivés, παραγόμενα, c'est-à-dire de composer un mot d'autres mots déjà consacrés, comme sullaturit et proscripturit ; laureati postes, au lieu de lauro coronati, est une création du même genre : mais si ces mots ont réussi, il n'en est pas de même de vio pour eo. Quant aux mots tirés du grec, comme obelisco, coludumo, le mélange des deux langues est trop dur, quoique septemtriones nous paraisse supportable. C'est ce qui rend d'autant plus nécessaire l'emploi de l'abusion, nom qui rend fort exactement celui de πατάχρησις. Ce trope consiste à exprimer une chose qui n'a pas de terme propre, par le terme d'une chose analogue. Ainsi Virgile dit que les Grecs, par l'inspiration de Pallas, construisirent un énorme cheval. On lis dans les anciens tragiques : Le lion (leo) va enfanter ; et cependant leo, c'est le mâle. Il y a mille exemples de ces sortes de catachrèses. C'est ainsi qu'acetabulum se dit de toutes sortes de vases, quel que soit leur usage, et que pyxis se dit de toutes les boites, quelle qu'en soit la matière ; c'est ainsi que nous appelons parricide non seulement le meurtrier de son père, mais aussi celui qui a tué sa mère ou son frère. Et que l'on ne confonde pas ce trope avec la métaphore ; car la catachrèse donne un nom aux choses qui n'en ont pas, tandis que la métaphore donne aux choses un nom autre que celui qu'elles ont. Les poètes, en effet, ont coutume de donner abusivement, même aux choses qui ont un nom, un autre nom dont la signification est approchante ; mais cela est rare en prose. Quelques rhéteurs veulent qu'il y ait aussi catachrèse, quand nous transformons la témérité en valeur et la dissipation en libéralité : mais la catachrèse n'a rien de commun avec cet artifice ; car ici ce n'est pas un mot que l'on met à la place d'un autre, mais une chose que l'on substitue à une autre. Il n'est personne, en effet, qui confonde la dissipation avec la libéralité ; seulement ce que l'un nomme dissipation, l'autre l'appelle libéralité, quoique chacun sache bien que ce sont deux choses différentes.
En fait de tropes qui en modifient la signification, reste la métalepse ou transomption, qui sert comme de chemin pour passer d'une idée à une autre. Du reste, il est très peu usité et surtout fort impropre. Les Grecs cependant en font un usage fréquent : ainsi ils disent le centaure pour Chiron, et νήσους θοὰς ὀξειας, des îles errantes et pointues, pour des vaisseaux. Mais chez nous qui pourrait supporter le porc pour Verrès, et le docte pour Lélius ? La métalepse consiste. donc dans un terme intermédiaire, qui ne signifie rien par lui-même, mais qui sert de degré pour passer à un autre terme. Nous affectons ce trope, afin qu'il soit dit que nous l'avons, plutôt que par nécessité. Aussi l'exemple que l'on en donne le plus souvent se réduit-il à cano, canto, dico, où canto est considéré comme intermédiaire entre cano et dico. Je ne m'arrêterai pas plus longtemps sur ce trope, qui est absolument inusité, si ce n'est, comme je l'ai dit, quand il s'agit d'exprimer une chose qui participe de deux autres.
Pour les autres tropes, ce sont de simples ornements, qui n'ajoutent rien à la signification des mots ni à la force du style. Telle est l'épithète, que j'appelle opposition, nom qui me paraît très exact, et que quelques rhéteurs appellent suite. Les poètes s'en servent et plus souvent et plus librement que les orateurs ; car il leur suffit qu'une épithète convienne au mot auquel ils s'appliquent, comme dents blanches, vin humide. Mais en prose toute épithète qui ne produit aucun effet est une redondance. Or, l'épithète produit un effet, lorsque, sans elle, la chose dont on parle est moins caractérisée. Par exemple, O crime abominable ! ô passion infâme ! Ce trope s'embellit surtout par la métaphore : Une cupidité effrénée, des constructions folles. Souvent même il s'y mêle d'autres tropes, comme dans Virgile : La hideuse pauvreté, la triste vieillesse. Telle est cependant la nature des épithètes, que, sans elles, le style paraît nu et négligé, et que leur multitude le surcharge. En effet, lorsqu'elles sont prodiguées outre mesure, le style devient diffus et embarrassé, de sorte que le plaidoyer ressemble à une armée où l'on compterait autant de valets que de soldats, et où par conséquent le nombre est double, et non les forces. Cependant on joint assez souvent jusqu'à plusieurs épithètes à un seul mot, comme
Conjugio Anchisa Veneris dignate superbo.
Mais, même de cette manière, deux mots joints à un seul n'ont pas beaucoup de grâce, je ne dis pas en prose, mais en vers. Je ne dissimulerai pas que quelques rhéteurs retranchent absolument l'épithète du nombre des tropes, parce qu'elle ne change rien ; car ce qui est mis par apposition, si on le sépare du mot propre, signifiera toujours quelque chose par lui-même, et deviendra une antonomase. Si vous dites, par exemple, le destructeur de Numance et de Carthage, c'est, une antonomase ; si vous ajoutez Scipion, ce n'est plus qu'une apposition. Donc l'épithète ne peut pas, en tant qu'épithète, n'être pas jointe à un mot propre.
Quant à l'allégorie, elle consiste à présenter un sens différent de celui des paroles, ou même an sens qui leur est contraire. Horace nous fournit un exemple de la première sorte d'allégorie
Vaisseau chéri, que vas-tu faire ?
Sur les mers te lancer encore ! etc.
Dans l'ode qui commence ainsi, le vaisseau, c'est la république ; les tempêtes, ce sont les guerres civiles ; le port, c'est la paix et la concorde. Tel est encore ce passage de Lucrèce : Je me fraye un chemin inconnu jusqu'à présent aux Muses ; et celui-ci de Virgile
Mais ma seconde course a duré trop longtemps,
Et je dételle enfin mes coursiers haletants.
Quelquefois l'allégorie a lieu sans métaphore, comme dans cet endroit des Bucoliques : N'avais-je pas ouï dire que, depuis le penchant de celle colline jusqu'à cette fontaine ombragée d'un vieux hêtre, Ménalque, votre maître, avait, grâce a ses chansons, conservé tout son, héritage ? Ici, en effet, tout est exprimé en termes propres et naturels, hors le nom ; car le berger Ménalque n'est autre que Virgile. Les prosateurs font souvent usage de ce genre d'allégorie, mais elle est rarement entière, et la plupart du temps elle est entremêlée de termes positifs. Elle est entière dans cet exemple, emprunté à Cicéron : Je m'étonne et m'afflige de voir porter l'inimitié jusqu'à faire sombrer le navire sur lequel on navigue soi-même. L'allégorie mixte est très fréquente : Pour les autres tempêtes, j'ai toujours pensé que Milon n'avait à les craindre que dans le sein tumultueux des assemblées populaires. Si l'orateur n'eût ajouté, dans le sein des assemblées, l'allégorie eut été entière ; mais ces mots la rendent mixte. Dans les allégories de ce genre, la beauté naît des termes métaphoriques, et la clarté, des termes propres. Mais rien n'embellit le style comme de joindre ensemble l'allégorie, la similitude et la métaphore : Quel détroit, quel euripe offre, à votre avis, autant, de mouvements, autant d'agitations, de changements et de fluctuations, que nous voyons de bouleversements et d'orages dans l'assemblée dit peuple ? ll aie faut souvent qu'un jour, qu'une nuit d'intervalle, pour donner une face toute nouvelle aux affaires : un bruit, un souffle change tout à coup la disposition des esprits. Seulement, il faut avoir soin d'être conséquent, et ne pas faire comme beaucoup de gens, qui, après avoir commencé par une tempête, finissent par un incendie ou une ruine ; ce qui est extrêmement vicieux. Au reste, l'allégorie est à la portée de tout le monde, et se rencontre très souvent dans la conversation. C'est de là qu'ont passé au barreau ces locutions, familières aux avocats : En venir aux mains, serrer son adversaire à la gorge, lui tirer du sang, etc. Quoique triviales, elles ne choquent pas : tant ce qui est nouveau, figuré, inattendu, a de charrue dans le langage ! Mais l'excès a suivi de près le plaisir, et l'affectation a tout gâté. Les exemples tiennent aussi de l'allégorie, si on les rapporte sans aucune explication ; car ce mot des Grecs : Denys à Corinthe, n'est pas le seul que l'on puisse imaginer en ce genre. Quand une allégorie de cette espèce est plus obscure, on l'appelle énigme ; mais c'est, à mon sens, un défaut, puisque la clarté est une qualité cependant les poètes ne laissent pas de s'en servir. Ainsi nous lisons dans Virgile : Dis-moi, et je te tiendrai pour un Apollon, où le ciel n'a que trois coudées d'étendue. Quelquefois même les prosateurs se permettent cette allégorie. Ainsi Célius dit que Clodia est une Clytemnestre des rues, qui est a table une femme de Cos, et au lit une femme de Note. On pourrait encore citer plusieurs traits de ce genre, qu'il faut aujourd'hui deviner, et qui, du temps de leurs auteurs, présentaient moins d'obscurité. Ce sont néanmoins des énigmes, puisqu'on ne peut les comprendre qu'autant qu'on est mis sur la voie. La seconde sorte d'allégorie, qui fait entendre le contraire de ce qu'elle dit, est l'ironie ; et, pour la saisir, il faut considérer le ton de celui qui parle, la personne à qui celui-ci s'adresse, et la chose dont il parle ; car si les paroles ne s'accordent pas avec l'une ou l'autre de ces circonstances, il est clair que ces paroles cachent un sens autre que celui qu'elles présentent naturellement. Et ce n'est pas le seul trope où il importe d'examiner ce qui se dit et de qui, parce qu'il est vrai, comme je l'ai fait observer ailleurs, qu'on peut blâmer sous forme d'éloge, et réciproquement. Exemple du premier genre : C. Verrés, ce préteur si plein d'urbanité, ce magistrat si intègre et si exact, n'avait point sur son registre l'acte de remplacement des juges par le sort. Exemple du second : On a trouvé que nous étions orateurs, et nous avons imposé au peuple.
Quelquefois c'est en accompagnant nos paroles d'un certain rire, que nous donnons à entendre tout le contraire de ce que nous disons : Oui, Clodius, croyez-m'en, c'est la pureté de vos moeurs qui vous a disculpé, c'est votre pudeur qui vous a protégé, c'est votre vie passée qui vous a sauvé.
Outre cela, l'allégorie sert à voiler des choses tristes, ou à faire entendre une chose par une autre toute contraire, pour ménager les esprits, ou à laisser deviner dans la suite du discours ce que l'on n'a pas voulu hasarder d'abord toutes choses dont j'ai déjà parlé. C'est ce que les Grecs appellent sarcasme, astéisme, antiphrase, parabole, etc. Cependant quelques rhéteurs prétendent que ce sont des tropes, et non des espèces de l'allégorie ; et ils en donnent une raison assez forte : c'est que l'allégorie a quelque chose d'obscur, tandis que, dans toutes ces manières de parler, le sens est clair et intelligible. Ils ajoutent à cela que le genre est une abstraction qui n'a rien de propre en elle-même ; ainsi l'arbre a pour espèces le pin, l'olivier, le cyprès ; mais, considéré en général, il n'a rien de propre. Or, l'allégorie a sa propriété ; ce qui ne pourrait être, si elle n'était elle-même une espèce. Mais, espèce on genre, peu importe quant à l'usage. Enfin, on peut mettre au même rang une certaine moquerie apparente et dissimulée tout ensemble, que les Grecs appellent μυκτηρισμός.
Lorsqu'on développe en plusieurs mots ce qu'on pourrait dire en un seul, ou du moins avec plus de brièveté, c'est une périphrase, c'est-à-dire un circuit d'élocution. La bienséance en fait quelquefois une nécessité : telle est cette expression de Salluste : Pour des besoins naturels. Quelquefois aussi ce n'est qu'un ornement, dont les poètes font un usage très fréquent ; par exemple, c'était l'heure où le premier sommeil, ce sommeil si doux, vient, par la bonté des dieux, suspendre les fatigues des hommes. La périphrase n'est pas rare non plus chez les orateurs, mais elle y est plus serrée. En effet, la périphrase consiste à développer, pour l'ornement du style, ce qu'on pourrait dire en moins de mots sans nuire à la clarté. Toutefois le nom latin circumlocutio, que nous lui avons donné, ne me paraît pas fort propre à désigner une beauté de style. Au reste, quand ce trope embellit le style, c'est une périphrase, et quand il n'atteint pas ce but, c' est une périssologie ; car tout ce qui n'est pas utile est nuisible.
C'est avec raison qu'on met au nombre des beautés l'hyperbate, c'est-à-dire transposition des mots ; car l'harmonie et la grâce du discours en font souvent une loi. Autrement la phrase sera le plus souvent raboteuse, dure, lâche et comme béante, si l'on s'attache à ranger les mots dans leur ordre rigoureux, et à les accoler les uns aux autres, à mesure qu'ils se présentent, sans s'inquiéter s'ils s'ajustent bien ensemble. Il en est donc qu'il faut mettre après, d'autres avant, comme on fait des pierres brutes dans les constructions, en plaçant chacune à l'endroit qui lui est propre ; car nous ne sommes pas maîtres de tailler les mots ni de les polir, pour les bien lier ensemble ; nous sommes forcés de les employer tels qu'ils sont, et de leur choisir une bonne place ; et le seul moyen de rendre le style nombreux, c'est de savoir intervertir à propos l'ordre des mots. Et c'est sans doute parce qu'il avait éprouvé combien cette disposition savante contribue à la beauté du style, que Platon, ainsi qu'on en peut juger par plusieurs exemplaires de son plus bel ouvrage, paraît avoir longtemps combiné l'arrangement des quatre premiers mots.
Lorsque la transposition n'affecte que deux mots, on l'appelle anastrophe, ou renversement : tels sont mecum, secum, ou, chez les orateurs et les historiens, quibus de rebus. Mais ce qui constitue proprement l'hyperbate, c'est de déranger un mot et de le transporter un peu loin de sa place naturelle, pour donner plus d'élégance à la phrase, comme dans cette période : Animadverti, jucdices, omnem accusatoris orationem in duas divisam esse partes. Si l'orateur eût dit in duas partes esse divisant, c'eût été exact, mais dur sans grâce. Les poètes ne se bornent pas à transoser les mots, ils les coupent
...Hyperboreo SEPTEM subjecta TRIONI.
La prose ne souffrirait pas cette licence. Cependant c'est en cela, c'est-à-dire dans la division ou transposition des mots, que le trope existe, puisque l'intelligence a besoin de réunir. deux idées. Autrement, quand la signification reste la même et que la construction seule est dérangée, est plutôt une figure de mots. Telles sont ces longues hyperbates, auxquelles beaucoup d'orateurs ont recours pour varier la narration. J'ai parlé ailieurs des défauts que produit la confusion.
L'hyperbole est une beauté d'un genre plus hardi, que, par cette raison, j'ai réservée pour fin. C'est proprement une exagération outrée et qui va au delà du vrai, mais du reste également propre à augmenter et à diminuer. Elle a lieu de plusieurs manières. Tantôt nous ajoutons à la vérité du fait ou de la chose : Il vomit, il remplit son sein et tout le tribunal de morceaux à peine ingérés.
....Deux rochers orgueilleux
S'élèvent à l'entour, et menacent les cieux.
Tantôt nous agrandissons les choses par similitude
De loin vous croiriez voir, sur les eaux écumantes,
Voguer, s'entre-choquer les Cyclades flottantes.
Tantôt c'est par comparaison
Plus léger que les vents, que l'aile de la foudre.
Tantôt c'est à l'aide de certains signes
Elle eût, des jeunes blés rasant les verts tapis,
Sans plier leur sommet, volé sur leurs épis. (DELILLE.)
Ou enfin par métaphore, comme ce mot volé dans ce dernier vers. Quelquefois l'hyperbole s'accroît par l'addition d'une autre hyperbole. Cicéron dit, en parlant d'Antoine : Quelle Charybde fut jamais aussi vorace ? Que dis-je, Charybde ? Si ce monstre a existé, il était le seul. Non, je ne sais si l'Océan pourrait engloutir en si peu de temps tant de biens divers, dispersés et placés à des distances éloignées. Mais une des plus belles hyperboles que j'aie remarquées, c'est celle dont se sert Pindare, le prince des poètes lyriques, au livre des hymnes. Voulant peindre l'impétuosité avec laquelle Hercule vint fondre sur les Méropes, qui habitaient, dit-on, l'île de Cos, il ne la compare ni au feu, ni aux vents, ni à la mer, mais à la foudre, comme si la foudre seule pouvait donner une idée de la rapidité du héros. C'est à l'exemple de Pindare que Cicéron a dit, en parlant de Verrès : On revoyait dans la Sicile, après de longues années, non un Denys, non un Phalaris (car on sait combien de cruels tyrans ont autrefois désolé cette île), mais un monstre d'une nouvelle espèce, composé de cette ancienne férocité qui avait régné dans les mêmes lieux. Je ne crois pas, en effet, que jamais Scylla ni Charybde aient été aussi funestes aux navigateurs, que Verrès l'a été dans ce même détroit. Il y a autant d'hyperboles pour exténuer que pour exagérer. Telle est celle dont Virgile se sert pour peindre la maigreur d'un troupeau : Leurs os se tiennent à peine. Telle est encore cette épigramme où Cicéron se moque de l'étymologie que Varron donnait au mot fundus. Mais, jusque dans l'hyperbole, il faut garder une certaine mesure ; car encore que ce trope dépasse les bornes du croyable, il ne doit pas néanmoins être excessif ; et il n'est pas de chemin plus glissant pour ceux qu'entraîne le mauvais goût. J'aurais quelque regret à signaler tous les défauts qui naissent de cet excès, d'autant qu'ils ne sont que trop connus et trop visibles. Qu'il me suffise de faire remarquer que si l'hyperbole ment, elle ne ment pas pour tromper, et que dès lors il faut considérer jusqu'à quel point la bienséance nous permet de surfaire une chose, quand nous savons qu'on ne manquera pas d'en rabattre beaucoup. Très souvent l'hyperbole touche à la plaisanterie ; si cette plaisanterie est bien placée, c'est urbanité ; si elle est déplacée, c'est sottise. Or, pourquoi l'hyperbole est-elle commune aux doctes et aux ignorants ? C'est que nous sommes tous naturellement portés à exagérer ou à exténuer les choses, et que personne ne se contente de la réalité ; mais on nous le pardonne, parce que nous n'affirmons pas. En un mot, l'hyperbole est une beauté, lorsque la chose dont nous avons à parler est ellemême extraordinaire ; car on est autorisé à dire plus, faute de pouvoir dire assez ; et il vaut mieux aller au delà que de rester en deçà. Mais en voilà assez sur cet article, d'autant que je l'ai déjà traité plus amplement dans mon livre des causes de la corruption de l'éloquence.
NOTES
LIVRE HUITIÈME.
Cn. Flavius qui cornicum oculos confixit. Properce dit que les yeux des corneilles étaient employés dans les opérations magiques, et que la sorcière se proposait, en arrachant avec ses ongles les yeux à une corneille, d'aveugler un mari sur les adultères de sa femme :
Posset ut intentos astu cœcare maritos,
Cornicum emeritas eruit unque genas. (l. IV, 5, 15.)
De là ce proverbe, crever les yeux à une corneille, pour dire tromper le plus fin.
Ad digiturn pugnari. Cette locution ne se retrouve que dans une ancienne épigramme attribuée à Martial : ce qui suffit, sans doute, pour la maintenir, mais non pas pour l'expliquer ; car Martial ne nous fait pas plus connaître que Quintilien ce qu'on entendait par pugnare ad digitum. Quelques commentateurs out pensé que cela signifiait combattre jusqu'à ce que l'un ou l'autre des gladiateurs s'avouât vaincu, en élevant le doigt, exerto digito.
Dionysium Corinthi esse. Philippe, roi de Macédoine, menaçait les Lacédémoniens d'une guerre. Ceux-ci lui firent pour toute réponse : Denys à Corinthe. C'était assez lui rappeler l'inconstance de la fortune ; car Denys, tyran de Syracuse, chassé de son royaume, avait été réduit à enseigner la musique et les lettres à Corinthe.
QUINTILIEN
INSTITUTION ORATOIRE.
LIVRE IX
Livre VIII - livre X
QUINTILIEN
INSTITUTION ORATOIRE.
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316 LIVRE IX.
I. En quoi les figures diffèrent des tropes— II. Des figures de pensées. — III. Des figures de mots. — IV. De la composition.
CHAP. I. Après avoir parlé des tropes dans le livre précédent, l'ordre veut que je passe aux figures, σχήματα, lesquelles se lient naturellement à cette matière. La plupart même des rhéteurs ont pensé que les figures n'étaient que des tropes, en ce que, soit que les tropes tirent leur nom de la manière dont ils sont formés, soit qu'ils le tirent du changement qu'ils opèrent dans le style, d'où on les a appelés aussi mouvements, il faut convenir que ces deux propriétés résident également dans les figures. Leur fin est la même, puisqu'elles donnent ou plus de force ou plus de grâce aux choses. On trouve aussi des auteurs, entre autres C. Artorius Proculus, qui donnent aux tropes le nom de figures. A dire vrai, leur ressemblance est telle, qu'il n'est pas aisé de les distinguer. Car si d'un côté il y a certaines espèces de tropes et de figures qui diffèrent visiblement, quoique ces formes aient cela de commun, qu'elles s'éloignent également du langage simple et direct par un détour qui donne au style plus de beauté, d'un autre côté, il en est quelques-unes dont la différence est très peu sensible, comme l'ironie, qu'on retrouve et parmi les figures de pensées et parmi les tropes; comme encore la périphrase, l'hyperbate et l'onomatopée, où des auteurs distingués ont vu plutôt des figures de mots que des tropes. II est donc essentiel de bien marquer leur différence.
Le TROPE est une façon de parler que l'on détourne de sa signification naturelle et principale pour lui en donner une autre, dans la vue d'embellir le style; ou, comme le définissent la plupart des grammairiens, une diction que l'on transporte du lieu où elle est propre, dans un lieu où elle n'est pas propre. La FIGURE, comme son nom même l'indique, est une certaine forme de style, éloignée de cette manière commune qui se présente d'abord à l'esprit. Ainsi, dans les tropes, ce sont des mots que l'on met à la place d'autres mots, comme dans la métaphore, la métonymie, l'antonomase, la métalepse, la synecdoche, la catachrèse, l'allégorie, et le plus souvent dans l'hyperbole; je dis le plus souvent, parce que l'hyperbole a lieu et dans les choses et dans les mots. L'onomatopée consiste à forger un nom : c'est donc aussi un nom que l'on met à la place d'un autre, dont on se serait servi, si l'on n'eût pas imaginé celui-là. La périphrase, quoiqu'elle renferme ordinairement le mot même qui y donne lieu, ne laisse pas de se servir de plusieurs mots, au lieu d'un seul. L'épithète fait ordinairement une partie de l'antonomase, et devient trope par cette union. L'hyper- 317 bate n'est qu'une interversion, et c'est pour cela que beaucoup de rhéteurs la retranchent du nombre des tropes. Cependant elle ne laisse pas de transporter un mot, ou partie d'un mot, de sa véritable place dans une autre. Rien de tout cela clans les figures; car une figure comporte et le mot propre et l'ordre naturel. Je dirai en son lieu comment il se fait que l'ironie soit tantôt trope, tantôt figure; car j'avoue que l'on emploie indifféremment ces deux dénominations, et je sais aussi que cette question de nom est une source intarissable de chicanes et de subtilités; mais elle ne fait rien au but que je me propose; et peu m'importe le nom qu'on donne à ces deux formes de style, pourvu qu'on sache en quoi consiste leur beauté. D'ailleurs les noms ne changent point l'essence des choses; et comme les personnes, en changeant de nom, ne laissent pas d'être ce qu'elles étaient, ainsi les ornements dont je parle, qu'on les appelle tropes ou figures, produiront toujours les mêmes effets, parce que leur utilité ne consiste pas dans leur nom, mais dans leur effet. Ainsi il est indifférent de dire état conjectural, ou négatif, ou de fait, ou d'existence, pourvu qu'on sache qu'il s'agit toujours de la même question. Le mieux donc en ceci est de suivre l'usage, et de s'attacher uniquement à bien comprendre la chose, de quelque nom qu'on l'appelle. Remarquons cependant que les mêmes pensées comportent souvent l'union du trope et de la figure; car le style est aussi bien figuré par des mots métaphoriques que par des mots propres.
Quelques rhéteurs n'admettent qu'un seul genre de figures, encore qu'ils ne laissent pas d'avoir sur cela même des opinions différentes. Les uns, parce que le changement qui affecte les mots affecte aussi la pensée, veulent que toutes les figures soient dans les mots; les autres, parce que les mots doivent se rapporter aux choses, veulent, au contraire, qu'elles soient toutes dans les pensées: mais c'est évidemment une pure chicane de part et d'autre. En effet, comme une même chose peut s'exprimer de plusieurs manières, et que le sens reste le même indépendamment de l'expression, il s'ensuit qu'une figure de pensée peut comporter plusieurs figures de mots; car la figure de pensée consiste dans la conception de l'esprit, et la figure de mot dans l'énonciation; mais très souvent elles se trouvent réunies, comme ici : Jamjam, Dolabella, neque me tui, neque tuorum liberum. Car cette phrase contient une figure de pensée dans l'apostrophe faite à Dolabella, et des figures de mots dans jamjam et liberum. Et, en effet, la plupart des rhéteurs s'accordent, si je ne me trompe, à reconnaître deux sortes de figures: l'une de pensée, διανοίας, mentis, sensus, sententiarum; l'autre, de mot, λέξεως, dictionis, elocutionis, sermonis, orationis; car ils se servent de tous ces noms, dont la différence, au fond, importe peu. Cependant Cornélius Celsus ajoute aux figures de mots et de pensées les figures de couleurs, et en cela certainement il s'est laissé trop entraîner à l'amour de la nouveauté; car qui peut croire qu'un homme, si habile d'ailleurs, ait ignoré que les couleurs et les pensées sont des sens? Il est donc certain que les figures, comme tout ce qui s'appelle oraison, ne peuvent résider que dans le sens ou dans les mots. Et comme il est dans l'ordre naturel de concevoir une pensée avant que de l'énoncer, je traiterai en premier lieu des figures qui se rapportent à l'esprit : figures dont l'utilité est si grande, si multiple, qu'il n'est pas une seule partie de l'oraison où elle ne se fasse manifestement sentir; car, encore que dans quelques endroits d'un plaidoyer, comme dans la preuve, il ne semble pas fort nécessaire de recourir aux figures, elles contribuent néanmoins à rendre croyable ce que nous disons, en se glissant dans l'esprit du juge par l'endroit où il n'est point sur ses gardes. En effet, comme au combat des armes il est aisé non seulement de parer, mais même de repousser les coups directs, parce qu'on les voit venir, et qu'au contraire il est difficile d'éviter les feintes et les coups détournés; qu'enfin l'art consiste à menacer un endroit pour en frapper plus sûrement un autre; de même un orateur qui manque d'astuce ne combat que par son poids et son impétuosité, tandis qu'à l'aide de la feinte, il varie ses attaques, se porte tantôt à droite, tantôt à gauche, attire d'un côté les forces de son ennemi pour le surprendre de l'autre, et le met en défaut par un simple signe. Les figures sont aussi d'une grande efficacité pour émouvoir les passions; car si l'air, le regard, le geste de l'orateur, font tant d'impression sur les cœurs, quelle puissance n'aura pas l'air même du discours, si nous savons le composer selon le dessein que nous voulons accomplir? Cependant elles ont encore plus d'insinuation que de force, 319 soit pour donner une bonne opinion des mœurs de l'orateur, soit pour prévenir les juges en faveur de sa cause, soit pour ranimer l'attention par la variété, soit enfin pour indiquer certaines choses avec plus de bienséance, ou d'une manière qui tire moins à conséquence. Mais avant d'enseigner l'emploi des figures, je dois déclarer que le nombre n'en est pas aussi grand que quelques rhéteurs le font; car je ne me préoccupe nullement de tous ces noms qui coûtent si peu aux Grecs. Premièrement donc, je ne partage pas l'opinion de ceux qui comptent autant de figures que d'affections de l'âme : non qu'une affection ne soit une certaine qualité de l'âme, mais parce que toute figure proprement dite, et comme on doit l'entendre, n'est point une simple expression de quelque chose que ce soit. Ainsi, témoigner de la colère, du déplaisir, de la pitié, de la crainte, de la confiance, du mépris, ce n'est point là user de figures, non plus que d'exhorter, de menacer, de prier, d'excuser. Ce qui trompe ceux qui n'y regardent pas de fort près, c'est qu'ils voient dans tout cela des figures; et même ils en allèguent des exemples tirés de nos orateurs, ce qui n'est pas fort difficile, puisqu'il n'y a pas de partie dans l'oraison qui ne puisse comporter quelque figure. Mais autre chose est d'admettre une figure, autre chose d'être une figure par soi-même; car je ne crains pas de répéter si souvent le même mot, pour bien faire entendre la chose. On pourra donc me faire voir une apparence de figure dans le langage d'un orateur qui témoigne de la colère, de la pitié, ou qui descend à des prières; mais il ne s'ensuit pas que supplier, qu'être ému de colère ou de pitié, soit une figure. Cicéron a compris sous le nom de figure tout ce qui contribue à l'ornement du style; et en cela, ce me semble, il tient un certain milieu, ne croyant pas, d'un côté, que tout soit figuré, et, de l'autre, n'admettant pas seulement pour figures les formes qui sortent de la manière commune, mais regardant, en général, comme figuré tout ce qui rehausse l'éclat du style et fait impression sur l'auditeur. Il a traité cette matière dans deux ouvrages, et je rapporterai mot pour mot les deux passages qui concernent les figures, pour ne pas priver le lecteur du jugement d'un auteur si considérable.
Or, ce n'est pas un petit sujet de discussion entre les auteurs, que de définir la valeur du mot figure, combien il y en a de genres, en combien d'espèces ces genres se divisent, et quelles sont ces espèces. Examinons donc d'abord ce qu'on doit entendre par figure. Ce mot, en effet, a une double acception : ou c'est la forme, quelle qu'elle soit, d'une pensée, comme les corps, quels qu'ils soient, ont une certaine forme extérieure ; ou bien, et c'est là proprement ce qu'on appelle figure, une manière de penser ou de parler qui s'écarte à dessein de la manière ordinaire et directe, à peu près comme le corps à ses différentes postures, tantôt assis, tantôt penché, tantôt la tête en arrière, etc. Voilà pourquoi, quand un orateur emploie toujours ou trop souvent les mêmes cas, les mêmes temps, les mêmes nombres, ou les mêmes pieds, on lui recommande de varier ses figures, pour éviter la monotonie. Or, parler ainsi, c'est dire que tout langage a sa figure, comme on dit que cursitare et lectitare sont la même figure, c'est-à-dire une déviation du même genre. Il faut donc convenir que dans le premier sens, c'est-à-dire dans le sens absolu, il n'est rien qui ne soit figuré; et si on s'en tient là, ce n'est pas à tort qu'Apollodore a cru, au rapport de Cécilius, que les règles qui concernent cette matière sont infinies. Mais si nous regardons les figures comme des attitudes, et, pour ainsi dire, comme les gestes de l'âme, le nom de figure convient seulement à ce qui, par un tour poétique ou oratoire, s'éloigne de la manière simple et directe de parler. Et alors il sera vrai de dire qu'il y a un style dépourvu de figures, ἀσχημάτιστον, ce qui n'est pas un petit défaut, et un style figuré, ἐσχηματισμένον. Mais Zoïle donne à cela même des bornes trop étroites, en ne voulant reconnaître pour figures que celles où, en disant une chose, on en fait entendre une 318 autre. Sans doute, le mot figure se prend communément aussi dans cette acception : de là ces controverses que l'on nomme figurées, et dont je vais bientôt parler; mais, pour moi, j'entends par figure une forme de style où il entre un peu d'art, et qui par là cesse d'être commune.
Voici comme il parle dans son traité, intitulé de l'Orateur (III, 52, 53, 54) : Tout le fait de l'orateur, pour la composition des phrases, consiste d'abord à donner à l'élocution la douceur et l'harmonie, ensuite à l'embellir en y répandant çà et là les ornements des figures, soit de mots, soit de pensées. La commoration, par laquelle on insiste sur quelques détails; l'hypotypose, qui les décrit, les développe et les met, pour ainsi dire, sous les yeux de l'auditeur, sont d'un grand secours pour exposer les faits: elles les présentent avec plus de clarté, elles les agrandissent, elles en donnent la plus haute idée possible à ceux qui nous écoutent. A ces développements sont opposées la précision, la signification, qui dit moins qu'elle ne donne à entendre; l'abréviation, concise avec netteté; l'atténuation; la raillerie, qui en est voisine, et qui rentre dans les matières dont César nous a entretenus. Vient ensuite la digression, qui, après avoir distrait quelque temps l'esprit du sujet, demande qu'on l'y ramène adroitement; la proposition, qui annonce ce qu'on va dire; la séjonction, qui abandonne un point pour passer à un 320 autre; le retour au sujet et la répétition; la conclusion; l'hyperbole, qui exagère ou diminue la vérité; l'interrogation et la question, qui s'en rapproche; l'exposition de son sentiment; l'ironie, qui exprime une chose pour en faire entendre une autre, cette figure qui pénètre si sûrement dans les esprits, et qui produit un effet si agréable lorsqu'on y joint, non la véhémence, mais un ton de familiarité; la dubitation, la distribution, la correction, soit pour modifier ce qu'on a dit ou ce qu'on va dire, soit pour repousser un reproche; la prémunition, soit que nous préparions les esprits à recevoir nos arguments, soit que nous rejetions sur un adversaire l'imputation dirigée contre nous; la communication, qui est une espèce de délibération avec ceux à qui on s'adresse; l'éthopée, ou imitation des moeurs, soit que l'on mette en scène les personnages, soit qu'on ne les fasse pas paraître : cette figure est un des plus riches ornements du discours; elle est surtout propre à disposer favorablement les esprits, souvent même à les émouvoir; la prosopopée, qui répand le plus d'éclat sur l'amplification oratoire; la description; l'action d'induire en erreur ou d'exciter l'hilarité; l'antéoccupation; ensuite ces deux figures dont l'effet est si grand, la similitude et l'exemple; la division, l'apostrophe, l'antithèse, la réticence, la recommandation; la liberté du langage, qui quelquefois s'emporte au delà des bornes, et sert à l'amplification; la colère, l'invective, la promesse, la déprécation, l'obsécration; une légère déviation du sujet, différente de la digression, dont j'ai déjà parlé; la justification, la conciliation, lit dépréciation, l'optation, l'imprécation. Telles sont les figures de pensées dont on peut orner le discours. Quant aux figures de mots, on peut les comparer à l'escrime, qui sert non seulement pour se mettre en garde et pour attaquer, mais encore pour manier son arme avec grâce. Ainsi, la répétition donne tantôt de la force, tantôt de l'agrément au style; il en est de même des altérations qu'on fait subir aux mots, de leur redoublement, soit au commencement, soit à la fin de la phrase, de la complexion, de l'adjonction, de la progression, de l'intention particulière attachée à un mot qu'on ramène souvent, de ces chutes et de ces terminaisons semblables, de ces membres qui se correspondent, ou se répètent symétriquement. Il y a encore la gradation, la conversion, l'hyperbate employée avec goût, les contraires, la dissolution, la déclinaison, la répréhension, l'exclamation, l'imminution, l'usage d'un mot à différents cas; l'énumération de parties, qui reprend tout en détail; la preuve confirmative, jointe à la proposition générale ou à chacune de ses parties ; la permission, une autre dubitation, la surprise, la dinumération; une autre correction, la distinction, la continuation, l'interruption, l'image, la subjection, la paronomase, la disjonction, l'ordre, la relation, la digression, la circonscription. Telles sont à peu près les figures de pensées et de mots qui contribuent à l'ornement du style: on en pourrait citer bien davantage. La plupart 321 des figures qu'énumère ici Cicéron se trouvent répétées dans son traité intitulé l'Orateur; non pas toutes néanmoins, mais il les présente d'une manière plus distincte, parce que, après avoir parlé des figures de mots et de pensées, il ajoute un troisième article concernant les autres beautés du style, comme il le dit lui-même. Les figures qui naissent de la combinaison des mots servent aussi à embellir le discours. On peut les comparer à ces décorations qui ornent le théâtre ou la place publique les jours de fêtes; elles ne sont pas les seuls ornements du spectacle, mais elles brillent entre toutes les autres. Les figures de mots font le même effet dans le discours, et l'attention devient naturellement plus vive lorsque les termes sont répétés et redoublés à propos, soit avec un léger changement, soit au commencement ou à la fin de la phrase, ou dans ces deux endroits, ou au milieu, soit avec un sens différent, à la fin, de celui qu'ils avaient au commencement; lorsque plusieurs membres de phrase ont la même chuté ou la même désinence, ou que l'orateur oppose les contraires, procède par gradation, supprime les particules conjonctives, s'impose silence à lui-même, se reprend comme d'une erreur; exprime, par des exclamations, l'admiration ou la plainte; change plusieurs fois le cas d'un même nom, etc. Mais les figures de pensées ont un tout autre éclat; et comme Démosthène en faitun fréquent usage, quelques-uns croient que c'est une des plus grandes beautés de son éloquence.
En effet, il a peu d'endroits qui ne soient relevés par quelqu'une de ces figures; et même l'art de la parole n'est guère que celui de revêtir toutes ses pensées, ou du moins la plupart, d'une forme vive et brillante. Est-il besoin, Brutus, pour un lecteur tel que vous, de nommer les figures de pensées, ou d'en citer des exemples? Il suffit de les indiquer. Je crois donc voir cet orateur que nous cherchons présenter une seule et même chose sous différents aspects, et amplifier une même pensée pour y fixer l'attention; atténuer certains objets; railler avec art; s'écarter du sujet par une digression; annoncer ce qu'il va dire; conclure après chaque point; revenir sur ses pas, et reprendre en peu de mots ce qu'il a dit; donner une nouvelle force à ses preuves en les résumant; presser l'adversaire par de vives interrogations; se répondre à lui-même, comme s'il était interrogé; dire une chose et en faire entendre une autre; paraitre incertain sur le choix de ses pensées et de ses paroles; établir des divisions; omettre et négliger certaines choses; prévenir les esprits en sa faveur; rejeter les fautes qu'on lui impute sur son adversaire; entrer comme en délibération avec les juges, et même avec sa partie; décrire les mœurs des personnes, et raconter leurs entretiens; faire parler les choses inanimées; détourner les esprits de la question; exciter souvent la gaieté et le rire; aller au-devant des objections; offrir des comparaisons et des exemples; distribuer une idée en plusieurs points qu'il parcourt successivement; arrêter l'adversaire qui veut l'interrompre; déclarer qu'il ne dit pas tout; avertir les juges d'être sur leurs gardes; parler avec une noble har- 322 diesse; s'abandonner quelquefois à la colère, aux reproches; prier, supplier; guérir les blessures; se détourner un peu de son but; faire des vœux, des imprécations; s'entretenir familièrement avec ceux qui l'écoutent. Il n'oublie point non plus les autres perfections du discours; il est vif et serré, s'il le faut; il peint à l'imagination; il exagère; il laisse plus à entendre qu'il ne dit; il s'égaye; il trace des portraits et des caractères. Voilà le vaste champ ouvert à l'éloquence, qui tire souvent des figures de pensées sa grandeur et son éclat.
CH.II. Quiconque voudra donc prendre ce qu'on appelle figure dans une signification un peu étendue, il a qui suivre; et je n'oserais pas affirmer qu'on pût dire quelque chose de mieux. Cependant je prie qu'on lise cette citation au point de vue de ma doctrine; car, pour moi, je me propose de traiter seulement des figures de pensées qui s'éloignent de la manière commune de s'exprimer, et je vois que beaucoup d'hommes très doctes ont restreint leurs préceptes à cette espèce de figures. Du reste, ces beautés d'une autre espèce, qu'enumère Cicéron, sont des qualités tellement inhérentes au style, que l'on ne saurait se faire une idée d'un discours où elles ne se trouveraient pas. Car comment peut-on instruire le juge sans le mettre au courant du fait, sans émettre sa proposition, sans promettre ses preuves, sans définir ce qui est controversé, sans séparer les points de la discussion, sans exposer son sentiment, sans conclure, sans prémunir l'esprit du juge contre certaines objections, sans recourir à des similitudes et à des exemples, sans plan, sans distribution, sans interrompre l'adversaire ou s'opposer à ce qu'il interrompe, sans discuter, sans se justifier, sans blesser même la partie adverse? Que deviendrait l'éloquence sans l'amplification et l'exténuation ? l'amplification, qui donne à entendre plus qu'on ne dit, qui va au delà de la réalité; l'exténuation, qui consiste à adoucir, à pallier. Où seront les mouvements pathétiques, sans la hardiesse, l'indignation, les reproches, les vœux, les imprécations? Où seront les sentiments doux et modérés, si l'on ne sait ni s'accréditer auprès du juge, ni se le concilier, ni le dérider au besoin? Enfin, comment peut-on espérer de plaire, ou au moins donner une idée même médiocre de sa capacité, si, pour mieux faire entendre les choses, on ne sait pas les répéter ou s'y arrêter avec insistance ; si l'on ignore l'art de faire une digression et de rentrer dans le sujet; si l'on ne sait aussi éloigner de soi l'odieux d'une cause pour le rejeter sur autrui, ni enfin juger ce qu'il faut abandonner, ce qu'il faut mépriser. Voilà ce qui donne du mouvement et de l'action à un plaidoyer : ôtez cela, ce n'est plus qu'un corps sans âme. Mais ii ne suffit pas encore que toutes ces qualités s'y trouvent, il faut qu'elles soient disposées et variées de telle sorte qu'elles charment l'oreille, comme les sons d'un instrument qui est parfaitement d'accord. Or, le plus souvent tout cela est rendu d'une manière directe, sans déguisement, sans artifice. Quelquefois aussi cela, comme je l'ai dit, est figuré; et un exemple, que je n'irai pas chercher fort loin, fera comprendre ce que j'entends ici par figure. Quoi de plus commun que d'interroger ou de questionner? Car nous nous servons indifféremment de ces deux termes, bien que l'un semble marquer un 323 simple désir de connaître, et l'autre le dessein de presser celui à qui l'on parle. Quoi qu'il en soit, la chose en elle-même, quel que soit le nom qu'on lui donne, peut être figurée diversement.
Commençons donc par les figures qui rendent la preuve plus vive et plus véhémente, car j'ai donné le premier rang à la preuve. L'interrogation simple est celle-ci : Mais vous, qui êtes-vous ? d'où venez-vous ? Elle est figurée, toutes les fois qu'on se propose, non de s'informer purement et simplement d'une chose, mais de presser celui qu'on interroge : Dites-nous, Tubéron; que faisait votre épée dans les champs de Pharsale? et, Jusques à quand, Catilina, abuseras-tu de notre patience?... Ne sens-tu pas que tes complots sont découverts? etc. Combien cette forme est plus vive que s'il eût dit: Il y a longtemps que tu abuses de notre patience;
tes complots sont découverts. On interroge aussi sur une chose qui ne peut être niée : Est-il vrai que C. Fidiculanius Falcula ait été accusé juridiquement? ou dont il n'est pas facile de rendre raison ; et alors nous recourons d'ordinaire à ces façons de parler : Est-il possible ? Comment se peut-il ? Quelquefois nous interrogeons, pour rendre odieux celui à qui nous adressons la parole, comme Médée, dans Sénèque : Dans quelle contrée m'ordonnez-vous donc d'aller? ou pour exciter la compassion, comme Sinon, dans Virgile : O désespoir ! Quelles mers, quels pays voudront me recevoir? ou pour insister, et ôter à la partie adverse tout moyen de dissimuler, comme a fait Asinius dans un de ses plaidoyers : Entendez-vous? ce n'est pas, dis-je, le testament d'un homme qui ait manqué à ses devoirs, que j'attaque;
c'est celui d'un fou, d'un furieux. La forme interrogative, comme on le voit, est infiniment variée : elle marque tantôt l'indignation :
Qui voudra désormais encenser nos autels? (DEL.)
Tantôt l'étonnement :
Que ne peut sur les cœurs l'ardente soif de l'or? (DELILLE)
Tantôt elle sert à rendre le commandement plus absolu :
Il fuit ! et mes sujets ne s'arment point encore?
Ils ne poursuivent pas un traitre que j'abhorre? (DELILLE)
Quelquefois nous nous interrogeons nous-mêmes, comme dans Térence :
Que faire ? etc. La réponse n'est pas non plus sans figure, lorsqu'elle est faite indirectement ; et cela à dessein, soit pour aggraver l'accusation, comme cette réponse d'un témoin interrogé s'il était vrai que l'accusé lui eût donné des coups de bâton : Et pourtant je ne l'avais point offensé; soit pour éluder une accusation, ce qui est encore plus fréquent; par exemple : Est-il vrai que vous avez tué cet homme? DITES CE BRIGAND ; que vous avez envahi ce bien? DITES MON BIEN. Quelquefois la justification précède l'aveu, comme chez ces deux bergers dans les Bucoliques de Virgile. L'un dit :
T'ai-je pas vu, dis-moi, détourner méchamment
Un chevreau par Damon réclamé vainement?
L'autre réplique :
n prix si bien gagné, sans crime se peut prendre.
Ce genre de réponse a beaucoup d'affinité avec la dissimulation, qui n'a d'autre but que de faire rire, et dont par conséquent il a été parlé en son lien; car si ces réponses se faisaient 324 sérieusement, ce seraient des aveux. Le dialogue que l'on fait avec soi-même n'est pas non plus sans grâce. Cicéron nous en fournit un exemple dans son oraison pour Ligarius : Devant qui est-ce que je parle ainsi? Devant celui qui, ayant une pleine connaissance de ce que je viens de dire, n'a pas laissé de me rendre à la république, avant même que de m'avoir vu. Il feint aussi une autre sorte d'interrogation dans l'oraison pour Célius : On me dira: Est-ce là votre morale ? est-ce ainsi que vous enseignez la jeunesse? etc. A quoi il répond : Pour moi, je crois que si un homme a eu un tel courage, un tel caractère, une telle force d'âme, etc. Différemment encore on interroge une personne, et on répond pour elle immédiatement : Direz-vous que vous n'aviez pas de maison? mais vous en aviez une; que vous étiez en argent comptant? mais vous étiez dans le dénûment. C'est ce que quelques rhéteurs appellent une suggestion. On interroge aussi par comparaison : Qui des deux motiverait plus aisément son avis? et enfin de mainte autre manière, tantôt plus brièvement, tantôt avec plus d'étendue, soit sur une seule chose, soit sur plusieurs. Mais passons aux autres figures.
La présomption, πρόληψις, est d'un secours merveilleux dans les plaidoyers. C'est une figure par le moyen de laquelle nous allons au-devant d'une objection. Elle est d'usage dans toutes les parties du discours, mais elle convient principalement à l'exorde; et quoiqu'il n'y en ait qu'un seul genre, elle se subdivise cependant en plusieurs espèces différentes. Tantôt c'est une prémunition, comme dans l'oraison de Cicéron contre Q. Cécilius, où cet orateur prévient la surprise où l'on aurait pu être de ce qu'il descendait au rôle d'accusateur, lui qui jusque-là n'avait accepté que celui de la défense. Tantôt c'est une manière de confession, comme dans l'oraison pour Rabirius Postumus, où le même Cicéron avoue qu'à ses yeux mêmes Rabirius est blâmable d'avoir prêté de l'argent au roi Ptolémée. Tantôt c'est une prédiction : Car je le dirai, non pour aggraver l'accusation, etc. Tantôt, une correction : Pardonnez-moi si j'ai repris l'affaire d'un peu haut. Le plus souvent, c'est une préparation, laquelle consiste à rendre compte avec quelques détails des motifs de ce que nous voulons faire ou de ce que nous avons fait. La force et la propriété d'un mot se confirment quelquefois par la présomption: Quoique ce fût moins une peine proprement dite qu'une prohibition de crime; ou par l'amendement : Citoyens, citoyens, dis je, si toutefois il m'est permis de les appeler de ce nom. La dubitation donne aussi un certain air de bonne foi à l'orateur, quand il feint de ne savoir par où commencer ni par où finir, ni ce qu'il doit dire ni ce qu'il doit taire. Les exemples abondent, mais un seul me suffira : Pour moi, je ne sais de quel c6té me tourner. Nierai-je que les juges aient eu l'infamie de se laisser corrompre ? etc.
Et cette figure embrasse le passé même; car on peut feindre aussi d'avoir été en doute. La communication n'est pas fort différente. Par cette figure, nous consultons notre adversaire lui-même, comme Domitius Afer, plaidant pour Cloantilla: Dans son trouble, elle ne sait ni ce qui est permis à son sexe, ni ce qui convient à une épouse. Peut-être que le hasard vous a rassemblés ici pour la tirer de peine. Vous, son frère, et vous, les amis de son père, que lui conseillez-vous ? ou nous faisons semblant de délibérer avec les juges, ce qui est le plus ordinaire: Qu'en pensez-vous? Je vous le demande 325 à vous-mêmes, que fallait-il faire? ou bien, comme Caton : Dites-moi, je vous prie, si vous aviez été à sa place, quelle autre conduite eussiez-vous tenue ? Et ailleurs: Songez qu'il s'agit de l'intérêt commun, et que vous êtes préposés à cette affaire. Mais quelquefois nous joignons à la communication quelque chose d'inattendu, et cela même est une figure. Par exemple, Cicéron, plaidant contre Verrès, s'écrie : Que pensez-vous après cela qu'ait fait cet homme? peut-être quelque vol, quelque rapine ? Il les laisse ainsi longtemps incertains; puis il ajoute un crime incomparablement plus atroce. C'est ce que, Célsus appelle une sustentation. Or, il y en a de deux sortes; car souvent, au contraire, après avoir fait attendre des choses très graves, nous désappointons l'attention par le récit d'une chose peu importante, ou qui n'a rien de criminel; et comme cela se fait seulement par le moyen de la communication, il a plu à quelques-uns d'appeler cette surprise g-παράδοξον. Mais alors je n'y vois nulle figure, pas même quand nous parlons d'une chose qui, selon nous, est arrivée contre notre attente, comme dans cet exemple de Pollion : Je n'aurais jamais cru, juges, que, Scaurus étant accusé, je me trouverais obligé de demander que le crédit n'eût aucune influence sur votre jugement. Le principe de ce qu'on appelle la permission est à peu près le même que celui de la communication. Elle consiste à laisser les juges, et quelquefois même les adversaires, maîtres de croire ce qu'ils voudront. En voici un exemple dans ces paroles de Calvus à Vatinius : Frottez-vous le front, et dites que vous étiez plus digne de la préture que Caton. Quant aux figures qui sont propres à produire de grands mouvements, elles consistent principalement dans la feinte; car nous y feignons d'être en colère, ou d'avoir de la joie, de la crainte, de l'admiration, de la douleur, de l'indignation, ou d'autres sentiments pareils. De là ces traits : Enfin me voilà délivré; je respire; cela va bien. - Quelle est ma folie ! O temps ! ô mceurs! - O malheureux que je suis! Car lors même que mes larmes sont taries, la douleur déchire encore mon coeur. - O terre, entr'ouvre-toi! Quelques rhéteurs néanmoins nomment ce dernier trait une exclamation, et le rangent parmi les figures de mots.
Toutes les fois que ces expressions sont dictées par un sentiment vrai, on ne peut pas dire qu'elles soient figurées au sens que nous l'entendons ici. Mais, étant l'effet de la feinte et de l'art, il est hors de doute qu'on les peut regarder alors comme des figures. J'en dis autant de cette liberté de langage que Cornificius appelle licence, et les Grecs παρρήσια. Car qu'y a-t-il de moins figuré que la franchise? Mais souvent une flatterie délicate est cachée sous ces apparences. Car, par exemple, lorsque Cicéron, plaidant pour Ligarius, dit : La guerre étant entreprise, César, et déjà presque achevée, sans que personne m'y obligeât, et de mon propre mouvement, je partis pour aller prendre les armes contre vous; par là, non seulement il excuse Ligarius en se montrant plus coupable que lui, mais il ne pouvait jamais mieux louer la clémence du vainqueur. Et quand il dit : De bonne foi, Tubéron, quel autre dessein avions-nous en prenant les armes contre César, que de pouvoir nous-mêmes ce que peut aujourd'hui César? il prend un tour admirable pour rendre la cause de l'un et de l'autre également bonne; 326 mais en même temps il flatte, il gagne César, dont au fond la cause était mauvaise. Une figure plus hardie, et qui, selon Cicéron, demande beaucoup plus de force, c'est cette fiction qui fait intervenir les personnes, et qu'on nomme prosopopée. Elle est singulièrement propre à varier et animer le discours ; car, à l'aide de cette figure, tantôt nous exposons au grand jour les pensées de notre adversaire, comme s'il s'entretenait avec lui-même ; et nous ne rencontrons l'incrédulité qu'autant que nous lui prêtons des paroles invraisemblables; tantôt, en restant fidèles à la vraisemblance, nous reproduisons, ou nos propres conversations, ou celles des autres entre eux; tantôt enfin, pour donner plus de poids aux reproches, aux plaintes, à la louange, à la compassion, nous faisons parler des personnes en qui ces sentiments paraissent naturels. On va même encore plus loin : on fait intervenir les dieux, on évoque les morts ; on donne une voix aux villes et aux peuples. Quelques-uns néanmoins n'accordent le nom de prosopopée qu'aux figures où, donnant un corps animé à certains êtres moraux, nous les faisons parler. Quant à ces conversations feintes dont j'ai parlé, ils aiment mieux les appeler dialogues, διαλόγον, ce que quelques rhéteurs latins nomment sermocinatio. Pour moi, j'ai compris l'un et l'autre sous le même nom, suivant l'usage actuellement établi; car on ne peut supposer un discours, qu'on ne l'attribue à quelqu'un. Mais si nous faisons parler une ville ou tout un pays, qui, à vrai dire, n'a point de voix, il y a une manière d'adoucir cette figure, et Cicéron nous en donne un exemple : Car si la patrie, qui m'est infiniment plus chère que ma propre vie, si l'Italie entière, si toute la république pouvait parler et me dire Cicéron, quel est ton dessein? etc. L'exemple qui suit est plus hardi: Écoutez, Catilina, écoutez la voix de la patrie, qui semble vous adresser ses plaintes et vous dire tout bas : Depuis plusieurs années, il ne s'est pas commis un crime dont vous n'ayez été l'auteur, etc. Nous feignons aussi quelquefois avec succès d'avoir devant les yeux une image des choses, des personnes ou des voix, et nous faisons semblant d'être surpris que la partie adverse ou que les juges n'en soient pas frappés comme nous : Il me semble. - Ne vous semble-t-il pas? Mais ces fictions demandent une grande force d'éloquence; car les choses outrées et incroyables n'ont point un effet médiocre : il faut nécessairement ou qu'elles fassent une forte impression sur les esprits, parce qu'elles vont au delà du vrai, ou qu'elles soient regardées comme des puérilités, parce qu'elles sont fausses. Au reste, de même qu'on fait parler une personne, on la fait aussi écrire. Nous en avons un exemple dans l'oraison d'Asinius pour Liburnia, où il feint cette clause de testament : A l'égard de ma mère, qui m'a toujours uniquement aimé et que j'ai chérie de même, qui semble n'avoir vécu que pour moi, et qui m'a donné la vie deux fois en un même jour, etc., je la déshérite : ce qui de soi est une figure, et l'est doublement lorsqu'on emploie cette fiction par opposition à un autre écrit tout contraire, comme dans cette espèce. Car on lisait de l'autre part cette autre clause : Pour reconnaitre les obligations que j'ai à P. Novanius Gallion, et en considération de l'amitié qu'il m'a témoignée, je l'institue mon héritier. Cela devient alors une espèce de parodie, terme qui signifie proprement un air fait à l'imitation d'un autre air, mais que nous appliquons abusivement aux vers et à la prose. Une fiction qui est encore assez fréquente, c'est de donner un corps et une 327 figure à des choses qui n'en ont point : à la Renommée, par exemple, comme l'a fait Virgile; à la Volupté et à la Vertu, comme Prodicus dans Xénophon; à la Vie et à la Mort, dont Ennius décrit le combat dans une satire. Quelquefois on fait parler une personne sans la désigner: Quelqu'un dira peut-être, etc.; et quelquefois on rapporte seulement des paroles, sans les attribuer à personne :
Là campait le Dolope et le cruel Achille. (DELILLE)
Ce qui se fait par un mélange de figures, lorsque à la prosopopée on joint une figure de mot, je veux dire l'ellipse; car le poète ne dit point qui tenait ce discours. Remarquons qu'assez souvent la prosopopée se change en une sorte de narration. De là ces récits indirects qu'on trouve dans les historiens, comme celui qui se lit dans Tite-Live au début de son premier livre : Que les villes même, comme toutes les choses du monde, ont de faibles commencements; mais qu'avec le temps celles que leur vertu et les dieux assistent se rendent très puissantes et acquièrent un grand nom. L'apostrophe est encore une figure fort vive, soit que l'orateur, oubliant les juges pour un moment, interpelle tout à coup la partie adverse : Dites-moi, Tubéron, que faisait votre épée dans les champs de Pharsale ? etc. ; soit que, par manière d'invocation, il adresse la parole ou à d'illustres morts, ou à des choses inanimées : O vous, sacrés tombeaux des Albains! etc.; soit qu'il implore le secours des lois pour rendre encore plus odieux celui qui les a violées : Saintes lois des Porcius et des Sempronius! Mais, suivant l'étymologie du mot apostrophe, on peut comprendre aussi sous ce genre tout ce qui sert à détourner l'auditeur de la proposition :
Je n'ai point conjuré contre Troie, en Aulide.
Ce qui se fait de plusieurs manières et au moyen de diverses figures; car tantôt nous feignons ou de nous être attendus à autre chose, ou d'avoir appréhendé quelque chose de pire; tantôt nous supposons que le juge, étant peu instruit du fait, a pu le croire plus grave qu'il n'est. Tel est l'exorde de l'oraison pour Célius.
Quant à cette figure qui, comme le dit Cicéron, met la chose sous les yeux, on a coutume de s'en servir, lorsque, au lieu d'indiquer simplement un fait, on le représente exactement comme il s'est passé, non en gros, mais en détail. C'est un article que j'ai traité dans le livre précédent, l'ayant compris sous l'évidence ou illustration, qui est, en effet, le nom que Celsus donne à cette figure. D'autres l'appellent hypotypose, et la définissent une image des choses si bien retracée par la parole, que l'auditeur croit plutôt la voir que l'entendre : Respirant le crime et la fureur, il vint au barreau; ses yeux étincelaient, la cruauté était peinte sur son visage. Non seulement on représente les choses qui sont ou qui ont été, mais aussi celles qui seront ou qui auraient été. Cicéron nous en fournit un exemple admirable dans son oraison pour Milon, quand il dépeint ce qu'eût fait Clodius, s'il se fût emparé de la préture. Mais ces transpositions de temps, qu'on appelle proprement métastases et qui ont quelquefois lieu dans l'hypotypose, étaient employées par les anciens avec certaines précautions oratoires : Imaginez-vous voir, etc. ; ou bien : Ce que vous n'avez pu voir par vos yeux, vous pouvez du moins vous le représenter en esprit. Aujourd'hui nos orateurs, et encore plus nos déclamateurs, outrent leurs images : témoin Sénèque dans cette controverse, où il 328 feint qu'un père qui avait deux fils d'une première femme, averti par l'un d'eux, surprend l'autre en adultère avec sa belle-mère, et se venge en ôtant la vie aux deux coupables. Il fait dire a ce père : Conduis-moi, je te suis. Prends cette main tremblante, et mène-moi où tu voudras. Le fils, ayant conduit son père jusque dans la chambre qui servait de rendez-vous, lui dit: Hé bien! mon père, ce que vous ne vouliez pas croire, le voyez-vous de vos propres yeux? Je ne vois rien, répondit le père. Je suis dans les ténèbres;
un nuage épais m'environne et me dérobe la clarté du jour. Voilà une image, mais qui a quelque chose de trop palpable; car il semble que c'est un spectacle, et non un récit. Quelques-uns donnent encore à l'hypotypose le soin de décrire les lieux d'une manière qui les représente au naturel ; et d'autres aiment mieux faire de cette description une figure particulière, qu'ils nomment topographie. Venons à l'ironie.
Je sais des écrivains qui, pour exprimer ce terme en notre langue, l'ont rendu par celui de dissimulation. Pour moi, qui ne trouve pas celui-ci fort propre à bien marquer toute la force de cette figure, je m'en tiendrai au terme grec, comme pour la plupart des autres figures. L'ironie donc; considérée comme figure, ne diffère pas beaucoup, quant au genre, de l'ironie considérée comme trope; car, en l'une et en l'autre, il faut toujours entendre le contraire de ce qu'on y dit. Mais si on les examine de près, on n'aura pas de peine à voir que ce sont des espèces différentes. Premièrement, le trope se laisse pénétrer plus aisément, et, bien qu'il présente un sens et en renferme un autre, ce dernier sens est moins déguisé; car tous les accessoires sont ordinairement en dehors de la figure, comme dans ces paroles de Cicéron à Catilina : Métellus n'ayant point voulu de vous, le parti que vous prîtes fut de vous retirer chez votre ami M. Marcellus, cet homme excellent. Car toute l'ironie consiste dans ces mots: cet homme excellent. D'où il suit, en second lieu, que le trope est aussi plus court.
Dans la figure, au contraire, on feint tout à fait de penser ce qu'on ne pense pas, mais d'une manière qui est plutôt apparente que véritablement accusée : là ce sont des mots pour d'autres mots, ici c'est un sens qu'on cache sous des mots qui en expriment matériellement un autre. Quelquefois la cause entière est fondée sur cette figure; que dis-je? la vie entière d'un homme peut n'être qu'une ironie continuelle, comme parut l'être celle de Socrate. Aussi l'appelait-on l'ironique, parce qu'il contrefaisait l'ignorant, et faisait semblant d'admirer les autres comme des sages. En un mot, de même qu'une métaphore prolongée devient une allégorie, de même une succession d'ironies qui, prises isolément, formeraient autant de tropes, constitue la figure de l'ironie. Cette figure a cependant certains genres qui n'ont rien de commun avec ce trope : l'antiphrase, par exemple, qui est une figure de pensée, lorsqu'en prétendant que nous ne dirons pas une chose, nous ne laissons pas de la dire : Je n'agirai pas avec vous dans la rigueur du droit, et je n'insisterai pas sur un point que l'on m'accorderait peut-être. - Parlerai-je de ses décrets; de ses rapines, des successions qu'il s'est fait abandonner, de celles dont il s'est emparé? - Je passe sous silence cette première injure qui regarde la débauche. - Je ne lirai pas même ces dépositions faites au sujet des 700,000 sesterces. - Je pourrais dire, etc. Ces genres d'ironie peuvent passer par toutes les questions, comme on le voit dans Cicéron : Si je traitais ce point en homme qui veut détruire une accusation, j'en dirais bien davantage. Il y a en- 329 core ironie, quand nous faisons semblant d'ordonner ou de permettre une chose :
Cours, à travers les mers, chercher ton Italie (DELILLE).
ou lorsque nous concédons à nos adversaires une qualité que nous serions bien fâchés qu'on leur reconnût : ce qui devient encore plus amer quand c'est nous qui possédons cette qualité, et non pas eux :
Eh bien! parlez, tonnez, insultez à ma peur,
Vous, Drancès, dont nos camps admirent la valeur! (DELILLE)
ou bien, au contraire,
lorsque nous prenons sur notre compte des reproches que nous ne méritons pas, et qui même retombent sur notre adversaire :
C'est donc moi que l'on vit, par d'indignes secours,
Dans Sparte protéger d'adultères amours (DELILLE).
Cette manière de faire entendre le contraire de ce qu'on dit a lieu pour les choses comme pour les personnes. Tel est l'exorde tout entier de l'oraison pour Ligarius, et ces exclamations qui ne tendent qu'à rabaisser la chose dont on parle : Oh! oui vraiment! Justes dieux! - Sans doute, les dieux s'inquiètent beaucoup de cela! Et tout ce passage de l'oraison pour Oppius : O l'admirable tendresse! ô la rare bienveillance! A ce genre de déguisement on en peut ajouter certains autres qui sont assez semblables entre eux par exemple, lorsqu'on fait un aveu qui ne peut porter aucun préjudice, comme celui-ci : Vous avez, Tubéron, ce qu'il y a de plus souhaitable pour un accusateur, un accusé qui confesse tout; lorsque l'on a l'air de passer à la partie adverse quelque chose d'inique, par suite de la confiance qu'on a dans la bonté de sa cause : Un capitaine de vaisseau, d'une cité illustre, s'est racheté, à prix d'argent, du supplice des verges : humanité du juge; et dans l'oraison pour Cluentius : Que l'envie règne dans les assemblées du peuple, mais qu'elle soit bannie des tribunaux; enfin; quand on convient, comme dans ce même plaidoyer, qu'il y a eu corruption des juges. Cette dernière figure ressort encore mieux, lorsque notre concession doit tourner à notre avantage; ce qui ne peut arriver que par la faute de notre adversaire. La louange est aussi quelquefois ironique. Par exemple, Cicéron dit à Verrès, au sujet d'Apollonius de Drépanum : Si vous lui avez enlevé quelque chose, je m'en réjouis avec vous : c'est peut-être ce que vous avez fait de mieux dans votre vie. Quelquefois encore nous exagérons une accusation qu'il nous serait facile de détruire ou de nier; et cela se voit si souvent, qu'il n'est pas besoin d'en donner des exemples. Souvent même c'est à force d'exagérer une chose que nous la rendons invraisemblable. C'est ainsi que, dans l'oraison pour Roscius, Cicéron ajoute encore par ses paroles à l'énormité du parricide. La figure que Cicéron appelle réticence, Celsus obticence, et quelques-uns interruption, en grec ἀποσιώπησις, manifeste tantôt la colère :
Je devrais... Mais il faut calmer les flots émus ; (DELILLE)
tantôt l'inquiétude et une sorte de scrupule : Croyez-vous qu'il eût osé faire mention de cette loi dont Clodius se vante d'être l'auteur, si Milon eût été, je ne dis pas consul, mais seulement vivant? car pour nous tous... je n'ose 330 tout dire. Dans l'exorde de Démosthène pour Ctésiphon, on voit un pareil exemple de réticence. Quelquefois cette figure sert de transition : Or Cominius... cependant pardonnez-moi, etc. et il y a même la digression, si toutefois la digression peut être comptée parmi les figures; car d'autres la regardent comme une des parties de la cause. En effet, tout le plaidoyer se résout dans l'éloge de Pompée, ce qui aurait pu se faire sans recourir à la réticence. Quant à ces petites digressions, comme les appelle Cicéron, elles se font de plusieurs manières; deux exemples suffiront : Alors C. Varénus, celui-là même qui fut tué par les gens d'Ancharius (écoutez bien ceci, je vous prie)... et, dans l'oraison pour Milon : Il me regarda avec ces yeux qu'on lui connaissait, quand il menaçait tout le monde de tout. Il y a aussi une autre sorte d'interruption, qui n'est pas précisément une réticence, puisqu'elle ne laisse pas le discours inachevé, mais qui cependant le coupe avant la fin naturelle : Mais je presse trop ce jeune homme; il paraît se troubler; ou bien : Que vous dirai-je de plus? Vous l'avez entendu vous-mêmes
L'imitation des mœurs d'autrui, ἠθοποιία, ou, suivant d'autres, μίμησις, est une figure qui convient aux sentiments doux, car elle consiste presque uniquement à éluder; mais elle comprend également les actions et les paroles. A l'égard des actions, elle a beaucoup d'analogie avec l'hypotypose; à l'égard des paroles, en voici un exemple tiré de Térence : Je ne savais où vous vouliez en venir. Elle a été amenée toute petite ici, ma mère l'a élevée comme son enfant; on l'appelait ma sœur; je veux l'emmener pour la rendre à sa famille. Nous nous servons aussi de cette figure en racontant ce que nous avons dit et ce que nous avons fait nous-mêmes; avec cette différence que le plus souvent c'est plutôt pour affirmer que pour éluder. Je disais qu'ils avaient pour accusateur Q. Cécilius. Je mets au même rang certaines formes de style qui, par leur nature et leur variété, donnent de l'agrément au discours et préviennent en notre faveur, en ce qu'elles n'ont rien d'étudié, et nous rendent moins suspects au juge par leur air de simplicité :
par exemple, quand nous feignons de nous repentir de ce que nous avons dit, comme dans l'oraison pour Célius : Mais à quoi ai-je songé en introduisant un personnage si grave? ou d'avoir dit une chose par mégarde, ou de chercher ce que nous dirons : Que reste-t-il encore? - N'ai-je rien oublié? ou de dire une chose par occasion, comme Cicéron : Il me reste à vous exposer un grief de cette nature. - Ce fait m'en rappelle un autre. Et cela même donne lieu à des transitions fort belles, quoique, par elle-même, la transition ne soit pas une figure. Cicéron, après avoir raconté que Pison, siégeant sur son tribunal, avait ordonné à un orfèvre de lui fabriquer un anneau d'or, ajoute, comme si ce fait lui en rappelait un autre : Mais l'anneau de Pison me fait souvenir d'une chose qui m'était entièrement échappée. A combien d'honnêtes gens croyez-vous que cet homme ait escroqué des anneaux d'or? Quelquefois on affecte l'ignorance : De qui disait-on qu'étaient ces statues? De qui? Vous faites bien de m'en avertir : c'est de Polyclète. On arrive par là à plus d'une fin; car bien souvent on atteint un 331 but, sans paraître se le proposer. C'est ce que fait ici Cicéron en affectant peu de connaissance dans les arts, afin qu'on ne lui attribue pas la fureur qu'il reproche à Verrès pour les statues et les tableaux. Ainsi, quand Démosthène jure par les mânes des citoyens tués à Marathon et à Salamine, il se propose d'affaiblir le fâcheux souvenir de la défaite de Chéronée. Un moyen de donner encore de l'agrément au discours, c'est de laisser là pour un moment certaines choses dont on a fait mention, en les confiant à la mémoire du juge; puis, d'y revenir à l'aide de quelques figures qui dissimulent l'interruption; car, par elle-même, l'itération n'est point une figure. On reprend donc ces différentes choses séparément, ou du moins on s'attache à quelques-unes en particulier. De cette façon, on varie la figure du plaidoyer; et, de même que les yeux sont captivés par la diversité, l'air de la nouveauté récrée et soutient l'esprit. Il y a aussi une sorte d'emphase, que l'on peut mettre au nombre des figures de pensées, lorsque les mots cachent un sens qu'ils n'expriment pas ouvertement. Ainsi Didon s'écrie dans, Virgile :
Que n'ai-je pu, dans un chaste veuvage,
Conserver de mon cœur la rudesse sauvage (DELILLE)
Quoiqu'elle se plaigne du mariage, on voit bien qu'au fond elle regarde la solitude comme le fait d'une bête sauvage, plutôt que d'un homme ou d'une femme. En voici un autre exemple tiré d'Ovide, mais dont le sens est encore plus caché. Zmyrna trahit l'amour qu'elle a pour son père, en disant à sa nourrice :
Auprès d'un tel époux que ma mère est heureuse!
C'est à ce genre que se rapporte ou ressemble la figure qui est le plus à la mode aujourd'hui; car il est temps d'y arriver et de satisfaire l'impatience du lecteur. Il s'agit de ces pensées que nous voulons qu'on devine sans le secours des mots. Je n'entends pas par là le contraire de ce qu'on dit, comme dans l'ironie, mais quelque chose de caché et d'énigmatique, que l'on abandonne à la pénétration de l'auditeur. Voilà, comme je l'ai déjà indiqué, ce que nos déclamateurs décorent presque exclusivement du nom de figure; et de là ces controverses appelées figurées. On s'en sert dans l'un de ces trois cas : lorsqu'il n'y a pas sûreté à s'expliquer ouvertement, ou lorsque la bienséance s'y oppose, ou à titre de beauté oratoire, et pour remédier par la nouveauté et la variété à la monotonie du langage direct. Le premier cas se présente souvent dans les écoles, où l'on feint tantôt des tyrans qui se démettent de la souveraine puissance à certaines conditions; tantôt un décret du sénat portant amnistie après des guerres civiles : et comme alors c'est un crime capital de revenir sur le passé, on imite aux écoles les précautions du barreau. Mais l'emploi de la figure n'est pas le même pour l'orateur et le déclamateur; car celui-ci peut se permettre de dire ouvertement tout ce qu'il veut contre le tyran, pourvu que ses paroles soient susceptibles d'une interprétation favorable; il s'agit seulement pour lui d'éviter l'écueil et non l'offense; et, s'il y parvient par l'ambiguïté de sa pensée, tout le monde applaudit à son adresse. Dans les causes réelles, le silence n'a point encore été jusqu'à présent une nécessité; mais l'orateur se trouve exposé à une précaution qui y ressemble, et qui est même beaucoup plus embarrassante, quand, par exemple, il ne peut gagner son procès sans bles- 332 ser des personnages puissants. Aussi faut-il plus de mesure et de circonspection, parce qu'une offense, quelle qu'elle soit, est toujours une offense ; et si la figure se trahit, elle cesse par cela même d'être une figure. Voilà pourquoi quelques rhéteurs rejettent entièrement ce genre d'artifice, soit qu'il se fasse entendre, soit qu'il ne se fasse pas entendre. On peut néanmoins garder un certain milieu. Et d'abord il faut avant tout que la figure ne soit pas palpable; et elle ne le sera pas, si l'on évite les expressions équivoques et à double sens, comme celles-ci, par exemple, au sujet d'une bru soupçonnée d'avoir eu des liaisons avec son beau-père : J'ai pris pour épouse une femme qui ne déplaisait pas à mon père; ou ces rapprochements de mots dont l'ambiguïté est encore plus inconsidérée, comme dans cette controverse où un père, accusé d'avoir déshonoré sa fille, ose lui demander qui l'a séduite : Qui vous a fait violence, ma fille? - Vous, mon père, l'ignorez-vous? Il faut que ce soient les choses mêmes qui éveillent le soupçon du juge. Du reste, bornons-nous à employer le ressort des passions, les pauses, les hésitations. Trompé par cet artifice, qui est très-efficace, le juge cherche de lui-même ce je ne sais quoi qu'il n'aurait pas cru si on le lui eût dit; et, croyant l'avoir deviné par l'effet de sa propre pénétration, il s'y attache avec une foi invincible. Mais quelque finesse que nous mettions à ces figures, il ne faut pas les prodiguer; car elles se trahissent par leur multiplicité, et nous discréditent, sans sauver l'intention d'offenser. Notre circonspection semble alors moins un effet de la pudeur que de la défiance. En un mot, le juge ne se laisse prendre aux figures que là où il ne croit pas en voir. J'ai eu autrefois à remplir des rôles de cette nature, et j'ai plaidé, ce qui est plus rare, une cause qui ne pouvait se gagner que par cet artifice. Je défendais une femme accusée d'avoir supposé un testament de son mari. On disait que les héritiers institués par ce testament avaient remis une obligation au mari au moment où il expirait; et le fait était vrai. En effet, les lois s'opposant à ce que cette femme fût instituée héritière, on avait eu recours à cet expédient pour lui faire passer les biens au moyen d'un fidéicommis. Il était facile de la justifier relativement à la supposition de testament, en déclarant ce qui avait eu lieu; mais alors l'héritage était perdu pour elle. Il me fallut donc plaider de telle sorte que les juges comprissent le fait sans que les dénonciateurs pussent abuser de mes paroles, et j'atteignis ce double but. Je me serais abstenu de me citer pour exemple, dans la crainte d'être taxé de vanité, si je n'eusse tenu à faire voir que les plaidoyers comportent aussi ces figures. Ajoutez qu'il y a des choses dont la preuve est difficile; et, dans ce cas, il vaut mieux les insinuer malicieusement; car alors la figure dont on se sert est comme un trait lancé dans les ténèbres, et qu'on a d'autant plus de peine à arracher qu'on ne le voit pas. Que si, au contraire, vous dites ouvertement la même chose, on vous contredit, et vous êtes forcé de prouver. Si c'est la bienséance qui nous arrête à cause du caractère de la personne, ce qui est le second cas dont j'ai parlé, la précaution est encore plus de saison; car la pudeur est pour l'honnête homme un frein plus puissant que la crainte.
Il faut que le juge croie que nous taisons ce que nous savons, et que nous nous faisons violence pour contenir la vérité prête à nous échapper; car ceux même que nous accusons, ou les juges, ou les assistants, détesteront-ils moins notre médisance, toute figurée qu'elle est, s'ils sont persuadés qu'au fond elle est sérieuse et ré- 333 fléchie? Qu'importe la manière dont nous parlons, si la chose et l'intention se devinent? Que gagnons-nous enfin par nos paroles, si ce n'est de mettre en évidence que nous faisons ce que nous savons bien que nous ne devrions pas faire? Or, c'était là le défaut dominant des écoles, dans le temps que je commençais à professer la rhétorique: on prenait plaisir à traiter ces controverses, dont la difficulté faisait tout l'attrait, quoiqu'elles soient beaucoup plus faciles. En effet, le langage simple et direct a besoin, pour se faire goûter, de toutes les forces du génie; au lieu que les faux-fuyants et les circuits sont la ressource de la médiocrité. Ainsi celui qui ne sait pas bien courir échappe par un détour à celui qui le poursuit. Ajoutez à cela que ce langage figuré touche de près à la plaisanterie, et que ceux qui l'affectent comptent sur la complicité de l'auditeur, qui, charmé d'entendre à demi-mot, s'applaudit de sa pénétration, et trouve dans ce qu'un autre dit une part pour sa vanité. De là cet abus du genre figuré, non seulement lorsque le respect dû à la personne interdisait le langage direct, auquel cas il faut plutôt user de ménagement que de figures, mais lors même que ces figures étaient inutiles, ou renfermaient une ironie criminelle. Par exemple, un père a tué secrètement son fils, qui avait eu un commerce incestueux avec sa mère; celle-ci le cite en justice pour mauvais traitements. Le père accusé lance des mots équivoques contre sa femme.
Quelle indignité de la part de cet homme, d'avoir gardé une pareille femme ! et, l'ayant gardée, quoi de plus contraire à ses intérêts, étant accusé parce qu'il paraît avoir soupçonné sa femme d'un grand crime, que de confirmer, par le ton de sa défense, le soupçon qu'il devrait lui-même s'attacher à détruire! Si ces déclamateurs se mettaient un instant à la place des juges, ils sentiraient combien un plaidoyer de cette sorte est insupportable, surtout lorsque ce sont des enfants mêmes qui répandent sur leurs parents d'odieuses
insinuations.
Puisque nous sommes tombés sur cette matière, arrêtons-nous-y un peu en faveur des écoles; car, après tout, c'est là que l'orateur se forme, et l'avocat ne sera que ce qu'aura été le déclamateur. Parlons donc de ces controverses où ce ne sont plus des figures déplacées qu'on emploie, mais le plus souvent des figures évidemment contraires à l'esprit de la cause. Quiconque aura affecté la tyrannie sera mis à la torture, pour faire connaître ses complices. L'accusateur pourra opter pour telle récompense qu'il lui plaira. Un fils, qui avait accusé son père, opte pour qu'il ne soit pas torturé; le père s'y oppose. Il n'est pas de déclamateur qui, représentant le père, n'insinue par des figures que le fils craint d'être nommé parmi les complices. Quoi de plus inepte? car, si les juges devinent les insinuations du père, ou ils ne feront pas mettre le père à la torture, connaissant le but qu'il se propose, ou ils n'auront aucune foi dans ses déclarations, s'il est torturé. Mais, dira-t-on, il est à croire que tel est le dessein du père; soit: qu'il dissimule donc pour réussir. Mais, disent nos déclamateurs, à quoi nous servira d'avoir pénétré sa pensée, si nous ne la faisons pas connaître? La réponse est aisée. S'il s'agissait d'une cause sérieuse, trahiriez-vous un tel dessein? Qui vous assure d'ailleurs que ce soit le véritable? L'accusé ne peut-il pas avoir d'autres raisons pour s'opposer à l'option de son fils? Ne serait-ce pas par respect pour la loi, ou parce qu'il ne veut rien devoir à son accusateur? ou enfin, et c'est là sur- 334 tout à quoi je m'attacherais, ne serait-ce pas pour soutenir son innocence au milieu des tortures? Vous n'avez donc pas même, en plaidant ainsi, cette excuse ordinaire : J'ai plaidé sa cause comme il l'a voulu; car il n'est pas certain que celui que vous défendez l'ait voulu ; et, quand il l'eût voulu, est-ce une raison de partager sa sottise? Je tiens, pour moi, que très souvent il ne faut pas avoir égard à la volonté du plaideur. Une erreur assez fréquente encore dans ce genre de controverse, c'est de supposer que certains personnages, tout en disant une chose, en pensent une autre, surtout quand il est question d'une personne qui demande qu'il lui soit permis de mourir, comme dans le thème suivant : Un homme qui avait fait preuve de bravoure en mainte occasion demande son congé en vertu de la loi, parce qu'il est quinquagénaire. Son fils s'opposant à sa demande, il est forcé de se rendre à l'armée, et déserte. Le fils fait une action d'éclat, et, usant du droit de choisir telle récompense qu'il voudra, opte pour que son père ait la vie sauve : le père refuse sa grâce. Ce n'est pas, disent nos déclamateurs, que celui-ci veuille mourir; il ne veut que rendre son fils odieux. Pour moi, je les admire de vouloir juger de la disposition de cet homme par la leur, et de ne prendre conseil que de leur propre crainte, sans considérer que nous avons mille exemples de gens qui se sont dévoués volontairement à la mort, sans considérer par combien de motifs peut y être déterminé un homme qui de brave est devenu déserteur. Mais il est inutile de chercher dans une seule controverse toutes les preuves qui tendent à faire voir combien ce langage est contraire à l'esprit de la cause. J'aime mieux dire en général que l'orateur ne doit jamais prévariquer, et que je ne vois pas de procès là où les deux parties sont d'accord. Je ne conçois pas non plus qu'un homme soit assez insensé, s'il tient à la vie, pour demander maladroitement la mort, au lieu de ne la pas demander du tout. Cependant je ne nie pas qu'il y ait des controverses figurées de ce genre. En voici une : On était sur le point de condamner un homme accusé de parricide pour avoir tué son frère. Le père, appelé en témoignage, déclare que le meurtre avait été commis par son ordre. Le fils étant absous, le père ne laisse pas de le déshériter. En effet, dans cette espèce, le père ne pardonne pas entièrement à son fils. D'un autre côté, il ne peut pas rétracter ouvertement son premier témoignage. Si son ressentiment ne va pas au delà de l'abdication, il ne laisse pas néanmoins de punir son fils en le déshéritant. D'ailleurs la figure, dans la personne du père, fait plus d'impression qu'il ne faut; et, dans la personne du fils, elle en fait moins. Un orateur ne dit jamais rien de contraire à ce qu'il veut, mais il peut vouloir quelque chose de mieux que ce qu'il dit. Par exemple, ce fils déshérité qui prie son père de recevoir un autre fils expose, que lui déshérité avait élevé, sauf a lui rembourser les frais de nourriture; ce fils déshérité, dis-je, aimerait peut-être mieux être rétabli dans ses droits : on ne peut pas dire cependant qu'il ne veut pas ce qu'il demande.
Il y a encore une manière d'insinuer adroitement ce que l'on veut obtenir du juge, c'est de demander justice suivant toute la rigueur des lois, en laissant néanmoins entrevoir quelque espérance d'adoucissement; mais cette espérance ne se trahit pas ouvertement, dans la crainte de paraître transiger : on la laisse deviner par un soupçon probable. Cela se voit dans plusieurs controverses figurées; en voici une espèce : 335 Tout ravisseur qui, dans l'espace de trente jours, n'aura pas apaisé le père de la personne enlevée, et son propre père, sera puni de mort. Un ravisseur qui avait obtenu son pardon du père de la personne enlevée, ne pouvant l'obtenir de son propre père, l'accuse de démence. Dans l'espèce, si le père se laisse fléchir, il n'y a plus de procès; si, au contraire, il ne laisse aucun espoir, sans passer pour être en démence, il passera du moins pour cruel, et s'aliénera le juge. Aussi le rhéteur Latron se tira-t-il adroitement de cette fausse position, en faisant dire au fils: Eh quoi! mon père, vous me ferez donc mourir? et au père : Oui, si je le puis. Gallion père, suivant son caractère doux et modéré, mettait dans la bouche du père un langage moins dur Allons, ferme, mon cœur, point de faiblesse! tu fus hier plus fort. Je rapporte à cette espèce ces figures qui sont si familières aux Grecs, et dont ils se servent pour adoucir l'idée de certaines choses. Ainsi Thémistocle voulant déterminer les Athéniens à abandonner leur ville, leur dit de la déposer entre les mains des dieux. Et cet autre, étant d'avis que, pour subvenir aux frais de la guerre, on fit fondre des statues de la Victoire, qui étaient d'or massif, corrigea ce que la proposition pouvait avoir d'odieux, en disant qu'il fallait profiter de la victoire. Tout ce qui s'appelle allégorie est à peu près semblable, et consiste de même à dire une chose et à en faire entendre une autre. Voyons maintenant comment on doit répondre à ces figures. Quelques rhéteurs pensent qu'il faut les dévoiler et les mettre à nu; et, en effet, c'est ce qu'il faut faire la plupart du temps; car on ne saurait se défendre autrement, surtout lorsque ces figures ont pour objet le point même dont il est question. Mais quand ce ne sont que des traits de médisance, c'est quelquefois un témoignage de bonne conscience que de les laisser passer. Que si ces traits sont si fréquents qu'il soit impossible de faire semblant de ne pas les apercevoir, il faut alors sommer l'adversaire de s'expliquer ouvertement, s'il l'ose, ou du moins de renoncer à exiger que ce qu'il n'ose dire, les juges non seulement le comprennent, mais même qu'ils le croient. La dissimulation est aussi quelquefois très utile. Nous en avons un exemple connu de tout le monde. Un avocat avait dit à la partie adverse : Jurez-en par les cendres de votre patron; la partie répondit qu'elle était prête à le faire, et le juge accepta son offre, nonobstant les clameurs de l'avocat, qui représentait que c'était vouloir abolir entièrement l'usage des figures. Concluons donc qu'il ne faut pas recourir inconsidérément aux figures. Il y aune troisième espèce, dont on se sert uniquement pour donner plus de grâce au style. Et Cicéron pense avec raison qu'elle ne tombe jamais sur le point contesté entre les parties. Tel est ce trait qu'il emploie lui-même contre Clodius : Comme il avait une connaissance particulière de tous nos sacrifices, il ne doutait pas qu'il ne pût aisément apaiser les dieux. L'ironie s'y trouve jointe ordinairement; mais le secret de l'art consiste à faire entendre une chose par une autre. Par exemple, un tyran s'était démis de la souveraine autorité, à condition que le passé serait oublié. Son compétiteur lui dit : Il m'est défendu de parler contre vous; mais vous, parlez contre moi, vous le pouvez : il n'y a pas deux jours que j'avais formé le dessein de vous tuer. On fait aussi un fréquent usage du serment, bien que cette espèce de figure ne doive guère être imitée. Par exemple, un avocat, plaidant pour un enfant déshérité, lui fait faire ce serment : Puissé-je 336 ainsi mourir, en laissant mon fils héritier. Or, en général, il sied peu à un homme grave de jurer, à moins qu'il n'y soit forcé; et Sénèque dit fort bien que c'est le fait des témoins, non des avocats. En effet, celui-là ne mérite pas d'être cru, qui se sert du serment comme d'une beauté oratoire, à moins que ce ne soit comme Démosthène, dans la circonstance solennelle que j'ai rapportée. La plus frivole de toutes les figures est celle qui joue sur un mot, bien qu'on en trouve un exemple dans l'oraison de Cicéron pour Célius. Il dit, au sujet de Clodia : Praesertim, quam omnes amicam omnium, potius quam cuiusquam inimicam putauerunt. Je ne crois pas que la comparaison doive être rangée parmi les figures, attendu qu'elle est tantôt un genre de preuve, tantôt même un genre de cause. D'ailleurs la forme n'a rien de figuré, comme on en peut juger par cet exemple tiré de l'oraison, pour Muréna, que j'ai déjà cité : Vigilas tu de nocte, etc. Peut-être est-elle plutôt une figure de mot qu'une figure de pensée; car la seule différence qu'on puisse remarquer, c'est que ce sont seulement les parties qu'on oppose aux parties. Cependant Celsus, et un autre auteur qui connaît bien la matière, Visellius, la rangent parmi les figures de pensées. Rutilius Lupus l'attribue aux deux classes, et l'appelle antithèse. Le même Rutilius, qui a suivi Gorgias, non celui de Léontium, mais un autre rhéteur de son temps, dont les quatre livres lui ont servi à composer le sien, et Celsus après Rutilius, non contents de toutes ces figures de pensées, énumérées par Cicéron, en ajoutent une foule d'autres, comme la consommation, que Rutilius appelle διαλλαγὴ, laquelle consiste à réunir plusieurs arguments pour prouver une même chose; le conséquent, ἐπακολούθησις dont j'ai parlé à l'article des arguments; la collection, συλλογισμὸς; les menaces, κατάπληξις; l'exhortation, παραινετικόν. Pour moi, je ne vois rien dans tout cela qui s'éloigne du langage direct, à moins qu'on n'y joigne quelqu'une des figures dont j'ai parlé. Celsus enchérit encore sur les rhéteurs que je viens de citer. Par exemple, exclure, affirmer, refuser, animer le juge, citer des proverbes, des vers, employer la raillerie, l'invocation, rendre odieux son adversaire, aggraver l'accusation (δείνωσις), flatter, pardonner, avertir, donner satisfaction, prier, reprendre, ce sont autant de figures, au jugement de ce rhéteur. Il en dit autant de la partition, de la proposition, de la division, et de l'affinité de deux choses, qui fait que des choses, qui paraissent différentes, peuvent néanmoins entraîner la même conclusion, si, par exemple, on veut faire passer pour empoisonneur non-seulement celui qui ôte la vie en donnant un breuvage, mais encore celui qui fait perdre l'esprit. Ceci fait partie de l'état oratoire appelé définition. Rutilius, ou plutôt Gorgias, prétend que c'est user de figures que de représenter vivement la nécessité d'une chose (ἀναγκαῖον), faire ressouvenir l'auditeur de ce qu'il savait déjà (ἀνάμνησις), répondre à une objection qu'on se fait à soi-même (ἀνθυποφορὰ), réfuter ce que dit l'adversaire (ἀντίρρησις), amplifier (παραύξησις). Il y ajoute ce qu'il appelle προέκθεσις, c'est-à-dire ce qu'il fallait faire, et ensuite ce qui s'est fait; la contrariété, ἐναντιότης, qui fournit les enthymèmes appelés κατ' αἰτίασιν enfin la métalepse, dont Hermagoras fait un état particulier de question oratoire. Dans le petit nombre de figures qu'admet Visellius, il donne place à l'enthymème, qu'il appelle com- 337 mentum, invention de l'esprit, et à l'épichérème, qu'il nomme raison ou raisonnement. Celsus approuve en quelque sorte ce système, puisqu'il doute si ce qu'il appelle conséquent n'est pas l'épichérème des Grecs. Visellius ajoute encore la sentence. Je trouve même des auteurs qui veulent mettre au rang des figures ce qu'on appelle en grec διασκεθαὶ, ἀπαγορεύσεις, ἀπαγορευσεις, παραδιηγήσεις; mais comme ce sont plutôt des ornements que des figures, il se peut faire que quelques-unes m'aient échappé, ou que l'on en introduise de nouvelles dans la suite. Je les avouerai même volontiers pour telles, dès qu'elles seront de la nature de celles que j'ai remarquées.
CH. III. Quant aux figures de mots, elles ont toujours varié, et suivent le temps et l'usage: aussi, en comparant le vieux langage à celui d'aujourd'hui, on trouvera que presque toutes nos locutions actuelles sont figurées : par exemple, nous disons huic rei invidere, tandis que tous les anciens, et particulièrement Cicéron, disaient hanc rem ; incumbere illi, au lieu de in illum; plenum vivo, au lieu de vini; huic, au lieu de hunc adulari, etc. : trop heureux si le mal ne prend pas la place du bien! Quoi qu'il en soit, il y a deux genres de figures de mots : les unes sont proprement des manières de parler, les autres consistent principalement dans la composition; et quoique les unes et les autres conviennent également à l'art oratoire, on peut néanmoins appeler les premières des figures de grammaire, et les secondes des figures de rhétorique. Les premières naissent des mêmes sources que les vices d'oraison; car toute figure serait un vice, si elle échappait par mégarde et sans dessein. Mais d'ordinaire l'autorité, le temps, l'usage, souvent même quelque raison particulière, la justifie. C'est pourquoi, bien que ces locutions s'écartent du langage simple et direct, elles deviennent des beautés, si elles s'appuient sur l'un de ces motifs. Elles sont de plus très-utiles, en ce qu'elles préviennent l'ennui qui naît de l'uniformité, et relèvent le style, qui autrement n'aurait rien que de vulgaire et de commun. Employées avec sobriété et à propos; elles servent d'assaisonnement au style, qu'elles rendent plus agréable; mais aussi, prodiguées outre mesure, elles perdent jusqu'à la grâce de la variété. Cependant, parmi ces figures, il y en a qui sont tellement usuelles qu'à peine gardent-elles le nom de figures : aussi, quelque multipliées qu'elles soient, l'oreille n'en est pas frappée, à cause de l'habitude. Pour celles qui sont moins connues, moins usitées, et par conséquent plus nobles, comme elles réveillent l'attention par leur nouveauté, aussi, trop multipliées, elles engendrent la satiété, outre que l'on voit manifestement qu'elles ne se sont pas présentées d'elles-mêmes à l'orateur, mais qu'il est allé les chercher bien loin, pour les attirer de force et les entasser dans son discours.
Ces figures ont donc lieu, tantôt dans les noms, par rapport au genre, lorsque, par exemple, avec un substantif féminin on met un adjectif masculin, comme fait quelquefois Virgile : oculis capti talpce, timidi damœ. Cependant cette figure a sa raison en ce que les deux sexes ont la même dénomination, et que, par exemple, talpa ou dama s'entend aussi bien du mâle que de la femelle. Tantôt dans les verbes, lorsque la forme passive est substituée à la forme active, comme dans fabricatus est gladium, et inimicum punitus est : ce qui n'a rien d'extraordinaire; car combien de verbes expriment d'une manière passive ce qui est actif, et réci-338 proquement, comme arbitror, suspicor, vapulo! Aussi emploie-t-on souvent les uns pour les autres, et même plusieurs ont-ils les deux formes avec la même signification, comme luxuriatur, luxuriat; fuctuatur, fuctuat; assentior, assentio. Tantôt aussi dans le nombre, soit lorsqu'à un singulier on joint un pluriel, comme ici : gladio pugnacissima gens Romani (gens, nation, étant un mot collectif) ; soit, au contraire, lorsqu'à un pluriel on joint un singulier, comme dans ce passage de Virgile
Qui non risere parentes,
Nec deus hune mensa, dea nec dignata cubili est;
c'est-à-dire parmi ceux qui n'ont pas souri à leurs parents, n'est pas celui qu'un dieu ou une déesse, etc. Tantôt enfin en se servant d'un infinitif comme d'un nom; ainsi nous lisons dans la satire de Perse.
. . . Et nostrum istud vivere triste
Aspexi. . . . . .
où par vivere il faut entendre vita. On met encore l'infinitif pour le participe :
. . . . . Magnum dat ferre talentum :
ferre au lieu de ferendum; ou le participe pour l'infinitif, volo datum. Quelquefois aussi on ne saurait dire à quel défaut ressemble une figure, comme dans cet exemple : Virtus est vitium fugere, fuir le vice est vertu; car, ou ce sont les parties de l'oraison qui sont changées, fugere au lieu de fuga; ou ce sont les cas, virtus au lieu de virtutis. Il y a néanmoins quelque chose de plus hardi encore : c'est lorsqu'on emploie deux figures à la fois, comme ici: Sthenelus sciens pugnae, au lieu de scitus Sthenelus pugnandi; on met aussi un temps pour un autre : Timarchides negat esse ei periculum a securi.... Ici le présent est substitué au futur. Il en est de même du mode : Hoc Ithacus velit : le subjonctif est mis ici pour l'indicatif. En un mot, il y a autant de genres de figures qu'il y a de genres de solécismes. Celle dont je viens de parler est appelée par les Grecs ἑτέρωσις, et a beaucoup d'affinité avec celle qu'ils nomment ἐξαλλαγὴ, dont voici un exemple tiré de Salluste : Neque ea res falsum me habuit. Le même auteur a dit duci probare. Dans ces figures, outre la nouveauté, c'est la brièveté qu'on recherche ordinairement; à tel point qu'on n'a pas craint de dire non poeniturum, pour non acturum pοenitentiam; visuros, pour ad videndum missos. Ces locutions, qui étaient des figures sous la plume de l'écrivain qui s'en est servi le premier, doivent-elles aujourd'hui garder le même nom? C'est ce qui peut faire question; car elles ont passé dans l'usage commun. L'usage devient une autorité suffisante pour les introduire dans le langage ordinaire, comme rebus agentibus, que Pollion blâme dans Labienus, et contumeliam fecit, que Cicéron, comme on sait, condamne; car on disait alors affici contumelia. Ces figures passent encore à la faveur de l'antiquité, pour laquelle Virgile était singulièrement passionné.
VEL QUUM se pavidum contra mea jurgia jactat
Progeniem SED ENIM trojano a sanguine duci
Audierat....
Ce n'est que dans les anciens tragiques et comiques qu'on trouve ces façons de parler; c'est de là qu'est venu notre enimvero, qui est resté en 339 usage. Je trouve quelque chose de plus hardi dans le même poète :
NAM QUIS te juvenum confidentissime. . . . .
car quis devrait être le commencement du vers; et ces vers du septième livre de l'Énéide :
TAM MAGIS illa tremens, et tristibus effera flammis,
QUAM MAGIS effuso crudescunt sanguine pugnœ,
ne sont qu'une inversion de ces mots en prose Quam magis aerumna urget, tain magis ad malefaciendum viget. Les anciens sont pleins de ces locutions. Témoin le quid IGITUR faciam de Térence, qui commence (Eunuque; Allusit TANDEM leno; et ce vers de Catulle, dans un épithalame:
. . Dum innupta manet, DUM cara suis est,
où le premier dum signifie pendant que, et le second jusque-là. Salluste a emprunté aux Grecs plusieurs tournures, comme celle-ci : Vulgus amat fieri. Horace surtout aimait les hellénismes: Nec ciceris, nec longaa invidit avenae. Virgile également: Tyrrhenum navigat aequor. On en trouve des exemples même dans les actes publics, comme saucius pectus. Un mot ajouté ou supprimé suffit aussi pour faire une figure. Ajouté, il peut paraître superflu, mais il n'est pas sans grâce :
Nam neque Parnassi vobis juga, nam neque Pindi.
A la rigueur, on pouvait se passer du second nam. Il en est de même de ce vers d'Horace :
.......... Fabriciumque,
HUNC,et intonsis Curium capillis.
Les suppressions que l'on fait dans le tissu de l'oraison sont tantôt vice, tantôt figure, comme Accede ad ignem : jans calesces plus satis, c'est-à-dire plus quam satis est. Ici il n'y a qu'un seul mot d'omis; mais il y a un second genre de retranchement, auquel on ne peut suppléer qu'à l'aide de plusieurs mots. On se sert communément aussi du comparatif pour le positif, comme si quelqu'un disait de lui-même, esse infrmiorem, pour infirmum. On oppose encore deux comparatifs l'un à l'autre: Si te, Catilina, comprehendi, si interfici jussero, credo, erit verendum mihi, ne non hoc potius omnes boni SERIUS a me, quam quisquam CRUDELIUS factum esse dicat. Voici quelques autres figures qui, à la vérité, n'ont aucune affinité avec le solécisme, mais qui pourtant consistent dans l'interversion du nombre, et qu'à cause de cela on range ordinairement parmi les tropes : quand, par exemple, on se sert du pluriel en ne parlant que d'une personne, et réciproquement:
Sed nos immensum spatiis confecimus aequor
Haud secus ac patriis acer ROMANUS in armis.
Dans l'exemple suivant l'espèce est différente, mais le genre est commun :
Neve tibi ad solem vergant vineta cadentem
Ne mibi tum molles soli diva carpere sonmos,
Neu dorso nemoris libeat jacuisse per herbas.
Car ces préceptes que Virgile donne dans ses Géorgiques sont généraux. Tantôt nous parlons de nous-mêmes, comme si nous parlions d'un tiers : Servius dit cela, Cicéron le nie; tantôt nous parlons en notre propre nom, au lieu de faire parler un tiers, et nous faisons parler une personne au lieu d'une autre. Nous en avons des exemples dans l'oraison de Cicéron pour Cécina ; 340 car cet orateur, s'adressant à Pison, avocat de la partie adverse, s'exprime ainsi : Vous avez avancé que vous m'aviez remis en possession, et moi je nie que j'aie été remis en possession selon les termes de l'édit du préteur. Car, dans la vérité, c'est Ebutius (l'adversaire de Cécina ) qui avait dit : Je vous ai remis en possession; et c'est Cécina qui avait répliqué : Je nie, etc. Observons de plus qu'il y a encore une figure grammaticale dans le verbe dixti, où l'on a retranché une syllabe. On peut comprendre aussi dans le même genre l'interposition, παρένθεσιν, laquelle consiste dans une intercalation : Ego quum te (mecum enim sœpissime loquitur) patriae reddidissem. On y ajoute l'hyperbate, qu'on ne veut pas ranger parmi les tropes; secondement, une autre figure qui tient de celle qu'on appelle apostrophe, et qui ne change que la forme de l'expression, comme dans ce passage où, après avoir nommé les Décius, les Marius, les Camille, les Scipions, Virgile dit :
Et toi, divin César, qui les effaces tous.
Ce qu'il fait d'une manière plus vive encore, lorsqu'il dit, en parlant de Polydore :
Fas omne abrumpit, Polydorum obtruncat, et auro
Vi potitur. QUID NON MORTALIA
PECTORA COGIS,
AURI SACRA FAMES? . ..
Ceux qui multiplient les dénominations pour de si petites différences, ont appelé cette figure μετάβασις, qui peut se faire d'une autre manière Que dis-je? où suis-je? Virgile a réuni la parenthèse et l'apostrophe dans l'exemple suivant :
Haud procul inde citae Metium in diversa quadrigae
Distulerant (at tu dictis, Albane, maneres),
Raptabatque viri mendacis viscera Tullus.