Iucunda Sane

Pie X · Doctrine

Texte français, domaine public · Source : https://www.vatican.va/content/pius-x/fr/encyclicals/documents/hf_p-x_enc_12031904_iucunda-sane.html · 2 pages

Aussi en latin.

Fiche de l’œuvre dans le savoir

IUCUNDA SANE LETTRE ENCYCLIQUE DE SA SAINTETÉ PIE X

Aux Patriarches, Primats, Archevêques, Evêques et autres ordinaires en paix et en communion avec le Siège Apostolique

Vénérables Frères, Salut et Bénédiction Apostolique

C'est vraiment pour Nous, Vénérables Frères, un heureux anniversaire que celui de cet homme illustre et incomparable (Martyrol. Rom. 3 sept.), le Pontife Grégoire premier du nom, dont Nous allons célébrer pour la treizième fois depuis sa mort les fêtes séculaires. Ce n'est pas d'ailleurs, pensons-Nous, sans un dessein tout particulier de la divine Providence, qui tue et vivifie ... abaisse et élève (I Reg. II, 6-7), que, au milieu des soucis sans nombre de Notre ministère apostolique, au milieu de tant d'angoisses qu'apportent à Notre âme les nombreuses et accablantes préoccupations du gouvernement de l'Eglise universelle, parmi les pressantes sollicitudes que Nous impose le désir de Nous acquitter au mieux de nos devoirs envers vous, Vénérables Frères, qui partagez Notre apostolat, et envers tous les fidèles confiés à Nos soins, Nous ayons, dès l'aurore de Notre souverain pontificat, à tourner Nos regards vers ce saint et illustre prédécesseur, la gloire et l'honneur de l'Eglise. Notre âme, en effet, s'élève à une immense confiance dans le patronage puissant qu'il exerce auprès de Dieu, et se réconforte au souvenir des enseignements de son sublime magistère, et des œuvres saintes qu'il réalisa. Si, par la force de ses doctrines et la fécondité de ses vertus, il laissa dans l'Église une empreinte si vaste, si profonde et si durable que, à bon droit, ses contemporains, et la postérité après eux, lui décernèrent le titre de Grand, après tant de siècles, il mérite encore de nos jours l'éloge gravé sur son tombeau: Ses bienfaits sans nombre le font vivre toujours et partout (Apud. Joann. Diac., Vita Greg., IV, 68), il ne se peut point qu'avec le secours de la grâce divine, et autant que le permet l'humaine faiblesse, les imitateurs de ces admirables vertus ne parviennent à s'acquitter dignement des devoirs de leur charge.

A peine est-il besoin de rappeler ce que les monuments de l'histoire ont rendu de notoriété générale. Lorsque Grégoire fut investi du souverain pontificat, la perturbation des affaires publiques était à son comble. L'antique civilisation était anéantie, et, de tous côtés, les barbares envahissaient les provinces de l'empire romain en ruines. L'Italie, en particulier, délaissée par les empereurs de Byzance, était devenue, en quelque sorte, la proie des Lombards qui, n'ayant pas encore d'établissement définitif, rôdaient partout, dévastaient les pays par le fer et le feu, et semaient sur leurs pas le carnage et la désolation. Rome elle-même, menacée au dehors par les ennemis, au dedans par la peste, les inondations et la famine, en était venue à une telle extrémité qu'elle n'avait même plus le moyen de pourvoir au salut de ses citoyens et des multitudes accourues dans son enceinte. On y voyait des gens de tout sexe, de toute condition, des évêques, des prêtres, chargés des vases sacrés soustraits au pillage, des moines et d'innocentes épouses du Christ, que la fuite avait dérobés au glaive de l'ennemi et aux violences infâmes de gens sans aveu.

L'église de Rome, Grégoire lui-même l'appelle un vieux vaisseau désemparé ... qui fait eau de toutes parts, et dont la coque vermoulue, battue par les fureurs de tempêtes quotidiennes, annonce le naufrage (Registrum I, 4 ad Joann. Episcop. Constantinop.). Mais le pilote que la main de Dieu avait suscité était habile. Placé au gouvernail, il réussit, en dépit des ouragans furieux, non seulement à aborder au port, mais encore à mettre son navire à l'abri des tempêtes à venir.

Il est merveilleux de constater ce qu'il réalisa durant un gouvernement d'un peu plus de treize ans. Il fut le restaurateur de toute la vie chrétienne, ranimant la piété parmi les fidèles, la règle dans les monastères, la discipline dans le clergé, la sollicitude pastorale des Pontifes sacrés. C'était bien le chef plein de sagesse de la famille du Christ (Joann. Diac., Vita. Greg., II, 51). Il défendit et augmenta le patrimoine de l'Eglise et, selon les besoins de chacun, pourvut libéralement et sans compter aux nécessités du peuple appauvri, de la société chrétienne et des églises particulières. Vrai consul de Dieu (Inscr. sepulcr.), il étendit bien au delà des murs de Rome la féconde activité de sa volonté, et la consacra tout entière au bien de la société civile. Il résista courageusement aux injustes prétentions des empereurs de Byzance, brisa l'audace des exarques et des officiers impériaux, et sut imposer un frein à leur sordide cupidité, car il s'était fait le champion public de la justice sociale. Il adoucit les instincts farouches des Lombards, et ne craignit pas d'aller jusqu'aux portes de Rome à la rencontre d'Agilulfe pour le dissuader d'assiéger la ville, comme avait fait le pape saint Léon le Grand avec Attila. Il ne cessa ni ses prières, ni ses douces persuasions, ni l'habileté de son action, jusqu'à ce qu'il vit cette terrible nation s'apaiser enfin et s'organiser sous une forme de gouvernement plus équitable, et même se soumettre à la foi catholique, grâce surtout à la pieuse reine Théodelinde, sa fille en Jésus-Christ.

Voilà pourquoi Grégoire s'est acquis à bon droit le titre de sauveur et de libérateur de l'Italie, c'est-à-dire de cette terre qu'il appelle lui-même si suavement sienne (Registr. V, 36 (40) ad Mauricium Aug.). Grâce à son zèle pastoral jamais en relâche, l'Italie et l'Afrique se purgent des restes de l'erreur; les affaires de l'Eglise des Gaules se rétablissent; la conversion commencée des Wisigoths d'Espagne se développe, et l'illustre nation des Bretons, perdue dans un coin du monde et rivée jusque-là au culte perfide du bois et de la pierre (Ibid. VIII, 29 (30) ad Eulog. Episcop. Alexandr.), embrasse, elle aussi, la vraie foi du Christ. A la nouvelle d'une acquisition si précieuse, Grégoire se sent l'âme déborder de joie, tel un père qui étreint sur son cœur un fils bien-aimé ... Mais ces bienfaits reçus, il les rapporte tous au Sauveur Jésus. C'est pour l'amour de lui, dit-il lui-même, que nous sommes allés chercher en Bretagne des frères ignorés. C'est par sa grâce que nous avons trouvé ceux que nous cherchions sans les connaître (Ibid. XI, 36 (28) ad Augustin. Anglorum episcop.). Et ce peuple s'est montré reconnaissant envers le saint Pontife, jusqu'à l'appeler : notre Maître, notre Apôtre, notre Pape, notre Grégoire, et se considérer comme le sceau de son apostolat. Telle enfin fut son action si féconde et si salutaire que le souvenir de ses travaux s'est gravé profondément dans le cœur de la postérité, de ces générations du moyen âge surtout, tout imprégnées de son esprit, qui, pour ainsi dire, se nourrissaient de sa parole et conformaient leur vie et leurs mœurs à ses exemples. C'était l'époque heureuse où la civilisation chrétienne succédait dans l'univers à la civilisation romaine, épuisée par le cours des siècles et tombée sans retour.

Ce changement, c'est l'œuvre de la droite du Très-Haut! Et, il est permis de l'affirmer, Grégoire lui-même était persuadé que seule la main de Dieu avait accompli de tels prodiges. Voici en quels termes il parle au saint moine Augustin de la conversion de l'Angleterre, paroles, certes, qui s'appliquent également à tous les autres actes de son ministère apostolique. "De qui est cette œuvre, dit-il, sinon de celui qui a dit: Mon Père agit toujours, et moi j'agis aussi (Joann. V, 17) ... de Celui qui, pour montrer que la conversion du monde n'est pas l'œuvre de la sagesse humaine, mais celle de sa seule puissance, a choisi des prédicateurs illettrés?... Et il n'a pas autrement agi quand il a daigné se servir d'intermédiaires si faibles pour opérer des œuvres si puissantes parmi les Anglais." (Registr. XI, 36 (28)) Sans doute, Nous n'ignorons pas ce que l'humilité du Pontife lui cachait sur ses mérites : et son expérience dans les affaires, et son habileté à conduire à terme ses entreprises, et l'admirable prudence avec laquelle il ordonnait toute chose, sa vigilance empressée, son zèle toujours en éveil. Mais il est notoire aussi qu'il n'a pas agi, à la manière des grands de ce monde, par la force et la puissance, lui qui, élevé à ce faîte sublime de la dignité pontificale, a voulu le premier être appelé le serviteur des serviteurs de Dieu. Il ne s'est pas frayé la route avec la seule science profane ou les paroles persuasives d'une sagesse tout humaine (I Cor. II, 4), ni avec les calculs de la politique civile, ni avec les savantes combinaisons de réforme sociale longuement élaborées, ni enfin, ce qui est une merveille, avec un vaste programme d'action apostolique bien conçu et arrêté d'avance dans toutes ses phases. Nous savons, au contraire, que, absorbé dans la pensée de la fin imminente du monde, il croyait qu'il ne lui restait que peu de temps pour réaliser de longs travaux. D'une constitution frêle et délicate, affligé de longues maladies, souvent dangereuses pour sa vie, il jouissait pourtant d'une incroyable force d'âme à laquelle sa foi vive dans la parole infaillible et les divines promesses du Christ fournissait toujours un aliment nouveau. Inébranlable aussi était sa foi dans la vertu communiquée par Dieu à l'Eglise, et qui devait l'aider à remplir dignement sa sainte mission sur la terre.

Aussi le but unique de toute sa vie, tel que nous le révèlent ses paroles et ses actes, ce fut d'entretenir dans son propre cœur, et de susciter dans les autres, cette foi et cette confiance, et, jusqu'à son dernier jour, de faire tout le bien que les circonstances lui permettaient.

De là, chez cet homme de Dieu, la volonté résolue de faire servir au salut commun les surabondantes ressources des dons divins dont le Seigneur avait enrichi son Eglise, tels sont: la vérité certaine entre toutes de la doctrine révélée; sa prédication efficace à travers le monde entier; les sacrements qui ont la vertu de produire ou d'accroître en nous la vie de l'âme; enfin la grâce de la prière au nom du Christ, gage assuré de la protection céleste.

Le souvenir de toutes ces choses, Vénérables Frères, Nous réconforte merveilleusement. Car, lorsque du haut des murs du Vatican Nos regards parcourent le monde, Nous ne pouvons Nous défendre d'une crainte semblable à celle de Grégoire, et peut-être est-elle plus grande, tant s'accumulent les tempêtes qui nous assaillent, tant sont nombreuses les phalanges aguerries des ennemis qui Nous pressent, tant aussi Nous sommes dépourvu de tout secours humain, de façon que Nous n'avons ni le moyen de les réprimer, ni celui de résister à leurs attaques. Pourtant, en songeant au sol que Nous foulons et sur lequel est établi ce Siège pontifical, Nous Nous sentons en pleine sécurité dans la citadelle de la sainte Eglise. Qui ne sait, en effet, écrivait Grégoire à Euloge, évêque d'Alexandrie, que la sainte Eglise est fermement établie sur le fondement solide du Prince des Apôtres, qui porte dans son nom même la fermeté de son âme, car c'est de sa comparaison avec la pierre qu'il reçut le nom de Pierre (Registr. VII, 37 (40)). Jamais, dans la suite des âges, la force divine n'a fait défaut à l'Eglise! Jamais les promesses du Christ ne trompèrent son attente ; elles demeurent ce qu'elles étaient quand elles stimulèrent le courage de Grégoire, elles Nous semblent même consolidées davantage encore par l'épreuve de tant de siècles et les vicissitudes de tant d'événements.

Les royaumes et les empires se sont écroulés; des peuples, que la gloire de leur nom autant que leur civilisation avait rendus célèbres, ont disparu. On voit des nations comme accablées de vétusté se désagréger elles-mêmes. L'Eglise, elle, est immortelle de sa nature; jamais le lien qui l'unit à son céleste Epoux ne doit se rompre, et dès lors la caducité ne peut l'atteindre; elle demeure florissante de jeunesse, toujours débordante de cette force avec laquelle elle s'élança du cœur transpercé du Christ mort sur la croix. Les puissants de la terre se sont levés contre elle, ils se sont évanouis, elle demeure! Les maîtres de la sagesse ont, dans leur orgueil, imaginé une variété infinie de systèmes qui devaient, pensaient-ils, battre en brèche l'enseignement de l'Eglise, ruiner les dogmes de sa foi, démontrer l'absurdité de son magistère... Mais l'histoire nous montre ces systèmes abandonnés à l'oubli, ruinés de fond en comble. Et, pendant ce temps, du haut de la citadelle de Pierre, la vraie lumière resplendit de tout l'éclat que lui communiqua le Christ dès l'origine et qu'il alimente par cette divine sentence: Ciel et terre passeront, mais mes paroles ne passeront pas (Matth. XXIV, 35).

Fort de cette foi, inébranlablement établi sur cette pierre, Nous embrassons du regard de Notre âme, et les lourdes obligations de cette sainte primauté et tout à la fois les forces divinement répandues dans Nos cœurs, et paisiblement Nous attendons que se taisent les voix de ceux qui proclament à grand bruit que l'Eglise catholique a fait son temps, que ses doctrines se sont écroulées sans retour, qu'elle en sera réduite bientôt ou à se conformer aux données d'une science et d'une civilisation sans Dieu, ou bien à se retirer de la société des hommes. En attendant, est-il de Notre devoir de rappeler à tous, grands et petits, comme autrefois le fit le saint Pontife Grégoire, la nécessité absolue où nous sommes de recourir à cette Eglise pour faire notre salut éternel, pour obtenir la paix et même la prospérité dans cette vie terrestre.

C'est pourquoi, pour Nous servir des paroles du saint Pontife, dirigez les pas de votre âme, ainsi que vous avez commencé, sur la fermeté de cette pierre: sur elle, vous le savez, notre Rédempteur a fondé l'Eglise à travers le monde entier, de sorte que les cœurs sincères réglant sur elle leur marche ne trébuchent pas dans les chemins détournés (Registr., VIII, 24 ad Sabinian. episcop.).

Seule, la charité de l'Eglise et l'union avec elle rapproche les choses divisées, met de l'ordre dans ce qui est confus, associe ce qui est inégal, achève ce qui est imparfait (Ibid., V, 58 (53) ad Virgil. episcop.). Qu'on s'en souvienne bien: Nul ne peut régir comme il faut les choses de la terre, s'il n'a appris à s'exercer dans celles de Dieu: et la paix de l'Etat dépend de la paix de l'Eglise universelle (Ibid., V, 37 (20) ad Mauric. Aug.). De là, l'extrême nécessité d'une concorde parfaite entre l'Eglise et le pouvoir séculier qui, selon la volonté de la divine Providence, doivent se prêter un mutuel concours. C'est pour cela, en effet, que la puissance... sur tous les hommes est donnée d'en haut, afin que ceux qui recherchent le bien y soient aidés, que la voie des cieux s'ouvre plus large, et que le royaume de la terre serve le royaume du ciel (Ibid., III, 61 (65) ad Mauric. Aug.).

De ces principes découlait pour Grégoire cette force invincible que, Dieu aidant, Nous tâcherons d'imiter, Nous proposant de veiller de toutes manières au maintien et à la défense des droits ainsi que des privilèges dont le Pontificat romain est le gardien et le vengeur devant Dieu et devant les hommes. Aussi le même Grégoire écrit-il aux patriarches d'Alexandrie et d'Antioche au sujet des droits de l'Eglise universelle : Nous devons montrer même par notre mort qu'au milieu du désastre général nous n'avons à cœur aucun intérêt personnel (Registr., V, 41 (43)).

Et à l'empereur Maurice: Celui qui, par l'enflure d'une vaine gloire, lève la tête contre le Seigneur tout-puissant et contre les décrets des Pères - le Seigneur tout-puissant m'en donne la confiance, - celui-là ne fera pas courber la mienne devant lui, même par le glaive

(Ibid., V, 37 (20)). Et au diacre Savinien : Je suis prêt à mourir plutôt que de voir dégénérer en mes jours l'Eglise du bienheureux apôtre, Pierre. Mes habitudes vous sont bien connues : je patiente longtemps; mais, quand une bonne fois j'ai résolu de ne plus patienter, je m'en vais avec joie à l'encontre de tous les périls (Ibid., V, 6 (IV, 47)). Tels étaient les principaux avis que donnait le pontife Grégoire, et qu'écoutaient avec attention ceux à qui ils étaient transmis. Aussi les princes comme les peuples y prêtaient une oreille attentive: le monde regagnait le chemin du vrai salut et marchait à grands pas vers une civilisation, d'autant plus noble et plus féconde pour le bon usage de la raison et la conduite des mœurs, qu'elle était appuyée sur des fondements plus fermes, tirant toute sa force de la doctrine révélée par Dieu, et des préceptes de l'évangile.

Mais, à cette époque, les peuples, bien que rudes et incultes, sans aucune teinture de lettres, avaient soif de la vie: mais nul ne pouvait la leur donner sinon le Christ par l'Eglise: Je suis venu pour qu'ils aient la vie, et qu'ils l'aient en abondance (Joan., X, 10). A la vérité, ils ont eu la vie, et débordante. Car si nulle autre vie ne peut venir de l'Église que la vie surnaturelle, celle-ci contient en elle et développe les énergies vitales même de l'ordre naturel. Si sainte est la racine, saints sont les rameaux ; ainsi parlait Paul à une nation païenne,... pour toi, qui étais un olivier sauvage, tu as été enté sur eux, et fait l'associé de la racine et de la fécondité de l'olivier (Ad. Rom. XI, 16-17).

Notre siècle jouit de la lumière de la civilisation chrétienne à un degré tel qu'on ne saurait lui comparer l'époque de Grégoire ; il semble pourtant prendre en dégoût cette vie, où il faut puiser en grande partie, souvent même uniquement, comme à leur source, tant de biens non plus seulement passés, mais encore présents. Et non seulement il se détache du tronc ainsi qu'un rameau inutile - comme il arriva jadis quand des erreurs et des discordes se firent jour, - mais encore il s'attaque à la racine la plus profonde de l'arbre, c'est-à-dire à l'Eglise, et s'efforce d'en dessécher le suc vital afin que l'arbre tombe plus sûrement pour ne pousser désormais aucun germe.

Cette erreur moderne, la plus grande de toutes, et d'où découlent les autres, est cause que nous avons à déplorer la perte éternelle du salut de tant d'hommes et de si nombreux dommages apportés à la religion; nous en connaissons même beaucoup d'autres qui sont imminents si le médecin n'y porte la main.

On nie en effet qu'il y ait rien au-dessus de la nature; l'existence d'un Dieu créateur de tout, et dont la Providence régit l'univers ; la possibilité des miracles. Ces principes une fois supprimés, les fondements de la religion en sont forcément ébranlés. On attaque même les arguments qui démontrent l'existence de Dieu, et, avec une témérité incroyable, à l'encontre des premiers jugements de la raison, on rejette cette force invincible de raisonnement qui des effets conclut à leur cause, c'est-à-dire à Dieu et à ses attributs, que ne restreint aucune limite, car depuis la création du monde, l'intelligence contemple à travers les œuvres de Dieu ses perfections invisibles. On y voit aussi sa puissance éternelle et sa divinité (Ad Rom. I, 20). De là, il s'ouvre une voie facile à d'autres erreurs monstrueuses, aussi contraires à la droite raison que pernicieuses aux bonnes mœurs.

En effet, la négation gratuite du principe surnaturel qui se pare du faux nom de science devient le postulat d'une critique également fausse (Tim. VI, 20). Toutes les vérités qui ont quelque rapport avec l'ordre surnaturel, qu'elles le constituent ou qu'elles lui soient annexes, qu'elles le supposent ou qu'enfin elles ne puissent être expliquées en grande partie que par lui, tout cela est, rayé des pages de l'histoire, sans le moindre examen préalable. Telles sont la Divinité de Jésus-Christ, son Incarnation par l'œuvre du Saint-Esprit, sa Résurrection d'entre les morts opérée par sa propre vertu, enfin tous les autres points de notre foi. Une fois engagée dans cette fausse direction, la science critique ne se laisse plus arrêter par aucune loi; tout ce qui ne sourit pas à ses desseins, ou qu'elle estime être contraire à ses démonstrations, tout cela est biffé des Livres Saints. L'ordre surnaturel enlevé, il est en effet nécessaire de refaire sur une base bien différente l'histoire des origines de l'Eglise. Dans ce but, les fauteurs de nouveautés retournent les textes anciens au gré de leur caprice, et les tiraillent, moins pour avoir le sens des auteurs que pour les ranger à leur dessein.

Ce grand appareil scientifique, et cette force spécieuse d'argumentation en séduit beaucoup; si bien que la foi se perd ou s'affaiblit gravement. Il en est d'autres qui, restant fermes dans leur foi, s'emportent contre la méthode critique comme si elle devait tout ruiner: mais celle-ci, à la vérité, n'est pas elle-même en faute, et, légitimement employée, elle facilite très heureusement les recherches. Cependant, ni les uns ni les autres ne font attention à ce qu'ils présument et posent en principe, c'est-à-dire cette science faussement appelée, qui est leur point de départ, et qui les conduit nécessairement à de fausses conclusions. Il est de rigueur qu'un faux principe en philosophie corrompe tout le reste. Ces erreurs ne pourront donc jamais être suffisamment écartées si l'on ne change de tactique, c'est-à-dire si les égarés ne sortent des retranchements où ils se croient à l'abri pour revenir au champ légitime de la philosophie, dont l'abandon fut le principe de leurs erreurs.

Il Nous coûte de retourner contre ces hommes à l'esprit délié, et qui passent pour habiles, les mots de Paul reprenant ceux qui ne savent pas s'élever des choses de la terre à celles qui échappent à la portée du regard: Ils se sont évanouis dans leurs pensées; leur cœur insensé s'est obscurci, car, en se disant sages, ils sont devenus fous (Ad Rom., I, 21-22). Fou, en effet, doit être appelé quiconque gaspille les forces de son esprit à bâtir sur le sable.

Non moins déplorables sont les ruines qui résultent de cette négation pour les mœurs des hommes et la vie de la société civile: car, si l'on supprime la croyance qu'au-dessus de la nature visible il soit quelque chose de divin, il ne reste plus rien pour réprimer l'ardeur des convoitises même les plus honteuses, et les âmes qui s'y livrent sont emportées à tous les désordres. C'est pourquoi Dieu les a livrés aux désirs de leur cœur et à l'impureté, de sorte qu'ils accablent eux-mêmes d'outrages leur propre corps (Ibid. I, 24).

Pour vous, Vénérables Frères, vous ne l'ignorez pas, de toutes parts déborde le flot des mauvaises mœurs, et le pouvoir civil sera impuissant à le contenir, s'il ne cherche un refuge dans les secours de l'ordre élevé dont nous avons parlé.

Quant à guérir les autres maladies, l'autorité humaine ne le pourra pas davantage si l'on oublie ou met en doute que tout pouvoir vient de Dieu. Car alors il n'y aura plus qu'un frein, la force, pour gouverner toutes choses. Mais cette force ne saurait être constamment en exercice et n'est pas toujours dans la main: ce qui fait que le peuple est travaillé par un malaise secret, prend tout en dégoût, proclame son bon plaisir comme le seul droit dans ses actions, ourdit des séditions, prépare à l'Etat des révolutions très agitées, et confond tous les droits: ceux de Dieu et ceux des hommes. Dieu étant retranché, plus de respect aux lois de la cité ni même aux institutions les plus nécessaires : la justice est méprisée, la liberté naturelle qui est de droit est elle-même opprimée; on en vient à dissoudre le lien de la famille, le premier et le plus solide fondement de la société civile. Il arrive ainsi qu'en ces temps hostiles au Christ on ne puisse appliquer que difficilement les remèdes efficaces que lui-même a procurés à son Eglise, pour maintenir les peuples dans le devoir.

Le salut, cependant, n'est pas ailleurs que dans le Christ: Car il n'est pas sous le ciel d'autre nom qui ait été donné aux hommes, dans lequel nous devions être sauvés (Act. IV, 12). Il est donc nécessaire de revenir à lui, de se prosterner à ses pieds, de recueillir de sa bouche divine les paroles de la vie éternelle: car seul il peut indiquer le chemin capable de nous ramener au salut, seul il peut enseigner le vrai, seul rappeler à la vie, lui qui a dit de lui-même : Je suis la Voie et la Vérité et la Vie (Joan. XIV, 6). On a tenté à nouveau de traiter les affaires du monde en dehors du Christ; on a commencé à bâtir en rejetant la pierre angulaire. Pierre le reprochait à ceux qui crucifièrent Jésus. Et voici qu'une seconde fois la masse de l'édifice s'écroule en brisant la tête des constructeurs. Jésus reste malgré tout la pierre angulaire de la société humaine, et de nouveau se justifie la maxime: Il n'est de salut qu'en lui.

Celui-ci est la pierre que vous avez rejetée, ô constructeurs; elle est devenue la tête de l'angle, et en ancien autre il n'est de salut (Act. IV, 11-12).

Vous comprenez facilement par là, Vénérables Frères, quelle nécessité presse chacun de nous d'employer la plus grande force d'âme possible, et toutes les ressources dont nous disposons, à ranimer cette vie surnaturelle dans tous les rangs de la société humaine, depuis l'humble classe de l'artisan, qui gagne chaque jour son pain à la sueur de son front, jusqu'aux puissants arbitres de la terre.

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