Vie de saint Louis (page 2)

Jean de Joinville · Histoire

Texte français, domaine public · Source : fr.wikisource.org — Mémoires de Joinville · 9 pages

Fiche de l’œuvre dans le savoir

Et tantoust aprés que le Roy s’en fut retourné de Poitiers à Paris, ne tarda gueres que le roy d’Angleterre et le conte de la Marche se allierent à ung à guerroier contre le bon roy saint Loys, et à tout moult grant compaignie de guerre, tant qu’ilz en peurent amasser. Et se rendirent de Gascoigne devant le chastel de Taillebourc, qui est assis sur une tres-malle riviere, qu’on appelle Carente, en laquelle n’avoit là prés que ung petit pont de pierre bien estroit par où l’on peust passer. Et quant le Roy le sceut, il s’avança d’aller vers eulx à Taillebourc. Et si toust comme nos gens apperceurent les gens de l’ost de noz ennemis, qui avoient le chastel de Taillebourc de leur cousté, incontinant moult perilleusement se prindrent à passer les ungs par dessus le pont, les autres par bateaux, et commancerent à courir sur les Anglois. Et tantoust y eut de grans coups donnez. Quoy voiant le bon Roy, il se va en grant peril mettre parmi les autres. Et y estoit le peril moult grant. Car pour ung homme que le Roy avoit quant il fut passé, les Anglois en avoient bien cent. Mais ce nonobstant, quant les Anglois virent le Roy passé, tous se commancerent à effraier ainsi comme Dieu voulut, et s’en entrerent dedans la cité de Saintes. Et advint que en la meslée y eut plusieurs de noz gens parmy les Anglois qui entrerent avec eulx en la cité, et furent prins.

Et ay depuis ouy dire à aucuns d’eulx que celle nuitée le roy d’Angleterre et le conte de La Marche eurent grant discord l’un à l’autre en ladite cité de Saintes, ainsi qu’ilz oirent. Et disoit le roy d’Angleterre que le conte de La Marche l’avoit envoié querir, et qu’il lui avoit promis qu’il trouveroit grant secour en France. Et sur ce debat se meut le roy d’Angleterre de la cité de Saintes, et s’en alla en Gascongne, dont il estoit premier party. Et voiant le conte de La Marche qu’il estoit seul demouré, congnoissant qu’il ne povoit amender le mal fait, se rendit prisonnier du Roy, lui, sa femme, et ses enfans. Dont de ce le Roy eut grant quantité des terres du conte, la paix faisant. Mais je ne sçay combien, pour ce que n’y estoie present. Car alors n’avois-je encor vestu nul haubert. Bien ay ouy dire que avec les terres que le Roy eut, encores le conte de La Marche lui quitta dix mil livres parisis de rente, qu’il avoit sur lui par chacuns ans.

Aprés ces chouses, advint que le Roy cheut en une tres-grant maladie à Paris, et tellement fut au bas, ainsi que lui ouy dire, que une des dames, qui le gardoit en sa maladie, cuidant qu’il fust oultre, lui voulut couvrir le visaige d’un linceul, disant qu’il estoit mort. Et de l’autre part du lit, ainsi que Dieu voulut, y eut une autre dame qui ne voulut souffrir que ainsi fust couvert le visaige, et que on le ensepulturast ; mais tousjours disoit que encores avoit-il vie. Et tantost sur le discort d’icelles dames, Nostre Seigneur ouvra en lui, et lui donna la parolle. Et demanda le bon Roy que on lui apportast la croix : ce que fut fait. Et quant la bonne dame sa mere sceut qu’il eut recouvert la parolle, elle en eut si grant joie que plus ne povoit ; mais quant elle le vit croisié, elle fut aussi transsie comme s’elle l’eust veu mort.

Et pourtant que le bon Roy se croisa, aussi se croiserent Robert conte d’Artois, Alphons conte de Poitiers, Charles conte d’Anjou, qui fut depuis roy de Sicille, qui tous trois estoient freres du Roy, et Hugues duc de Bourgoigne, Guillaumme conte de Flandres, son frere Guion de Flandres, qui puis n’aguere mourut à Compiaigne, le vaillant conte Hugues de Saint Paoul, messire Gaultier son neveu, lequel moult bien se porta oultre mer, et eust moult vallu, s’il eust longuement vesqu. Aussi y furent le conte de la Marche, dont n’aguere parlions, et messire Hugues le Brun, et son filz, le conte de Salebruche, messire Gaubert d’Apremont, et ses freres. En la compaignie duquel je Jehan de Jonville, pour ce que nous estions cousins, passé la mer en une petite nef que nous loüasmes. Nous estions vingt chevaliers, dont de sa part il faisoit le dixisme, et moy de ma part l’autre dixisme. Et fut aprés Pasques l’an de grâce mil CC XLVIII. Et avant mon partement je manday mais hommes et subgetz de Jonville, qui vindrent par devers moy la vigille de Pasques mesmes, qui fut le jour que naquit Jehan mon filz, seigneur d’Ancarville, qui fut de premiere femme seur du conte de Grant-pré. Je fuz toute la sepmaine à faire festes et banquetz avecques mon frere de Vauquelour, et tous les riches homs du païs qui là estoient, et disoient aprés que avions beu et mangé chanzons les ungs aprés les autres, et demenoit grant joie chascun de sa part. Et quant ce vint le vendredy, je leur dis : « Seigneurs, saichez que je m’en vois oultre mer. Je ne sçay si je reviendray jamés, ou non. Pourtant s’il y a nul à qui j’aye jamés fait aucun tort, et qui se vueille plaindre de moy, se tire avant ; car je le veulx amender, ainsi que j’ay de coustume de faire à ceulx qui se plaignent de moy, ne de mes gens. » Et ainsi le feys par commun dict des gens du païs, et de ma terre. Et affin que je n’eusse point de support, leur conseil tenant, je me tiré à cartier, et en voulu croire tout ce qu’ilz en rapporteroient sans contredict. Et le faisoie pource que je ne vouloie emporter ung seul denier à tort. Et pour faire mon cas je engaigé à mes amys grant quantité de ma terre, tant qu’il ne me demoura point plus hault de douze cens livres de terre de rente ; car madame ma mere vivoit encores, qui tenoit la plus part de mes choses en doüaire. Je party moy dixisme de chevaliers, comme j’ay devant dit, avecques trois banieres. Et ces choses vous raconté-je, pour ce que si n’eust esté l’aide et secour de Dieu, qui jamés ne me oublia, je n’eusse sceu porter tel fays par le temps de six ans que je fuz en la Terre sainte en pelerinage.

Quant je fu prest de partir, et tout ainsi que je vouloie mouvoir, Jehan sire d’Apremont et le conte de Salebruche envoierent par devers moy savoir si je vouloie que nous allissions ensemble, et qu’ilz estoient tous prestz eulx dixismes de chevaliers. Ce que tres-voulentiers je consenty, et feismes lever une nef à Masseille, qui nous porta et conduisit tous ensemble, harnois et chevaulx.

Et saichez que avant le partir, le Roy manda à Paris tous les barons de France, et leur fist faire foy et hommage, et jurer que loyaulté ilz porteroient à ses enfans, s’aucune malle chose avenoit de sa personne ou saint veage d’oultre mer. Et aussi me manda-il. Mais moy, qui n’estois point subget à lui, ne voulu point faire de serement : et aussi n’estoit point m’entention de demourer. Et quant je voulu partir et me mettre à la voye, je envoié querir l’abbé de Cheminon , qui pour lors estoit tenu le plus preudomme qui fust en toute l’Ordre blanche, pour me reconcillier à lui. Et me bailla et ceignit mon escherpe, et me mist mon bourdon en la main. Et tantost je m’en pars de Jonville, sans ce que rentrasse onques puis ou chastel, jusques au retour du veage d’oultre mer. Et m’en allay premier à de saints veages, qui estoient illeques prés ; c’est assavoir à Bleicourt en pelerinage, à Saint Urban, et és autres lieux qui estoient prés de Jonville, tout à pié, deschaux, et en lange. Et ainsi que je allois de Bleicourt à Saint Urban, qu’il me failloit passer auprès du chastel de Jonville, je n’ozé oncques tourner la face devers Jonville, de paeur d’avoir trop grant regret, et que le cueur me attendrist de ce que je laissois mes deux enfans, et mon bel chastel de Jonville, que j’avoys fort au cueur ; mais subit tiré oultre avecques le conte de Salebruche mon compaignon, et nos gens et chevaliers ; et alasmes disner à la Fontaine-l’Arcevesque devant Dongeux. Et illec l’abbé de Saint Urban, à qui Dieu face pardon, me donna à moi et à mes chevaliers de beaux joyaulx. Et puis prismes congié de lui, et nous en alasmes droit à Ausonne ; et nous mismes, nous et nos harnois, en bateaux en la Saonne jusques à Lyon, et nos chevaulx et destriers amenoit-on en main par dessus la riviere. Et quant nous fusmes à Lion, nous entrasmes en ce point en la riviere du Rosne pour aller en Arles-le-Blanc. Et ay bien souvenance que dessus le Rosne, à la rive, nous trouvasmes ung chasteau qu’on appelloit la Roche-gluy, lequel chasteau le Roy avoit fait abatre, pour ce que le sire du chasteau, que on appelloit Rogier, avoit grand bruit de mauvais renom, de destrousser et piller tous les marchands et pellerins qui là passoient.

Nous entrasmes ou mois d’aoust celui an en la nef à la roche de Masseille, et fut ouverte la porte de la nef pour faire entrer nos chevaulx, ceulx que devions mener oultre mer. Et quant tous furent entrez, la porte fut reclouse et estouppée, ainsi comme l’on vouldroit faire un tonnel de vin, pour ce que quant la nef est en la grant mer, toute la porte est en eauë. Et tantost le maistre de la nau s’escria à ses gens qui estoient ou bec de la nef : « Est vostre besongne preste ? sommes nous à point ? » Et ilz dirent que oy vraiement. Et quant les prebstres et clercs furent entrez, il les fist tous monter ou chasteau de la nef, et leur fist chanter ou nom de Dieu qui nous voulsist bien tous conduire. Et tous à haulte voix commencerent à chanter ce bel igne, Veni creator spiritus, tout de bout en bout. Et en chantant, les mariniers firent voille de par Dieu. Et incontinant le vent s’entonne en la voille, et tantost nous fist perdre la terre de veuë, si que nous ne vismes plus que ciel et mer, et chascun jour nous esloignasmes du lieu dont nous estions partiz. Et par ce veulx-je bien dire que icelui est bien fol, qui sceut avoir aucune chose de l’autrui, et quelque peché mortel en son ame, et se boute en tel dangier ; car si on s’endort au soir, l’on ne sceit si on se trouvera au matin au sous de la mer.

Et vous diray la premiere chose merveilleuse qui nous arriva en mer : ce fut une grant montaigne toute ronde, que nous trouvasmes devant Barbarie entour l’eure de vespres. Et quant nous l’eusmes passée nous tirasmes oultre toute cette nuyt. Et quant vint au matin, nous cuidions bien avoir fait cinquante lieuës et plus ; mais nous nous trouvasmes encor devant celle grant montaigne. Qui fut esbahy ce fut nous, et tantoust nageasmes comme devant tout celui jour, et la nuytée ensuivant ; mais ce fut tout ung : car nous nous trouvasmes encore là. Adonc fusmes tous esbahiz plus que devant, et esperions estre tous en peril de mort ; car les mariniers disoient que tantoust les Sarrazins de Barbarie nous viendroient courir sus. Lors y eut ung tres-bon prodomme d’Église, que on appelloit le doyan de Mauru, qui nous dist : « Seigneurs, jamais je ne vy persecution en paroisse par force d’eaulx, ou qu’il en fust besoing, ou quelque autre inconveniant, que quant l’on avoit fait dévotement à Dieu la procession par trois foys au jour de sabmedi, que Dieu et sa mere ne les delivrast du mal, et les ramenast à ce qu’ilz demandoient. » Saichez que sabmedi estoit ce jour. Et tantoust commenceasmes à faire procession à l'entour des maatz de la nef. Et me souvient bien que moy-mesmes m’y fiz mener et conduire par dessoubz les bras, pour ce que j’estoie tres-fort malade. Et incontinant perdismes la veuë d’icelle montaigne, et fusmes en Chippre le tiers sabmedi d’aprés que fut faite nostres tierce procession.

Quant fusmes arrivez en Chippre, le bon roy saint Loys estoit ja là, qui avoit fait faire provisions de vivre à grant habondance ; car vous eussiez dit que ses celiers, quant on les veoit de loing, que ce fussent grans maisons de tonneaux de vin qui estoient les ungs sur les autres, que ses gens avoient achatez dés deux ans devant, qui estoient parmy les champs. Et semblablement les greniers de fromens, orges et autres blez, qui estoient à monceaulx aux champs : et sembloit quant on les veoit que ce fussent montaignes, tant estoient grans les monceaulx. Et devez savoir que bien eussiez creu que eussent esté montaignes ; car la pluie, qui avoit batu les blez de long temps, les fist germer par dessus, tellement que on n’en veoit que l'erbe verte. Et advint que, quant on les voulut lever de là pour mener en Egipte, où tout l’ost du Roy aloit, on abatit les croustes de dessus avecques l’erbe, et trouva-l’on les blez dessoubz aussi beaux et frois comme qui n’aguere les eust batuz. Le bon Roy avoit tel desir d’aller en Egipte sans sejourner, ainsi que je luy ouy dire, que si n’eussent esté les barons et autres ses prouches, qui là lui firent attendre ses gens qui n’estoient encore tous venuz, que il fust hardiement parti seullet, ou o peu de compaignie.

Tandis que le Roy sejournoit en Chippre, le grant roy de Tartarie envoya par devers luy son ambaxade, qui moult lui disdrent de bonnes paroles et debonnaires, nonobstant que ne fust s’entention. Entre lesquelles paroles lui mandoit le roy de Tartarie qu’il estoit tout prest, à son command, à lui aider à conquerir la Terre sainte, et delivrer Jerusalem de la main des Sarrazins et Payans. Le Roy receut benignement icelle ambaxade, et envoia de ses gens pareillement en ambaxade devers icelui roy de Tartarie, qui furent deux ans avant que retourner. Et envoia le Roy au roy de Tartarie une tente faite à la guise d’une chappelle, qui estoit moult riche et bien faite. La tente estoit de bonne escarlate fine. Et ce faisoit pour veoir s’il pourroit atraire le roy de Tartarie et sa gent à nostre foy et creance. Il fist entailler et enlever par image l’Annunciacion de la vierge Marie mere de Dieu, avec tous les autres points de la foy. Et porterent ladite tente deux frères mineurs, qui entendoient le langaige sarrazin, que le Roy y envoya affin de les enorter et enseigner comment ilz devoient croire la foy de Dieu. Et tantost s’en retournerent les deux freres mineurs devers le Roy, le cuidant trouver en Acre. Mais il estoit ja à Cezaire. Et lors s’en retournerent en France.

De savoir comment les autres messagiers que le Roy avoit transmis devers le roy de Barbarie furent receuz, ce seroit merveilles à raconter, ainsi que je le ouy compter au Roy et à eulx, mesmement depuis par plusieurs foiz le leur demandé. Mais je n’en diray icy riens, de paeurs de desrompre le principal de ma matiere encommancée.

Vous devez savoir que, du temps que je party de France pour venir oultre mer, je ne tenois alors point plus de douze cens livres de rente : et si me chargé moy dixisme de chevaliers, comme j’ay dit devant, avecques trois bannieres. Et quant je fu arrivé en Chippre, je n’avoie plus que douze vingtz livres tournois d’or ne d’argent, quant je eu payé ma nef : tellement que plusieurs de mes chevaliers me disdrent qu’ilz me habandonneroient, si ne me pourveoye de deniers. Lors fu quelque peu esbahy en mon courage, mais tousjours avoye fiance en Dieu. Et quant le bon roy saint Loys sceut ma desconvenuë, il me envoia querir, et me retint à lui : et me donna le bon seigneur huit cens livres tournois. Et tantoust regracié Dieu ; car j’avois plus deniers qu’il ne m’en faisoit besoing.

Des princes du païs d’oultre mer, pource qu’il est besoing de parler de leur Estat et puissance, je vous en diray : et premier du souldan de Connie. Ce Souldan estoit le plus puissant roy de toute Paiennie, et fist faire une chose merveilleuse ; car il fist fondre une partie de son or, et en fist faire de grans vesseaux en façon de potz de terre, là où on met le vin oultre mer. Et tenoit bien chacun de ces potz trois ou quatre muiz de vin. Et puis aprés il fist rompre les potz, et en estoient les pieces au descouvert en ung sien chastel. Et povoit veoir et toucher ung chascun qui entroit en ce chastel les masses d’or desdiz potz rompuz. Et disoit-on qu’il avoit bien six ou sept de ces grans potz d’or. Sa grant richesse apparut bien en ung pavillon que le roy d’Armenie envoya au roy de France qui estoit en Chippre. Le pavillon estoit estimé valoir cinq cens livres. Et lui manda le roy d’Armenie que l’un des serrais du souldan de Connie le lui avoit donné. Et devez savoir que ce serrais estoit celui qui avoit en garde et gouvernement les pavillons du Souldan, et qui avoit la charge de lui faire nettoier chascun jour ses salles et maisons.

Celui roy d’Armenie, qui estoit en servage envers le souldan de Connie, s’en alla par devers le grant roy de Tartarie, et lui compta comment chascun jour icelui souldan de Connie lui faisoit la guerre et le tenoit en grant servage. Et pria le roy de Tartarie qu’il le vouloist secourir et aider ; et mais qu’il lui baillast de ses gens d’armes grant quantité, lui dist qu’il estoit content d’estre son homme et subgect. Ce que le roy de Tartarie voulut tres-voulentiers faire, et lui bailla grant nombre de gens d’armes. Lors s’en alla le roy d’Armenie à toute sa gent combatre au souldan de Connie ; et avoient assez puissance l’un pour l’autre. Mais les Armeniens et Tartarins deffirent grant quantité de gens d’icelui Souldan ; et tellement fist le roy d’Armenie, que pour la grant renommée qui estoit en Chippre de celle bataille qu’il avoit faite contre le Souldan, o l’aide des Tartarins, qu’il ne lui fut onques puis serf ne subgect. Et y eut beaucoup de noz gens qui passerent en Armenie pour aller en la bataille gaigner et prouffiter : desquelz onques puis n’en ouyt-on nouvelles.

Du souldan de Babiloine vous diray. Il se pensoit que le Roy allast guerroier le souldan de Hamault qui estoit son ancien ennemy, et ainsi attendit le Roy jusques au temps nouvel, pour se vouloir joindre avecques luy à aller contre ledit souldan de Hamault. Et quant le souldan de Babiloine vit que le Roy ne venoit vers lui, il se partit, et alla assieger ledit Souldan devant la cité de Hamault mesmes, où il estoit. Et quant le souldan de Hamault se vit ainsi assiegé, il ne sceut pas trop bien comment se chevir. Car bien savoit que si le souldan de Babiloine regnoit longuement, qu’il le conquerroit et confondroit. Mais il fist tant, par dons et promesses, à ung des varletz de chambre dudit souldan de Babiloine à qui il parla, qu’il le fist empoisonner. Et la maniere du faire fut que ce varlet de chambre, que on appelloit en office le serrais en leur mode, congnoissant que souventesfoiz aprés que le Souldan avoit joüé aux escheez, il se alloit couscher sur des nates qui estoient au pié de son lit, la nate sur laquelle se seoit tous les jours le Souldan il envenima de poisons. Et advint que le Souldan tout deschaux se mist sur celle natte envenimée, et se tourna sur une escorcheure de mal qu’il avoit en une de ses jambes. Et incontinant le venin lui entra par celle escorcheure de mal ou corps, tellement qu’il devint perclus de tout le cousté du corps de celle jambe. Et quant le venin le poignoit au cueur, il estoit bien deux jours sans boire, menger ne parler. Ainsi ce fut cause que le souldan de Hamault demoura en paix, et faillut que le souldan de Babiloine fust emmené en Egipte par ses gens.

Tantoust que fusmes ou mois, il fut crié et fait commandement de par le Roy que toutes les navires fussent rechargées de vivres, pour estre prestz à partir quant le Roy le commanderoit. Et quant la chose fut faite et acomplie, le Roy, la Royne, et toute sa gent, se retirerent chascun en sa nef. Et le propre vendredi devant la Penthecouste celui an, le Roy fist crier que tous tirassent aprés lui le landemain, et que on allast droit en Egipte. Et le landemain jour de sabmedi toutes les naux se partirent et firent voille ; qui estoit plaisante chose à veoir : car il sembloit que toute la mer, tant qu’on povoit veoir, fust toute couverte de toilles, de la grant quantité des voilles qui estoient tendus au vent ; et y avoit dix-huit cens vesseaux, que grans, que petitz.

Le Roy arriva le jour de Penthecouste au bout d’un tertre qu’on appelloit la Pointe de Lymesson, avecques les autres vaisseaux d’entour lui, et descendirent à terre, et oirent messe. Mais grant desconfort arriva à celle foiz ; car de bien deux mil huit cens chevaliers qui estoient partiz pour aller aprés le Roy, ne s’en trouva avecques lui à terre que sept cens : et tout le demourant ung vent orrible qui vint de devers l’Egipte les separa de leur voie, et de la compaignie du Roy, et les getta en Acre et en autres païs estranges bien loing, et ne les revit le Roy de long temps. Dont il et sa compaignie furent toute celle journée moult doulans et esbahiz ; car on les croioit tous mors, ou en grant peril.

Le landemain de la Penthecouste le vent fut à gré. Et adonc le Roy et nous tous qui estions o lui fismes voile de par Dieu, pour tousjours tirer avant. Et advint que en allant nous rencontrasmes le prince de la Morée et le duc de Bourgoigne ensemble, lesquels avoient pareillement sesjourné au lieu de la Morée. Et arriva le Roy et sa compaignie à Damiete le jeudi d’aprés la Penthecouste, là où avoit grant compaignie à nous attendre. Car sur la rive de la mer nous trouvasmes toute la puissance du Souldan, qui estoient tres-belles gens à regarder. Le Souldan portoit les armes de fin or si tres-reluisant, que quant le souleil y frappoit il sembloit que ce fust proprement le souleil. Le tumulte qu’ilz menoient avecques leurs cors et naccaires estoit une espouventable chose à ouïr, et moult estrange aux François.

Ce voiant, le Roy appella tous ses barons et conseillers pour savoir qu’il estoit de faire. Et ilz lui conseillerent qu’il attendist ses gens à revenir, pour ce qu’il ne lui en estoit pas demouré la tierce partie par la fortune du vent, comme j’ay devant dit. Mais le Roy de ce ne voulut rien croire, et disoit que par ce faisant il donneroit courage à ses ennemis, et aussi par ce qu’il n’y avoit en la mer illecques prés aucun port là où il se peust descendre pour attendre ses gens à seureté. Et aussi disoit que ung fort vent le pourroit bien prandre, qui nous pourroit getter et separer loing les ungs des autres en païs estranges, comme il avoit fait ses autres chevaliers le jour de la Penthecouste darreniere. Et fut accordé à son plaisir que le vendredi devant la Trinité le Roy descendroit, et yroit combatre contre les Sarrazins, se à eulx ne tenoit. Et commanda le Roy à monseigneur Jehan de Belmont qu’il fist bailler à monseigneur Airart de Brienne, avecques qui j’estoie, une gallée pour nous descendre nous et noz gens d’armes, pour ce que les grans nefz ne povoient venir jusques à la rive de la mer à terre. Et ainsi que Dieu voulut, je me mis de ma nef en une petite gallée que je cuidoie avoir perduë, où estoient huit de mes chevaulx ; laquelle gallée m’avoit donnée madame de Baruth, qui cousine germaine estoit du Conte de Montbelial. Et au vendredi, monseigneur Airart de Brienne et moy tous armez alasmes devers le Roy, pour lui demander ladite gallée, qu’il nous avoit octroiée. Mais missire Jehan de Belmont nous respondit, present le Roy, que nous n’en aurion ja point. Parquoy povez congnoistre que le bon Roy avoit autant affaire à entretenir sa gent en paix, comme il avoit à supporter ses fortunes et pertes.

Quant nos gens virent que nous ne amenions point de gallée, ilz se laisserent cheoirs en la barque à grant force. Et quant les mariniers virent que la barque affondroit en la mer peu à peu, ilz se retirerent en la nef, et habandonnerent mes chevaliers en la barque. Lors je m’escrié, et demandé au maistre de combien ilz avoit trop de gens en la barque. Et il me dist qu’il y en avoit trop de dix-huit hommes d’armes. Et tantost l’en deschargé d’autant, et les mis en la nef où estoient mes chevaulx. Et ainsi que je menois de ces gens d’armes, ung chevalier fut, qui estoit à monseigneur Airart de Brienne, nommé Plouquet, qui voulut descendre de la grant nef en la barque : et la barque s’esloigne ; et le chevalier cheut en la mer, et se noya.

Lors nous commençasmes à naviger par darriere la barque de la grant nef du Roy, et alasmes à terre. Et tantoust que les gens du Roy, qui venoient à terre comme nous, virent que nous allions plustoust qu’ilz ne faisoient, ilz nous escrierent que alissions arriver à l’enseigne saint Denis. Mais je ne les en voulu croire, ains alasmes arriver devant une grosse bataille de Sarrazins et de Turcs, là où il y avoit bien six mil hommes à cheval. Lesquelz si toust qu’ilz nous virent à terre, ilz frapperent des esperons droit à nous ; et nous de ficher noz lances et nos escuz à terre en la sable, les pointes devers eulx. Et tantoust qu’ilz virent ce, et que nous cheminions à terre, ilz s’en retournerent tout souldain, et s’enfuirent.

Le bon preudom missire Baudouyn de Reims me manda, tantoust que fu à terre descendu, par l’un de ses escuiers, que je l’attendisse. Et je lui mandé par son messagier que tres-voulentiers le ferois, et que ung si vaillant homme, comme il estoit, valloit bien d’estre attendu. Dont il me sceut bon gré toute sa vie. Et tantoust arriva à nostre compaignie, avec bien mil chevaliers avecques lui. Et saichez que quant je fu à terre, je n’avoye lors avecques moy pié ne compaignon de tous mes gens, que j’avoie amenez de mon païs. Mais non pource Dieu m’a tousjours aidé de sa grâce, dont je l’en lo.

A nostre main senestre arriva le conte de Japhe, qui estoit cousin germain du conte de Montbelial, et du lignaige de la maison de Jonville. Celui conte de Japhe arriva moult noblement à terre ; car sa gallée estoit toute painte et dedans et dehors à escussons de ses armes, lesquelles armes sont d’or à une croix de gueulles patée. Il avoit bien trois cens mariniers en sa gallée, qui chascun d’eulx portoit une targe à ses armes : et à chascune targe y avoit ung penoncel de ses armes batu à or. Et quant il alloit sur mer le faisoit bon veoir, à cause du bruit que menoient les panonceaux, et aussi le son des naccaires, tabours et cors sarrazinois qu’il avoit en sa gallée. Si toust que la gallée eut frappé en la sable, le plus avant qu’ilz la peurent mener, lui et ses chevaliers, et gens de guerre, sortirent moult bien armez et en point, et vindrent arriver couste nous. Et tantoust fist le conte de Japhe tendre ses pavillons. Et si tost comme les Sarrazins les virent tenduz, ilz se assemblèrent en grant nombre, et revindrent courans contre nous, ferans chevaulx des esperons. Et quant ilz virent que nous ne nous espoventasmes point, et que les attendions pié quoy, et eux de tourner le dos, et de s’en fuir arriere.

A la main destre arriva la gallée de l’enseigne saint Denis, à bien une portée d’arbaleste de nous. Et advint que, si comme elle fut à terre, ung Sarrazin s’en vint courant contre les gens d’icelle gallée. Or ne sçay pourquoy il le faisoit, ou qu’il ne peust son cheval arrester, ou bien cuidoit-il avoir secours de ses gens. Mais le pouvre fut tantoust tout découppé et mis en pieces.

Quant le bon roy saint Loys sceut que l’enseigne saint Denis fut arrivée à terre, il sortit de son vessel, qui ja estoit prés de la rive, et n’eut pas loisir que le vesseau où il estoit fust à terre : ains se gette, outre le gré du légat qui estoit avecques lui, en la mer, et fut en eauë jusques aux espaulles. Et s’en alla à eulx l’escu au coul, son heaume en la teste, et son glaive ou poing. Et quant il fut à sa gent, il congneut les Sarrazins de leur cousté, et demanda quelz gens c’estoient. Et on lui dist que c’estoient Turcs et Sarrazins. Et il cuide prandre courre sur eulx tout seullet pour leur courir sus. Mais ses gens le firent arrester et demourer jusques à ce que tous ses gens d’armes fussent en leurs places, et tous armez.

Tantost envoierent les Sarrazins vers le Souldan par leur messager, qui estoit appelle Coullon, lui mandans que le Roy estoit arrivé, et par trois foiz le lui manderent. Mais onques response n’en eurent, par ce que le Souldan estoit malade. Et ce voians les Sarrazins, habandonnerent la cité de Damiete, cuidans que leur Souldan fust mort. Quant le Roy en ouit la nouvelle, il envoya savoir jusques à Damiete par l’un de ses chevaliers. Et tantoust le chevalier retourna devers le Roy, et lui rapporta qu’il estoit vray qu’il estoit mort, et s’en estoient fuiz les Sarrazins, et qu’il avoit esté jusques dedans leurs maisons. Lors le Roy fist appeller le legat et tous les prelatz de l’ost, et fist chanter Te deum laudamus, tout du long. Et tantost le Roy monta à cheval, et toute sa gent, et nous en alasmes loger devant Damiete. Les Turcs mal advertiz partirent trop souldain qu’ilz ne nous coupperent les pontz qu’ilz avoient faitz de nefz, dont grant desplaisir nous eussent fait. Mais par autre voie ilz nous firent tres-grant mal et dommaige : de ce qu’ilz bouterent le feu par tous les endroits de la Soulde, là où toutes leurs marchandises et leur avoir de pris estoient, qu’ilz firent brusler à cautelle, de paeurs que nous en fussions aucunement avancez. Et fut une mesme chose comme qui bouteroit demain le feu ou petit pont à Paris, dont Dieu nous gard de tel dangier.

Or disons en nous mesmes quelle grace nous fist Dieu nostre createur, quant il nous deffendit de mort et de peril à l’ariver que fismes, quant nous courusmes à joie sur noz ennemis qui estoient à cheval. Quelle autre plus grant grace nous fist le bon Seigneur quant il nous livra Damiete sans dangier de noz corps, laquelle jamais n'eussions peu voir, si nous ne l’eussions euë par affamer. La grace est moult grande, bien le povons dire et veoir tout cler. Le roy Jehan bien l’avoit autresfoiz prinse par famine, du temps de nos predecesseurs. Mais je doubte que le bon Seigneur Dieu peult autant dire de nous, comme il fist des enfans d’Israël, quant il les eut conduiz et menez en la terre de promission. Dont il leur reproucha, disant : ET PRO NIHILO HABUERUNT TERRAM DESIDERABILEM, et quæ sequuntur. Et le disoit pource qu’ilz l’avoient oublié, et il leur avoit tant fait de biens. Il les avoit saulvez et mis hors de la captivité de Pharaon, et leur donna la terre de promission. Ainsi pourra-il de nous, qui l’oubliasmes, comme dit sera cy-aprés.

Et commenceray en la personne du Roy mesmes, lequel fist convoquer et appeller tous ses barons et les prelatz qui estoient venuz avec lui, et leur demanda conseil : Qu’il devoit faire des biens qu’il avoit trouvez en la cité de Damiete, et comment ilz se devoient departir. Ung patriarche qui là estoit parla le premier, et lui dist : « Sire, il me semble qu’il est bon que vous retiengnez tous les fromens, orges, ris et autres vivres, affin que la ville ne demeure point desgarnie, et que vous facez crier en l’ost, que tous les autres meubles soient apportez en la maison du legat, sur peine de sentence d’excommunie. » Auquel conseil se accorderent tous les barons et autres ; et ainsi fut fait. Et ne furent trouvez valoir les biens meubles, qui furent apportez cheux le légat, que six mil livres. Et quant tout fut assemblé en la maison dudit légat, le Roy et les barons envoyerent querir le bon preudoms missire Jehan de Valeri. Et quant il fut venu, le Roy lui dist ce qu’il avoit fait, et qu’il avoit esté trouvé par son conseil que le légat lui bailleroit les six mil livres que valloient les meubles qu’on avoit laissez, et portez en sa maison, affin qu’il despartist lesditz six mil livres là où il verroit estre à faire par raison, et où il seroit le mieulx employé. « Sire, fist le preudoms, je vous remercie tres-humblement de l’onneur que me faites, mais ne vous desplaise, car l’offre ne prandray-je point. Ja si Dieu plaist ne defferay les bonnes coustumes anxiennes, et telles que les ont tenus noz predecesseurs en la Terre Sainte : car quant on a prins sur ses ennemis aucune cité, ou gaigné aucun gros butin, de telz biens qu’on treuve en telle cité le Roy n’en doit avoir que le tiers, et les deux pars en doivent avoir les pelerins. Et ceste coustume tint moult bien le roy Jehan quant autresfois il print Damiete. Et ainsi que j’ay ouy dire à mes aisnez, le roy de Jerusalem qui fut devant le roy Jehan tint ceste coustume sans faillir d’un point. Mais avisez si vous me voulez bailler les deux pars des fromens, orges, ris, et des autres choses qu’avez retenuz ; et tres-voulentiers les disperseray aux pelerins, pour l’onneur de Dieu. » Le Roy ne eut pas aggreable ce conseil, et demoura ainsi la chose. Dont maintes gens se tindrent très-mal contens du Roy, de quoy il avoit desrompu les bonnes coustumes anxiennes.

Les gens du Roy, quant ils furent à leur aise, et bien logez en celle cité de Damiete ; eulx, qui deussent avoir entretenu debonnairement les marchans et gens suyvans l’ost avec leurs denrées et marchandises, leur loüoient et affermoient les esteaux et ouvrouers, pour vendre leurs marchandises aussi chiers comme ilz le pouvoient faire. Dont de ce la renommée en fut és païs estranges à ceulx qui venoient de loingtain païs amener les vivres à l’ost, qui se demourerent à venir ; qui fut ung très-grant mal et dommage.

Les barons, chevaliers et autres, qui deussent avoir bien gardé leur bien, et l’avoir espergné pour s’en secourir en lieu et en temps, se prindrent à faire grans banquetz les ungs aux autres en habondance de viandes delicieuses. Et le commun peuple se print à forcer et violer femmes et filles. Dont de ce advint grant mal ; car il faillut que le Roy en donnast congié à tout plain de ses gens et officiers. Car, ainsi que le bon Roy me dist, il trouva jusques à ung gect de pierre prés et à l’entour de son paveillon plusieurs bordeaux que ses gens tenoient. Et d’autres maulx y avoit plus que en ost qu’il eust jamés veu.

Or revenons au principal de nostre matière, et disons ainsi. Quant nous eusmes ainsi esté en ceste cité de Damiete, le Souldan avecques toute une grosse armée assaillirent notre ost par devers la terre. Et incontinant le Roy et ses gens d’armes se arment et mettent en point. Et affin de deffendre que les Turcs ne se meissent en nos herbergemens que avions aux champs, je allé par devers le Roy tout armé : lequel je trouvé pareillement armé, et aussi tous ses chevaliers d’entour lui seans sur formes. Et lui requis humblement qu’il me donnast congié d’aller, mes gens et moy, jusques hors l’ost, courir sus aux Sarrazins. Mais tantoust que messire Jehan de Beaumont eut ouy ma requeste, il s’escria moult fort, et me commanda de par le Roy que je ne fusse si hardy issir de mon herbergier jusques à ce que le Roy me le commanderoit. Vous devez savoir que avecques le Roy y avoit huit bons chevaliers et vaillans qui avoient eu et gaigné maintesfoiz le pris d’armes tant decza la mer que oultre mer, et les souloit-on appeller les bons chevaliers. D’entre lesquelz y estoient messire Geffroy de Sargines, messire Mahom de Marby, messire Phelippe de Nantuel, messire Ymbert de Beau-jeu connestable de France : lesquelz n’estoient mie là à ce jour, mais estoient aux champs hors de l’ost, et aussi le maistre des arbalestriers avecques grande quantité de gens d’armes, pour garder que les Turcs ne approuchassent de nostre ost. Et advint que messire Gaultier d’Entrache se fist armer à point, et bailler son escu et sa lance, et monta à cheval : et tantost fist lever le pan de son paveillon, et feroit des esperons courant contre les Turcs. Et ainsi qu’il partit de son paveillon tout seullet, fors un sien homme nommé Castillon, son cheval le gette par terre tout estendu, et s’enfuit son cheval tout couvert de ses armes vers noz ennemis. Pour ce que la pluspart des Sarrazins estoient montez sur jumens, pour ceste cause le cheval ala vers eulx courir aux jumens. Et oy dire à ceulx qui disoient l’avoir veu, que quatre Turcs vindrent au seigneur d’Entrache qui gisoit à terre : et en passant et rapassant par devant lui, lui donnerent de grans coups de masses. Et tellement fut en peril, que tantoust eust esté mort, si le connestable de France ne le fust allé escourre avecques plusieurs des gens du Roy qu’il avoit avecques lui. Et fut ramené par les bras jusques en son paveillon dont il estoit parti. Et tellement estoit navré des grands coups de masses qu’il avoit souffert, qu’il ne povoit plus parler. Tantoust lui furent adressez plusieurs medecins et chirurgiens. Et pour ce que leur sembloit qu’il n’estoit point en peril de mort, ilz le firent seigner ou braz, dont mal en print ; car quant ce vint devers le soir, messire Aubert de...... me pria que nous l’alissions veoir, pour ce qu’il estoit homme de grant renom et vaillance. Ce que tres-voulentiers fismes, et alasmes vers lui. Et en entrant en son paveillon, l’un de ses escuiers nous vint à l’encontre dire que nous allissions bellement de paeur de l’esveiller. Ce que nous fismes, et le trouvasmes gisant sur son couvertoir de menu ver, dont il estoit enveloppé : et nous tirasmes tout doulcement vers sa face, et le trouvasmes mort. Dont nous et plusieurs fusmes tres-dolans d’un si preudom avoir perdu. Et quant on l’eut dit au Roy, il respondit qu’il n’en vouldroit mie avoir aucuns qu’ilz ne voulsissent autrement le croire, et obeïr à ses commandemens, que avoit fait celui seigneur d’Entrache, et que par son deffault mesmes il s’estoit fait tuër.

Or saichez que le Souldan donnoit de chascune teste de Chrestien, à qui la lui portoit, ung besant d’or. Et ces traistres Sarrazins entroient la nuyt en nostre ost, et là où ils trouvoient des gens de l’ost dormans ça et là, leur coupoient la teste. Et advint qu’ilz tuerent la guette du seigneur de Corcenay, et en emporterent la teste, et laisserent le corps gisant sur une table. Et devez savoir qu’ilz congnoissoient aucunement le train de nostre ost et armée; car les batailles de noz gens par les compaignies guettoit chascun son soir l’un après l’autre l’ost à cheval. Et les Sarrazins, qui congnoissoient ce train, entroient en l’ost après que le guet à cheval estoit passé, et fesoient secretement moult de maux et de meurtres. Et quant le Roy fut de ce adverti, il ordonna que desormais ceulx qui souloient faire le guet à cheval le feroient à pié. Et estoit notre ost si tres-serré, qu’ilz estaignoyent froment de la foulle de gens du guet, qui les vous tenoient si à ung, que chascun s’entretouchoit sans qu’il y eust une seulle place vuyde.

Et fusmes ainsi longuement à Damiete. Car le Roy ne trouvoit point en son conseil qu’il deust tirer oultre, jusques ad ce que son frere le conte de Poitiers, que le vent en avoit emmené en Acre, comme j’ay devant dit, fust venu, pour ce qu’il avoit avecques lui l’arriereban de France. Et de paeurs que les Turcs ne se ferissent parmi l’ost avec leurs chevaulx, le Roy fist clourre le parc de l’ost à grans foussez ; et sur les foussez y avoit arbalestriers à force, et autres gens, qui guettoient la nuyt, comme j’ay dit. La feste saint Remy fut passée avant que aucunes nouvelles fussent du conte de Poitiers, ne de ses gens. Dont le Roy et tous ceulx de l’ost furent à grant malaise et meschief; car on doubtoit, pour ce que autrement il ne venoit, qu’il fust mort ou en grant peril. Lors me souvint du bon doian de Maru, et racompté au legat la façon et maniere comment, par trois processions qu’il nous avoit fait faire sur la mer, nous fusmes delivrez du grant peril où nous estion, ainsi que j’ay devant escript. Le legat creut mon conseil, et fit crier trois processions en l'ost, qu’on feroit par trois sabmediz. La première procession commença en la maison du legat, et allerent au moustier Nostre Dame en la ville de Damiete. Et estoit le moustier en la mahommerie des Turcs et Sarrazins, et l’avoit fait dedier celui legat en l’onneur de la mere de Dieu la glorieuse vierge Marie. Et ainsi par deux sabmediz fut fait. Et faisoit à chacune des fois sermon le legat. Là estoit le Roy et autres grans seigneurs, à qui le legat donnoit grant pardon aprés qu’ilz avoient ouy le sermon. Dedans le tiers sabmedi arriva le bon conte de Poitiers avecques ses gens. Et bien lui fut mestier de n’estre point venu durant le temps des deux sabmediz premiers; car je vous promets que ce temps durant il y eut sans cesser si grant tourmente en la mer devant Damiete, qu’il y eut bien douze vingtz vesseaulx, que grans, que petitz, tous brisez et perduz, et les gens qui les gardoient noiez. Parquoy si le conte de Poitiers fust lors venu, il eust esté en grand dangier d’estre noyé. Et croy que ainsi fust-il si Dieu ne lui eust aidé.

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