Vie de saint Louis (page 3)
Quant le conte de Poitiers, qui estoit frere du Roy, fut arrivé, grand joye s’esmeut en toute l’armée. Et manda querir le Roy ses prouches barons et autres gens de son conseil, et leur demanda quel voie il devoit prandre, ou en Alixandrie, ou en Babilonne. Le conte Pierre de Bretaigne, avecques plusieurs des autres barons, furent d’opinion que le Roy allast en Alixandrie, pour ce que devant la ville avoit bon port à arriver les nefz et bateaux pour avitailler l’ost. Mais à ceste opinion fut contraire le conte d’Artois, et dist que ja il n’yroit en Alixandrie premier que on eust esté en Babilonne, qui estoit le chief de tout le royaume d’Egipte. Et disoit par ses raisons que qui vouloit occir le serpent, il lui devoit premier escacher la teste. A ce conseil se tint le Roy, et laissa la premiere opinion.
A l’entrée des Advens se partit le Roy et tout son ost pour aller en Babilonne, ainsi que lui conseilla le conte d’Artois. Et en la voie assez prés de Damiete trouvasmes ung fleuve qui issoit de la grant riviere : et fut advisé que le Roy sejourneroit là ung jour, tandis qu’on estoupperoit ledit fleuve, afin qu’on ne peust passer. Et fut la chose faite assez aiseement ; car on estouppa ledit fleuve ras à ras de la grant riviere, en telle façon que l’eauë d’un cousté et d’autre ne se haulsa point, et qu’on povoit passer à son aise. Que fist le Souldan ? Il envoya devers le Roy, cuidant le faire par cautelle, cinq cens de ses chevaliers des mieulx montez qu’il sceut choisir, disans au Roy qu’ils estoient venuz pour le secourir, lui et tout son ost ; mais c’estoit seulement pour delaier nostre venuë. Le jour de saint Nicolas le Roy commanda que tout le monde montast à cheval, et defendit, sur paine de rebellion, que nul de ses gens ne fust tant hardi, qui touchast en mal à ung de ces Turcs Sarrazins que le Souldan avoit envoiez devers lui. Or advint que quant les Sarrazins virent que l’ost du Roy fut esmeu à partir, et que le Roy avoit fait defendre que nul ne les ouzast toucher, ilz s’en vindrent de grant courage tous en ung troppel aux templiers, qui avoient la premiere bataille. Et l’un de ces Turcs-là donna de sa masse à l’un des chevaliers de la premiere bataille, qu’il getta devant les piedz du cheval du frere de Regnault de Bichers, qui estoit leur mareschal du Temple. Quoy voyant le mareschal, il s’escria à ses gens d’armes : « Or avant compaignons ; à eulx de par Dieu, car ce ne pourrois-je souffrir. » Et adonc il fiert son cheval des esperons, et court sus aux Sarrazins, et toute la compaignie de l’ost aussi. Et saichez que les chevaulx des Turcs estoient tous foullez et travaillez, et les nostres tous frois et respousez ; dont mal leur en arriva. Car j’ay depuis assez ouy dire qu’il n’en eschappa pas ung tout seul que tous ne fussent tuez, ou contraintz de leur getter en la mer et se noier.
Ici convient parler du fleuve, qui passe par le païs d’Egipte, et vient de Paradis terrestre ; car ces chouses faut savoir qui veult entendre ma matiere. Cetui fleuve est divers sur tous autres rivieres ; car quant en une grosse riviere plus y chiet de petites rivieres et de eauës, tant plus s’esparpille la riviere en de lieux à petitz ruisseletz : mais celui fleuve vient tousjours d’une façon, et quant il est en Egipte, de lui mesme il gette ses branches çà et là parmy le païs d’Egipte. Et quant ce vient le temps d’environ la Saint Remy, se espandent de lui sept branches en rivieres, qui quierent les terres plaines. Et puis quant les eauës se sont retirées, les laboureux du païs viennent labourer la terre aprés le cours de l’eauë o charrues sans roes, et sement là fromens, orges, ris, commins, et y viennent si bien, que ou ne sauroit que amender . On ne sceit dont celle crue vient, fors que de la grace de Dieu. Et si elle n’estoit, il ne viendroit nulz biens ou païs d’Egipte, pour les grans chaleurs, qui y reignent, pour ce qu’ilz sont prés du souleil levant, et n’y pleut comme point, et de loing à loing. Celui fleuve est tout trouble de la presse que y mainent les gens du païs, et autres, vers le soir, pour avoir de l’eauë à boire. Et ne font seulement que escacher, en celle eauë qu’ilz y prennent, quatre amendes, ou quatre febves ; et le landemain elle est tant bonne à boire que merveilles. Quant celui fleuve entre en Egipte, il y a gens tous expers et accoustumez, comme vous diriez les pescheurs des rivieres de ce pays-cy, qui au soir gettent leurs reyz ou fleuve, et és rivieres : et au matin souvent y trouvent et prannent les espiceries qu’on vent en ces parties de par deçà bien chierement et au pois : comme cannelle, gingembre, rubarbe, girofle, lignum aloes, et plusieurs bonnes chouses. Et dit-on ou païs que ces choses-là viennent de Paradis terrestre, et que le vent les abat des bonnes arbres qui sont en paradis terrestre, ainsi comme le vent abat és forestz de ce païs le bois sec ; et ce qui chiet en ce fleuve l'eauë amene, et les marchans le recuïllent, qui le nous vendent au pois.
Ilz disoient ou païs de Babilonne que maintesfoiz le Souldan avoit essaié de savoir dont venoit le fleuve, par gens expers qui suivirent le hault du cours d’icelui fleuve, et pourtoient avecques eulx pour vivre du pain qu’on appelle biscuit, pour ce qu’ilz n’en eussent point trouvé. Et lui rapporterent une foiz ses gens qu’ilz avoient suivy celui fleuve contremont, tant qu’ilz estoient allez jusques à ung grant tertre de riches taillées : sur lequel roc et tertre il n’estoit possible de monter, et de ce hault tertre cheoit le fleuve. Et leur sembloit avis que ou hault de la montaigne y avoit des arbres grant foison. Et sur icelui tertre disoient avoir veu grant quantité de diverses bestes sauvages, et de faczons fort estranges, comme lions, serpens, elephans, et autres bestes, qui les venoient regarder dessus la rive de l’eauë, ainsi comme ilz les veoient monter contremont. Et tantoust les gens du Souldan s’en retournerent, et n’ouserent passer ne aller plus avant.
Donques pour poursuir nostre matiere, disons que celui fleuve vient en Egipte, et gette ses branches parmy la terre commune, comme j’ay ja dit : dont l’une de ses branches vient à Damiete, l’autre en Alixandrie, l’autre à Tunis, et l’autre à Rexi. A celle branche qui vient à Rexi alla le roy de France à tout son ost, et se logea entre le fleuve de Damiete et le fleuve de Rexi ; et trouvasmes tout le povoir du Souldan logié sur le rivage du fleuve de Rexi, de l’autre part de nous, pour nous defendre et garder le passaige. Ce que leur estoit une chose bien aisée à faire ; car nul de nous n’eust seu passer s’il ne se fust mis à nou, et n’y avoit point de passage. Le Roy eut conseil en lui de faire faire une chaussée par à travers la riviere pour passer aux Sarrazins. Et pour garder ceulx qui feroient ladite chaussée, il fit faire deux baffraiz, que on appelle chas chateilz ; car il y avoit deux chateilz devant les chas, et deux maisons darriere pour recevoir les coups que les Sarrazins gettoient à engis ; dont ilz en avoient seize tous droiz, dont ilz faisoient merveilles. Le Roy fist faire dix-huit engins, dont ung nommé Jousselin de Courvant fut le maistre inventeur et facteur, et de ces engins gettoient les ungs aversaires aux autres. Le frere du Roy guettoit de jour les chas, et nous autres chevaliers guettions la nuyt. Et furent la sepmaine de devant Noël que les chas chateilz furent faiz ; et puis on commença à faire la chaussée. Mais autant qu’on en faisoit, les Sarrazins en deffaisoient autant de leur part ; car ils faisoient de leur cousté de grans caves en la terre, et comme l’eauë se reculoit pour la chaussée qui se faisoit de nostre part, les foussez des Sarrazins se remplissoient d’eauë : et avenoit que tout ce que nous faisions en trois sepmaines ou ung mois, ilz le deffaisoient en ung jour ou en deux, et gastoient nos gens à coups de traitz, qui portoient la terre à faire ladite chaussée.
Les Turcs, quant leur Souldan fut mort de la maladie qui lui print devant Hamault, firent leur chevetain d’un Sarrazin qu’on appelloit Scecedun, filz du Seic, lequel chevetain l’empereur Ferrait avoit fait chevalier. Et tantoust celui Scecedun envoia une partie de ses gens passer par devers Damiete, à une petite ville nommée Sourmesac, qui est sur le fleuve de Rexi, et vindrent frapper de ce cousté sur nos gens. Et le propre jour de Noël, tandis que j’estois à disner, mon compaignon Pierre d’Avalon, moy et tous noz gens, les Sarrazins entrerent en nostre ost, et tuerent beaucoup de pouvres de l’ost qui s’estoient escartez aux champs. Et incontinant nous montasmes à cheval pour aller à l’encontre : dont grant mestier en estoit à monseigneur Perron nostre oste, qui estoit hors de l’ost aux champs ; car avant que fussions là les Sarrazins l’avoient ja prins et l’emmenoient, lui et son frere le seigneur du Val. Alors nous picasmes des esperons et courusmes sus aux Sarrazins, et recouysmes ces deux bons chevaliers, qu’ilz avoient ja mis par terre à force de coups, et les ramenasmes en l’ost. Les templiers, qui estoient aux criz, firent bien et hardiement l'arriere-garde. Aussi venoient bien de courage les Turcs contre nous de ce cousté-là, et nous guerroierent fort et ferme, jusques à ce que nostre ost fut fait clourre de foussez devers Damiete, depuis le fleuve de là jusques au fleuve de Rexi.
Celui Scecedun chevetaine des Turcs, dont j’ay parlé cy-devant, estoit tenu le plus vaillant et preux de toute Paiennie. Il portoit en ses bannieres les armes de l’Empereur, qui l'avoit fait chevalier. Et estoit sa banniere bandée, dont en l’une des bandes il portoit pareilles armes du souldan de Hallape, et en l’autre bande d’un cousté estoient les armes du souldan de Babilonne. Son nom estoit Scecedun, comme j’ay dit, filz au Seic, qui vault autant à dire en leur langaige comme le filz au Vieil. Son nom tenoient-ilz entr’eulz à grant chose ; car ce sont les gens, ainsi qu’on dit, qui plus honnourent les anciennes gens et vieulx, mais qu’ils se soient gardez en leur jeunesse d’aucun mauvais reprouche. Ce chevetain là, ainsi qu’il fut rapporté au Roy par ses espies, se venta qu’il mengeroit en la tente du Roy dedans le jour Saint Sebastien, qui prouchain venoit.
Et quant le Roy eut ce entendu, il dist qu’il s’en prandroit bien garde. Et lors serra son ost, et fut fait ordre à ses gensd’armes. Dont le conte d’Artois son frere fut commis à garder les baffroiz et engins. Le Roy, et le conte d’Anjou, qui depuis fut roy de Sicille, furent establiz à garder l’ost du cousté devers Babilonne ; et le conte de Poitiers, et moy seneschal de Champaigne, à garder le cousté de l’ost devers Damiete. Or advint tantoust que celui chevetaine des Turcs devant nommé fist passer ses gens en l’isle qui estoit entre le fleuve de Damiete et le fleuve de Rexi, où estoit nostre ost logié, et fist arrenger ses batailles dés l'un des fleuves jusques à l’autre fleuve. Le conte d’Anjou, qui estoit à celui endroit, courut sus ausditz Turcs, et en desconfit moult, et tant qu’il les mist à la fuite, et moult en y eut de noyez en chascun desditz fleuves. Mais toutesvoies il en demoura grant partie à qui on ne ouza aller heurter pour les divers engins qu’ilz avoient. Dont ilz nous faisoient beaucoup de maulx, de ce qu'ilz nous en tiroient. A ceste foiz que ledit conte d’Anjou assallit les Turcs, le conte Guy de Ferrois, qui estoit en sa compaignie, à celle cource passa à cheval, lui et ses chevaliers, la bataille des Turcs, et tira oultre jusques à une autre bataille de Sarrazins, et là fist merveilles. Mais nonobstant il fut getté par terre, et eut la jambe brisée : et le ramenerent deux de ses chevaliers par les braz. Et saichez que à moult grant paine peut-on retirer le conte d’Anjou de celle bataille, où il fut plusieurs foiz en grant peril, et depuis fut moult prisé de celle journée. Au conte de Poitiers et à moy acourut une autre grant bataille desdits Turcs ; mais soiez certains que tres-bien furent receuz, et serviz de mesmes. Et bien besoing leur fut qu’ilz trouvassent la voie par où ilz estoient venuz au delivre, et en demoura grant quantité de tuez. Et à sauveté retournasmes à l’ost en nostre garde, sans avoir comme riens perdu de noz gens.
Ung soir advint que les Turcs amenerent ung engin qu’ilz appelloient la perriere, ung terrible engin à mal faire, et le misdrent vis à vis des chaz chateilz, que messire Gaultier de Curel et moy guettions de nuyt. Par lequel engin ilz nous gettoient le feu gregois à planté, qui estoit la plus orrible chose que onques jamés je veisse. Quant le bon chevalier messire Gaultier mon compaignon vit ce feu, il s’escrie, et nous dist : « Seigneurs, nous sommes perduz à jamais sans nul remede ; car s’ilz bruslent nos chaz chateilz, nous sommes ars et bruslez : et si nous laissons nos gardes, nous sommes ahontez. Pourquoy je conclu, que nul n’est qui de ce peril nous peust defendre, si ce n’est Dieu nostre benoist createur. Si vous conseille à tous que toutes et quantes foiz qu’ils nous getteront le feu gregois, que chascun de nous se gette sur les coudes et à genoulz : et crions mercy à nostre Seigneur, en qui est toute puissance. » Et tantoust que les Turcs getterent le premier coup du feu, nous nous mismes acoudez et à genoulz, ainsi que le preudoms nous avoit enseigné. Et cheut le feu de cette premiere foiz entre noz deux chaz chateilz, en une place qui estoit devant, laquelle avoient faite noz gens pour estoupper le fleuve. Et incontinant fut estaint le feu par ung homme que avions, propre à ce faire. La maniere du feu gregois estoit telle, qu’il venoit bien devant aussi gros que ung tonneau, et de longueur la queuë en duroit bien comme d’une demye canne de quatre pans. Il faisoit tel bruit à venir, qu’il sembloit que ce fust fouldre qui cheust du ciel, et me sembloit d’un grant dragon vollant par l’air : et gettoit si grant clarté, qu’il faisoit aussi cler dedans nostre ost comme le jour, tant y avoit grant flamme de feu. Trois foys celle nuytée nous getterent ledit feu gregois o ladite perriere, et quatre foiz avec l’arbeleste à tour. Et toutes les fois que nostre bon roy saint Loys oyoit qu’ils nous gettoient ainsi ce feu, il se gettoit à terre, et tendoit ses mains la face levée au ciel, et crioit à haulte voix à Nostre Seigneur, et disoit en pleurant à grans larmes : « Beau sire Dieu Jesus-Christ, garde moy et toute ma gent ! » Et croy moy que ses bonnes prieres et oraisons nous eurent bon mestier. Et davantage, à chacune foiz que le feu nous estoit cheu devant, il nous envoioit ung de ses chambellans pour savoir en quel point nous estion, et si le feu nous avoit grevez. L’une des foiz que les Turcs getterent le feu, il cheut de couste le chaz chateil que les gens de monseigneur de Corcenay gardoient, et ferit en la rive du fleuve, qui estoit là devant, et s’en venoit droit à eulx, tout ardant. Et tantoust veez-cy venir courant vers moy un chevalier de celle compaignie, qui s’en venoit criant : « Aidez nous, Sire, ou nous sommes tous ars ; car veez-cy comme une grant haie de feu gregois que les Sarrazins nous ont traict, qui vient droit à nostre chastel. » Tantoust courismes là, dont besoing leur fut ; car, ainsi que disoit le chevalier, ainsi estoit-il. Et estaignismes le feu à grant ahan et malaise ; car de l’autre part les Sarrazins nous tiroient à travers le fleuve trect et pilotz, dont estions tous plains.
Le conte d’Anjou frere du Roy guettoit de jour les chaz chateilz, et tiroit en l’ost des Sarrazins avecques arbelestes. Or avoit commandé le Roy que, aprés que le conte d’Anjou son frere y avoit fait le guet le jour, nous autres de ma compaignie le faisions la nuyt. Dont à tres-grant paine estion, et à tres-grant soulcy ; car les Turcs avoient ja brisé et froissé nos tandeis et gardes. Advint que ces traistres Turcs amenerent devant noz gardes leur perriere de jour, et alors faisoit la guette ledit conte d’Anjou. Et avoient tous accouplez leurs engins, dont ilz gettoient le feu gregois sur la chaussée du fleuve, vis à vis de noz tandeis et gardes. Dont il advint que nul ne se ouzoit trouver ne monstrer. Et furent nos deux chaz chateilz en ung moment consumez et bruslez. Pour laquelle chose ledit conte d’Anjou, qui les avoit à garder celui jour, en devint presque hors du sens, et se vouloit getter dedans le feu pour l’estaindre. Et lors mes chevaliers et moy loüasmes Dieu ; car s’ilz eussent attendu à la nuyt, nous eussions esté tous ars et bruslez.
Et ce voyant le Roy, il fist une requeste à ses barons qu’ilz luy donnassent et trouvassent façon d’avoir du merrain des vaisseaux qu’ilz avoient sur mer, chascun de sa part le plus qu’il pourroit. Car il n’y avoit là bois dont ilz se fussent peu aider ; et ainsi le leur remonstroit le Roy. Dont chascun lui en bailla ce qu’il peut. Et avant que le chaz chateil fust achevé et accomply, le merrain qui y fut emploié fut estimé valoir dix mille livres, et plus. Parquoy povez congnoistre que maint bateaux en fut perdu, et que nous estions lors à grant destresse. Quant le chaz fut fait et acomply, le Roy ne voulut pas qu’il fust mis ne planté que jusques au jour que le conte d’Anjou son frere devoit faire le guet. Et commanda qu’il fust mis ou propre lieu où les deux autres avoient esté bruslez. Et ce faisoit-il affin de recouvrer l’onneur de sondit frere, au guet duquel avoient esté bruslez les deux autres chaz chateilz. Et ainsi que le Roy le voulut, ainsi fut-il fait. Quoy voiant les Sarrazins, ils attirerent tous leurs engins, dont ilz en avoient seize, et les coupplerent en façon que tous tiroient à nostre chaz chateil, qui avoit esté fait de neuf. Et quant ilz virent que noz gens doubtoient d’aller et venir au chas pour les pierres qu’ilz tiroient, ilz adresserent la perriere droit au chaz chateil, et le ardirent derechief avec feu gregois. Et secondement grant grace nous fist nostre Seigneur, à mes chevaliers et à moy ; car s’ilz eussent attendu jusques à la nuyt venant, que devions faire le guet, nous eussions esté ars et bruslez, comme j’avoiz pareillement dit devant.
Ce voyant le Roy, et toute sa gent, fut moult troublé, et appella tous ses barons pour le conseiller qu’il devoit faire. Et virent par entr’eulx que possible n’estoit de povoir faire chaussée à passer aux Turcs et Sarrazins ; car noz gens ne povoient tant faire d’une part comme ilz en desrompoient de l’autre part. Lors messire Humbert de Beaujeu, connestable de France dist au Roy que ung homme Beduins estoit venu à lui, et lui avoit dit que se on lui vouloit donner cinq cens besans d’or, qu’il nous enseigneroit un bon gué à passer bien aiseement à cheval. A quoy le Roy respondit, que tres-voulentiers s’i accordoit, mais qu’il tensist vérité de sa part. Et ne voulut celui homme enseigner le gué que premier il n’eust ses deniers qui lui avoient esté promis.
Par le Roy fut accordé que le duc de Bourgoigne, et les riches hommes du païs d’oultre mer qui estoient accordans avec lui, guetteroient l’ost de paeurs des Sarrazins, et que lui et ses trois freres, qui estoient le conte de Poitiers, le conte d’Artois, et le conte d’Anjou, qui depuis fut roy de Sicille, comme j’ay dit devant, avecques leurs gens à cheval yroient veoir et essaier le gué que le Beduin leur devoit monstrer. Et fus mis et assigné jour à ung jour de caresmeprenant. Et quant vint icelui jour, nous montasmes à cheval, et allasmes au gué d’icelui Beduin tous en point de guerre. Et en chevauchant aucuns se tiroient prés de la rive du fleuve, et la terre y estoit coulante et mouïllée ; et ilz cheoient eulx et leurs chevaulx dedans le fleuve, et se noioient. Et le Roy, qui l’aperceut, le monstra aux autres affin qu’ils se donnassent garde de n’y tumber. Et entre autres cheut et se noya messire Jehan d’Orleans le vaillant chevalier, qui portoit banniere à l’armée. Et quant nous fusmes au gué, nous veismes de l’autre part du fleuve bien trois cens Sarrazins tous à cheval, qui gardoient celui passage. Lors nous entrasmes dedans le fleuve, et trouverent nos chevaulx assez bon gué et ferme terre ; et tirasmes contremont le fleuve, bonne rive à passer oultre, tant que la mercy Dieu nous passasmes tous sans dangier. Et quant les Sarrazins nous virent ainsi passer, ilz s’enfuirent à grant erre.
Avant que partir, le Roy avoit appointé que les templiers feroient l’avant-garde, et le conte d’Arthois son frere meneroit la seconde bataille. Mais si toust que le conte d’Arthois eut passé le fleuve, lui et tous ses gensd’armes, et virent que les Sarrazins s’enfuioient devant eulx, ilz picquent chevaulx des esperons, et commancent à courre contre les Sarrazins : dont de ce ceulx qui faisoient l’avant-garde furent courroucez contre le conte d’Arthois, parce qu’il ne leur ouzoit respondre pour la paeur de messire Foucquault dou Melle, qui le tenoit par le fraim de son cheval. Et lequel messire Foucquault ne oioit chose que les Templiers deissent au conte d’Arthois par ce qu’il estoit sourt ; et crioit messire Foucquault à plaine voix : Or à eulx, or à eulx. Quant les templiers virent ce, ils se penserent estre ahontez et diffamez s’ils laissoient aller le conte d’Arthois devant eulx. Lors tout d’un accord vont ferir des esperons tant qu’ilz peurent, et suyvirent les Sarrazins fuyans devant eulx tout parmy la ville de la Massourre, jusques aux champs par devers Babilonne. Quant ilz cuiderent retourner arriere, les Turcs leur lançoient par à travers les ruës, qui estoient estroites, force de trect et d’artillerie. Là fut tué le conte d’Arthois, et le sire de Coucy, qu’on appelloit Raoul, et tant d’autres chevaliers, jusques au nombre de trois cens. Et les templiers, ainsi comme le maistre capitaine me dist, perdirent bien quatorze vingts hommes d’armes et de cheval.
Et mes chevaliers, gensd’armes et moy, veismes à main senestre grant quantité de Turcs qui se armoient encores ; et incontinant courusmes sur eulx. Et ainsi que les chassions parmy leur ost, j’apperceu ung grant Sarrazin qui montoit sus son cheval, et luy tenoit le frain de son cheval ung sien chevalier. Et tandis que le Sarrazin mit les mains à la selle de son cheval pour vouloir monter, je lui donné de m’espée par dessoubs les esselles, tant comme je peu la mettre avant, et le tué tout mort d’un coup. Quant son chevalier vit son sire mort, il habandonne maistre et cheval, et m’espia au retourner, et me vint frapper de son glayve si grant coup entre les espaulles, qu’il me gitta sur le coul de mon cheval, et me tint si pressé que je ne povoie tirer mon espée que j’avois ceinte : mais me faillit tirer une autre espée que j'avoie à la selle de mon cheval, dont bien mestier m'en fut. Et quant il vit que j’eu mon espée au poing, il tira son glaive à lui, que j’avoie saisi, et se recula de moy. Or advint que mes chevaliers et moy nous trouvasmes hors de l’ost des Sarrazins, et par cy par là en veismes bien prez de six mil qui estoient allez aux champs, et avoient habandonné leurs logis. Et quant ilz nous eurent apperceuz à l’esquart, ilz nous vindrent courir sus de grand rendon ; et là tuerent messire Hugues de Trichatel, seigneur d’Esconflans, qui portoit la banniere de nostre compaignie. Et pareillement prindrent messire Raoul de Wanon de nostredite compaignie, lequel ilz avoient abatu à terre. Et comme ilz l’emmenoient, mes chevaliers et moy le congneusmes, et le allasmes hardiement rescourre, et le delivrer de leurs mains. Et en retournant de celle bataille, les Turcs me donnerent de si grans coups, que mon cheval se agenoulla à terre du grant poix qu’il sentoit, et me jetterent oultre par dessus les oreilles de mon cheval. Et tantoust me redressay mon escu au coul, et mon espée ou poing. Et se tira par devers moy monseigneur Errart d’Esmeray, que Dieu absoille, lequel à semblable ilz avoient abatu à terre. Et nous retirasmes luy et moy auprés d’une maison qui illeques prés avoit esté abatuë, pour attendre là le Roy qui venoit. Et trouvé façon de recouvrer cheval. Et ainsi que nous en allions à celle maison, veez-cy une grant bande de Turcs qui viennent sur nous courans, et passans oultre à autre compaignie de nos gens qu’ilz veoient là prés. Et en passant ilz me gettent à terre, mon escu hors de mon coul ; et passoient par dessus moy, cuidans que fusse mort, dont il n’en failloit gueres. Et quant furent passez, messire Errart mon compaignon me vint relever sus, et nous en allasmes jusques aux murs de celle maison deffaite. A ces murs de maison se rendirent à nous messire Hugues d’Escossé, messire Ferreys de Loppei, messire Regnault de Menoncourt, et autres plusieurs. Et là nous vindrent assaillir les Turcs de plus belle de toutes pars. Et en descendit une partie d’eulx dedans la maison où nous estions, et longuement furent bataillans contre nous à la pointe. Lors mes chevaliers me baillerent cheval qu’ilz tenoient de paeur qu’il s’enfuit. Et eulx de nous defendre vigoureusement contre les Turcs, et en telle maniere, que grandement louëz en furent de plusieurs preudes homs qui les veoient. Là fut navré messire Hugues d’Escossé de trois grans plaies ou visage et ailleurs. Messire Raoul, et messire Ferreis à semblable, fut chacun d’eulx blecié par les espaules, tellement que le sang sortoit de leurs plaies tout ainsi que d’un tonneau sort le vin. Messire Errart d’Esmeray fut navré parmy le visaige d’une espée qui luy trancha tout le neys, tant qu’il luy cheoit sur la bouche. Adonc en celle destresse me souvint de monseigneur saint Jaques, et lui dis : « Beau sire saint Jaques, je te supply aide moy, et me secours à ce besoing. » Et tantoust que j’eu fait ma priere, messire Errart me dist : « Sire, si vous ne pensiez que je le feisse pour m’enfuir et vous habandonner, je vous allasse querir monseigneur le conte d’Anjou que je voy là en ces champs. » Et je lui dis : « Messire Errart, vous me feriez grant honneur et grant plaisir si vous nous alliez querir aide pour nous sauver les vies. Car la vostre est bien en aventure. » Et je disoie voir ; car il en mourut de celle blesseure. Et tous furent aussi d’opinion qu’il nous allast querir secour. Lors lui laissé aller son cheval que je tenoie par le frain. Adonc s’en courut au conte d’Anjou, lui requerir qu’il nous viensist secourir ou dangier où nous estions. Dont il y eut ung grant sire avecques lui qui l’en voulut garder. Mais le bon seigneur n’en voulut riens croire, ains tourna son cheval, et acourut avecques de ses gens picquans des esperons. Et quant les Sarrazins le virent venir, ilz nous laisserent. Et quant furent arrivez, et virent les Sarrazins qui tenoient messire Raoul de Wanon, et l’emmenoient tout blecié, incontinant l’allerent recourir tout blecié, et en bien piteux point.
Et tantoust je vy venir le Roy, et toute sa gent, qui venoit à ung terrible tempeste de trompettes, clerons et cors. Et se arresta sur ung hault chemin avecques tous ses gensd’armes, pour quelque chose qu’il avoit à dire. Et vous promets que onques si bel homme armé ne veis ; car il paressoit par dessus tous depuis les espaulles en amont. Son heaume, qui estoit doré et moult bel, avoit-il sur la teste, et une espée d’Almaigne en sa main. Et tantoust qu’il fut arresté, plusieurs de ses chevaliers apperceurent en la bataille des Turcs grant quantité d’autres chevaliers, et des gens du Roy : et ilz se vont lancer parmy la bataille avec les autres. Et devez savoir que à ceste foiz-là furent faiz les plus beaux faiz d’armes qui onques furent faiz ou veage d’oultre mer, tant d’une part que d’autre. Car nul ne tiroit d’arc, d’arbeleste, ne d’autre artillerie. Mais estoient les coups qu’on donnoit l’un sur l’autre, à belles masses, espées, et fustz de lances, tout meslé l’un parmy l’autre. Et de ce que je veoie moult tardoit à mes chevaliers et à moy, tous bleciez comme nous estions, que n’estions dedans la bataille avec les autres. Et veez-cy tantoust venir à moy ung mien escuier qui s’en estoit fuy à tout ma banniere par une foiz, et me amena ung de mes destriers flamant, et fuz tantoust monté. Lors me tiré couste à couste du Roy. Là fut le bon preudomme messire Jehan de Valeri, qui veoit bien que le Roy se vouloit aller frapper ou fort de la bataille, et lui conseilla qu’il se tirast à couste la main destre devers le fleuve, affin que si dangier y avoit, qu’il peust avoir secours du duc de Bourgoigne et de l’armée qui gardoit son ost, que nous avions lessez, et aussi à ce que ses gens se peussent refraichir, et avoir à boire ; car le chault estoit ja moult eslevé. Le Roy manda querir et faire retirer ses barons, chevaliers, et autres ses gens de conseil qui estoient en la bataille des Turcs. Et tantoust qu’ilz furent venuz, il leur demanda conseil de ce qu’il estoit de faire. Et plusieurs respondirent que le bon chevalier messire Jehan de Valery, qu’il avoit avec lui, le conseilleroit moult bien. Lors selon le conseil d’icelui Valery, que plusieurs accorderent estre bon, le Roy se tira à couste de main destre vers le fleuve. Et veez-cy venir messire Hymbert de Beaujeu, connestable de France, qui dist au Roy que son frere le conte d’Arthois estoit en grant presse en une maison à la Massourre, et se deffendoit à merveilles : mais ce nonobstant, qu’il avoit bon besoing d’estre secouru, et pria le Roy de l’aler ayder. Et le Roy dist : « Connestable, picquez devant, et je vous suyvray de prés. » Et à semblable moy de Jonville dys au connestable que je seroie ung de ses chevaliers, et le suyvrois à tel affaire, dont il me mercia de bon cueur. Et tantoust chascun de nous commence à ferir des esperons droit à celle Massourre, parmy la bataille des Turcs. Et furent tantoust plusieurs de nostre compaignie desseurez et departis de la presence l’un de l’autre, entre la force des Turcs et Sarrazins.
Et ung peu aprés, veez-cy venir ung sergent à masse au connestable, avec qui j’estois, et lui dist que le Roy estoit arresté des Turcs, et en grant dangier de sa personne. Qui fut esbahy ce fut nous, et à grant effroi ; car entre le lieu où estoit le Roy avec les Turcs, et nous, y avoit bien mil ou douze cenz Turcs, et nous n’estions que six de nostre part. Lors je dis au connestable, puis que nous n’avions povoir de passer parmy telle foulle de Turcs, qu’il nous valoit mieulx aller passer par amont au dessus d’eulx. Et ainsi tout subit le fismes nous. Et y avoit ung grant foussé par le chemin que nous prismes, entre nous et les Sarrazins. Et saichez que s’ilz se fussent prins garde de nous, tantoust ilz nous eussent touz tuez et occis : mais ilz entendoient au Roy et aux autres grosses batailles, et aussi qu’ilz cuidoient que nous fussions de leurs gens. Et ainsi que nous arrivions de devers le fleuve, tirant en bas entre le ruel et le fleuve, nous vismes que le Roy s’estoit retiré ou haut du fleuve, et que les Turcs en emmenoient les autres batailles. Et se assemblerent toutes leurs batailles avecques les batailles du Roy sur le fleuve, et là y eut piteuse desconvenuë ; car la pluspart de noz gens, qui se trouvoient des plus febles, cuidoient passer à nous devers l’ost où estoit le duc de Bourgoigne. Mais il n’estoit possible, car leurs chevaulx estoient si las et travaillez, et faisoit une chaleur extreme. Et en descendant à val le fleuve, nous voions l’eauë toute couverte de picques, lances, escuz, gens et chevaulx qui perissoient et noioient. Quant nous vismes la fortune, et le piteux estat qui couroit sus nos gens, je commençay à dire au connestable que nous demourasson deça le fleuve, pour garder à ung poncel qui estoit illecques prés. « Car si nous le laissons, lui fis-je, ilz viendront charger sur le Roy par deçà : et si noz gens sont assailliz par deux lieux, nous pourrons trop avoir du pire. » Et ainsi demourasmes nous. Et soiez certains que le bon Roy fist celle journée des plus grans faiz d’armes que j’amais j’aye veu faire en toutes les batailles où je fu oncq. Et dit-on que, si n’eust esté sa personne, en celle journée nous eussions esté tous perduz et destruiz. Mais je croy que la vertu et puissance qu’il avoit luy doubla lors de moitié par la puissance de Dieu ; car il se boutoit ou meilleu, là où il veoit ses gens en destresse, et donnoit de masses et d’espée des grans coups à merveilles. Et me conterent ung jour le sire de Courcenay, et messire Jehan de Salenay, que six Turcs vindrent au Roy celuy jour, et le prindrent par le frain de son cheval, et l’emmenoient à force. Mais le vertueux prince s’esvertuë de tout son povoir, et de si grant courage frappoit sur ces six Turcs, que lui seul se delivra. Et ainsi que plusieurs virent qu’il faisoit telz faiz d’armes, et qu’il se deffendoit si vaillamment, prindrent courage en eulx, et habandonnerent le passage qu’ilz gardoient, et allerent secourir le Roy.
Aprés ung peu, d’illecq veez-cy droit à nous, qui gardions le poncel ad ce que les Turcs ne passassent, le conte Pierre de Bretaigne qui venoit de devers la Massourre, là où il y avoit eu une autre terrible escarmouche ; et estoit tout blecié ou visage, tellement que le sang lui sortoit de la bouche à planté, comme s’il eust voulu vomir de l'eauë qu’il eust en la bouche. Et estoit ledit conte de Bretaigne sur ung gros courtault bas, et assez bien fourny, et estoient toutes ses regnes brisées et rompues à l’arçon de la selle : et tenoit son cheval à deux mains par le coul, de paeurs que les Turcs, qui estoient derrière lui, et qui le suyvoient de prés, ne le feissent cheoir de dessus son cheval, nonobstant qu’il sembloit qu’il ne les doubtast pas gramment. Car souvent il se tournoit vers eulx, et leur disoit parolles en signe de moquerie. Et en la fin de celle bataille vindrent vers nous le conte Jehan de Soissons, et messire Pierre de Nouille que on appelloit Cayer, qui assez avoient souffert de coups celle journée, qui estoient encores demourez derriere ladite bataille. Et quant les Turcs le virent, ilz se cuiderent esmouvoir à leur venir au devant ; mais quant ilz nous eurent apperceuz gardant le pont, et que nous estions les faces tournées vers eulx, ilz les laisserent passer oultre, doubtans que les fussions allez secourir, ainsi que eussions fait. Et puis je dis au conte de Soissons, qui estoit mon cousin germain : « Sire, je vous pry que vous demourez cy à garder ce poncel, et vous ferez bien ; car si vous le lessez, ces Turcs, que vous voiez là devant nous, viendront frapper parmy ; et ainsi le Roy demourera assailly par darriere et par devant. » Et il me demande, s’il demouroit, si je vouldrois aussi demourer avec lui. Et je lui respons que oy moult voulentiers. Et lors quant le connestable oyst nostre accord, il me dist que je gardasse bien ce passage sans partir, et qu’il nous alloit querir du secour. Et ainsi que j’estoie là sur mon roucin, demourant au poncel entre mon cousin le conte de Soissons à main destre, et messire de Nouille à la senestre, veez-cy venir ung Turc qui venoit de devers l’armée du Roy, et vint par darriere frapper messire Pierre de Nouille d’une grosse masse pesante ung grant coup : tellement qu’il le couscha sur le coul de son cheval, et puis print la cource par à travers du pont, et s’enfuit devers sa gent, cuidant que le voulsissions suivir affin de habandonner le pont, et qu’ilz le peussent gaigner. Et quant ilz virent que nullement ne voulions laisser le poncel, ilz se misdrent à passer le russel, et se demourerent entre le russel et le fleuve. Et quant nous les vismes, nous approchasmes d’eulx en telle maniere que nous estions tous prestz de leur courir sus, s’ilz se fussent plus avancez de venir.
Devant nous avoit deux heraulx du Roy, dont l’un avoit nom Guilleaume de Bron, et l’autre Jehan de Gaymaches, ausquelz les Turcs, qui estoient entre le ru et le fleuve, comme j’ay dit, amenerent tout plain de villains à pié, gens du païs, qui leur gettoient bonnes mottes de terre, et de grosses pierres à tour de braz. Et au darrenier, ilz amenerent ung autre villain Turc, qui leur gecta trois foiz le feu gregois. Et à l’une des foiz il print à la robbe de Guilleaume de Bron, et l’estaignit tantost, dont besoing lui fut. Car s’il se fust allumé, il fust tout bruslé. Et nous estions tous couvers de pilles et de tretz qui eschappoient des Turcs, qui tiroient à ces deux heraulx. Or me advint que je trouvé illec prés ung gaubison d’estouppe qui avoit esté à ung Sarrazin : et je tourné le fendu devers moy, et en fis escu, dont grant besoing m’eut ; car je ne fu blecié de leurs pilles que en cinq lieux, et mon cheval l’estoit en quinze lieux. Et ainsi tantoust, comme Dieu le voulut, arriva illecques ung de mes bourgeois de Jonville, qui me apportoit une banniere à mes armes, et ung grant cousteau de guerre dont je n’avois point. Et desormais que ces villains Turcs, qui estoient à pié, faisoient presse à ces heraulx, nous leur courions sus, et tantoust s’enfuyoient.
Et ainsi que nous estions là gardans ce poncel, le bon conte de Soissons, quant nous estions retournez de courir aprés ces villains, se railloit avecques moy, et me disoit : « Senneschal, lessons crier et braire ceste quenaille. Et par la creffe Dieu, ainsi qu’il juroit, encores parlerons nous vous et moy de ceste journée en chambre devant les dames ».
Advint que sur le soir environ le souleil couschant le connestable messire Himbert de Beaujeu nous amena les arbalestriers du Roy à pié, et se arrengerent devant. Et nous autres de cheval descendismes à pié en l’ombre des arbalestriers. Et ce voians les Sarrazins qui là estoient incontinant s’enfuirent, et nous laisserent en paix. Et lors me dist le connestable que nous avions bien fait d’avoir ainsi bien gardé le poncel ; et me dist que je m’en allasse devers le Roy hardiement, et que je ne l’abandonnasse jusques à ce qu’il fust descendu en son paveillon. Et ainsi m’en allay devers le Roy. Et tantoust que je fu devers ledit seigneur, à luy arriva messire Jehan de Valery lui faire une requeste, qui estoit : que le sire de Chastillon le prioit qu’il lui donnast l’arriere-garde. Ce que le Roy lui octroia moult voulentiers. Et puis le Roy se mist à chemin pour se retirer en son paveillon, et lui levay son heaume de la teste, et lui baillay mon chappel de fer, qui estoit beaucoup plus legier, affin qu’il eust vent. Et ainsi que nous cheminions ensemble, à lui vint frere Henri prieur de l’ospital de Ronnay, qui avoit passé la rivière, et luy vint baiser la main toute armée : et lui demanda s’il savoit aucunes nouvelles de son frere le conte d’Arthois ? Et le Roy luy respondit que ouy bien ; c’est assavoir qu’il savoit bien qu’il estoit en paradis. Et le prieur frere Henry, en le cuidant resconforter de la mort de sondit frere le conte d’Arthois, lui dist : « Sire, onques si grant honneur n’avint à roy de France, comme à vous. Car de grant courage vous et toute vostre gent avez passé à nous une malle riviere, pour aller combatre voz ennemis. Et tellement avez fait que vous les avez chassez, et gaigné le champ avec leurs engins, dont ilz vous faisoient grant guerre à merveilles : et gerrez encores anuyt en leurs herbergemens et logeis. » Et le bon Roy respondit : que Dieu fust adoré de quant qu’il lui donnoit. Et lors lui commencent à cheoir grosses larmes des yeulx à force, dont maints grans personnages qui virent ce furent moult oppressez d’angoesse et de compassion de la pitié qu’ilz avoient de le veoir ainsi pleurer, et en loüant le nom de Dieu de ce qu’il lui faisoit endurer. Et quant nous fusmes arrivez à noz herbergemens, nous trouvasmes grand nombre de Sarrazins à pié qui tenoient les cordes d’une tente, laquelle ilz destendoient à force contre plusieurs de nostre gent menuë, qui la tendoit. Et le maistre du Temple qui avoit l’avant-garde, et moy, courusmes sus à ceste quenaille, et les mismes à la fuite ; et demoura à nos gens icelle tente. Mais non pour tant y eut grant bataille, dont plusieurs, qui estoient en grans bobans, se trouverent moult honteusement. Les noms desquelz je nommeroie bien. Mais je m’en deporte, parce que ilz sont mors ; et n’affiert à aucun mal dire des trespassez. De messire Guion Malvoisin vous vueil bien dire. Car le connestable et moy le rencontrasmes en chemin, venant de la Massourre, bien se maintenant : et si estoit assez poursuy et pressé de prés. Car ne plus ne mains que les Turcs avoient dés pieça rebouté et chassé le conte de Bretaigne et sa bataille, comme je vous ay devant dit, ainsi reboutoient et chassoient-ilz monseigneur Guyon et sa gent. Mais non pourtant eut-il grant los de celle journée ; car moult vaillamment se porta-il, et toute sa bataille, et n’estoit pas de merveille. Car j’ay depuis ouy dire à ceulx qui savoient et congnoissoient son lignage, et tous ses gensd’armes à peu prés, qu’il n’en failloit gueres que tous ses chevaliers ne fussent de son lignage, et gens qui estoient ses hommes de foy et hommage lige. Parquoy beaucoup plus grant courage avoient-ilz à leur chevetaine.
Aprés que nous eusmes desconfitz les Turcs et chassez hors de leurs herberges, les Beduns, qui estoient moult grans gens, se ferirent parmy l’ost aux Sarrazins et Turcs, et prindrent et emporterent tout quant qu’ilz peurent trouver, et ce que avoient laissé les Sarrazins. Dont je fu fort emerveillé ; car les Beduns sont subgectz et tributaires aux Sarrazins. Mais onques ne ouy dire qu’ilz en eussent pis d’iceulx Sarrazins, de chose qu’ilz leur eussent tolluë et pillée. Et disoient que leur coustume estoit de tousjours courir sus aux plus febles, qui est la nature de chiens. Car quant il en y a ung à qui l’autre court, et on y hue, les autres tous lui courent sus.
Et pour ce qu’il affiert à ma matere, je vieulx dire quelque chose, et quelles gens sont que les Beduns. Les Beduns ne croient mye en Mahommet, comme font les Turcs : mais ilz croient en la loy Hely, qu’ilz disent estre oncle de Mahommet, et se tiennent en montaignes et desers. Et ont en creance que quant l’un d’eulx meurt pour son seigneur, ou autre quelque bonne intention, que son ame va en ung autre meilleur corps, et est à plus grand aise que devant. Et pour ce, ne font compte de mourir pour le commandement de leurs anciens et superieurs. Ces Beduns ne demeurent ne en ville ne en cité, mais gisent tousjours aux champs et en desers. Et quant il fait mauvais temps, eulx, leurs femmes et enfans fichent en terre une façon de habitacle qui est fait de tonnes et de cercles liez à des perches, ainsi que font les femmes à seicher les buées : et sur ces cercles et perches gectent des peaux de grans moutons qu’ilz ont, que on appelle peaux de Somas, courroyées en alun. Et les Beduns mesmes ont grans pelices, qui sont à grant poil, qui leur couvrent tout le corps. Et quant ce vient le soir, ou qu’il fait mal temps, ilz s’encloent et retirent en leurs pelices ; et ont leurs chevaulx ceulx qui suivent les guerres, la nuyt pessans emprés eulx, et ne leur font que ouster les brides et les lesser pestre. Puis le landemain ilz estandent leurs pelices au souleil, et les froutent quant sont seiches, et ne pert point qu’elles ayent esté mouïllées. Ceulx qui suyvent les guerres ne sont jamés armez, parce qu’ils dient et croient que nul ne peut mourir que à son jour. Et pourtant ont-ilz entr’eux ceste façon, que quant ilz mauldient leurs enfans ilz leur disent : « Tu sois mauldit comme celui qui se arme de paeur de mort. » En bataille ne portentilz que le glaive fait à la mode de Turquie, et sont presque tous vestuz de linges ressemblans à sourpeliz. Et sont laides gens et hideux à regarder ; car ilz ont tous les cheveulx et les barbes longs, et tous noirs. Ilz vivent de l’affluence du let de leurs bestes. Et y en a si grant nombre, que nul ne les sauroit estimer. Car il en y a ou royaume d’Egipte, de Jerusalem, et par toutes les terres des royaumes sarrazins et mescreans, auxquelz ilz sont tributaires.
Ad ce propouz des Beduns, je dy que j'ay veu depuis mon retour d’oultre mer aucuns portans le nom de Chrestien, qui tiennent la loy des Beduns. Car sont aucuns qui disent que nul ne peut mourir que à ung jour déterminé, sans aucune faille : qui est une chouse faulce. Car autant je estime telle creance, comme s’ilz vouloient dire que Dieu n’eust point de puissance de nous mal faire ou aider, et de nous eslonger ou abregier les vies : qui est une chose heretique. Mais au contraire, je dy que en lui devons nous croire, et qu’il est tout puissant, et a povoir de toutes choses faire : et ainsi de nous envoier la mort toust ou tart, à son bon plaisir. Qui est le contraire de la creance des Beduns, qui disent leur jour de mort estre déterminé sans faille, et sans qu’il soit possible qu’il puisse estre eslongné ne abregé.
Pour revenir à ma matiere et icelle poursuir, advint que au soir que fusmes retournez de la piteuse bataille dont j’ay devant parlé, et que nous fusmes logiez ou lieu dont nous avions getté et expulsé les Sarrazins, mes gens m’apporterent de nostre ost une tente que le maistre des templiers, qui avoit l'avant-garde, m’avoit donnée : et la fis tendre à droit des engins que avions gaignez des Sarrazins. Et chacun de nous bien se vouloit respouser. Car bien mestier en avions, pour les plaies et navreures que avions des coups d’icelle piteuse bataille. Mais avant le point du jour on commença en l’ost à crier : « À l’arme! à l’arme! » Et tantoust je fis lever mon chambelan, qui gisoit prés moy, pour aller veoirs que c’estoit. Et ne tarda gueres qu’il ne retournast tout efraié, me criant : « Sire, or sus, or sus. Car veez-cy les Sarrazins à pié et à cheval qui ont ja desconfit les gens que le Roi avoit ordonnez à faire le guet, et à garder les engins des Sarrazins que nous avions gaignez. » Et estoient les engins devant les paveillons du Roy, et de nous autres prouches de lui. Et sur piez me levay, et gicté ma cuirasse sur le dos, et ung chappel de fer sur la teste. Et appellé nos gens, qui, tous bleciex comme nous estions, reboutasmes les Sarrazins hors de devant les engins qu’ilz vouloient rescourre. Et puis le Roy, pour ce que nous ne povions vestir nos haubers, nous envoya messire Gaultier de Chastillon, lequel se logea entre nous et les Turcs, pour estre au devant des engins.
Quant messire Gaultier de Chastillon eut rebouté les Sarrazins par plusieurs foiz, qui vouloient desrober de nuyt les engins que nous avions gaignez, et que les Sarrazins virent qu’ilz n’y povoient riens faire ne sourprandre, ilz se retirerent à une grosse bataille de leurs gens à cheval qui estoient arrengez devant nostre ost tout ras à ras, pour garder que de nuyt nous ne sourprinsons leur ost, qui estoit derriere eulx. Six des chevetaines des Turcs se descendirent moult bien armez, et vindrent faire ung tandeis de grosses pierres de taille, affin que noz arbalestriers ne les bleczassent du trect. Et eulx-mêmes tiroient à la vollée parmy nostre ost, et souvent bleczoient plusieurs de nos gens. Et quant mes gensd’armes et moy, qui avions à garder celui endroit, veismes leur tandeis de pierre, nous prinsmes conseil ensemble que la nuyt venuë nous yrions deffaire leurdit tandeis, et emporterions les pierres. Or avoys-je un prebstre, qui avoit nom messire Jehan de Waysy, qui oyt nostre conseil et entreprinse : et de fait n’attendit pas tant, ainczois se despartit de nostre compaignie tout seullet, et alla vers les Sarrazins sa curasse vestuë, son chappel de fer sur la teste et son espée soubs l’esselle, de paeur qu’on l’apperceust. Et quant il fut prés des Sarrazins, qui ne se pensoient ne doubtoient de lui parce qu’il estoit tout seul, il leur courut sus asprement, et lieve son glaive, et fiert sur ces six capitaines turcs sans que nully d’eulx eust povoir de soy deffendre, et force leur fut de prandre la fuite. Dont de ce furent moult esbahiz les autres Turcs et Sarrazins. Et quant ilz virent ainsi leurs seigneurs enfuir, ilz picquerent des esperons et coururent sus à mon prebstre, qui se retourna vers nostre ost : dont il partit bien cinquante de nos gensd’armes à l’encontre des Turcs, qui le poursuivoient à cheval. Mais les Turcs ne vouldrent joindre à noz gens, ains gauchirent par devant eulx par deux ou par trois foiz. Et arriva à l’une des foiz que ung de noz gens d’armes gecta sa dague à ung de ces Turcs, et lui donna entre les coustes, et emporta la dague en son corps, et en mourut. Quant les autres Turcs virent ce, ilz n’y oserent onques puis acourir. Et adonc noz gens en apporterent toutes les pierres de leurs tandeys. Et desormais fut mon prebstre bien congneu en nostre ost, et lui disoit-on quant on le veoit : « Veez-cy le prebstre qui a tout seul desconfit les Sarrazins. »
Les choses dessusdictes advinrent le premier jour de caresme. Et celuy jour mesmes firent les Sarrazins ung chevetaine nouveau d’un tres-vaillant Sarrazin, ou lieu de leur chevetaine nommé Scecedun, dont il est devant fait mention, qui mourut en la bataille le jour de caresme-prenant : là où semblablement fut occis le bon conte d’Arthois, frere du roy saint Loys. Icelui chevetaine nouveau entre les autres morts trouva le conte d’Arthois, qui avoit esté moult vaillant et preux en icelle bataille, et estoit habillé richement, comme appartenoit à ung prince. Et print ledit chevetaine la cotte d’armes dudit conte d’Arthois ; et pour donner courage aux Turcs et Sarrazins, la leva hault devant eulx, et leur disoit que c’estoit la cotte d’armes du Roy leur ennemy, qui estoit mort en la bataille. « Et pourtant, seigneurs, faisoit-il, bien vous devez esvertuer. Car corps sans chief n’est plus riens, n’aussi armée sans prince ou chevetaine. Et par ce conseille que nous les devons durement assaillir, et m’en devez croire. Et vendredi prouchain les devons avoir, et tous prendre, puis qu’ainsi est qu’ilz ont perdu leur chevetaine. » Et tous s’accorderent liement les Sarrazins au conseil de leurdit chevetaine. Or devez savoir que en l’ost des Sarrazins le Roy avoit plusieurs espies qui oyoient et savoient souventesfois leurs entreprises, et ce qu’ilz vouloient faire. Dont il s’en vint aucunes des espies anoncer au Roy les nouvelles et entreprises des Sarrazins, et qu’ilz le croioient mort, et que l’armée estoit sans chief. Et adonc le Roi fist venir tous ses capitaines de s’armée, et leur commanda qu’ilz feissent armer tous leurs gensd’armes, et estre en aguect et tous prestz à la mynuit ; et que chascun se mist hors des tentes et pavillons jusques au devant de la lice qui avoit esté faite affin que les Sarrazins n’entrassent à cheval et à grant nombre en l’ost du Roy : mais estoit seulement faite en façon qu’on y entroit à pié. Et tantoust fut fait selon le commandement du Roy.
Et ne doubtez que ainsi que le chief d’iceulx Sarrazins avoit ordonné et conclu, que pareillement il se mist en diligence de exécuter le fait. Et au matin d’icelui jour de vendredi, à l’eure et endroit de souleil levant, veez-le-cy venir à tout quatre mil chevaliers bien montez et armez : et les fist tous arrenger par batailles tout le long de nostre ost qui estoit le long du fleuve de devers Babiloine, passant prés de nostre ost, et tirant jusques à une ville qu’on appelle Ressil. Et quant ce chevetaine des Sarrazins eut ainsi fait arrenger devant nostre ost ses quatre mil chevaliers, tantoust nous amena une autre grant armée de Sarrazins à pié, en telle quantité qu’ilz nous environnoient de l’autre part tout l’autre cousté de nostre ost. Aprés ces deux grandes armées ainsi arrengées comme je vous ay dit, il fist renger et mettre à part illec joignant tout le povoir du souldan de Babiloine, pour les secourir et aider si besoing en estoit. Quant celui chevetaine des Sarrazins eut ainsi ordonné ses batailles, il venoit lui-mesme tout seul sur ung petit rousin vers nostre ost, pour veoir et aviser les ordonnances et departement des batailles du Roy. Et selon qu’il congnoissoit que noz batailles et armées estoient en endroits les plus grosses et plus fortes, il renforçoit de ses gens ses batailles contre les nostres. Aprés ce, il fist passer bien trois mil Beduns, desquelz j’ai devant parlé de leurs natures et personnages par devers l’ost que le duc de Bourgoigne gardoit à part, qui estoit entre les deux fleuves. Et ce fist-il cuidant que le Roy eust partie de ses gensd’armes en l’ost du duc, et que l’armée du Roy, qui estoit avec lui, en fust plus feble, et que les Beduns garderoient que n’eussions secour du duc de Bourgoigne.
En ces choses icy faire et apprester mist le chevetaine des Sarrazins jusques environ l’eure de midy. Et ce fait, il fist sonner leurs naquaires et tabours tres-impetueusement, à la mode des Turcs : qui estoit moult estrange chose à ouïr à qui ne l’avoit acoustumé. Et se commancerent à esmouvoir de toutes pars à pié et à cheval. Et vous diray tout premier de la bataille du conte d’Anjou, qui fut le premier assailly, parce qu’il leurs estoit le plus prouche du cousté de devers Babilonne. Et vindrent à lui en façon de jeu d’eschetz. Car leurs gens à pié venoient courant sus à ses gens, et les brusloient de feu gregois, qu’ilz gectoient avecques instrumens qu’ilz avoient propices. D’autre part parmy se fourroient les Turcs à cheval, qui les pressoient et opprimoient à merveilles ; tellement qu’ilz desconfirent la bataille du conte d’Anjou, lequel estoit à pié entre ses chevaliers à moult grand malaise. Et quant la nouvelle en vint au Roy, et qu’on lui eut dit le meschief où estoit son frere, le bon Roy n’eut en lui aucune temperance de soy arrester, ne d’attendre nully : mais soudain ferit des esperons, et se boute parmy la bataille, l’espée ou poing, jusques ou meillieu où estoit son frere ; et tres-asprement frappoit sur ces Turcs, et au lieu où il veoit le plus de presse. Et là endura-il maints coups, et lui emplirent les Sarrazins toute la culliere de son cheval de feu gregois. Et alors estoit bon à croire que bien avoit-il son Dieu en souvenance et desir. Car à la verité luy fut Nostre Seigneur à ce besoing grant amy, et tellement lui aida que, par celle pointe que le Roy fist, fust rescours son frere le conte d’Anjou ; et chasserent encore les Turcs de leur ost et bataille.
Aprés la bataille du conte d’Anjou, estoient capitaines de l’autre prochaine bataille des barons d’oultre mer, messires Gui Guivelins et Baudouin son frere, qui estoient joignans la bataille de messire Gaultier de Chastillon le preux homme et vaillant ; qui avoient grant nombre de preudoms et de grant chevalerie. Et firent tellement ces deux batailles ensemble, que vigoureusement tindrent contre les Turcs, sans qu’ilz fussent aucunement reboutez ne vaincuz. Mais pouvrement print, à l’autre bataille subsequant que avoit frere Guilleaume Sonnac maistre du Temple, à tout ce peu de gensd’armes qui lui estoient demourez du jour de mardi, qui estoit caresme-prenant : ouquel jour y eut de tres-merveilleuses batailles et durs assaulx. Icelui maistre des templiers, par ce qu’il avoit de gens, fist faire au devant de sa bataille une deffense des engins qu’on avoit gaignez sur les Sarrazins. Mais ce nonobstant riens ne lui valut. Car les templiers y avoient mis grant force de planches de sappin, et les Sarrazins y misdrent le feu gregois : et tout incontinant y print le feu de legier. Et les Sarrazins voyans qu’il y avoit peu gens à resister contr’eulx, ils n’attendirent mye le feu à esbraser, et qu’il eust couru par tout : mais se bouterent parmy les Templiers asprement, et les desconfirent en peu de heure. Et soiez certains que darriere les Templiers y avoit bien à l’environ d’un journau de terre qui estoit si couvert de pilles, de dars et de autre trect, qu’on n’y veoit point de terre, tant avoient trect les Sarrazins contre les templiers. Le maistre capitaine de celle bataille avoit perdu ung œil à la bataille du mardi, et à ceste-cy y perdit-il l’autre œil ; car il y fut tué et occis. Dieu en ait l’ame.
De l’autre bataille estoit maistre et capitaine le preudoms et hardy messire Guy Malvoisin, lequel fut fort blecié en son corps. Et voians les Sarrazins la grant conduite et hardiesse qu’il avoit et donnoit en sa bataille, ilz lui tiroient le feu gregois sans fin. Tellement que une foiz fut que à grant paine le lui peurent estaindre ses gens à heure. Mais nonobstant ce tint-il fort et ferme, sans estre vaincu des Sarrazins.
De la bataille de messire Guy Malvoisin descendoit la lice qui venoit clourre l'ost où j’estoys le long du fleuve, bien au gect d’une pierre legiere. Et passoit la lice par devant l’ost de monseigneur le conte Guillaume de Flandres : lequel ost estoit à couste, et s’estendoit jusques au fleuve, qui descendoit en la mer. Et à l’endroit et vis à vis du fleuve qui venoit de devers messire Guy Malvoisin, estoit nostre bataille. Et voians les Sarrazins que la bataille de monseigneur le conte de Flandres leur estoit en couste de leurs visaiges, ilz ne ouserent venir ferir en la nostre, dont je loüé Dieu. Car mes chevaliers ne moy n’avions pas ung harnois vestu pour les bleceures qu’avions euës en la bataille du jour de caresme-prenant, dont ne nous estoit possible vestir aucuns harnois.