Vie de saint Louis (page 8)
Aprés celle paix commença une autre grant guerre entre le conte Thibault de Bar et le conte de Luxembourg, qui avoit sa seur à femme. Et lesquelz se combatirent l’un contre l’autre main à main dessoubz Pigny. Et print le conte de Bar, le conte de Luxembourg, et aprés gaigna le chasteau de Ligney, qui est au conte de Luxembourg à cause de sa femme. Pour laquelle guerre appaiser le Roy y envoia monseigneur Perron le chambellan, qui estoit l’omme du monde en qui le Roy croioit plus, et aux despens du Roy. Et tant se y travailla le Roy que leur paix fut faicte. Les gens de son grant conseil le reprenoient aucune foiz, pour ce qu’il prenoit ainsi grant paine à appaiser les estrangiers : et qu’il fait mal quant il ne les laissoit guerroier, et que les appointemens s’en feroient mieulx aprés. A ce leur respondit le Roy, et leur dist qu’ilz ne disoient pas bien. « Car, ce faisoit-il, si les princes et grans seigneurs qui sont voisins de mon royaume veoient que je les laissasse guerroier les ungs aux autres, ilz pourroient dire entr’eulx que le Roy de France par sa malice et ingratitude nous lesse guerroier. Et par ce pourroient-ilz conquerir hayne contre moy, et me pourroient venir courir sus. Dont je pourroye bien souffrir mal, et dommaige à mon royaume : et davantaige encourir l’ire de Dieu, qui dit que benoist soit celui qui s’efforce de mectre union et concorde entre les discordans.» Et saichez que pour le bien que les Bourgoignons et les Lorrains veoient en la personne du Roy, et pour la grant paine qu’il avoit prinse à les mectre à union, ilz l’amoient tant et l’obeïssoient, qu’ilz furent tous contens de venir plaidoier devant lui des discords qu’ilz avoient les ungs vers les autres. Et les y vy venir plusieurs foiz à Paris, à Reims, à Melun et ailleurs, là où le Roy estoit.
Le bon Roy ayma tant Dieu et sa benoiste mere, que tous ceulx qu’il povoit actaindre d’avoir fait aucun villain serement, ou dit quelque autre villaine chose et deshonneste, il les faisoit griefvement pugnir. Et vis une foiz, à Cesaire oultre mer, qu’il fist eschaller ung orfevre en braies et chemise moult villainement à grant deshonneur. Et aussi ouy dire, que depuis qu’il fut retourné d’oultre mer, durant que j’étois à Jonville allé, qu’il avoit fait brusler et mercher à fer chault le neys et la baulievre d’un bourgeois de Paris, pour ung blapheme qu’il avoit fait. Et ouy dire au bon Roy, de sa propre bouche, qu’il eust voulu avoir esté seigné d’un fer tout chault, et il eust peu tant faire, qu’il eust ouste tous les blaphemes et juremens de son royaume.
En sa compaignie ay-je bien esté par l’espace de vingt-deux ans. Mais oncques en ma vie, pour quelque courroux qu’il eust, ne lui ouy jurer ne blaphemer Dieu, ne sa digne mere, ne aucun saint ne sainte. Et quant il vouloit affermer aucune chose, il disoit : « Vraiement il est ainsi,» ou : Vraiement il n’en va pas ainsi.» Et bien apparut que pour nulle rien il n’eust voulu regnier ne jurer Dieu, quant le Souldan et les admiraulx d’Egipte lui voulurent faire regnier Dieu pour la foy bailler, ou cas qu’il ne tenoit l’appointement de paix qu’ils vouloient faire. Car le saint Roy, quant il y fut ainsi rapporté que les Turcs vouloient qu’il fist tel serement, jamés ne le voulut faire, ains plustoust eust amé mourir, comme est dit devant. Jamais ne lui ouy nommer ne appeller le deable, si n’avoit esté en aucun livre, là où il le faillist nommer par exemple. Et est une tres-honteuse chose au royaume de France de celui cas, et aux princes de le souffrir ne oyr nommer. Car vous verrez que l’un ne dira pas trois motz à l’autre par mal, qu’il ne die : « Va de par le deable,» ou en autres langaiges. Le saint Roy me demanda une foiz si je lavoys les pieds aux povres le jour de jeudi absolu en caresme. Et je lui respondy que non, et qu’il ne me sembloit mye estre chose honneste. Adonc le bon Roi me dist : « Ha ! Sire de Jonville, vous ne devez pas avoir en desdaing et despit ce que Dieu a fait pour nostre exemple, qui les lava à ses apoustres, lui qui estoit leur maistre et Seigneur. Et croy que bien à tart feriez ce que le roy d’Angleterre, qui à present est, fait. Car à celui jour du jeudi saint il lave les piedz aux mezeaux, et puis les baise.»
Avant que le bon Seigneur Roy se couchast, il avoit souvent de coustume de faire venir ses enfans devant lui, et leur recordoit les beaux faitz et ditz des roys et autres princes anxiens : et leur disoit que bien les devoient savoir et retenir, pour y prandre bon exemple. Et pareillement leur remonstroit les faitz des mauvais hommes qui par luxures, rapines, avarices, et orgueilz avoient perdu leurs terres et leurs seigneuries ; et que mauvaisement leur en estoit advenu. « Et ces choses, disoit le Roy, vous en gardez de faire ainsi comme ilz ont fait, et que Dieu n’en preigne courroux contre vous.» Il leur faisoit à semblable apprandre les Heures de Nostre Dame, et leur faisoit oir chacun jour et dire devant eulx les Heures du jour, selon le temps, affin de les acoustumer à ainsi le faire quant ilz seroient à tenir leurs terres. C’estoit ung tres-large aumosnier. Car par tout où il alloit en son royaume, il visitoit les pouvres eglises, les malladeries et les hospitaulx. Et s’enqueroit des pouvres gentilzhommes, des pouvres femmes veufves, des pouvres filles à marier. Et par tous les lieux où il savoit avoir necessité et estre souffreteux, il leur faisoit largement donner de ses deniers. Et à pouvres mendians faisoit donner à boire et à menger. Et lui ay veu plusieurs foiz lui-mesmes leur coupper du pain, et leur donner à boire. En son temps il a fait faire et edifier plusieurs eglises, monasteres, et abbaies : c’est assavoir Reaumont, l’abbaie de saint Anthoine lez Paris, l’abbaie du Lis, l’abbaie de Malboisson, et plusieurs autres religions de prescheurs et de cordeliers. Il fist semblablement faire la Maison-Dieu de Ponthoise, celle de Vernon, la maison des Quinze-vingts de Paris, et l’abbaie des Cordelieres de saint Clou, que Madame Ysabel sa seur fonda à la requeste de lui. Les benefices des eglises, qui escheoient en sa donaison, avant qu’il en voulust pourveoir aucun, il s’enqueroit à bonnes personnes de l’estat et condicion de ceulx qui les demandoient, et savoir s’ils estoient clercs et lectrez. Et ne vouloit jamais que ceulx à qui il donnoit les benefices, qu’ilz en tiensissent plus d’autres, que à leur estat n’appartenoit ; et tousjours les donnoit par grant conseil de gens de bien.
Cy-aprés verrez commant il corrigea ses baillifz, juges, et autres officiers : et les beaux establissemens nouveaux qu’il fist et ordonna estre gardez par tout son royaume de France ; qui sont telz :
« Nous Loys, par la grace de Dieu Roy de France, establissons que tous baillifz, prevostz, maires, juges, receveurs, et autres, en quelque office qu’il soit, que chascun d’eulx dorenavant fera serement que, tandis qu’ilz seront esdits offices, ils feront droit et justice à ung chascun, sans avoir aucune accepcion de personnes, tant à povres comme à riches, à l’estrangier comme au privé. Et garderont les us et coustumes qui sont bonnes et approuvées. Et si par aucuns d’eulx est fait au contraire de leur serement, nous voulons et expressement enjoignons qu’ilz en soient pugniz en biens et en corps, selon l’exigence des cas. La pugnicion desquelz nos baillifz, prevostz, juges, et autres officiers, nous reservons à nous et à nostre congnoissance : et à eulx, de leurs inferieurs et subgetz. Noz tresoriers, receveurs, prevostz, auditeurs des comptes, et autres officiers et entremecteurs de noz finances, jureront que bien et loiaument ilz garderont noz rentes et dommaines avecques tous et chascuns noz droiz, libertez, et preheminences, sans lesser ne souffrir en estre riens sourtrait, ousté, ne amenusé. Et avecques ce, qu’ilz ne prandront, ne laisseront prandre, eulx ne leurs gens et commis, aucuns dons ne presens qu’on leur vueille faire, à eulx ne à leurs femmes et enfans, ne à autres, pour et en leur faveur. Et si aucun don en est receu, qu’ilz le feront incontinant et sans delay rendre et restituer. Et semblablement qu’ilz ne feront faire aucuns dons ne presens à nulles personnes, dont ilz soient subgetz, pour quelque faveur ou support. Et avecques ce jureront que là où ilz sçauront et congnoistront aucuns officiers, sergens, ou autres, qui sont rapineurs et abuseurs en leurs offices, parquoy ilz doivent perdre leurs offices et nostre service, qu’ilz ne les soustiendront ne celeront par don, faveur, promesse, ne autrement : ains qu’ilz les pugniront et corrigeront selon que le cas le requerra, en bonne foy et equité, et sans aucune hayne ne rancune. Et voulons, jaczoit ce que lesdiz seremens soient prins devant nous, que ce nonobstant ilz soient publiez devant les clercs, chevaliers, seigneurs, et toutes autres gens de commune : affin que mieulx et plus fermement ilz soient tenuz et gardez, et qu’ilz aient crainte d’encourir le vice de parjures, non pas seullement pour la crainte et pugnicion de noz mains, et de la honte du monde, mais aussi de la paeur et pugnicion de Dieu. En aprés nous deffendons et prohibons à tous nosditz baillifz, prevostz, maires, juges, et autres noz officiers, qu’ilz ne jurent ne blaphement le nom de Dieu, de sa digne mere, et benoistz saints et saintes de paradis : et à semblable, qu’ilz ne soient joüeux de dez, ne frequentans les tavernes et bordeaux, sur paine de privacion de leur office, et de pugnicion telle que au cas appartiendra. Nous voulons à semblable que toutes les folles femmes de leurs corps, et communes, soient mises hors des maisons privées, et separées d’avecques les autres personnes : et que on ne leur louera ne affermera quelques maisons ne habitacions, pour faire et entretenir leur vice et pechié de luxure. Aprés ce, nous prohibons, et deffendons que nulz de noz baillifz, prevostz, juges et autres officiers et administrateurs de justice, ne soient tant hardiz de conquerir ne achapter, par eulx ne par autres, aucunes terres ne possessions és lieux dont ilz auront la justice en main, sans nostre congié, licence et permission, et que soions premierement acertainez de la chose. Et si au contraire le font, nous voulons et entendons lesdites terres et possessions estre confisquées en nostre main. Ne à semblable ne voulons point que noz dessusdiz officiers superieurs, tant qu’ilz seront en noustre service, marient aucuns de leurs filz, filles, ne autres parens qu’ilz aient, à nulle autre personne que en leurs bailliages et ressors, sans nostre congié especial. Et tout ce desdiz acquestz et mariages deffenduz ne entendons point avoir lieu entre les autres juges et officiers inferieurs, ne entre autres mineurs d’office. Nous deffendons aussi que baillif, prevost, ne autre, ne tiengne trop grant nombre de sergens ne de bedeaux, en façon que le commun peuple en soit grevé. Nous deffendons pareillement que nulz de noz subgets ne soient prins au corps ne emprinsonnez pour leurs debtes personnelles, fors que pour les nostres : et que il ne soit levé amende sur nul de nosdiz subgetz pour sa debte. Avecques ce, nous establissons, que ceulx qui tiendront noz prevostez, vicontez, ou autres noz offices, qu’ilz ne les puissent vendre ne transporter à autre personne sans nostre congié. Et quant plusieurs seront compaignons en ung office, nous voulons que l’un la exerce pour tous. Nous deffendons aussi qu’ilz ne dessaisissent homme de saisine qu’il tienne, sans congnoissance de cause, ou sans nostre especial commandement. Nous ne voulons qu’il soit levé aucunes exactions, pilleries, tailles ne coustumes nouvelles. Aussi nous voulons que noz baillifz, prevostz, maires, vicontes, et autres noz officiers, qui par aucun cas seront mis hors de leurs offices et de nostre service, qu’ilz soient, aprés ce qu’ilz seront ainsi depousez, par quarante jours residans ou pais desdictes offices, en leurs personnes, ou par procureur especial : affin qu’ilz respondent aux nouveaux entrez esdictes offices, à ce qu’ilz leur vouldront demander de leurs meffaictz et de leurs plaintes.» Par lesquelz establissemens cy-dessus le Roy amenda grandement son royaume, et tellement que chacun vivoit en paix et en tranquilité. Et saichez que ou temps passé l’office de la prevosté de Paris se vendoit au plus offrant. Dont il advenoit que plusieurs pilleries et malefices s’en faisoient, et estoit totallement justice corrompuë par faveurs d’amys, et par dons et promesses. Dont le commun ne ouzoit habiter ou royaume de France, et estoit lors presque vague. Et souventesfoiz n’avoit-il aux pletz de la prevosté de Paris, quant le prevost tenoit ses assises, que dix personnes au plus, pour les injustices et abusions qui se y faisoient. Pourtant ne voulut-il plus que la prevosté fust venduë, ains estoit office qu’il donnoit à quelque grant sage homme, avecques bons gaiges et grans. Et fist abolir toutes mauvaises coustumes dont le povre peuple estoit grevé auparavant. Et fist enquerir par tout le païs là où il trouveroit quelque grant sage homme qui fust bon justicier, et qui pugnist estroictement les malfaicteurs, sans avoir esgard au riche plus que au povre. Et lui fut amené ung qu’on appelloit Estienne Boyleauë, auquel il donna l’office de prevost de Paris : lequel depuis fist merveilles de soy maintenir oudit office. Tellement que désormais n’y avoit larron, murtrier, ne autre mal-faicteur, qui ozast demourer à Paris, que tantoust qu’il en avoit congnoissance, qui ne fust pendu, ou pugny à rigueur de justice, selon la quantité du mal-faict. Et n’y avoit faveur de parenté ne d’amys, ne or, ne argent, qui l’en eust peu garentir : et grandement fist bonne justice. Et finablement par laps de temps le royaume de France se multiplia tellement, pour la bonne justice et droicture qui y regnoit, que le dommaine, cencifz, rentes et revenuz du royaume croissoit d’an en an de moitié ; et en amenda moult le royaume de France.
Dés le temps de son jeune eage fut-il piteux des pauvres et des souffreteux : et tellement se y accoustuma, que quant il fut en son regne il avoit tousjours communément six-vingts pouvres qui estoient repeuz chascun jour en sa maison, quelque part qu’il fust. Et en caresme le nombre des povres croissoit, et souventesfoiz les lui ay veu servir lui mesmes : et leur faisoit donner de ses propres viandes. Et quant ce venoit aux festes annuelles, le jour des vigiles, avant qu’il beust ne mengeast, il les servoit. Et quant ilz estoient repeuz, ilz emportoient tous certaine somme de deniers. Et, à bref dire, faisoit le roy saint Loys tant d’aumosnes, et de si grandes, que à paine les pourroit-on toutes dire et declairer. Dont y eut aucuns de ses familiers qui murmuroient de ce qu’il faisoit si grans dons et aumosnes, et disoient qu’il y despendoit moult. Mais le bon Roy respondoit qu’il aimoit mieulx faire grans despens à faire aumosnes, que en boubans et vanitez. Ne pour quelque grans aumosnes qu’il feist, ne laissoit-il à faire grant despence et large en sa maison, et telle qu’il appartenoit à tel prince : car il estoit fort liberal. Et aux Parlemens et Estatz qu’il tint à faire ses nouveaux establissemens, il faisoit tous servir à sa court les seigneurs, chevaliers, et autres, en plus grant habondance et plus haultement que jamais n’avoient fait ses predecesseurs. Il aymoit moult toutes manieres de gens qui se mectoient au service de Dieu. Dont il a depuis fondé et fait plusieurs beaux monasteres et maisons de religion par tout son royaume. Et mesmement environna-il toute la ville de Paris de gens de religion, qu’il y ordonna, logea, et fonda à ses deniers.
Aprés ces choses dessusdites le Roy manda tous les barons de son royaume, pour aller à lui à Paris en ung temps de caresme. Et aussi m’envoia-il querir à Jonville, dont je me cuidé assez excuser de venir, pour une fievre quarte que j’avois. Mais il me manda qu’il avoit assez gens qui savoient donner guerison de fievres quartes ; et que sur toute s’amour, que je allasse à Paris : ce que je fys. Et quant je fu là, onques je ne sceu savoir pourquoy il avoit ainsi mandé les grans seigneurs de son royaume. Et advint que le jour de la feste Nostre Dame en mars je m’endormy à matines. Et en mon dormant me fut advis que je veoie le Roy à genoulz devant ung autel, et qu’il y avoit plusieurs prelatz qui le revestoient d’une chaisible rouge, qui estoit de sarge de Reims. Et tantoust que je fu esveillé, je racomptay ma vision à ung mien chappelain, qui estoit tres-saige homme : lequel me dist que le Roy se croizeroit le landemain. Et je lui demanday commant il le savoit ? Et il me dist qu’il le savoit par mon songe et advis : et que la chasible rouge que je lui veoie mectre sus signiffioit la croix de Nostre Seigneur Jesus-Christ, laquelle fut rouge de son precieux sang qu’il espandit pour nous. Et ainsi que la chasible estoit de sarge de Reims, que ainsi la croiserie seroit de petit exploict, ainsi qu’il disoit que je verrois le landemain.
Or advint que le landemain le Roy et ses trois filz se croiserent : et fut la croisure de petit exploict, tout ainsi que mon chappelain le m’avoit recité le jour davant. Parquoy je creu que c’estoit prophecie. Ce fait, le roy de France et le roy de Navarre me pressoient fort de me croisser, et entreprandre le chemin du pelerinage de la croix. Mais je leur repondi que tandis que j’avois esté oultre mer ou service de Dieu, que les gens et officiers du roy de France avoient trop grevé et foullé mes subgetz, tant qu’ilz en estoient apovriz : tellement que jamais il ne seroit que eulx et moy ne nous en santissons. Et veoie clerement, si je me mectoie au pellerinage de la croix, que ce seroit la totale destruction de mesdiz pouvres subgetz. Depuis ouy-je dire à plusieurs que ceulx qui lui conseillerent l’entreprinse de la croix firent ung tres-grant mal, et pecherent mortellement ; car tandis qu’il fut ou royaume de France, tout son royaume vivoit en paix, et regnoit justice. Et incontinant qu’il en fut hors, tout commença à decliner et à empirer. Par autre voie firent-ilz grant mal : car le bon seigneur estoit si tres-feble et debilité de sa personne, qu’il ne povoit souffrir ne endurer nul harnois sur lui, et ne povoit endurer estre longuement à cheval. Et me convint une foiz le porter entre mes braz depuis la maison du conte d’Auserre jusques aux Cordeliers, quant nous mismes à terre au revenir d’oultre mer.
Du chemin qu’il print pour aller jusques à Tunes, je n’en escripray riens, parce que je n’y fu pas. Et ne veulx mectre ne escripre en ce livre aucune chose de quoy je ne sois certain. Mais nous dirons du bon roy saint Loys que quant il fut à Tunes devant le chastel de Cartaige, une maladie de flux de ventre le print. Et pareillement à monseigneur Phelippes son filz aisné print ladite maladie avecques les fievres quartes. Le bon Roy si acouscha au lit, et congnut bien que il devoit deceder de ce monde en l’autre. Lors appella-il messeigneurs ses enfans. Et quant ilz furent devant lui, il adressa sa parolle à son aisné filz, et lui donna des enseignemens qu’il lui commanda garder comme par testament, et comme son hoir principal. Lesquelz enseignemens j’ay ouy dire que le bon Roy mesmes les escripvit de sa propre main et sont telz :
« Beau filz, la première chose que je t’enseigne et commande à garder, si est que de tout ton cueur, et sur toute rien, tu aymes Dieu ; car sans ce nul homme ne peult estre sauvé. Et te garde bien de faire chose qui lui desplaise, c’est assavoir pechié. Car tu deverois plustost desirer à souffrir toutes manieres de tourmens, que de pecher mortellement. Si Dieu t’envoie adversité, reçoy-la benignement, et lui en rends graces : et pense que tu l’as bien desservy, et que le tout te tournera à ton preu. S’il te donne prosperité, si l’en remercie tres-humblement, et gardes que pour ce tu n’en soies pas pire par orgueil, ne autrement. Car l’on ne doit pas guerroier Dieu de ses dons, qu’il nous fait. Confesse toy souvent, et eslis confesseur ydone qui preudomme soit, et qui te puisse seurement enseigner à faire les chouses qui sont nécessaires pour le salut de ton ame, et aussi les choses dont tu te dois garder : et que tu soies tel que tes confesseurs, tes parens et familiers te puissent hardiement reprandre de ton mal que tu auras fait, et aussi à t’enseigner tes faitz. Escoute le service de Dieu et de nostre mere sainte Église devotement, de cueur et de bouche ; et par especial à la messe, depuis que la consecracion du corps nostre Seigneur sera, sans bourder ne truffer avecques autrui. Aies le cueur doulx et piteux aux povres, et les conforte et aide en ce que pourras. Maintien les bonnes coustumes de ton Royaume, et abbaisse et corrige les mauvaises. Garde-toy de trop grant convoitise, ne ne boute pas sus trop grans tailles ne subcides à ton peuple, si ce n’est par trop grant necessité, pour ton Royaume deffendre. Si tu as en ton cueur aucun malaise, dy-le incontinant à ton confesseur, ou à aucune bonne personne qui ne soit pas plain de villaines parolles. Et ainsi legerement pourras pourter ton mal, par le reconfort qu’il te donnera. Prens toy bien garde que tu aies en ta compaignie preudes gens et loiaux, qui ne soient point plains de convoitise : soient gens d’eglise, de religion, seculiers, ou autres. Fuy la compaignie des mauvais, et t’efforce d’escouter les parolles de Dieu, et les retien en ton cueur. Pourchasse continuellement prieres, oraisons, et pardons. Ame ton honneur. Gardes toy de souffrir autrui qui soit si hardi de dire devant toi aucune parolle qui soit commencement d’esmouvoir nully à peché : ne qui mesdie d’autrui darrieres ou devant, par detraction. Ne ne seuffre aucune villaine chose dire de Dieu, de sa digne mère, ne de saint ou sainte. Souvent regracie Dieu des biens et de la prosperité qu’il te donnera. Aussi fais droicture, et justice à chascun ; tant au pouvre comme au riche. Et à tes serviteurs sois loial, liberal, et roide de parolle ; ad ce qu’ilz te craignent et ayment comme leur maistre. Et si aucune controversité ou action se meut, enquiers toy jusques à la vérité, soit tant pour toy que contre toy. Si tu es adverti d’avoir aucune chose de l’autrui, qui soit certaine, soit par toy ou par tes predecesseurs, fay la rendre incontinant. Regarde o toute diligence commant les gens et subgetz vivent en paix et en droicture dessoubz toy, par especial és bonnes villes et citez, et ailleurs. Maintien les franchises et libertez esquelles tes anxiens les ont maintenuz et gardez, et les tiens en faveur et amour. Car, par la richesse et puissance de tes bonnes villes, tes annemys et adversaires doubleront de te assaillir, et de mesprandre envers toy, par especial tes pareilz, et tes barons, et autres semblables. Ayme et honnoure toutes gens d’eglise et de religion, et garde bien qu’on ne leur tollisse leurs revenuz, dons et aumosnes, que tes anxiens et davanciers leur ont lessez et donnez. On racompte du roy Phelippes mon ayeul que une foiz l’un de ses conseillers lui dist que les gens d’église lui faisoient perdre et amenuser les droiz et libertez, mesmement ses justices ; et que c’estoit grant merveille comment il le souffroit ainsi. Et le Roy mon ayeul lui respondit, qu’il le croioit bien ; mais que Dieu lui avoit tant fait de biens et de gratuitez, que il aimoit mieulx lesser aller son bien, que d’avoir debat ne contens aux gens de sainte eglise. A ton pere et à ta mere pourte honneur et reverence, et garde de les courousser par desobeissance de leurs bons commandemens. Donne les benefices qui te appartiendront à bonnes persones et de nette vie : si le fay par le conseil de preudes gens et sages. Gardes toy d’esmouvoir guerre contre homme chrestien sans grant conseil, et que autrement tu n’y puisses obvier. Et si aucune guerre y as, si garde les gens d’eglise, et ceulx qui en riens ne t’auront meffait. Si guerre et debat y a entre tes subgetz, appaise les au plus tost que tu pourras. Prens garde souvent à tes baillifz, prevostz, et autres tes officiers, et t’enquiers de leur gouvernement, affin que si chose y a en eulx à reprandre, que tu le faces. Et garde que quelque villain peché ne regne en ton royaume, mesmement blapheme ne heresie : et si aucun en y a, fay-le tollir et ouster. Et garde toy bien que tu faces en ta maison despence raisonnable et de mesure. Et te supply, mon enfant, que en ma fin tu aies de moy souvenance, et de ma pouvre ame : et me secoures par messes, oraisons, prieres, aumosnes et biensfaiz, par tout ton Royaume. Et me octroie part et porcion en tout tes biensfaiz, que tu feras. Et je te donne toute benediction que jamais pere peut donner à enfant : priant à toute la Trinité de paradis, le Pere, le Filz, et le Saint-Esperit, qu’il te garde et deffende de tous maulx, par especial de mourir en pechié mortel ; ad ce que nous puissons une foiz, aprés ceste mortelle vie, estre devant Dieu ensemble à lui rendre graces et loüenges sans fin en son Royaume de paradis, amen.» Quant le bon roy saint Loys eut ainsi enseigné et endoctriné monseigneur Phelippes son filz, la maladie qu’il avoit lui commença incontinant à croistre durement. Et lors demanda les sacremens de sainte Eglise, lesquelz lui furent administrez en sa plaine vie, et bon sens, et ferme memoire ; et bien l’apparut. Car quant on le mectoit en unction, et qu’on disoit les sept seaupmes, lui mesmes respondoit les versetz des diz-sept seaupmes, avecques les autres qui respondoient au prebstre qui lui bailloit la sainte unction. Et ouy depuis dire, à monseigneur le conte d’Alenczon son filz, que ainsi que le bon Roy approucheoit de la mort, il se efforçoit d’appeller les saints et saintes de paradis, pour lui venir aider et secourir a celui trespas. Et par especial evocquoit-il monseigneur saint Jaques, en disant son oraison, qui commence : Esto, Domine. Monseigneur saint Denis de France appella-il, en disant son oraison, qui valoit autant à dire : « Sire Dieu, donne nous grace de povoir despriser et mectre en oubly la propreté de ce monde, en maniere que nous ne doublons nulle adversité.» Madame sainte Genevieve reclamoit-il aussi. Et aprés il se fist mectre en ung lit couvert de cendres, et mist ses mains sur sa poitrine. Et en regardant vers le ciel, rendit l’ame à son Createur, à telle mesme heure que nostre Seigneur Jesus-Christ rendit l’esperit en l’arbre de la croix, pour le salut de son peuple.
Piteuse chouse est, et digne de pleurer, le trespassement de ce saint Prince qui si saintement a vesqu, et bien gardé son royaume, et qui tant de beaux fait envers Dieu a faitz. Car ainsi que l’escripvain enlumine son livre, pour estre plus beau et honnoré : semblablement le saint Roy avoit enluminé et esclarcy son royaume par grans aumosnes, et par monasteres et eglises qu’il a faictes et fondées en son vivant, dont Dieu est aujourdui loüé et honnoré nuyt et jour. Le landemain de la feste saint Bertholomy apoustre trespassa-il de ce siecle en l’autre, et en fut apporté le corps à Saint Denis en France. Et là fut enseveli ou lieu où il avoit despieça esleu sa sepulture : auquel lieu Dieu par ses prieres a depuis fait maints beaux miracles.
Tantoust aprés par le commandement du saint Pere de Romme, vint ung prelat à Paris, qui estoit arcevesque de Roüan, et ung autre evesque avecques lui : et s’en allerent à Saint Denis en France. Auquel lieu ilz furent long-temps, pour eulx enquerir de la vie, des euvres, et des miracles du bon roy saint Loys. Et me manderent venir à eulx, et là fu par deux jours, pour savoir de moy ce qu’en savoie. Et quant ilz se furent par tout bien enquis du bon roy saint Loys, ilz en emporterent en court de Romme l’enqueste. Laquelle veuë bien et à bon droit, ilz le misdrent ou nombre des confesseurs. Dont grant joie fut et doibt estre à tout le royaume de France, et moult grant honneur à tout son lignaige, voire ceulx qui le vouldront ensuir. Aussi grant deshonneur sera à ceulx de son lignaige qui ne le vouldront ensuir, et seront monstrez o le doy en disant que à tart le bon saint homme eust fait telle mauvaistié ou telle villennie.
Aprés que ces bonnes nouvelles furent venues de Homme, le Roy donna et assigna journée pour lever le saint corps. Et le leverent l’arcevesque de Reims qui lors estoit, messire Henry de Villiers arcevesque de Lyon, qui estoit lors, le porterent devant : et plusieurs autres arcevesques et evesques le portoient aprés, dont je ne sçay les noms. Aprés qu’il fut levé, frere Jehan de Semours le prescha devant le monde ; et entre autres de ses faitz rameuta souvent une chose que je lui avois dicte du bon Roy : c’estoit de sa grant loiaulté. Car, comme j’ay devant dit, quant il y avoit aucune chose promise de sa seulle et simple parolle aux Sarrazins ou veage d’oultre mer, il n’y avoit remede qu’il ne la leur tiensist selon sa promesse. Ne pour avoir perdu cent mil livres, il ne leur eust voulu faillir de promesse. Aussi prescha ledit frere Jehan de Semours toute sa vie, comme elle est cy-devant escripte. Tantoust que le sermon fut finé, le Roy et ses freres remporterent le corps du Roy leur pere en ladite eglise de saint Denis, avecques l’aide de leur lignaige, pour faire honneur au corps, qui grant honneur avoit fait, si à eulx ne tenoit, ainsi comme j’ay dit devant.
Encores escripray-je quelque chose en l’onneur du bon roy saint Loys. C’est assavoir que, moy estant eu ma chappelle à Jonville, il me fut advis à certain jour qu’il estoit devant moy tout joieux. Et pareillement estois bien à mon aise de le veoir en mon chastel. Et lui disoie : « Sire, quant vous partirez d’icy, je vous meneray logier en une autre mienne maison, que j’ay à Chevillon.» Et il m’estoit advis qu’il m’avoit respondu en riant : « Sire de Jonville, foy que dois à vous, je ne me partiray pas si toust d’icy, puis que je y suis.» Quant je m’esveillay, je pensay en moy que c’estoit le plaisir de Dieu et de lui que je le herbergeasse en ma chappelle. Ce que je fis incontinant aprés. Car j’ay fait faire ung autel en l’onneur de Dieu et de lui : et là y ay estably une messe perpetuelle par chacun jour, bien fondée en l’onneur de Dieu et de monseigneur saint Loys. Et ces choses ay-je ramentuës à monseigneur Loys son filz, affin que, en faisant le gré de Dieu et de monseigneur saint Loys, je puisse avoir quelque partie des reliques du vray corps monseigneur saint Loys, pour tenir en ma chappelle à Jonville, affin que ceulx qui verront son autel puissent avoir à icelui saint plus grant devocion.
Et foys assavoir à tous les lecteurs de ce petit livret que les choses que je dis avoir veuës et sceuës de lui sont vraies, et fermement le doivent croire. Et les autres choses que je ne tesmoigne que par oir, prenez-les en bon sens, s’il vous plaist : priant à Dieu que, par la priere de monseigneur saint Loys, il lui plaise nous donner ce qu’il sceit nous estre necessaire, tant aux corps que aux ames. Amen.
RÉCIT OFFICIEL
DE L’EXPÉDITION DE SAINT LOUIS
EN ÉGYPTE,
FAIT PAR LUI-MÊME
TRADUIT DU LATIN
Louis, par la grâce de Dieu, roi des Français, à ses chers et fidèles prélats, barons, chevaliers, citoyens, bourgeois et autres qui habitent le royaume de France, à qui les présentes lettres parviendront, salut. Pour l’honneur et pour la gloire du saint nom de Dieu, nous croyons devoir vous instruire de ce qui nous est arrivé.
Après la prise de Damiette, que le seigneur Jésus-Christ, dans son ineffable miséricorde, avoit mise au pouvoir des Chrétiens, par une espèce de miracle, événement glorieux dont vous avez dû être instruits, nous avons tenu un grand conseil, et nous sommes partis de cette ville, le 20 du mois de novembre dernier, avec notre armée de terre et notre flotte, marchant contre les Sarrasins réunis et campés près de la ville qu’on appelle Massoure. Dans cette marche, nous avons été souvent attaqués par les ennemis, et ils ont toujours été battus : un jour surtout nous leur avons tué beaucoup de monde.
Alors nous avons appris que le sultan d’Égypte étoit mort, et qu’avant de fermer les yeux, il avoit envoyé vers son fils, résidant en Orient, pour l’inviter à venir sur-le-champ en Égypte ; qu’il lui avoit fait prêter serment par son armée, et que, jusqu’à l’arrivée de ce prince, il avoit laissé le soin de la guerre à in de ses émirs nommé Facardin. Lorsque nous nous sommes approches de Massoure, nous avons trouvé que ces nouvelles étoient vraies.
Près de cette ville, il nous a été impossible d’attaquer les Sarrasins, parce qu’un bras du Nil, appelé Thanis, séparé du principal cours de ce fleuve, couloit entre leur armée et la nôtre. Nous avons donc placé notre camp entre le Nil et le Thanis. Là, ayant encore été attaqués par les Sarrasins, plusieurs d’entre eux ont péri par le fer, et un beaucoup plus grand nombre a été précipité dans les eaux.
Le bras du Nil, appelé Thanis, n’étant pas guéable, nous avons commencé à construire une digue pour le passage de notre armée. Pendant plusieurs jours, nous avons fait d’immenses travaux, dépensé des sommes énormes, et couru de grands dangers. Les Sarrasins mettant toutes sortes d’obstacles à notre entreprise, ont opposé des machines à celles que nous avions élevées ; ils ont renversé les tours de bois que nous avions établies sur la digue, ou les ont brûlées avec le feu grégeois.
Nous avions perdu toute espérance d’achever cette digue, lorsqu’un transfuge de l’armée des Sarrasins est venu nous indiquer un gué peu éloigné, où l’armée chrétienne pourroit passer le fleuve. Après avoir tenu conseil avec nos barons et les principaux chefs de notre armée, il a été décidé à l’unanimité, le lundi avant les Cendres, que le lendemain, mardi gras, de grand matin, nous irions au lieu désigné, en laissant une partie de nos troupes pour garder le camp. Le lendemain donc, arrivant à ce gué, nous y avons traversé le fleuve, non sans de grands dangers, car il étoit plus profond qu’on ne nous l’avoit dit. Il a fallu que nos chevaux se missent à la nage, et gravissent des bords élevés et escarpés.
Après ce passage, nous nous sommes dirigés vers les machines que les Sarrasins avoient élevées contre notre digue. Notre avant-garde les ayant attaqués, plusieurs ont péri par le fer et quelques-uns de leurs émirs ont été au nombre des morts. Alors le désordre s’est mis dans notre armée ; les nôtres, après s’être dispersés dans le camp des ennemis, sont arrivés jusqu’à Massoure, tuant tous ceux qu’ils trouvoient sur leur passage ; mais enfin les Sarrasins ayant aperçu leur imprudence, ont repris courage, les ont entourés de toutes parts, et accablés. Dans cette affaire, nous avons perdu un grand nombre de barons, de chevaliers, de Templiers et d’Hospitaliers, dignes de tous nos regrets. Là est tombé notre cher et illustre frère le comte d’Artois, qui a été privé de cette vie mortelle. Nous devons plutôt le féliciter que le plaindre, car nous sommes certains qu’il a obtenu la couronne de martyr, et qu’il est à présent dans la céleste patrie.
Profitant de ce désordre, les Sarrasins se sont précipités sur nous de tous côtés, nous ont lancé une grêle de traits, et nous ont harcelés jusqu’à neuf heures du soir, pendant que nous n’avions aucune baliste pour les repousser, qu’une partie de nos chevaliers étoient hors de combat, et que le plus grand nombre de nos chevaux étoient tués ou blesses ; cependant, avec l’aide de Dieu, nous avons gardé notre camp et rallié nos troupes.
Nous avons établi notre camp près des machines des ennemis dont nous nous sommes emparés, et nous avons construit un pont pour communiquer avec le reste de notre armée placée au-delà du fleuve. Le lendemain, plusieurs des nôtres ayant reçu l’ordre de s’approcher de nous, se sont établis près de notre camp : nous avons alors détruit les machines des Sarrasins, et nous avons élevé des abris sur le pont, afin qu’on put passer sans danger d’une rive à l’autre.
Le vendredi suivant, les Sarrasins ayant réuni toutes leurs forces, dans le dessein de nous exterminer, nous ont attaqués avec une impétuosité dont nous n’avions pas encore eu d’exemple. Secourus par la divine Providence, nous leur avons résisté ; nous avons repoussé leurs attaques, et nous leur avons tué beaucoup de monde. Au bout de quelques jours, le fils du Sultan, arrivant de l’Orient, est venu près de Massoure : les Sarrasins, transportés de joie, l’ont reçu au son des tambours, comme leur seigneur, et leurs forces ont été augmentées par les troupes qu’il a jointes à leur armée.
Depuis ce moment nous ne savons par quel jugement sévère de Dieu, toutes les affaires ont tourné contre nos espérances : des maladies pestilentielles ont attaqué les hommes et les chevaux ; il ne s’est trouvé presque personne parmi nous qui n’ait eu à pleurer des amis morts ou mourans. L’armée chrétienne étoit consumée et diminuée de moitié. La disette de vivres étoit telle, que plusieurs périssoient de faim. Les bâtimens expédiés de Damiette ne pouvoient arriver jusqu’à nous, parce que les galères et les petits vaisseaux des Sarrasins les arrêtoient sur le Nil. Nos ennemis, après s’être emparés d’un grand nombre de nos bateaux, ont encore pris successivement, malgré les efforts de nos soldats, deux caravanes qui portoient à notre camp des vivres et des munitions.
La disette complète de subsistances et de fourrages a porte parmi nos troupes le découragement et la désolation. Accablés de souffrances, tant à cause de la disette, qu’à cause des maladies, la nécessité nous a forcés de quitter notre camp, et de nous retirer sur Damiette, notre dernière ressource. Mais comme le sort des hommes ne dépend pas de leur volonté, mais de celui qui, dirigeant leurs pas, dispose d’eux, suivant les décrets de sa Providence, pendant que nous étions en marche, le 5 avril, les Sarrasins ayant réuni leurs forces, nous ont attaqués de toutes parts. Par la permission divine, et pour l’expiation de nos péchés, nous sommes tombés entre leurs mains, nous et nos chers frères, les comtes de Poitiers et d’Anjou, et ceux qui nous suivoient par terre, sans que personne ait pu s’echapper : nous avons été jetés dans des prisons, non sans perdre un grand nombre des nôtres, et sans répandre beaucoup de sang. La plupart de ceux qui s’étoient embarqués ont été pris également ; plusieurs ont été égorgés ; et des bâtimens remplis de malades ont été brûlés sans pitié.
Nous étions depuis quelques jours en prison, lorsque le Sultan nous a fait proposer une trêve. Il demandoit avec instance et menace que, sans délai, nous lui rendissions Damiette avec tout ce que nous y avions trouvé, et que nous lui donnassions une indemnité pour tous les frais qu’il avoit faits depuis le commencement de la guerre. Après de longues négociations, nous sommes enfin convenus d’une trêve de dix ans aux conditions qui suivent :
Le Sultan devoit mettre en liberté nous et ceux qui nous avoient suivis en Égypte, ainsi que tous les Chrétiens, de quelque pays qu’ils fussent, qui avoient été pris depuis que Kiemel, son aïeul, avoit fait la paix avec l’Empereur. Il consentoit à ce que les Chrétiens de la Terre sainte gardassent en paix toutes les parties du royaume de Jérusalem dont ils étoient en possession avant notre arrivée. De notre côté, nous nous sommes engagés à rendre Damiette et à payer huit cent mille besans pour la rançon des captifs, et pour les frais de la guerre. Nous avons pris aussi l’engagement de mettre en liberté tous les Sarrasins que nous avions faits prisonniers depuis notre arrivée, ainsi que ceux qui avoient été pris dans le royaume de Jérusalem, depuis la paix faite par l’Empereur. Il a été convenu, en outre, que les effets que nous laisserions à notre départ seroient en sûreté, confiés à la garde du Sultan, pour nous être rapportés en France à la première occasion favorable. Les Chrétiens malades à Damiette, et ceux qui pour vendre ce qu’ils y possédoient, resteroient quelque temps dans cette ville, pouvoient revenir dans leur pays, par mer ou par terre, quand ils le voudroient, sans aucun eœpèchement quelconque. Le Sultan devoit donner une escorte à ceux qui, sur-le-champ, demanderoient à se retirer dans le royaume de Jérusalem.
Ainsi nous avons conclu cette trêve avec le Sultan, et nous l’avons cimentée l’un et l’autre par des sermens. Déjà le Sultan éroit en marche avec son armée pour venir à Damiette, où toutes les conditions du traité devoient être exécutées, lorsque Dieu a permis un grand événement. Quelques soldats sarrasins, appuyés par la majorité de l’armée, se sont précipités sur le Sultan, le matin, lorsqu’il sortoit de table, et lui ont fait de grandes blessures. Ils l’ont tué à coups de sabre au moment où il quittoit sa tente pour se sauver ; et cela, en présence de presque tous les émirs et d’une multitude de Sarrasins. Après cet attentat, plusieurs soldats, encore enflammés de fureur, sont venus dans notre tente, comme s’ils vouîoient, ainsi que l’ont craint plusieurs des nôtres, nous faire périr avec tous les Chrétiens. Mais la clémence de Dieu a calmé leur colère : ils se sont bornés à requérir avec instance l’exécution du traité fait avec le Sultan. Après beaucoup de menaces, il a plu au Seigneur, ce père des miséricordes, ce consolateur des affligés prêt à exaucer ceux qui l’implorent, que nous confirmassions ce traité, et que nous reçussions le serment que ces hommes ont prêté, suivant les formules de leur religion. Nous avons en même temps fixé l’époque où les captifs seroient délivrés, et où Damiette seroit rendue.
Ce n’est pas sans regret que nous avons fait ce traité, d’abord avec le Sultan, ensuite avec les soldats ; mais nous savions d’une manière certaine qu’il étoit impossible de conserver Damiette. Ainsi, d’après le conseil des barons de France, nous avons mieux aimé, pour l’utilité de la chrétienté, rendre cette ville que nous ne pouvions plus défendre, que d’exposer la vie de nos chevaliers et de nos soldats. Le jour fixé, les émirs ont été mis par nous en possession de la ville de Damiette, et ils ont délivré nous, nos deux frères, les comtes de Bretagne, de Flandre, de Soissons, ks barons, les chevaliers, tant du royaume de France que des royaumes de Jérusalem et de Chypre. Leur exactitude à exécuter cette partie du traité nous a fait espérer qu’ils délivreroient aussi tous les autres Chrétiens qu’ils avoient en leur pouvoir.
Après avoir terminé cette importante affaire, nous avons quitté l’Égypte, en y laissant des commissaires chargés de recevoir les captifs chrétiens, et de garder les objets que le petit nombre de vaisseaux qui nous restoit, nous empêchoit d’emporter. À notre arrivée à Saint-Jean-d’Acre, pensant toujours aux Chrétiens qui restoient prisonniers, nous avons envoyé de nouveaux commissaires avec des vaisseaux pour les ramener, et pour rapporter ce qui nous appartenoit, savoir, des machines de guerre, des tentes, et plusieurs autres objets ; mais les émirs ont retenu long-temps nos commissaires, qui les sollicitoient avec instance d’exécuter le traité, en leur promettant toujours de leur accorder leur demande. Enfin, après les avoir fait attendre plusieurs mois, au lieu de douze mille Chrétiens, qu’ils auroient dû délivrer, ils n’en ont remis à nos commissaires qu’environ quatre cents, dont plusieurs ont été obligés de payer une rançon. Ils n’ont voulu, au reste, rendre aucun des objets que nous avions laissés à Damiette.
Mais ce qui fait horreur, après une trêve conclue et jurée, c’est ce qui nous a été raconté par nos commissaires et par quelques captifs dignes de foi. Les Sarrasins ont fait choix d’un certain nombre de jeunes Chrétiens ; ils les ont amenés devant eux comme des victimes ; et, levant le fer sur leur tête, ils les ont sommés d’apostasier. Plusieurs, par foiblesse, ont abandonné leur religion : d’autres, comme des héros, ont persisté dans leur foi, malgré les tourmens. En combattant ainsi, ils ont obtenu la couronne des martyrs ; leur sang, nous n’en doutons pas, criera au Seigneur pour le peuple chrétien ; ils seront nos défenseurs devant le souverain juge, et nous seront plus utiles dans cette céleste patrie que s’ils étoient restés avec nous sur la terre.
Plusieurs malades qui étoient restes à Damiette ont été égorgés ; et nous n’avons plus l’espérance de voir l’exécution du traité, quoique nous ayons rempli fidèlement tous nos engagemens.
Après avoir conclu cette trêve, nous pensions que les Chrétiens de la Terre sainte seroient tranquilles, du moins jusqu’à son expiration ; et nous avions formé le dessein de revenir en France ; déjà même nous avions fait les préparatifs de notre départ. Mais voyant clairement par ce qui étoit arrivé, que les émirs ne craignoient pas de violer tous leurs sermens, nous avons consulté les barons de France, les prélats, les chevaliers du Temple, de l’Hôpital, et de l’Ordre teutonique, et les barons du royaume de Jérusalem, La plupart nous ont fait considérer que notre départ causeroit la ruine entière de la Terre sainte, surtout dans l’état de foiblesse et de misère où elle se trouvoit aujourd’hui. Ils nous ont aussi représenté que les captifs chrétiens qui sont encore en Égypte se regarderoient comme perdus, et n’auroient plus aucun espoir d’être délivrés. Ils ont donc pensé que notre séjour ici pourroit être de quelque utilité ; et qu’avec le secours du Seigneur, nous serions en état de concourir à la délivrance des prisonniers, et à la conservation des places qui restent aux Chrétiens dans le royaume de Jérusalem ; ils se sont fondés principalement sur ce que le Sultan de Damas est en guerre avec les Égyptiens, et sur ce que l’on assure qu’il ira bientôt venger la mort du Sultan d’Égypte. Après avoir attentivement examiné toutes ces choses, pénétrés de compassion pour les malheurs de la Terre sainte, au secours de laquelle nous étions venus, voulant secourir nos pauvres captifs dont nous partageons les peines, quoique beaucoup de gens nous aient pressés de quitter ce pays désolé, nous avons mieux aimé différer notre départ, et rester quelque temps en Syrie, que d’abandonner la cause de Jésus-Christ, et de laisser nos prisonniers sans espérance.
Nous ferons partir pour la France nos chers frères, le comte de Poitiers, et le comte d’Anjou, pour la consolation de notre mère chérie et de notre royaume.
Que tous ceux qui portent le nom de Chrétien, prennent part à notre entreprise ; et vous, surtout, ecclésiastiques, que le Seigneur semble avoir choisis pour donner l’exemple du dévouement et du courage. Nos ennemis, outre les blasphèmes qu’ils vomissoient en notre présence, frappoient la croix avec des verges, et la fouloient aux pieds. Levez-vous donc, soldats de Jésus-Christ, réunissez-vous, préparez-vous à venger les injures faites à votre Dieu : suivez l’exemple de vos pères, qui se sont distingués entre les nations par l’ardeur de leur foi, et qui ont rempli l’univers de leur gloire. Nous vous avons précédés dans cette noble carrière. Venez, suivez-nous, vous serez récompensés quoique vous arriviez tard. Le père de famille de l’Évangile traite aussi bien les derniers ouvriers de sa vigne que les premiers. Préparez-vous ; que ceux à qui Dieu inspirera ce noble désir, soient disposés à partir au mois d’avril ou de mai de l’année prochaine ; que ceux qui n’auront encore pu faire leurs préparatifs, profitent d’un second passage qui aura lieu à la Saint-Jean.