Vie de saint Louis (page 7)

Jean de Joinville · Histoire

Texte français, domaine public · Source : fr.wikisource.org — Mémoires de Joinville · 9 pages

Fiche de l’œuvre dans le savoir

Durant le temps que le Roy estoit à Japhe, on lui dist que le souldan de Damas le souffreroit aller en Jerusalem, et par bon asseurement. Et l’eust tres-voulenliers voulu faire le Roy. Mais grant conseil eut qui l’en destourna, par ce que il lui convenoit laisser la cité en la main des ennemys. Ce que les seigneurs du païs ne voulirent consentir. Et lui remonstrerent par exemple, qui fut tel : Que quant le roy Phelippe se partit de devant Acre pour aller en France, il lessa tous ses gens en l’ost du duc Hugues de Bourgoigne qui estoit ayeul du duc darrenier mort. En celui temps et ainsi que le duc Hugues de Bourgoigne et le Roy Richart d’Angleterre estoient séjournans en Acre, il leur fut apporté nouvelles qu’ilz prandroient bien le landemain Jerusalem s’ilz vouloient, par ce que la grant puissance des chevaliers d’Egipte s’en estoient allez au Souldan de Damas, à une guerre qu’il avoit à Nessa, contre le Souldan du lieu. Et furent tantoust prés le duc de Bourgoigne et le roy Richart de desmarcher pour aller vers Jerusalem. Et diviserent leurs batailles, dont le roy d’Angleterre menoit la premiere, et le Duc l’autre d’emprés avecques les gens du roy de France, qui estoient demourez. Et ainsi qu’ilz furent prés de Jerusalem, et prés de prendre la ville, il fut mandé de la bataille du duc de Bourgoigne au roy d’Angleterre, que le Duc s’en retournoit, seullement affin que l’on n’eust peu dire que les Anglois eussent prins Jerusalem ; qui lui procedoit d’envie. Et ainsi qu’ilz estoient sur ces parolles, ce fut l’un des gens du roy d’Angleterre qui s’escria et lui dist : « Sire, Sire, venez jusques icy, et je vous monstreray Jerusalem. Et il gecte devant ses yeulx sa cocte d’armes tout en pleurant, et disant à Nostre Seigneur à haulte voix : Ha ! Sire Dieu, je te pry que je ne voie mye ta sainte cité de Jerusalem, puis que ainsi va que je ne la puis delivrer des mains de tes ennemis.»

Cest exemple fut monstre au roy saint Loys, pour ce qu’il estoit le plus grant roy des Chrestiens, et que s’il faisoit son pellerinage en Jerusalem sans la delivrer des mains des ennemis de Dieu, tous les autres roys qui viendroient audit veage se tiendroient apaiez de faire seullement leur pelerinage, ainsi que auroit fait le roy de France.

Celui Richart roy d’Angleterre fist tant de faitz d’armes ou temps qu’il y fut, que quant les chevaulx aux Sarrazins avoient paeurs d’aucune umbre ou d’un buisson, leurs maistres leur disoient : « Cuides-tu, que le roy d’Angleterre y soit ? » Et ce disoient-ilz par coustume, par ce que maintesfoiz il les avoit desconfitz et vainquz. Et pareillement quant les petitz enfans des Turcs et Sarrazins crioient, leurs meres leur disoient : « Tays-toy, tays-toy, ou je yray querir le roy Richart d’Angleterre.» Et de paeurs qu’ilz avoient, ilz se taisoient, comme j’ay dit par cy-devant.

Du duc de Bourgoigne Hugues, dont aussi ay devant parlé, vous diray. Il fut moult bon chevalier de sa main, et chevallereux. Mais il ne fut oncques tenu à saige, ne à Dieu, ne au monde. Et bien y apparut en ses faitz devant dictz. Et de lui dist le grant roy Phelippe, quant il sceut que le conte Jehan de Chalons avoit eu ung filz, qui avoit nom Hugues : « Dieu le vueille faire preuhomme, et preudomme! » Car grant difference disoit estre entre preuhomme, et preudomme : et que maint chevalier y avoit entre les Chrestiens et entre les Sarrazins, qui estoient assez preux ; mais ilz n’estoient pas preudommes. Car ilz ne craignoient ne amoient Dieu aucunement. Et disoit que grant grace faisoit Dieu à ung chevalier, quant il avoit ce bien que par ses faitz il estoit appellé preuhomme et preudomme. Mais celui dont nous avons dit cy-devant povoit bien estre appelle preudhomme, par ce qu’il estoit preux et hardy de son corps, mais non point de s’ame : car il ne craignoit point à pecher, ne à mesprandre envers Dieu. Des grans deniers que le Roy mist à fermer Japhe ne convient-il mye parler, pour ce qu’ilz sont sans nombre ; car il ferma le bourg dés l’une des mers jusques à l’autre. Et y avoit bien vingt-quatre tours, que grans, que petites. Et estoient les douves curées, et faites dedans et dehors. Et y avoit trois grans portes, dont le legat avoit eu commission d’en faire faire une des trois, et de la muraille depuis celle porte jusques à l’autre. Et pour congnoistre par exstimacion ce que la chose peut couster au Roy, il est verité que une foiz me demanda le légat, combien je estimoye bien ce que avoit cousté la porte et le pan de mur qu’il avoit fait faire. Et je estimé que la porte lui avoit bien cousté cinq cens livres, et la muraille trois cens livres. Et lors le legat me dist que j’estois bien loing du compte ; et que, se Dieu lui aidast, que la porte et le mur lui avoient bien cousté trente mil livres. Parquoy peut-on bien penser que à ce pris le tout auroit beaucoup cousté.

Quant le Roy eut parachevé de fermer et clorre Japhe, il lui print envye de faire à Sajecte comme il avoit fait à Japhe : et de la reffaire fermante, ainsi comme elle estoit avant que les Sarrazins l’eussent abatuë. Et s’esmeut pour y aller lui et son ost, le jour de la feste de messeigneurs saint Pierre et saint Paoul, apoustres. Et quant le Roy fut devant le chastel d’Assur à tout son ost, sur le soir le Roy appella ses gens de conseil, et leur demanda d’une chose qu’il avoit envye de faire : c’est assavoir qu’il vouloit prandre une cité de Sarrazins qu’on appelloit Naples, qui se nomme, és escriptures de la Bible et de l’anxien Testament, Samarie. Lors les seigneurs du Temple, les barons, et admiraulx du païs lui conseillerent qu’il le devoit faire ; mais qu’il n’y devoit point estre en personne, de paeurs des dangiers disans que s’il estoit prins ou tué, que toute la terre seroit perduë. Et il leur respondit qu’il n’y lerroit jà aller ses gens s’il n’y estoit lui-mesmes avecques eulx. Et pour tel discord demoura l’entreprise. Adonc nous partismes, et vymmes jusques aux sables d’Acre. Et là se logea le Roy et tout son ost celle nuytée. Et au landemain vint à moy une grant quantité de peuple de la grant Hermenie, qui alloient en pellerinage en Jerusalem. Et me vint supplier celui peuple, pour ce qu’ilz avoient ouy dire de moy que j’estois le prouche du Roy, que je leur voulsisse monstrer le bon roy Loys, par ung trucheman latin qu’ilz avoient. Et lors m’en allay devers le Roy, et lui dis que une grant tourbe de gens de la grant Hermenie, qui alloient en Jerusalem, le vouloient veoir. Et il se print à rire, et me dist que je les fisse venir devant lui. Et tantoust lui amené celui peuple, qui le virent moult voulentiers, et lui firent moult grant honneur. Et puis quant ilz l’eurent veu, le commanderent à Dieu, et il eulx aussi.

Le landemain le Roy et son ost se partit, et alasmes loger en ung lieu que on appelloit Passe-Poulain, là où il y avoit de moult belles eauës de fontaines, dequoy on arrouse ou païs les cannes dont vient le sucre. Et quant je fu logié, l’un de mes chevaliers me dist : « Sire, or vous ay-je logié beaucoup mieulx que n’estiez yer devant saint Sur.» Et l’autre de mes chevaliers, qui m’avoit logié celui jour devant, lui va dire : « Vous estes trop fol hardy, quant à Monseigneur vous allez blasmer chose que j’ay faite.» Et quant il eut ce dit, il saillit sur le chevalier, et le print par les cheveux. Et quant j’apperceu l’outrecuidance d’icelui chevalier, qui devant moy avoit prins aux cheveux l’autre mien chevalier, je lui allay courir sus, et lui donnay ung coup de poing entre les espaulles ; et il lessa lors le chevalier qu’il tenoit aux cheveux. Et je lui dis qu’il sortist hors de mon logis ; et que jamais, ainsi m’aist Dieux, il ne seroit de ma maison. Adonc s’en alla dehors celui chevalier, à grant deul menant. Et s’en alla vers messire Gilles le Brun, qui estoit lors connestable de France : lequel s’en vint tantoust à moy me prier que je voullisse reprandre celui mon chevalier, et que grant repentence avoit-il de sa folie. Et je lui dis que je n’en ferois jà riens, premier que le legat m’eust donné absolucion du serement que j’en avois fait. Et le connestable s’en alla devers le legat lui compter tout le cas, et lui requerir qu’il me voulsist absouldre du jurement que j’avois fait. Et le legat lui respondit qu’il n’avoit povoir de me absoudre, veu que à bon droit j’avoie fait le serement : et qu’il estoit raisonnable, par ce que le chevalier l’avoit grandement desservy. Et ceste chose ay-je voulu escripre és faitz de ce petit livret, affin de donner exemple à chascun qu’on ne face serement, s’il n’avient à faire de raison. Car le saige dit que qui voulentiers et à coup jure, souvent il se parjure.

L’autre jour ensuivant, le Roy et son ost s’en alla devant la cité de Sur, qui est appellée Thiry en la Bible. Et fut le Roy pareillement entalenté d’aller prandre une cité, qui estoit illecques prés, qu’on appelloit Belinas. Et lui conseillèrent ses gens qu’il le devoit faire, mais qu’il n’y devoit point estre ; et ad ce s’acorda à grant paine. Et fut appointé que le conte d’Anjou yroit, et messire Phelippes de Montfort, le sire de Sur messire Gilles le Brun connestable de France, messire Pierre le Chambellan, les maistres du Temple et de l’Ospital, leur gensd’armes. Et puis sur la nuyt nous nous armasmes, et veinsmes ung peu aprés le point du jour en une plaine qui estoit devant la cité de Belinas, appellée en l’anxienne escripture Cesaire Philippi. Et est seant celle cité sur une belle fontaine, qu’on appelle Jour. Et, és plains qui sont devant celle cité, y a une autre moult belle fontaine qu’on appelle Dain. Et s’entreassemblent les ruisseaux de ces deux fontaines assez loing de la cité, et en est appellé le fleuve d’icelles fontaines le fleuve Jourdain, là où Nostre Seigneur Jesus Christ fut batizé.

Par le conseil du conte d’Anjou, des maistres du Temple, de l’Ospital, et des barons du païs, fut advisé que la bataille du Roy, où j’estoie avecques mes chevaliers pour lors, en laquelle aussi estoient les quarante chevaliers que le Roy m’avoit baillez dés piecza de la maison de Champaigne, messire Geffroy de Sergines, et les preudommes du pays, qui estoient avecques nous, yrions entre le chastel et la cité ; et les terriers entreroient en la cité à main senestre, et les hospitaliers à main destre, et le maistre du Temple et sa compaignie entreroient la droite voie, que nous autres de la première bataille estions venuz. Et adonc chascun s’esmeut à partir, et approuchasmes jusques encontre la cité par derriere : et trouvasmes plusieurs de noz gens morts, que les Sarrazins avoient tuez dedans la cité, et gictez dehors. Et devez savoir que le cousté par où nous devions aller estoit tres-perilleux. Car en premier lieu, nous avions trois murs à passer, et y avoit une couste qui estoit si desrompuë que nully ne s’y povoit tenir à cheval. Et au hault du tertre y avoit grant quantité de Turcs à cheval, là où il nous convenoit monter. Et tantoust je apperceu que de noz gens à ung endroit rompoient les murs de la ville : et je me voulu tirer à eulx en chevauchant. Ung homme à cheval de noz gens cuida passer le mur, et il cheut son cheval sur lui. Quant je vy ce, je me descendi à pié, et prins mon cheval par le frain, et montasmes hardiement contremont celui tertre. Et lors que les Turcs qui estoient ou hault nous virent ainsi hardiement aller à eulx, ainsi que Dieu voulut, ilz s’enfuirent, et nous laisserent la place. Et en celle place y avoit ung chemin sur la roche qui descendoit en la cité. Et quant nous fusmes au hault du rochier, de là où s’estoient fuiz les Sarrazins, les Sarrazins qui estoient en la cité ne ouzerent venir à nous, et s’enfuirent dehors de la cité, et la lesserent à noz gens sans nul debat de guerre. Et durant que j’estois au hault d’icelui tertre, le mareschal du Temple ouït dire que j’estois en grant peril et s’en vint amont à moy. Or avoys-je avecques moy les Almans, lesquelz quant ilz virent que les Turcs à cheval s’enfuoient droit au chastel, qui estoit assez longuet de la cité, ilz s’esmeurent tous à courir à eulx malgré moy, nonobstant que je leur deisse qu’ilz faisoient mal. Car nous estions à bout de nostre entreprinse, et de ce qu’il nous avoit esté commandé faire. Le chastel estoit dessus la cité, et avoit nom Subberbe : et est bien prés de demi lieuë hault en la montaigne qu’on appelle Liban. Et y a de tres-grans roches à passer jusques au chastel. Et quant les Almans virent que follement ilz poursuivoient ceulx qui avoient monté au chastel, qui savoient moult bien les destours de celles roches, ils s’en revindrent arriere. Et voians les Sarrazins que les Almans s’en retournoient, ilz se misdrent à pié, et leur acoururent sus. Et en descendant des rochiers, ilz leur donnoient de grans coups de masses ; et tellement qu’ilz les reboutoient asprement jusques devers le lieu où j’estois. Et quant les gens qui estoient avecques moy virent les meschiefz que les Sarrazins faisoient aux Almans au descendre, et qu’ilz les poursuyvoient tousjours, ilz se commencèrent à effroier, et avoir paeurs. Et je leur dis que s’ilz s’enfuyoient, que je les ferois tous casser, et mectre hors des gaiges du Roy pour jamais. Et ilz me respondirent : « Sire de Jonville, nous avons beaucoup pire que vous. Car vous estes à cheval, pour vous enfuir quant vous vouldrez : et nous autres sommes à pié, et par ce sommes nous en grant dangier d’estre tuez si les Sarrazins viennent jusques cy.» Et lors je me descendi à pié avecques eulx, pour leur donner bon courage : et envoiay mon cheval en la bataille du Temple, qui estoit bien à une grant portée d’arbaleste de nous. Et ainsi comme les Sarrazins chassoient les Almans, là se trouva ung mien chevalier que ung Sarrazin ferit d’un carrel parmy la gorge, et cheut devant moy tout mort. Et alors me dist un chevalier qui avoit nom messire Hugues d’Escossé, oncle de mon chevalier mort ; que je lui allasse aider à porter son neveu aval, pour le faire enterrer. Mais je n’en voulu riens faire ; car le chevalier estoit allé lassus courir avecques les Almans oultre mon gré. Ainsi doncques, si mal lui en estoit prins, que je n’en povoie més. Tantoust que messire Jehan de Valencienne oyt dire que nous estions en grant desarroy, et en giant peril de noz vies, il s’en alla par devers messire Olivier de Termes, et à ses autres capitaines de la torte langue, et leur dist : « Seigneurs, je vous pri et commande de par le Roy que vous me venez aider à avoir le senneschal de Champaigne.» Et ung chevalier qui avoit nom messire Guilleaume de Beaumont s’en vint à lui, et lui dist que j’estois mort. Mais nonobstant ne s’espargna mye le bon messire Olivier de Termes, et voulut savoir ou de ma mort ou de ma vie, pour en dire au Roy seures nouvelles. Et vint contremont montant jusques ou hault de la montaigne, là où nous estions. Lors me rendy à lui.

Quant messire Olivier fut monté, et vit que nous estion en trop grant peril, et que nous n’eussion peu descendre par où nous estion montez, il nous donna bon conseil. Car il nous fist descendre par ung pendant qui estoit en celle montaigne, comme si nous eussion voulu aller à Damas. Et disoit que les Sarrazins se penseroient que nous les voullisson aller sourprandre par derriere. Et puis quant nous fusmes descendus jusques au plain, il fist mectre le feu en de grans taas de fromens qui estoient parmy les champs. Et par noz petiz nous fismes tant que vymmes à sauveté par le bon conseil de messire Olivier de Termes : et nous rendismes le landemain à Sajecte, là où estoit le Roy. Et trouvasmes que le bon saint homme avoit fait enterrer les corps des Chrestiens qui avoient esté tuez : et lui-mesme aidoit à les porter en terre. Et sachez que en y avoit aucuns qui estoient infaiz et puans, tant que ceulx qui les pourtoient s’en estoupoient les nées, mais le bon Roy ne le faisoit niye. Et quant nous fusmes arrivez devers lui, il nous avoit desja fait faire nos places et logeis.

Durant ces choses, ung jour moy estant devant le Roy lui demanday congié d’aller en pellerinage à nostre Dame de Tourtouze, qui estoit ung veage tres-fort requis. Et y avoit grant quantité de pelerins par chacun jour, pour ce que c’est le premier autel qui onques fust fait en l’onneur de la mere de Dieu, ainsi qu’on disoit lors. Et y faisoit nostre Dame de grans miracles à merveilles. Entre lesquelz elle en fist ung d’un pouvre homme qui estoit hors de son sens, et demoniacle ; car il avoit le maling esperit dedans le corps. Et advint par ung jour qu’il fut amené à icelui autel de nostre Dame de Tourtouze. Et ainsi que ses amys, qui l’avoient là amené, prioient à nostre Dame qu’elle lui vouloist recouvrer santé et guerison, le deable, que la pouvre créature avoit ou corps, respondit : « Nostre Dame n’est pas icy ; elle est en Egipte pour aider au roy de France et aux Chrestiens qui aujourd’hui arrivent en la Terre sainte contre toute paiennie, qui sont à cheval.» Et fut mis en escript le jour que le deable profera ces motz, et fut apporté au legat qui estoit avecques le roy de France : lequel me dist depuis que à celui jour nous estion arrivez en la terre d’Egipte. Et suis bien certain que la bonne Dame Marie nous y eut bien besoing.

Le Roy tres-voulentiers me donna congié d’aller à icelui pellerinage de Nostre Dame, et me chargea que je lui achaptasse pour cent livres de camelotz de diverses couleurs, et qu’il les vouloit donner aux Cordeliers quant nous serions retournez en France. Et lors je me penczay qu’il ne demoureroit plus gueres longuement à s’en revenir en France. Et quant je fu à Triple, là où estoit le lieu de mon pellerinage, je fiz mon oblacion à Dieu et à Nostre Dame de Tourtouze : et puis aprés je achaptay les camelotz que le Roy m’avoit enchargé d’achapter. Et voians mes chevaliers que je les achaptoie, me demandèrent que j’en vouloie faire. Et je leur feis acroire que je les achatoie pour y gaigner.

Après que nous fusmes là arrivez, le prince de celle terre, qui sceut que j’estois parti de l’ost du roy de France, vint au devant de nous, et nous fist moult grant honneur, et nous offrit de grans dons. Dont humblement le remerciasmes, et n’en voulusmes riens prandre, fors que des reliques, que j’apporté au Roy avecques ses camelotz. Et saichez que la Royne avoit bien ouy nouvelles que j’avoie esté en pellerinage, et que j’avoie apporté des reliques. Et je lui envoiay par ung de mes chevaliers quatre pieces de camelotz que j’avoie achaptez. Et quant le chevalier entra devers elle en sa chambre, elle se commença à agenouller devant ses camelotz, qui estoient enveloppez en une toaille. Et quant le chevalier vit que la Royne se agenoulloit devant lui, il ne savoit pourquoy ; et il se va aussi gecter à genoulz. Et adonc la Royne lui dist : « Levez sus, sire chevalier, vous ne vous devez mie agenouller quant vous portez de saintes reliques.» Lors mon chevalier lui dist que ce n’estoient pas reliques, mais que c’estoient camelotz que je lui envoioie. Quant la Royne et ses demoyselles entendirent que ce n’estoient pas reliques, elles se prindrent à rire. Et la Royne dist : « Sire chevalier, mau jour soit donné à vostre seigneur, quant il m’a fait agenouller devant ses camelotz.»

Tantoust après, le Roy estant à Sajecte eut nouvelles que madame sa mere estoit morte. Dont il mena si grand deul, qu’il fut par deux jours en sa chambre sans qu’on peust parler à lui. Et aprés deux jours passez, il m’envoia querir par ung de ses varletz de chambre. Et quant je fu devant lui, il s’escria en me estandant ses braz, disant : « Ha ! Senneschal, j’ay perdu ma mere.» Et je lui dis : « Sire, je ne m’en esbahis point ; car vous savez qu’elle avoit une fois à mourir. Mais je m’esmerveille du grant et oultrageux deul que vous en menez, vous qui estes tant sage prince tenu. Et vous savez bien, fis je, que le sage dit que le mesaise que le vaillant homme a en son cueur ne lui doit apparoir au visage, ne le donner à congnoistre. Car celui qui le fait, il donne grant joie au cueur a ses ennemys, et en donne courroux et malaise à ses amys.» Et lors je l’appaisay ung peu. Et adonc il fist faire oultre mer tant de beaux services pour l’ame de la feuë bonne dame sa mere. Et aussi envoia il en France ung grant sommier chargé de pierres precieuses et joiaulx aux eglises de France, avecques lectres missives, leur priant qu’ilz voulsissent prier Dieu pour lui, et pour ladite dame sa mere.

Bien toust après, le Roy voulut ordonner de ses besongnes, savoir mon s’il s’en devoit retourner en France, ou encores demourer là. Et ainsi qu’il estoit sur ce proupos, lui estant à Sajecte qu’il avoit presque refermée, il appella le legat qui estoit avecques lui, et lui fist faire plusieurs processions, en requerant à Dieu qu’il lui donnast congnoistre lequel il feroit le mieulx à son plaisir, ou de s’en aller en France, ou de demourer là. Aprés que les processions furent faictes, ung peu aprés j’estoie allé à certain jour avecques les riches hommes du païs à l’esbat en ung prael. Et le Roy me fist appeler, et estoit le legat avecques lui. Lors me va dire le legat en la presence du Roy : « Senneschal, le Roy se louë grandement des bons et aggreables services que vous lui avez faitz, et desire fort vostre preu et honneur. Et me fait vous dire, affin qu’en preignez en vostre cueur aucun soulas de joye, que son intencion est de s’en aller en France dedans Pasques qui viennent.» Et adonc je respondi que Nostre Seigneur lui laissast faire à sa bonne voulenté. Aprés ces parolles, le legat se partit d’avecques le Roy, et me pria que je lui feisse compagnie jusques à son logeis : ce que je fys voulentiers. Et me fist entrer en sa garderobbe ; et il me commença à lermoier, et me print par les mains, et me dist : « Senneschal, je suis tres-joieux, et dont je rends graces à Dieu, dequoy vous estes ainsi eschappez des grans perilz là où vous avez esté en ceste terre. Et de l’autre part je suis moult triste et dollant de cueur, dont il me convient lesser vos tres-bonnes et saintes compaignies, pour m’en retorner en court de Romme entre si desloiaux gens, comme il y a. Mais, je vous diray, mon intencion est de demourer encores ung an aprés vous en Acre, pour despandre tous mes deniers à faire fermer et clorre le faulxbourc d’Acre, tant que j’auray aucun denier ; affin qu’on ne me viegne riens impugner à reprouche, ne courir sus.»

Quant je fu retourné devers le Roy, le landemain il me commanda armer, et mes chevaliers. Et quant je fu armé, je lui demanday qu’il lui plaisoit que je feisse. Et adonc me dist, que je menasse la Royne et ses enfans jusques à Sur, là où il y avoit bien sept lieuës. Et de ce ne le voulu pas desdire, nonobstant que grant peril y eust à passer. Car nous ne avions lors nuyt ne jour treves ne paix avecques les Egipciens, ne à ceulx de Damas. Et nous partismes, et vinmes la mercy Dieu tout en paix, sans aucun empeschement, à Sur à couscher. Tantoust aprés, le patriarche et les barons du païs, qui longuement avoient acompaigné le Roy, voians qu’il avoit fermé Sajecte de grans murs, et fait faire grosses tours, et les douves curées dedans et dehors, s’en vindrent à lui, et lui rendirent humblement graces et loüenges des grans biens, honneurs et plaisirs qu’il leur avoit faitz en la sainte Terre. Car il avoit fait reffaire de neuf la cité de Sajecte, Cesaire, Japhe, et avoit moult enforcié la cité d’Acre de grans murailles et grosses tours. Et lui disdrent : « Sire, nous voion bien clerement que vostre demourée avecques nous ne peut plus durer en faczon qu’il en viengne desormais plus de prouffit au royaume de Jerusalem. Pour ce nous vous conseillons tous ensemble que vous en aillez en Acre, et là commencez à faire mectre sus et a point vostre passage, à l’environ de ceste caresme : parquoy vous puissez retourner seurement en France.» Et ainsi par leur conseil le Roy se partit de Sajecte, et s’en vint à Sur, là où nous avions amené la Royne et ses enfans. Et à l’entrée de caresme vinmes en Acre tous ensemble.

Tout le caresme le Roy fit apprester ses nefz, pour s’en revenir en France. Dont il y avoit quatorze, que nefz, que gallées. Et la vigille de la feste saint Marc aprés Pasques, le Roy et la Royne se recuilirent en leur nef : et commença tout à s’esbranler sur mer, et eusmes assez bon vent au partir. Et me dist le Roy qu’il avoit esté né le propre jour saint Marc. Et je lui dis qu’il povoit bien dire que encore il y avoit esté né, et que assez estoit rené qui eschappoit de celle perilleuse terre ou nous avions esté tant longuement.

Le sabmedi ensuivant nous arrivasmes en l’isle de Chippre. Et y avoit une montaigne emprés l’isle, qu’on appelloit la montaigne de la Croix : à laquelle montaigne on congnoissoit de loing qu’on approuchoit de ladite isle de Chippre. Et saichez que celui sabmedi sur le vespre se leva une tres-grant bruyne qui descendit de la terre en mer : et tellement que nos mariniers cuidoient estre beaucoup plus loing de l’isle qu’ilz n’estoient. Car ilz perdirent la montaigne de veuë, pour ladicte bruyne. Et advint que pour cuider arriver de heure à l’isle, noz mariniers s’efforcerent de naviger de grant force, et allasmes aborder sur une queuë de sable qui estoit en mer. Et si par adventure nous ne nous fusson assablez, nous fussions aller hurter à de grans rochiers qui estoient illecques prés couvers, et fussion tous perillez et noyez. Et encores fusmes-nous à grant meschief là ou nous estion aterrez ; car chacun cuida estre noyé et perdu, et que la gallée se fendist. Ung marinier gecta sa plombée en mer, et trouva que la nef n’estoit plus aterrée. Lors chacun commença à se resjouir, et rendre graces à Dieu. Et y en avoit plusieurs devant le corps Nostre Seigneur, qui estoit en la nef, tous adans, et crians pardon à Dieu ; car chacun se actendoit de noier. Et tantoust qu’il fut jour, nous vismes les rochiers ausquelz nous eusson hurté, si n’eust esté la fortune de la greve de sable. Et au matin le Roy envoia querir les maistres mariniers des nefz, qui amenerent avecques eulx quatre plungeons, gens qui vont à nou au fond de l’eauë comme poissons. Et lesquels quatre plungeons les maistres mariniers firent descendre au fond de la mer à celui endroit. Lesquelz plungeons se gecterent en mer, et passerent par dessoubz la nef où estoit le Roy, et nous autres. Et quant ilz furent venuz sus l’eauë, on les ouyt tous quatre l’un à par soy, pour savoir qu’ilz avoient trouvé. Mais chacun d’eulx rapporta que, au lieu où avoit hurté nostre nef, le sable avoit bien emporté trois toises du tison sur quoy estoit la nef fondée. Et quant on les eut ouiz ainsi rapporter l’un comme l’autre, le Roy et tous nous autres fusmes bien estonnez. Lors demanda le Roy aux mariniers quel conseil ilz donneroient de celle chose. Lesquelz mariniers lui disdrent : « Sire, pour tout conseil, si nous voulez croire, vous descendrez de ceste nef en une autre. Car nous entendons bien que puis que le fondement de ceste nef a souffert tel heurt, que toutes les aides de la nef sont tous eslochées. Parquoy nous doublon grandement que quant viendra en la grant mer, que la nef ne puisse endurer les corps des undes de l’eauë, sans qu’elle perisse. Car tel exemple en avons nous veu, quant vous partistes de France, d’une autre nef qui avoit ainsi hurté et enduré tel coup, comme a celle-cy ; et quant elle fut en la grant mer, elle ne peut endurer les coups des undes de l’eau et se desrompit et despieça : et furent tous noiez ceulx qui estoient dedans, sans qu’il en eschappast, fors que une jeune femme à tout son petit enfant qu’elle avoit entre les braz, qui d’aventure demourerent sur une des pieces de la nef que l’eauë emmena.» Et quant le Roy eut ouy ce que les mariniers lui avoient conseillé et donné l’exemple, moy-mesmes tesmoigné qu’ilz disoient veoir. Car j’avoie veu la femme et son enfant, qui estoient arrivez devant la cité de Baphe: et les vy en la maison du conte de Joingny, qui les faisoit nourrir pour l’onneur de Dieu. Lors le Roy appella ses gens de conseil, pour savoir qu’il estoit de faire. Et tous lui conseillasmes faire ce que les mariniers lui avoient conseillé. Encores appella le Roy les mariniers, et leur demanda, sur la foy et loiauté qu’ilz lui dévoient, si la nef estoit leur, et qu’elle fust plaine de marchandises, savoir s’ils en descendroient. Et ilz lui respondirent tout ensemble que nenny : et qu’ils aimeroient mieulx mectre leurs corps en adventure, que de lesser perdre une telle nef, qui leur cousteroit quarante ou cinquante mil livres. « Et pourquoy, fist le Roy, me conseillez-vous donques que j’en descende ? » Et ilz lui respondirent : « Sire, vous et nous n’est pas tout ung, ne jeu pareil. Car or ne argent ne pourroit estre si grant qu’il fust prisé ne estimé comme le corps de vous, de la Royne vostre espouse, et de voz trois enfans que avez cy. Et pourtant, jamais ne vous conseillerions que vous vous meissez en tel dangier et adventure.» « Or vous diray-je, fist le Roy, le mien conseil et advis. Que si je descens de ceste nef, il y a cinq ou six cens personnes ceans qui demoureront en l’isle de Chippre, pour la paeur du peril de la nef où sont leurs corps. Et n’y a, fist le Roy, celui ceans qui n’ayme autant son corps comme je fois le mien. Et si une foiz nous descendons, jamais n’auront espoir de retourner en leur païs. Pourtant vous dy que j’aime mieulx mectre moy, la Royne et mes enfans en dangier, et en la main de Dieu, que de faire tel dommage à si grant peuple, comme il y a ceans.»

Le grant mal et dommage que le Roy eust fait s’il fust descendu, bien y apparut en messire Olivier de Termes, le puissant chevalier qui estoit en celle nef où estoit le Roy. Lequel messire Olivier estoit l’un des plus vaillans et des plus hardiz hommes qu’onques je congneusse en la sainte Terre. Toutesfoix ne oza-il demourer, et se descendit en l’isle. Et advint que lui, qui estoit ung grant et notable parsonnage, et moult riche d’avoir, il eut tant de empeschemens et destourbiers, qu’il fut plus d’un an et demy avant qu’il s’en peust revenir devers le Roy. Or entendez donc que eussent peu faire tant de petiz parsonnages qui n’eussent eu dequoy paier ne finer aux trehuz, veu que si grant richomme y avoit eu tant de destourbier ?

Aprés que Dieu nous eut eschappez de ce peril, où nous avions ainsi esté devant l’isle de Chippre, nous entrasmes en ung autre. Car il se leva ung si terrible et merveilleux vent en mer, que à force, et malgré nous, il nous regectoit tousjours sur l’isle de Chippre, que nous avions jà passée. Et gecterent les mariniers quatre de leurs encres en mer. Mais onques ne sceurent arrester nostre nef, jusques ad ce que la cinquiesme encre y fut gectée. Et saichez qu’il convint abatre les apparoiz de la chambre où se tenoit le Roy. Et estoit tel le vent que onques n’y oza demourer en celle chambre personne, de paeur que le vent ne le gectast en mer. La Royne tantoust s’en vint en la chambre du Roy, là où elle le cuidoit trouver ; et n’y trouva que messire Gilles le Brun connestable de France, et moy, qui estions là couschez. Et quant je la vy, je lui demanday qu’elle vouloit. Et elle nous dist qu’elle demandoit le Roy, pour lui prier qu’il voulsist faire quelques veuz à Dieu ou à ses saints, affin que nous peusson estre delivrez de celle tourmente ; et que les mariniers lui avoient dit que nous estions en grant peril de noier. Et je lui dis : « Madame, promectez à faire le veage à monseigneur saint Nicolas de Varengeville ; et je me fois fort que Dieu nous rendra à sauveté en France.» Lors elle me respondit : « Ha ! Senneschal, j’auroie paeur que le Roy ne vouloist que feisse le veage, et que ne le peusse acomplir.» « Au moins, madame, promectez lui que si Dieu vous rend en France sauvement, que vous lui donnerez une nef de cinq marcs d’argent pour le Roy, pour vous, et voz enfans. Et si ainsi le faictes, je vous promect et asseure que, à la priere de saint Nicolas, Dieu vous rendra en France. Et je promect moy-mesmes que moy retourné à Jonville, que je le yray veoir jusques au lieu à pié, et tout deschaux.» Lors elle promist à saint Nicolas de lui donner la nef d’argent, et me requist que je lui en fusse pleige. Ce que voulu. Et tantoust elle retourna à nous, et nous vint dire que Dieu, à la supplication de saint Nicolas, nous avoit garentiz de ce peril. Quant la Royne fut revenue en France, elle fist faire la nef qu’elle avoit promise à monseigneur saint Nicolas : et y fist enlever le Roy, elle et leurs trois enfans, les mariniers, le mast, les cordaiges et les gouvernailz, tout d’argent, et cousuz à fil d’argent. Laquelle nef elle m’envoia, et me manda que je la conduisisse à monseigneur saint Nicolas ; et ainsi le fis. Et encores depuis long-temps aprés la y vige, quant nous menasmes la seur du Roy au roy d’Allemaigne.

Or revenons au proupoux, là où nous estions en la mer : et disons que quant le Roy vit que nous fusmes eschappez de ces deux grans perilz, il se leva sur le ban de la nef, et estois là present devant lui. Lors il me va dire : « Or regardez, senneschal, si Dieu ne nous a pas bien monstré son grant povoir, quant, par ung seul des quatre vens de mer, le Roy, la Royne, ses enfans, et tant d’autres parsonnages ont cuidé estre noiez ? Pourtant je lo que grans graces lui en devons nous bien rendre.»

Le bon saint Roy ne se povoit taire de me parler du dangier en quoy nous avions esté, et comment Dieu nous avoit bien monstré sa grant puissance. Et me disoit : « Senneschal, quant telles tribulacions adviennent aux gens, ou autres fortunes de maladies, les saints disent que ce sont les menasses de Nostre Seigneur. Et par ce je dy, faisoit le bon Roy, que les dangiers là où nous avons esté, sont des menasses de nostre Seigneur, qui peult dire : “Or voiez-vous bien que je vous eusse tous lessez noier et periller, si j’eusse voulu.” Parquoy, disoit le bon Roy, que nous devons bien regarder qu’il n’y ait en nous chose qui deust desplaire à Dieu nostre createur. Et si toust que nous y trouvons aucune chose à son desplaisir, nous la devons incontinant ouster et mectre hors. Et si ainsi le faisons, il nous aymera moult, et nous gardera tousjours des dangiers. Aussi si nous faisons le contraire, aprés qu’il nous aura ainsi bien menassez, il envoiera sur nous quelque grant mal, ou de mort, ou de dommage de corps, ou nous lessera descendre en enfer à jamais pardurablement.» Et me disoit le bon roy saint Loys : « Senneschal, le saint homme Job disoit à Dieu : “Seigneur Dieu, pourquoy nous menasses-tu ? Car si tu nous avois perduz, tu n’en serois jà plus pouvre : et si tu nous avois tous atirez à toy, tu n’en serois jà plus puissant ne plus riche.” Dont povons nous veoir, faisoit-il, que les menasses que Dieu nous fait sont seullement pour la grant amour qu’il a à nous, et pour nostre preu, et non pas pour le sien ; et affin que nous puissons congnoistre clerement noz faultes et desmerites, et que nous oustons hors de noz consciences les choses qui lui sont mal agréables. Pourtant donc faisons le ainsi, et nous ferons que sages.»

De là en avant, et après que nous eusmes prins en l’isle de Chippre eauë fresche et autres petites noz nécessitez, et que la tourmente fut cessée, nous partismes de là, et vynmes à une autre isle qu’on appelloit l’isle de Lampieuse. Et là descendismes à terre, et prinmes grant quantité de connilz. Et là trouvasmes ung heremitage aux dedans des roches, et ung beau jardrin, qui estoit affié d’oliviers, figuiers, seps de vigne, et plusieurs autres arbres fruictaux. Et y avoit une belle fontaine d’eauë doulce, dont le ru deffluoit parmy le jardrin d’icelui heremitage. Le Roy et sa compaignie alla jusques au chief dudit jardrin. Et trouvasmes ung oratoire, dont eu la premiere voulte que trouvasmes, qui estoit blanche de champ, y avoit une belle croix de terre vermeille. Et en une autre voulte plus avant trouvasmes deux corps morts, qui avoient les mains sur le pis ; et n’y avoit plus que les coustes qui s’entretiensissent. Et estoient ces corps couschez vers Orient, ainsi qu’on a de coustume de mectre les autres morts en terre. Et quant nous eusmes bien veu par tout, le Roy et sa compaignie se retira en la nef. Et quant nous fusmes entrez, il se faillit l’un de noz mariniers, dont le maistre marinier se pensa en lui qu’il savoit bien lequel c’estoit, et qu’il se vouloit demourer là pour estre et vivre desormais en heremite. Et pour ce le Roy à l’aventure fist laisser trois sacs plains de biscuit sur la rive d’icelle isle, affin que icelui marinier, qui estoit demouré, les trouvast, et qu’il en vesquist.

Peu aprés arriva une adventure en mer en la nef de messire d’Argones, qui estoit l’un des plus puissans seigneurs de Prouvence. C’est assavoir, que lui estant une matinée en son lit, le souleil lui frappoit sur le visage par ung pertuis. Lors ledit messire d’Argones appella ung de ses escuiers, et lui dist qu’il allast estoupper le pertuis où passoit le souleil. Et J’escuier voiant qu’il ne povoit estoupper le pertuis s’il ne sortoit hors de la nef, il se mist dehors : et en allant le cuider estoupper, le pié lui fouyt, et il cheut en la mer. Tantoust qu’il fut cheut, la nef s’eslongna, et n’y avoit point de petite barque de couste qu’on l’eust peu secourir. Nous le vismes de loing, qui estions en la nef du Roy, qui venions aprés bien à demie lieuë loing de la nef, dont il estoit cheut. Et cuidions que ce fust quelque chose qui fust en la mer. Car celui escuier ne se mouvoit ne ne s’aydoit en aucune façon. Et quant nous l’eusmes apperceu de prés, l’une des nefz du Roy le recuillit, et le misdrent en nostre nef. Et quant il fut dedans entré, il nous compta comment il estoit cheut. Et nous lui demandasmes pourquoy c’estoit qu’il ne se aidoit autrement, ou à nager, ou s’escrier aux gens de la nef. Et il nous dist qu’il n’avoit nul hesoing de le faire. Car en cheant il s’estoit escrié, « Nostre-Dame de Valbert ; » et qu’elle le soustenoit par les espaulles, jusques à tant que la gallée du Roy fust arrivée à lui. Et en l’onneur de la benoiste vierge Marie de ce merveilleux miracle, j’ay fait paindre en ma chappelle à Jonville ledit miracle, et és verrines de l’église de Blecourt, pour memoire.

A la fin de dix sepmaines que nous eusmes esté en mer à nager, arrivasmes au port d’Yeres, devant le chastel qui estoit au conte de Prouvence, qui fut depuis roy de Sicile. Et la Royne et tout le conseil du Roy lui conseillerent qu’il descendist là, et qu’il estoit en la terre de son frere. Mais le Roy dist qu’il ne descendroit pas, tant qu’il fust en Aiguemortes, qui estoit sa terre. Et sur ce differant nous tint le Roy le mecredi et le jeudi, sans que nul le peust faire accorder à soy descendre. Et le vendredi, comme le Roy estoit assis sur ung des rancs de la nef, il me appella, et me demanda conseil s’il se devoit descendre, ou non. Et je lui dis : « Sire, il me semble que vous devez descendre ; et que une foiz madame de Bourbon estant à cest mesmes port ne se voulut descendre, ains se remist sur mer, pour aller descendre en Aiguesmortes. Mais elle demoura bien sept sepmaines et plus sur mer.» Et adonc le Roy à mon conseil s’accorda de descendre à Yeres, dont la Royne et la compagnie furent tres joieux.

Ou chastel d’Yeres séjourna le Roy, la Royne et leurs enfans, et nous tous, tandis qu’on pourchassoit des chevaulx pour s’en venir en France. L’abbé de Cluny, qui fut depuis evesque de l’Olive, envoia au Roy deux pallefroiz, l’un pour lui, l’autre pour la Royne. Et disoit-on lors, qu’ilz valloient bien chacun cinq cens livres. Et quant le Roy eut prins ces deux beaux chevaulx, l’abbé lui requist qu’il peust parler avecques lui le landemain touchant ses affaires. Et le Roy le lui octroia. Et quant vint au landemain, l’abbé parla au Roy qui l’escouta longuement, et à grant plaisir. Et quant celui abbé s’en fut parti, je demanday au Roy savoir si je lui demandoie quelque chose à recongnoistre, s’il le feroit ; et il me dist que ouy voulentiers. Adonc je lui demanday : « Sire, n’est-il pas vray que vous avez escouté l’abbé de Cluny ainsi longuement, pour le don de ses deux chevaulx ? » Et le Roy me respondit que certes ouy. Et je lui dis que je lui avois fait telle demande, affin qu’il deffendist aux gens de son conseil juré que quant ilz arriveroient en France, qu’ilz ne pransissent riens de ceulx qui auroient à besongner par devant lui. « Car soiez certain, fys-je, que s’ilz prennent, ilz en escouteront plus diligemment et plus longuement, ainsi que vous avez fait de l’abbé de Cluny.» Lors le Roy appella tout son conseil, et leur compta en riant la demande que je lui avois faite, et la raison de ma demande. Toutesfois lui disdrent les gens de son conseil que je lui avois donné tres-bon conseil.

A Yeres y avoit nouvelles d’un tres-vaillant homme cordelier, qui alloit preschant parmy le pays, et s’appelloit frere Hugues. Lequel le Roy voulut voulentiers veoir, et oir parler. Et le jour qu’il arriva à Yeres, nous allasmes au devant son chemin, et vismes que tres-grant compagnie de hommes et femmes le alloient suyvant à pié. Quant il fut arrivé, le Roy le fist prescher, et le premier sermon qu’il fist ce fut sur les gens de religion, qu’il commencza à blasmer, par ce que en la compagnie du Roy en y avoit grant foison. Et disoit qu’ilz n’estoient pas en estat d’eulx sauver, ou que les saintes Escriptures mentoient : ce qui n’estoit vray. Car les saintes Escriptures disent que ung religieux ne peut vivre hors son cloaistre, sans cheoir en plusieurs pechez mortelz : nemplus que le poisson ne sçauroit vivre hors de l’eauë sans mourir. Et la raison estoit. Car les religieux qui suivent la court du Roy boivent et mengeussent plusieurs foiz divers vins et viandes : qu’ilz ne feroient pas, s’ilz estoient en leurs cloistres. Parquoy l’ayse qu’ilz y prennent les amonneste à pechier plus que s’ilz menoient austérité de vie. Au Roy aprés commença-il à parler, et lui donna enseignement à tenir que s’il vouloit longuement vivre en paix, et au gré de son peuple, qu’il fust droicturier. Et disoit qu’il avoit leu la Bible, et les autres livres de l’Escripture sainte : mais que jamais il n’avoit trouvé, fust entre les princes et hommes chrestiens, ou entre les mescreans, que nulle terre ne seigneurie eust estée transferée ne muée par force d’un seigneur à autre, fors que par faulte de faire justice et droicture. Pour ce, fist le cordelier, se garde-je bien le Roy qu’il face bien administrer justice à chacun en son royaume de France, affin qu’il puisse jusques à ses derreniers jours vivre en bonne paix et tranquilité, et que Dieu ne lui tolle le royaume de France à son deshonneur et dommage. Le Roy par plusieurs foiz lui fist prier qu’il demourast avecques lui, tandis qu’il séjourneroit en Prouvence. Mais il respondoit tousjours qu’il ne demoureroit point en la compaignie du Roy. Celui cordelier ne fut que ung jour avecques nous, et le landemain s’en alla contremont. Et ay depuis oy dire qu’il gist à Masseille, là où il fait moult de beaux miracles.

Aprés ces chouses, le Roy se partit d’Yeres, et s’en vint en la cité d’Aix en Prouvence, pour l’onneur de la benoiste Magdalaine, qui gisoit à une petite journée prés. Et fusmes au lieu de la Basme, en une roche moult hault, là où l’on disoit que la sainte Magdalaine avoit vesqu en hermitage longue espace de temps. Puis de là veinsmes passer le Rosne à Beaucaire. Et quant je vy que le Roy estoit en sa terre et en son povoir, je prins congié de lui, et m’en vins par la daulphine de Viennois, ma niepce : et de là passé par devers le conte de Chalons mon oncle, et par devers le conte de Bourgoigne son filz, et arrivé à Jonville. Auquel lieu, quant je y eu sejourné ung peu, je m’en allay devers le Roy, lequel je trouvay à Soissons. Et quant je fu devers lui, il me fist si grant joie, que tous s’en esmerveilloient. Là je trouvay le conte Jehan de Bretaigne et sa femme, et la fille du roy Thibault. Et pour la discencion qui estoit entre le roy de Navarre et la fille de Champaigne, pour quelque droit que le Roy de Navarre pretendoit ou païs de Champaigne, le Roy les fist tous venir à Paris en parlement, pour ouïr les parties, et pour leur faire droit.

A ce parlement demanda le roy Thibault de Navarre à avoir en mariage Ysabel fille du Roy. Et m’avoient mené noz gens de Champaigne pour profferer les parolles de la demande d’icelui mariage, pour ce qu’ilz avoient veu la grant chiere que le Roy m’avoit faite à Soissons. Et m’en vins deliberément au Roy parler d’icelui mariage. Et il me dist : « Senneschal, allez vous en premier accorder, et faire vostre paix avecques le conte de Bretaigne : et puis cela fait, le mariage se acomplira.» Et je lui dis : « Sire, vous ne devez point laisser à faire, pour tout quant qu’il y a.» Et il me respondit que pour nulle riens il ne marieroit sa fille oultre le gré de ses barons, et jusques à ce que la paix fust faicte au conte de Bretaigne.

Tantoust je m’en retourné devers la royne Marguerite de Navarre, au Roy son filz, et à leur conseil ; et leur racompté la responce du Roy. Laquelle ouye, incontinant o diligence s’en allerent faire leur paix avecques le conte de Bretaigne : et quant la paix fut faite, le Roy donna Ysabel sa fille au roy Thibault de Navarre. Et furent les nopces faites à Melun grans et plainieres. Et de là amena le roy Thibault sa femme à Provins, là où ilz furent receuz à grant honneur de barons, et à grans despens.

De l’estat du Roy, et comme il se maintint dorénavant, qu’il fut venu d’oultre mer, vous diray. C’est assavoir que onques puis en sez habitz ne voulut porter ne menu ver, ne gris, ne escarlate, ne estriefz ne eperons dorez. Ses robbes estoient de camelin, ou de pers, et estoient les fourreures de ses mentelines et de ses robbes de peaulx de garnutes, et de jambes de lievres. En sa bouche fut-il tres-sobre, et jamais ne devisa qu’on lui appareillast diverses viandes, ne delicieuses : mais prenoit paciamment ce que on lui mectoit devant lui. Son vin attrempeoit d’eauë selon la force du vin, et beuvoit en ung verre. Communément quant il mengeoit avoit-il darrieres lui les pouvres, qu’il faisoit repaistre ; et puis aprés leur faisoit donner de ses deniers. Et aprés disner il avoit ses prebstres devant lui, qui lui rendoient ses graces. Et quant quelque grant parsonnage estrange mengeoit avecques lui, il leur estoit de moult bonne compaignie, et amiable. De sa sagesse vous diray ; car il estoit tenu le plus sage homme qu’il eust en tout son conseil. Et quant il lui arrivoit aucune chose dont il failloit respondre necessairement, jamais il n’attendoit son conseil, quant il veoit que la chose requeroit celerité et droicture.

Puis aprés le bon roy saint Loys pourchassa tant qu’il fist venir à lui en France le roy d’Angleterre, sa femme, et leurs enfans, pour faire paix et accord entr’eulx. A laquelle paix faire estoient tres-contraires les gens de son conseil, et lui disoient : « Sire, nous sommes grandement esmerveillez comment vous voulez consentir à bailler et lesser au roy d’Angleterre si grant partie de vostre terre, que vous et voz predecesseurs avez aquises sur lui, et par ses meffaitz. Dont il nous semble que n’en soiez pas bien adverty, et que gré ne grace ne vous en sauront-ilz.» A cela le Roy leur respondit qu’il savoit bien que le roy d’Angleterre et son predecesseur avoient justement et à bon droit perdu les terres qu’il tenoit : et qu’il ne entendoit leur rendre aucune chose à quoy il fust tenu le faire. Mais le faisoit-il seulement pour amour, paix, et union avoir, nourrir et entretenir entr’eulx et leurs enfans, qui sont cousins germains. Et disoit le Roy : « Je pense, fait-il, que en ce faisant je feray moult bonne euvre. Car en premier lieu je feray et conquerray paix, et en aprés je le feray mon homme de foy, qu’il n’est pas encores. Car il n’est point encores entré en mon hommage.»

Le roy saint Loys fut l’omme du monde qui plus se travailla à faire et mectre paix et concorde entre ses subgectz, et par especial entre les princes et seigneurs de son royaume, et des voisins, mesmement entre le conte de Chalons mon oncle, et le conte de Bourgoigne son filz, qui avoient grant guerre ensemble, au retour que fusmes venuz d’oultre mer. Et pour la paix faire entre le pere et le filz, il envoia plusieurs gens de son conseil jusques en Bourgoigne à ses propres coustz et despens : et finablement fist tant, que par son moien la paix des deux parsonnages fut faite. Semblablement par son pourchaz la paix fut faite entre le second roy Thibault de Navarre et les contes de Chalons et de Bourgoigne, qui avoient dure guerre ensemblement les ungs contre les autres : et y envoia pareillement des gens de son conseil qui en firent l’accord, et les appaiserent.

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