La Guerre des Juifs (page 15)
4. [548]
Cependant, parmi les transfuges, les uns, que pressait la nécessité, s'élançaient bien vite du haut de la muraille ; les autres, feignant d'aller combattre, tenant des pierres dans les mains, fuyaient aussitôt vers les Romains. Mais un sort, plus terrible que les souffrances endurées dans leurs murs, les attendait au camp ; car l'abondance qu'ils trouvaient chez les Romains causait leur mort plus efficacement que la famine chez eux. Ils arrivaient, par suite de l'inanition, le corps enflé, semblables à des hydropiques ; ensuite, comme ils surchargeaient d'une nourriture, gloutonnement absorbée, leur estomac vide, ils en crevaient, à l'exception de ceux à qui l'expérience avait appris à régler leur appétit, et qui introduisaient peu à peu les aliments dans un corps déshabitué de ses fonctions. Une autre infortune attendait ceux qui étaient ainsi sauvés : un de ces transfuges, réfugié chez les Syriens, fut surpris tandis qu'il recueillait des pièces d'or parmi ses déjections. Ces hommes, en effet, avalaient des pièces d'or dans leur boisson, comme nous l'avons dit[77], parce que les factieux perquisitionnaient partout et que la ville contenait tant d'or que l'on achetait au prix de douze drachmes attiques les statères qui en valaient auparavant vingt-cinq. Aussi, quand cet expédient eut été découvert chez un seul de ces fugitifs, le bruit se répandit dans les camps que tous étaient pleins d'or ; sur quoi la foule des Arabes et des Syriens se mirent à ouvrir, pour le fouiller, le ventre des suppliants. Je ne crois pas que les Juifs aient subi de malheurs plus cruels : en une seule nuit, plus de deux mille furent ainsi éventrés.
5. [553] Quand
Titus apprit cette horrible chose, peu s'en fallut qu'il ne fit cerner par la cavalerie et tuer à coups de javelots les coupables : mais il fut retenu par le grand nombre de ceux qu'il devait punir, et qui surpassait de beaucoup le nombre des morts. Il appela donc les chefs des troupes alliées et ceux des légions, car on accusait même du crime quelques légionnaires : il déclara qu'il était irrité contre les uns et les autres, voyant quelques-uns de ceux qui servaient sous lui commettre de pareils forfaits pour un profit incertain, sans respecter leurs propres armes, ornées d'argent et d'or. Il est indigné que les Arabes et les Syriens donnent ainsi libre cours à leurs basses convoitises dans une guerre étrangère, indigné aussi qu'ils fassent imputer aux Romains la cruauté dans le meurtre et la haine des Juifs ; car maintenant quelques-uns de ses soldats partagent avec lui-même cette triste réputation. Il les menaça donc de mort, s'il s'en trouvait encore pour oser un tel crime, et il ordonna aux officiers des légions de faire une enquête pour lui envoyer ceux qui seraient soupçonnés. Mais la cupidité, semble-t-il, ne s'effraye d'aucun châtiment, le terrible appétit du gain est inné à l'homme ;
aucune passion n'égale en audace la soif d'acquérir. A la vérité, cette passion a par ailleurs des degrés et reste soumise à la crainte ; mais cette fois Dieu avait condamné tout le peuple et faisait tourner à la destruction des Juifs tout moyen de salut. Aussi le forfait que César avait défendu avec menaces était perpétré secrètement contre les transfuges ; avant même qu'ils eussent été vus de tous, les fugitifs étaient égorgés par les barbares qui couraient à leur rencontre : ceux-ci, prenant garde d'être aperçus de quelque Romain, leur fendaient le ventre et tiraient de leurs entrailles cet abominable gain. Ils ne le trouvaient que chez un petit nombre, et l'espérance seule faisait sacrifier la plupart en pure perte. Cette calamité ramena dans la ville beaucoup de transfuges.
6. [562] Dès que les dépouilles du peuple manquèrent à Jean, il recourut au pillage sacrilège des objets sacrés, fit fondre un grand nombre d'offrandes du Temple et d'ustensiles nécessaires au culte, vases, plats, tables ; il n'épargna pas même les cratères envoyés par Auguste et son épouse. Car les souverains de Rome avaient les uns après les autres honoré et orné le Temple mais, à ce moment, c'était un Juif qui détruisait les offrandes des étrangers. Jean disait aussi à ses compagnons qu'on pouvait sans scrupule tirer parti des choses divines dans l'intérêt de Dieu, et que ceux qui défendaient le Temple pouvaient s'en nourrir. C'est ainsi qu'il épuisa le vin sacré et l'huile que les prêtres gardaient en réserve, dans le Temple intérieur, pour les holocaustes ; il les distribuait à la multitude qui le suivait, et ceux-ci se frottaient d'huile et buvaient le vin sans la moindre peur. Je veux dire tout de suite ce que la douleur m'inspire : je crois que, si les Romains avaient tardé à punir ces misérables, la ville eût été engloutie dans un abîme ou détruite par une inondation, ou qu'elle eût attiré sur elle la foudre de Sodome ; car elle a produit une race beaucoup plus impie que celle qui a subi ces châtiments, des hommes dont la fureur a entraîné avec elle la ruine de tout un peuple.
7. [567] Mais à quoi bon raconter en détail ces malheurs ? En ces jours-là, Mannée, fils de Lazare, s'enfuit auprès de Titus et lui dit qu'on avait fait passer par une seule porte, dont la garde lui était confiée, 115.880 cadavres, et cela, depuis le jour où Titus avait établi son camp devant Jérusalem, c'est-à-dire depuis le quatorzième jour du mois de Xanthicos jusqu'au premier du mois de Panemos[78].
Tous les morts appartenaient à la classe des gens sans ressources ; lui-même n'était pas affecté à cette surveillance, mais comme il distribuait, au nom de l'État, des secours d'argent, il devait nécessairement faire le compte des disparus. Les autres morts étaient ensevelis par leurs parents : la cérémonie consistait à transporter les cadavres hors de la ville et à les abandonner. Après Mannée arrivèrent beaucoup de transfuges : c'étaient des personnages de condition, d'après lesquels la totalité des cadavres de pauvres, jetés hors des portes, s'élevait à 600.000 ; le nombre des autres ne pouvait être déterminé. Ils ajoutèrent que, comme on n'avait plus la force d'enlever les cadavres des pauvres, on les entassait dans les maisons les plus vastes, qui étaient ensuite fermées. On vendait, dirent-ils encore, la mesure de blé un talent ; quand il ne fut plus possible de cueillir de l'herbe, la ville étant entourée d'une enceinte fortifiée, plusieurs, pressés par le besoin, en vinrent à fouiller les ruisseaux et les excréments déjà anciens des bœufs, pour s'alimenter de ces déchets ; ce que leurs yeux n'eussent pu supporter autrefois devenait leur nourriture. Les Romains, en apprenant ces horreurs, furent saisis de pitié, mais les factieux, qui les avaient sous les yeux, n'éprouvaient aucun regret ; ils acceptaient même pour eux de pareilles calamités, aveuglés par le Destin qui déjà s'appesantissait sur eux et sur la ville.
livre IV livre VI
[1] Ou Chelcias ; la version latine porte Chelicae.
[1a] Destinon lit ἀπαρχῶν, non πραγμάτων
[2] Texte incertain.
[2a] ἀπόπνοιαν et non ἀπόνοιαν
[3] Légions V, X et XV ; voir liv. III, IV, 2
[4] Voir liv. II, XXVIII, 9.
[5] Voir liv. IV, X, 6.
[6] Peut-être Gibâth Saul (I Sam. XI, 4 , XV, 34).
[7] On croit retrouver cette localité au nord de Jérusalem, à Tell-el-Ful.
[8] A l'angle N.-O. du troisième mur ; voir plus loin, IV, 9.
[9] Reine d'Adiabène convertie au judaïsme (Antiq., XX, 17).
[10] C'est la première fois que Titus est appelé ainsi (Niese).
[11] Herwerden lit ἐπὶ πόδα ὑποχωροῦντες, texte traduit ici.
[12] On ne sait ce que c’est.
[13] Peut-être Birket Mamilla, à l’O. de la ville.
[14] Voir plus haut en II, 2.
[15] C’est encore à cette tour que s'appuie l'enceinte actuelle de Jérusalem à partir de la porte de Jaffa ou Bab-el-Khalib (F. de Saulcy, Voyage en Terre-Sainte, I. p. 51).
[16] Ophel, Jérémie, III, 2.
[17] Le texte porte par erreur « fille » ; il a été corrigé par Hudson (R. H.).
[18] Voir liv. II, XIX, 4.
[19] Les chiffres donné par Josèphe sont généralement exagérés ; il n'a rien mesuré et parle de mémoire.
[20] Phasaël, Hippikos et Mariamme.
[21] Voir liv. I, XXII, 5.
[22] Texte incertain, avec deux mots vides de sens.
[23] Tout ce qui suit peut être contrôlé par des ouvrages spéciaux, notamment celui du marquis de Vogué. Voir aussi Perrot et Chipiez, Histoire de l'art, tome IV. Le chap. 3 du livre VIII des Antiquités traite du même sujet ; on renvoie ici à la traduction et aux notes de ce chapitre.
[24] Une de ces pierres a été découverte en 1871 par Ch. Clermont-Ganneau.
[25] Tout cela n’est pas clair. Outre la description de Josèphe nous avons celle d’un traité dit Middot (Mesures) dans la Mischna ; elles ne sont guère d’accord. Voir la note de Thackeray, t. III, p. 254.
[26] Frère du philosophe Philon, alabarque d'Alexandrie et père de Tiberius Alexander.
[26a] Ἀχανές (Bekker) et non ἀφανές (manuscrits).
[27] Texte et sens incertains.
[28] Vitis aurea templo reperta, (une vigne d’or fut trouvée dans le temple) Tacite, Hist., V, 5.
[29] Déjà dit ; il y a peut-être interpolation.
[30] Voir Antiquités, liv. III, VII, 7.
[31] Ibid., VI, 7.
[32] Ibid., VI, 6.
[33] Ibid., VII, 7.
[34] Cf. Antiquités, liv. XV, XI, 1 et les notes. Les chiffres donnés ici paraissent excessifs.
[35] Cf. Deutéronome, XXVII, 5.
[36] Voir plus haut, V, 2.
[37] Voir Antiquités, liv. III, VII, 1 et suiv., et les notes.
[38] Voir plus haut, V, 4.
[39] Voir Antiquités, liv. III, VII, 5.
[40] Josèphe fait évidemment allusion au tétragramme ou nom sacré du dieu des Juifs (Cf. Ant., liv. III, VII, 6) ; s'il qualifie les lettres de voyelles, c'est peut-être au point de vue de ses lecteurs païens (IAVE).
[41] Voir plus haut, IV, 2.
[42] L'ouvrage ainsi promis par Josèphe ne nous est pas parvenu à moins qu'il n'ait annoncé ainsi les Antiquités Judaïques, postérieures à la Guerre.
[43] Voir liv. IV, IV, 2, qui n’est pas d’accord avec liv. IV, VI, 1.
[44] Plus haut., I, 5.
[45] Plus haut, II, 4
[46] Ha-eben, la pierre, par calembour Habben, le fils (Reland). La correction de ὑίος en ἰός (« le trait part ») proposée par Hudson, est inutile. Thackeray rappelle à propos les noms de Black Maria et John Johnson donnés par les Anglais, en 1914, aux projectiles allemands. Les Français n'ont pas oublié la Grosse Valérie du Mont Valérien en 1870, ni la Bertha qui tirait sur Paris en 1918.
[47] 27 mai 70.
[48] Voir liv. II, XIX, 4.
[49] Lieu où avait campé, disait-on, Sennachérib (II Rois, 18, 17).
[50] Alexandre Jannée. 104-78 av. J.-C. On ignore l'emplacement de ce tombeau.
[51] Jean Hyrcan, 135-105 av. J.-C.
[51a] Συνδιωθέντες ΑΠΟ τοῦ τείχους ne peut rester. Nous avons suivi Hudson : ἐπὶ τοῦ τειχους. Nous avons cru un instant que ἀπό pouvait être ùmaintenu, et qu'il s'agissait du premier rempart. Mais ne dit-on pas plus haut que la muraille a été abattue par Titus ? Les juifs n'auraient pu essayer de reprendre ce qui n'existait plus. personnellement, nous inclinons à considérer ἀπὸ τοῦ τειχοῦς comme une glose introduite dans le texte après avoir servi, en marge, à expliquer τειχομαχίαις qui vient deux lignes plus bas. Néanmoins, nous avons cru devoir suivre et traduire Hudson. (R. H.)
[52] Ce récit d'une prouesse de soldat est suivi de beaucoup d'autres dont Josèphe ne peut avoir été témoin.
[53] 30 mai 70.
[54] Josèphe néglige systématiquement l'exaltation produite alors dans les esprits par les prédictions messianiques dont même les auteurs païens ont eu connaissance ; voir W. Weber, Josephus und Vespasian, Berlin, 1921.
[54a] Βάρος, onus quoddam dans l'ancienne traduction latine : des mss. grecs ont Βαρβάρων ou B. Βάρος (comme s'il se fût agi de barbares) sens inadmissaible.
[55] Voir liv. III, VII, 34.
[56] Voir la fin du discours d’Agrippa : liv. II, XVI, 4.
[57] Josèphe, d'après quelque aggada perdue, prend ici de singulières libertés avec le texte biblique.
[58] Genèse, XIV, 14.
[59] Il s'agit des Philistins (I Samuel, v. 1 et suiv.)
[60] II Rois, IV, 19.
[61] II Rois, IV, 25 et Jérémie, XXXIX.
[62] Il n'y a pas d'autre mention de ce prodige.
[63] Fils du Roi de Commagène, Antiochus IV.
[63a] Bekker et Destinon écrivent : τολμηροῦς δὲ...( μὴ) ἁλίσκεσθαι. la négation paraît nécessaire.
[64] Parole de Solon dans Hérodote, I, 32.
[65] 30 mai 70.
[66] 16 juin 70.
[67] Fille d'Agrippa I, sœur d'Agrippa II.
[68] Arménien haggera, boiteux.
[69] Probablement Siloam.
[70] Ananus fils de Sethi : Antiquités XVIII, 26.
[71] Tiberius Alexander, souvent nommé.
[72] Le sens de cette phrase est douteux.
[73] Voir sur ce personnage : liv. VI, IV, 2.
[74] Il s’agit du Sanhédrin.
[75] Voir liv. III, IX, 5. La mort de Josèphe avait couru lors de la prise de cette ville.
[76] Le sens de ce passage est incertain.
[77] Plus haut, X, 1.
[78] 20 juillet 70.
livre IV livre VI
FLAVIUS JOSEPHE : Guerre des Juifs, livre IV (traduction)
GUERRE DES
JUIFS
introduction
livre I
livre II
livre III
livre IV
livre V
livre VII
texte numérisé et mis en page par François-Dominique FOURNIER
Les mots grecs dans les notes ont été ajoutés le 6 mai 2006 (F.-D. F)
FLAVIUS JOSÈPHE
Guerre des juifs.
LIVRE 6
texte grec
GUERRE DES JUIFS
Flavius Josèphe
Traduction de René Harmand
Agrégé de l’Université, professeur au lycée de Nancy
Révisée et annotée par
Théodore Reinach
Membre de l’Institut
1911
Ernest Leroux, éditeur - Paris
LIVRE VI
Depuis l'achèvement des travaux romains jusqu'à la prise de la ville.
I
Chute de la tour Antonia ; violents combats.
1-2. Les Romains achèvent leurs travaux. - 3. Attaque manquée des Juifs. - 4. Chute d'Antonia. - 5. Allocution de Titus. - 6. Sabinus escalade le rempart. - 7. Combat de nuit. - 8. Le centurion Julianus.
1. [1] Ainsi les maux de Jérusalem empiraient de jour en jour, car les échecs redoublaient l'ardeur des factieux et la faim commençait à les consumer eux-mêmes, comme le peuple et après lui. Le nombre des cadavres amoncelés dans la ville était effroyable ; ils répandaient des exhalaisons pestilentielles, qui faisaient obstacle aux sorties des combattants : car ceux-ci devaient, comme s'ils s'avançaient sur un champ de bataille couvert de carnage[1], fouler aux pieds des corps. Pourtant, ceux qui marchaient sur les cadavres n'éprouvaient ni terreur ni pitié ; ils ne considéraient pas comme un présage sinistre pour eux-mêmes cet outrage fait aux morts ; ils couraient, les mains souillées du meurtre de leurs concitoyens, lutter contre les étrangers, reprochant à Dieu, à ce qu'il semble, la lenteur du châtiment qu'ils méritaient ; car ce n'était plus l'espérance de la victoire, mais le désespoir de leur salut qui les excitait à lutter encore. Quant aux Romains, malgré les nombreuses difficultés qui s'opposaient au transport du bois de construction, ils achevèrent leurs terrassements en vingt et un jours, après avoir rasé, comme nous l'avons dit[2], la région entière qui entourait la ville jusqu'à une distance de quatre-vingt-dix stades. Le spectacle de cette terre inspirait la pitié ; les endroits jadis ornés d'arbres et de jardins étaient dévastés sur toute leur étendue et déboisés ; aucun étranger ayant vu autrefois la Judée et les superbes environs de la ville ne pouvait contempler cette dévastation récente sans gémir, sans pleurer sur ce complet changement. La guerre avait détruit toutes les traces de la beauté passée ; celui qui eût été soudain mis en présence de cette contrée, après l'avoir vue autrefois, ne l'aurait pas reconnue ; tout proche de la ville, il l'eût cherchée.
2. [9] L'achèvement des terrasses inspira d'abord aux Romains et aux Juifs des craintes égales, car ceux-ci s'attendaient à la ruine de la ville, au cas où ils ne les incendieraient pas encore une fois, et ceux-là désespéraient de prendre désormais Jérusalem, si ces nouveaux retranchements étaient détruits. En effet, le bois manquait ; le corps des soldats n'était plus en état de supporter leurs fatigues, ni leur âme leurs échecs successifs. Même la détresse de la ville causait plus de découragement aux Romains qu'aux citoyens qui l'habitaient. Les Romains ne trouvaient pas plus de mollesse chez des hommes qui combattaient au milieu de si grandes souffrances : ils savaient à tout moment leurs espérances se briser, voyant leurs terrassements céder aux ruses de l'ennemi, les efforts de leurs machines à la solidité des murs, leurs engagements corps à corps à l'audace de leurs adversaires dans la mêlée. Surtout, ils observaient que les Juifs gardaient leur fermeté d'âme au milieu des factions, de la disette, de la guerre et de si grandes calamités. Ils pensaient que l'ardeur de pareils hommes était invincible, que leur assurance dans le malheur était indomptable. Quels efforts ne soutiendraient-ils pas, s'ils étaient favorisés de la Fortune, eux à qui les misères mêmes ajoutaient des forces ? C'est pour cela que les Romains fortifiaient encore plus les postes de gardes, établis sur les terrassements.
3. [15] Cependant Jean et ses compagnons, du côté de la forteresse Antonia, veillaient à l'avenir et prenaient leurs sûretés contre la destruction du mur. Ils attaquèrent les travaux avant que les béliers fussent mis en batterie. Pourtant ils ne vinrent pas à bout de leur entreprise, car, s'étant élancés avec des torches, ils durent battre en retraite, sans avoir pu approcher des terrassements, leurs espérances refroidies. D'abord, leur plan ne semblait pas bien concerté ; ils s'élançaient par petits groupes, successivement, avec une hésitation née de la crainte, en un mot, pas à la manière des Juifs. Il leur manquait à la fois les traits propres de la nation : à savoir l'audace, l'ardeur, l'élan, la cohésion, l'habitude de ne point reculer même en cas d'insuccès. Ils s'avancèrent donc, moins ardents que de coutume, et trouvèrent dans les rangs des Romains plus de force qu'à l'ordinaire. Leurs corps et leurs armures formaient devant les terrassements une barricade si solide qu'ils ne laissaient nulle part un intervalle pour y introduire les brandons ; ils s'étaient d'ailleurs tous fortifiés dans la résolution de mourir plutôt que de lâcher leur poste. En effet, outre que toutes leurs espérances seraient détruites, si leurs travaux étaient de nouveau incendiés, les soldats éprouvaient un cruel sentiment de honte à la pensée d'une victoire complète remportée par la ruse sur le courage, par le désespoir sur la force des armes, par une multitude sur des soldats aguerris, par des Juifs sur des Romains. En même temps, leurs machines de traits entraient en jeu, atteignant ceux des Juifs qui bondissaient en avant ; l'homme qui tombait devenait un obstacle pour le suivant, et le péril de poursuivre leur course faisait faiblir les autres. De ceux qui parvinrent en courant à l'intérieur de la ligne des projectiles, les uns étaient effrayés, avant d'en venir aux mains, par le bel ordre et les rangs serrés des ennemis, les autres étaient piqués par le fer des lances[3].
Tous faisaient prompte retraite, s'accusant mutuellement de couardise, sans avoir obtenu de résultats. Cette tentative eut lieu le premier jour du mois de Panemos[4].
Quand les Juifs se furent ainsi retirés, les Romains firent avancer les hélépoles ; du haut de la tour Antonia, les Juifs lançaient sur eux des pierres, du feu, du fer et tous les projectiles que le besoin leur faisait employer. Car, malgré la grande con-fiance qu'ils avaient dans le rempart et leur mépris des machines, ils empêchaient par tous les moyens les Romains de les mettre en batterie. Ceux-ci, de leur côté, croyaient que l'effort des Juifs pour repousser les coups loin de la tour Antonia n'avait d'autre cause que la faiblesse du rempart ils avaient l'espoir d'en trouver les fondations à demi ruinées, et redoublaient d'ardeur. Cependant les battements du bélier ne cessaient pas malgré la grêle incessante de traits, les Romains ne reculaient devant aucun des dangers qui les menaçaient du sommet de la tour, mais assuraient l'action des hélépoles. Quand ils virent qu'ils avaient pourtant le dessous et que les pierres les écrasaient, un groupe d'autres soldats, élevant leurs boucliers au-dessus de leurs corps, creusèrent les fondations de la tour avec leurs mains et à l'aide de leviers ; ils descellèrent ainsi, au prix de grands efforts, quatre blocs de pierre. La nuit interrompit les hostilités : mais pendant la nuit le mur, battu par les béliers, s'écroula soudain à l'endroit où Jean avait pratiqué une mine, dans l'adroite tentative qu'il avait dirigée contre les premiers terrassements : la mine avait cédé.
4. [29]
Cet accident produisit dans les deux partis des sentiments singuliers, car les Juifs, chez qui le découragement eût été naturel, prirent confiance parce qu'Antonia restait debout, parce que la chute du mur n'avait pas été inattendue pour eux, parce qu'ils s'étaient prémunis contre cet événement en revanche, la joie des Romains devant cet écroulement fut bientôt atténuée, à la vue d'un second mur que les compagnons de Jean avaient élevé à l'intérieur, derrière le premier. Il est vrai qu'une nouvelle attaque contre ce mur paraissait plus aisée que la précédente, car l'escalade serait facilitée par les décombres, et l'on croyait ce mur moins solide que celui de la forteresse. Construction provisoire, il devait bientôt céder ; cependant nul n'osait y monter, car la mort était inévitable pour ceux qui s'y risqueraient les premiers.
5.
[33] Titus, pensant que l’espérance et les discours excitent le mieux l'ardeur des combattants, que les exhortations et les promesses font souvent oublier les dangers, parfois même font mépriser la mort, réunit les soldats les plus vaillants et fit ainsi l'épreuve de leur courage : « Camarades, dit-il, exhorter à une action qui ne comporte pas de danger immédiat, est chose sans gloire pour ceux qu'on exhorte et peu honorable pour celui qui prend la parole. Seules les entreprises hasardeuses réclament une exhortation, car, pour les autres, il convient qu'on les accomplisse spontanément. Aussi vous avouerai-je d'abord que l'escalade du mur est difficile, mais qu'il appartient surtout à des hommes épris de vertu de combattre des difficultés ; qu'une mort glorieuse est belle, et que la noblesse de l'action ne doit pas rester sans récompense pour ceux qui s'y risquent les premiers ; voilà ce que je veux vous assurer. Ce qui doit être pour vous un stimulant, et ce qui peut-être en découragerait d'autres, c’est la patience éprouvée des Juifs et leur constance au milieu des revers ; car il serait honteux que des Romains, que mes soldats, qui, en paix, ont été instruits de l'art de la guerre et se sont fait, en guerre, une habitude de la victoire, fussent inférieurs aux Juifs pour la force des bras ou de l'âme, et cela quand la victoire s'achève, quand ils ont la Divinité avec eux. Car nos échecs sont dus seulement au désespoir des Juifs, et leurs malheurs s'accroissent par vos vertus et l'assistance divine. La sédition, la famine, le siège, ces murs qui tombent sans l'aide des machines, de quoi cela peut-il témoigner sinon de la colère divine contre les Juifs et de la protection que Dieu nous donne ? Ainsi, nous laisser vaincre par ceux qui ne nous valent pas, et surtout trahir l'alliance divine, voilà ce qui serait indigne de nous. Pour les Juifs, la défaite n'est pas une honte, car ils ont déjà connu la servitude ; et cependant, pour s'y soustraire, ils méprisent la mort, ils s'élancent contre nous, non qu'ils espèrent vaincre, mais pour faire montre de leur courage. Quelle disgrâce ce serait pour nous, maîtres de presque toute la terre et de la mer, pour vous à qui c'est déjà un opprobre de ne pas vaincre, si vous ne risquiez pas une seule attaque contre les ennemis, si vous restiez oisifs, avec des armes si puissantes, attendant l’œuvre de la famine et de la Fortune pour les abattre, alors qu'un coup d'audace, sans trop de péril, peut vous assurer un plein succès ! Si donc nous faisons l'escalade de la forteresse Antonia, la ville sera à nous ; car même à supposer, ce que je ne crois pas, qu'il faille encore livrer, à l'intérieur un combat contre les Juifs, l'occupation des hauteurs et le poids dont nous pèserons sur les poitrines ennemies nous promettent une complète et rapide victoire.
« Pour moi, je m'abstiens maintenant de célébrer la mort au champ d'honneur et l'immortalité de ceux qui succombent en proie à la fureur de la guerre ; je souhaite seulement à ceux qui pensent autrement de mourir de maladie pendant la paix, eux dont l'âme est condamnée à la tombe en même temps que le corps. Car quel homme brave ignore le sort des âmes que le fer sépare de la chair sur le champ de bataille ? L'éther, le plus pur des éléments, leur donne l'hospitalité, et une place parmi les astres ; elles se révèlent à leur postérité comme de bons génies et des héros bienveillants ; mais les âmes qui se sont consumées dans des corps malades et en même temps que ceux-ci, fussent-elles le plus exemptes possible de taches et de souillures, sont anéanties dans la nuit souterraine, plongées dans un profond oubli ; leur vie, leur corps et leur souvenir trouvent une fin commune. Si d'ailleurs la mort est inéluctable pour tous les hommes, le fer en est un ministre moins cruel que la maladie. Quelle lâcheté n'est-ce donc pas de refuser au bien public ce que nous devrons à la nécessité !
« Je viens de vous parler comme si les auteurs de cette tentative devaient inévitablement périr ; mais les hommes valeureux peuvent se tirer même des circonstances les plus critiques. Car, d'abord, la brèche se prête à l'escalade ; puis, toute la partie récemment construite est facile à détruire. Vous êtes plus nombreux ; agissez donc avec audace, vous prêtant les uns aux autres confiance et soutien, et bientôt votre fermeté brisera le courage des ennemis. Peut-être même obtiendrez-vous le succès sans répandre votre sang, dès les premières tentatives ; il est vraisemblable qu’en vous voyant monter, les Juifs s'efforceront de vous arrêter ; mais si vous échappez à leur surveillance[5] et si vous vous frayez une fois un chemin, il se peut que leur résistance s'effondre, quand même vous n'auriez été que peu à l'éluder. Quant à celui qui montera le premier, j'aurais honte de ne pas faire de lui un homme enviable, chargé d'honneurs ; le survivant commandera désormais à ceux qui sont maintenant ses égaux, et ceux qui tomberont seront suivis dans la tombe du prix réservé à la valeur[6] ».
6. [54] Telles étaient les paroles de Titus. Tandis que la multitude hésitait devant la grandeur du péril, un certain Sabinus, soldat des cohortes, Syrien de naissance, montra l'excellence de son courage et de son bras. A le voir, à le juger d'après l'apparence, on ne l'eût pas même pris pour un soldat moyen. Il était noir de peau, maigre, émacié ; mais une âme héroïque habitait ce petit corps, d'une gracilité disproportionnée à sa vigueur. Il se leva donc le premier : « C'est avec empressement, César, dit-il, que je me donne à toi. Je serai le premier à gravir la muraille. Et je prie que ta fortune accompagne ma force et ma volonté ; si une Némésis me refuse le succès, sache que je n'en serai pas surpris, mais que j'ai choisi délibérément de mourir à ton service ». Ayant ainsi parlé, il étendit de sa main gauche son bouclier au-dessus de sa tête, tira son glaive de la droite et marcha vers le mur, exactement à la sixième heure du jour, suivi de onze autres, les seuls qui voulussent rivaliser avec son courage. Il les guidait tous, comme animé d'une ardeur surhumaine. Cependant les gardes du mur lançaient contre eux des javelots, les accablaient de toutes parts d'innombrables traits, faisaient rouler d'énormes blocs de pierre qui entraînèrent quelques-uns des onze ; mais Sabinus, faisant face aux projectiles, et couvert de traits, n'arrêta pas son élan avant d'avoir atteint le sommet du mur et mis en fuite les ennemis. Les Juifs, frappés d'effroi devant sa vigueur et son intrépidité, croyant aussi que plusieurs autres étaient montés avec lui, prirent la fuite. C'est ici que l'on pourra blâmer la Fortune comme envieuse des vertus et toujours prête à arrêter le succès des entreprises extraordinaires. Au moment même où cet homme avait réalisé son dessein, il glissa, heurta une grosse pierre et, avec un grand fracas, tomba la tête en avant sur elle alors les Juifs se retournèrent, et le voyant seul, étendu sur le sol, ils le frappèrent de toutes parts. Il s'était redressé sur un genou, et, s'abritant sous son bouclier, se défendit d'abord et blessa beaucoup de ses adversaires qui l'approchaient mais bientôt, accablé lui-même de blessures, il laissa tomber son bras et enfin, avant de rendre l'âme, fut enseveli sous une nuée de traits. La bravoure de ce soldat le rendait assurément digne d'un meilleur sort ; mais sa fin fut bien en rapport avec l'audace héroïque de son entreprise. Quant à ses compagnons, trois, qui approchaient déjà du sommet, furent écrasés et tués à coup de pierres ; huit furent rejetés en bas et blessés ; on les rapporta au camp. Ces événements se passèrent le 3 du mois du Panemos[7].
7. [68] Deux jours après, vingt gardes, en sentinelle sur les terrassements, se réunirent, s'adjoignirent le porte-enseigne de la cinquième légion, deux cavaliers des cohortes et un trompette. A la neuvième heure de la nuit, ils s'avancent doucement à travers les ruines de la brèche vers la tour Antonia, massacrent les premiers gardes qu'ils trouvent endormis, occupent la muraille et ordonnent au trompette de sonner. A ce bruit, les autres gardes s'éveillent soudain et s'enfuient, avant que nul d'entre eux eût pu distinguer le nombre des assaillants : car leur effroi et le son de la trompette leur firent supposer qu'une multitude d'ennemis avait escaladé le mur. César, entendant le signal, fait prendre rapidement les armes à ses troupes, et monte le premier avec ses officiers, entouré de ses soldats d'élite. Les Juifs s'étaient enfuis dans le Temple ; les Romains tentaient aussi d'y pénétrer par la mine que Jean avait fait creuser contre les premiers terrassements. Les factieux des deux troupes de Jean et de Simon, séparés en deux corps, s'efforcèrent de repousser les Romains, avec une force et une ardeur qui ne laissaient rien à désirer : car ils estimaient que l'entrée des Romains dans le sanctuaire marquerait la prise complète de la ville, tandis que les Romains y voyaient le prélude de la victoire. Un violent combat se déchaîna donc autour des portes, les uns s'efforçant de conquérir le sanctuaire même, les autres les refoulant du côté de la tour Antonia. Ni les uns ni les autres ne pouvaient se servir de traits ou de javelots ; tirant leurs épées, Romains et Juifs luttaient corps à corps. La mêlée fut telle qu'on ne pouvait absolument discerner dans quel parti chacun combattait : les hommes se heurtaient confusément, intervertissaient leurs rangs dans un étroit espace et la clameur immense qui s'élevait était indistincte par sa violence même. Des deux parts, le massacre fut grand : les corps de ceux qui tombaient et leurs armures étaient foulés, écrasés aux pieds des combattants. Continuellement, de quelque côté que le flot de la guerre se tournât, on entendait les cris de triomphe des vainqueurs, exhortant leurs camarades, et les gémissements des vaincus. On n'avait de place ni pour la fuite ni pour la poursuite : des flux et des reflux égaux passaient dans les lignes confuses de la mêlée. Ceux qui étaient en avant se trouvaient dans la nécessité de tuer ou d'être tués : il n'y avait pas moyen d'échapper, car les autres des deux partis, par derrière, poussaient devant eux leurs compagnons, ne leur laissant pas même l'espace nécessaire pour frapper. Cependant la fureur des Juifs l'emporta sur l'expérience des Romains, dont les lignes commençaient déjà à fléchir sur tous les points. Le combat avait duré depuis la neuvième heure de la nuit jusqu'à la septième du jour. Les Juifs, en masses épaisses, puisaient dans le péril de la ville un surcroît de courage ; les Romains ne disposaient que d'une partie de leurs forces, parce que les légions, espérance des combattants romains, n'avaient pas encore franchi l'enceinte. Il parut prudent, à ce moment, de s'en tenir à l'occupation d'Antonia.
8. [81]
Un certain Julien, centurion bithynien, homme assez distingué de naissance, le plus remarquable de tous ceux que j’aie connus, au cours de cette guerre, pour son expérience des armes, sa vigueur et son ferme courage, s’aperçut que les Romains commençaient à reculer et à se défendre mollement ; il se tenait alors près de Titus sur l'Antonia. Il s'élance et à lui seul repousse les Juifs déjà vainqueurs jusqu'à l'angle du Temple intérieur. La multitude fuyait en rangs pressés, croyant que tant de force et d'audace étaient surhumaines. Et lui, bondissant ça et là au milieu des ennemis qu'il dispersait, égorgeait ceux qu'il pouvait atteindre ; aucun spectacle ne parut plus étonnant à César, plus terrible aux autres. Mais Julien, lui aussi, fut poursuivi par la fatalité, à laquelle nul mortel n'échappe. Portant, comme tous les autres soldats, des sandales munies de nombreux clous pointus, il glissa en courant sur la mosaïque et tomba à la renverse en faisant résonner bruyamment ses armes. Les fuyards se retournèrent : les Romains de la tour Antonia, effrayés pour le centurion, poussèrent un cri d'angoisse, tandis que les Juifs, l'entourant en nombre, le frappaient de toutes parts à coups de piques et d'épées. Julien reçut souvent sur son bouclier les atteintes du fer ennemi : à plusieurs reprises, il essaya de se relever, mais fut rejeté par la foule des assaillants. Etendu comme il était, il n'en blessa pas moins un grand nombre de la pointe de son épée ; car il ne fut pas tué promptement, étant protégé par son casque et sa cuirasse qui abritaient les parties les plus vulnérables et rentrant le cou dans l'armure. Enfin, quand tous les membres furent hachés, comme personne n’osait lui porter secours, il s'effondra. César éprouva une cruelle douleur en voyant mourir un homme si distingué, sous les yeux d'un si grand nombre de soldats. La disposition des lieux empêchait l'empereur de venir à son aide, malgré son désir ; ceux qui le pouvaient furent retenus par la crainte. C'est ainsi que Julien, subissant une mort très lente, fut égorgé à grand'peine ; il laissait d'ailleurs peu d'adversaires qui ne fussent blessés. Il laissait aussi un souvenir très honorable, non seulement aux Romains et à César, mais à leurs ennemis. Les Juifs enlevèrent son corps, repoussèrent de nouveau les Romains et les enfermèrent dans l'Antonia. Du côté des Juifs, ceux qui se distinguèrent surtout dans ce combat furent Alexas et Gypthéos, qui appartenaient à l'armée de Jean ; parmi les compagnons de Simon, Malachie, Judas, fils de Merton, Jacob fils de Josas, chef des Iduméens ; parmi les zélateurs, deux frères, fils d'An, Simon et Judas.
II
Malgré Josèphe et Titus, le parti de résistance l’emporte ; incendie des protes du Temple.
1-2. Discours de Josèphe aux Juifs ; nombreuses désertions. – 3. Le parti de la résistance l'emporte. - 4. Titus adresse un appel aux Juifs. - 5-6. Attaque nocturne des Romains. - 7. Nouveaux travaux romains. - 8. Offensive des Juifs. - 9. Incendie des portiques du Temple. - 10. Combat singulier d'un Juif et d'un Romain.
1. [93] Titus ordonna aux troupes qu'il avait avec lui de saper les fondements de l'Antonia, et de préparer ainsi pour toute l'armée une escalade facile. Lui-même fit venir Josèphe, car il savait que ce jour-là, qui était le dix-septième de Panemos[8], le sacrifice appelé « perpétuel » n'avait pu, faute d'hommes [8a] , être offert à Dieu et que le peuple en était vivement contristé. Titus lui ordonna donc de redire à Jean ce qu'il lui avait déjà lait savoir : « S'il avait encore quelque mauvais désir de combattre, il pouvait s'avancer pour livrer bataille avec autant de soldats qu'il voudrait, sans perdre, en même temps que lui, la ville et le Temple. Surtout, qu'il cesse de souiller le sanctuaire et d'offenser Dieu ! César lui permet de célébrer les sacrifices qui restent en suspens, avec ceux des Juifs qu'il voudra choisir ». - Alors Josèphe, pour se faire entendre, non seulement de Jean, mais du plus grand nombre, proclama en hébreu le message de César ; il supplia longuement les Juifs d'épargner leur patrie, d'écarter le feu qui déjà menaçait le Temple, et d'offrir à Dieu les sacrifices d'expiation. Le peuple l'entendait dans l'abattement et le silence, mais le tyran [Jean] chargea Josèphe d'injures et de malédictions, et ajouta enfin qu'il ne redouterait jamais la prise de la ville, puisqu'elle appartenait à Dieu.
Josèphe s'écria alors : « Tu l'as donc gardée à Dieu toute pure, et le sanctuaire reste sans souillure ! Tu n'as commis aucune impiété contre Celui dont tu espères le secours, et qui reçoit les sacrifices accoutumés ! Si quelqu'un, ô le plus scélérat des hommes, t'enlève ta nourriture quotidienne, tu le considères comme un ennemi : et ce Dieu même que tu as privé de son culte perpétuel, tu espères qu'il t'assistera dans la lutte ! attribues-tu donc tes crimes aux Romains, qui, maintenant encore, ont le souci de nos lois, et s'efforcent de faire rendre à Dieu les sacrifices dont tu as interrompu le cours ? Qui ne gémirait, qui ne plaindrait la ville d'une si extraordinaire inversion des rôles, quand des étrangers, des ennemis corrigent ton impiété, alors que toi, un Juif nourri dans nos lois, tu te montres plus hostile à elles que ceux-là ?
« Et pourtant, Jean, il n'est pas honteux de se repentir de ses crimes, même dans l'extrême péril. Si tu veux sauver la patrie, tu as sous les yeux le bel exemple du roi des Juifs, Jéchonias, qui jadis, ayant attiré sur lui l'envahisseur babylonien, sortit de la ville de son plein gré, avant qu'elle fût prise, et souffrit, avec sa famille, une captivité volontaire, pour ne pas livrer aux ennemis ces objets sacrés ni voir incendier la maison de Dieu[9]. Aussi est-il célébré par les récits sacrés de tous tes Juifs ; la renommée, passant d'âge en âge et toujours fraîche, transmet à la postérité son souvenir immortel. Noble exemple, Jean, même s'il y a danger à le suivre ; pour moi, je me porte garant du pardon des Romains. Souviens-toi que je t'adresse ces exhortations en compatriote, que je fais cette promesse, étant Juif ; car il est juste de se demander qui donne le conseil et d'où il vient. Puissé-je ne jamais vivre captif au point de désavouer mon origine et d'oublier les intérêts de ma patrie !
« Voici que de nouveau tu t'irrites, tu me cries des insultes ; j'en mérite sans doute de plus graves encore, moi qui t'exhorte en dépit du Destin et m'efforce de sauver des hommes condamnés par Dieu. Qui ne connaît les écrits des anciens prophètes, l'oracle qui menace cette malheureuse ville, et dont l'effet est déjà imminent[10] ? On a prédit alors la prise de cette cité pour le jour où quelqu'un commencerait à répandre le sang de ses concitoyens. La ville, le Temple entier ne sont-ils pas pleins de tes victimes ? C'est donc Dieu, Dieu lui-même qui apporte, avec les Romains, le feu pour purifier le Temple et exterminer une ville si profondément souillée ».
2. [111] Josèphe parlait ainsi avec des gémissements et des larmes bientôt des sanglots étouffèrent sa voix. Les Romains plaignirent sa douleur, et admirèrent sa constance ; mais les compagnons de Jean n'en furent que plus irrités contre les Romains et désiraient s'emparer de sa personne. Cette harangue toucha un grand nombre de Juifs de qualité ; quelques-uns, par crainte des postes que les factieux avaient établis, restèrent où ils étaient, bien que prévoyant leur propre perte et celle de la ville ; plusieurs pourtant, épiant le moment où ils pourraient s'enfuir sans danger, cherchèrent un refuge auprès des Romains. Parmi ceux-ci étaient les grands-prêtres Joseph et Jésus, et des fils de grands-prêtres, trois de cet Ismaël qui fut décapité à Cyrène, quatre de Matthias, un fils d'un autre Matthias, qui s'enfuit après la mort de son père, tué, comme nous l'avons dit, par Simon, fils de Gioras, avec trois de ses enfants[11]. Beaucoup d’autres Juifs bien nés passèrent ainsi aux Romains avec les grands-prêtres. César les reçut avec bienveillance, mais, sachant qu'ils mèneraient une existence peu agréable parmi des étrangers de mœurs différentes, il les envoya à Gophna[12], et les engagea à y rester en attendant qu'il restituât à chacun ses biens quand il en aurait le loisir, après la guerre. Ils se rendirent donc volontiers et en pleine sécurité dans cette bourgade qui leur était assignée. Comme ils ne reparaissaient plus, les factieux répandirent de nouveau le bruit que les transfuges étaient égorgés par les Romains : c'était pour effrayer les autres et les détourner de fuir. Cet artifice réussit pour un temps aux séditieux comme auparavant[13] ; la crainte arrêta la désertion.
3. [118] Un peu plus tard, quand Titus rappela ces Juifs de Gophna et leur prescrivit de faire avec Josèphe le tour des murailles et de se montrer au peuple, un très grand nombre d'habitants s'enfuirent auprès des Romains. Réunis en un groupe devant les lignes romaines, ils suppliaient les factieux, avec des gémissements et des larmes, d'abord de recevoir les Romains dans toute la ville et de sauver ainsi la patrie ; sinon, d'évacuer du moins complètement le Temple afin de le conserver intact pour eux-mêmes, car les Romains n’oseraient pas, à moins d'une extrême nécessité, incendier les lieux saints. Mais les révoltés n'en furent que plus exaltés contre ces gens ; ils proférèrent un torrent d'injures contre les transfuges et établirent au-dessus des portes sacrées leurs oxybèles, leurs catapultes et leurs onagres, en sorte que tout le pourtour du Temple, sous l'amoncellement des cadavres, ressemblait à un cimetière et le Temple même à une citadelle. Ils s'élançaient tout armés dans l’enceinte sacrée et inaccessible aux profanes, les mains encore chaudes du meurtre de leurs compatriotes ; ils poussèrent à un tel point la scélératesse que l'indignation qui eût dû être justement ressentie par les Juifs, si les Romains avaient exercé contre eux de pareilles violences, était alors inspirée aux Romains par les Juifs, coupables de sacrilèges contre leur propre culte. Il n'y avait pas un soldat qui n'élevât ses regards vers le Temple avec un sentiment de crainte et de révérence, pas un qui ne suppliât les brigands de se repentir avant l'irréparable calamité.
4. [124] Titus, profondément affligé, invectiva à son tour les compagnons de Jean : « N'est-ce pas vous, ô les plus scélérats des hommes, qui avez établi cette balustrade devant les saints lieux ? N'est-ce pas vous qui avez dressé là des stèles, portant des inscriptions gravées en lettres grecques et dans notre langue, qui défendent à tout homme de franchir cette barrière[14] ? Ne vous avons-nous pas nous-même autorisés à punir de mort ceux qui la franchiraient, fussent-ils Romains ? Pourquoi donc, sacrilèges, est-ce dans cette enceinte que vous foulez aux pieds des cadavres ? Pourquoi souillez-vous le Temple du sang d’étrangers et de vos concitoyens ? J'atteste les dieux de mes père et le Dieu qui jadis a pu protéger cette contrée, car maintenant je ne pense pas qu'il en soit ainsi : je prends aussi à témoin mon armée et les Juifs qui se trouvent auprès de moi et vous-même, que ce n'est pas moi qui vous contrains à commettre de telles profanations. Si vous choisissez un autre champ de bataille, nul Romain n'envahira ni n'outragera les saints lieux, et je vous conserverai votre Temple même malgré vous ».
5. [129] Tandis que Josèphe traduisait cette allocution d'après les paroles mêmes de César, les brigands et le tyran reçurent avec hauteur ces exhortations, qu'ils attribuaient non à la bienveillance, mais à la peur. Titus comprit donc que ces gens n'avaient ni pitié d'eux-mêmes ni souci d'épargner le Temple et revînt malgré lui à la politique d'action guerrière. Comme il lui était impossible, vu l'insuffisance du terrain, de conduire contre les rebelles toute son armée, il choisit dans chaque centurie les trente meilleurs soldats, en donna à chaque tribun mille, qu'il plaça sous le commandement de Céréalis : puis il ordonna l'attaque contre les corps de garde vers la neuvième heure de la nuit. Lui-même était en armes, tout prêt à marcher avec ses troupes, mais il fut retenu par ses amis qu'alarmait la grandeur du péril, et par les conseils de ses officiers : son action, disaient-ils, serait plus efficace s'il restait sur la tour Antonia pour diriger les opérations des soldats que s'il descendait et, prenant leur tête, partageait leurs dangers ; tous, sous les yeux de César, se montreraient de braves combattants. César se laissa persuader, il dit aux soldats qu'il restait à l'écart dans le seul dessein de juger leurs prouesses et de ne laisser sans récompense aucun brave, sans punition aucun homme dont la conduite serait différente ; il serait témoin oculaire, arbitre de toutes leurs actions, lui, le maître absolu de punir et de récompenser. Il les envoya donc exécuter leur entreprise à l'heure que nous avons indiquée : lui-même se dirigea vers le poste d'observation de la tour Antonia et attendit les événements.
6. [136] Cependant le détachement ne trouva pas, comme il l'espérait, les gardes endormis : ceux-ci s'élancèrent en poussant des cris et la lutte commença aussitôt ; aux clameurs des soldats de garde, les autres accoururent de l'intérieur en rangs serrés. Les Romains reçurent de pied ferme les attaques des premiers ; ceux qui vinrent ensuite se heurtèrent contre leur propre troupe, et beaucoup prirent leurs camarades pour des ennemis. Car les cris que poussaient confusément les deux partis empêchaient de se reconnaître à la voix, comme la nuit ne permettait pas de se reconnaître à l'aspect. L'ardeur des uns, l'effroi des autres ajoutaient à l'aveuglement ; chacun frappait indistinctement celui qu'il trouvait devant soi. Les Romains, qui serraient leurs boucliers les uns contre les autres et s'élançaient par pelotons, étaient moins éprouvés par ce genre de méprise et tous se souvenaient de leur mot d'ordre. Mais les Juifs, toujours dispersés, attaquant et se retirant à l'aventure, prenaient souvent les uns pour les autres l'apparence d'ennemis ; trompés par l'obscurité, ils croyaient subir l'attaque d'un Romain quand un de leurs camarades reculait vers eux. Plus de Juifs furent ainsi blessés par les leurs que par les Romains. Enfin le jour parut et la vue permit de reconnaître l'état du combat ; les deux adversaires, reprenant leur distance, lançaient leurs traits et se défendaient en bon ordre. De part et d'autre on ne reculait pas et l'on ne montrait aucune lassitude. Les Romains, sachant que César les voyait, rivalisaient entre eux, individuellement ou par sections ; chacun considérait ce jour comme le commencement de sa fortune, s'il se comportait avec bravoure. L'audace des Juifs était soutenue par la crainte qu'ils concevaient pour eux-mêmes et pour le Temple, et aussi par la surveillance du tyran qui encourageait les uns, fouettait les autres ou les excitait à l'action par ses menaces. Longtemps le combat fut indécis : en peu d'instants et soudainement, les chances tournaient, car tous manquaient de champ pour fuir et poursuivre. Aux péripéties de la lutte répondaient, du haut de la tour Antonia, des rumeurs diverses : à leurs camarades vainqueurs, les Romains criaient de s'enhardir ; s'ils reculaient, de tenir bon. C'était comme une guerre sur le théâtre, où aucune circonstance du combat n'échappait ni à Titus ni à son entourage. Enfin, les deux partis qui avaient commencé à combattre à la neuvième heure de la nuit, se séparèrent après la cinquième heure du jour suivant et quittèrent le lieu où ils avaient engagé la mêlée ; aucun n'avait fait effectivement plier l'adversaire, et la victoire restait indécise. Beaucoup de Romains se signalèrent dans cette action ; du côté des Juifs se distinguèrent, dans la troupe de Simon, Judas fils de Mareoth, Simon fils d'Osée ; parmi les Iduméens, Jacob et Simon, ce dernier, fils d'Acatelas, celui-là de Sosas ; avec Jean, Gephthaeos et Alexas ; parmi les zélateurs, Simon, fils d'Ari.
7. [149] Entre temps, le reste de l'armée romaine détruisait en sept jours les fondations de la tour Antonia et frayait une large montée vers le Temple. Alors les légions, s'approchant de la première enceinte, commencèrent à élever des terrassements, l'un en face de l'angle nord-ouest du Temple intérieur, l'autre vers l'exèdre septentrional, entre les deux portes ; deux autres terrasses s'élevèrent encore, l'une vis-à-vis le portique occidental du Temple extérieur, l'autre vis-à-vis le portique du nord. Ces travaux coûtèrent aux Romains beaucoup de fatigue et de peine, car il fallait apporter le bois d'une distance de cent stades. Plus d'une fois ils eurent à souffrir d'embuscades, car la supériorité de leurs forces leur donnait trop d'assurance, tandis qu'ils trouvaient chez les Juifs une audace croissante, fruit du désespoir où ils étaient de se sauver. Quelques cavaliers, quand ils allaient couper du bois ou faire du fourrage, laissaient paître ; pendant qu'ils s’occupaient de cette tâche, leurs chevaux débridés ; les Juifs sortaient alors en masse et enlevaient les chevaux. Comme cet incident se produisait fréquemment, César attribua avec raison ces captures à la négligence de ses soldats plutôt qu'à l'intrépidité des Juifs, et résolut de les contraindre désormais, par une sévérité plus grande, à exercer une surveillance attentive sur leurs chevaux. Il ordonna donc de mener au supplice un de ces soldats qui avaient perdu leurs montures. La crainte d'un pareil châtiment sauva celles des autres cavaliers : ils ne laissèrent plus pâturer leurs chevaux, et, comme si la nature eût étroitement uni l'homme et l'animal, ils les conduisirent là où ils avaient affaire. Cependant les Romains continuaient à préparer l'attaque du Temple et à élever des terrasses à cet effet.
8. [157] Le lendemain du jour où les terrassements furent achevés un grand nombre de factieux, n'ayant plus rien à piller et durement pressés par la faim, attaquèrent en corps, vers la onzième heure du jour, les postes romains de la montagne des Oliviers ; ils croyaient les surprendre et même les trouver prenant quelque repos, ce qui leur permettrait de se frayer facilement un passage. Mais les Romains prévoyaient l'attaque ; ils accoururent rapidement des postes voisins et les empêchèrent, malgré leurs efforts, de franchir et de forcer le retranchement. Le combat fut acharné, et les deux partis firent de nombreuses prouesses ; les Romains montraient leur expérience de la guerre jointe à la force, les Juifs un élan sans réserve et un courage incapable de se modérer. Les uns étaient stimulés par le sentiment de l'honneur, les autres par la nécessité. Les Romains voyaient une honte extrême à laisser passer les Juifs, déjà pris, pour ainsi dire dans des filets ; ceux-ci n'avaient qu'un espoir de salut : forcer le mur par la violence de leur attaque. Un des cavaliers légionnaires, nommé Pedanius, au moment où les Juifs battaient enfin en retraite et étaient repoussés dans le vallon, poussa vivement de côté son cheval et saisit au passage un des ennemis qui fuyait ; il enleva par sa cheville ce jeune homme robuste, revêtu d'une armure complète : la manière dont il s'inclina, du haut de son cheval au galop, montra la vigueur de sa main, du reste de son corps, et aussi sa parfaite expérience de cavalier. Après avoir ainsi fait prisonnier le jeune homme, il le porta à César comme un don précieux : mais Titus, après avoir admiré la force de celui qui avait opéré cette capture, fit exécuter le prisonnier pour sa tentative contre le mur. Lui-même donnait toute son attention aux préliminaires de l'attaque du Temple et pressait la construction des terrasses.
9. [164] Cependant les
Juifs, continuellement éprouvés par les combats et voyant la guerre avancer peu à peu vers la décision en montant vers le Temple, tranchèrent, comme dans un corps corrompu, les parties envahies par le mal, pour en prévenir les progrès ultérieurs. Ils incendièrent donc le portique du côté nord-ouest, là où il se rattachait à la tour Antonia, puis en abattirent environ vingt coudées, commençant ainsi de leurs propres mains l'incendie des saints lieux. Deux jours après, le 24 du mois indiqué plus haut, les Romains mirent le feu au portique voisin ; quand la flamme eut gagné une étendue de quinze coudées, les Juifs en abattirent aussi le toit, et, sans interrompre un seul instant cette oeuvre de destruction, coupèrent ainsi leurs communications avec la forteresse Antonia. Donc, alors qu'ils eussent pu s'opposer aux incendies, ils ne firent rien devant l'envahissement de la flamme et se contentèrent d'en mesurer les progrès et l'utilité qu'ils en pouvaient retirer. D'ailleurs, les combats ne cessaient point autour du Temple, et l'on voyait sans cesse aux prises de petits groupes qui s'entrechoquaient.
10. [169] Il y avait alors un homme de petite taille, d'aspect méprisable, que ne recommandaient ni sa naissance ni d'autres qualités : il s'appelait Jonathas. S'avançant vers le tombeau du grand-prêtre Jean, il cria force injures aux Romains, et provoqua à un combat singulier le plus brave d'entre eux. Parmi les soldats opposés en cet endroit, la plupart dédaignèrent sa bravade :
quelques-uns eurent vraisemblablement peur ; plusieurs estimèrent non sans justesse qu’il ne fallait pas engager le combat contre un homme qui cherchait la mort, car les désespérés sont la proie d’une ardeur excessive et ne respectent rien [14a] ; se mesurer contre ceux qui vous laissent une victoire de peu de prix ou vous infligent une délaite honteuse et dangereuse, est une marque non de bravoure, mais de témérité. Longtemps personne ne s’avança et le Juif ne cessa d'accuser les Romains de lâcheté, car il était naturellement fanfaron et plein de mépris pour ses adversaires. Enfin, un certain Pudens, cavalier d'une des ailes, irrité de ses paroles et de sa forfanterie, sans doute aussi imprudemment encouragé à son acte par la petite taille de l’ennemi, se lança en avant. Le combat tourna d’abord en sa faveur, mais la Fortune le trahit : il tomba ; Jonathas courut sur lui et l’égorgea. Puis, mettant le pied sur le cadavre, il brandit son épée souillée de sang de la main droite, son bouclier de la main gauche, et se mit à crier son triomphe à l’armée, insultant le mort, raillant les Romains qui le regardaient. Finalement, comme Jonathas ne cessait de danser et d'extravaguer, le centurion Priscus banda son arc et le perça d'une flèche : Juifs et Romains poussèrent des cris discordants. Jonathas, étourdi par la souffrance, tomba sur le corps de son adversaire, montrant qu’à la guerre une prompte Némésis poursuit ceux qui se glorifient d'un succès immérité.
III
Les Juifs d’Antioche sont accusés d’être des incendiaires.
1. Revers romain. - 2. Exploits individuels. - 3. La famine s'aggrave. - 4. Une mère dévore son enfant. – 5. Indignation de Titus, qui n’a pas voulu cela.
1. [177] Les factieux du
Temple, qui ne cessaient de repousser ouvertement tous les jours les Romains vers leurs terrasses, imaginèrent le vingt-septième jour de ce mois de Panemos[15]
la ruse que voici. Ils remplissent, dans le portique oriental, l'intervalle des poutres et du faîtage [15a] avec du bois sec, du bitume et de la poix ; puis ils se retirent, affectant d'être épuisés. Là-dessus beaucoup de Romains téméraires, emportés par leur ardeur, pressèrent les ennemis dans leur retraite et s'élancèrent jusqu'au portique, après y avoir appliqué des échelles : les plus prudents restèrent, ne s'expliquant pas la fuite des Juifs. Le portique était donc rempli des soldats qui l'avaient escaladé, lorsque les Juifs y mirent le feu partout. La flamme éclata soudain de toutes parts ; les Romains, demeurés hors de péril, furent saisis d'une cruelle angoisse ; ceux que surprenait la flamme, d'un égal désespoir. Entourés par l'incendie, les uns se précipitaient de la hauteur dans la ville, les autres se laissaient tomber au milieu des ennemis : beaucoup qui, dans l'espérance de se sauver, s'élançaient du côté de leurs camarades, se brisaient les membres. Mais la plupart, dans leurs tentatives d'échapper, furent prévenus par les flammes et quelques-uns, pour ne pas être brûlés vifs, se percèrent de leur épée. Le feu, se répandant sur une vaste étendue, entoura bientôt ceux que menaçaient d'autres genres de mort. César, quoique irrité contre ceux qui périssaient pour être montés sur le portique sans ordre, éprouva pourtant une vive compassion pour ces hommes : nul ne pouvait leur porter secours, mais c'était une consolation pour ces soldats qui mouraient de voir la douleur de celui au service duquel ils rendaient l'âme. On le voyait en effet nettement s'agiter en poussant des cris, exhortant ceux qui l'entouraient à tout tenter pour sauver ses soldats. Chacun expirait sans plainte, emportant ces cris et cette sollicitude de César comme de brillantes funérailles. Quelques-uns parvinrent au toit du portique, qui était large, échappant ainsi au feu : entourés par les Juifs et percés de coups ils résistèrent longtemps, mais enfin tous tombèrent. Le dernier fut un jeune homme nommé Longus, qui répandit comme un lustre sur ce désastre et, parmi ces nombreux morts dignes de mémoire, parut le plus brave. Les Juifs qui admiraient sa vaillance et se trouvaient d'ailleurs dans l'impossibilité de le tuer, l'invitèrent, avec des promesses, à descendre vers eux ; d'un autre côté, son frère Cornelius l'exhortait à ne pas souiller leur gloire et celle de l'armée romaine. Longus suivit ce conseil et, levant son épée à la vue des deux troupes, il se tua de sa propre main. Un de ceux que les flammes entouraient, Artorius, dut son salut à une ruse : il appelait à haute voix un des soldats, Lucius, son camarade de tente : « Je te fais héritier de mes biens, dit-il. Si tu viens pour me recevoir dans ma chute ». Le soldat accourut avec empressement, et Artorius, se laissant tomber sur lui, survécut ; mais celui qui le reçut fut écrasé par ce poids contre le pavé de mosaïque et succomba aussitôt.
[186] 2. Cet échec produisit sur le moment quelque découragement parmi les Romains : il eut pourtant cet avantage pour l'avenir qu'il les rendit plus circonspects à l'égard des ruses des Juifs ; leur ignorance des lieux et le caractère même de leurs ennemis faisaient que ces stratagèmes étaient le plus souvent désastreux pour les Romains. Le portique fut donc brûlé jusqu’à la tour de Jean, que celui-ci, pendant sa lutte avec Simon, avait élevé au-dessus des portes conduisant au-dessus du Xyste ; le reste fut abattu par les Juifs, après la mort des Romains qui y montèrent. Le lendemain, les Romains incendièrent, à leur tour, le portique du nord tout entier, jusqu'à celui de l'est : l'angle qui les unissait l'un à l'autre s'élevait au-dessus de la vallée du Cédron, dont la profondeur sur ce point était effrayante. Telles étaient à ce moment les opérations au voisinage du Temple.
3. [193] Cependant la population de la ville était consumée par la faim : innombrables étaient ceux qui tombaient ; les maux qu'ils souffraient ne peuvent se raconter, car, dans chaque maison, s'il apparaissait quelque ombre de nourriture, il y avait lutte ; les êtres les plus étroitement unis en venaient aux mains, s’arrachant ces pauvres soutiens de leur vie. Les mourants même étaient suspects d'être dans l'abondance et les brigands fouillaient ceux qui rendaient l'âme, craignant que l'un de ces malheureux ne feignit de mourir en cachant de la nourriture dans son sein. Et les affamés aux aguets, semblables à des chiens enragés, marchaient en chancelant : ils passaient, s'abattant contre les portes comme des ivrognes, et, poussés par le désespoir, se précipitaient deux ou trois fois par heure dans les mêmes maisons. La nécessité leur faisait mettre sous la dent toutes sortes de choses : ils ramassaient et se résignaient à manger ce qui n'eût pas même convenu aux plus immondes des animaux privés de raison ; en dernier lieu, ils usèrent du cuir de leurs ceintures et de leurs sandales ; ils grattèrent, pour la mâcher, la peau de leurs boucliers. D'autres se nourrirent de brindilles de vieux foin ; plusieurs en ramassèrent des fibres et en vendirent au prix de quatre Attiques un très léger poids. Mais pourquoi faut-il parler de cette faim sans scrupules qui se prend à des objets inanimés, quand je vais relater un fait sans exemple ni chez les Grecs, ni chez les Barbares[16], fait horrible à dire, et qui trouve difficilement créance. Moi-même, pour ne pas paraître aux yeux de la postérité comme un inventeur de récits merveilleux, j'aurais volontiers omis ce drame si je n'en avais eu des témoins nombreux parmi mes contemporains. Ce serait d'ailleurs un faible titre à la reconnaissance de ma patrie que de reculer devant le récit des maux qu’elle a réellement soufferts.
4. [201] Une femme, appartenant aux tribus d'au-delà du Jourdain, nommée Marie, fille d'Eléazar, du bourg de Bethezyba (ce mot signifie « maison aux hysopes »), distinguée par sa naissance et ses richesses, vint avec le reste de la multitude se réfugier à Jérusalem et y subit le siége. Les tyrans lui prirent la plupart des biens qu'elle avait apportés de la Pérée et introduits dans la ville : le reste de ses objets précieux, et le peu de nourriture qu'elle avait pu réunir lui furent ravis dans les incursions quotidiennes des sicaires. Profondément indignée, cette pauvre femme se répandait en injures et malédictions, irritant encore davantage les ravisseurs. Mais comme personne ne consentait à la tuer dans un mouvement de fureur ou de piété, qu’elle était lasse de chercher la moindre nourriture pour le profit des autres, que d'ailleurs il était déjà impossible d'en trouver nulle part, que la faim courait par ses entrailles et ses nerfs, alors, enflammée par la colère plus encore que par la faim, écoutant autant sa rage que son besoin, elle fit affront à la nature et saisissant le fils qu'elle avait à la mamelle : « Malheureux enfant, dit-elle, pour qui dois-je te conserver, au milieu de la guerre. De la famine, de la sédition ? Chez les Romains, à supposer que nous vivions jusque-là, l'esclavage nous attend : mais la faim prévient l'esclavage, et les factieux sont plus cruels que l'un et l'autre maux. Va donc et deviens ma nourriture : sois en même temps la furie vengeresse attachée aux factieux et, aux yeux de l'humanité entière, le héros de la seule aventure qui manquât encore aux malheurs des Juifs ». En parlant ainsi, elle tua son fils, puis le fit rôtir et mangea la moitié de ce corps, dont elle cacha et mit en réserve le reste[17].
Bientôt arrivèrent les factieux, qui, aspirant l'odeur de cette graisse abominable, menacèrent la femme de l'égorger sur-le-champ si elle ne leur montrait le mets qu’elle avait préparé. Elle répondit qu'elle leur en avait réservé une belle part et découvrit à leurs yeux les restes de son fils. Aussitôt, saisis d'horreur et de stupeur, ces hommes s'arrêtèrent épouvantés. « Voilà, dit-elle, mon propre fils, et voici mon oeuvre. Mangez-en, j'en ai mangé moi-même. Ne soyez pas plus faibles qu'une femme, ni plus compatissants qu'une mère. Mais si vous êtes pieux et que vous vous détourniez de ma victime, j’en ai goûté pour vous, laissez-m'en le reste ! »
A ces mots, les factieux sortirent en tremblant, lâches dans cette seule circonstance, abandonnant non sans regret même cette nourriture à la mère. La connaissance de ce crime se répandit dans la ville entière, et chacun, se représentant ce forfait par la pensée, frissonnait comme s'il l'eût commis lui-même. Il y eut alors, chez les gens qui souffraient de la faim, l'impatience de la mort : ils jugeaient heureux ceux qui étaient partis les premiers, avant d'avoir appris ou contemplé de pareilles horreurs.
5. [214] Ce malheur arriva bientôt aux oreilles des Romains. Les uns refusaient d'y croire, d'autres le déploraient, la plupart n'en haïssaient que plus notre nation. César s'en justifiait devant Dieu, disant qu'il offrait aux Juifs la paix, l'indépendance, une amnistie générale de leurs insolences passées, mais qu'ils préféraient à la concorde la sédition, à la paix la guerre, à l'abondance et à la prospérité la famine. C'est de leurs propres mains qu'ils ont commencé à brûler leur sanctuaire, que voulaient conserver les Romains : ils méritent bien une telle nourriture ! Pour lui ; certes, il couvrira des ruines mêmes de leur patrie ce crime sacrilège qui se repaît de la chair d'un enfant. Il ne laissera pas le soleil contempler sur terre une ville où les mères se repaissent ainsi. Une pareille nourriture convient cependant moins aux mères qu'aux pères, à ces gens, qui, après des malheurs si affreux, restent en armes. Tout en parlant ainsi, il réfléchissait au désespoir des Juifs ; il n'y avait plus de raison à attendre de ceux qui avaient déjà enduré tous les maux dont la crainte seule eût dû les amener à d'autres sentiments.
IV
Nouveau Conseil de guerre sur le sort du Temple ; incendie du Temple malgré les efforts de Titus.
1. Attaque romaine manquée. - 2. Progrès de l’incendie. - 3. Conseil de guerre de Titus relatif au sort du Temple. - 4. Attaque juive manquée. – 5-8 Incendie du Temple, malgré les efforts de Titus.
1. [220] Déjà deux légions avaient achevé les terrassements. Le 8 du mois de Loos[18], Titus fit approcher les béliers du portique ouest du Temple extérieur. Avant leur arrivée, pendant six jours, la plus forte de toutes les hélépoles avait continuellement battu le mur, mais sans résultat : car la grandeur et l'exact appareillage des pierres triomphaient de toutes les machines. D'autres soldats sapaient les fondements de la porte du nord ; après bien des efforts, ils descellèrent les pierres extérieures : celles du dedans résistèrent, et la porte resta debout. Alors, renonçant à faire ces tentatives avec les machines et les leviers, ils appliquèrent des échelles contre les portiques. Les Juifs ne se pressèrent pas de les en empêcher : mais les soldats une fois montés, ils les assaillirent et engagèrent la lutte. Refoulés, quelques Romains tombaient la tête la première ; d'autres furent tués par ceux qui marchaient à leur rencontre. Les Juifs frappaient de leurs épées beaucoup de soldats qui descendaient des échelles, avant qu'ils pussent se couvrir de leur bouclier placés en haut, ils inclinaient et renversaient les échelles remplies de fantassins. Eux-mêmes, d'ailleurs, éprouvèrent des pertes sensibles. Une lutte très vive s'engagea autour des enseignes, car les Romains jugeaient désastreux et honteux de se les laisser ravir. A la fin, les Juifs s'emparèrent des enseignes et tuèrent ceux qui étaient montés ;
les autres, frappés d'effroi devant le malheur de leurs camarades morts, se retirèrent. Il est vrai qu'aucun des Romains ne pérît sans s'être signalé par quelque prouesse ; quant aux factieux, ceux qui s'étaient distingués par leur vaillance dans les précédents combats en firent preuve encore, et parmi eux Eléazar, neveu du tyran Simon. Titus, dès qu'il vit que son désir d'épargner le monument d'un culte étranger aboutissait à des échecs et causait la mort de ses soldats, donna l'ordre de mettre le feu aux portes.
2. [229] A ce moment il reçut dans son camp Ananos d'Emmaüs, le plus sanguinaire des gardes de Simon, et Archélaos, fils de Magaddate ; ils espéraient obtenir leur grâce, puisque les Juifs étaient vainqueurs au moment où ils les avaient quittés. Mais Titus blâma la conduite de ces hommes, qu’il soupçonnait de ruse, et du reste, informé de leurs cruautés à l’égard de leurs propres concitoyens, il eut d'abord l'intention de les mettre tous deux à mort. « C'est, disait-il, la nécessité qui les pousse et non leur inclination qui les amène en ma présence ; ils ne sont pas dignes d'avoir la vie sauve, ces Juifs échappés de leur patrie où leurs crimes ont déjà allumé la flamme ». Cependant la parole donnée l'emporta sur le ressentiment : il les relâcha donc, mais sans les traiter avec les mêmes égards que les autres.
Déjà les soldats mettaient le feu aux portes : l’argent, en fondant, livra bientôt passage à la flamme qui attaqua les boiseries, d'où elle s'élança avec violence pour gagner les portiques. Quand les Juifs virent le feu autour d'eux, leurs âmes et leurs corps s'affaissèrent : dans cet abattement, nul ne songea à se défendre ou à éteindre l'incendie ; ils restaient stupides et contemplaient ce spectacle. Découragés par leurs pertes, ils ne songeaient pourtant pas à sauver le reste, mais, comme si déjà le Temple était en feu, ils exaltaient leur fureur contre les Romains. La flamme se répandit ce jour-là et la nuit suivante ; car ce ne fut que par sections, et non d'un seul coup, que les portiques en devinrent la proie.
3. [236] Le lendemain[19],
Titus donna l'ordre à une partie de ses troupes d’éteindre le feu et de rendre praticables les abords des portes, pour faciliter la montée des légions. Lui-même réunit les chefs, qui s'assemblèrent au nombre de six : Tibère Alexandre, commandant de toutes les troupes[20], Sextus Céréalis, Larcius Lepidus, Titus Frugi, chefs des cinquième, dixième et quinzième légions, et, d'autre part, Haterius Fronton, commandant des deux légions, d’Alexandrie, et Marcus Antonius Julianus[21], procurateur de Judée[22].
Après eux se groupèrent des procurateurs et des tribuns. Titus tint conseil au sujet du Temple. Les uns étaient d'avis d'appliquer la loi de la guerre : jamais les Juifs ne cesseront de se révolter, tant que le Temple où ils se rassemblent de tous les endroits du monde subsistera. Quelques-uns conseillèrent de l'épargner, si les Juifs l'évacuaient et que personne n'y plaçât des armes, mais de l'incendier, s'ils y montaient pour combattre car ce ne serait plus alors un temple, mais une citadelle, et d'ailleurs le sacrilège serait imputable non à eux, Romains, mais à ceux qui les y contraignaient. Titus déclara que, même si les Juifs montaient sur le Temple pour combattre, lui-même ne se vengerait pas sur des objets inanimés de fautes commises par des hommes, et qu'il ne brûlerait jamais un si bel ouvrage. Ce serait une perte pour les Romains, comme du reste la conservation de ce monument ajouterait à la gloire de son principat[23].
Alors, Fronton, Alexandre et Céréalis s'enhardirent et se rangèrent à l'opinion de Titus. Celui-ci congédia donc le conseil, donna l'ordre aux chefs de faire reposer les autres troupes, afin de les fortifier pour le combat, et manda à sa garde, composée de l'élite des cohortes, de frayer une route à travers les ruines et d'éteindre le feu.