La Guerre des Juifs (page 14)

Flavius Josèphe · Histoire

Texte français, domaine public · Source : remacle.org — historiens/Flajose · 18 pages

Fiche de l’œuvre dans le savoir

4. [275]

Quand les travaux d'approche furent achevés, les ingénieurs mesurèrent la distance jusqu'au rempart au moyen d'une masse de plomb attachée à un fil qu'on lançait du haut des terrasses ; en effet, recevant d'en haut des projectiles, il ne leur était pas possible d'opérer autrement. Ils trouvèrent que les hélépoles pouvaient y atteindre et les poussèrent en avant. Titus fit approcher sur divers points son artillerie, pour empêcher les Juifs d'écarter de la muraille les béliers, puis il donna l'ordre de battre le rempart. Quand de trois côtés à la fois ce bruit terrible retentit dans la ville, les assiégés poussèrent ensemble un cri perçant et les factieux furent saisis d'une égale terreur. Les uns et les autres, en présence du péril commun, décidèrent d'y opposer désormais une défense commune. Les adversaires criaient les uns aux autres que toute leur conduite favorisait les ennemis, et qu'il fallait, même si Dieu ne leur accordait pas une concorde durable, oublier du moins pour le moment leurs querelles et s'unir contre les Romains. La-dessus Simon fit savoir par un héraut à ceux qui occupaient le Temple qu'ils pouvaient se rendre sur les remparts, et Jean obéit, malgré quelque méfiance. Alors, oubliant leurs haines et leurs inimitiés personnelles, ils forment comme un seul corps ; ils s'alignent sur les remparts et de là, jetant en abondance des tisons enflammés contre les machines, ils frappent sans relâche ceux qui poussent les hélépoles ; les plus audacieux, s'élançant par troupes, détruisent les mantelets des machines et, tombant sur ceux qui les manœuvrent, prennent l'avantage non par la science, mais par le courage. Titus en personne portait continuellement secours à ses soldats, si éprouvés. Il groupa autour des machines les cavaliers et les archers, repoussa les ennemis qui apportaient des torches, arrêta l'effort des défenseurs qui lançaient des projectiles du haut des remparts et fit donner activement les hélépoles. Cependant le mur ne cédait pas aux coups, mais le bélier de la quinzième légion ébranla l'angle d'une tour ; la muraille même demeura intacte, car elle ne partageait pas immédiatement les risques de la tour qui faisait une forte saillie et dont la chute ne pouvait guère entamer le mur d'enceinte.

5. [284]

Alors les Juifs, cessant pour quelques moments leurs attaques, après avoir observé que les Romains s'étaient dispersés autour de leurs travaux et dans leurs camps, crurent que l'ennemi s'était retiré par fatigue et par crainte ; ils s'élancent tous, près de la tour Hippicos, par une poterne dissimulée ; ils portent le feu contre les ouvrages, impatients de s'avancer jusqu'aux retranchements des Romains. Entendant leurs cris, les soldats les plus voisins s'assemblent ; les plus éloignés accourent à la hâte. Mais l'audace des Juifs eut le dessus sur la discipline romaine ; ils mirent en fuite ceux qu'ils rencontrèrent d'abord et s'attaquèrent aux groupes déjà formés. Un combat terrible s'engagea autour des machines, les uns s'efforçant de les incendier, les autres d'y mettre obstacle. Des deux côtés s'élevait une clameur confuse, et beaucoup de ceux qui combattaient en avant furent tués. Les Juifs devaient leur supériorité au désespoir. Déjà le feu prenait aux travaux, qui risquaient d'être incendiés tout entiers avec les machines, sans la résistance d'une nombreuse élite de soldats d'Alexandrie. Ceux-ci firent des prodiges de va-leur dépassant leur propre réputation : car, dans ce combat, ils l'emportèrent sur des corps plus renommés que le leur. Enfin César, prenant avec lui les plus vigoureux cavaliers, se jette sur les ennemis : il tue de sa main douze combattants du premier rang ; à l'aspect de ce massacre, le reste de la multitude recule. Titus les poursuit, les rejette dans la ville et sauve ainsi les retranchements de l'incendie. Dans cette bataille, un Juif fut capturé vivant ; Titus le fit mettre en croix devant les remparts, espérant que ce spectacle épouvanterait les autres et ferait fléchir leur courage. Après cette retraite, Jean, chef des Iduméens, s'entretenait devant les murs avec un soldat qu'il connaissait ; la flèche d'un Arabe l'atteignit en pleine poitrine et le tua sur le coup. Comme il était remarquable tant par la force que par l'intelligence, sa mort affligea beaucoup les Iduméens, et aussi les factieux.

VII

Revers des Romains.

1-2. Panique des Romains ; retraite des Juifs. - 3. Titus déplace son camp. -

1. [291]

La nuit suivante, il se produisit parmi les Romains un étrange désordre. Titus avait ordonné de construire trois tours de cinquante pieds de haut, pour les dresser sur chaque retranchement, afin que l'on pût, de leur sommet, mettre en fuite les défenseurs des remparts. Or, il arriva qu'au milieu de la nuit l'une de ces tours s'abattit par accident. Au fracas immense qui s'éleva, la terreur s’empare de l'armée se croyant attaqués par les ennemis, tous les soldats couraient aux armes. Les légions furent en proie au trouble et au tumulte nul ne pouvant dire ce qui était arrivé, tous, dans l'incertitude, se portaient de divers côtés. Comme aucun ennemi ne paraissait, ils s'effrayaient les uns les autres, et chacun s'empressait de demander le mot d'ordre à son voisin, comme si les Juifs avaient attaqué les camps. Ils ressemblaient à des hommes en proie à une terreur panique, jusqu'au moment où Titus, apprenant ce qui s'était passé, en fit publier la nouvelle dans toute l'armée ; mais il fallut du temps pour que le trouble se calmât.

2. [296] Les

Juifs, qui résistaient avec vigueur à toutes les autres attaques, eurent à souffrir du fait des tours, du haut desquelles les machines les plus légères, les soldats armés du javelot, les archers et les frondeurs lançaient contre eux leurs projectiles. La hauteur des tours empêchait les Juifs d'atteindre leurs adversaires ; il leur était d'ailleurs impossible de prendre ces tours ; ils ne pouvaient guère non plus les renverser, à cause de leur poids, ni les incendier, à cause des plaques de fer dont elles étaient revêtues. D'autre part, s'ils reculaient hors de la portée des traits, ils ne pouvaient plus s'opposer aux assauts des béliers, qui battaient sans relâche la muraille et la détruisaient peu à peu. Déjà elle cédait aux coups du « vainqueur », - c'est le nom donné par les Juifs eux-mêmes à la plus grande des hélépoles romaines, qui brisait tout. Alors les défenseurs, depuis longtemps fatigués par les combats et les gardes de nuit faites loin de la ville, cédant, d'ailleurs à la mollesse et à la constante fausseté de leur jugement, estimèrent inutile la possession de ce rempart, puisqu'il en restait deux autres derrière lui. La plupart, devenus nonchalants, se retirèrent. Alors les Romains envahirent le rempart à l'endroit de la brèche ouverte par le « vainqueur », et tous les Juifs, abandonnant leurs postes de garde, s'enfuirent derrière le second mur. Ceux qui avaient escaladé le rempart ouvrirent les portes et introduisirent à leur suite toute l'armée. C'est ainsi que les Romains s'emparèrent de la première enceinte, le quinzième jour du siège, le sept du mois d'Artémision[47]. Ils l'abattirent sur une grande étendue, comme aussi le quartier nord de la ville, que Cestius avait déjà détruit une première fois[48].

3. [303]

Titus transféra alors son camp à l'intérieur de l'enceinte, à l'endroit appelé le « campement des Assyriens »[49] ;

il occupa tout l'espace intermédiaire jusqu'au Cédron, mais de manière à être hors de portée des flèches lancées du second mur. Il commença aussitôt ses attaques. Mais les Juifs se partagèrent et défendirent avec vigueur le rempart ; Jean et ses compagnons combattaient de la tour Antonia, du portique septentrional du Temple et devant le tombeau même du roi Alexandre[50] ; quant aux troupes de Simon, elles s'établirent dans la région voisine du monument du grand-prêtre Jean[51], et se fortifièrent jusqu'à la porte par laquelle l'eau était amenée à la tour Hippicos. Ces Juifs faisaient de fréquentes sorties hors des portes et livraient des combats corps à corps ; bien que repoussés [51a] sur les murailles et ayant le dessous dans ces rencontres, parce qu'il leur manquait la science tactique des Romains, en revanche, dans les combats qu'ils livraient du haut des murs, ils obtenaient l'avantage. Des deux adversaires, l'un était fortifié par l'expérience, doublée de la force, l'autre par l'audace que nourrissait la crainte et une endurance naturelle dans les revers. Il s'y mêlait encore une espérance de salut pour les Juifs, de prompte victoire pour les Romains. Ni les uns ni les autres n'étaient accessibles à la fatigue ; ce n'était, tout le long du jour, qu'assauts, combats sur le rempart, fréquentes sorties par détachements ; la lutte prenait tous les aspects de la guerre. La nuit interrompait à peine les combattants qui recommençaient dès l'aurore ; pour les uns et les autres, la nuit était sans sommeil et plus terrible que le jour, les uns craignant à tous moments la perte du rempart, les autres que les Juifs ne fissent irruption dans les camps. Ainsi, des deux côtés, on passait la nuit en armes ; prêts au combat dès les premiers rayons du jour.

Chez les Juifs, il y avait émulation à qui s'exposerait au premier rang pour faire plaisir aux chefs. Simon, surtout, inspirait le respect et la crainte ; chacun de ses subordonnés obéissait à ses ordres si exactement qu'il eût été prêt au suicide, si le général l'eût ordonné. Du côté des Romains, ce qui excitait les courages était l'habitude de la victoire, l'ignorance de la défaite, de continuelles campagnes, des exercices quotidiens, la grandeur de l'Empire et, plus que le reste Titus, sans cesse présent partout. Laisser mollir son courage, quand Titus était là et prenait sa part du combat, paraissait un crime ; il était d'ailleurs, pour celui qui luttait vaillamment, un témoin et un juge tout ensemble c'était déjà un gain que de voir sa valeur connue de César. Aussi beaucoup, par l'effet de leur zèle, se montrèrent supérieurs à leur propre force. Ainsi, pendant ces journées où les Juifs formaient devant la muraille une force redoutable et où les corps de troupes, placés à quelque distance, combattaient de part et d'autre à coups de javelots, un cavalier de l'armée romaine, nommé Longinus, bondit au milieu des rangs juifs[52] ; tandis que ce choc les disperse, il tue deux des plus braves ; il frappe au visage l'un d'eux qui marche contre lui, puis, arrachant son javelot de la plaie, perce le flanc du second qui fuyait alors, sans blessure, du milieu des ennemis, il court rejoindre les siens. Ce soldat fut célébré pour son courage, et beaucoup devinrent les émules de sa valeur. Quant aux Juifs, indifférents à leurs propres souffrances, ils n'avaient d'autre objet que de frapper : la mort leur paraissait plus légère si elle survenait avec celle d'un ennemi. Cependant Titus songeait au salut de ses soldats non moins qu'à la victoire : il appelait « désespoir »

l'ardeur irréfléchie, et véritable courage celui-là seul qui était accompagné de prudence, sans dommage pour le combattant. Aussi exhortait-il ses soldats à être braves sans mettre leur vie en péril.

4. [317] Lui-même il fait diriger l'hélépole contre la tour du milieu, sur le rempart du nord. Un Juif fourbe, du nom de Castor, l'occupait avec dix compagnons semblables à lui ; les autres défenseurs avaient fui devant les flèches des archers. Ces Juifs effrayés se tinrent cois derrière les mantelets ; puis, quand la tour s'ébranla, ils se relevèrent. Castor, tendant les mains dans un geste de supplication, invoquait César d'une voix lamentable, l'implorant d'avoir pitié de lui et de ses compagnons. La droiture naturelle de Titus lui inspira confiance. Espérant que déjà les Juifs commençaient à se repentir, il arrêta les coups du bélier et défendit de lancer des flèches à ces suppliants. Il fit demander aussi à Castor de dire ce qu'il voulait. Celui-ci déclara qu'il désirait venir à composition ; Titus lui répondit qu'il se réjouissait avec lui de ce sage dessein et que sa joie serait des plus vives si tous les Juifs, dès ce moment, avaient la même intention ; dans ce cas, il était prêt à engager sa parole envers la ville. Parmi les dix défenseurs, cinq feignirent de joindre leurs supplications à celles de Castor ; les autres crièrent qu’ils ne seraient jamais les esclaves des Romains quand il leur était permis de mourir libres. Pendant cette longue discussion, l'attaque était différée : Castor envoya donc un message à Simon, lui disant de délibérer à loisir sur les affaires pressantes, car il emploierait lui-même quelque temps à se jouer de l'Empire romain. Au moment même où il adressait ce message, il semblait exhorter ses compagnons indociles à accepter le principe des pourparlers. Ceux-ci, feignant la colère, brandirent leurs épées nues au-dessus des mantelets et, frappant leurs cuirasses, tombèrent comme s'ils s'étaient entretués. Titus et son entourage furent saisis d'étonnement à la vue du courage de ces hommes, et comme ils ne pouvaient, d'en bas, distinguer exactement ce qui se passait ils admirèrent leur noblesse d'âme, et plaignirent leur malheur. Mais, à ce moment, un archer atteignit Castor au nez ; aussitôt celui-ci, arrachant le trait, le montra à Titus et se plaignit de l'indignité d'un pareil traitement. Titus s'irrita contre le soldat qui avait lancé la flèche et chargea Josèphe, qui se tenait auprès de lui, de porter à Castor l'assurance de sa foi. Mais Josèphe refusa de faire cette démarche lui-même, car il n'attribuait pas aux suppliants des intentions pures, et arrêta ceux des amis du prince qui voulaient s'en charger. Cependant un transfuge du nom d'Énée déclara qu'il irait. Et comme Castor appelait pour qu'on reçût aussi l'argent qu'il portait sûr lui, Enée accourut, déployant un pan de sa robe. Alors Castor, soulevant une pierre, la lui jeta ; elle manqua Enée, qui s'était mis à couvert, mais blessa un autre soldat qui s'avançait. Comprenant alors le stratagème, Titus reconnut qu'en guerre la pitié est nuisible et que la sévérité est moins exposée aux fourberies. Irrité d'ailleurs de cette moquerie, il fit redoubler avec plus de vigueur les coups de l'hélépole. Quand la tour céda, Castor et ses compagnons l'incendièrent et, du milieu des flammes, sautèrent dans le souterrain situé au-dessous. Les Romains, en voyant qu'ils venaient de se jeter dans le feu, conçurent de nouveau une haute opinion de leur valeur.

VIII

Les Romains prennent le second mur.

1-2. Les Romains prennent le second mur, en sont chassés, puis le reprennent.

1. [331]

César s'empara de cette muraille cinq jours après la prise de la première[53]. Comme les Juifs avaient fui, il entra dans l'enceinte avec mille soldats d'infanterie régulière et les troupes d'élite de sa garde ; c'était le quartier de la Ville Neuve où se trouvaient le marché aux laines, le marché de la ferraille et celui des vêtements ; des ruelles transversales descendaient vers le rempart. S'il en avait renversé aussitôt une plus grande étendue ou si, en vertu du droit de la guerre, il eût dévasté le quartier conquis, je crois que sa victoire n'eût été payée d'aucune perte. Mais il espérait que les Juifs auraient honte [et se montreraient plus accommodants] quand ils verraient que, pouvant leur faire du mal, il ne le voulait pas. Il n'élargit donc pas la brèche pour faciliter éventuellement une retraite, ne pensant pas que ceux à qui il faisait du bien dussent rien entreprendre contre lui. Après son entrée, il défendit de tuer les prisonniers et d'incendier les maisons ; il s'engagea à autoriser la libre sortie des factieux s'ils voulaient lutter entre eux sans causer de dommage à la population, et promit au peuple de lui restituer ses biens. Son plus vif souci était, en effet, de conserver la ville pour lui-même et le Temple pour la ville. La foule était déjà disposée depuis longtemps à suivre ses conseils ; mais la partie combattante de la population vit de la faiblesse dans cette douceur, et crut que Titus faisait ces propositions, dans l'impuissance où il était de prendre le reste de la ville[54]. Les Juifs menacent de mort les citoyens qui parleraient jamais de capitulation et massacrent ceux qui font la moindre allusion à la paix. Puis ils s'élancent contre ceux des Romains qui étaient déjà entrés les uns en suivant les ruelles, les autres en descendant de leurs maisons, d'autres enfin du rempart par les portes supérieures. Troublées par ce choc, les troupes de garde bondissent en bas des tours et rentrent aux camps. Des cris s’élevaient, poussés par les soldats restés dans les murs que les ennemis entouraient de tous cotés, et aussi par ceux qui, au dehors, craignaient pour leurs camarades abandonnés. Le nombre des Juifs augmentait d'instant en instant ; la connaissance qu'ils avaient des ruelles leur assurait un grand avantage ils blessaient beaucoup de Romains et, se ruant sur eux, les repoussaient. La résistance des Romains croissait avec la nécessité de se défendre, car il ne leur était pas possible de s'échapper en rangs pressés à travers l'étroite brèche du rempart. Il semble bien que tous ceux qui venaient de la franchir auraient été taillés en pièces, sans le secours apporté par Titus. Il dissémina les archers à l'extrémité des ruelles, se posta lui-même dans la plus encombrée et contint à coups de traits les ennemis :

il avait auprès de lui Domitius Sabinus[55], qui, dans ce combat, se distingua aussi par sa valeur. César continua à faire tirer de l'arc sans interruption et à empêcher les Juifs d'avancer, jusqu'au moment où tous les soldats se furent retirés.

2. [342] C'est ainsi que les Romains, après s'être emparés du deuxième mur, en furent chassés. Dans la ville, l'orgueil des combattants s'exalta : fiers de leur succès, ils croyaient que les Romains n'oseraient plus entrer dans la ville et que, s'ils le faisaient, les Juifs se montreraient invincibles. C'est qu'en effet Dieu, à cause de leurs iniquités, aveuglait leurs esprits ; ils ne considéraient ni les forces des Romains, tant de fois supérieures à celles qu'ils avaient repoussées, ni la famine qui les menaçait. Il leur était encore loisible de se repaître des malheurs publics et de boire le sang des citoyens ; mais depuis longtemps les gens de bien étaient en proie à la disette, et, manquant des vivres nécessaires, beaucoup mouraient. Cependant les factieux considéraient la destruction du peuple comme un allègement de leurs propres maux ; car ils estimaient que ceux-là seuls devaient subsister qui ne cherchaient pas la paix, qui désiraient vivre par haine des Romains ; quant à la multitude hostile, ils se réjouissaient de la voir dépérir comme un fardeau. [54a] Tels étaient leurs sentiments à l'égard de ceux qui se trouvaient dans la ville. Ils arrêtèrent encore une nouvelle tentative des Romains, en garnissant le rempart et en bouchant la brèche avec des cadavres : ils résistèrent trois jours et se battirent énergiquement ; mais, le quatrième jour, ils ne purent supporter la valeureuse attaque de Titus. Forcés dans leurs lignes, ils s'enfuirent vers l'endroit d'où ils étaient partis. Titus, s'étant donc une seconde fois emparé du rempart, le fit aussitôt abattre dans toute sa longueur du côté du nord au sud, il plaça des postes sur les tours et médita d'attaquer le troisième rempart.

IX

Discours de Josèphe aux Juifs.

1-2. Le siége est suspendu, puis repris. – 3-4. Efforts de Josèphe pour persuader aux Juifs de se rendre ; ses discours.

1. [348] Titus crut alors opportun d'interrompre quelque temps le siège et de laisser aux factieux le loisir de délibérer ; car peut être céderaient-ils devant la ruine du deuxième mur ou la crainte naissante de la famine ; en effet, leurs pillages ne pouvaient plus leur suffire longtemps. Il utilisa opportunément cette trêve. Car, comme on était arrivé au jour où la distribution de la solde et des vivres devait être faite aux soldats, il ordonna aux chefs de ranger l'armée dans un lieu où les ennemis la pussent voir, et d'y compter l'argent à chacun. Les soldats, suivant leur habitude, avaient tiré leurs armes des coffres qui les contenaient et s'avançaient revêtus de leurs cuirasses : les cavaliers conduisaient leurs chevaux brillamment harnachés. Les faubourgs, sur une grande étendue, brillaient d'argent et d'or ; aucun spectacle ne pouvait mieux plaire aux Romains ni effrayer davantage les ennemis. Toute l'ancienne muraille était remplie de spectateurs, comme aussi le mur septentrional du Temple ; on apercevait les maisons pleines de gens qui se penchaient en avant pour voir ; il n'y avait pas un endroit de la ville qui ne fût recouvert par la multitude. Même les plus audacieux étaient frappés d'épouvante à l'aspect de toute cette armée rassemblée, de la beauté des armes, de la belle ordonnance des troupes ; je crois même que ce spectacle aurait ramené les factieux à d'autres sentiments, si l'excès des crimes qu'ils avaient commis contre le peuple ne leur avait enlevé l'espoir d'obtenir le pardon des Romains. A la mort qui leur serait infligée comme châtiment s'ils cessaient d'agir, ils préféraient de beaucoup la mort dans le combat. C'était d'ailleurs une fatalité que les innocents dussent périr avec les coupables, et la ville avec la sédition.

2. [356] Pendant quatre jours les Romains achevèrent de distribuer les vivres à chaque légion le cinquième jour, comme aucune proposition de paix ne venait des Juifs. Titus répartit les légions en deux corps et commença les terrassements contre la tour Antonia et le tombeau de Jean. Il forma le dessein de prendre la ville haute par ce dernier point et le Temple du côté d'Antonia ; tant que le Temple ne serait pas occupé, la conquête même de la ville n'était pas sans péril. Sur ces deux points deux terrassements s'élevèrent, un pour chaque légion. Les soldats qui travaillaient près du monument furent arrêtés par les sorties des Iduméens et de l'infanterie lourde de Simon ; à ceux qui étaient devant la tour Antonia s'opposaient les compagnons de Jean et la multitude des zélateurs. Les Juifs avaient l'avantage, non seulement à cause des projectiles à la main qu'ils lançaient d'une position plus élevée, mais par la science, qu'ils avaient commencé à acquérir, de la manœuvre des machines. L'habitude quotidienne les avait peu à peu rendus fort adroits. Ils possédaient trois cents oxybèles et quarante onagres, qui rendaient le travail de terrassement pénible pour les Romains. Titus, conscient que le salut ou la destruction de la ville dépendait de lui, pressait tout ensemble le siège et ne négligeait pas l'occasion d'inspirer aux Juifs un changement d'humeur ; aux travaux de la guerre il joignit les exhortations. Comme il savait que la parole est souvent plus efficace que les armes, il les engageait lui-même à assurer leur salut en livrant leur ville, qu'ils pouvaient considérer comme déjà prise ; de plus, il députa vers eux Josèphe pour les haranguer dans leur langue maternelle, car il pensait que les Juifs céderaient peut-être aux conseils d'un homme de leur nation.

3. [362]

Celui-ci faisait le tour du rempart, cherchant à se tenir hors de la portée des traits dans un endroit d'où il pût se faire entendre : il les supplia maintes fois de s'épargner eux-mêmes, d'épargner le peuple, la patrie, le Temple, et de ne pas se montrer moins sensibles à ces biens que des étrangers. Les Romains, disait-il, sans participer au culte, respectent ce qui est sacré pour leurs ennemis ; jusqu'à ce jour ils se sont abstenus d'y porter les mains ; mais ceux qui ont été nourris parmi ces choses, qui en jouiraient seuls si elles étaient épargnées, semblent pleins d'ardeur pour les détruire ! Les Juifs voient que leurs murailles les plus fortes sont abattues ils savent que le rempart qui subsiste est plus faible que ceux qui ont été pris. Ils savent que la puissance romaine est irrésistible et qu'ils ont déjà fait l'expérience d'obéir aux Romains. Assurément, il est beau de combattre pour la liberté, et c'est ce qu'il fallait faire d'abord : mais quand une fois on a succombé, quand on a été soumis un long temps, essayer de secouer ensuite le joug est le fait d'hommes qui cherchent une mort affreuse, non de vrais amis de la liberté[56].

On doit certes dédaigner des maîtres trop faibles, mais non ceux à qui le monde entier est soumis. Quelle région, en effet, a échappé aux Romains, sinon celles que la chaleur ou la glace rendent inutilisables ? Partout, la Fortune s'est prononcée pour eux, et Dieu qui fait passer avec lui l'empire de nation en nation, séjourne maintenant en Italie. C'est d'ailleurs une loi essentielle, aussi bien chez les hommes que chez les animaux, de céder aux plus puissants et de reconnaître la supériorité de ceux qui l'emportent par la force des armes. Aussi les ancêtres de ces Juifs, qui leur étaient supérieurs par les qualités de l'esprit et du corps ainsi que par d'autres avantages, ont-ils cédé aux Romains ; ce à quoi ils ne se seraient pas résignés s'ils n'avaient su que Dieu était avec les Romains. En quoi mettent-ils donc leur confiance, pour résister de la sorte, quand la plus grande partie de la ville est prise et quand ses défenseurs, leurs remparts fussent-ils encore intacts, seraient exposés à un sort pire que celui qui accompagne la prise d'une cité ? Les Romains n'ignorent pas la famine qui règne à Jérusalem : elle dévore aujourd'hui le peuple, demain ce seront les combattants. Car si même les Romains levaient le siège et n'attaquaient pas la ville le glaive en main, les Juifs n'en seraient pas moins la proie, dans la ville même, d'un ennemi invincible, que chaque heure renforce, à moins qu'ils ne pussent tourner leurs armes contre la famine, et, seuls de tous, vaincre les souffrances de la faim. Il ajoutait qu'il était bien de changer de sentiment devant un irrémédiable malheur, et, tant que cela est encore possible, de tendre vers le salut. Les Romains ne leur garderont pas rancune de leur conduite passée, à moins qu'ils ne restent insolents jusqu'à la fin, les Romains sont naturellement doux dans la victoire, et ils mettront leur intérêt au-dessus de leur ressentiment ; car ils n'ont pas d’intérêt à conquérir une ville dépeuplée et un désert. Aussi, maintenant encore, César est-il prêt à leur tendre la main ; mais, s'il prend la ville par la force, il n'épargnera personne, d'autant plus impitoyable que les Juifs n'auront pas, même dans l'extrémité de l'infortune, écouté ses propositions. Que le troisième mur sera bientôt pris, cela ressort clairement de ceux qui viennent de l'être ;

même si cette fortification reste inébranlable, la famine combattra contre eux et pour les Romains.

4. [375] Tandis que Josèphe exhortait ainsi les Juifs, beaucoup, du haut des remparts, se moquaient de lui et l'insultaient quelques-uns même lui jetaient des projectiles. Renonçant donc à les persuader par des conseils d'une vérité évidente, il se mit à leur rappeler l'histoire même du peuple.

« Oh ! malheureux, s'écriait-il, oublieux de ce qui fut votre vrai soutien ! Croyez-vous lutter contre les Romains par la force de vos armes et de vos bras ? Quel autre ennemi avons-nous vaincu ainsi ? Quand Dieu, notre créateur, n'a-t-il pas été le vengeur des Juifs outragés ? Retournez-vous donc et voyez d'où vous vous élancez pour combattre, et quel grand allié vous avez souillé ! Ne vous rappellerez-vous pas les exploits surhumains de vos pères et combien d'ennemis a jadis défaits ce lieu saint ? Pour moi, je frémis de parler des oeuvres de Dieu à des oreilles indignes ; écoutez cependant, pour apprendre que vous faites la guerre non seulement aux Romains, mais à Dieu.

« Le roi d'Égypte Néchao, appelé aussi Pharaon, descendu avec une innombrable armée, enleva la reine Sara, mère de notre race[57]. Que fit alors son époux Abraham, notre ancêtre ? Se vengea-t-il par les armes de l'insolent ravisseur, lui qui cependant avait trois cent dix-huit lieutenants, dont chacun commandait lui-même à des forces innombrables ? Ne considéra-t-il pas tous ces hommes comme n'étant rien, sans l'assistance de Dieu ? Tendant ses mains pures vers le lieu que vous venez de souiller, il gagna à sa cause l'Allié invincible. Et le lendemain soir, la reine fut renvoyée sans tache à son époux. L'Egyptien, adorant le lieu ensanglanté par le meurtre de vos concitoyens et tremblant devant les fantômes de la nuit, prit la fuite ; il fit des présents d'argent et d'or à ces hébreux aimés de Dieu.

« Raconterai-je l'émigration de nos pères en Egypte ? Opprimés par des tyrans, soumis à des princes étrangers, ne se sont-ils pas, durant quatre cents ans, confiés à Dieu, alors qu'ils pouvaient se venger par les armes et la force de leurs bras ? Qui donc ne se rappelle l'Egypte envahie par toutes sortes d'animaux, ravagée par toutes les maladies, la terre rendue stérile, le Nil desséché, la succession des dix plaies, et à travers tous ces maux vos pères renvoyés sous escorte, sans qu'ils fussent souillés de sang ni qu'ils courussent de dangers ? Car Dieu les conduisait comme les gardiens de son sanctuaire[58].

« Quand notre arche sainte fut ravie par les Syriens[59], n'est-il pas vrai que la Palestine et l'idole de Dagon eurent à s'en repentir, comme tout le peuple des ravisseurs ? Ulcérés dans leurs parties secrètes, rendant leurs entrailles avec leur nourriture, ils souffrirent jusqu'à ce que, de ces mêmes mains qui avaient opéré la rapine, ils eussent rapporté l'arche au son des cymbales et des tambourins, purifiant le sanctuaire par toutes sortes d'expiations. C'est que Dieu dirigeait alors en chef tous ces événements dans l'intérêt de nos pères, qui, renonçant à la force de leurs bras et à leurs armes, lui laissaient le soin de la victoire.

« Lorsque le roi d'Assyrie, Sennachérim, qui ravageait l'Asie entière, campa devant cette ville, tomba-t-il sous les mains des hommes[60] ? Ces mains, que ne chargeait pas le poids des armes, n'étaient-elles pas étendues en un geste de prière, tandis qu'un ange de Dieu, en une nuit, détruisait cette innombrable armée ? Le lendemain, en se levant, l'Assyrien trouva cent quatre-vingt-cinq mille morts, et, avec les soldats qui lui restaient, il s'enfuit loin des Hébreux désarmés qui ne le poursuivirent pas.

« Vous vous rappelez encore votre servitude à Babylone, où le peuple reste soixante-dix ans exilé et ne se souleva jamais pour la liberté jusqu'à ce que Cyrus la lui accordât pour remercier Dieu. Il les renvoya donc, et ils servirent de nouveau Celui qui avait été leur Allié. En un mot, on ne voit pas que nos pères aient remporté aucun succès par les armes, ni que, sans les prendre en main, ils aient jamais éprouvé de revers, tant qu'ils se confièrent à Dieu. Restaient-ils en repos, ils étaient vainqueurs par la volonté de leur Juge ; combattaient-ils, ils eurent toujours le dessous.

« Ainsi, quand le roi de Babylone assiégeait cette ville[61], notre roi Sédécias, agissant contre les prophéties de Jérémie, livra bataille et fut pris ; il vit la ville renversée de fond en comble avec le Temple ; et cependant, combien ce prince était-il plus modéré que vos chefs, et le peuple, soumis à son pouvoir, plus modéré que vous-mêmes. Quand Jérémie proclamait que le peuple et le prince encouraient la colère de Dieu à cause des péchés commis contre lui, et qu'ils seraient réduits en captivité s'ils ne livraient la ville, ni le peuple ni le roi ne le mirent à mort. Mais vous - sans parler de vos désordres intérieurs, car je ne saurais relater dignement vos extravagances - vous m'insultez, moi qui essaie de vous persuader de vous sauver, vous me frappez, irrités qu'on vous rappelle vos crimes, et ne supportant même pas le récit des actes que vous accomplissez pourtant chaque jour.

« Encore, quand Antiochus, surnommé Epiphane, campa devant la ville, après avoir multiplié ses insolences contre Dieu, vos ancêtres sortirent à sa rencontre en armes ; ils furent massacrés dans le combat, les ennemis pillèrent la ville, et les lieux saints restèrent déserts pendant trois ans et six mois.

« Pourquoi énumérer d'autres exemples ? Qu'est-ce donc qui a conduit l'armée des Romains contre notre nation ? N'est-ce pas l'impiété des habitants ? Quelle fut l'origine de notre servitude ? N'est-ce pas la sédition de nos pères, au temps où la folie d'Aristobule et d'Hyrcan et leur rivalité amenèrent Pompée contre la ville, quand Dieu soumit aux Romains ceux qui n'étaient pas dignes de la liberté ? Assiégés pendant trois mois, nos ancêtres livrèrent la ville, sans avoir commis, contre les choses saintes ni les lois, des crimes comparables aux vôtres et possédant, pour soutenir la guerre, beaucoup plus de ressources que vous.

« Ne connaissons-nous pas la fin d'Antigone, fils d'Aristobule, sous le règne duquel Dieu punit de nouveau le peuple par la servitude à cause de ses péchés ? Hérode, fils d'Antipater, amena Sossius, Sossius amena l'armée romaine ; les Juifs furent encerclés, assiégés pendant six mois, jusqu'à ce qu'enfin ils furent pris en punition de leurs crimes et la ville mise au pillage par les ennemis.

« C'est ainsi que jamais l'usage des armes n'a réussi à notre nation et que ses entreprises guerrières ont toujours abouti à la captivité. Car ceux qui ont en leur possession un lieu sacré doivent laisser à Dieu le jugement sur toutes choses et mépriser le secours des bras, quand ils savent persuader le Juge d'en haut. Mais qu'avez-vous fait de ce qu'a prescrit notre législateur ? Avez-vous omis un seul des forfaits qu'il a condamnés ? Combien vous êtes plus impies que ceux qui ont été vaincus plus promptement ! Vous n'avez pas négligé les crimes secrets, c'est-à-dire les larcins, les ruses, les débauches ; vous rivalisez entre vous de pillages et de meurtre ; vous frayez même au vice des voies nouvelles : le Temple est devenu le réceptacle de tous les forfaits, et les mains de notre peuple ont souillé cette enceinte divine que même les Romains révèrent à distance, eux qui, par déférence pour votre loi, transgressent beaucoup de leurs propres coutumes. Après cela attendez-vous le secours de Celui que vous avez profané ? Êtes-vous donc des suppliants dignes d'être entendus ? Est-ce avec des mains pures que vous invoquez votre défenseur ? Fut-ce avec de telles mains que notre roi le supplia contre l'Assyrien, quand Dieu, en une seule nuit, dispersa toute cette grande armée ? Et les actions des Romains ressemblent-elles à celles du roi d'Assyrie au point de vous laisser espérer pareil secours ? Mais l'un, après avoir reçu de notre roi une somme d'argent contre la promesse de ne pas ravager la ville, a violé ses serments et incendié le Temple les Romains, au contraire, réclament seulement le tribut habituel, que nos pères ont payé aux leurs. S'ils l'obtiennent, on ne les verra ni ravager la ville, ni toucher aux saints lieux : ils vous accorderont le reste, la liberté pour vos familles, la possession tranquille de vos biens et le maintien de vos lois sacrées. C'est folie assurément d'espérer que Dieu traitera la justice comme l'injustice. Il sait d'ailleurs punir soudain, quand cela est nécessaire ainsi, dès la première nuit, il a brisé les Assyriens dans leur camp : si donc il avait jugé notre génération digne de la liberté ou les Romains dignes de châtiment, il eût promptement accablé ces derniers, comme il avait fait pour les Assyriens, soit lorsque Pompée attaqua notre nation, soit quand Sossius s'éleva après lui, soit au temps où Vespasien ravagea la Galilée, soit enfin quand Titus s'approchait de la ville. Cependant le grand Pompée et Sossius non seulement ne souffrirent aucun dommage, mais prirent de force la ville ; Vespasien, de la guerre qu'il nous fit, monta au pouvoir suprême, et quant à Titus, les sources elles-mêmes, desséchées naguère pour vous, coulent pour lui avec plus d'abondance. Vous savez, en effet, qu'avant son arrivée, la piscine du Siloé était tarie, comme toutes celles qui sont situées devant la ville, en sorte que l'on achetait l’eau par amphores ; maintenant, les sources ont un débit si considérable pour l'usage de vos ennemis qu'elles suffisent non seulement à leur entretien et à celui des bêtes de somme, mais à celui des jardins. Ce prodige a déjà été observé précédemment au temps de la prise de la ville[62], quand le Babylonien, dont j'ai déjà parié, établit son camp près des murs après s'être emparé de la cité, il la brûla avec le Temple, et les Juifs de cette époque n'avaient pas, me semble-t-il, commis des impiétés aussi affreuses que les vôtres. Je crois donc que Dieu a fui le sanctuaire et réside chez ceux auxquels vous faites maintenant la guerre.

« Un homme de bien fuira loin d'une demeure impure et prendra en horreur ceux qui s'y trouvent, et vous vous imaginez que Dieu reste encore au milieu de vos crimes domestiques, lui qui voit toutes ces choses cachées et entend même ce qu'enveloppe le silence ! Or, chez vous, qu’est-ce qui est tu ou caché ? Quel crime ne s'étale pas, même aux yeux des ennemis ? Car vous faites étalage de vos violations des lois, et chaque jour vous rivalisez à qui sera le pire, exhibant l'injustice comme si c'était la vertu.

« Il vous reste cependant une voie de salut, si vous le voulez ; car Dieu se laisse volontiers fléchir par ceux qui avouent et se repentent. O hommes durs comme le fer, jetez vos armes, commencez à prendre pitié de votre patrie qui va à sa ruine, tournez votre esprit et vos regards vers la beauté que vous trahissez, cette ville, ce temple, ces offrandes de tant de nations ! Contre ces nobles choses, qui veut porter la flamme ? Qui désire leur anéantissement ? En est-il qui soient plus dignes d'être salivées, ô cœurs inflexibles et plus inébranlables que les pierres ? Si enfin vous ne jetez pas sur ces objets des regards attendris, ayez du moins pitié de vos familles, ayez tous sous vos yeux vos enfants, votre femme, vos parents, qui bientôt périront par la faim ou par la guerre. Les mêmes dangers menacent, je le sais, ma mère, ma femme, une famille honorée, une maison depuis longtemps illustre ; peut-être croit-on que c'est la raison pour laquelle je vous donne ces conseils. Eh bien ! tuez-les, ou prenez mon sang pour prix de leur salut Moi aussi, je suis prêt à mourir, si ma mort doit avoir pour effet de vous rendre sages ! »

X

Désertions, misère et famine de Jérusalem.

1. Désertion de Juifs. - 2-3. La famine. – 4-5. Traitements infligés aux riches ; misère générale.

1. [420]

Pendant que Josèphe criait ainsi en versant des larmes, les factieux ne fléchissaient pas, estimant qu'il était dangereux de changer d'avis : mais le peuple était poussé à la désertion. Les uns vendaient à très bas prix leurs biens ou ce qu'ils avaient de plus précieux ; les autres avalaient dans de la boisson les pièces d'or, pour les soustraire au pillage des brigands, puis ils fuyaient vers les Romains et alors, quand ils évacuaient, ils avaient les ressources suffisantes pour se procurer le nécessaire. Car Titus en dispersa le plus grand nombre sur les divers points du pays qu'ils choisissaient ; ce traitement même encourageait à la désertion ceux qui voulaient échapper aux misères intérieures sans devenir les esclaves des Romains. Mais les compagnons de Jean et de Simon surveillèrent plus étroitement leurs sorties que les attaques des Romains : toute personne qui éveillait la moindre ombre de soupçon était aussitôt égorgée.

2. [424] D'ailleurs les riches qui restaient couraient les mêmes risques de mort : car, sous prétexte de désertion, leurs richesses les perdaient. Le désespoir des factieux croissait avec la famine : de jour en jour, ces deux terribles fléaux s'exaspéraient. On ne voyait de blé nulle part : les factieux envahissaient les maisons pour y faire des perquisitions ; puis, s'ils trouvaient de la nourriture, ils maltraitaient les propriétaires en prétextant leur refus de la livrer ; s'ils n'en trouvaient pas, ils mettaient ces gens à la torture, pour avoir caché leurs provisions avec trop de soin. Une preuve que ces malheureux possédaient ou non de la nourriture se tirait de l'état de leurs corps ; ceux qui semblaient encore solides passaient pour avoir assez à manger, mais on épargnait ceux qui étaient déjà épuisés, estimant absurde de tuer des gens qui allaient bientôt mourir de faim. Beaucoup échangeaient en secret leurs biens, pour une mesure soit de blé, s’ils étaient assez riches, soit d'orge, s'ils étaient pauvres. Ils s'enfermaient ensuite dans le réduit le plus caché de leurs maisons, où quelques-uns même, poussés par un extrême besoin, prenaient cette nourriture sans l'avoir préparée ; d'autres la cuisaient selon que la nécessité et la crainte le leur permettaient. Nulle part on ne dressait de table, mais on arrachait du feu et l'on déchirait les aliments encore crus.

3. [429] La chère était d'ailleurs à faire pitié et c'était un spectacle bien digne de larmes de voir les plus forts mieux pourvus, les faibles gémissants. La famine triomphe de tous les sentiments et il n'y en a pas qu'elle supprime aussi facilement que le scrupule. Des femmes, des enfants, et, chose triste entre toutes, des mères arrachèrent les aliments de la bouche d'un époux, d'un père, d'un enfant et, quand les êtres les plus chers s'éteignaient dans leurs bras, les ravisseurs n'avaient pas honte de leur enlever jusqu'aux gouttes qui soutenaient leur vie. Mais ils ne purent dissimuler des repas de ce genre : partout les factieux surveillaient même leurs rapines. Chaque fois qu'ils voyaient une maison fermée, ils soupçonnaient que les habitants mangeaient quelque chose aussitôt ils enfonçaient les portes et se précipitaient, arrachant presque des gosiers les reliefs de nourriture. Ils frappaient les vieillards qui s'accrochaient à leurs aliments ; ils traînaient par les cheveux les femmes qui, dans leurs mains serrées, dissimulaient des morceaux. Nulle pitié de la vieillesse ni de l'âge le plus tendre ; ils élevaient dans leurs bras les enfants suspendus à leurs bouchées et les jetaient sur le sol. Ils étaient plus cruels encore contre ceux qui devançaient leur attaque et engloutissaient la nourriture qu'on voulait leur ravir : c'était comme une injustice qu'ils punissaient. Ils inventèrent de terribles méthodes de torture pour arriver à découvrir des aliments, introduisant des graines de vesce dans les parties secrètes des malheureux, leur perçant le fondement avec des baguettes aiguës. Ils imposaient des souffrances, dont le récit seul fait frémir, pour arracher l'aveu de l'endroit où l'on cachait un morceau de pain, une poignée de farine. Mais les bourreaux n'étaient nullement affamés, car leur conduite eût paru moins cruelle s'ils y avaient été poussés par la nécessité ; ils exerçaient leur fureur en amassant des provisions pour les jours à venir et pour leur usage. Quant à ceux qui, pendant la nuit, rampaient jusqu'aux postes des Romains pour cueillir des légumes sauvages et des herbes, les factieux allaient à leur rencontre et, lorsque ceux-ci croyaient déjà avoir échappé aux ennemis, ils leur arrachaient tout ce qu'ils rapportaient ; souvent, ils imploraient, ils invoquaient le redoutable nom de Dieu, suppliant qu'on leur abandonnât quelque parcelle de ce qu'ils avaient pris au péril de leur vie ; mais on ne leur accordait rien et c'était déjà beaucoup pour eux que de ne pas être tués, après avoir été spoliés.

4. [439] Les gens d'humble condition étaient ainsi maltraités par les gardes ; mais les personnages élevés en dignité et en richesse furent conduits devant les tyrans et mis à mort, les uns sous des accusations mensongères, les autres comme coupables de vouloir livrer la ville aux Romains. Par un expédient très fréquent, il y avait un dénonciateur suborné pour déclarer qu'ils avaient formé le dessein de passer à l'ennemi. Quand un homme était dépouillé par Simon, on l'envoyait à Jean ; pillé par Jean, il passait ensuite aux mains de Simon ; ils buvaient tour à tour le sang de leurs concitoyens et se partageaient les cadavres de ces malheureux. Ces deux hommes se disputaient le pouvoir, mais étaient d'accord dans l'impiété. En effet, celui qui ne faisait pas participer son complice au profit de ces meurtres passait pour un coquin, et celui qui ne recevait rien, comme si on lui ravissait quelque chose, se plaignait du vol qui lésait sa cruauté.

5. [442]

Il est impossible de raconter en détail les forfaits de ces gens, mais, pour le dire brièvement, il n'y a pas de ville qui ait enduré tant de misères, ni de génération qui, dans la suite des temps, ait produit tant de scélératesse. Ils finirent par affecter le mépris pour la race des Hébreux, afin de paraître moins impies contre des étrangers ; ils avouèrent être ce qu'ils étaient en effet, des esclaves, la lie de la populace, l'écume ignoble de la nation. Ce sont eux qui ont ruiné la cité, qui obligèrent les Romains à s'arroger malgré eux l'honneur d'une funeste victoire, et qui ont, pour ainsi dire, attiré sur le Temple l'incendie trop lent. Il est bien vrai que, apercevant de la ville haute l'édifice en flammes, ils n'ont pas montré de douleur, n'ont pas versé de larmes, et ce fut chez les Romains que l'on rencontra ces sentiments. Mais nous parlerons de cela plus tard, à l'endroit convenable, en poursuivant le récit des événements.

XI

Cruauté des Romains ; revers et succès de Titus.

1-2. Crucifixion de prisonniers Juifs ; Titus fait couper les mains de quelques-uns. - 3. Antiochus Epiphane et les Macédoniens. – 4-5. Jean détruit une partie des travaux romains ; Simon les attaque. - 6. Succès de Titus.

1. [446]

Titus poussait les terrassements, bien que les soldats fussent très maltraités par les projectiles lancés du rempart. Il envoya lui-même une section de cavalerie, avec l'ordre de tendre une embuscade aux Juifs qui sortaient par les ravins pour rapporter des vivres. Quelques-uns de ceux-ci étaient des soldats, qui ne se contentaient plus de leurs rapines : mais le plus grand nombre étaient de pauvres gens, que la crainte pour leurs familles empêchaient de faire défection : car ils n’espéraient pas échapper aux factieux, s'ils fuyaient avec leurs femmes et leurs enfants, et ne pouvaient non plus supporter la pensée de les laisser massacrer à leur place par les brigands. La faim les encourageait à tenter des sorties : mais le sort qui les attendait, s'ils réussissaient à se dissimuler [63a], était de tomber aux mains des ennemis. Surpris, la nécessité les poussait à se défendre ; mais, après avoir combattu, ils jugeaient inutile de prier pour leur vie. Fouettés et soumis, avant le supplice, aux traitements les plus cruels, ils étaient crucifiés par les Romains en face du rempart. Aux yeux de Titus, il est vrai, ces souffrances infligées, chaque jour, à cinq cents prisonniers et quelquefois plus encore, paraissaient dignes de pitié ; mais il trouvait peu sûr de renvoyer des gens qui avaient été pris par la force, et il estimait que la garde d'un si grand nombre d'hommes réduirait les surveillants à une véritable captivité. Il ne mit donc le plus souvent aucun empêchement au supplice de la croix, espérant peut-être que les Juifs, à ce spectacle, feraient leur soumission par crainte de subir un traitement pareil, s'ils ne capitulaient pas. Les soldats, qu'excitaient la fureur et la haine, crucifiaient les captifs, en manière de raillerie, de façons différentes, et la multitude des victimes était si grande que l'espace manquait aux croix, et les croix aux corps.

2. [452]

Mais les factieux, à la vue d'un pareil malheur, furent si éloignés de changer de sentiment qu'au contraire ils en tirèrent argument pour tromper la multitude. En effet, attirant sur le rempart les amis des transfuges et ceux des citoyens qui inclinaient vers la paix, ils leurs montrèrent les supplices que souffraient ceux qui cherchaient un refuge auprès des Romains : ils disaient que les Juifs dont ils s'étaient emparés étaient des suppliants, non des prisonniers de guerre. Ce spectacle retint beaucoup de ceux qui désiraient passer à l'ennemi, jusqu'au moment où la vérité fut connue ; il y en eut même qui s'enfuirent aussitôt comme vers un châtiment assuré, trouvant un soulagement dans cette mort reçue de la main des ennemis, préférable à celle où conduit la faim. Cependant Titus fit couper les mains à beaucoup de prisonniers, pour qu'ils ne parussent plus être des transfuges, et que la vue de leur malheur leur donnât créance ; puis il les envoya à Simon et à Jean, les engageant à cesser dès ce moment la lutte et à ne pas le contraindre à détruire la ville ; leur repentir tardif assurerait leur propre salut, celui d'une si grande patrie et d'un Temple qui n'était qu’à eux. Entre temps, il faisait le tour des terrassements et excitait l'ardeur des travailleurs, comme si les actes ne devaient pas tarder à suivre les paroles. A cette vue, les Juifs du rempart insultaient César et son père : ils lui criaient qu'ils méprisaient la mort, qu'ils la préféraient noblement à la servitude, qu'ils feraient, aussi longtemps qu'ils respireraient, le plus de mal possible aux Romains ; qu'ils ne se soucient pas de la perte de leur patrie, puisque, comme il dit, ils doivent bientôt périr et que l'univers est pour Dieu un meilleur temple que celui-ci. Ce sanctuaire, d'ailleurs, sera sauvé par Celui qui y réside ; ils l'ont pour allié et se raillent de toutes les menaces que les actes n'accompagnent pas, car l'issue des événements appartient à Dieu. Telles étaient les paroles qu'ils criaient en y mêlant des injures.

3. [460]

Sur ces entrefaites parut Antiochus Epiphane[63], conduisant une nombreuse infanterie, et autour de lui la troupe dite des Macédoniens : c'étaient des soldats tous du même âge, de haute taille, à peine sortis de l'adolescence, armés et exercés à la mode macédonienne ; c'est de là que la plupart tiraient leur nom, bien qu'ils n'appartinssent pas de naissance à cette nation. De tous les rois soumis aux Romains, celui de Commagène était assurément le plus prospère, avant d'avoir connu le retour de la Fortune. Lui aussi montra dans sa vieillesse qu'on ne doit appeler aucun homme heureux avant sa mort[64].

C'est alors, durant sa prospérité, que son fils, qui assistait au siège, exprima son étonnement de voir les Romains hésiter à courir contre le rempart ; car il était lui-même d'un caractère guerrier, naturellement hardi et si vigoureux que ses coups d'audace étaient presque toujours couronnés de succès. A ses propos Titus sourit : « L'effort, dit-il, appartient à tous ». Alors Antiochus s'élança, sans autre préparation, contre le mur, avec ses Macédoniens. Il évita, grâce à sa vigueur et à son adresse, les projectiles des Juifs, en leur répondant à coup de flèches, mais les jeunes gens qui l'accompagnaient furent, à la réserve d'un petit nombre, complètement accablés ; car ils rivalisaient d'ardeur au combat et se piquaient d'honneur, à cause de l'engagement qu'ils avaient pris. Enfin ils reculèrent ; un grand nombre étaient blessés, et ils comprirent à la réflexion que même les vrais Macédoniens, pour être vainqueurs, ont encore besoin de la fortune d'Alexandre.

4. [466] Les

Romains, qui avaient commencé les terrassements le douze du mois d'Artémision[65], les achevèrent à grand peine le vingt-neuf[66], y ayant employé dix-sept jours d'un travail continu. Car ces quatre terrassements étaient très considérables ; l'un, dirigé contre la tour Antonia, fut élevé par la cinquième légion contre le milieu de la piscine dite du Moineau (Strouthios) ; un autre, à une distance de vingt coudées environ, par la douzième légion. La dixième, assez éloignée des deux autres, était occupée au nord, vers la piscine dite de l'Amandier (Amygdalos). A trente coudées de cette légion, la quinzième élevait sa terrasse près du tombeau du grand-prêtre. Comme on faisait déjà avancer les machines, Jean mina le sol depuis la forteresse Antonia jusqu'aux terrassements, garnit les souterrains d'étais qui laissaient les travaux romains en l'air, y fit porter du bois enduit de bitume et de poix, et enfin y mit le feu. Quand les étais furent consumés, la mine céda sur un grand nombre de points et les terrassements s'y effondrèrent avec un bruit effroyable. Tout d'abord une épaisse fumée, mêlée de poussière, s'éleva, car l'éboulement avait éteint l'incendie ; mais quand le bois qui l'étouffait fut consumé, la flamme jaillit avec un éclat nouveau. Cette catastrophe soudaine frappa de terreur les Romains ; le découragement s'empara d'eux, à la vue de cette invention, et l'accident survenu quand ils se croyaient déjà victorieux glaça leurs espérances, même pour un avenir lointain. Il leur parut d'ailleurs inutile de lutter contre le feu, car, fût-il éteint, les terrassements n'en étaient pas moins détruits.

5. [473]

Deux jours après, Simon et ses compagnons attaquent aussi les autres terrassements ; car les Romains ayant déjà avancé de ce côté les hélépoles, ébranlaient le rempart. Un certain Jephthaios, du bourg de Garis en Galilée, et Magassar, un des officiers royaux de Mariamme[67], et avec eux un Adiabénien, fils de Naboth, qui devait encore à une infirmité le surnom de Ceagiras[68], lequel signifie « boiteux », saisirent des torches et s'élancèrent contre les machines. On ne vit pas dans cette guerre d'hommes plus audacieux et plus terribles que ceux-là sortir de la ville, car, comme s'ils couraient vers des amis, et non contre une troupe d'ennemis, ils n'hésitèrent ni n'obliquèrent, mais bondissant au milieu des ennemis, mirent le feu aux machines. Frappés de traits et de coups d'épée venant de tous côtés, ils ne cherchèrent pas un abri contre les périls avant que les machines ne fussent en feu. Quand les flammes s'élevaient, les Romains accouraient de leurs camps pour porter secours, mais du rempart les Juifs les repoussaient ; ils engageaient une lutte corps à corps contre ceux qui essayaient d'éteindre l'incendie, sans aucun souci de leur propre vie. Les Romains essayaient de tirer des flammes les hélépoles, dont les mantelets supérieurs flambaient ; les Juifs les retenaient au milieu des flammes, attachés au fer brûlant des béliers qu'ils ne lâchaient point. Le feu passa de ceux-ci aux terrassements et devança les efforts des troupes de secours. A ce moment, les Romains, entourés par l'incendie et désespérant de sauver leurs travaux, se retirèrent dans leurs camps ; les Juifs les pressèrent, et leur nombre s'accroissait sans cesse des renforts venus de la ville. Enhardis par leur victoire, ils se laissaient aller à une fureur désordonnée, et, s'avançant jusqu'aux retranchements des camps, engageaient déjà le combat contre les gardes. Il y a devant un camp romain un poste qui se relève sans cesse, et une loi romaine terrible condamne à mort tout soldat coupable d'avoir abandonné son poste, pour quel que cause que ce soit. Ces soldats, préférant à une punition capitale une mort valeureuse, tinrent tête ; beaucoup de fuyards, à la vue de l'extrémité où leurs compagnons étaient réduits, furent pris de honte et retournèrent au combat. Ils mirent les oxybèles en batterie le long du rempart, pour repousser la multitude qui sortait de la ville, sans aucun souci de sa sécurité ni de sa vie. Car les Juifs luttaient corps à corps contre ceux qu'ils rencontraient, et se précipitant sans précaution sur les javelots, ils frappaient les ennemis avec leurs corps mêmes. Ce qui faisait la supériorité des Juifs, c'était moins leurs actes que leur audace et si les Romains reculaient, c'était plutôt devant cette audace qu'en raison de leurs pertes.

6. [486] Là-dessus

Titus arriva ; il venait de la forteresse Antonia, où il s'était rendu pour reconnaître une position propre à d'autres terrassements. Il reprocha énergiquement aux soldats, alors qu'ils étaient déjà maîtres des remparts ennemis, d'être réduits à défendre les leurs : ils subissaient donc eux-mêmes le sort de troupes assiégées, comme s'ils avaient tiré d'une prison et précipité les Juifs contre eux ! Avec l'élite de ses troupes, il attaqua les ennemis sur leurs flancs. Ceux-ci reçurent les coups en face, et, se retournant contre lui continuèrent à combattre. Les rangs se mêlèrent la poussière aveuglait les yeux ; la clameur assourdissait les oreilles, et ni les uns ni les autres ne pouvaient discerner entre amis et ennemis. Ce qui animait la résistance des Juifs, c'était moins désormais leur force que le désespoir où ils étaient de leur salut ; ce qui redoublait la vigueur des Romains, c'était le respect de leur gloire et de leurs armes, joint à la pensée du danger que courait César au premier rang. Je crois donc qu'ils auraient, dans l'excès de leur fureur, anéanti la multitude des Juifs, si ceux-ci n'avaient devancé l'action décisive en retraitant vers la ville. En voyant les terrassements détruits, les Romains étaient découragés d'avoir perdu en une heure le fruit d'un si long travail ; beaucoup même désespéraient de prendre la ville avec les engins dont ils disposaient.

XII

Conseil de guerre de Titus.

1-2. Conseil de guerre de Titus ; un mur sera construit autour de la ville. - 3-4 Mortalité parmi les assiégés.

1. [491]

Titus tint alors conseil avec ses officiers. Les plus ardents étaient d'avis de faire avancer toutes les troupes et de tenter contre le rempart un assaut de vive force jusque-là on n'avait combattu les Juifs que par des actions successives, mais ils ne supporteraient pas l'attaque d'une masse serrée marchant contre eux, et seraient accablés par les projectiles. Les plus prudents conseillaient, les uns de reconstruire les terrassements, les autres de recourir au blocus, même sans le secours de ces fortifications, en se bornant à observer les sorties de la garnison et les convois de vivres : il valait mieux abandonner la ville à la famine et éviter même tout engagement avec les ennemis ; car il est difficile de lutter contre le désespoir de gens qui souhaitent de tomber sous le fer, se voyant réservés, faute de cela, à des souffrances plus atroces. Quant à Titus, il lui paraissait peu honorable de rester complètement inactif avec une si grande armée ; d'autre part, il jugeait superflu de combattre des adversaires qui allaient se détruire les uns les autres. Il insistait aussi sur la difficulté de construire des terrassements, quand on manquait de bois, et la difficulté plus grande encore de se garder des sorties ; car il n'était pas commode de disposer l'armée en cercle autour de la ville, tant à cause de son étendue que des accidents du terrain et cette disposition était d'ailleurs peu propice à repousser les attaques : car si les chemins connus étaient gardés, les Juifs pouvaient en trouver de dissimulés, que la nécessité et la connaissance des lieux leur enseigneraient ; si des vivres étaient secrètement jetés dans la ville, le siège en subirait un plus grand retard. Il craignait encore que l'éclat de sa victoire ne fût amoindri par la longueur du siège ; le temps, en effet, vient à bout de toute entreprise, mais c'est la rapidité du succès qui fait la gloire. Il doit donc, s'il veut trouver la sécurité dans la promptitude, entourer d'un mur la ville entière, car c'est le seul moyen d'empêcher toutes les sorties ; les Juifs, désespérant complètement de leur salut, livreront la ville, ou bien, en proie à la famine, ils seront facilement réduits. Lui-même ne restera pas inactif : il donnera ses soins à la reconstruction des terrassements, sous les yeux d'un ennemi affaibli. S'il en est qui estiment ce travail énorme et d'une exécution difficile, ils doivent considérer qu'il ne convient pas aux Romains d'accomplir des oeuvres médiocres et qu'il n'est donné à personne d'obtenir sans effort quelque grand succès.

2. [502]

Ce discours persuada les généraux : Titus leur commanda alors de distribuer le travail entre les troupes. Une ardeur extraordinaire s'empara des soldats ; il n'y eut pas seulement rivalité entre les légions qui s'étaient réparti la construction de l'enceinte, mais entre les diverses sections qui les composaient. Le soldat s'appliquait à satisfaire le décurion, le décurion son centurion, celui-ci son tribun ; la rivalité des tribuns s'étendait aux généraux, et César présidait à cette lutte de bonnes volontés, car, chaque jour, il allait en personne inspecter l'ouvrage. Ce mur, qui commençait au « camp des Assyriens », où Titus lui-même campait, se dirigeait vers la partie basse de la ville neuve, et de là, franchissait le Cédron, vers le Mont des Oliviers ; ensuite, il s'infléchissait au sud, entourant la montagne jusqu'à la roche dite « du Colombier », et à la colline qui s'élève après cette roche, dominant le vallon du Siloé ; puis, s'inclinant vers l'ouest, il descendait vers la vallée de la Fontaine[69].

Ensuite il remontait par le tombeau du grand-prêtre Ananos[70], entourait la montagne où Pompée avait dressé son camp, tournait au nord, atteignait un bourg nommé « la maison aux pois chiches », enveloppait le monument d'Hérode et se rattachait, vers l'orient, au camp même du prince, où était son point de départ. Le mur était long de trente-neuf stades ; treize fortins le flanquaient au dehors, et leur circuit total comptait dix stades. La construction fut complètement achevée en trois jours ; ainsi cet ouvrage, qui aurait pu coûter des mois de labeur, s'éleva avec une rapidité incroyable. Titus, après avoir encerclé la ville dans cette muraille et réparti des troupes dans les forts, faisait chaque nuit la ronde et surveillait la première veille ; il confia la seconde à Alexandre[71] ; les commandants des légions se partagèrent la troisième. Les gardes dormaient à tour de rôle, suivant que le sort les désignait, et parcouraient pendant toute la nuit les secteurs entre les forts.

3. [512]

Coupés ainsi du dehors, les Juifs perdaient en même temps toute espérance de salut, tandis que la famine, étendant ses ravages, dévorait dans le peuple maisons et familles. Les terrasses étaient encombrées de femmes et de petits enfants exténués, les ruelles de vieillards morts ; des garçons et des jeunes gens erraient comme des fantômes, le corps tuméfié. Sur les places, ils tombaient là où le fléau les accablait. Les malades n'avaient pas la force d'ensevelir les cadavres de leurs proches ; ceux qui étaient encore vigoureux différaient ce soin, effrayés par la multitude des cadavres et l'incertitude de leur propre sort ; beaucoup tombaient morts sur ceux qu'ils ensevelissaient ; beaucoup, avant que fût venu pour eux le moment fatal, succombaient dans ce labeur. Parmi tous ces malheurs, il n'y avait ni plaintes, ni gémissements, car la faim étouffait les émotions ; c'est avec des yeux secs et la bouche contractée que les victimes d'une mort lente observaient ceux qui, avant eux, arrivaient au repos. Un silence profond, une nuit où dominait la mort, régnaient sur la ville, et, chose plus affreuse encore, les brigands y exerçaient leurs sévices. Fouillant les maisons, devenues des tombeaux, ils dépouillaient les morts, arrachaient les vêtements qui recouvraient les cadavres ; ils sortaient avec des éclats de rire ; ils éprouvaient la pointe de leurs glaives sur les cadavres, et transperçaient quelques-uns de ces malheureux étendus à terre, mais encore vivants, pour essayer leur fer ; mais si quelqu'un les suppliait de leur prêter leur main et leur épée, ils l'abandonnaient dédaigneusement à la faim. Tous ces hommes rendaient le dernier souffle en fixant des regards obstinés vers le Temple et en les détournant des factieux qu'ils laissaient en vie. Ceux-ci firent d'abord ensevelir les morts aux frais du trésor public, ne pouvant supporter cette infection ; ensuite, comme ils ne suffisaient plus à cette tâche, ils les jetèrent du haut des remparts dans les ravins.

4. [519]

Quand Titus, faisant sa ronde, vit les ravins remplis de cadavres et aperçut l'épaisse sanie qui coulait de ces chairs corrompues, il gémit et, levant les mains, prit à témoin Dieu que ce n'était pas son oeuvre. Telle était la situation de la ville. Quant aux Romains, comme aucun des factieux, déjà envahis par la faim et le découragement, ne les attaquait plus, ils étaient de bonne humeur et recevaient en abondance de Syrie et des autres provinces voisines du blé et des vivres. Plusieurs s'approchaient des remparts et, étalant une quantité de comestibles aux yeux des assiégés, enflammaient par le spectacle de leur abondance la faim des ennemis. Mais comme ces souffrances ne faisaient pas impression sur les factieux, Titus, saisi de pitié pour les restes de la population et désireux d'arracher à la mort les survivants, recommença la construction de terrassements, bien qu'il fût difficile de se procurer du bois, car celui qui avoisinait la ville ayant été complètement coupé pour les travaux précédents, les soldats devaient en apporter d'autre d'une distance de quatre-vingt-dix stades. Ce fut seulement vers la tour Antonia qu'on éleva sur quatre points des terrassements beaucoup plus hauts que les premiers. César parcourait l'emplacement des légions, pressait le travail et montrait ainsi aux brigands qu'ils étaient entre ses mains. Chez ceux-là seuls le repentir de leurs forfaits était mort ils tenaient leur âme séparée, pour ainsi dire, de leur corps, usant de l'un et de l'autre comme d'éléments étrangers[72]. Car la souffrance ne subjuguait pas leur âme, la douleur ne touchait pas leur corps ; comme des chiens, ils déchiraient le cadavre du peuple et remplissaient de malades les prisons.

XIII

Simon tue Matthias ; Jean pille le Temple ; affreuse famine.

1. Simon tue Matthias. – 2. Il découvre un complot livrer la ville. – 3. Josèphe est blessé. – 4. Sort horrible de déserteurs juifs. – 5. Titus réprimande les troupes alliées. – 6. Jean pille le Temple. – 7. La population indigente meurt en masse.

1. [527] Ce qui est sûr, c'est que Simon ne fit pas mourir Matthias, auquel il avait dû la possession de la ville, sans lui infliger des tourments. Ce Matthias était fils de Boethos, d'une famille de grands-prêtres : il était de ceux en qui le peuple avait le plus de confiance et qu'il estimait le plus. Lorsque la multitude fut maltraitée par les zélateurs auxquels Jean s'était déjà joint. Matthias avait persuadé au peuple d'introduire dans la ville Simon pour la protéger ; il n'exigea de celui-ci aucune convention, ne s'attendant à rien de mal de sa part. Mais quand Simon fut entré et devenu le maître de la ville, il vit en Matthias un ennemi comme les autres et attribua le conseil qu'il avait donné en sa faveur à la simplicité de son esprit. Il le fit alors arrêter, accuser de sympathie pour les Romains, condamner à mort, avec trois de ses fils, sans lui laisser le droit de se défendre. Le quatrième fils, qui devança les poursuites, s'enfuit auprès de Titus. Comme Matthias suppliait qu'on le fit mourir avant ses enfants et sollicitait cette faveur pour prix de ce qu'il lui avait ouvert les portes de la ville, Simon ordonna de le tuer le dernier. Matthias fut donc égorgé après avoir vu massacrer ses fils ; on l'avait conduit en vue des Romains, suivant les instructions que Simon donna à Ananos, fils de Bagadata[73], le plus féroce de ses gardes ; il disait en plaisantant que peut-être Matthias recevrait ainsi des secours de ceux auprès desquels il avait le dessein de se rendre. Il défendit en outre d'ensevelir les cadavres. Après ces citoyens, on mit à mort le grand-prêtre Ananias, fils de Masbal, un des notables, Aristée, scribe du Conseil[74], natif d'Emmaüs, et en même temps quinze autres citoyens de distinction. On enferma et l'on garda en observation le père de Josèphe. Une proclamation défendit toute conversation, tout rassemblement, par peur de trahison ; ceux qui se lamentaient ensemble étaient mis à mort sans procès.

2. [534]

A la vue de ces exécutions, un certain Judas, fils de Judas, qui était un des lieutenants de Simon et avait été chargé par lui de garder une tour, cédant peut-être à un sentiment de pitié pour ces hommes si cruellement massacrés, mais pensant surtout à sa propre sûreté, réunit les plus fidèles de ses subordonnés, au nombre de dix : « Jusqu'à quand, dit-il, lutterons-nous contre ces maux ? Quelle espérance de salut nous reste, si nous sommes fidèles à un scélérat ? N'avons-nous pas déjà contre nous la faim ? Les Romains ne sont-ils pas, ou peu s'en faut, dans nos murs ? Simon est déjà infidèle même à ses bienfaiteurs : n'avons-nous pas à craindre d'être maltraités par lui, alors que la foi des Romains est chose sûre ? Eh bien, en livrant le rempart, nous nous sauverons, nous et la ville. Simon ne souffrira pas trop durement si, désespérant de lui-même, il porte un peu plus tôt la peine qui lui est due ». Ces dix hommes furent gagnés par le discours de Judas, qui, à l'aurore, envoya le reste de ses compagnons de divers côtés, pour ne rien laisser découvrir de ses desseins ; lui-même, à la troisième heure, du haut de sa tour, appela les Romains. Quelques-uns de ceux-ci répondaient par le dédain, d'autres par la méfiance, et presque tous restaient inactifs, persuadés qu'ils allaient, dans peu de temps, prendre sans danger la ville. Sur ces entrefaites, comme Titus s'avançait vers la muraille avec de l'infanterie, Simon, prévenu à temps, le devance, se saisît rapidement de la tour, arrête et tue les hommes, sous les yeux des Romains et, après les avoir mutilés, jette les cadavres au pied de la muraille.

3. [541]

Cependant Josèphe, qui faisait le tour de la ville sans interrompre ses exhortations, fut frappé d'une pierre à la tête ; étourdi, il tomba sans connaissance. Aussitôt les Juifs s'élancent vers son corps, et il eût été promptement traîné dans la ville, si César n'avait vite envoyé des soldats à son secours. Pendant le combat on enleva Josèphe, à peine conscient de ce qui se passait, et les factieux, croyant avoir tué celui qu'ils souhaitaient le plus de mettre à mort, poussèrent des cris de joie. La nouvelle se répandit dans la ville, et la partie encore épargnée de la multitude fut saisie de découragement, car elle croyait véritablement mort l'homme grâce à qui elle espérait pouvoir passer au parti romain. La mère de Josèphe apprit dans la prison la mort de son fils et dit à ses gardes : « Depuis Iotapata[75], j'en était certaine ; il ne m'a pas donné de joie de son vivant[76] ». Mais, gémissant en secret, elle disait à ses servantes qu'elle avait recueilli ce triste fruit de sa fécondité, de ne pas pouvoir ensevelir ce fils dont elle avait espéré recevoir ce dernier office. Cette fausse nouvelle ne tourmenta pas longtemps la mère et ne réjouit pas longtemps les brigands, car Josèphe revint bientôt de ce coup. S'avançant pour crier aux factieux qu'ils ne tarderaient pas à être punis de l'avoir blessé, il encouragea de nouveau le peuple à mettre sa confiance en lui. A sa vue, la multitude sentit du réconfort, tandis que les factieux étaient décontenancés.

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