La Guerre des Juifs (page 7)

Flavius Josèphe · Histoire

Texte français, domaine public · Source : remacle.org — historiens/Flajose · 18 pages

Fiche de l’œuvre dans le savoir

6. [241] Quadratus, pour l'heure, ajourna les deux partis, disant qu'une fois sur les lieux il examinerait l'affaire en détail ; dans la suite il passa à Césarée[145], où il fit mettre en croix tous les individus arrêtés par Cumanus. De là, il se rendit à Lydda, où il entendit derechef les plaintes des Samaritains. Puis il manda dix-huit Juifs[146], qu’il savait avoir pris part au combat, et les fit périr sous la hache ; il envoya à César, avec deux autres personnes de marque, les grands prêtres Jonathas et Ananias, Ananos[147], fils de ce dernier, et quelques autres notables Juifs, en même temps que les Samaritains les plus distingués. Enfin, il ordonna à Cumanus et au tribun Céler de mettre à la voile pour Rome et de rendre compte à Claude de leur conduite. Ces mesures prises, il quitta Lydda pour remonter vers Jérusalem ; comme il trouva le peuple célébrant paisiblement la fête des Azymes[148], il retourna à Antioche.

7. [245] A Rome, l'empereur entendit Cumanus et les Samaritains en présence d'Agrippa, qui plaida avec ardeur la cause des Juifs, tandis que beaucoup de grands personnages soutenaient Cumanus ; l'empereur condamna les Samaritains, fit mettre à mort trois des plus puissants et exila Cumanus. Quant à Céler, il l'envoya enchaîné à Jérusalem et ordonna de le livrer aux outrages des Juifs : après l'avoir traîné autour de la ville, on devait lui trancher la tête.

8[149]. [247] Après ces événements, Claude envoie Félix, frère de Pallas, comme procurateur de la Judée, de Samarie, de la Galilée et de la Pérée[150] : il donne à Agrippa un royaume plus considérable que Chalcis, à savoir le territoire qui avait appartenu a Philippe et qui se composait de la Trachonitide, de la Batanée et de la Gaulanitide, en y ajoutant le royaume de Lysanias et l'ancienne tétrarchie de Varus[151]. Claude, après avoir gouverné l'empire pendant treize ans, huit mois et vingt jours[152], mourut en laissant Néron pour successeur : cédant aux artifices de sa femme Agrippine, il avait adopté et désigné pour héritier ce prince, bien qu'il eût lui-même de Messaline, sa première femme, un fils légitime, Britannicus, et une fille, Octavie, qu'il avait lui-même unie à Néron. Il avait encore eu de Pétina une autre fille, Antonia.

XIII

1. Caractère de Néron. – 2. Accroissement des États d’Agrippa. Félix et les brigands. – 3-4. Sicaires et faux prophètes. – 5. Le prophète égyptien. – 6. Nouveaux brigandages. – 7. Désordres à Césarée.

1. [250] Tous les défis que Néron lança à la fortune, quand l'excès de prospérité et de richesse eut égaré la tête, la manière dont il fit périr son frère, sa femme et sa mère, premières victimes d'une cruauté qu’il reporta ensuite sur les plus nobles personnages, enfin la démence qui l'entraîna sur la scène et sur le théâtre, tous ces faits, devenus si rebattus, je les laisserai de côté, et je me bornerai à raconter ce qui, de son temps, s'est passé chez les Juifs.

2[153]. [252] Il donna donc le royaume de la Petite Arménie à Aristobule, fils d'Hérode de Chalcis ; il agrandit celui d'Agrippa le jeune de quatre villes avec leurs toparchies : Abila et Julias dans la Pérée, Tarichées et Tibériade en Galilée[154] ; il nomma[155] Félix procurateur du reste de la Judée. Celui-ci s'empara du chef de brigands, Eléazar[156], qui depuis vingt ans ravageait le pays, ainsi que d'un grand nombre de ses compagnons, et il les envoya à Rome ; quant aux brigands qu'il fit mettre en croix et aux indigènes, convaincus de complicité, qu'il châtia, le nombre en fut infini.

3[157]. [254] Quand il eut ainsi purgé la contrée, une autre espèce de brigands surgit dans Jérusalem : c’étaient ceux qu'on appelait sicaires[158] parce qu'ils assassinaient en plein jour au milieu même de la ville. Ils se mêlaient surtout à la foule dans les fêtes, cachant sous leurs vêtements de courts poignards, dont ils frappaient leurs ennemis ; puis, quand la victime était tombée, le meurtrier s'associait bruyamment à l'indignation de la foule. inspirant ainsi une confiance qui le rendait insaisissable. Ils égorgèrent d'abord le grand prêtre Jonathas, et beaucoup d'autres après lui : chaque jour amenait son meurtre. La crainte était pire encore que le mal ; chacun, comme à la guerre, attendait la mort à chaque moment. On surveillait de loin ses ennemis, on ne se fiait même pas aux amis que l'on voyait s'avancer vers soi ; mais on avait beau multiplier les soupçons et les défiances, le poignard faisait son oeuvre. tant les assassins étaient prompts et habiles à se cacher.

4[159]. [258] Il se forma encore une autre troupe de scélérats, dont les bras étaient plus purs, mais les sentiments plus impies, et qui contribuèrent autant que les assassins à ruiner la prospérité de la ville. Des individus vagabonds et fourbes, qui ne cherchaient que changements et révolutions sous le masque de l'inspiration divine, poussaient la multitude à un délire furieux et l'entraînaient au désert, où Dieu, disaient-ils, devait leur montrer les signes de la liberté prochaine[160]. Comme on pouvait voir là les premiers germes d'une révolte. Félix envoya contre ces égarés des cavaliers et des fantassins pesamment armés et en tailla en pièces un très grand nombre.

5[161]. [261] Plus funeste encore aux Juifs fut le faux prophète égyptien. Il parut, sous ce nom, dans le pays, un charlatan qui s'attribuait l'autorité d'un prophète et qui sut rassembler autour de lui trente mille dupes[162]. Il les amena du désert, par un circuit, jusqu'à la montagne dite des Oliviers ; de là, il était capable de marcher sur Jérusalem et de s'en emparer de force, après avoir vaincu la garnison romaine, puis d'y régner en tyran sur le peuple avec l'appui des satellites qui l'accompagnaient dans son invasion. Cependant, Félix devança l'attaque en marchant à sa rencontre avec la grosse infanterie romaine ; tout le peuple prit part à la défense. Dans le combat qui s'engagea, l'Égyptien prit la fuite avec quelques compagnons ; beaucoup d'autres furent tués ou faits prisonniers ; le reste de la foule se dispersa et chacun alla se cacher chez soi.

6[163]. [264] A peine ce mouvement réprimé, l'inflammation, comme dans un corps malade, reparut sur un autre point. Les imposteurs et les brigands se réunirent pour entraîner à le défection et appeler à la liberté un grand nombre de Juifs, menaçant de mort ceux qui se soumettaient à la domination romaine et déclarant qu'ils supprimeraient de force ceux qui acceptaient volontairement la servitude. Répartis par bandes dans le pays, ils pillaient les maisons des principaux citoyens, tuaient les propriétaires et incendiaient les bourgades. Toute la Judée fut remplie de leur frénésie, et de jour en jour cette guerre sévissait plus violente.

7[164].

[266] D'autres désordres se produisirent à Césarée, où les Juifs, mêlés à la population, se prirent de querelle avec les Syriens qui habitaient cette ville. Les Juifs prétendaient que Césarée devait leur appartenir, alléguant la nationalité juive de son fondateur, le roi Hérode : leurs adversaires maintenaient que, en admettant que le fondateur fût Juif, la ville même était grecque, car Si Hérode avait voulu l'attribuer aux Juifs, il n'y aurait pas érigé des statues et des temples[165].

Telle était l'origine de leur dispute. Bientôt la rivalité alla jusqu'à la lutte armée : tous les jours, les plus hardis de l'un et de l'autre camp couraient au combat ; ni les anciens de la communauté juive n'étaient capables de retenir leurs propres partisans, ni les Grecs ne voulaient subir l’humiliation de céder aux Juifs. Ces derniers l'emportaient par la richesse et la vigueur corporelle, les Grecs tiraient avantage de l'appui des gens de guerre : car les Romains levaient en Syrie la plupart des troupes chargées de garder cette région, et en conséquence les soldats de la garnison étaient toujours prêts à secourir leurs compatriotes[166].

Cependant les gouverneurs n'avaient jamais négligé de réprimer ces troubles : toujours en arrêtaient les plus ardents et les punissaient du fouet et de la prison. Mais les souffrances des prisonniers, loin d'inspirer à leurs amis hésitation ou crainte, les excitaient encore davantage à la sédition. Un jour que les Juifs l'avaient emporté, Félix s'avança au milieu de la place publique et leur commanda sur un ton de menace de se retirer : comme ils n'obéissaient pas, il lança contre eux les soldats, en tua un grand nombre et laissa piller leurs biens. Voyant que la sédition continuait, Félix choisit des notables, appartenant aux deux partis et les envoya à Néron comme députés pour discuter devant lui leurs droits respectifs[167].

XIV

1. Les procurateurs Festus et Albinus. – 2. Excès de Gessius Florus. – 3. Plaintes des Juifs à Cestius Gallus. – 4-5. Émeute de Césarée. – 6-9. Premier pillage du Temple par Florus. Fermentation à Jérusalem. Florus livre la ville à la soldatesque.

1[168].

[271] Festus, que ce prince institua ensuite procurateur, poursuivit les principaux auteurs de la ruine du pays : il prit un très grand nombre de brigands et en fit périr beaucoup. Son successeur, Albinus[169], suivit malheureusement une autre méthode, et il n'y a pas un genre de scélératesse qu'il n'ait pratiqué. Non seulement au cours de son administration il vola et pilla les biens des particuliers, accabla de contributions extraordinaires toute la nation, mais il s'avisa de rendre à leurs parents, moyennant rançon, ceux qui avaient été mis en prison pour crime de brigandage par les Conseils locaux ou par les précédents procurateurs ; et nul n'était criminel que celui qui n'avait rien à donner. Alors aussi s'affermit à Jérusalem l'audace de ceux qui aspiraient à une révolution : les plus puissants, à prix d'argent, se concilièrent Albinus et s'assurèrent la liberté de la sédition ; dans le peuple, quiconque était dégoûté de la paix penchait vers les complices d'Albinus. Chaque malfaiteur, groupant autour de lui une troupe particulière, prenait sur cette cohorte l'autorité d'un chef de brigands ou d'un tyran, et employait ses satellites au pillage des gens ou bien. On voyait les victimes de ces excès se taire au lieu de s'en indigner, et les citoyens encore indemnes, par peur des mêmes maux, flatter des misérables dignes du supplice. En résumé, plus de franc parler nulle part, partout des tyranneaux, et déjà les germes de la catastrophe future répandus dans la cité.

2[170]. [277] Tel était Albinus, et cependant son successeur, Gessius Florus[171], le fit paraître, par comparaison, fort homme de bien : le premier avait accompli la plupart de ses méfaits en secret, avec dissimulation ; Gessius, au contraire, se glorifia des injustices dont il accabla la nation, et, comme s'il eût été un bourreau envoyé pour châtier des condamnés, ne s'abstint d'aucune forme de brigandage ou de violence. Eût-il fallu montrer de la pitié, c'était le plus cruel des hommes ; de la pudeur, c'était le plus éhonté. Nul ne répandit sur la vérité plus de mensonges, nul n'inventa pour le crime chemins plus tortueux. Dédaignant de s'enrichir aux dépens de simples particuliers, il dépouillait des villes, détruisait des peuples entiers ; peu s'en fallut qu'il ne fît proclamer par le héraut dans toute la contrée le droit pour tous d'exercer le brigandage, à condition de lui abandonner une part du butin. Son avidité fit le vide dans tous les districts : tant il y eut de Juifs qui, renonçant aux coutumes de leurs ancêtres, émigrèrent dans des provinces étrangères.

3. [280] Tant que Cestius

Gallus, gouverneur de Syrie, resta dans sa province, nul n’osa même députer auprès de lui pour se plaindre de Florus. Mais un jour qu'il se rendait à Jérusalem – c’était l'époque de la fête des azymes[172] - le peuple se pressa autour de lui et une foule qui n'était pas inférieure à trois millions d'âmes[173] le supplia de prendre en pitié les malheurs de la nation, proférant de grands cris contre celui qu'ils appelaient la peste du pays. Florus, présent, et se tenant auprès de Cestius, accueillit ces plaintes avec des railleries. Alors, Cestius arrêta l'impétuosité de la multitude et lui donna l'assurance qu'à l’avenir il saurait imposer à Florus plus de modération, puis il retourna a Antioche. Florus l'accompagna jusqu’à Césarée, en continuant à le tromper : déjà il méditait une guerre contre la nation, seul moyen à son avis de jeter un voile sur ses iniquités ; car si la paix durait, il jugeait bien que les Juifs l'accuseraient devant César ; il espérait, au contraire, en les excitant à la révolte, étouffer sous un si grand méfait l'examen de crimes moins graves. Tous les jours donc, afin de pousser la nation à bout, il renforçait son oppression.

4. [284] Sur ces entrefaites, les Grecs de Césarée avaient gagné leur cause auprès de Néron et obtenu de lui le gouvernement de cette cité ils l'apportèrent le texte de la décision impériale et ce fut alors que la guerre prit naissance, la douzième année du principat de Néron, la dix-septième du règne d'Agrippa, au mois d’Artémisios[174]. L'incident qui en devint le prétexte ne répondait pas à la grandeur des maux qui en sortirent. Les Juifs de Césarée, qui tenaient leur synagogue près d'un terrain appartenant à un Grec de cette ville, avaient essayé à maintes reprises de l'acheter, offrant un prix bien supérieur à sa valeur véritable : le propriétaire dédaignait leurs instances et même, pour leur faire pièce, se mit à bâtir sur son terrain et à y aménager des boutiques, de manière à ne leur laisser qu'un passage étroit et tout a fait incommode. Là-dessus, quelques jeunes Juifs, à la tète chaude, commencèrent à tomber sur ses ouvriers et s'opposèrent aux travaux. Florus ayant réprimé leurs violences, les notables Juifs, et parmi eux Jean le publicain, à bout d'expédients, offrirent à Florus huit talents d'argent pour qu'il fit cesser le travail en question. Le procurateur promit tout son concours moyennant finance : mais, une fois nanti, il quitta précipitamment Césarée pour Sébaste, laissant le champ libre à la sédition, comme s'il n'avait vendu aux Juifs que le droit de se battre.

5. [289] Le lendemain, jour de sabbat, comme les Juifs se rassemblaient à la synagogue, un factieux de Césarée installa une marmite renversée à côté de l'entrée et se mit à sacrifier des volailles sur cet autel improvisé. Ce spectacle acheva d'exaspérer la colère des Juifs, qui voyaient là un outrage envers leurs lois, une souillure d'un lieu sacré[175]. Les gens modérés et paisibles se bornaient à conseiller un recours auprès des autorités ; mais les séditieux et ceux qu'échauffait la jeunesse brûlaient de combattre. D'autre part, les factieux du parti Césaréen se tenaient là, équipés pour la lutte, car c'était de propos délibéré qu'ils avaient envoyé ce provocateur. Aussitôt on en vint aux mains. Vainement le préfet de la cavalerie, Jucundus, chargé d'intervenir, accourt, enlève la marmite et tâche de calmer les esprits : les Grecs, plus forts, le repoussèrent ; alors les Juifs, emportant leurs livres de lois, se retirèrent à Narbata, village juif situé à 60 stades de Césarée. Quant aux notables, au nombre de douze, Jean à leur tête, ils se rendirent à Sébasté, auprès de Florus, se lamentèrent sur ces évènements et invoquèrent le secours du procurateur, lui rappelant avec discrétion l'affaire des huit talents. Là-dessus Florus les fit empoigner et mettre aux fers, sous l'accusation d'avoir emporté de Césarée leurs livres de lois.

6. [293] A ces nouvelles, les gens de Jérusalem s'indignèrent, tout en se contenant encore. Mais Florus, comme s'il avait pris à tâche d'attiser l'incendie, envoya prendre dans le trésor sacré dix-sept talents, prétextant le service de l'empereur[176]. Là-dessus le peuple s'ameute, court au Temple et, avec des cris perçants, invoque le nom de César, le supplie de les délivrer de la tyrannie de Florus. Quelques-uns des factieux lançaient contre ce dernier les invectives les plus grossières et, faisant circuler une corbeille, demandaient l'aumône pour lui comme pour un pauvre malheureux. Florus ne démordit pas pour cela de son avarice, mais ne trouva là, dans sa colère, qu'un prétexte de plus à battre monnaie. Au lieu, comme il aurait fallu, de se rendre à Césarée pour éteindre le feu de la guerre qui y avait pris naissance et déraciner la cause les désordres, tâche pour laquelle il avait été payé, il marcha avec une armée[177] de cavaliers et de fantassins contre Jérusalem, pour faire prévaloir sa volonté avec les armes des Romains et envelopper la ville de terreur et de menaces.

7. [297] Le peuple, espérant conjurer son attaque, se rendit au-devant de la troupe avec de bons souhaits et se prépara à recevoir Florus avec déférence. Mais celui-ci envoya en avant le centurion Capiton avec cinquante cavaliers[178] et ordonna aux Juifs de se retirer, en leur défendant de feindre une cordialité mensongère pour celui qu'ils avaient si honteusement injurié ; s'ils ont des sentiments nobles et francs, disaient-ils, ils doivent le railler même en sa présence et montrer leur amour de la liberté non seulement en paroles, mais encore les armes à la main. Épouvantée par ce message et par la charge des cavaliers de Capiton, qui parcouraient ses rangs, la foule se dissipa, avant d'avoir pu saluer Florus, ni témoigner son obéissance aux soldats. Rentrés dans leurs demeures, les Juifs passèrent la nuit dans la crainte et l'humiliation.

8. [301] Florus prit son quartier au palais royal ; le lendemain, il fit dresser devant cet édifice un tribunal où il prit place ; les grands prêtres, les nobles et les plus notables citoyens se présentèrent au pied de l'estrade. Florus leur ordonna de lui remettre ses insulteurs, ajoutant qu'ils ressentiraient sa vengeance s'ils ne lui livraient pas les coupables. Les notables protestèrent alors des sentiments très pacifiques du peuple et implorèrent le pardon de ceux qui avaient mal parlé de Florus. Il ne fallait pas s'étonner, disaient-ils, si dans une si grande multitude il se rencontrait quelques esprits téméraires ou inconsidérés par trop de jeunesse ; quant à discerner les coupables, c'était impossible, car chacun maintenant se repentait et par crainte nierait sa faute. Il devait donc, lui, s'il avait souci de la paix de la nation, s'il voulait conserver la ville aux Romains, pardonner à quelques coupables en faveur d'un grand nombre d'innocents, plutôt que d'aller, à cause d'une poignée de méchants, jeter le trouble dans tout un peuple animé de bonnes intentions.

9. [305] Ce discours ne fit qu'irriter davantage Florus. Il cria aux soldats de piller l'agora dite « marché d'en haut »[179], et de tuer ceux qu'ils rencontreraient. Les soldats, à la fois avides de butin et respectueux de l'ordre de leur chef, ne se bornèrent pas à ravager le marché : ils se précipitèrent dans toutes les maisons et en égorgèrent les habitants. C'était une débandade générale à travers les ruelles, le massacre de ceux qui se laissaient prendre, bref toutes les variétés du brigandage ; beaucoup de citoyens paisibles furent arrêtés et menés devant Florus, qui les fit déchirer de verges et mettre en croix. Le total de tous ceux qui furent tues en ce jour, y compris les femmes et les enfants, car l'enfance même ne trouvait pas grâce, s'éleva à environ trois mille six cents[180]. Ce qui aggrava le malheur des Juifs, ce fut le caractère inouï de la cruauté des Romains. Florus osa ce que nul avant lui n'avait fait : il fit fouetter devant son tribunal et clouer sur la croix des hommes de rang équestre, qui, fussent-ils Juifs de naissance, étaient revêtus d'une dignité romaine.

XV

1. Intervention de Bérénice. – 2-5. Deuil du peuple. Florus amène deux cohortes de Césarée ; nouvelle collision. – 6. destruction des portiques contigu à l’Antonia. Florus évacue Jérusalem.

1. [309] A ce moment, le roi Agrippa était parti pour Alexandrie, où il allait féliciter Alexandre[181], que Néron, l'honorant de sa confiance, avait envoyé gouverner l'Égypte. Sa sœur Bérénice, qui se trouvait à Jérusalem, voyait avec une vive douleur les excès féroces des soldats : à plusieurs reprises elle envoya les commandants de sa cavalerie et ses gardes du corps à, Florus pour le prier d'arrêter le carnage. Celui-ci, ne considérant ni le nombre des morts ni la haute naissance de la suppliante, mais seulement les profits qu'il tirait du pillage, resta sourd aux instances de la reine. Bien plus, la rage des soldats se déchaîna même contre elle : non seulement ils outragèrent et tuèrent sous ses yeux leurs captifs, mais ils l'auraient immolée elle-même si elle ne s'était hâtée de se réfugier dans le palais royal[182] ; elle y passa la nuit, entourée de gardes, craignant quelque agression des soldats. Elle était venue à Jérusalem pour accomplir un vœu fait à Dieu : car c’est une coutume pour ceux qui souffrent d'une maladie ou de quelque autre affliction de faire vœu de s'abstenir de vin et de se raser la tête pendant les trente jours précédant celui où ils doivent offrir des sacrifices[183]. Bérénice accomplissait alors ces rites, et de plus, se tenant nu-pieds devant le tribunal, elle suppliait Florus, sans obtenir de lui aucun égard, et même au péril de sa vie.

2. [315] Tels furent les événements qui se passèrent le 16 du mois Artémisios[184], le lendemain, la multitude, en proie à une vive douleur, se répandit dans l'agora d'en haut, poussant des lamentations terribles sur les morts, et encore plus des cris de haine contre Florus. A cette vue, les notables et les grands prêtres, pris de terreur, déchirèrent leurs vêtements, et, tombant aux pieds des perturbateurs, les supplièrent individuellement de se taire et de ne pas exciter Florus, après tant de maux, à quelque nouvelle et irréparable violence. La multitude obéit aussitôt, à la fois par respect pour les suppliants et dans l'espoir que Florus mettrait un terme à ses iniquités.

3. [318] Or, quand le tumulte fut calmé, Florus s'inquiéta : préoccupé de rallumer l'incendie, il manda les grands prêtres et l'élite des Juifs, et leur dit que le peuple avait un seul moyen de prouver qu'il était rentré dans l'obéissance : c'était de s'avancer à la rencontre des troupes - deux cohortes - qui montaient de Césarée. Pendant que les notables convoquaient à cet effet la multitude, Florus se dépêcha d'envoyer dire aux centurions des cohortes qu’ils instruisissent leurs soldats à ne pas rendre le salut des Juifs et, au premier mot proféré contre lui, à faire usage de leurs armes. Cependant les grands prêtres, ayant réuni la foule au Temple, l'exhortèrent à se rendre au devant des Romains et à prévenir un irrémédiable désastre en faisant bon accueil aux cohortes. Les factieux ne voulaient d'abord rien entendre, et le peuple, ému par le souvenir des morts, penchait vers l'opinion des plus audacieux.

4. [321] Alors tous les prêtres, tous les ministres de Dieu, portant en procession les vases sacrés et revêtus des ornements d'usage pour la célébration du culte, les citharistes et les chanteurs d'hymnes, avec leurs instruments, tombèrent à genoux et adjurèrent le peuple de préserver ces ornements sacrés et de ne pas exciter les Romains à, piller le trésor de Dieu. On pouvait voir les grands prêtres se couvrir la tète de poussière, déchirer leurs vêtements, mettre à nu leur poitrine. Ils appelaient par leur nom chacun des notables en particulier et suppliaient la multitude tout entière d'éviter la moindre faute qui pourrait livrer la patrie à qui brûlait de la saccager. « Et après tout, de quel profit seront à la troupe les salutations des Juifs ? Quel remède à leurs souffrances passées leur apporterait le refus d'aller au-devant des cohortes ? Si, au contraire, ils accueillent les arrivants avec leur courtoisie accoutumée, ils ôteront à Florus tout prétexte de guerre, ils conserveront leur patrie et conjureront de nouvelles épreuves. Et puis, enfin, quelle faiblesse que de prêter l'oreille à une poignée de factieux quand ils devraient, au contraire, eux qui forment un peuple si nombreux, contraindre même les violents à suivre avec eux la voie de la sagesse ! »

5. [325] Par ce discours ils réussirent à calmer la multitude ; en même temps ils continrent les factieux, les uns par la menace, les autres en les rappelant au respect. Alors, prenant la conduite du peuple, ils avancèrent d'une allure tranquille et bien réglée au-devant des soldats, et, quand ceux-ci furent proches, les saluèrent. Comme la troupe ne répondait pas, les séditieux proférèrent des invectives contre Florus. C'était là le signal attendu pour tomber sur les Juifs. Aussitôt, la troupe les enveloppe, les frappe à coups de bâtons, et, dans leur fuite, la cavalerie les poursuit et les foule aux pieds des chevaux. Beaucoup tombèrent, assommés par les Romains, un plus grand nombre en se bousculant les uns les autres. Autour des portes, ce fut une terrible poussée : chacun voulant passer le premier, la fuite de tous était retardée d'autant ; ceux qui se laissaient choir périssaient misérablement ; étouffés et rompus par la cohue, ils s'effondraient, et leurs corps furent défigurés au point que leurs proches ne pouvaient les reconnaître pour leur donner la sépulture. Les soldats pénétraient avec les fuyards, frappant sans pitié quiconque leur tombait entre les mains. Ils refoulèrent ainsi la multitude par le quartier de Bézétha[185] pour se frayer de force un passage et occuper le Temple ainsi que la citadelle Antonia[186].

Florus qui visait le même but, fit sortir du palais son propre détachement pour gagner la citadelle. Mais il échoua dans cette tentative : une partie du peuple, s'opposant de front à sa marche, l'arrêta, tandis que d'autres, se répartissant sur les toits, accablaient les Romains à coups de pierres. Maltraités par les traits qui tombaient d'en haut, incapables de percer les masses qui obstruaient les rues étroites, les soldats battirent en retraite vers leur camp, situé près du palais.

6. [330] Cependant les factieux, craignant que Florus, revenant à la charge, ne s'emparât du Temple en s'appuyant sur l'Antonia, montèrent aussitôt sur les portiques qui établissaient la communication du Temple avec cette citadelle et les coupèrent[187]. Cette manœuvres refroidit la cupidité de Florus : c'était par convoitise des trésors de Dieu qu'il avait cherché à, parvenir jusqu'à l'Antonia ; dès qu'il vit les portiques détruits, il arrêta son élan, manda les grands prêtres et tes Conseillers, et déclara son intention de sortir lui-même de ta ville en leur laissant la garnison qu'ils voudraient. Ceux-ci s'engagèrent formellement à maintenir l'ordre et à empêcher toute révolution pourvu qu'il leur laissât une seule cohorte, mais non pas celle qui avait combattu[188], car le peuple l'avait prise en haine pour en avoir été tant maltraité. En conséquence, il changea la cohorte selon leur désir, et, avec le reste de ses forces, reprit le chemin de Césarée.

XVI

1-2. Enquête de Neapolitanus à Jérusalem. – 3-5. Grand discours d’Agrippa aux Juifs pour les dissuader de la guerre.

1. [333] Cependant Florus fournit un nouvel aliment au conflit en faisant à Cestius un rapport mensonger sur la défection des Juifs ; il attribuait à ceux-ci le commencement des hostilités et mettait sur leur compte les violences qu'ils avaient en réalité souffertes. D'autre part, les magistrats de Jérusalem ne gardèrent pas le silence : ils écrivirent, ainsi que Bérénice, à Cestius pour lui apprendre quelles iniquités Florus avait commises contre la cité. Cestius, ayant pris connaissance des lettres des deux partis, en délibéra avec ses lieutenants. Ceux-ci étaient d'avis que Cestius montent lui-même vers Jérusalem avec son armée, soit pour punir la défection, si elle était réelle, soit pour raffermir la fidélité des Juifs, s'ils étaient restés dans le parti de Rome ; mais le gouverneur préféra envoyer d'abord un de ses amis pour faire une enquête sur les événements et lui rapporter fidèlement tes dispositions d'esprit des Juifs. Il choisit pour cette mission le tribun Neapolitanus[189] qui rencontra à Jamnée Agrippa[190] revenant d'Alexandrie, et lui fit connaître de qui il tenait sa mission et quel en était l'objet.

2. [336] Les grands-prêtres des Juifs, les notables et le Conseil s'étaient également rendus dans cette ville pour saluer le roi. Après lui avoir présenté leurs hommages, ils se lamentèrent sur leurs propres malheurs et peignirent la cruauté de Florus. A ce récit, Agrippa s'indigna, mais en bon diplomate il tourna sa colère contre les Juifs, qu'il plaignait au fond du cœur ; il voulait ainsi humilier leur fierté et, en feignant de ne pas croire à leurs griefs, les détourner de la vengeance. Ces Juifs, qui représentaient une élite et qui, en leur qualité de riches, désiraient la paix, comprirent la bienveillance contenue dans la réprimande du roi. Mais le peuple de Jérusalem s'avança à une distance de soixante stades au-devant d'Agrippa et de Neapolitanus pour les recevoir ; les femmes des Juifs massacrés couraient en avant et poussaient des cris perçants ; à leurs gémissements, le peuple répondait par des lamentations, suppliait Agrippa de le secourir, criait à Neapolitanus les souffrances que Florus leur avait infligées. Entrés dans la ville, les Juifs leur montrèrent l'agora déserte et les maisons ravagées. Ensuite, par l'entremise d'Agrippa, ils persuadèrent Neapolitanus de faire le tour de la ville accompagné d'un seul serviteur, jusqu'à Siloé[191], pour se rendre compte que les Juifs obéissaient volontiers à tous les Romains, mais qu'ils haïssaient le seul Florus pour l'excès de ses cruautés envers eux. Quand le tribun eut fait sa tournée et fut suffisamment édifié sur leur esprit de soumission, il monta au Temple. Il y convoqua la multitude des Juifs, les félicita chaudement de leur fidélité envers les Romains, les encouragea avec insistance à maintenir la paix, et, après avoir fait ses dévotions à Dieu dans le rayon permis[192], s'en retourna auprès de Cestius.

3. [342] Alors la multitude, se retournant vers le roi et les grands prêtres, les adjura d'envoyer à Néron des députés pour accuser Florus, et de ne pas faire le silence autour d'un massacre aussi affreux, qui laisserait planer sur les Juifs le soupçon de révolte ils passe-raient pour avoir commencé les hostilités à moins que, prenant les devants, ils n'en dénonçassent le premier auteur. Il était clair qu'ils ne se tiendraient pas en repos, si l'on s'opposait à l'envoi de cette ambassade. Agrippa voyait des inconvénients à élire des accusateurs contre Florus, mais il sentait aussi pour lui le danger de fermer les yeux sur la tourmente qui entraînait les Juifs vers la guerre. Il convoqua donc la multitude au Xyste et se plaça bien en vue avec sa sœur Bérénice sur le toit du palais des Asmonéens : ce palais s'élevait au-dessus du Xyste et sa façade regardait les terrains qui font vis-à-vis à la ville haute ; un pont reliait le Xyste au Temple[193]. Là, Agrippa prononça le discours suivant[194].

4. [345] « Si je vous avais vus tous résolus à la guerre contre les Romains, sans que la partie la plus honnête et la plus scrupuleuse de votre nation se prononçât pour la paix, je ne me serais pas présenté devant vous et je n’aurais pas osé vous adresser des conseils ; car il est inutile de plaider en faveur du bon parti quand il y a, chez les auditeurs, unanimité pour le plus mauvais. Mais puisque ce qui vous entraîne c'est, les uns, un âge qui n'a pas encore l'expérience des maux de la guerre, les autres, une espérance irréfléchie de liberté, quelques-uns enfin la cupidité et le désir d'exploiter les plus faibles à la faveur d'un bouleversement général, j'ai pensé, afin de ramener les égarés à la raison, afin d'épargner aux gens de bien les conséquences de la faute de quelques téméraires, j'ai pensé qu'il était de mon devoir de vous réunir tous pour vous dire ce que je crois utile à vos intérêts. Que personne ne proteste bruyamment, s'il entend des paroles qui ne lui paraissent pas agréables : ceux qui sont irrévocablement décidés à la rébellion sont libres, après mon exhortation, de persister dans leurs sentiments ; et d'autre part, mes paroles seraient perdues même pour ceux qui veulent les écouter, si, tous, vous ne faisiez pas silence.

« Je sais que beaucoup présentent sur le ton tragique les violences des procurateurs et le panégyrique de la liberté quant à moi, je veux, avant d'examiner qui vous êtes et contre qui vous engagez la lutte, prendre séparément les prétextes qu'on a confondus. Car si votre objet est de vous venger de l'injustice, à quoi bon exalter la liberté ? Si, au contraire, c'est la servitude que vous trouvez insupportable, le réquisitoire contre les gouverneurs devient superflu : fussent-ils les plus justes du monde, la servitude n'en serait pas moins honteuse.

« Considérez donc, en prenant chaque argument à part, combien sont faibles vos raisons de faire la guerre ; et d'abord, voyons vos griefs contre les procurateurs. Il faut adoucir la puissance en la flattant, non l'irriter ; quand vous vous élevez avec violence contre de petits manquements, c'est à vos dépens que vous dénoncez les coupables : au lieu de vous maltraiter, comme auparavant, en secret, avec quelque honte, c'est à découvert qu'ils vous persécuteront. Rien n'arrête si bien les coups que de les supporter, et la patience des victimes tourne à la confusion des bourreaux. Mais j'admets que les ministres de la puissance romaine soient d'une dureté intolérable ; on ne doit pas en conclure que tous les Romains soient injustes envers vous, non plus que César : or, c'est contre eux tous, c'est contre lui que vous entreprenez la guerre ! Ce n'est point sur leur ordre que vous vient de là-bas un oppresseur, et ils ne peuvent voir de l'occident ce qui se passe en orient ; même il n'est pas facile de se renseigner là-bas sur les événements d'ici. Il est donc insensé, à cause d'un seul, d'entrer en lutte contre tout un peuple, de s'insurger, pour des griefs insignifiants, contre une telle puissance, sans qu'elle sache seulement le sujet de vos plaintes. D'autant que la fin de vos maux ne se fera guère attendre : le même procurateur ne reste pas toujours en fonctions, et il est vraisemblable que les successeurs de celui-ci seront plus modérés, en revanche, la guerre une fois engagée, vous ne sauriez ni l'interrompre ni la supporter sans vous exposer à tous les maux.

« J'arrive à votre passion actuelle de la liberté : je dis qu'elle ne vient pas à son heure. C'est autrefois que vous deviez lutter pour ne pas perdre vos franchises, car subir la servitude est pénible, et rien n'est plus juste que de combattre pour l'éviter. Mais après qu'on a une fois reçu le joug, tâcher ensuite de le secouer, c'est agir en esclave indocile, non en amant de la liberté. Il fut un jour où vous deviez tout entreprendre pour repousser les Romains : c'est quand Pompée envahit notre contrée. Mais nos ancêtres et leurs rois, qui nous étaient bien supérieurs par la richesse, la vigueur du corps et celle de l’âme, n'ont pu résister alors à une petite fraction de la puissance romaine ; et vous, assujettis de pères en fils, vous, inférieurs en ressources à ceux qui obéirent les premiers, vous braveriez l'empire romain tout entier !

« Voyez les Athéniens, ces hommes qui, pour maintenir la liberté des Grecs, livrèrent jadis leur ville aux flammes ; devant eux l'orgueilleux Xerxès, qu'on avait vu naviguer les continents et chevaucher les flots[195], Xerxès pour qui les mers étaient trop étroites, qui conduisait une armée débordant l'Europe, Xerxès finit par s'enfuir comme un esclave évadé sur un seul esquif. Eh bien, ces hommes, qui, près de la petite Salamine ont brisé cette immense Asie, aujourd'hui ils obéissent aux Romains, et les ordres venus d'Italie régissent la cité qui fut la reine de la Grèce. Voyez les Lacédémoniens : après les Thermopyles et Platées, après Agésilas qui poussa une reconnaissance à travers l'Asie [195a], les voilà satisfaits d'obéir aux mêmes maîtres. Voyez les Macédoniens, qui ont encore présents à l'esprit Philippe et Alexandre, et l'empire du monde palpitant devant eux, ils supportent cependant un si grand changement et révèrent ceux à qui la fortune a passé. Mille autres nations, le cœur gonflé de l'amour de la liberté, ont plié. Et vous seuls jugeriez intolérable de servir ceux à qui tout est asservi !

« Et dans quelles forces, dans quelles armes placerez-vous votre confiance ? Où est la flotte qui s'emparera des mers que domine Rome ? où sont les trésors qui subviendront aux dépenses de vos campagnes ? Croyez-vous donc partir en guerre contre des Égyptiens ou des Arabes ? Ne vous faites-vous pas une idée de la puissance de Rome ? Ne mesurez-vous pas votre propre faiblesse ? N'est-il pas vrai que vos armes ont été souvent vaincues même par les nations voisines, tandis que les leurs n'ont jamais subi d'échec dans le monde connu tout entier ? Que dis-je ? ce monde même n'a pas suffi à leur ambition : c'était peu d'avoir pour frontières tout le cours de l'Euphrate à l'orient, l'Ister au nord, au midi la Libye explorée jusqu'aux déserts, Gadès à l'occident ; voici que, au delà de l'océan, ils ont cherché un nouveau monde et porté leurs armes jusque chez les Bretons auparavant inconnus. Parlez : êtes-vous plus riches que les Gaulois, plus forts que les Germains, plus intelligents que les Grecs, plus nombreux que tous les peuples du monde ? Quel motif de confiance vous soulève contre les Romains ?

« Il est dur de servir, direz-vous. Combien plus dur pour les Grecs qui, supérieurs en noblesse à toutes les nations qu'éclaire le soleil, les Grecs qui, établis sur un si vaste territoire, obéissent à six faisceaux d'un magistrat romain[196] !

Il n'en faut pas davantage pour contenir les Macédoniens, qui, à plus juste titre que vous, pourraient revendiquer leur liberté. Et les cinq cents villes d'Asie[197] ?

Ne les voit-on pas, sans garnison, courbées devant un seul gouverneur et les faisceaux consulaires ? Parlerai-je des Hénioques, des Colques, de la race des Tauriens, des gens du Bosphore, des riverains du Pont-Euxin et du lac Méotide ? Ces peuples, qui jadis ne connaissaient pas même un maître indigène, obéissent maintenant à 3,000 fantassins ; 40 vaisseaux longs suffisent à faire régner la paix sur une mer naguère inhospitalière et farouche[198].

Quels tributs payent, sans la contrainte des armes, la Bithynie, la Cappadoce, la nation Pamphylienne, les Lyciens, les Ciliciens, qui pourtant auraient des titres de liberté à faire valoir ? Et les Thraces, qui occupent un pays large de cinq jours de marche et long de sept, plus rude et beaucoup plus fort que le vôtre, où la seule rigueur des glaces arrête un envahisseur, les Thraces n'obéissent-ils pas à une armée de 2,000 Romains[199] ?

Les Illyriens, leurs voisins, qui occupent la région comprise entre la Dalmatie et l'Ister, ne sont-ils pas tenus en bride par deux légions romaines, avec lesquelles eux-mêmes repoussent les incursions des Daces[200] ?

Les Dalmates aussi, qui tant de fois ont secoué leur crinière, qui, toujours vaincus, ont tant de fois ramassé leurs forces pour se rebeller encore, ne vivent-ils pas en paix sous la garde d'une seule légion[201] ?

Certes, s'il est un peuple que des raisons puissantes dussent porter à la révolte, ce sont les Gaulois que la nature a si bien fortifiés, à l'orient par les Alpes, au nord, par le fleuve Rhin, au midi par les monts Pyrénées, du côté du couchant par l'océan. Cependant, quoique ceintes de si fortes barrières, quoique remplies de 305 nations[202], les Gaules, qui ont pour ainsi dire en elles-mêmes les sources de leur richesse et font rejaillir leurs productions sur le monde presque entier, les Gaules supportent d'être devenues la vache à lait des Romains et laissent gérer par eux leur fortune opulente. Et si les Gaulois supportent ce joug, ce n’est point par manque de cœur ou par bassesse, eux qui pendant quatre-vingts ans[203] ont lutté pour leur indépendance, mais ils se sont inclinés, étonnés à la fois par la puissance de Rome et par sa fortune, qui lui a valu plus de triomphes que ses armes mêmes. Voilà pourquoi ils obéissent à douze cents soldats[204], eux qui pourraient leur opposer presque autant de villes[205] !

Quant aux Ibères, ni l'or que produit leur sol, ni l'étendue de terres et de mers qui les sépare des Romains, ni les tribus des Lusitaniens et des Cantabres, ivres de guerre. ni l'océan voisin dont le reflux épouvante les habitants eux-mêmes, rien de tout cela n'a suffi dans leur guerre pour l'indépendance : les Romains, étendant leurs armes au delà des colonnes d’Hercule, franchissant à travers les nuées les monts Pyrénées, les ont réduits, eux aussi, en servitude : ces peuples si belliqueux, si lointains, une seule légion suffit à les garder[206] !

Qui de vous n'a entendu parler de la multitude des Germains ? assurément vous avez pu juger souvent de la vigueur et de la grandeur de leurs corps, puisque partout les Romains traînent des captifs de ce pays. Ces peuples habitent une contrée immense, ils ont le cœur encore plus haut que la stature, une âme dédaigneuse de la mort, des colères plus terribles que celles des bêtes les plus sauvages, eh bien, le Rhin oppose une barrière à leur impétuosité : domptés par huit légions romaines[207], les uns réduits en captivité, servent comme esclaves, et le reste de la nation a trouvé son salut dans la fuite. Regardez encore comment étaient fortifiés les Bretons, vous qui mettez votre confiance dans les fortifications de Jérusalem : l'océan les entoure, ils habitent une île qui n'est pas inférieure en étendue à notre continent habité tout entier[208] ;

pourtant les Romains, traversant la mer, les ont asservis ; quatre légions[209] contiennent cette île si vaste. Mais pourquoi insister, quand les Parthes eux-mêmes, cette race si guerrière, souveraine de tant de nations, pourvue de forces si nombreuses, envoie des otages aux Romains[210], et qu'on peut voir en Italie la noblesse de l'orient, sous prétexte de paix, languir dans les fers ?

« Ainsi, lorsque presque tous les peuples éclairés par le soleil s'agenouillent devant les armes des Romains, serez-vous les seuls à les braver, sans considérer comment ont fini les Carthaginois, qui, fiers du grand Annibal et de la noblesse de leur origine Phénicienne, sont tombés sous la droite de Scipion ? Ni les Cyréniens, fils de Lacédémone, ni les Marmarides, race qui s'étend jusqu'aux régions de la soif, ni le rivage des Syrtes, dont le nom soul fait frémir, ni les Nasamons, ni les Maures, ni l'innombrable multitude des Numides n'ont ébranlé la valeur romaine. Cette troisième partie du monde habité, dont il n'est pas facile même de compter les peuplades, qui, bordée par l'océan Atlantique et les colonnes d'Hercule, nourrit jusqu'à la mer Rouge les Éthiopiens sans nombre, ils l'ont soumise tout entière, et ces peuples, outre leurs productions annuelles, qui alimentent pendant huit mois la plèbe de Rome, paient encore par surcroît d'autres tributs variés et versent sans balancer leurs revenus au service de l'Empire, loin de voir, comme vous, un outrage dans les ordres qu'ils reçoivent, alors qu'une seule légion séjourne parmi eux[211].

« Mais pourquoi chercher si loin les preuves de la puissance romaine, quand je puis les prendre à vos portes mêmes, en Égypte ? Cette terre, qui s'étend jusqu'au pays des Éthiopiens et à l'Arabie heureuse, qui confine à l'Inde, qui contient sept millions cinq cent mille habitants[212], sans compter la population d'Alexandrie, comme on peut le conjecturer d'après les registres de la capitation, cette terre subit sans honte la domination romaine ; et pourtant, quel merveilleux foyer d'insurrection elle trouverait dans Alexandrie, si peuplée, si riche, si vaste ! Car la longueur de cette ville n'est pas moindre de trente stades, sa largeur de dix[213] ; le tribut qu'elle fournit aux Romains surpasse celui que vous payez dans l'année ; outre l'argent, elle envoie à Rome du blé pour quatre mois[214], et de toutes parts elle est défendue par des solitudes infranchissables, des mers dépourvues de ports, des fleuves et des marais. Mais rien de tout cela n'a prévalu contre la fortune de Rome : deux légions[215], établies dans cette cité, tiennent en bride la profonde Égypte et l'orgueil de race des Macédoniens.

« Quels alliés espérez-vous donc pour cette guerre ? Les tirerez-vous des contrées inhabitables ? car sur la terre habitable, tout est romain, à moins que nos espérances ne se portent au delà de l'Euphrate et que vous ne comptiez obtenir des secours des Adiabéniens, qui sont de votre race[216] ; mais ils ne s'engageront pas dans une si grande guerre pour de vains motifs, et s'ils méditaient pareille folie, le Parthe ne le leur permettrait pas ; car il veille à maintenir la trêve conclue avec Rome, et il croirait violer les traités s'il laissait un de ses tributaires marcher contre les Romains.

« Il ne vous reste donc d'autre refuge que la protection de Dieu. Mais ce secours encore, Rome peut y compter, car sans lui, comment un si vaste empire eut-il pu se fonder ? Considérez de plus combien les prescriptions de votre culte sont difficiles à observer dans leur pureté, même si vous luttiez contre des troupes peu redoutables : contraints à transgresser les principes où réside votre principal espoir en l'aide de Dieu, vous le détournerez de vous. Si vous observez le sabbat et refusez ce jour-là tout travail, vous serez facilement vaincus, comme le furent vos ancêtres, quand Pompée pressait le siège, les jours mêmes où les assiégés restaient dans l'inaction[217] ; si au contraire, vous violez dans la guerre la loi de vos ancêtres, je ne vois plus alors quel sens aurait la lutte, puisque tout votre souci, c'est de ne rien changer aux institutions de vos pères. Comment donc invoquerez-vous Dieu pour votre défense, si vous manquez volontairement au culte que vous lui devez ?

« Tous ceux qui entreprennent une guerre mettent leur confiance soit dans le secours de Dieu, soit dans celui des hommes ; dés lors, quand suivant toute vraisemblance l'un et l'autre leur manquera, ils vont au-devant d'une ruine certaine. Qu'est-ce donc qui vous empêche de faire périr plutôt de vos propres mains vos enfants et vos femmes et de livrer aux flammes votre magnifique patrie ? Démence, direz-vous : mais du moins vous vous épargnerez ainsi la honte de la défaite. Il est beau, mes amis, il est beau, tandis que la barque est encore au mouillage, de prévoir l'orage futur, afin de ne pas être emporté du port au milieu des tempêtes ; à ceux qui succombent à des désastres imprévus, il reste l'aumône de la pitié : mais courir à une perte manifeste, c'est mériter par surcroît l'opprobre.

« Car n'allez pas penser que la guerre se fera selon des conditions particulières et que les Romains vainqueurs vous traiteront avec douceur ; bien plutôt, pour vous faire servir d'exemple aux autres nations, ils incendieront la ville sainte et détruiront toute votre race. Même les survivants ne trouveront aucun refuge, puisque tous les peuples ont pour maîtres les Romains, ou craignent de les avoir. Au reste, le danger menace non seulement les Juifs d'ici, mais encore ceux qui habitent les villes étrangères, et il n'y a pas au monde un seul peuple qui ne contienne une parcelle du notre[218]. Tous ceux-là, si vous faites la guerre, leurs ennemis les égorgeront, et la folie d'une poignée d'hommes remplira toutes les villes du carnage des Juifs. Ce massacre trouverait une excuse ; que si par hasard il ne s'accomplissait pas, pensez quel crime de porter les armes contre des hommes si pleins d'humanité ! Prenez donc pitié, sinon de vos enfants et de vos femmes, du moins de cette capitale et de ces saints parvis. Épargnez le Temple, préservez pour vous-mêmes le sanctuaire avec ses vases sacrés : car les Romains, vainqueurs, n'épargneront plus rien, voyant que leurs ménagements passés ne leur ont valu que l'ingratitude. Pour moi, je prends à témoin les choses saintes que vous possédez, les sacrés messagers de Dieu et notre commune patrie, que je n'ai rien négligé de ce qui pouvait contribuer à votre salut ; quant à vous, si vous décidez comme il faut, vous jouirez avec moi des bienfaits de la paix ; si vous suivez votre colère, vous affronterez sans moi ces suprêmes dangers[219] ».

5. [402] Après avoir ainsi parlé, il fondit en larmes, et sa sœur avec lui ; ces pleurs touchèrent sensiblement le peuple. Cependant les Juifs s'écrièrent qu'ils ne faisaient pas la guerre contre les Romains, mais contre Florus, à cause du mal qu'il leur avait causé. Alors le roi Agrippa : « Mais vos actes, dit-il, sont déjà des faits de guerre contre Rome : vous n'avez pas payé le tribut de César, vous avez abattu les portiques de la citadelle Antonia. Si vous voulez écarter de vous le reproche de défection, rétablissez les portiques et payez l'impôt ; car assurément ce n'est pas à Florus qu'appartient la citadelle, ce n'est pas à Florus qu'ira votre tribut ».

XVII

1. Agrippa expulsé de la ville. – 2-3. Prise de Masada. Interruption des sacrifices pour Rome. – 4. Démarches des notables juifs. Agrippa leur envoie des renforts. – 5-6. Lutte entre les insurgés et les partisans de Rome. Arrivée des Sicaires. Prise de la ville haute, incendie des Archives. – 7. Prise de la tour Antonia. Les Romains assiégés dans le palais d’Hérode. – 8. Domination de Manahem. Évacuation du palais. – 9. Meurtre de Manahem. – 10. Capitulation et massacre de la garnison romaine.

1. [405] Le peuple, gagné par ce discours, monta au Temple avec le roi et Bérénice pour commencer à rebâtir les portiques, tandis que les magistrats et les Conseillers, se répartissant parmi les villages, y levaient le tribut. En peu de temps les quarante talents qui manquaient furent réunis. Agrippa avait ainsi écarté pour le moment la menace de guerre ; il revint ensuite à la charge pour engager le peuple à obéir à Florus, en attendant que César lui envoyât un successeur. Pour le coup les Juifs s'exaspérèrent : ils se déchaînèrent en injures contre le roi et lui firent interdire formellement le séjour de la ville ; quelques factieux osèrent même lui jeter des pierres. Le roi, jugeant impossible d'arrêter l'ardeur des révolutionnaires, indigné des outrages qu'il avait reçus, envoya les magistrats et les principaux citoyens à Césarée, auprès de Florus, pour que le gouverneur désignât ceux qui lèveraient le tribut dans le pays[220] ; quant à lui, il rentra dans son royaume.

2. [408] A ce moment, quelques-uns des plus ardents promoteurs de la guerre entreprirent une expédition contre une forteresse du nom de Masada[221] ; ils l'occupèrent par surprise, égorgèrent la garnison romaine et établirent une garnison juive à la place. En même temps, dans le Temple, Eléazar, fils du grand prêtre Ananias, jeune homme plein d'audace et qui y remplissait alors les fonctions de capitaine[222], détermina les prêtres officiants à n'accepter désormais ni offrandes ni sacrifices offerts par un étranger. C'était là déclarer véritablement la guerre aux Romains : car on rejetait tout ensemble les sacrifices offerts au nom des Romains et de César[223]. En vain les grands prêtres et les notables les exhortèrent à ne pas négliger le sacrifice traditionnel célébré en l'honneur des empereurs ; les prêtres refusèrent de les entendre, confiant dans leur grand nombre, -d'autant que le concours des révolutionnaires les plus vigoureux leur était assuré, - et surtout dans l'autorité d'Eléazar, capitaine du Temple.

3. [411] Là-dessus, les principaux citoyens se réunirent avec les grands prêtres et les plus notables Pharisiens pour délibérer sur la chose publique, maintenant que le mal paraissait sans remède. Ayant décidé de faire un dernier appel aux factieux, ils convoquèrent le peuple devant la porte d'airain : on nomme ainsi la porte du Temple intérieur tournée vers l'Orient[224].

Après avoir exprimé vivement leur indignation contre l'audace de cette révolte et d'une guerre si formidable déchaînée sur la patrie, ils exposèrent l'absurdité des raisons alléguées pour l’interruption du sacrifice : leurs ancêtres avaient orné le Temple surtout aux frais des étrangers, recevant sans cesse les offrandes des nations ; non seulement ils n'avaient interdit les sacrifices à personne, - ce qui eut été la plus grave impiété, - mais ils avaient consacré autour du Temple toutes ces offrandes qu'on y voyait encore conservées intactes depuis tant d'années. Et les voici, eux, au moment où ils provoquent les armes des Romains et les excitent à la guerre, qui apportent une innovation étrange dans le culte et ajoutent au danger la honte de l'impiété pour leur ville, puisque les Juifs seront désormais les seuls chez qui un étranger ne pourra ni sacrifier ni adorer Dieu ! Si quelqu'un s'opposait une pareille loi à l'égard d'un particulier, ils s'indigneraient contre un décret aussi inhumain, et il leur est indifférent que les Romains et César soient mis hors la loi ! Qu'ils redoutent qu'après avoir interdit les sacrifices offerts au nom de Rome, ils ne soient bientôt empêchés d'en célébrer pour eux-mêmes, et que la ville ne soit mise hors la loi de l'empire : sinon, qu'ils se hâtent de rentrer dans la raison, de reprendre les sacrifices, et de réparer leur outrage avant que le bruit n'en parvienne à ceux qu'ils out offensés.

4. [417] Tout en tenant ce langage, ils amenaient des prêtres versés dans la tradition, qui expliquaient que tous leurs ancêtres avaient accepté les sacrifices des étrangers. Cependant aucun des révolutionnaires ne voulut les écouter ; même les ministres du culte [224a], dont la conduite inaugurait les hostilités, ne bougèrent pas. Aussi les principaux citoyens, estimant qu'ils ne pouvaient plus arrêter eux-mêmes la sédition et qu'ils seraient les premières victimes de la vengeance de Rome, ne songèrent plus qu'à écarter d'eux-mêmes tout reproche et envoyèrent des députés, les uns, dirigés par Simon, fils d'Ananias, auprès de Florus, les autres auprès d'Agrippa, parmi lesquels on remarquait Saül, Antipas et Costobaros[225], tous membres de la famille royale. Ils adjuraient l'un et l'autre de monter vers la capitale avec des troupes et de briser la révolte avant qu'elle devînt invincible. Ce malheureux incident était une aubaine pour Florus ; désireux d'allumer la guerre, il ne fit aucune réponse aux députés. Quant à Agrippa, également soucieux de ceux qui se révoltaient et de ceux contre qui s’allumait la révolte, désireux de conserver la Judée aux Romains et aux Juifs leur Temple et leur capitale, sachant bien d'ailleurs qu'il n'avait rien à gagner dans ce désordre, il envoya deux mille[226] cavaliers pour défendre le peuple : c’étaient des Auranites, des Batanéens, des Trachonites, ayant pour commandant de cavalerie Darius et pour général Philippe, fils de Jacime[227],

5. [422] Confiants dans ces forces, les notables, les grands prêtres et tous les citoyens épris de la paix occupent la ville haute ; car les séditieux étaient maîtres de la ville basse et du Temple. On se jetait sans relâche des pierres et des balles de fronde : de part et d'autre les traits volaient ; parfois même des détachements faisaient une sortie et l'on combattait corps à corps. Les insurgés l'emportaient par l'audace, les gens du roi par l'expérience. Le but des Royaux était de s’emparer du Temple et de chasser ceux qui souillaient le sanctuaire ; les factieux groupés autour d'Eléazar cherchaient à conquérir la ville haute outre les points qu'ils occupaient déjà. Pendant sept jours, il se fit un grand carnage des uns et des autres sans qu’aucun cédât la portion de la ville qu'il détenait.

6. [425] Le huitième jour amena la fête dite de la Xyiophorie, où il était d'usage que tous apportassent du bois à l'autel pour que la flamme ne manqua jamais d’aliment : et en effet le feu de l'autel ne s'éteint jamais[228].

Les Juifs du Temple exclurent donc leurs adversaires de cette cérémonie : à cette occasion, leur multitude mal armée se grossit d'un grand nombre de sicaires qui s'étaient glissés parmi eux : on appelait ainsi les brigands qui cachaient un poignard dans leur sein - et ils poursuivirent leurs attaques avec plus de hardiesse. Inférieurs en nombre et en audace, les Royaux, refoulés de vive force, évacuèrent la ville haute. Les vainqueurs y firent irruption et livrèrent aux flammes la maison du grand prêtre Ananias et les palais d'Agrippa et de Bérénice[229] ;

puis ils portèrent le feu dans les Archives publiques, pressés d'anéantir les contrats d'emprunt et d'empêcher le recouvrement des créances, afin de grossir leurs rangs de la foule des débiteurs et de lancer contre les riches les pauvres sûrs de l'impunité. Les gardiens des bureaux des conservateurs s'étant sauvés, ils mirent donc le feu aux bâtiments. Une fois le nerf du corps social ainsi détruit, ils marchèrent contre leurs ennemis ; notables et grands prêtres se sauvèrent en partie dans les égouts ; d'autres gagnèrent avec les soldats du roi le palais royal situé plus haut[230]

et se hâtèrent d'en fermer les portes : de ce nombre étaient le grand prêtre Ananias, son frère Ezéchias, et ceux qui avaient été envoyés auprès d'Agrippa.

7. [430] Ce jour-là, les séditieux s'arrêtèrent, se contentant de leur victoire et de leurs incendies. Le lendemain, qui était le quinzième jour du mois de Loos[231], ils attaquèrent la citadelle Antonia ; après avoir tenu la garnison assiégée pendant deux jours, ils la firent prisonnière, l’égorgèrent et mirent le feu au fort. Ensuite, ils se retournèrent vers le palais, où les gens du roi s'étaient réfugiés : divisés en quatre corps ils firent plusieurs tentatives contre les murailles. Aucun des assiégés n’osa risquer une sortie, à cause du grand nombre des assaillants : répartis sur les mantelets des murs et sur les tours, ils se contentaient de tirer sur les agresseurs, et force brigands tombèrent au pied des murailles. Le combat ne cessait ni jour ni nuit, car les factieux espéraient épuiser les assiégés par la disette et les défenseurs, les assiégeants par la fatigue.

8. [433] Cependant, un certain Manahem, fils de Juda le Galiléen – ce docteur redoutable qui jadis, au temps de Quirinius[232], avait fait un crime aux Juifs de reconnaître les Romains pour maîtres alors qu'ils avaient déjà Dieu - emmena ses familiers à Masada, où il força le magasin d'armes du roi Hérode, et équipa les gens de son bourg avec quelques autres brigands ; s’étant ainsi constitué une garde du corps, il rentra comme un roi à Jérusalem, et, devenu le chef de la révolution, dirigea le siège du palais[233].

Cependant les assiégeants manquaient de machines et, battus du haut de la muraille, ils ne pouvaient la saper à ciel ouvert. Ils commencèrent donc à distance une mine, l'amenèrent jusqu'à l'une des tours qu'ils étayèrent, puis sortirent après avoir mis le feu aux madriers qui la soutenaient. Quand les étais furent brûlés, la tour s'écroula soudain, mais ils virent apparaître un autre mur construit en arrière d'elle, car les assiégés, prévoyant le stratagème, peut-être même avertis par l'ébranlement de la tour au moment où on la sapait, s'étaient pourvus d'un nouveau rempart. Ce spectacle inattendu frappa de stupeur l'assaillant, qui se croyait déjà victorieux. Cependant les défenseurs députèrent auprès de Manahem et des promoteurs de la sédition, demandant à sortir par capitulation. Les insurgés n’accordèrent cette permission qu’aux soldats du roi et aux indigènes, qui sortirent en conséquence. Les Romains, restés seuls, furent pris de découragement. Ils désespéraient de percer à travers une telle multitude et ils avaient honte de demander une capitulation : d'ailleurs , l’eussent-ils obtenue, quelle confiance méritait-elle ? Ils abandonnèrent donc le camp, trop facile à emporter, et se retirèrent dans les tours royales, qui se nommaient Hippicos, Phasaël et Mariamme[234]. Les compagnons de Manahem , se ruant dans les positions que les soldats venaient de quitter, tuèrent tous les retardataires qu’ils purent saisir, pillèrent les bagages et incendièrent le camp. Ces événements eurent lieu le sixième jour du mois de Gorpiéos[235].

9. [441] Le lendemain, le grand prêtre Ananias fut pris dans la douve du palais royal, où il se cachait, et tué par les brigands avec son frère Ezéchias. Les factieux investirent les tours et les soumirent à une étroite surveillance pour qu’aucun soldat ne pût s’en échapper. La prise des fortifications et le meurtre du grand prêtre Ananias grisèrent à tel point la férocité de Manahem qu'il crut n'avoir plus de rival pour la conduite des affaires et devint un tyran insupportable. Les partisans d'Eléazar se dressèrent alors contre lui ; ils se répétaient qu'après avoir, pour l'amour de la liberté, levé l’étendard de la rébellion contre les Romains, ils ne devaient pas sacrifier cette même liberté à un bourreau juif [235a] et supporter un maître qui, ne fît-il même aucune violence, était pourtant fort au-dessous d'eux : s’il fallait à toute force un chef, mieux valait n'importe lequel que celui-là. Dans ces sentiments, ils se conjurèrent contre lui dans le Temple même : il y était monté plein d'orgueil pour faire ses dévotions, revêtu d'un costume royal, et traînant à sa suite ses zélateurs armés. Lorsqu’Eléazar et ses compagnons s'élancèrent contre lui, et que le reste du peuple [235b], saisissant des pierres, se mit à lapider l’insolent docteur, pensant étouffer toute la révolte par sa mort, Manahem et sa suite résistèrent un moment, puis, se voyant assaillis par toute la multitude, s'enfuirent chacun ou ils purent ; là dessus on massacra ceux qui se laissèrent prendre, on fit la chasse aux fugitifs. Un petit nombre parvinrent à se faufiler jusqu'à Masada, entre autres Eléazar, fils de Jaïr, parent de Manahem, qui plus tard exerça la tyrannie à Masada. Quant à Manahem lui-même, qui s'était réfugié au lieu appelé Ophlas[236] et s'y cachait honteusement, on le saisit, on le traîna au grand jour, et, après mille outrages et tortures, on le tua. Ses lieutenants eurent le même sort, ainsi qu'Absalon, le plus fameux suppôt de la tyrannie.

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