La Guerre des Juifs (page 8)

Flavius Josèphe · Histoire

Texte français, domaine public · Source : remacle.org — historiens/Flajose · 18 pages

Fiche de l’œuvre dans le savoir

10. [449] Le peuple, je l'ai dit, s'associa à cette exécution, dans l'espoir de voir ainsi s'apaiser l'insurrection tout entière[237], mais les conjurés, en tuant Manahem, loin de désirer mettre fin à la guerre, n'avaient voulu que la poursuivie avec plus de liberté. En fait, tandis que le peuple invitait les soldats avec insistance à se relâcher des opérations du siège, ils le pressaient au contraire plus vigoureusement. Enfin, à bout de résistance, les soldats de Metilius - c'était le nom du préfet[238]

romain - députèrent auprès d'Eléazar, lui demandant seulement d'obtenir par capitulation, la vie sauve, et offrant de livrer leurs armes et tout leur matériel. Les révoltés, saisissant au vol cette requête, envoyèrent aux Romains Gorion, fils de Nicomède[239], Ananias, fils de Sadoc, et Judas, fils de Jonathas, pour conclure la convention et échanger les serments. Cela fait, Metilius fit descendre ses soldats. Tant que ceux-ci gardèrent leurs armes, aucun des révoltés ne les attaqua ni ne laissa flairer la trahison. Mais quand les Romains eurent tous déposé, suivant la convention, leurs boucliers et leurs épées, et, désormais sans soupçon, se furent mis en route, les gens d'Eléazar se jetèrent sur eux, les entourèrent et les massacrèrent ; les Romains n’opposèrent ni résistance ni supplication, se bornant à rappeler à grands cris la convention et les serments. Tous périrent ainsi, cruellement égorgés. Le seul Metilius obtint grâce, à force de prières, et parce qu’il promis de se faire Juif, voire se laisser circoncire. C'était là un léger dommage pour les Romains, qui de leur immense armée ne perdirent qu’une poignée d'hommes, mais on y reconnut le prélude de la ruine des Juifs. En voyant la rupture désormais sans remède, la ville souillée par cet horrible forfait qui promettait quelque châtiment divin, à défaut de la vengeance de Rome, on se livra à un deuil public : la ville se remplit de consternation, et il n'y avait pas un modéré qui ne se désolât en songeant qu'il payerait lui-même le crime des factieux. Eh effet, le massacre s'était accompli le jour du sabbat, où la piété fait abstenir les Juifs même des actes les plus innocents.

XVIII

1-2. Massacre des Juifs à Césarée et autres lieux. Représailles des Juifs. – 3-4. Perfidie des Scythopolitains. Mort héroïque de Simon fils de Saül. – 5-6. Autres tueries. Guet-apens de Varus, régent du royaume d’Agrippa. Prise de Cypros et de Machérous. – 7-8. Émeute d’Alexandrie. – 9-11. Entrée en campagne de Cestius Gallus. Prise de Chaboulôn et de Joppé ; occupation de la Galilée.

1. [457] Le même jour et à la même heure[240], comme par un décret de la Providence, les habitants de Césarée massacrèrent les Juifs qui vivaient parmi eux : en une heure plus de vingt mille furent égorgés, et Césarée tout entière fut vidée de Juif ; car ceux qui s’enfuyaient furent, par ordre de Florus, saisis et conduits, enchaînés, aux arsenaux maritimes. A la nouvelle du désastre de Césarée, toute la nation entra en fureur : partagés en plusieurs bandes, les Juifs saccagèrent les villages des Syriens et le territoire des cités voisines[241], Philadelphie, Hesbon, Gerasa, Poila et Scythopolis. Ils se ruèrent ensuite contre Gadara Hippos et la Gaulanitide, détruisant ou incendiant tout sur leur passage, et s'avancèrent jusqu'à Kedasa, bourgade tyrienne[242], Ptolémaïs, Gaba et Césarée. Ni Sébaste, ni Ascalon ne résistèrent à leur élan ; ils brûlèrent ces villes[243], puis rasèrent Anthédon et Gaza. Sur le territoire de chacune de ces cités, force villages furent pillés, une quantité prodigieuse d'hommes pris et égorgés.

2. [461] Les Syriens de lotir côté ne tuaient pas moins de Juifs : eux aussi, ils égorgeaient ceux qu'ils prenaient dans les villes, non plus seulement, comme auparavant, par haine, mais pour provenir le péril qui les menaçait eux-mêmes. La Syrie entière fut en proie à un affreux désordre ; toutes les villes étaient divisées en deux camps ; le salut pour les nus était de prévenir les autres. On passait les jours dans le sang, les nuits dans une terreur plus affreuse encore. Se croyait-on débarrassé des Juifs, restaient les judaïsants dont on se méfiait ; on reculait devant l'horreur d'exterminer les éléments équivoques, et pourtant on redoutait ces sang-mêlé autant que des étrangers avérés. Des hommes réputés de longue date pour leur douceur se laissaient entraîner par la cupidité à se défaire de leurs adversaires ; car on pillait impunément les biens des victimes, on transportait chez soi comme d'un champ de bataille les dépouilles des morts, et celui qui gagnait le plus se couvrait de gloire , parce qu’il avait été le plus grand meurtrier. On voyait les villes remplies de cadavres sans sépulture, des vieillards morts étendus avec des enfants, des femmes à qui on avait enlevé même le dernier voile de la pudeur ; toute la province pleine de calamités inouïes ; et, plus terrible encore que les forfaits réels, la menace de l'avenir qui tenait les esprits en suspens.

3. [466] Jusque-là les

Juifs n'avaient eu à faire qu'à des étrangers, mais quand ils envahirent le territoire de Scythopolis ils trouvèrent pour ennemis leurs propres coreligionnaires : les Juifs de ce pays se rangèrent, en effet, à côté des Scythopolitains, et, faisant passer la parenté après leur propre sécurité, combattirent en masse contre leurs frères. Cependant leur extrême ardeur parut suspecte : les gens de Scythopolis craignirent que la population juive ne s'emparât de la ville pendant la nuit et n'y semât le carnage pour se faire pardonner par ses frères sa défection. Ils ordonnèrent donc à ces Juifs, s'ils voulaient confirmer leurs sentiments de concorde et montrer leur fidélité à un peuple de race étrangère, de se transporter avec leurs familles dans le bois sacré de la ville. Les Juifs obéirent sans défiance à cette invitation. Pendant deux jours, les Scythopolitains se tinrent en repos, pour mieux endormir leur confiance, mais la troisième nuit, épiant le moment où les uns étaient sans défense, les autres endormis, ils les égorgèrent tous au nombre de plus de treize mille et pillèrent tous leurs biens[244].

4. [469] Je ne veux pas omettre ici la triste destinée de Simon, fils d'un certain Saül, assez notable citoyen. Doué d'une force et d'une audace supérieures, il avait abusé de l'une et de l'autre au détriment de ses coreligionnaires. Tous les jours on l'avait vu marcher au combat et tuer un grand nombre des Juifs qui attaquaient Scythopolis ; souvent même, on le voyait à lui seul mettre en fuite toute leur troupe, et supporter tout le poids du combat. Mais il subit le juste châtiment de ses fratricides. Lorsque les Scythopolitains eurent cerné le bois sacré et criblaient les Juifs de leurs traits, Simon mit l'épée à la main puis, au lieu de courir aux ennemis, dont le nombre dépassait toute mesure, il s’écria sur le ton le plus émouvant : « Scythopolitains, je suis justement puni par vous [244a] de mes forfaits, moi et ceux qui, en tuant un si grand nombre de leurs frères, vous ont donné des gages de leur fidélité. Eh bien donc ! nous qui éprouvons, comme de juste, la perfidie des étrangers, nous qui avons poussé jusqu’à l'extrême l'impiété envers les nôtres, mourrons comme des maudits de nos propres mains, car il ne sied point que nous périssions sous le bras de nos ennemis. Ce sera à la fois le juste prix de mon crime et l'honneur de ma bravoure : aucun de mes ennemis ne pourra se glorifier de ma mort ni insulter mon cadavre ». A ces mots, il promène sur sa famille un regard de pitié et de colère : il avait là sa femmes, ses enfants, ses vieux parents. D'abord saisissant son père par ses cheveux blancs, il le traverse de son épée ; après lui, il tue sa mère, qui n'offre aucune résistance, puis sa femme et ses enfants, qui tous s'offrent presque à son fer, dans leur hâte de prévenir les ennemis. Lui-même, après avoir tué toute sa famille, il se tint debout en évidence au-dessus des cadavres, étendit sa main droite pour attirer tous les regards, et s'enfonçant dans le corps son épée jusqu'à la garde, la baigna de son sang. Ainsi périt ce jeune homme digne de pitié par la vigueur de son corps et la fermeté de son âme, mais qui expia, comme de raison, son trop de foi dans les étrangers.

5. [477] Après la boucherie de Scythopolis, les autres cités se soulevèrent chacune contre les Juifs de leur territoire. Les habitants d’Ascalon en tuèrent 2,500, ceux de Ptolémaïs 2,000, sans compter ceux qu'ils mirent aux fers. Les Tyriens en égorgèrent bon nombre, mais enchaînèrent et mirent en prison la plupart ; de même Hippos et Gadara se débarrassèrent des fortes tètes, et mirent sous bonne garde les plus craintifs. Les autres villes de Syrie agirent suivant la haine ou la crainte qu'elles ressentaient à l'égard des Juifs. Seules, Antioche, Sidon et Apamée épargnèrent leurs métèques juifs, et ne permirent ni de tuer ni d'emprisonner aucun d'entre eux ; peut-être ces cités très peuplées dédaignaient-elles les soulèvements éventuels des Juifs, mais ce qui les guidait surtout, je pense, c'était leur pitié pour des hommes qui ne manifestaient aucune velléité sérieuse. Quant aux gens de Gerasa, non seulement ils ne maltraitèrent point les Juifs qui restèrent chez eux, mais ils escortèrent jusqu’à leurs frontières ceux qui voulurent émigrer.

6. [481] Même dans le royaume d'Agrippa, on complota contre les Juifs. Le roi s'était rendu de sa personne à Antioche, auprès de Cestius Gallus, laissant pour gouverner ses affaires un de ses amis, nommé Varus[245], apparenté au roi Sohémos[246]. A ce moment vint de la Batanée[247] une ambassade de soixante-dix citoyens, les plus éminents par la naissance et l'intelligence, qui demandaient au roi un corps de troupes afin que, en cas de troubles, ils fussent en force pour réprimer le mouvement. Varus envoya de nuit quelques réguliers du roi qui massacrèrent toute cette députation : il osa accomplir ce forfait sans prendre l'avis d'Agrippa ; poussé par sa cupidité sans bornes il se souilla du sang des gens de sa race, au grand dommage du royaume. Il continua a exercer une tyrannie cruelle jusqu'à ce que Agrippa, informé de sa conduite, mais n'osant pas, à cause de Sohémos, le faire périr, le révoquât de sa régence[248]. Vers le même temps les insurgés surprirent la forteresse de Cypros, qui domine Jéricho[249], massacrèrent la garnison et démantelèrent la place. Un autre jour la populace juive de Machérous décida la garnison romaine à évacuer cette forteresse et à la lui livrer. Les soldats, craignant d'être réduits de vive force, convinrent de sortir aux termes d'une capitulation et, après avoir reçu des gages, livrèrent le fort, que les gens de Machérous occupèrent et garnirent de troupes.

7. [487] A Alexandrie la discorde n'avait cessé de régner entre la population indigène et les Juifs, depuis le temps où Alexandre le Grand, ayant trouvé chez les Juifs un concours très empressé contre les Égyptiens, leur avait accordé, en récompense de leur aide, le droit d'habiter la ville avec des droits égaux à ceux des Grecs. Ses successeurs leur confirmèrent ce privilège et leur assignèrent même un quartier particulier[250], afin qu'ils puissent observer plus sévèrement leur régime en se mêlant moins aux étrangers ; ils les autorisèrent aussi à prendre le titre de Macédoniens. Quand les Romains acquirent l'Égypte, ni le premier César ni aucun de ses successeurs ne permirent qu'on diminuât les honneurs des Juifs d'Alexandrie. Mais ils se battirent continuellement avec les Grecs, et les châtiments nombreux infligés tous les jours par des gouverneurs aux factieux des deux partis ne faisaient qu'exaspérer la sédition. Maintenant que le désordre régnait partout, la lutte redoubla d'ardeur à Alexandrie. Un jour que les Alexandrins tenaient une assemblée au sujet d'une ambassade qu'ils voulaient envoyer à Néron, un grand nombre de Juifs pénétrèrent dans l'amphithéâtre en même temps que les Grecs : leurs adversaires, dès qu’ils les aperçurent, leur jetèrent les noms d'ennemis et d'espions, puis se ruèrent sur eux et en vinrent aux mains. La masse des Juifs prit la fuite et se dispersa, mais les Alexandrins en retinrent trois, qu'ils entraînèrent pour les brûler vifs. Là-dessus tout le peuple juif s'arma à la rescousse : ils lancèrent d'abord des pierres contre les Grecs, ensuite, saisissant des torches, coururent à l'amphithéâtre, menaçant d'y exterminer dans les flammes la population jusqu'au dernier homme. Et ils auraient exécuté leur menace si le préfet[251]

Tibère Alexandre ne se fût hâté d'arrêter leur fureur. Au début il ne recourut pas aux armes pour ramener l'ordre ; il leur envoya les principaux citoyens, les invitant à se calmer et ne pas exciter contre eux l'armée romaine. Mais les émeutiers accueillirent avec des éclats de rire ses exhortations et chargèrent le préfet d’invectives.

8. [494] Comprenant alors que les révoltés ne s’arrêteraient pas si on ne leur infligeait une sévère leçon, il envoie contre eux les deux légions romaines stationnées dans la ville et leur adjoint deux mille soldats[252] arrivés par hasard de Libye pour la perte des Juifs ; il leur permit non seulement de tuer les rebelles, mais encore de piller leurs biens et d'incendier leurs maisons. Les soldats, se ruant sur le quartier « Delta[253] » où la population juive était concentrée, exécutèrent ces ordres, non sans effusion de sang : car les Juifs, se massant en ordre serré, mirent au premier rang les mieux armés d'entre eux, et opposèrent une résistance prolongée ; mais quand une fois ils furent enfoncés, les aspects : les uns étaient saisis dans la plaine, les autres refoulés dans leurs maisons, que les Romains brûlèrent après les avoir vidées de leur contenu ; nulle pitié pour les enfants, nul respect pour les vieillards : ils s'attaquaient à tous les âges et tuaient avec une telle rage que tout le quartier fut inondé de sang et cinquante mille cadavres amoncelés : le reste même n'eût pas échappé, s'il n'avait eu recours aux supplications. Tibère Alexandre, pris enfin de pitié, ordonna aux Romains de se retirer. Ceux-ci, rompus à l'obéissance, cessèrent le massacre au premier signal ; mais la populace d’Alexandrie dans l'excès de sa haine était difficile à ramener, et c'est à grand'peine qu'on l'arracha aux cadavres.

9. [499] Telle fut la catastrophe qui fondit sur les Juifs d'Alexandrie. Cestius, voyant que de tous cotés on faisait la guerre aux Juifs, ne voulut pas l'ester inactif pour son compte. Il partit donc d'Antioche, emmenant avec lui la 12e légion au complet et, de chacune des autres, deux mille hommes choisis[254] ; en outre, six cohortes d’infanterie et quatre escadrons de cavalerie. Il y adjoignit les contingents des rois : Antiochus[255]

fournit deux mille cavaliers et trois mille fantassins, tous archers ; Agrippa le même nombre de fantassins et un peu moins de deux mille chevaux ; Sohémos[256]

quatre mille hommes, dont le tiers était des cavaliers, et la plupart archers. A la tête de ces forces il se dirigea vers Ptolémaïs. Il leva aussi dans les cités un très grand nombre d'auxiliaires, inférieurs aux soldats de métier par l'expérience, mais suppléant par leur ardeur et leur haine des Juifs au défaut de connaissances militaires. Agrippa l'assistait en personne, pour guider l'armée et pourvoir à son ravitaillement. Cestius, prenant une partie des troupes marcha contre Chaboulôn, ville forte de Galilée[257], sur la frontière de Ptolémaïs et du territoire juif. Il trouva la localité vide d'hommes - car le peuple avait fui dans les montagnes -, mais pleine de ressources de tout genre, qu'il livra on pillage aux soldats ; quant à la ville, quoiqu'il l'admirait pour sa beauté et qu'elle eut des maisons construites comme celles de Tyr, de Sidon et de Béryte, il l'incendia. Ensuite il parcourut le plat pays, saccageant tout sur son passage et brûlant les villages aux alentours, puis se replia vers Ptolémaïs. Mais tandis que les Syriens et surtout ceux de Béryte étaient encore occupés au pillage, les Juifs, informés du départ de Cestius, reprirent courage et, tombant à l'improviste sur les soldats qu'il avait laissés en arrière, en tuèrent environ deux mille.

10. [507] Cestius, parti de Ptolémaïs, se transporta lui-même à Césarée, mais détacha vers Joppé une partie de sou armée, avec ordre d'y mettre garnison, si on pouvait la surprendre, mais, au cas où les habitants seraient sur leurs gardes, de l'attendre, lui et le reste de ses forces. Cette avant-garde, procédant à marches forcées par terre et par mer, emporta facilement la ville en l'attaquant des deux côtés ; les habitants n'eurent pas le temps de fuir ni, à plus forte raison, de préparer la résistance, et les Romains, faisant irruption dans la place, les tuèrent tous avec leurs familles, puis pillèrent la ville et y mirent le feu ; le nombre des victimes s'éleva à huit mille quatre cents. De la même manière Cestius envoya un gros corps de cavaliers dans la toparchie de la Nabatène, limitrophe de Césarée : ils ravagèrent le territoire, tuèrent une multitude d’habitants, pillèrent leurs biens et brûlèrent leurs villages.

11. [510] En Galilée il détacha Césennius Gallus, légat de la douzième légion, avec des forces qui lui semblaient suffisantes pour réduire cette province. La plus forte ville de Galilée, Sepphoris, reçut Gallus à bras ouverts et, suivant le sage conseil de cette cité, les autres se tinrent en repos. Mais tout ce qu'il y avait de factieux et de brigands s'enfuit vers la montagne la plus centrale de Galilée, située en face de Sepphoris, et qu'on appelle Asamon[258]. Gallus conduisit contre eux ses troupes. Les ennemis, tant qu'ils occupèrent des positions dominantes, repoussèrent facilement les attaques des Romains et en tuèrent près de deux cents ; mais quand les Romains les eurent tournés et gagnèrent les hauteurs, ils furent promptement mis en déroute armés à la légère, ils ne pouvaient supporter le choc des légionnaires complètement équipés ou, dans la fuite, échapper aux cavaliers ; seuls quelques-uns réussirent à se cacher dans des lieux accidentés, et il en périt plus de deux mille.

XIX

1. Marche de Cestius sur Jérusalem. – 2-6. Il échoue dans son attaque contre la ville intérieure et le Temple. – 7-9. Retraite désastreuse de Cestius ; combat de Béthoron.

1. [513] Césennius

Gallus, ne voyant plus de trace de révolte en Galilée, ramena son corps d'armée à Césarée ; alors Cestius, se remettant en marche avec toutes ses forces, se dirigea sur Antipatris. Apprenant qu'une troupe assez considérable de Juifs s'était rassemblée dans une tour du nom d'Aphékou[259], Il envoya un détachement pour les déloger. La crainte dispersa les Juifs avant même qu'on on vint aux mains : le détachement envahit le camp, qu'il trouva évacué, et l'incendia, ainsi que les bourgades des alentours. D'Antipatris, Cestius s'avança jusqu'à Lydda, qu'il trouva vide d'hommes ; car, à cause de la fête des Tabernacles[260], tout le peuple était monté à Jérusalem. Il découvrit cependant quelques retardataires, en tua cinquante, incendia la ville, et, poursuivant sa marche, monta par Béthoron, puis vint camper au lieu appelé Gabaô, à cinquante stades de Jérusalem[261].

2. [517] Quand les Juifs virent la guerre aux portes de la capitale, ils interrompirent la fête et coururent aux armes : pleins de confiance dans leur nombre, ils s'élancèrent au combat, sans ordre, en poussant des cris, sans même tenir compte du repos du Septième jour, car on était précisément au jour du sabbat, qu’ils observent avec tant de scrupule. Cette même fureur qui éclipsait leur piété leur assura l'avantage dans le combat : ils tombèrent sur les Romains avec une telle impétuosité qu'ils enfoncèrent leurs unités et pénétrèrent au cœur même de l'armée en semant le carnage. Si la cavalerie, faisant un circuit, n'était venue soutenir les parties du corps de bataille qui faiblissaient, avec l'aide des troupes d'infanterie encore intactes, toute l'armée de Cestius eût couru le plus grand danger. Les Romains perdirent cinq cent quinze hommes, dont quatre cents fantassins et le reste cavaliers : la perte des Juifs ne s'éleva qu’à vingt-deux morts. Ceux qui dans leurs rangs montrèrent le plus de bravoure furent Monobazos et Kénédéos, parents de Monobazos roi d'Adiabène[262], puis Niger de la Pérée et Silas le Babylonien[263], transfuge de l’armée du roi Agrippa. Les Juifs, repoussés de front, se replièrent vers la ville mais sur les derrières de l'armée, Simon, fils de Gioras, tomba sur l'arrière-garde romaine qui montait encore vers Béthoron, en dispersa une bonne partie et enleva nombre de bêtes de somme qu'il emmena à Jérusalem. Pendant que Cestius s’arrêtait trois jours dans ses cantonnements, les Juifs occupèrent les hauteurs et gardèrent les défilés ; il n'était pas douteux qu'ils reviendraient à la charge dès que les Romains se remettraient en route.

3. [523] Alors Agrippa, voyant la situation des Romains menacée par cette innombrable multitude d'ennemis qui occupaient la lisière des montagnes, crut devoir essayer la voix de la raison avec les Juifs : il pensait ou bien les persuader tous de terminer la guerre, ou bien détacher des ennemis ceux qui ne partageraient pas leurs sentiments[264]. Il leur envoya donc ses deux familiers que les Juifs connaissaient le plus, Borcéos et Phœbos, chargés de leur promettre, de la part de Cestius, un traité et, de la part des Romains, le pardon assuré de leurs fautes s’ils déposaient les armes et faisaient leur soumission. Les factieux, craignant que l'espoir de l'amnistie ne ramenât tout le peuple à Agrippa, se jetèrent sur ses envoyés pour les faire périr : Phœbos fut tué avant d’avoir ouvert la bouche ; Borcéos, quoique blessé, réussit à s’enfuir ; ceux du peuple qui manifestaient leur mécontentement furent, à coups de pierres et de bâtons, chassés vers la ville.

4. [527] Cestius, comptant tirer parti de ces dissensions de l'ennemi, mena alors toutes ses troupes à l'attaque, battit l'ennemi et le refoula jusqu'à Jérusalem. Il établit son camp dans l’endroit appelé Scopos[265], distant de sept stades de la capitale. Pendant trois jours il suspendit toute attaque, espérant peut-être que les défenseurs lui livreraient la ville, mais il lança dans les villages des alentours de nombreux fourrageurs pour ramasser du blé. Le quatrième jour, qui était le 30 du mois Hyperbérétéos, il rangea son armée en bataille et la conduisit à l'assaut. Le peuple était paralysé par les factieux, ceux-ci, stupéfaits à la vue du bel ordre des Romains, évacuèrent les parties extérieures de la ville pour se concentrer dans les quartiers intérieurs et dans le Temple. Cestius, avançant toujours, brûla le quartier de Bézétha, la « ville neuve[266] », et le lieu dit « marché aux poutres » ; ensuite, obliquant vers la ville haute, il campa en face du palais royal. S’il avait osé à cette heure, diriger une attaque de vive force contre les remparts, il aurait occupé la ville et terminé la guerre ; mais le préfet de son camp[267], Turranius Priscus, et la plupart des commandants de cavalerie, corrompus à prix d'argent par Florus[268], le détournèrent de cette tentative. Telle fut la cause pourquoi la guerre se prolongea si longtemps et accabla les Juifs de calamités sans remède.

5. [533] Sur ces entrefaites, un groupe nombreux de notables citoyens, cédant aux conseils d’Ananos, fils de Jonathas[269], appelèrent Cestius pour lui ouvrir les portes. Mais le général romain, à la fois dédaigneux par colère et peu confiant, tarda si longtemps que les factieux, avertis de la trahison, jetèrent du haut des murs Ananos et ses compagnons et les chassèrent dans leurs maisons à coups de pierres : eux-mêmes, répartis sur les tours, tiraient sur ceux qui tentaient l'escalade des remparts. Pendant cinq jours les Romains multiplièrent de tous les côtés leurs attaques sans aucun résultat ; le sixième jour, Cestius, prenant avec lui un gros corps de soldats d'élite et les archers, dirigea une tentative contre le flanc nord du Temple. Les Juifs postés en haut des portiques résistèrent à l'attaque et repoussèrent plusieurs fois l’assaut ; mais enfin, accablés sous une nuée de traits ils durent se replier. Alors, les premiers rangs des troupes romaines appuyèrent leurs boucliers contre les remparts ; ceux qui venaient derrière placèrent les leurs en contre-bas de cette première ligne de boucliers, et ainsi de suite, formant ce qu'on appelle la tortue ; contre ce toit de cuivre, les traits lancés glissaient sans effet, et les soldats, à l'abri, pouvaient, sans éprouver aucun dommage, saper le pied des remparts et préparer l'incendie de la porte du Temple.

6. [538] Une frayeur terrible saisit alors les séditieux ; déjà beaucoup s'enfuyaient de la ville, dont ils croyaient la prise imminente. Le peuple[270], de son côté, sentit renaître sa confiance, et, à mesure que les scélérats faiblissaient, il s'avançait vers les portes pour les ouvrir et accueillir Cestius comme son bienfaiteur. Si ce dernier eût persévéré un peu plus dans le siège, il n'eût pas tardé à prendre la ville ; mais Dieu, je pense, s'était, à cause des méchants, déjà détourné même de son sanctuaire et empêcha la guerre de se terminer ce jour-là.

7. [540] Cestius donc, ne pénétrant ni le désespoir des assiégés ni les vrais sentiments du peuple, rappela soudainement ses troupes, renonça à ses espérances, sans avoir souffert aucun échec, et, contre toute attente, s'éloigna de la ville. Sa retraite inattendue rendit courage aux brigands, qui assaillirent son arrière-garde et tuèrent un grand nombre de cavaliers et de fantassins. Cestius passa cette nuit dans son camp du Scopos ; le lendemain, en continuant sa retraite, il ne fit qu'encourager encore les ennemis ; ceux-ci, s'attachant aux derniers rangs de l'armée, les décimaient, et, se répandant des deux côtés de la route, tiraient sur les flancs de la colonne. Les soldats de l'arrière-garde n'osaient faire volte-face contre ceux qui les blessaient par derrière, croyant avoir sur les talons une innombrable multitude ; ils ne se sentaient pas non plus la force de chasser ceux qui menaçaient leurs flancs : lourdement chargés, ils craignaient de rompre leur ordonnance, tandis qu'ils voyaient les Juifs alertes et prompts aux incursions ; ils éprouvèrent donc de grandes pertes sans riposter à leurs adversaires. Tout le long de la route on voyait des hommes frappés, arrachés de leurs rangs et tombant à terre. Après avoir perdu beaucoup de monde, et dans le nombre Priscus, légat de la 6e légion[271], le tribun Longinus, Æmilius Jucundus, commandant d’une aile de cavalerie[272], l'armée atteignit à grand'peine son ancien camp de Gabaô, abandonnant la plus grande partie de ses bagages. Cestius y resta deux jours, incertain de ce qu'il devait faire ; le troisième, voyant que le nombre des ennemis ne cessait d'augmenter et que les hauteurs environnantes foisonnaient de Juifs, il comprit que ses retards n'avaient fait que lui nuire et qu'un plus long arrêt ne pouvait que grossir les forces ennemies.

8. [546] Pour s'échapper plus vite il ordonna de retrancher tout ce qui embarrassait la marche de l'armée. On tua donc les mulets, les ânes, toutes les bêtes de somme sauf celles qui portaient les armes de jet et les machines, qu'on garda pour leur utilité et par crainte que les Juifs, en les prenant, ne les tournassent contre les Romains. Cela fait, Cestius se remit en marche vers Béthoron. Tant qu'on resta en terrain découvert, les attaques des Juifs furent rares, mais dés que les troupes, resserrées dans les défilés, eurent commencé la descente[273], une partie des ennemis, prenant les devants, leur barra la sortie ;

d'autres refoulaient l'arrière-garde dans le ravin, pendant que le gros de leurs forces, posté sur le col de la route, couvrait de traits le corps de bataille. Si les fantassins eux-mêmes étaient en peine de se défendre, les cavaliers couraient un danger plus pressant encore ils ne pouvaient, sous les projectiles, tenir la route en bon ordre, et le terrain ne permettait pas de charger : de côté et d'autre, c'étaient des précipices et des ravins où ils glissaient et périssaient ; point d'espace pour la fuite, aucun moyen de défense : réduits à l'impuissance, les hommes s'abandonnaient aux gémissements, aux lamentations du désespoir ; l'écho leur renvoyait les clameurs des Juifs, des cris de joie et de fureur. Peu s'en fallut que toute l'armée de Cestius ne fût capturée ; seule la nuit survenant permit aux Romains de se réfugier à Béthoron[274] ; les Juifs occupèrent tous les points environnants et guettèrent la sortie du défilé.

9. [551] Cestius, désespérant de forcer ouvertement le passage, songea à s'enfuir à la dérobée. Il choisit les soldats les plus braves, au nombre d'environ quatre cents, les posta sur les terrasses des maisons et leur ordonna de pousser les cris des sentinelles, quand elles sont de garde dans les camps, pour faire croire aux Juifs que toute l'armée était demeurée en cet endroit ; lui-même, emmenant le reste des troupes, s'avança, sans bruit, l'espace de trente stades. A l'aurore, les Juifs voyant le campement abandonné, se jetèrent sur les quatre cents qui les avaient trompés et les dépêchèrent rapidement à coups de javelots, puis ils se lancèrent à la poursuite de Cestius. Celui-ci avait pris, pendant la nuit, une avance assez considérable ; le jour venu, il accéléra encore sa fuite au point que les soldats, dans leur stupeur et leur crainte, abandonnaient les hélépoles, les catapultes, et la plupart des autres machines ; les Juifs s'en emparèrent pour les tourner plus tard contre ceux qui les avaient laissées. Ils poursuivirent l'armée romaine jusqu'à Antipatris. De là, n'ayant pu l'atteindre, ils revinrent sur leurs pas ; ils emportèrent les machines, dépouillèrent les morts, réunirent le butin semé sur la route et retournèrent vers la capitale avec des chants de triomphe. Ils avaient eux-mêmes subi des pertes insignifiantes, mais ils avaient tué aux Romains et à leurs alliés cinq mille trois cents fantassins et quatre cent quatre-vingts cavaliers. Ces événements se passèrent le huitième jour du mois de Dios[275], la douzième année du principat de Néron.

XX

1. Évasions de Jérusalem. Cestius envoie son rapport à Néron. – 2. Massacre des Juifs de Damas. – 3-4. Désignation des généraux par les insurgés. – 5-8. Josèphe organise la défense en Galilée.

1. [556] Après le désastre de Cestius, beaucoup de Juifs de distinction s'échappèrent de la ville comme d'un navire en train de sombrer. Les frères Costobaros et Saül, accompagnés de Philippe, fils de Jacime, préfet de l'armée du roi Agrippa[276], s'enfuirent de Jérusalem et se rendirent auprès de Cestius. Nous dirons plus tard[277] comment Antipas, qui avait été assiégé avec eux dans le palais royal, dédaigna de fuir et fut tué par les révoltés. Cestius envoya Saül et ses compagnons, sur leur demande, en Achaïe auprès de Néron pour exposer au prince l'extrémité où ils étaient réduits et rejeter sur Florus la responsabilité de la guerre ; Cestius espérait ainsi diminuer son propre péril en détournant la colère de Néron sur ce dernier.

2. [559] Sur ces entrefaites, les gens de Damas, en apprenant la défaite des Romains, s'empressèrent de tuer les Juifs qui habitaient chez eux. Comme ils les avaient déjà depuis longtemps enfermés dans le gymnase, à cause des soupçons qu’ils leur inspiraient ; ils pensèrent que l'entreprise n'offrirait aucune difficulté ; ils craignaient seulement leurs propres femmes, qui toutes, à peu d'exceptions près, étaient gagnées à la religion juive aussi, tout leur souci fut-il de tenir secret leur dessein. Bref, ils se jetèrent sur les Juifs entassés dans un étroit espace et désarmés, et en une heure de temps les égorgèrent tous, impunément, au nombre de dix mille cinq cents.

3. [562] Quand les rebelles qui avaient poursuivi Cestius furent de retour à Jérusalem, ils gagnèrent à leur cause les derniers partisans des Romains, par la force ou la persuasion puis ils s'assemblèrent au Temple et désignèrent un plus grand nombre de généraux pour la conduite de la guerre. Joseph, fils de Gorion, et le grand-prêtre Anan[278] furent élus dictateurs de la ville, avec la mission principale d'exhausser les remparts. Quant à Eléazar, fils de Simon, quoiqu'il se fût approprié le butin des Romains, l'argent pris à Cestius et une grande partie du trésor public, ils ne voulurent cependant pas alors lui remettre les affaires, parce qu'ils devinaient son naturel tyrannique et que les zélateurs soumis à ses ordres se conduisaient comme des satellites. Mais il ne se passa pas longtemps avant que la pénurie d'argent et les promesses décevantes d'Eléazar décidassent le peuple à lui abandonner le commandement suprême.

4. [566] D'autres gouverneurs furent choisis pour l'Idumée, savoir Jésus, fils de Sapphas, un des grands-prêtres, et Eléazar, fils du grand-prêtre Ananias[279]. Celui qui jusqu'alors avait gouverné l'Idumée, Niger, dit le Péraïte parce qu'il était originaire de la Pérée au delà du Jourdain, reçut l'ordre de se subordonner aux nouveaux gouverneurs. On ne négligea pas non plus le reste du pays ; on envoya comme gouverneurs à Jéricho Joseph, fils de Simon : dans la Pérée Manassès, et dans la toparchie de Thamna[280] Jean l'Essénien : ce dernier se vit assigner en outre Lydda, Joppé et Emmaüs. Jean, fils d'Ananias, fut désigné comme gouverneur des districts de Gophna et d'Acrabatène ; Josèphe, fils de Matthias[281], eut les deux Galilées auxquelles on ajouta Gamala, la plus forte ville de ces parages[282].

5. [569] Chacun de ces généraux s'acquitta de sa mission suivant son zèle et son intelligence. Quant à Josèphe, dès qu'il arriva en Galilée, il rechercha tout d'abord l'affection des habitants du pays, sachant qu'il y trouverait de grands avantages, quelque insuccès qu'il éprouvât par ailleurs. Il comprit qu'il se concilierait les puissants en les faisant participer à sa propre autorité, et le peuple entier, s'il lui commandait de préférence par l'intermédiaire d'hommes du pays, auxquels on était habitué. Il choisit donc dans la nation tout entière soixante-dix anciens des plus sages qu'il institua comme magistrats de toute la Galilée[283], et désigna dans chaque ville sept anciens : ceux-ci jugeaient les menus procès ; quant aux affaires importantes et aux causes capitales, il ordonna de les déférer à lui-même et aux Septante.

6. [572] Ayant ainsi établi les principes destinés à régir les rapports des citoyens entre eux, il s'occupa de leur sécurité extérieure. Prévoyant que la Galilée aurait à subir le premier assaut des Romains, il fortifia les places les mieux situées : Jotapata, Bersabé, Selamim, Kaphareccho, Japha, Ségoph, le mont Itabyrion, Tarichées, Tibériade, puis encore les cavernes de la basse Galilée près dii lac Gennesareth et, dans la haute Galilée, la Roche dite Acchabarôn, Seph, Jamnith et Mérôth. Il fortifia encore dans la Gaulanitide Séleucie, Sogané, Gamala[284] ; seuls, les habitants de Sepphoris eurent l'autorisation de construire un mur pour leur propre compte, parce qu'il les voyait riches et pleins de zèle pour la guerre, même sans ses ordres[285]. Semblablement Jean, fils de Lévi, fortifia Gischala à ses frais sur l'invitation de Josèphe[286] ; celui-ci présida lui-même tous les autres travaux de fortification, en payant de sa personne et de ses avis. Il leva aussi en Galilée une armée de plus de cent mille jeunes gens qu'il équipa tous avec de vieilles armes rassemblées de tous côtés

7. [577] Il comprenait que les Romains devaient leur force invincible surtout à la discipline et à l'exercice ; s'il fallut renoncer à pourvoir ses troupes d'une instruction que l'usage seul fait acquérir, il tâcha du moins d'assurer la discipline qui résulte de cadres nombreux[287], en divisant son armée à la romaine et en lui donnant beaucoup de chefs. Il établit donc des différences entre les soldats, leur donna pour chefs des décurions, des centurions, puis des tribuns, et au dessus de ceux-ci des légats, avec un commandement plus étendu. Il leur enseigna la transmission des signaux, les appels de trompettes pour la charge ou la retraite, les attaques par les ailes et les manœuvres d'enveloppement, comment la portion victorieuse doit secourir celle qui est ébranlée, comment une troupe vivement pressée doit serrer les rangs. Il prescrivait tout ce qui contribue à entretenir l'endurance des âmes ou des corps ; mais surtout il exerçait ses hommes à la guerre en leur expliquant dans le détail la bonne ordonnance romaine, en leur répétant qu'ils auraient à lutter contre des hommes qui, par leur vigueur et leur constance, étaient devenus, ou peu s'en faut, les maîtres du monde entier. « J'éprouverai, ajouta-t-il, même avant le combat, votre discipline militaire en constatant si vous vous abstenez de vos iniquités habituelles, du brigandage, du pillage, de la rapine, si vous cessez de tromper vos concitoyens et de regarder comme un profit le dommage subi par vos plus intimes amis. Les armées les plus fortes à la guerre sont celles où tous les combattants ont la conscience pure ceux qui emportent de leurs foyers un cœur pervers auront à combattre non seulement leurs adversaires, mais encore Dieu lui-même ».

8. [583] Tels étaient les conseils qu'il donnait sans cesse. Il avait rassemblé et tenait toute prête au combat une armée de soixante mille fantassins[288] et de trois cent cinquante[289] cavaliers, en outre quatre mille cinq cents mercenaires où il mettait principalement sa confiance, et six cents gardes du corps, soldats d'élite groupés autour de sa personne. Les villes nourrissaient facilement ces troupes, sauf les mercenaires : chacune n'envoyait à l'armée que la moitié de la levée, gardant le reste pour leur procurer des subsistances ; de cette façon les uns étaient affectés au service des armes, les autres au labour, et, en échange du blé qu'envoyaient leurs frères, les soldats armés leur assuraient la sécurité.

XXI

1-2. Intrigues et déprédations de Jean de Gischala. – 3-5. Affaire de Dabarittha ; émeute de Tarichées. – 6. Guet-apens de Tibériade. – 7. Josèphe disperse l’armée de Jean et se débarrasse des commissaires du Sanhédrin. – 8-10. Révolte, soumission et pillage de Tibériade.

1. [585] Tandis que Josèphe gouvernait ainsi la Galilée, il vit se dresser contre lui un homme de Gischala, nommé Jean, fils de Lévi, le plus artificieux et le plus scélérat de tous ceux que leur perfidie a illustrés. Pauvre à ses débuts, le dénuement avait longtemps entravé sa méchanceté : toujours prêt au mensonge, habile à donner crédit à ses inventions, il se faisait un mérite de la fourberie et en usait contre ses amis les plus intimes. Il affectait l'humanité, mais la cupidité le rendait le plus sanguinaire des hommes. Toujours plein de vastes désirs, son ambition prit racine dans les plus basses coquineries. Ce fut d’abord un brigand opérant isolément ; il trouva ensuite, pour renforcer son audace, quelques complices, dont le nombre grossit avec ses succès. Il eut d'ailleurs soin de ne jamais s’adjoindre d'associés débiles, mais des gaillards vigoureux, de caractère ferme, exercés aux travaux de la guerre. Il finit par former une bande de quatre cents compagnons, la plupart évadés de la campagne de Tyr et des bourgades de ce territoire[290]. Avec eux il rançonnait toute la Galilée et exploitait un peuple que tenait en suspens l'attente de la guerre prochaine.

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