Première Apologie (page 6)

Justin de Naplouse · Doctrine

Texte français, domaine public · Source : fr.wikisource.org — Les Pères de l’Église/Tome 1/Première Apologie (saint Justin) · 6 pages

Fiche de l’œuvre dans le savoir

Nous ne voulons pas qu’on interprète mal notre silence, si ces détails manquaient à notre récit. Trouvons-nous un homme persuadé de la vérité de notre doctrine et résolu d’y conformer sa conduite, nous l’instruisons à prier, à jeûner, pour obtenir de Dieu le pardon de ses fautes passées. Nous jeûnons, nous prions nous-mêmes avec lui. Ensuite nous le conduisons en un lieu où nous tenons de l’eau en réserve, et là il est régénéré comme nous l’avons été nous-mêmes, au nom du Dieu maître et souverain de l’univers, au nom de notre Seigneur Jésus-Christ, son fils et notre Sauveur, au nom du Saint-Esprit. Il reçoit dans l’eau le saint baptême, en vertu de ces paroles de notre Seigneur : « Si vous n’êtes régénérés par l’eau, vous n’entrerez pas dans le royaume des cieux. » Vous comprenez qu’il s’agit ici d’une naissance spirituelle, puisqu’une fois sortis du sein de nos mères nous n’y pouvons plus rentrer. C’est de cette nouvelle naissance dont parlait Isaïe, lorsqu’il nous apprend, par ces paroles déjà citées, comment nous pouvons effacer la souillure du péché : « Lavez-vous, purifiez-vous, faites disparaître de devant mes yeux la malice de vos pensées ; apprenez à faire le bien ; rendez justice à l’orphelin, défendez la veuve. Venez ensuite et accusez-moi, dit le Seigneur, si vos péchés, quand ils seraient aussi rouges que l’écarlate et le vermillon, ne deviennent comme la neige ou la toison la plus blanche. Si vous n’écoutez pas ma voix, mon glaive vous dévorera, car le Seigneur a parlé. »

Nous tenons des apôtres eux-mêmes l’institution du baptême qui nous régénère. Notre première naissance est pour nous un mystère. Nous savons seulement qu’elle est le résultat nécessaire d’un peu de sang par l’union de nos parents ; nous recevons ensuite une éducation vicieuse, de faux principes. Nous resterions ainsi les tristes enfants de l’ignorance et de la nécessité ; pour nous rendre ceux de la liberté et de la science par l’affranchissement de l’iniquité, on prononce sur celui qui veut être régénéré et délivré du péché le nom du Dieu créateur de toutes choses ; car nous ne désignons pas autrement Dieu le père, lorsque nous présentons le néophyte au baptême. Et qui pourrait donner un nom au Dieu au-dessus de tout nom ? C’est le comble du délire que d’oser dire qu’il a un nom particulier. Comme le baptême éclaire l’esprit en lui faisant connaître les vérités du salut, on l’appelle illumination. Ce baptême, cette illumination, se fait encore au nom de Jésus-Christ, crucifié sous Ponce-Pilate pour nous sauver, et au nom de l’Esprit saint qui a prédit par les prophètes toutes les circonstances de la vie de Jésus-Christ.

LXI. Les démons savaient qu’un prophète avait parlé de ce baptême. Alors, pour l’imiter, ils sont parvenus à établir que ceux qui entreraient dans leurs temples pour les prier ou leur sacrifier se purifieraient par diverses ablutions. Ils obtiennent encore aujourd’hui de leurs adorateurs qu’avant de quitter leur maison pour se rendre dans les temples où ils ont des autels, ils se purifient tout le corps. L’usage où sont les prêtres de faire ôter la chaussure à ceux qui entrent dans les temples pour adorer avec eux les démons vient des démons eux-mêmes, qui ont encore voulu imiter ce que fit Moïse dans une autre circonstance connue d’eux.

Lorsque Dieu lui ordonna d’aller en Égypte pour en tirer son peuple, le Verbe, notre Christ, lui apparut sous la forme du feu au milieu d’un buisson, un jour qu’il faisait paître dans l’Arabie les troupeaux de son oncle maternel, et lui dit : « Ôte ta chaussure, approche et écoute. » Ce qu’il fit. Alors le Seigneur lui commanda de se rendre en Égypte et de se mettre à la tête des Israélites, lorsqu’ils partiraient de cette contrée où ils avaient depuis longtemps établi leur séjour. Revêtu de la force du Christ, qui lui avait parlé sous la forme du feu, il descendit des montagnes de l’Arabie, et tira d’Égypte le peuple d’Israël après d’étonnants prodiges que vous pouvez lire dans ses écrits, si vous désirez en connaître tous les détails.

LXIII. Les Juifs, encore aujourd’hui, disent que c’est Dieu le Père, le Dieu au-dessus de tout nom, qui parlait à Moïse. À ce sujet l’Esprit saint fait à ce peuple le reproche suivant, par le prophète Isaïe : « Le taureau connaît son maître, l’âne son étable ; Israël m’a méconnu, mon peuple est sans intelligence. » Et Jésus-Christ, pour leur prouver qu’ils ne connaissent ni le Père ni le Fils, s’exprime en ces termes : « Nul ne connaît le Fils si ce n’est le Père ; et nul ne connaît le Père, si ce n’est le Fils, et celui à qui le Fils aura voulu le révéler. » Or, le fils de Dieu, c’est son Verbe, ainsi que nous l’avons déjà dit.

Il est aussi appelé ange, apôtre, parce qu’il annonce à l’homme ce qu’il lui importe de savoir, et parce qu’il lui donne l’intelligence de ce qu’il annonce, ainsi qu’il nous l’enseigne lui-même : « Celui qui m’écoute écoute Dieu, qui m’a envoyé. »

Que le Christ soit désigné sous le nom d’ange, d’envoyé, c’est ce que nous apprend Moïse, lorsqu’il nous dit : « L’ange de Dieu parla à Moïse du milieu du buisson ardent, et lui dit : Je suis celui qui suis, le Dieu d’Abraham, le Dieu d’Isaac, le Dieu de Jacob, le Dieu de tes pères ; descends en Égypte, et tire de là mon peuple. » Si vous désirez connaître la suite, vous pouvez la lire dans les écrits mêmes de Moïse, car nous ne pouvons pas tout citer. Nous avons seulement voulu prouver par ce passage que Jésus-Christ est tout à la fois le fils et l’envoyé de Dieu. Verbe de Dieu de toute éternité, il a paru tantôt sous la forme du feu, tantôt sous une figure humaine ; et de nos jours, d’après la volonté de son père, il s’est fait homme pour sauver tous les hommes, il a consenti à souffrir tout ce qu’il a plu à la fureur des Juifs, aiguillonnée par celle du démon, de lui faire endurer. Et comprenez l’aveuglement de ces Juifs ! Quand ils voient le Fils si clairement désigné par ces paroles : « L’ange de Dieu parla à Moïse et lui dit : Je suis celui qui suis, etc., » ils s’obstinent à dire que c’est Dieu le père et créateur de toutes choses qui parle ici. N’est-ce pas avec raison que l’Esprit saint les accuse de ne point connaître Dieu, et que, de son côté, Jésus-Christ leur disait qu’on ne peut connaître le Père que par le Fils ? En soutenant comme ils le font que c’est Dieu le père qui parlait à Moïse, quand c’est le fils de Dieu lui-même, désigné par le nom d’ange et d’envoyé, ils méritent assurément les reproches qui leur sont faits par l’Esprit saint et par Jésus-Christ ; car, en confondant ainsi le Père avec le Fils, ils montrent évidemment qu’ils ne connaissent pas Dieu le père, et qu’ils ne savent pas qu’il a un fils. Et, bien que ce Fils soit appelé le Verbe, le premier-né de Dieu, il n’en est pas moins Dieu lui-même, le Dieu qui s’est montré autrefois à Moïse et aux prophètes, tantôt sous la forme du feu, tant sous une figure corporelle, et qui, tout récemment encore, et à une époque qui touche à votre règne, est né d’une vierge pour obéir à la volonté de son père, ainsi que nous l’avons dit, s’est fait homme pour le salut de ceux qui croient en lui, et s’est résigné à être compté pour rien, à tout souffrir pour désarmer la mort par sa propre mort et par sa résurrection. Ces paroles qu’il adresse à Moïse : « Je suis celui qui suis, le Dieu d’Abraham, le Dieu d’Isaac, le Dieu de Jacob, le Dieu de tes pères, » sont une preuve que ces saints personnages existent toujours après leur mort, qu’ils sont devenus les hommes mêmes du Christ. Car Abraham, père d’Isaac, et Isaac, père de Jacob, sont les premiers qui cherchèrent à connaître le vrai Dieu, ainsi que le recommandait Moïse.

LXIV. D’après ce que nous avons dit, vous pouvez comprendre que l’érection de ces statues, placées à la source des fleuves et des rivières, en l’honneur d’une divinité désignée sous le nom de vierge, est encore l’ouvrage des démons, qui supposèrent cette Vierge fille de Jupiter, cherchant encore ici à imiter le récit de Moïse, dont je répète les paroles : « Au commencement, Dieu créa le ciel et la terre. La terre était informe et n’apparaissait pas. L’esprit de Dieu était porté sur les eaux. » C’est pour représenter cet esprit qu’ils ont imaginé la fable de Proserpine, dont ils ont fait une fille de Jupiter. C’est dans une intention aussi perverse qu’ils ont supposé une Minerve née de ce Jupiter autrement que par les voies de la génération. Comme ils savaient que Dieu avait créé le monde par son Verbe, après avoir délibéré et pris conseil en lui-même, ils nommèrent cette Minerve, intelligence, première pensée. Ne trouvez-vous pas ridicule qu’ils aient pris la figure d’une femme, pour en faire l’emblême de la pensée ? On attribue plusieurs autres enfants à Jupiter ; il suffit aussi de leurs actions pour en faire bonne justice. Mais revenons aux usages établis parmi nous.

LXV. Après avoir purifié par l’eau du baptême le néophyte qui croit, embrasse et professe notre doctrine, nous le conduisons dans l’assemblée des frères ; nous prions pour lui, pour nous, pour tous les autres en quelque lieu qu’ils soient ; et le but de notre prière, c’est d’obtenir de Dieu la grâce de nous montrer toujours dignes de la vérité après l’avoir connue, et d’arriver au bonheur éternel par une vie pleine de bonnes œuvres, et par la fidèle observance de ses préceptes. Les prières finies, nous nous saluons tous par le baiser de paix ; puis on présente à celui qui préside l’assemblée du pain et une coupe mêlée de vin et d’eau ; il les prend et rend gloire à Dieu le père, par le nom du Fils et du Saint-Esprit. Il achève l’œuvre eucharistique ou l’action de grâces pour tous les bienfaits dont Dieu nous a comblés. Quand il a fini, tout le peuple prononce : Amen, qui signifie en hébreu : Ainsi-soit-il. Alors ceux que nous appelons diacres distribuent aux assistants le pain avec le vin et l’eau consacrés par les paroles de l’action de grâces, et en portent aux absents.

LXVI. Nous appelons cet aliment eucharistie. Nul n’y peut participer, s’il ne croit à la vérité de l’Évangile, s’il n’a été auparavant purifié et régénéré par l’eau du baptême, s’il ne vit selon les préceptes de Jésus-Christ ; car nous ne prenons pas cette nourriture comme un pain, comme un breuvage ordinaire. De même que Jésus-Christ, notre Sauveur incarné par la parole de Dieu, a pris véritablement chair et sang pour notre salut ; de même on nous enseigne que cet aliment qui, par transformation nourrit notre chair et notre sang, devient par la vertu de la prière, qui contient ses propres paroles, la chair et le sang de ce même Jésus incarné pour nous.

Les apôtres eux-mêmes nous ont appris, dans les livres qu’ils nous ont laissés et qu’on appelle évangiles, que Jésus-Christ leur avait ordonné de faire ce qu’il fit lui-même, lorsqu’ayant pris du pain et rendu grâces, il dit : « Ceci est mon corps, » et qu’ayant pris ensuite la coupe et rendu grâces, il dit : « Ceci est mon sang. » Et voilà ce que les démons ont encore essayé d’imiter par l’institution des mystères de Mithra. Vous savez ou vous pouvez savoir que dans la célébration de ces mystères on présente à l’initié du pain et de l’eau, en prononçant certaines paroles mystérieuses.

LXVII. Pour nous, depuis l’institution de la divine Eucharistie, nous ne cessons de nous entretenir d’un si grand bienfait. Chez nous les riches se plaisent à secourir les pauvres, car nous ne faisons qu’un : et chacun de nous en présentant son offrande, bénit le Dieu créateur par Jésus-Christ, son fils, et par le Saint-Esprit. Le jour qu’on appelle jour du soleil, tous les fidèles de la ville et de la campagne se rassemblent en un même lieu ; on lit les écrits des apôtres et des prophètes, aussi longtemps qu’on en a le loisir ; quand le lecteur a fini, celui qui préside adresse quelques mots d’instruction au peuple et l’exhorte à reproduire dans sa conduite les grandes leçons qu’il vient d’entendre. Puis nous nous levons tous ensemble et nous récitons des prières. Quand elles sont terminées, on offre, comme je l’ai dit, du pain avec du vin mêlé d’eau ; le chef de l’assemblée prie et prononce l’action de grâces avec toute la ferveur dont il est capable. Le peuple répond : Amen. On lui distribue l’aliment consacré par les paroles de l’action de grâces, et les diacres le portent aux absents. Les riches donnent librement ce qui leur plaît de donner ; leur aumône est déposée entre les mains de celui qui préside l’assemblée ; elle lui sert à soulager les orphelins, les veuves, ceux que la maladie ou quelqu’autre cause réduit à l’indigence, les infortunés qui sont dans les fers, les voyageurs qui arrivent d’une contrée lointaine ; il est chargé en un mot de pourvoir aux besoins de tous ceux qui souffrent.

Nous nous assemblons le jour du soleil, parce que c’est le premier jour de la création, celui où Dieu dissipa les ténèbres et donna une forme à la matière, et parce que c’est encore en ce jour que Jésus-Christ notre Sauveur est ressuscité d’entre les morts. Car il fut crucifié la veille du jour de Saturne, et le lendemain de ce même jour, c’est-à-dire le jour du soleil, il apparut à ses apôtres et à ses disciples, et leur enseigna ce que nous venons de vous exposer.

LXVIII. Si tout cet ensemble vous paraît raisonnable et porte le caractère de la vérité, respectez-le ; si vous n’y trouvez rien de grave, rejetez-le comme futile. Mais la peine de mort que vous décernez contre des ennemis, ne la portez pas contre des hommes qui ne font aucun mal.

Car nous vous avertissons que vous n’éviterez pas le jugement de Dieu, si vous persistez dans l’injustice ; pour nous, nous ne cessons de répéter : Qu’il soit fait à notre égard selon la volonté de Dieu. Nous aurions pu nous prévaloir d’une lettre du très-grand et très-illustre empereur Adrien, votre père, et vous demander au nom de cette lettre que justice nous fût rendue, ainsi que nous vous en avons toujours prié ; mais nous n’avons pas voulu invoquer l’arrêt rendu en notre faveur ; nous aimons mieux, en terminant ce récit et ce discours, nous reposer sur la justice de notre cause.

Nous nous contenterons de placer au bas de notre requête une copie de la lettre d’Adrien, afin de vous convaincre que nous disons la vérité. La lettre est ainsi conçue :

Lettre d’Adrien en faveur des Chrétiens, à Minucius Fundanus.

« J’ai reçu la lettre de l’illustre Sérénius Granianus à qui vous avez succédé. Je pense qu’il faut examiner le fait, pour éviter les troubles et ne plus laisser lieu à la calomnie. Si les citoyens des provinces peuvent soutenir leurs accusations contre les Chrétiens devant votre tribunal, qu’ils prennent cette voie ; mais qu’ils s’abstiennent de plaintes vagues et de vaines clameurs. Il est bien plus juste, si quelqu’un veut les accuser, que la chose vous soit déférée. Si donc on les accuse d’avoir agi contre les lois, et si on peut le prouver, vous en jugerez vous-même, d’après la nature du délit ; mais si quelqu’un se sert du prétexte de leur religion pour les calomnier, ne souffrez pas cette indigne conduite : ayez soin de la punir sévèrement. »

Lettre d’Antonin aux villes d’Asie.

« Titus Ælius Adrien Antonin, Auguste et pieux empereur, tribun pour la quinzième fois, consul pour la troisième, et père de la patrie, aux villes d’Asie, salut :

« Je pensais que vous laisseriez aux dieux mêmes le soin de découvrir les hommes dont vous vous plaignez. C’est à ces dieux, bien plus qu’à vous, qu’il appartient, si cependant ils le peuvent, de punir ceux qui refusent de les adorer. Vous les persécutez, vous les accusez d’athéisme et d’autres crimes que vous ne pourriez prouver : eh ! ne voyez-vous pas que tout ce qu’ils ambitionnent, c’est de mourir pour la cause dont on leur fait un crime ; que cette mort même est une victoire sur vous, puisqu’ils préfèrent la souffrir plutôt que de se soumettre à ce que vous exigez d’eux ?

« Quant aux tremblements de terre qui sont arrivés et qui arrivent encore, il ne nous convient pas d’en parler. Comparez votre conduite avec celle qu’ils tiennent dans ces circonstances. Perdent-ils courage comme vous le faites ? N’est-ce pas pour eux, au contraire, une occasion de redoubler de confiance en leur Dieu ? Et vous ! il semble que vous oubliiez qu’il existe des dieux ; vous désertez leurs temples, vous ne savez plus quel culte rendre à la Divinité. De là votre envie contre les Chrétiens qui l’adorent, de là cette guerre à mort que vous leur faites.

« Quelques gouverneurs de province écrivirent autrefois à mon très-auguste père, au sujet de ces mêmes hommes. Il leur fit réponse qu’il ne fallait pas les inquiéter, s’il n’était prouvé qu’ils eussent agi contre la sûreté de l’état. Plusieurs m’ont écrit à moi-même, et je leur ai répondu dans le même sens que mon père : si quelqu’un se porte pour accusateur contre les Chrétiens, sans lui imputer d’autre crime que sa religion, j’ordonne que l’accusé, bien que convaincu d’être Chrétien, soit absous, et que le délateur, au contraire, soit puni. »

Rechercher

Rechercher

Ajouter des langues

Ajouter un sujet

Tous les livres