Première Apologie (page 5)
« Sion est une solitude. Jérusalem est comme une veuve éplorée. Notre sanctuaire, la maison du Seigneur, est indignement profanée. Cette auguste demeure, qui fût chantée par nos pères et qui faisait toute notre gloire, n’est plus aujourd’hui qu’un amas de cendres, et nos palais les plus magnifiques un monceau de ruines. Vous l’avez souffert, Seigneur ; vous avez gardé le silence, vous avez humilié notre orgueil. » Vous le savez, prince, Jérusalem n’est plus qu’un triste désert, comme le prophète l’avait annoncé. Il n’avait pas seulement prédit qu’elle serait ainsi dévastée, mais qu’il serait même défendu aux Juifs d’y reparaître. « Votre terre est déserte, ajoute Isaïe ; des étrangers, sous vos yeux, dévoreront votre patrie : nul désormais ne doit l’habiter. » Vous savez bien quelle précaution vous avez prise pour empêcher les Juifs d’y entrer ? N’avez-vous pas porté la peine de mort contre ceux qui oseraient se montrer dans ses murs ?
XLVIII. Tous les miracles du Christ avaient été prédits longtemps d’avance ; il avait été annoncé qu’il guérirait tous les genres de maladie, qu’il rappellerait les morts du tombeau ; voici en quels termes s’exprimaient les saints oracles : « Le boîteux bondira comme le cerf, à sa présence ; il déliera la langue du muet ; les aveugles verront ; les lépreux seront guéris ; les morts reprendront la vie et le mouvement. » Lisez, dans les actes mêmes dressés sous Ponce-Pilate, l’histoire de tous les prodiges opérés par le Christ, et vous trouverez le parfait accomplissement de la prophétie. L’Esprit saint avait annoncé que le Christ serait mis à mort avec plusieurs de ceux qui espèrent en lui. Écoutez ces paroles d’Isaïe : « Le juste a péri, et personne n’y pense dans son cœur, et les justes périssent comme lui, et nul ne les regrette. Oui, le juste a été enlevé de la présence des méchants, et rien ne troublera la paix de sa tombe. Il a été enlevé du milieu de nous. »
XLIX. Chose étonnante ! les gentils devaient adorer le Christ qu’ils n’attendaient pas, et les Juifs qui vivaient dans son attente devaient le méconnaître. C’est encore ce que le prophète nous annonce dans les termes les plus précis, et c’est le Christ lui-même qu’il fait parler. « Je me suis manifesté à des peuples qui ne m’interrogeaient pas : des nations qui ne me cherchaient point m’ont trouvé. J’ai dit à ces peuples qui ne m’invoquaient pas : Me voici ; et j’étendais mes mains vers un peuple incrédule qui me repoussait et qui s’égarait dans la voie de ses anciennes iniquités. Ce peuple irrite ma présence. » En effet, les Juifs, qui ont toujours eu entre les mains les livres des prophètes, les Juifs, qui toujours attendaient le Messie, non-seulement n’ont pas voulu le reconnaître, ils ont fait plus, ils l’ont mis à mort. Les gentils, au contraire, qui n’avaient pas entendu parler du Christ, avant que les apôtres partis de Jérusalem vinssent leur annoncer sa venue et leur montrer les prophéties, quittent leurs idoles pleins de joie et d’espérance, et, grâce à Jésus-Christ, embrassent le culte du vrai Dieu. Ce qui suivit leur conversion fut également connu d’avance, je veux dire les noires calomnies qui s’élevèrent contre ses disciples, les maux auxquels sont en proie les impies qui le chargent de malédictions et qui trouvent beau de soutenir l’ancien culte ; apprenez-le vous-même par ces courtes paroles d’Isaïe : « Malheur à vous, qui appelez bien le mal, et mal le bien ! »
L. Mais un autre oracle qu’il vous importe surtout de connaître, c’est celui qui annonce que le Christ fait homme pour nous consentit à souffrir, à recevoir mille outrages, et qu’il doit un jour reparaître dans toute sa gloire. Remarquez ces paroles d’Isaïe : « Parce qu’ils l’ont livré à la mort, parce qu’il a été mis entre des scélérats, parce qu’il s’est chargé des péchés d’une multitude criminelle, et qu’il a prié pour les violateurs de la loi, je lui donnerai en partage un peuple nombreux. Mon serviteur sera plein d’intelligence ; il sera élevé en gloire. Ainsi que plusieurs se sont étonnés, Jérusalem, à la vue de ta désolation, son visage sera sans éclat, sa figure méprisée par les enfants des hommes, mais ensuite il fera l’admiration des peuples de la terre. Les rois se tairont devant lui ; ils le connaîtront ceux auxquels il n’a pas été annoncé, ceux qui n’en avaient pas entendu parler. Pour qui le bras du Seigneur a-t-il été révélé ? Il s’élèvera en la présence de Dieu comme un arbrisseau, comme un rejeton d’une terre aride. Il n’a ni éclat, ni beauté. Nous l’avons vu, et il était méconnaissable, méprisé, le dernier des hommes ; homme de douleurs, il est familiarisé avec la misère ; son visage était obscurci par les opprobres et par l’ignominie, et nous l’avons compté pour rien. Il a vraiment lui-même porté nos péchés ; il s’est chargé de nos douleurs ; oui, nous l’avons vu comme un lépreux dans la souffrance, frappé de Dieu et humilié ! Il a été blessé lui-même à cause de nos iniquités ! Il a été brisé pour nos crimes. Le châtiment qui doit nous donner la paix s’est appesanti sur lui : nous avons été guéris par ses meurtrissures. Nous nous sommes tous égarés comme des brebis ; chacun de nous suivait sa voie. Le Seigneur a fait tomber sur lui l’iniquité de nous tous, et il n’a pas ouvert la bouche. Il sera conduit à la mort comme un agneau ; il sera muet comme une brebis devant celui qui la tond ; il est mort au milieu des angoisses après un jugement. »
Qu’est-il arrivé ? Jésus-Christ mis en croix s’est vu renié, abandonné par tous ses disciples ; mais quand il leur apparut après être sorti de la tombe et qu’il leur eut appris à lire dans les écritures qui l’avaient annoncé ; quand ils le virent bientôt après monter au ciel, c’est alors qu’ils ont cru, c’est alors que pleins de la force qu’il leur envoya d’en haut, ils se sont répandus par toute la terre ; qu’ils ont enseigné toutes ces vérités, et sont aujourd’hui appelés ses apôtres.
LI. Pour nous montrer que la naissance de celui qui a souffert tous ces maux est ineffable, qu’il a l’empire sur ces ennemis, voici comme parle l’esprit prophétique : « Qui racontera sa génération ? Il a été retranché de la terre des vivants. Nos iniquités l’on fait passer de la vie à la mort ; on lui réservait la sépulture de l’impie, il a été enseveli dans le tombeau du riche ; parce qu’il a ignoré l’iniquité et que le mensonge n’a pas souillé sa bouche. Le Seigneur a voulu le briser dans son infirmité ; il a donné sa vie pour expier le crime, mais il aura une race immortelle et la volonté du Seigneur s’accomplira par ses mains. Son âme a été dans la douleur, mais il sera rassasié de joie ; ce juste, mon serviteur, justifiera un grand nombre d’hommes par sa doctrine et portera lui-même leurs iniquités. Je lui donnerai en partage un peuple nombreux ; il distribuera lui-même les dépouilles des forts, parce qu’il s’est livré lui-même à la mort, et parce qu’il a été mis entre des scélérats. » Ne passons pas sous le silence la prédiction qui annonce son retour vers les cieux après avoir tant souffert : « Ouvrez-vous portes éternelles, ouvrez-vous et le roi de gloire entrera. Quel est le roi de gloire ? C’est le Seigneur, le fort, le puissant. » Apprenez de Jérémie comment il doit un jour redescendre des cieux dans tout l’appareil de sa gloire. « Je vis, dit le prophète, le fils de l’homme qui venait sur les nuées du ciel et ses anges avec lui. »
LII. Nous avons vu que tout ce qui est arrivé avait été prédit avant l’événement, nous devons donc croire à l’accomplissement futur de ce qui n’est pas encore réalisé ; et de même que les choses déjà accomplies avaient été prédites et demeuraient ignorées avant leur accomplissement, de même celles qui restent à accomplir se réaliseront un jour, bien qu’on les ignore et qu’on n’y croie pas aujourd’hui. Qu’avaient annoncé les prophètes ? Un double avénement du Christ. Dans le premier déjà accompli, il devait paraître tel qu’on l’a vu, humilié et souffrant. Dans le second qui se prépare, on le verra descendre du ciel environné de gloire et entouré de ses anges. C’est alors qu’il doit ressusciter tous les hommes qui auront passé sur la terre, revêtir les corps des saints d’immortalité et envoyer les méchants dans un feu éternel pour y souffrir à jamais avec les anges de ténèbres. C’est Ézéchiel qui nous annonce cette résurrection ; voici ses paroles : « Les os s’approcheront des os, chacun à sa jointure, et les chairs se reformeront de nouveau ; tout genou se courbera devant le Seigneur, toute langue publiera ses louanges. » Voulez-vous savoir quels seront les tourments des impies ? Écoutez encore ce que dit le prophète : « Leur ver ne mourra point. Le feu qui les dévorera ne doit point s’éteindre. » Alors ils verseront des larmes de repentir, mais larmes inutiles ! Que feront, que diront les Juifs à la vue du Christ descendant du ciel dans toute la majesté de sa gloire ? Apprenez-le du prophète Zacharie. « Je commanderai aux quatre vents de rassembler les enfants d’Israël, à Borée de les porter, à l’Auster de ne pas les détruire. Or, en ce jour, il y aura dans Jérusalem un grand gémissement, non pas le gémissement de la bouche et des lèvres, mais le gémissement de l’âme. Ils déchireront, non leurs vêtements, mais leurs cœurs ; les tribus mêleront leurs larmes, ils regarderont celui qu’ils ont percé et ils s’écrieront : Pourquoi, Seigneur, nous avez-vous laissés errer loin de vos voies ? La gloire célébrée par nos pères s’est changée pour nous en opprobre. »
LIII. Combien d’autres témoignages tirés des prophètes ne pourrions-nous pas encore produire ! Mais bornons là nos citations : celles-ci ne suffisent-elles pas à tout homme qui a des oreilles pour écouter et un esprit pour comprendre ? ne voit-il pas que notre langage n’a rien de commun avec celui des poëtes qui nous racontent tant de fables sur les prétendus fils de Jupiter, sans pouvoir nous donner la moindre preuve de ce qu’ils avancent ? Comment, en effet, supposer que, sur la parole d’un homme mort sur une croix, nous l’aurions adoré comme le premier-né du Dieu incréé, que nous l’aurions cru qu’il devait venir un jour juger tous les hommes, si nous ne trouvions avant sa venue une multitude d’oracles qui l’annoncent et si nous n’avions sous les yeux les événements qui les accomplissent ?
Nous voyons la désolation de la Judée telle qu’elle a été prédite, des hommes chez tous les peuples brisant leurs vieilles idoles, renonçant à leurs anciennes erreurs pour embrasser la doctrine des apôtres, et ces hommes c’est nous-mêmes : nous voyons plus de Chrétiens sortir de la gentilité que de la Judée et de Samarie, et nous les trouvons Chrétiens plus vrais et plus sincères. Car l’Esprit saint appelle gentils tous ceux qui ne sont ni Juifs ni Samaritains ; et désigne ces deux derniers peuples par les noms de maisons d’Israël et de Jacob. Il avait prédit, en effet, qu’il devait se convertir à Jésus-Christ plus de gentils que de Juifs et de Samaritains ; témoin cet oracle d’Isaïe : « Réjouis-toi, stérile, qui n’enfante pas ; chante des cantiques de louanges, pousse des cris d’allégresse, toi qui n’avait pas d’enfants : l’épouse abandonnée, a dit le Seigneur, est devenue plus féconde que celle qui a un époux. » L’épouse abandonnée c’étaient les nations qui jusqu’alors avaient ignoré le vrai Dieu ; les Juifs qui conservaient les oracles des prophètes, et qui n’avaient cessé d’attendre le Christ, le méconnurent quand il parut. Un très-petit nombre d’entre eux dont Isaïe avait annoncé le salut crurent en lui ; c’est en ces termes que le prophète fait parler le peuple d’Israël : « Si le Dieu d’Israël n’avait sauvé quelques restes d’entre nous, Israël serait semblable à Sodôme et à Gomorrhe. » On connaît le sort de ces deux villes habitées autrefois par des hommes impies et perdus de crimes. Elles furent consumées, dit Moïse, et dévorées par un feu mêlé de souffre ; tout a péri, excepté un étranger nommé Loth et ses filles, à qui Dieu fit grâce. Depuis l’anathème porté sur cette contrée, elle est restée aride et abandonnée, ainsi que le voyageur peut s’en convaincre. Nous avons dit que plus de sincérité et de franchise distinguerait les gentils, c’est encore ce qu’avait annoncé Isaïe : « Tous les gentils, dit-il, sont incirconcis de corps ; mais c’est le cœur qui est incirconcis chez les enfants d’Israël. »
Pour l’homme qui cherche la vérité de bonne foi, qui ne s’attache pas à de vains systèmes et n’est l’esclave d’aucune passion, rien ne nous paraît plus imposant que cet ensemble d’autorités si graves, et plus propre à montrer comme la foi des Chrétiens repose sur les motifs les plus raisonnables.
LIV. Ceux qui apprennent à la jeunesse les fables imaginées par vos poëtes, pourraient-ils les appuyer sur la moindre preuve ? Montrons qu’elles sont l’œuvre des démons pour tromper les hommes.
Ils savaient par les prophéties que le Christ devait venir, que les méchants seraient livrés au supplice d’un feu éternel. D’après cette connaissance, ils firent croire à l’existence d’un grand nombre d’enfants de Jupiter. Ils espéraient par là que les hommes regarderaient ce qui fut prédit du Christ comme autant de fictions ridicules, et n’en feraient pas plus de cas que des fables forgées par les poëtes. Ils répandirent celles-ci principalement chez les Grecs et en général chez les gentils, où ils savaient par les prophètes que le Christ devait trouver surtout des adorateurs.
Il est facile de voir que, s’ils ont connu nos divins oracles, ils les ont très-mal compris, et que les faits qui regardent le Christ, ils les ont imités à la manière de ceux qui n’ont pas l’intelligence de leur modèle.
C’est en ces termes que Moïse, le plus ancien des écrivains connus, ainsi que nous l’avons déjà dit, avait annoncé la venue du Christ : « Le sceptre ne sortira point de Juda, ni le prince de sa postérité, jusqu’à ce que vienne celui à qui appartient le sceptre et qui est l’attente des nations. Il liera son ânon à la vigne, il lavera sa robe dans le sang du raisin. » Qu’imaginèrent les démons ? Ils supposèrent un dieu Bacchus, qu’ils firent passer pour un fils de Jupiter, pour l’inventeur de la vigne. Aussi nous montrent-ils que le vin était employé dans la célébration de ses mystères ; ils racontent aussi qu’il fut cruellement déchiré et qu’après il remonta au ciel.
Moïse ne dit pas explicitement si celui qui doit venir et paraître sur cette monture dont parle la prophétie est fils de Dieu, s’il doit rester sur la terre ou remonter au ciel, enfin si le mot pullus désigne plutôt un ânon qu’un jeune cheval. Les démons, à cet égard, restaient dans la plus grande incertitude ; pour se tirer d’embarras, ils inventèrent la fable de Bellérophon, né de l’homme et porté au ciel sur Pégase.
Isaïe, de son côté, avait annoncé que le Christ naîtrait d’une vierge et s’élèverait aux cieux par sa propre force ; de là, la fable de Persée.
Il fallait créer un personnage qui ressemblât autant que possible à celui qui est annoncé par cet oracle déjà cité : « Il s’élance dans la carrière fort comme un géant. » De là cette fiction d’un Hercule, héros invincible, qui parcourut toute la terre. Enfin, de la prophétie qui montre le Christ guérissant les malades, ressuscitant les morts, est venue l’idée d’un Esculape.
LV. Mais remarquez que les démons n’ont rien dit d’aucun fils de Jupiter qui rappelât le supplice de la croix et tendît à l’imiter, en voici la raison : c’est que les prophètes n’ont parlé que d’une manière voilée et mystérieuse du genre de mort que devait souffrir le Christ. Si l’un d’eux parle de sa croix, il se contente de la présenter comme le signe le plus éclatant de sa puissance et de sa domination. Et n’est-ce pas ainsi que nous la manifeste tout ce que nous avons sous les yeux ? Embrassez par la pensée toutes les choses de ce monde ; voyez si elles peuvent se gouverner ; s’il peut même exister entre elles le moindre lien sans la figure de la croix. On ne peut fendre la mer, si ce trophée que l’on appelle la voile ne flotte intact au-dessus du navire. Vous ne pouvez, sans la figure de la croix, tracer des sillons sur la terre. Ceux qui la fouillent et qui travaillent de leurs mains se servent d’instruments qui présentent la forme d’une croix. Qu’est-ce qui distingue le corps de l’homme de celui des animaux, si ce n’est son attitude droite et la faculté qu’il a de pouvoir étendre les bras et représenter la croix ? Sa figure même, sur laquelle le nez, destiné à la respiration, se dessine et forme une éminence, représente encore une image de la croix, ainsi que le dit le prophète : « Ce qui respire sur votre face, c’est Jésus-Christ notre Seigneur. » Par la forme des étendards et des trophées qui vous précèdent quand vous paraissez en public, et dont vous faites les insignes de votre puissance et de votre grandeur, ne proclamez-vous pas, comme à votre insu, la force de la croix ? Que dirai-je encore ? Ne consacrez-vous pas les images des empereurs qui meurent au milieu de vous, en leur donnant la figure d’une croix portant une inscription qui divinise ces derniers ? Prince, nous avons mis tout en œuvre pour vous dessiller les yeux, témoins ce discours et cette figure de la croix placée sous tous les regards, et sur laquelle nous avons appelé votre attention. Si vous restez dans votre incrédulité, nous n’en serons pas moins irréprochables devant Dieu. Nous pourrons nous rendre le témoignage d’avoir fait tout ce qui était en nous pour vous éclairer.
LVI. C’était peu pour les mauvais génies d’avoir introduit dans le monde le culte de ces prétendus fils de Jupiter ; ils savaient avant la venue du Christ comment les prophètes l’avaient annoncé. Ils virent, après qu’il se fut montré à la terre et qu’il eut vécu parmi les hommes, comme tous croyaient, espéraient en lui : il fallait arrêter ce progrès ; ils eurent recours à une autre ruse.
Ils suscitèrent deux hommes, Samaritains d’origine : Simon et Ménandre, dont nous avons déjà parlé. Ceux-ci séduisirent par des faux miracles une multitude de personnes dont les yeux ne sont pas encore dessillés.
Les prestiges de Simon au milieu de Rome, sous le règne de Claude, frappèrent tellement d’admiration et le sénat et le peuple, qu’on le prit pour un dieu, et qu’on lui éleva des statues comme à ces fausses divinités que vous adorez. Veuillez, prince, et vous sénat auguste, et vous peuple romain, accueillir cette requête et l’examiner avec soin. Ceux d’entre vous qui seraient imbus de la doctrine de ce Simon sortiront de l’erreur, à la faveur du flambeau de la vérité que nous plaçons sous vos yeux. Mais commencez, s’il vous plaît, par faire abattre sa statue.
LVII. Car, songez-y bien, les démons, malgré tous leurs efforts, n’ont pu persuader qu’il n’y avait pas d’enfer pour les coupables, comme ils n’ont pu faire que la venue du Christ restât ignorée.
Ils n’ont réussi qu’à soulever contre nous les hommes qui refusent d’écouter la raison, qui vivent dans le désordre, imbus de funestes préjugés, partisans de fausses doctrines qui flattent les passions. Voilà ceux qu’ils poussent à nous donner la mort et à nous poursuivre de leur haine. Pour nous, loin de les haïr, nous les plaignons sincèrement. Notre unique désir, comme on le sait, c’est de les amener à changer de vie et à se convertir. Nous ne craignons pas la mort, puisque nous voyons dans la vie que tout meurt ; qu’il n’y a rien de stable ni de nouveau dans la condition des choses humaines ; qu’il suffit d’en avoir joui une seule année pour en éprouver la satiété ; qu’il n’est que notre doctrine qui mène à cette vie éternelle où l’on ne connaît ni souffrance, ni misère. Si nos ennemis croient que tout finit avec la vie et que nous sommes impassibles après la mort, nous leur devons encore de la reconnaissance de nous délivrer des misères et des assujettissements de cette courte vie. Mais en sont-ils moins pour cela pervers, inhumains, esclaves d’un aveugle préjugé ?
Car, s’ils nous font mourir, ce n’est pas pour nous délivrer des maux de la vie, mais pour nous priver de la vie même et de ses plaisirs dont ils nous supposent épris.
LVIII. C’est encore un envoyé du démon, ce Marcion, venu de la province du Pont, qui enseigne que le vrai Dieu n’est pas celui qui a créé le ciel et la terre, que son fils n’est pas le Christ annoncé par les prophètes ; qu’il existe un autre Dieu que l’auteur de ce monde matériel et visible, et, partant, un autre fils. Grand nombre de personnes croient en lui, persuadées que lui seul est en possession de la vérité, et se raillent de nous sans pouvoir prouver qu’ils ont la raison de leur côté. Comme de stupides agneaux que le loup emporte, elles cèdent aveuglément à des doctrines impies, et deviennent la proie du démon. Car celui-ci n’a qu’un but où tendent tous ses efforts, c’est d’empêcher les hommes d’arriver au Dieu créateur et à Jésus-Christ, son fils. Rencontre-t-il de ces esprits grossiers qui ne sauraient se dégager de la terre ? il les attache aux objets terrestres et sensibles ; pour ceux qui sont capables des plus hautes contemplations, mais dont le jugement n’est pas sain, ni la vie pure, et le cœur affranchi de toute passion, il s’y glisse par quelque endroit et les jette dans l’impiété.
LIX. C’est à nos maîtres, c’est-à-dire aux prophètes, que Platon a pris ce qu’il a dit sur la création du monde, que Dieu fit en donnant une forme à la matière. Pour vous en convaincre, daignez faire attention aux paroles dont se sert Moïse, le premier des prophètes, le plus ancien des écrivains. Par lui, l’Esprit saint nous a fait connaître de quelle manière et avec quels éléments Dieu fit le monde dans le principe : « Au commencement, Dieu créa le ciel et la terre ; la terre était informe et n’apparaissait pas. Les ténèbres couvraient la face de l’abîme ; l’esprit de Dieu était porté sur les eaux, et Dieu dit : Que la lumière soit, et la lumière fut. »
Nous savons, et vous pouvez le savoir comme nous, que Platon et ses disciples enseignent que le monde fut créé comme nous l’apprend Moïse, c’est-à-dire par le Verbe de Dieu et avec les éléments dont il est ici question. L’idée de l’Érèbe, pour parler ici comme vos poëtes, est encore empruntée à Moïse.
LX. Mais remarquez ces paroles de Platon, dans son Timée, où il se livre à des recherches philologiques sur le fils de Dieu : « Dieu, dit-il, l’imprima sur le monde en forme de X. » Cette pensée ne vient-elle pas également de Moïse ? En effet, nous lisons dans ce dernier que les Israélites, pendant leur séjour dans le désert, après la sortie d’Égypte, furent mordus par des reptiles venimeux, tels que des vipères, des aspics, des serpents, dont la blessure était mortelle ; que Moïse, d’après l’ordre et l’inspiration de Dieu, fit représenter en airain et placer au-dessus du tabernacle la figure d’une croix, et dit au peuple : « Si vous regardez ce signe et si vous croyez, vous serez guéris ; » que, par la vertu de ce signe, les reptiles moururent, et que le peuple fut sauvé. Platon, qui avait lu cet endroit de Moïse, sans le comprendre, ne fit pas attention qu’il s’agissait de la figure d’une croix et non d’un X. C’est de là qu’il a dit que la seconde puissance après Dieu, c’est-à-dire celle du Fils, était imprimée sur le monde dans la forme dont nous venons de parler. L’idée d’une troisième puissance ne lui vint-elle pas de ces autres paroles de Moïse : « L’esprit de Dieu était porté sur les eaux ? » C’est pourquoi il place au deuxième rang le Verbe de Dieu imprimé sur le monde en forme d’un X, et au troisième l’Esprit saint, qui nous est montré porté sur les eaux de l’abîme, et voilà ce qu’il veut dire quand il nous parle d’un troisième autour d’un troisième. Écoutez en quel terme l’Esprit saint nous annonce par le même Moïse le vaste incendie qui doit dévorer le monde : « Un feu toujours vivant descendra du ciel et consumera la terre jusqu’au fond des abîmes. » Ainsi donc nos principaux dogmes ne diffèrent pas de ceux de vos plus anciens philosophes, ou plutôt c’est à nous qu’ils ont pris ces dogmes dont ils se font honneur.
Chez nous ces grandes vérités sont devenues populaires ; vous les trouverez dans la bouche des hommes les plus ignorants, qui ne connaissent pas même la forme des lettres, dont plusieurs sont infirmes, aveugles, barbares de langage, mais simples de cœur et fidèles à la grâce, afin qu’il soit clairement démontré que tout est ici l’ouvrage, non de la science de l’homme, mais de la puissance de Dieu.
LXI. Maintenant, nous allons vous exposer comment nous sommes initiés à la connaissance de ces vérités, consacrés à Dieu et renouvelés par son Christ.