Dialogue avec Tryphon (page 15)

Justin de Naplouse · Doctrine

Texte français, domaine public · Source : fr.wikisource.org — Les Pères de l’Église/Tome 2/Dialogue de saint Justin avec le juif Tryphon · 15 pages

Fiche de l’œuvre dans le savoir

LXXXI. — Écoutez ce que dit Isaïe sur ce règne de mille ans : (suite)

Ces paroles du prophète : Je t’ai sauvé au temps de Noé, désigne le peuple fidèle à Dieu comme le fut Noé, et sauvé par le même signe ; car c’est avec le bois, c’est-à-dire avec la baguette qu’il tenait à la main, que Moïse fit passer la mer à votre peuple. Vous croyez que ces paroles s’entendent seulement de la terre ou de votre nation Mais puisque la terre, gomme le dit l’Écriture, fut inondée et que l’eau s’éleva de quinze coudées au-dessus des plus hautes montagnes, il est évident que Dieu ne s’adressait pas à la terre, mais au peuple qui lui fut fidèle, et auquel il avait préparé un lieu de repos dans Jérusalem, comme l’attestent les signes qui parlaient aux yeux à l’époque du déluge ; je veux dire que ceux dont le cœur est bien préparé par l’eau, la foi, le bois, et qui font pénitence, échapperont au jugement à venir.

CXXXIX. Mais l’Esprit saint nous annonçait encore au temps de Noé un autre mystère que vous ignorez ; le voici : « Noé bénit ses enfants et maudit son petit-fils. » Car ce n’était pas sur le fils, qui fut béni avec ses frères, que la malédiction de l’Esprit saint pouvait tomber ; mais comme la peine de ce péché devait s’étendre à toute la race de celui qui s’était moqué de la nudité de son père, elle commença dans la personne même de son fils. Noé prédit qu’aux descendants de Sem passeraient les terres et les maisons de Chanaan ; que les enfants de Japhet les enlèveraient aux descendants de Sem ; que ceux-ci en seraient dépouillés comme ils en avaient eux-mêmes dépouillé les enfants de Chanaan. Et voyez comme tout s’est parfaitement réalisé : vous qui descendez de Sem, selon l’ordre de Dieu, vous vous êtes emparé de la terre de Chanaan et vous l’avez possédée ; et il est également certain que les enfants de Japhet, ministres des jugements de Dieu à votre égard, sont venus fondre sur vous et ont possédé la terre qu’ils vous avaient enlevée. Voici comme tous ces événements ont été annoncés : « Noé, se réveillant de son ivresse, lorsqu’il apprit ce que le plus jeune de ses fils avait fait, dit que le fils de Chanaan serait maudit ! Il sera l’esclave de ses frères, » et il dit : « Béni soit le Seigneur, le Dieu de Sem ! et que Chanaan soit son esclave ! Que Dieu étende les possessions de Japhet et qu’il habite dans la tente de Sem, et que Chanaan soit son esclave ! » Ainsi donc, deux peuples reçurent la bénédiction, celui de Sem et celui de Japhet ; les descendants de Sem s’emparèrent les premiers des possessions de Chanaan, en vertu de l’arrêt porté contre lui ; celles des enfants de Japhet passèrent également entre les mains des descendants de Sem, suivant la prédiction de Noé, et un seul peuple, celui de Chanaan, se trouva successivement l’esclave des deux autres.

Alors arriva le Christ, revêtu de la force du Tout-Puissant ; il les invita tous également à faire pénitence, à entrer dans son amitié, dans sa bénédiction, dans son alliance, et promit que tous les saints seraient mis un jour en possession d’une même terre, ainsi que je l’ai déjà dit.

Aussi les hommes de toutes conditions, libres ou esclaves, qui croient au Christ, et professent la vérité qu’ils ont reçue de lui et des prophètes, savent bien qu’ils habiteront ensemble avec lui dans cette terre heureuse, et qu’ils recevront en héritage des biens éternels et incorruptibles.

CXL. Et c’est encore pour cette raison que Jacob, qui était, ainsi que je vous l’ai dit, la figure du Christ, épousa les servantes de ces deux femmes libres, et eut d’elles des enfants. Par là, l’esprit prophétique nous annonçait que le Christ recevrait également les descendants de Japhet et ceux de Chanaan, et qu’ils seraient tous des enfants appelés au même héritage. Nous sommes ces enfants, héritiers des mêmes biens : voilà ce que vous ne pouvez comprendre parce que vous ne buvez pas à la source vive qui est en Dieu, et que vous préférez puiser à des citernes entr’ouvertes qui ne peuvent contenir leurs eaux, pour me servir des expressions même de l’Écriture. Or, ces citernes, qui les a creusées, sinon vos docteurs qui enseignent leur propre doctrine, doctrine toute humaine, comme le déclarent formellement les livres saints ? Ils vous trompent, ils se trompent eux-mêmes, quand ils s’imaginent que tous ceux qui sont nés d’Abraham, selon la chair, eussent-ils été pécheurs, incrédules, rebelles à Dieu, auront part au royaume éternel, bien que l’Écriture assure le contraire ; et s’il en était autrement, est-ce qu’Isaïe aurait dit : « Si le Dieu des armées ne nous eût donné son fils, nous serions devenus comme Sodôme et Gomorrhe. » Est-ce qu’Ézéchiel se serait écrié : « Quand Noé, Jacob, Daniel, interviendraient pour leurs fils, pour leur filles, il ne leur sera point fait grâce. » Ainsi le père ne mourra point à cause de son fils, ni le fils à cause de son père, mais chacun portera la peine de son péché, comme aussi chacun sera sauvé d’après le bien qu’il aura fait. Écoutez encore ce que dit ailleurs Isaïe : « Ils verront les cadavres des prévaricateurs de la loi ; le ver qui les ronge ne mourra pas, le feu qui les dévore ne doit pas s’éteindre, et toute chair les verra dans cet état. » Je le répète, s’il en était autrement, notre maître ne nous aurait pas dit au nom de Dieu le père, du souverain arbitre de toutes choses qui l’a envoyé :

« Ils viendront d’Orient et d’Occident, ils seront assis auprès d’Abraham, d’Isaac et de Jacob, dans le royaume des cieux, tandis que les enfants du royaume seront jetés dans les ténèbres extérieures. » Mais ceux d’entre les anges et les hommes que l’Esprit saint nous montre d’avance comme des prévaricateurs ne deviennent pas méchants par la faute de Dieu ; leur coupable disposition seule les rend ce qu’ils paraîtront un jour, ainsi que je l’ai déjà dit plus haut.

CXLI. Je n’ai pas voulu que vous pussiez dire qu’il fallait de toute nécessité que le Christ fût mis en croix, et que des hommes d’entre vous devinssent prévaricateurs ; aussi me suis-je attaché précédemment à vous montrer en peu de mots que Dieu, qui voulait que l’ange et l’homme obéissent à sa volonté, les créa libres, afin qu’ils se portassent de leur plein gré à la pratique de la justice, et leur donna en même temps la raison, pour connaître celui dont ils ont reçu l’être et la vie, à la condition d’être un jour jugés par lui, s’ils agissaient contrairement à cette raison. C’est pourquoi, qui que nous soyons, anges ou hommes, il suffira de notre témoignage pour nous condamner si nous avons péché sans avoir fait pénitence. Quand l’Esprit saint nous annonce que des anges ou des hommes seront punis, c’est qu’il prévoit que, devenus coupables, ils n’auront pas voulu changer ; mais il ne veut pas dire que Dieu les ait rendus tels qu’ils auront été : qu’ils fassent donc pénitence, et ils pourront tous, s’ils le veulent, obtenir miséricorde. L’Écriture elle-même les déclare heureux : « Heureux en effet, nous dit-elle, l’homme à qui Dieu n’aura pas imputé son péché ! » Ce qui veut dire simplement qu’en faisant pénitence de ses péchés il en obtiendra le pardon, et non pas que Dieu vous pardonnera les vôtres, pourvu que vous ayez connu son saint nom ; car voilà ce que vous dites, et c’est ainsi que vous vous abusez, vous et ceux qui vous ressemblent sur ce point. Nous pouvons appeler, en témoignage du sens que nous donnons à ces paroles, la faute même que commit David par un mouvement de vanité : son péché lui fut remis, il est vrai ; mais c’est parce qu’il l’a pleuré, qu’il en a gémi, comme l’atteste l’Écriture.

Or, s’il a fallu que David fît pénitence pour obtenir grâce et miséricorde ; s’il a pleuré, s’il s’est ainsi humilié, ce roi puissant, l’oint, le prophète du Seigneur, comment des hommes aussi impurs, d’une vie aussi déplorable, peuvent-ils se flatter d’obtenir le pardon de leurs péchés sans les pleurer, sans en gémir ? La conduite de David à l’égard de la femme d’Urie, et la pénitence qu’il fit de son péché, prouvent bien, ô mes amis ! que les patriarches, en épousant plusieurs femmes, ne suivaient pas l’attrait des sens, mais figuraient, par leur conduite pleine de mystères, quelques événements futurs. Car s’il eût été permis à quelqu’un d’avoir à son gré, et de la manière qu’il aurait voulu, autant de femmes qui lui aurait plu d’en avoir, ainsi que le font encore plusieurs d’entre vous, qui prennent partout des femmes sous le nom d’épouses, dans quelque pays qu’ils arrivent ou qu’ils soient envoyés, personne n’était plus en droit que David de se le permettre.

C’est ainsi, mon cher Marcus Pompée, que je terminai la discussion.

Tryphon, après un moment de silence, me dit : — Vous voyez qu’il ne nous a pas fallu faire un grand effort pour entrer en conversation avec nous.

Je ne puis vous dire combien cet entretien m’a été agréable, et je suis persuadé que tous ceux qui m’entourent ont partagé ce plaisir.

Assurément il nous a été plus utile que nous ne l’espérions, et que nous n’aurions osé l’espérer ; s’il nous était possible d’en jouir plus souvent, nous retirerions bien plus de fruits encore de cette manière d’approfondir les divines Écritures. Mais vous êtes sur le point de partir ; vous n’attendez plus que le moment de mettre à la voile : quand vous nous aurez quittés, ne perdez pas notre souvenir ; pensez à nous comme à des amis.

— Si je n’étais pas obligé de vous quitter, répondis-je, voilà les entretiens que je voudrais voir s’établir tous les jours entre nous ; mais au moment de m’embarquer, avec la permission et le secours de Dieu, je vous recommande de ne rien négliger dans l’intérêt de votre salut, pour vous affranchir de vos docteurs, et de savoir leur préférer le Christ du Dieu tout-puissant. Après ces mots, ils me quittèrent en me souhaitant un heureux voyage, une navigation exempte de tous dangers.

Je formai pour eux, à mon tour, les vœux les plus ardents : puisque vous comprenez si bien, leur dis-je, que la raison a été donnée à l’homme pour lui servir de guide, tout ce que je puis vous souhaiter de plus heureux, c’est que vous sachiez faire un bon usage de cette raison pour arriver à reconnaître, comme nous, que Jésus est le Christ de Dieu.

↑ On voit ici la divinité du Verbe incarné bien établie par saint Justin.

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