Dialogue avec Tryphon (page 14)

Justin de Naplouse · Doctrine

Texte français, domaine public · Source : fr.wikisource.org — Les Pères de l’Église/Tome 2/Dialogue de saint Justin avec le juif Tryphon · 15 pages

Fiche de l’œuvre dans le savoir

LXXXI. — Écoutez ce que dit Isaïe sur ce règne de mille ans : (suite)

CXXI. Mes interlocuteurs gardant le silence, je continuai : Remarquez, mes amis, que l’Écriture, parlant du Christ par la bouche de David, ne dit pas que les nations seront bénies en sa race, mais en lui-même. Voici ses propres paroles : « Son nom, dans tous les siècles, s’élèvera au-dessus du soleil, et en lui seront bénies toutes les nations. » Si toutes les nations sont bénies en lui, et si nous autres, qui croyons en son nom, nous faisons partie de ces nations, dès lors la bénédiction tombe sur nous, puisqu’il est le Christ. Dieu avait souffert qu’on adorât le soleil ; mais s’est-il trouvé un seul homme qui voulût mourir en témoignage de sa foi au soleil ? Vous trouvez, au contraire, dans toutes les conditions, des hommes qui ont souffert et qui souffrent encore tous les supplices imaginables pour le nom de Jésus, plutôt que de le nier ; c’est que sa parole toute de vérité et de sagesse est bien autrement vive, bien autrement éclatante, que la chaleur et la lumière du soleil ; elle pénètre dans tous les replis du cœur et de l’esprit ; voilà pourquoi l’Écriture nous dit : « Son nom s’élèvera au-dessus du soleil. » Un autre prophète s’écrie : « L’Orient est son nom. » Ce prophète c’est Zacharie ; il dit ailleurs en parlant du Christ : « À son aspect les tribus d’Israël pousseront des gémissements. » Si dès son premier avénement, qui était celui des humiliations et des mépris, il a déjà jeté tant d’éclat et déployé une si grande force, qu’il a pu se faire connaître de toutes les nations, ramener à la vertu des hommes plongés depuis si longtemps dans le crime, au point que les démons tremblent à son nom ; que les royaumes et les principautés le redoutent plus que toutes les puissances qui ont jamais existé ; comment ne pourrait-il pas, au jour de son glorieux avénement, renverser ceux qui l’ont poursuivi de leur haine, ou qui l’ont indignement abandonné et introduire dans son repos ses fidèles serviteurs et les combler de tous les biens qu’il leur a promis ? Par lui il nous a été donné d’entendre et de comprendre, d’obtenir le salut, et de connaître tout ce que Dieu le père a voulu nous révéler ; aussi Dieu le père adresse-t-il au Christ ces paroles : « Il vous est glorieux d’être appelé mon serviteur, pour réparer les restes de Jacob et convertir les tribus d’Israël ; je vous ai établi la lumière des nations et le salut des extrémités de la terre. »

CXXII. Vous croyez que ces paroles s’entendent des étrangers ou de vos prosélytes. Elles n’ont de sens véritable qu’autant qu’elles s’appliquent à nous autres gentils amenés à la lumière par Jésus : s’il en était autrement, il vous aurait rendu témoignage ; mais qu’a-t-il dit à l’égard de vous ? Que vous étiez doublement enfants de colère. Ainsi donc ces paroles des prophètes s’entendent, non de vos prosélytes, mais de nous autres, dont l’Écriture parle en ces termes : « Je conduirai les aveugles dans une voie qu’ils ne connaissent pas, et je les ferai marcher dans des sentiers qu’ils ignorent. C’est moi qui l’atteste, dit le Seigneur, et avec moi le serviteur que j’ai choisi. » À qui le Christ rend-il témoignage ? N’est-ce pas à ceux qui croient en lui ? Non-seulement vos prosélytes n’y croient pas, mais ils enchérissent encore sur vous dans leurs blasphèmes contre le nom de Jésus ; et nous autres qui croyons, nous avons tout à souffrir de leur part : ils ne cherchent qu’à nous faire mourir ; enfin ils se montrent en toutes choses vos dignes émules. Ailleurs, le Seigneur dit encore : « Moi le souverain maître, je t’ai appelé dans les décrets de ma justice ; je te prendrai par la main, je te donnerai pour signe d’alliance à mon peuple, et pour lumière aux nations ; tu ouvriras les yeux aux aveugles, tu briseras les fers des captifs. » Quand vous voyez si clairement que chaque parole se rapporte au Christ et aux nations qu’il a éclairées, direz-vous encore que c’est la loi, que ce sont vos prosélytes que le Seigneur avait en vue ?

Alors quelques-uns de ceux qui étaient venus la veille se mirent à crier, comme s’ils étaient au théâtre : — Quoi donc ! est-ce que tous ces passages ne s’entendent pas de la loi et de tous ceux qu’elle éclaire, c’est-à-dire des prosélytes que nous pouvons faire ?

— Point du tout, répondis-je en regardant Tryphon ; car si la loi suffit pour éclairer et les gentils et ceux qui vivent sous la loi, qu’était-il besoin d’un testament nouveau ? Mais puisque Dieu a dit qu’il établirait un commandement, un testament nouveau, une loi éternelle, nous voyons bien qu’il ne s’agit plus de l’ancienne loi, ni de ses prosélytes ; mais du Christ et des prosélytes du Christ, c’est-à-dire de nous autres gentils qu’il a éclairés, comme il le dit ailleurs. Ainsi parle le Seigneur : « Je t’ai exaucé au temps de miséricorde, je t’ai secouru au jour de salut, je t’ai établi comme le testament des nations, pour reconstituer la terre et recevoir en héritage les contrées abandonnées. » Quel est l’héritage du Christ ? N’est-ce pas les gentils ? Quel est le testament de Dieu ? N’est-ce pas le Christ lui-même ? Ainsi qu’il le dit encore dans un autre endroit : « Tu es mon fils, je t’ai engendré aujourd’hui ; demande-moi les nations et je te les donnerai en héritage ; les confins de la terre seront les bornes de ton empire. »

CXXIII. Reconnaissez donc que tout, en effet, s’entend du Christ et ne peut s’expliquer autrement. Vos prosélytes n’ont pas besoin de testament nouveau, puisque tous les circoncis sont compris sous une seule et même loi ; et l’Écriture a dit en parlant de ces derniers : « Les étrangers se joindront à eux ; ils s’uniront à la maison de Jacob. » Le prosélyte a besoin d’être circoncis pour s’unir au peuple et faire, aux yeux de tous, partie de la nation. Eh bien ! nous qu’on appelle le peuple choisi, nous jugés dignes de prendre ce titre, nous sommes la nation sainte, par là même que nous ne sommes pas circoncis. N’est-il pas ridicule de croire que les yeux de vos prosélytes sont ouverts à la lumière, tandis que les vôtres restent fermés ; qu’ils entendent et qu’ils voient, tandis que vous êtes sourds et aveugles ? Mais ne tombez-vous pas dans un plus grand ridicule, si vous dites que la loi fut donnée aux gentils, et que cette même loi vous ne l’avez pas connue : assurément si vous l’aviez connue vous auriez redouté la colère de Dieu ; vous ne seriez pas des enfants d’iniquité, flottant çà et là au gré de l’erreur ; vous vous seriez épargné ces reproches que vous adresse si souvent le Seigneur : « Véritables enfants d’incrédulité ; et qui est plus aveugle que mes serviteurs, plus sourd que ceux qui les gouvernent ! Oui, les serviteurs de Dieu sont aujourd’hui dans l’aveuglement. Vous avez vu sans voir, vos oreilles étaient ouvertes, et vous n’avez pas entendu. » Quel bel éloge Dieu fait de vous ! Voilà pour des serviteurs un glorieux témoignage, que celui qu’il vous rend ! Quoi ! ne rougissez-vous pas d’entendre et de mériter toujours les mêmes reproches ? ne tremblez-vous pas à toutes ces menaces du Seigneur ? Mais non, vous êtes un peuple insensé, dont le cœur est endurci. « C’est pourquoi, dit le Seigneur, je ferai plus, je rejetterai ce peuple ; oui, je le rejetterai, je perdrai la sagesse des sages, j’obscurcirai l’intelligence de ceux qui se croient habiles. » Et ne l’avez-vous pas mérité ? Vous n’avez ni sagesse, ni lumière, je ne vois en vous que ruse et astuce ; vous ne vous entendez bien qu’à faire le mal. Mais vous ne savez point pénétrer les secrets de Dieu, distinguer son testament véritable, découvrir ses sentiers éternels. « C’est pourquoi, dit le Seigneur, je sèmerai en la maison d’Israël et en la maison de Juda une semence d’hommes et une semence d’animaux. » Il fait ainsi parler Isaïe au sujet d’Israël : « En ce jour, Israël se joindra pour troisième aux peuples d’Égypte et d’Assyrie ; la bénédiction du Seigneur sera sur la terre ; le Dieu des armées l’a bénie, en disant : Je bénis l’Égypte, elle devient mon peuple, ainsi que l’Assyrie ; mais Israël est mon héritage. »

Puisque Dieu bénit ce peuple, l’appelle Israël et le proclame son héritage, comment ne faites-vous pas pénitence et de votre orgueil, qui vous fait croire que vous êtes le seul Israël, et de votre haine, qui voue à l’exécration le peuple béni de Dieu ? Car le Seigneur, après s’être adressé à Jérusalem et à toutes les contrées qui l’entourent, ajoute ces paroles : « Je ferai naître des hommes à votre place qui deviendront mon peuple, ils vous posséderont en héritage, vous tomberez en leur pouvoir, et vous ne pourrez les empêcher de vous ravir vos enfants. »

— Et quoi donc ! s’écrie alors Tryphon, c’est vous qui êtes Israël, c’est de vous que parle le prophète !

Si ce n’était pas, lui dis-je, une de ces questions que j’ai bien discutées avec vous, je ne saurais plus si c’est faute de me comprendre que vous me faites ici une pareille demande. Mais comme c’est une affaire terminée, un point éclairci qui a pour lui ses preuves et votre assentiment, je ne puis croire qu’il vous reste ici le moindre doute, ou que l’esprit de contention vous porte à soulever de nouvelles difficultés. Vous m’excitez plutôt, je pense, à revenir sur les mêmes preuves pour l’instruction de nos nouveaux auditeurs. Tryphon me fit de l’œil un signe d’approbation, et je continuai : Si vous me prêtez une oreille bien attentive, vous comprendrez que Dieu, parlant du Christ en parabole dans Isaïe, l’appelle Jacob et Israël, témoin ce passage :

« Jacob est mon serviteur, je prendrai sa défense ; Israël est celui que j’ai choisi. J’ai répandu sur lui mon esprit ; il portera la justice parmi les nations ; il ne criera point ; il ne contestera point ; personne n’entendra sa voix sur les places publiques ; il ne foulera point aux pieds le roseau déjà brisé. Il n’éteindra pas le lin qui fume encore, mais il jugera dans la vérité ; ses bras seront ouverts à tous ; il ne brisera personne, jusqu’à ce qu’il ait établi la justice sur la terre, et les nations espéreront en son nom. » De même que toute votre nation fut appelée Jacob et Israël, de Jacob surnommé Israël, de même du Christ, qui nous a engendré au vrai Dieu, nous est venu le privilége d’être appelés et d’être, en effet, non pas seulement et Jacob et Israël, et Juda et Joseph, et David, mais encore les véritables enfants de Dieu, fidèles observateurs des commandements du Christ.

CXXIV. Les voyant tout troublés de ces dernières paroles, j’allai au-devant de leurs questions : Écoutez, leur dis-je, écoutez, mes amis, en quels termes l’Esprit saint proclame tous ceux qui composent ce nouveau peuple, les fils du Très-Haut, et nous annonce que le Christ en personne se trouvera au milieu d’eux pour juger tous les hommes. Voici les paroles de David telles que vous les entendez vous-mêmes : « Dieu a pris sa séance dans l’assemblée des dieux et, assis au milieu, il juge les dieux. Jusques à quand prononcerez-vous l’iniquité ? Jusques à quand accueillerez-vous le visage des méchants ? Jugez pour le pauvre et pour le pupille ; justifiez le pauvre et le faible ; arrachez le pauvre et l’indigent de la main du pécheur : ils n’ont pas compris, ils n’ont pas su, ils marchent dans les ténèbres, tous les fondements de la terre seront ébranlés. Je l’ai dit : Vous êtes des dieux, vous êtes tous les fils du Très-Haut ; mais vous mourrez comme des hommes, et, comme un des rois, vous tomberez. Levez-vous, ô dieux ! jugez la terre ; toutes les nations seront votre héritage. »

La version des Septante porte : « Voici que vous mourez comme des hommes et que vous tombez comme un des rois. » Par ces mots, le prophète rappelle la désobéissance de l’homme, c’est-à-dire d’Adam et d’Ève, et la chute du chef des anges, c’est-à-dire de celui qui est appelé serpent, et qui fit la chute la plus profonde pour avoir trompé Ève.

Mais ce n’est pas là ce que je voulais établir en vous citant ces paroles : je n’avais d’autre intention que de vous montrer sur quoi portait le reproche que l’Esprit saint fait aux hommes, lorsqu’il leur dit que, créés pour être semblables au Seigneur, impassibles et immortels s’ils observent ses commandements, et honorés du nom de fils de Dieu, ils se sont rendus semblables à Adam et à Ève en se donnant eux-mêmes la mort. Cette explication du psaume n’est peut-être pas la vôtre ; mais il n’en reste pas moins vrai qu’il a été donné à tous de pouvoir être des dieux et des enfants du Très-Haut, et que chacun sera jugé et condamné comme Ève et Adam l’ont été. Que le Christ soit appelé Dieu, vous avez pu vous en convaincre par les nombreux passages que j’ai cités.

CXXV. Mais veuillez me dire, mes amis, quel sens vous donnez au mot Israël ? Comme tous se taisaient, je repris la parole :

Je vais vous dire à cet égard mon sentiment. Il ne convient pas, je pense, de vous le taire ou de me laisser trop préoccuper par cette idée que vous le connaissez, mais que vous cherchez toujours par envie ou par une ignorance volontaire à vous abuser vous-même. Je vous dirai donc simplement et sans détour toute ma pensée. Et le maître que je sers n’a-t-il pas dit qu’un homme étant sorti pour semer, une partie du grain tomba sur le chemin, une autre parmi des épines, une autre dans un endroit pierreux, une autre enfin dans une bonne terre ? Il faut donc parler dans l’espérance que cette bonne terre est quelque part. Car notre maître, celui dont je vous parle, viendra, plein de force et de puissance, redemander à chacun de nous ses propres dons. Il ne condamnera point l’économe qui aura placé partout l’argent qu’il a reçu, et qui se sera bien gardé de l’enfouir sous aucun prétexte, parce qu’il savait que le maître était sévère et qu’il devait venir un jour réclamer ce qu’il a confié.

Le mot Israël signifie homme qui triomphe de la force ; car Isra veut dire homme qui triomphe, et ël, force. Et voilà ce que devait faire le Christ après s’être fait homme, comme l’annonce mystérieusement la lutte de Jacob contre le Verbe, qui alors ne lui paraissait qu’un homme, parce qu’il exécutait les ordres de son père, mais qui était Dieu en sa qualité de premier-né de la création ? Quand il se fut fait homme, le démon, ainsi que je l’ai déjà rapporté, s’approcha de lui ; et, par le démon, j’entends cette puissance ennemie que nous appelons serpent ou Satan. Le démon tenta Jésus, il essaya de l’abattre, il lui demanda de l’adorer ; mais c’est le Christ qui l’abattit, qui le terrassa, lui montrant sa perversité, puisque, contrairement à l’Écriture, il voulait se faire adorer comme un dieu, poussant jusque-là la trahison et la perfidie. Le Christ lui répondit : Il est écrit : « Tu adoreras le Seigneur ton Dieu ; tu ne serviras que lui seul. » Le démon se retira, terrassé et confondu par cette parole. Le Christ devait comme languir et dessécher dans les larmes et les souffrances lorsqu’il serait mis en croix, et voilà ce qu’il prédit d’avance quand il toucha la cuisse de Jacob qui se sécha aussitôt. Il avait toujours eu ce nom d’Israël qu’il donna à Jacob. Il le bénit donc de son propre nom, et par là, il nous annonçait que tous ceux qui par lui recourent à son père sont cet Israël qu’il a béni. Mais vous ne comprenez pas tous ces mystères et vous ne préparez pas votre esprit à les comprendre ; et parce que vous êtes enfants de Jacob selon la chair, vous vous flattez que vous serez tous sauvés. Je vous ai assez longuement prouvé que c’était trop vous abuser vous-même.

CXXVI. Si vous saviez quel est celui qui est appelé ange du grand conseil et homme par Ézéchiel, comme le Fils de l’homme par Daniel, petit enfant par Isaïe, Christ et Dieu adorable par David, Christ et pierre par un grand nombre de prophètes, sagesse par Salomon, Joseph, Juda, étoile par Moïse, orient par Zacharie, et, de nouveau, par Isaïe, Passible, Jacob, Israël, sceptre, fleur, grande pierre angulaire ; oui, dis-je, si vous le connaissiez, vous ne le poursuivriez pas de vos blasphèmes comme vous le faites depuis qu’il est venu, qu’il est né, qu’il a souffert, qu’il est monté aux cieux, lui qui doit revenir un jour. Quels gémissements feront entendre alors vos douze tribus ! Car, si vous aviez l’intelligence de toutes les paroles des prophètes, vous ne pourriez refuser de le connaître comme Dieu et fils du Dieu unique, incréé, inénarrable. N’est-ce pas lui que Moïse fait parler en ces termes quelque part dans l’Exode ? « Le Seigneur parla à Moïse et lui dit : Je suis le Seigneur et je me suis montré à Abraham, à Isaac et à Jacob, car je suis leur Dieu. Je ne leur ai pas fait connaître mon nom, mais je leur ai donné mon Testament. » Moïse dit ailleurs : « Un homme lutta avec Jacob, » et il assure que cet homme était Dieu ; car il rapporte que Jacob s’écria : « J’ai vu le Seigneur face à face, et mon âme a été sauvée. » Il ajoute que le lieu de cette lutte, de cette vision, de cette bénédiction du Seigneur, Jacob l’appela face de Dieu. Dieu, dit Moïse, se montra de même près du chêne de Mambré au patriarche Abraham, assis à la porte de sa tente vers l’heure de midi. « Alors Abraham, continue Moïse, leva les yeux et vit trois hommes qui se tenaient debout devant lui ; et lorsqu’il les eut vu, il alla à leur rencontre ; quelques moments après, l’un d’eux promit un fils à Abraham, et lui dit : Pourquoi Sara s’est-elle mise à rire en s’écriant : Est-ce que je pourrai enfanter, avancée en âge comme je le suis ? Y a-t-il quelque chose d’impossible à Dieu ? Je reviendrai vers toi selon ma parole, en ce temps, et Sara aura un fils. » Alors ils quittèrent Abraham, et Moïse continuant à parler d’eux, ajoute ces paroles : « Ces hommes, se levant, tournèrent les yeux vers Sodôme. » Il nous raconte ensuite comment celui qui est et qui était s’entretint avec Abraham : « Je ne cacherai pas à mon serviteur Abraham ce que je vais faire. »

Je rappelai les paroles de Moïse qui viennent après, et que j’ai citées plus haut, pour montrer que celui qui apparut à Abraham, à Isaac, à Jacob et aux autres patriarches préside à tout, sous le Dieu père et souverain maître, dont il exécute les volontés, et qu’il est lui-même appelé Dieu dans les Écritures. À ces citations j’en ajoutai une nouvelle : Lorsque le peuple désira manger de la chair, Moïse ne crut point à la parole de celui qui prend ici le nom d’ange, et qui lui promettait que Dieu donnerait au peuple, jusqu’à satiété, cette espèce de nourriture qu’il désirait ; et voici ce que fit et ce que dit en cette circonstance celui qui est Dieu et qui se présentait comme un ange envoyé par Dieu le père ; l’Écriture nous le raconte en ces termes : « Le Seigneur dit à Moïse : La main de Dieu est-elle affaiblie ? Tu verras à l’œuvre si ma parole sera accomplie. » Et dans un autre endroit l’Écriture s’exprime ainsi : « Le Seigneur m’a parlé ; tu ne passeras point le fleuve du Jourdain ; le Seigneur ton Dieu qui marche devant toi exterminera lui-même les nations. »

CXXVII. J’aurais bien d’autres passages semblables à vous citer, de Moïse et des prophètes, mais tous ceux-ci doivent suffire, je pense, pour vous convaincre lorsque vous lisez ces paroles : « Le Seigneur disparut de devant Abraham, » ou bien « le Seigneur dit à Moïse ; » et ailleurs, « le Seigneur descendit pour voir la tour qu’avaient élevée les enfants des hommes ; » ou ces autres paroles, « Dieu ferma en dehors l’arche de Noé ; » pour vous convaincre, dis-je, que ce n’est pas le Dieu incréé qui est descendu ou monte de quelqu’endroit. Car le Père, le souverain maître de toutes choses, dont le nom est inénarrable, ne va pas d’un lieu à un autre ; il ne marche, ni ne dort ; il demeure dans son séjour qui est partout ; il n’est rien qu’il ne discerne, qu’il n’entende parfaitement sans yeux et sans oreilles ; mais par sa seule vertu ineffable il voit tout, il entend tout ; personne ne lui échappe, il ne change point de lieu ; l’espace, que dis-je ! le monde tout entier, ne peut le contenir, car il était avant le monde ; et comment pourrait-il parler ou apparaître à quelqu’un, ou se montrer sur un petit coin de terre, puisque le peuple sur le mont Sinaï ne put supporter l’éclat de celui qu’il avait envoyé, puisque Moïse lui-même n’aurait pu entrer dans le tabernacle qu’il avait fait, si Dieu l’eût rempli de sa gloire ; puisque le grand-prêtre ne put se tenir debout à la porte du temple quand Salomon fit entrer l’arche sainte dans la demeure qu’il venait d’élever au Très-Haut à Jérusalem ? Ainsi donc, ni Abraham, ni Isaac, ni Jacob, ni aucun homme n’a vu le souverain arbitre dont le nom est inénarrable ; le Père de toutes choses et du Christ lui-même ; mais ils ont vu celui qui, selon la volonté du Père, est son fils et Dieu lui-même, et son ange, parce qu’il exécute ses ordres ; c’est lui qui s’est fait homme et a voulu naître d’une vierge, et qui autrefois s’était entretenu du milieu d’un buisson avec Moïse, sous la forme du feu. Si ce n’était pas le sens des divines Écritures, qu’arriverait-il ? Il faudrait dire que le Père, le maître de toutes choses, n’était point dans le Ciel dans cette circonstance ou Moïse nous dit : « Le Seigneur a fait tomber du ciel sur Sodôme, par le Seigneur, une pluie de soufre et de feu ; » ou lorsqu’il est dit ailleurs par David : « Princes, ouvrez vos portes, élevez vos portes éternelles, et le roi de gloire entrera ; » ou bien lorsque le même prophète dit encore : « Le Seigneur a dit à mon Seigneur : asseyez-vous à ma droite jusqu’à ce que je réduise vos ennemis à vous servir de marche-pied. »

CXXVIII. Il est bien démontré, par toutes les preuves que je vous ai apportées, que le Christ est véritablement Seigneur, Dieu et fils de Dieu ; et que, par l’effet de sa puissance, il s’est montré autrefois sous la forme d’un homme et sous celle d’un ange, et avec l’éclat du feu, comme dans le buisson et dans le jugement de Sodôme. Je rappelai de nouveau ce que j’avais cité de l’Exode sur la vision du buisson ardent, et sur le nom de Jésus donné au fils de Nave, et j’ajoutai : Si je reviens aussi souvent sur les mêmes passages, ne regardez pas ces redites comme de vaines superfluités de paroles. Je me les permets parce que je sais comment quelques-uns interprètent ces passages : ils disent qu’à la vérité cette vertu qui apparut de la part du Dieu créateur à Moïse, ou à Abraham, ou à Jacob, est appelée ange lorsqu’elle apparaît aux hommes, parce qu’elle leur transmet les ordres du Père de toutes choses ; gloire, parce qu’elle se manifeste quelquefois par des visions, dont on ne peut soutenir l’éclat ; homme, lorsqu’il plaît à Dieu qu’elle prenne cette forme ; vertu enfin, parce qu’elle fait entendre aux mortels la parole du Très-Haut. Mais cette vertu, selon eux, ne peut se détacher et se séparer du Père, comme la lumière ne peut, sur la terre, se détacher et se séparer du soleil qui est dans le ciel et finit lorsque le soleil se couche. « Ainsi, quand Dieu le veut, ajoutent-ils, sa vertu jaillit au loin, et quand il le veut elle rentre en lui-même. » Il est prouvé que les anges sont des êtres qui existent et demeurent toujours et ne rentrent point dans le néant d’où ils sont sortis. Eh bien ! cette vertu que l’Esprit saint appelle Dieu et appelle ange, ainsi que nous l’avons montré par tant de passages, j’ai fait voir plus haut qu’elle était permanente et distinguée, non-seulement de nom comme le rayon du soleil, mais de nombre ; oui, cette vertu est engendrée du Père par sa volonté et par sa puissance ; mais ce n’est point par retranchement ou diminution, comme si sa substance était divisée et diminuée, ainsi que les objets qui se partagent et se divisent cessent d’être ce qu’ils étaient avant le partage et la division ; et plus haut j’ai cité pour exemple les feux que nous voyons allumer à un autre feu : ces feux ne diminuent point le premier, il reste toujours le même.

CXXIX. Permettez-moi de reproduire ici les témoignages déjà cités comme des preuves de cette vérité. Lorsque l’Esprit saint dit : « Le Seigneur fit tomber du ciel par le Seigneur une pluie de feu, » il nous montre bien ici deux personnes distinctes ; l’une sur la terre, descendue pour entendre la clameur élevée de Sodôme ; l’autre dans le ciel, c’est-à-dire le maître du maître qui se montrait sur la terre, le Dieu et père qui lui communique sa puissance, et le fait Seigneur et Dieu. Lorsque l’Écriture rapporte que Dieu dit au commencement : « Voici qu’Adam a été fait à la ressemblance de l’un de nous, » elle indique encore clairement un nombre de personnes distinctes ; ce n’est point ici une métaphore, comme veulent l’entendre les sophistes et ceux qui ne peuvent dire ni comprendre la vérité, mais voici ce que nous lisons dans le livre de la Sagesse : « Je vous annoncerai ce qui arrive dans le temps, je raconterai ce qui s’est fait depuis le commencement des siècles ; le Seigneur m’a créé au commencement de ses voies, avant ses œuvres ; j’étais dans le principe avant les siècles ; la terre n’était pas, ni les abîmes, et j’étais engendré. Il m’engendra avant les sources, avant les montagnes, avant les collines. » Je m’adressai ensuite à mes auditeurs : Mes amis, leur dis-je, si vous m’avez écouté, vous avez compris que l’Écriture déclare formellement que Dieu le père engendra son fils avant toutes les choses créées ; or, vous avouerez tous que celui qui est engendré est une personne distincte de celui qui l’engendre.

CXXX. Tous firent un mouvement d’approbation, et je continuai. Produisons d’autres témoignages dont je ne me suis pas encore servi. Moïse, ce fidèle serviteur de Dieu, s’exprime d’une manière mystérieuse en ces termes : « Nations, réjouissez-vous avec lui ; que tous les anges du ciel l’adorent. » Et j’ajoutai les paroles qui suivent dans l’Écriture : « Nations, réjouissez-vous avec son peuple ; que les anges du Ciel lui donnent leur force parce qu’il venge et qu’il vengera ses fils, qu’il tirera vengeance de ceux qui le haïssent, et qu’il purgera la terre de son peuple. » Ainsi, le prophète dit hautement que nous autres gentils nous nous réjouissons avec son peuple, c’est-à-dire avec Abraham, Isaac, Jacob, avec les prophètes, en un mot, avec tous ceux d’entre vous qui ont été agréables au Seigneur, ainsi que nous sommes convenus de l’entendre. Par son peuple, en effet, nous ne pouvons pas entendre tous ceux qui composent votre nation, puisque nous savons d’Isaïe que les membres des prévaricateurs seront dévorés par les vers et par un feu qui ne s’éteindra jamais ; qu’ils seront indestructibles pour être un exemple et un spectacle offert à tous les hommes. Outre ces témoignages, je veux encore vous en citer d’autres tirés également des livres de Moïse : ils vous apprendront que Dieu autrefois dispersa les hommes et les sépara en différentes races, selon leurs langues ; qu’il choisit votre nation entre toutes les autres ; qu’elle lui fut inutile ; qu’elle se montra désobéissante et infidèle ; que nous, au contraire, qui sommes devenus son peuple, peuple choisi comme vous d’entre tous les autres peuples, nous avons su obéir à sa volonté par la grâce du Christ, qu’il appelle tantôt Jacob, tantôt Israël, et que dès lors nous devons être le véritable Jacob, le véritable Israël. Lorsqu’il dit : « Nations, réjouissez-vous avec le peuple de Jacob, » il leur donne avec un héritage semblable un nom différent ; mais lorsqu’il dit que les nations se réjouissent avec son propre peuple, il veut vous faire rougir. Vous excitiez sa colère en adorant des idoles, et il appelle les idolâtres ; c’est à eux qu’il daigne faire la grâce de connaître ses volontés et d’entrer dans son héritage.

CXXXI. Mais citons les paroles de l’Écriture qui nous montrent Dieu faisant la séparation des peuples ; les voici : « Interroge ton père, et il t’apprendra ; interroge tes ancêtres, et ils te diront : quand le Très-Haut divisait les nations, quand il séparait les enfants d’Adam, il marqua les limites des peuples selon le nombre des fils d’Israël. Jacob est devenu le partage du Seigneur ; Israël est devenu son héritage. » Quant aux Septante, ajoutai-je, c’est ainsi qu’ils traduisent : « Il marqua les limites des peuples selon le nombre des anges du Seigneur. » J’ai adopté votre sens, parce qu’il n’affaiblit en rien mon raisonnement. Voyons quel est le véritable Jacob, le véritable Israël. Si vous voulez être de bonne foi, vous avouerez que nous autres gentils que Dieu a appelé, par le mystère de la croix, si abject et si honteux, nous que les démons et leurs suppôts livrent aux supplices sans autre motif que celui de notre foi, de notre soumission et de notre piété, et poursuivent jusqu’à la mort par votre propre ministère, que vous ne leur refusez jamais ; vous avouerez, dis-je, qu’il n’est point de tourments que nous ne supportions plutôt que de renier, je ne dis pas de cœur, mais seulement de bouche, le Christ qui nous a appelés au salut préparé par son père ; vous conviendrez dès lors que nous sommes bien autrement fidèles à Dieu que vous autres, qui cependant en avez reçu tant de bienfaits. N’a-t-il pas déployé pour vous toute la force de son bras ? Ne vous a-t-il pas visité dans tout l’éclat de sa gloire, quand il vous a racheté de l’Égypte ? N’a-t-il pas divisé pour vous les eaux de la mer ? Ne vous a-t-il pas ouvert un chemin à travers ses abîmes ? N’a-t-il pas frappé de mort, dans ce chemin miraculeux, ceux qui vous poursuivaient avec tout l’appareil de leur puissance et dans des chars magnifiques ? N’a-t-il pas refermé sur eux la mer qu’il avait affermi sous vos pas ? Ne sommes-nous pas plus fidèles que vous, aux yeux desquels il a fait briller une colonne de feu, et qui, seuls de tous les peuples, avez vu s’allumer tout exprès pour vous un flambeau qui ne pouvait ni décroître ni s’éteindre ; vous, qu’il a nourri d’un pain tout particulier, du pain même des anges, quand il fit pleuvoir sur vous la manne du ciel, afin que vous n’ayez pas même besoin de vous occuper de votre nourriture ; vous, pour qui les eaux de Mara oublièrent leur amertume et devinrent si douces à boire ; vous enfin, sur qui, bien avant les temps marqués, découlèrent toutes les grâces des mystères à venir, par une faveur toute particulière de ce Dieu, envers qui vous vous êtes toujours montrés si ingrats ?

N’avait-il pas, ainsi que je l’ai déjà dit, placé sous vos yeux le signe de celui qui devait être mis en croix, lorsque des serpents vous couvrirent de leurs morsures ; lorsqu’Amalech était vaincu par la figure que formaient les bras étendus de Moïse, et par le nom que portait celui qui fut surnommé Jésus ? Aussi Dieu voulut-il que le nom de Jésus se retrouvât partout, dans vos livres, et frappât sans cesse vos oreilles. C’est lui, vous disait-il, qui doit effacer de dessus la terre le souvenir d’Amalech. Or, tout le monde sait que le nom d’Amalech subsistait encore après le fils de Nave. Tout ici était donc symbolique et annonçait Jésus crucifié, par qui les démons seraient chassés de toutes parts, dont le nom seul les ferait trembler, et serait également redoutable à toutes les puissances et principautés ; tandis qu’on verrait chez tous les peuples, dans ceux qui croient en ce même nom, des hommes vraiment pieux et pacifiques ; n’est-ce pas, Tryphon, ce qu’attestent les Écritures et ce que démontrent tous les passages que j’ai cités ? Vous désiriez-vous nourrir de chair, et il vous tomba une si grande quantité d’oiseaux que vous ne pouviez les compter. Pour vous, l’eau a jailli des rochers ; sur vos têtes s’est étendu un nuage qui vous mettait à l’ombre contre l’ardeur du soleil, vous défendait contre la rigueur du froid et vous suivait partout, présentant comme l’image et la figure d’un nouveau ciel. Les courroies de vos chaussures ne se sont pas brisées ; vos chaussures elles-mêmes ne se sont pas usées non plus que vos vêtements ; ils se renouvelaient sur le corps des plus jeunes.

CXXXII. Et après tous ces prodiges, vous vous êtes fait un veau d’or ; c’est aux filles des étrangers que vous avez livré vos cœurs, c’est à des idoles que vous avez porté votre encens ; et cependant vous avez vu par quels prodiges la terre promise vous a été livrée ; vous avez vu le soleil, à l’ordre de celui qui fut appelé du nom de Jésus, s’arrêter au milieu du ciel, vous donner pendant trente-six heures sa lumière, et tant d’autres merveilles qui vous ont été prodiguées à différentes époques. Il en est une que je crois important de rappeler ici, elle aura cet avantage de vous faire bien connaître ce Jésus que nous reconnaissons pour le Christ et le fils de Dieu ; ce Jésus crucifié, ressuscité, monté aux cieux, et qui doit venir un jour juger tous les hommes, sans excepter Adam lui-même. Vous savez que les habitants d’Azot, vos ennemis, s’étant emparés de l’arche d’alliance, et se voyant frappés de plaies horribles et incurables, prirent le parti de la placer sur un char attelé de jeunes génisses qui n’avaient pas encore porté le joug ; ils voulaient s’assurer si la force du Tout-Puissant s’appesantissait sur eux à cause de l’arche, et si Dieu demandait qu’elle fût ramenée où elle avait été prise. Ces génisses, sans que personne guidât leurs pas, se dirigèrent, non vers l’endroit d’où l’arche avait été emportée, mais vers le champ d’un homme appelé Ausès, c’est-à-dire du même nom que celui qui fut surnommé Jésus, et qui introduisit les Hébreux dans la terre promise et la leur distribua. Arrivées dans ce champ, elles s’arrêtèrent ; ce qui vous prouve qu’elles étaient conduites par la vertu même de ce nom, comme autrefois les restes d’Israël, épargnés dans le désert après la sortie d’Égypte, furent introduits dans la terre promise par celui qui reçut le nom de Jésus, et qui s’appelait auparavant Ausès.

CXXXIII. Vous avez eu sous les yeux, à diverses époques, ces prodiges et d’autres semblables, et c’est vous cependant que les prophètes accusent d’immoler vos enfants aux démons, et d’ajouter à ces crimes les crimes plus affreux encore que vous avez commis et que vous commettez tous les jours contre le Christ. Ah ! puissiez-vous avec la miséricorde de Dieu et la grâce qui vient du Christ obtenir le pardon de ces crimes et mériter le salut ; car Dieu qui, dans sa prescience, voyait à quels excès vous vous porteriez, vous a ainsi maudits par le prophète Isaïe : « Malheur à l’âme de ceux qui se laissent aller à de mauvais conseils contre eux-mêmes et qui disent : emprisonnons le juste, parce que sa vue nous gêne ! Ils dévoreront le fruit de leurs œuvres. Malheur à l’injuste, ses œuvres tourneront contre lui ! Ô mon peuple ! vos tyrans vous ont dépouillé, des tyrans vous gouvernent. Ô mon peuple ! ceux qui t’appellent heureux te trompent ; ils dérobent à tes yeux le sentier où tu dois marcher : le Seigneur est debout pour juger, il est sur son tribunal pour juger son peuple, le Seigneur interrogera les vieillards et les princes de son peuple ; vous avez ravagé ma vigne, et la dépouille du pauvre est dans vos palais. Pourquoi avez-vous écrasé mon peuple et foulé la tête du pauvre comme sous le pressoir ? » Plus loin, le prophète s’écrie dans le même sens : « Malheur à vous, qui traînez l’iniquité comme de longues chaînes, et le péché comme les traits d’un char ; qui osez dire, qu’il se hâte, que son œuvre commence devant nous, et nous la verrons ; qu’il approche, que les conseils du saint d’Israël nous soient manifestés, et nous saurons s’ils sont véritables ! Malheur à vous, qui appelez mal le bien, et bien le mal ; qui changez les ténèbres en lumière, et la lumière en ténèbres, l’amertume en douceur et la douceur en amertume ! malheur à vous, qui êtes sages à vos propres yeux ! malheur à ceux qui croient à leur prudence ! malheur à vous, qui mettez votre gloire à supporter le vin et votre force à remplir vos coupes de liqueurs enivrantes, qui justifiez l’homme inique à cause de ses dons, et qui ravissez à l’innocent la justice ! C’est pourquoi, comme le chaume est dévoré par la flamme, ainsi ce peuple sera séché jusque dans ses racines, et sa race se dissipera en poussière ; il a répudié l’alliance du Seigneur, il a blasphémé la parole du saint d’Israël, la colère du Seigneur va éclater contre son peuple ; il appesantira sa main sur lui ; il l’a frappé ; les montagnes se sont ébranlées ; répandus comme la boue, les cadavres ont couvert les places ; et malgré tous ces châtiments, ils ne sont pas encore corrigés et leur main est encore étendue ! » Oui, votre main est encore étendue pour faire le mal. Vous avez mis à mort le Christ ; loin d’en faire pénitence, vous nous poursuivez de votre haine, ainsi que je l’ai déjà dit, nous qui, par le Christ, croyons maintenant au Dieu créateur et père de toutes choses ; et toutes les fois que vous le pouvez vous ne manquez pas de nous mettre à mort. Avez-vous jamais cessé de charger de malédictions et le Christ, et tous ceux qui sortis de lui portent son nom ? Quant à nous autres, nous ne savons que prier pour vous et pour tous les hommes : ainsi nous l’a recommandé le Christ, notre divin maître ; il nous a fait une loi de prier pour nos ennemis, d’aimer ceux qui nous détestent, de bénir ceux qui nous maudissent.

CXXXIV. Si sa doctrine et celle des prophètes touchent vos cœurs, suivez plutôt la voix de Dieu que la voix mensongère de ces maîtres aveugles et insensés qui vous permettent encore maintenant d’avoir quatre ou cinq femmes à la fois ; s’il s’en rencontre une dont la beauté les frappe, ils la désirent. Ils citent l’exemple de Jacob, surnommé Israël, et l’histoire des autres patriarches, et disent qu’ils ne font pas de mal en les imitant. Qu’ils sont insensés et dignes de pitié ! car, ainsi que je l’ai dit, toutes les actions de cette nature renfermaient et figuraient un grand mystère. Mais quel était le dessein de Dieu en permettant le double mariage de Jacob ? que figurait-il ? Il faut encore que je vous le dise pour tâcher de vous convaincre que vos maîtres n’ont jamais su remonter à la cause toute divine de chacun de ces faits ; mais qu’ils ont mieux aimé les rapporter à des affections basses et corrompues. Écoutez attentivement ce que je vais vous dire : Vous retrouvez encore dans les doubles noces de Jacob une figure de ce que devait faire le Christ. Jacob ne pouvait avoir les deux sœurs à la fois pour épouses. Il servit Laban pour obtenir la plus jeune ; mais, trompé à son égard, il servit encore sept années. Lia figurait votre peuple et la synagogue, Rachel, notre Église. Jusqu’à ce jour, le Christ sert, ou plutôt travaille pour l’Église et sa synagogue, et pour les esclaves qui se trouvent dans l’une et l’autre. Noé eut trois fils : il fit, des enfants du troisième, les esclaves des deux autres. Mais le Christ vint dans ce monde aussi bien pour le salut des descendants de ceux qui étaient les enfants libres que pour le salut des esclaves qui vivaient parmi eux ; car il élève au même rang tous ceux qui observent fidèlement ses préceptes. C’est ainsi que Jacob mit sur la même ligne et traita de la même manière tous les enfants qu’il eut de ses deux femmes libres et de ses servantes. Ce qui devait arriver à chacun de nous, au temps marqué d’après les décrets de la sagesse divine, fut également figuré par Jacob. Il servit aussi Laban pour en avoir des brebis de diverses espèces et de différentes couleurs. Ainsi le Christ a servi et fut obéissant jusqu’à la mort de la croix pour les hommes de toutes les nations, aussi différents par leurs traits que par leurs habitudes. Et comment les a-t-il acquis ? Par son sang et par le mystère de sa croix. Les yeux de Lia étaient malades ; les yeux de votre esprit l’étaient bien davantage ; Rachel déroba les dieux de Laban et les tint cachés jusqu’à ce jour : ainsi les dieux de nos pères, ces dieux de pierre que nous adorions sont enfouis et anéantis. Jacob fut toujours en butte à la haine de son frère, et ne sommes-nous pas aussi, nous et le Christ, sans cesse en butte à la haine de nos frères, c’est-à-dire à la vôtre et à celle de tous les hommes ? Car nous sommes tous frères par nature ; et pour achever le parallèle, nous remarquerons que Jacob fut surnommé Israël, et que le Christ appelé et qui est en effet Jésus, fut aussi surnommé Israël, ainsi que nous l’avons prouvé.

CXXXV. Et lorsque l’Écriture dit : « Je suis le Seigneur, le Dieu saint d’Israël, je vous ai donné Israël pour roi, » ne comprenez-vous pas que c’est le Christ qui est véritablement le Roi et le Roi éternel ? Avez-vous jamais entendu dire que Jacob, fils d’Isaac, ait été roi ? Aussi l’Écriture, pour nous montrer quel est le roi désigné par les noms de Jacob et d’Israël, ajoute : « Jacob est mon serviteur, je prendrai sa défense ; Israël est celui que j’ai choisi, il sera l’objet de mes complaisances ; j’ai répandu mon esprit sur lui, il portera la justice parmi les nations, il ne criera point, on n’entendra point sa voix au dehors, il n’écrasera point le roseau brisé, il n’éteindra pas le lin qui fume encore, jusqu’à ce qu’il remporte la victoire ; il jugera dans la vérité, il ne brisera personne jusqu’à ce qu’il ait fait régner la justice sur la terre ; toutes les nations espèreront en lui. » Mais les gentils, mais vous-mêmes, est-ce dans Jacob et non dans le Christ que vous espérez ? Si Jésus-Christ est le véritable Israël, le véritable Jacob, nous qui sommes sortis de son sein, ne sommes-nous pas la véritable race d’Israël ? Mais faisons plutôt attention au passage même de l’Écriture : « Je ferai sortir de Jacob et de Juda une postérité qui héritera de ma montagne sainte, mes élus la posséderont et mes serviteurs y établiront leurs demeures. La vallée d’Achor sera le partage des brebis et des génisses de ceux qui m’auront cherché, et vous qui avez oublié le Seigneur et sa montagne sainte, qui élevez une table aux démons et y offrez des libations, vous serez comptés et livrés au glaive, parce que je vous ai appelés et que vous ne m’avez pas répondu ; j’ai parlé, mais en vain ; vous avez fait le mal devant moi, et vous avez choisi ce que je n’ai pas voulu. » Le sens de ce passage est clair : vous voyez que l’Écriture parle d’un autre Jacob, et qu’il ne s’agit plus ici de votre peuple, comme on pourrait peut-être le croire ; car il faudrait dire que ceux qui sont sortis de Jacob cèdent la place à ceux qui sont sortis de Jacob, ce qui n’a pas de sens ; ou bien supposer que Dieu, qui reproche à votre peuple de s’être rendu indigne de son héritage, lui promet en même temps cet héritage comme s’il l’en trouvait digne ; ce qui est absurde. Mais quand le prophète dit si clairement : « Accourez, maison de Jacob ; marchons à la lumière du Seigneur ; il a rejeté son peuple, la maison de Jacob, parce que cette terre est remplie, comme autrefois, de divinations et de sortilèges. » Comment ne pas comprendre qu’il y a deux races, deux postérités de Juda, comme il y a deux maisons de Jacob ; l’une née du sang et de la chair, l’autre née de la foi et de l’esprit ?

CXXXVI. Voyez comment Dieu parle à son peuple ; après avoir dit d’abord : « Quand on trouve un grain de raisin dans une grappe, on dit : ne le perdons pas, il est béni. C’est ainsi que j’agirai à cause de celui qui me sert ; en faveur de lui, je ne les perdrai pas tous. » Il ajoute : « Et je ferai sortir de Jacob et de Juda cette race nouvelle. » Nulle obscurité dans ces paroles. Si Dieu s’irrite contre les uns, s’il les menace de n’en laisser subsister qu’un très-petit nombre, il annonce qu’il en fera venir d’autres pour habiter la montagne sainte. Et ces autres-là, quels sont-ils ? sinon les enfants qu’il a promis d’engendrer dans la suite, et qui doivent naître de lui. Car vous, vous ne souffrez pas qu’il vous appelle ; vous ne l’entendez pas quand il vous parle, et vous faites le mal en sa présence : mais le comble de la perversité chez vous, c’est que vous haïssez encore le juste après l’avoir mis à mort, et, avec le juste, tous ceux qui ont reçu de lui la grâce d’être ce qu’ils sont en effet, c’est-à-dire justes, pieux, humains. C’est pourquoi le Seigneur vous crie : « Malheur à l’âme de ceux qui ont pris de mauvais conseils contre eux-mêmes, et qui ont dit : meure le juste, car il nous est inutile. Vous n’avez point, il est vrai, sacrifié à Baal comme vos pères ; vous n’avez point offert, dans des bois sacrés, sur les lieux élevés, des mets délicats à la milice céleste, mais vous n’avez pas voulu recevoir le Christ de Dieu. Qui ne le connaît pas, ignore la pensée de Dieu ; qui l’outrage, qui le hait, hait et outrage celui qui l’a envoyé ; et si on ne croit pas en lui, il faut aussi refuser de croire aux oracles des prophètes qui l’annoncent et qui le prêchent partout. »

CXXXVII. Oh ! mes frères, n’injuriez pas celui qui a été crucifié, ne vous moquez pas de ses plaies, qui peuvent vous guérir tous tant que vous êtes, comme elles nous ont guéri nous-mêmes ! Qu’il serait beau de vous rendre à l’évidence des Écritures et de recevoir désormais la circoncision du cœur, et bon plus celle que vous retenez par un reste d’habitude et de préjugé ! Elle vous fut donnée comme signe et non comme moyen de salut ; vous êtes forcés de le reconnaître d’après les Écritures. Rendez-vous donc à leur évidence, et n’insultez pas au fils de Dieu ; ne poussez pas la complaisance pour les pharisiens, qui sont vos docteurs, jusqu’à vous permettre contre le roi d’Israël les indécentes railleries dont ils vous donnent la leçon et l’exemple dans vos synagogues, après les prières d’usage. Car, si toucher à celui qui offense Dieu, c’est toucher en quelque sorte à la prunelle même de Dieu, que sera-ce donc de toucher à son bien-aimé ? Que Jésus soit ce bien-aimé, nous l’avons assez prouvé. Comme tous gardaient le silence, je repris la parole : Mes amis, leur dis-je, je rétablis un certain passage de l’Écriture, dans le sens que lui donnent les Septante. Quand je l’ai cité selon le vôtre, j’ai voulu vous mettre à l’épreuve. En rappelant le passage où il est dit : « Malheur à eux, car ils prennent des conseils contre eux-mêmes, » j’ai ajouté, d’après la version des Septante : « Meure le juste, il nous est inutile ! » Au commencement de cet entretien, j’avais donné votre sens : « Meure le juste, sa vue nous importune ! » Votre esprit était sans doute occupé d’autre chose, et voilà pourquoi vous n’avez pas fait attention à mes dernières paroles. Mais comme le jour baisse, car le soleil est déjà sur son déclin, je n’ajouterai plus qu’un mot à ce que j’ai dit, et je mettrai fin à cet entretien ; je l’ai déjà dit, ce mot, mais je crois bon d’y revenir.

CXXXVIII. Vous savez, mes amis, que Dieu parle en ces termes à Jérusalem, par la bouche d’Isaïe : « C’est moi qui t’ai sauvé du déluge de Noé. » Que signifient ces paroles, sinon que dans le déluge se trouvait une figure du salut des hommes. Le juste Noé et sa famille, c’est-à-dire sa femme, ses trois enfants et leurs épouses, formaient une réunion de huit personnes, qui étaient le symbole de ce huitième jour où s’accomplit la résurrection du Christ ; c’était le huitième par le nombre, mais le premier par la grandeur du prodige qui le signala. Le Christ, premier-né de la création, était aussi le premier auteur ou le principe de cette race nouvelle qu’il a régénérée par l’eau du baptême, par le mérite de la foi, et par la vertu du bois, c’est-à-dire par le mystère de la croix ; comme Noé, porté sur l’eau, fut sauvé par le bois avec les siens.

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