Satires (page 2)

Juvénal · Lettres

Texte français, domaine public · Source : fr.wikisource.org — Satires (Juvénal, trad. Raoul) · 22 pages

Fiche de l’œuvre dans le savoir

D’une main forcenée extirpait de ses flancs

Des lambeaux à son oncle encor trop ressemblants.

Faut-il donc s’étonner que les vices extrêmes

Contre ces faux Scaurus se soulèvent eux-mêmes,

Et que, mettant au jour leurs désordres secrets,

Sur eux de leur censure ils rejettent les traits ?

Romains, qu’avez-vous fait de cette loi sévère

Dont le premier César effraya l’adultère ?

Dort-elle, répétait l’un d’entre eux en criant ?

L’heureux siècle, répond Fabulla souriant,

Où l’on peut à nos mœurs opposer un grand homme !

Allons, que la pudeur reparaisse dans Rome :

Un troisième Caton nous est tombé des cieux.

Pourtant, homme de bien, les parfums précieux

Dont l’odeur vous trahit sous cette barbe épaisse,

Quel marchand les débite, et quelle est son adresse ?

On se plaint du sommeil de la loi Julia !

Mais celle qu’un tribun contre vous publia,

Devrait-elle dormir dans le siècle où nous sommes ?

Examinez d’abord, et scrutez bien les hommes ;

Ils sont pires que nous ; mais, des lois triomphant,

Quoiqu’ils en fassent plus, le nombre les défend,

Et tels qu’une phalange étroitement unie,

C’est la débauche entre eux qui produit l’harmonie.

Vous qui nous reprochez la honte de nos mœurs,

Parlez : nous voyez-vous imiter vos fureurs ?

Voyez-vous Catulla d’une odieuse flamme

Allumer les ardeurs au sein d’une autre femme ?

Comme Hippo qui, brûlant d’un exécrable amour,

Se livre à ses pareils qu’il outrage à son tour,

Et, tourmenté d’un mal qui consume sa vie,

Trahit par sa pâleur cette double infamie ?

Nous voyez-vous plaider, interpréter les lois,

Faire entendre au Forum de glapissantes voix ?

Peu de nous dans le cirque, émules indiscrète,

Vont se nourrir du pain que mangent les athlètes ;

Mais vous, de notre sexe efféminés rivaux,

Tournant mieux qu’Arachné le fil et les fuseaux,

Comme la concubine attachée à la chaîne,

Vous tenez la quenouille et travaillez la laine.

Hister, avant sa mort, fait présent sur présent

À la jeune moitié de l’ami complaisant

Qu’il a de tous ses biens nommé seul légataire.

On en sait la raison : celle qui peut se taire

Près d’un tiers en son lit entré pour son époux,

Voit bientôt son écrin se remplir de bijoux.

Et c’est sur nous, grands dieux, que la censure tombe !

On fait grâce au corbeau pour vexer la colombe.

Notre stoïcien à ces mots confondu

Ne dit rien et s’enfuit. Qu’aurait-il répondu ?

Mais que ne fera pas le citoyen vulgaire,

Quand tu viens, Créticus, d’une voix si sévère,

En manteau transparent, accuser Fabulla.

— Son désordre est public. — Eh bien ! accuse-la.

Accuse, si tu veux, Procula, Pollinée ;

Mais sache qu’elle-même en public condamnée,

Fabulla n’aurait pas cet excès d’impudeur.

— Je sue, et de juillet ne puis souffrir l’ardeur.

— Plaide nu ; on pardonne un accès de folie.

Qu’eussent dit, aux beaux jours de l’antique Italie,

Ces enfants généreux de Mars et de Cérés,

Tantôt pour le Forum désertant leurs guérets,

Tantôt couverts de sang, au sortir des batailles,

Les palmes à la main, rentrant dans nos murailles,

Si, pour flétrir le vice, ou venger la vertu,

Un censeur eût osé paraître ainsi vêtu ?

D’un juge, d’un témoin en toge diaphane,

Que ne dirais-tu point, toi, le sévère organe,

Le fier vengeur des lois ? et c’est toi cependant

Qui souilles nos regards de ce luxe impudent !

L’exemple t’a perdu : cette fatale peste

Bientôt de l’Italie infectera le reste,

Ainsi que trop souvent on voit d’un seul agneau

Le mal contagieux gâter tout le troupeau.

Mais ce goût insensé pour de molles parures

Bientôt va te conduire à des mœurs plus impures.

L’opprobre a ses degrés ; et, t’appelant chez eux,

Bientôt ils t’admettront à leurs banquets honteux,

Ces infâmes souillés de débauches secrètes,

Qui portent une mitre et de longues aigrettes,

Chargent leur cou du poids de colliers somptueux,

Dans un ample réseau rassemblent leurs cheveux,

Et pensent, par le sang d’un animal immonde,

Par le vin épanché d’une coupe profonde,

De la mère des dieux désarmer la fureur ;

Mais la mère des dieux a leur culte en horreur.

Par une loi contraire au rit de Bérécinthe,

Ils ont osé bannir les femmes de l’enceinte.

Elles viendraient en vain y réclamer leurs droits.

Profanes, loin d’ici, leur crie à haute voix,

L’infâme qui préside à ces fêtes hideuses ;

Le temple est interdit aux voix de vos chanteuses.

Tels, dans l’ombre des nuits, sous des lambris obscurs,

Fatiguant Cotytto de leurs plaisirs impurs,

Les Baptes, autrefois, dans les remparts d’Athènes,

Célébraient aux flambeaux, leurs mystères obscènes.

L’un, avec des pinceaux légèrement noircis,

Se frotte, en clignotant, les yeux et les sourcils :

L’autre étale aux regards une robe azurée,

Ou d’un léger manteau l’étoffe bigarrée :

Sa coupe est un priape, et le jeune échanson,

À son école instruit, jure aussi par Junon.

Cet autre tient d’Othon le miroir impudique ;

Ce miroir où, brûlant d’une ardeur héroïque,

Le cynique empereur, en costume guerrier,

Comme s’il eût d’Actor porté le bouclier,

Au moment de donner le signal des alarmes,

L’étendard déployé, s’admirait sous les armes.

Un miroir au milieu de l’attirail des camps !

Quel trait à consigner dans les fastes du temps !

Dignes soins en effet d’un chef né pour l’empire !

Teint du sang d’un vieillard, il se farde et se mire,

Et dans le même instant que du peuple romain

Il met dans Bédriac la dépouille en sa main,

Éternel monument d’un sublime courage,

D’une pâte liquide il enduit son visage !

Ce que tu ne fis point, noble Sémiramis,

Le carquois sur le dos, pressant tes ennemis,

Ni toi, voluptueuse et fière Cléopâtre,

Du revers d’Actium victime opiniâtre.

Dans l’ombre cependant un réduit clandestin

À l’infâme assemblée offre un impur festin ;

Là, d’obscènes discours on fait rougir Cybèle ;

Là, de ces débauchés le maître et le modèle,

Fanatique vieillard, au regard effronté,

Prêche l’intempérance et la lubricité.

Élèves monstrueux des prêtres de Phrygie,

Pour mettre enfin le comble à cette affreuse orgie,

Que n’abandonnez-vous au tranchant du couteau,

D’un sexe dégradé l’inutile fardeau ?

Gracchus épouse un mime et la dot est comptée.

On signe. Vers les dieux la prière est montée.

La pompe des festins consacre un nœud si doux,

Et l’épouse repose au sein de son époux.

Romains, pour expier ces détestables vices,

Est-ce un censeur qu’il faut, ou bien des aruspices ?

Si du sein d’une femme il naissait un taureau :

Si des flancs d’une louve il sortait un agneau :

Serait-ce un plus sinistre, un plus affreux présage ?

Quoi ! ce même Gracchus, ce noble personnage

Qui du temple de Mars descendant les degrés,

Suait sous le fardeau des boucliers sacrés,

C’est lui que nous voyons de l’épouse nouvelle,

Revêtir sans pudeur la robe criminelle !

Dieu d’un peuple berger, Dieu vengeur de nos murs,

Quel génie en nos cœurs souffla ces feux impurs ?

Un citoyen illustre, un magistrat de Rome,

Comme épouse à l’autel conduit par un autre homme !

Quoi ! redoutable Mars, ton peuple, à cet affront,

N’a point vu la fureur éclater sur ton front,

Ni ta lance frapper cette exécrable terre,

Ni ton bras invoquer les foudres de ton père !

Va, fuis loin de ce champ qui te fut consacré

Et qui perdit l’amour qu’il t’avait inspiré.

— Demain, aux premiers feux de l’aurore nouvelle,

Sur le mont Quirinal une affaire m’appelle.

— Une affaire ! quoi donc ? — Comment l’ignorez-vous ?

Devant quelques amis, Barrus prend un époux.

Je suis un des témoins. —Vivons, vivons encore,

Et bientôt ces hymens que la nature abhorre,

À la face des dieux, par les lois consacrés,

Dans les actes publics seront enregistrés !

Les monstres toutefois éprouvent un supplice.

En vain, de leur fureur rendant le ciel complice,

Ces épouses voudraient, par des gages chéris,

Dans ces nœuds criminels retenir leurs maris :

Le ciel n’obéit point à leurs vœux sacrilèges.

Ni l’épaisse Lydé, par ses noirs sortilèges,

Ni l’agile Luperque en frappant dans leur main,

Ne saurait féconder leur détestable hymen.

Mais un autre Gracchus, descendu dans l’arène,

N’a-t-il point, au mépris de la grandeur romaine,

Naguère surpassé ces prostitutions,

Quand, le trident en main, parmi des histrions,

Rome entière l’a vu, précipitant sa fuite,

De l’adroit Mirmillon éviter la poursuite,

Lui qui des plus puissants de nos patriciens,

Et des Fabricius et des Émiliens,

Et même de celui qui payait sa bassesse,

Ainsi que l’opulence, éclipsait la noblesse ?

Qu’il existe un Cocyte, un royaume des morts ;

Que d’immondes crapauds croassent sur ses bords ;

Que, pour en traverser les flots bourbeux et sombres,

Une barque suffise à tant de milliers d’ombres,

C’est ce qu’un enfant même aujourd’hui ne croit pas ;

Mais si l’homme en effet survit à son trépas,

Que pensent un Marcel, un Camille, un Valère,

Et les trois cents guerriers moissonnés à Crémère,

Et ceux que, dans un jour encore plus fatal,

Cannes vit succomber sous le fer d’Annibal,

Quand des lieux que jadis illustra leur grande âme,

Arrive devant eux le spectre d’un infâme ?

Sans doute, à cet aspect, pour se purifier,

Ils cherchent des flambeaux, du souffre et du laurier.

Voilà donc, malheureux, dans quel profond abîme,

Nous ont précipités la débauche et le crime !

Qu’importent désormais nos triomphes nouveaux,

Et les climats sans nuit où flottent nos drapeaux,

Et l’aigle des Césars franchissant l’Hybernie ?

Esclaves, mais chargés de moins d’ignominie,

Les vaincus, repoussant l’exemple des vainqueurs,

En acceptant nos fers, ont dédaigné nos mœurs.

Un seul digne de nous, l’Arménien Zalate,

Depuis peu dans nos murs arrivé d’Artaxate,

Et déjà surpassant nos jeunes sénateurs,

A, dit-on, d’un tribun assouvi les fureurs.

Funestes liaisons ! déplorable voyage !

Sur la foi des traités il venait en otage !

C’est chez nous qu’on se forme. Étrangers imprudents,

N’y laissez point vos fils séjourner trop longtemps ;

Car bientôt, oubliant leurs mâles exercices,

Leurs armes, leurs coursiers, ils y prendraient nos vices,

Et ne rapporteraient à leurs concitoyens,

Que la corruption de nos patriciens.

SATIRE III.

De mon ancien ami, j’approuve le projet ;

Oui, quoique son départ me cause un vif regret,

J’approuve que, cherchant un solitaire asile,

D’un citoyen de plus il dote la Sibylle.

Cumes conduit à Baïe, et ces lieux retirés

Semblent par la nature au repos consacrés.

Pour moi, de Prochyta le séjour misérable

Lui-même au Suburra me paraît préférable.

Quel désert, en effet, quel sauvage réduit

Plus triste qu’une ville où, tremblant jour et nuit,

On ne voit que maisons qui menacent ruine,

Qu’édifices en feu, que meurtre, que rapine,

Sans compter les auteurs dont les rauques accents

Dans la rue au mois d’août poursuivent les passants ?

Tandis que son esclave, apportant le bagage,

Sur un seul charriot range tout le ménage,

À la porte Capène il s’arrête un moment,

Au lieu même où la nuit Numa furtivement

Venait prendre conseil de sa nymphe chérie ;

Maintenant la fontaine et l’autel d’Egérie

Sont loués à des juifs qui, pour tout mobilier,

Ont la botte de paille et le panier d’osier.

Car le peuple romain des arbres de bocage

Fait à ces malheureux payer jusqu’à l’ombrage,

Et contraintes de fuir pour de vils mendiants,

Les Muses ont quitté ces asiles riants.

Je descends avec lui dans, ces grottes sacrées

Qu’à force d’ornements l’art a défigurées ;

Oh ! qu’aux bords de cette onde, avec bien plus d’amour,

La nymphe se plairait à fixer son séjour,

Si du simple gazon qui faisait leur parure,

Le marbre n’avait pas profané la verdure !

C’est là qu’Umbricius, triste, l’air abattu :

Puisqu’enfin, me dit-il, le talent, la vertu,

Les arts que peut sans honte exercer l’honnête homme,

Ne trouvent plus de place ou languissent à Rome ;

Puisque le peu que j’ai, s’échappant de ma main,

Moindre aujourd’hui qu’hier, diminuera demain,

Je veux m’en exiler ; je veux, avant que l’âge

Des rides à mon front ait prodigué l’outrage,

Pendant que sur mes pieds je me tiens sans fléchir,

Qu’à peine mes cheveux commencent à blanchir,

Qu’il reste à Lachésis de quoi filer encore,

D’une ingrate cité fuir les mœurs que j’abhorre.

Le dessein en est pris ; je cours aux lieux déserts

Où s’arrêta Dédale en descendant des airs.

Adieu donc, ma patrie : adieu, ville funeste :

Que, s’il peut y rester, Arthurius y reste :

Qu’ils y vivent comblés et d’honneurs et de biens,

Ceux qui savent changer, par d’infâmes moyens,

Les vices en vertus et les vertus en vices :

Qui, ramassant de l’or parmi les immondices,

Se chargent de curer les égouts et les ports

De conduire au bûcher la dépouille des morts,

Et pour le moindre gain, prêts à tout entreprendre,

Eux-mêmes à l’encan mettraient leur tête à vendre.

Autrefois dans nos bourgs, on s’en souvient encor,

Ils sonnaient en public du clairon ou du cor.

Aujourd’hui ce sont eux que l’on voit dans l’arène,

Usurpateurs des droits de la pourpre romaine,

Au signe accoutumé d’un peuple frémissant,

De l’athlète vaincu faire couler le sang !

Suivez-les : au sortir de ces jeux magnifiques,

Ils iront affermer les latrines publiques.

Pourquoi non ? tout métier ne leur convient-il pas ?

Ne sont-ils pas de ceux que, du rang le plus bas,

Quand parfois des mortels la fortune se joue,

Elle porte en riant au plus haut de sa roue ?

Que deviendrais-je ici ! je ne suis point menteur.

Je ne sais ni louer un ridicule auteur,

Ni chercher dans Saturne un sinistre présage,

Ni des flancs d’un reptile extraire un noir breuvage,

Ni d’un père à son fils promettre le trépas,

Et, quand je le saurais, je ne le voudrais pas.

Qu’un autre, secondant une amour criminelle,

Porte un gage adultère à l’épouse fidèle,

On ne me verra point, trafiquant de l’honneur,

Servir dans ses projets un lâche suborneur.

Aussi, tel qu’un perclus, dont la main droite est morte,

D’aucun grand, quand il sort, je ne grossis l’escorte.

Quels clients de nos jours choisit-on pour amis ?

Ceux par qui l’on craindrait de se voir compromis :

Ceux qu’on a fait entrer dans quelque affreux mystère

Qui leur pèse toujours, qu’il leur faut toujours taire.

Mais d’un projet honnête on t’a fait confident ;

On ne craint de ta part, aucun mot imprudent ;

N’espère dans ce cas ni présents ni caresses.

L’intime de Verrès, l’objet de ses largesses,

C’est celui dont un mot pourrait perdre Verrès.

Ah ! s’il venait t’offrir ses coupables secrets,

Pour tout le sable d’or que le Tage en ses ondes,

Roule, sous des berceaux, au sein des mers profondes,

Garde-toi d’accepter cet honneur dangereux :

Tu ne dormirais plus : heureux, cent fois heureux,

Si d’un trouble inquiet son amitié suivie,

Avec tous ses présents ne t’arrachait la vie !

Ceux qui de nos Crésus savent se faire aimer,

Ceux que je fuis surtout, faut-il te les nommer ?

Je fuis, je ne peux plus supporter une ville

Dont la lie achéenne a fait son domicile.

Que dis-je ? les Grecs seuls n’y blâment point mes yeux.

Et le Tibre, souillé d’un mélange odieux,

Chez nous depuis longtemps a transporté sans honte

Les cymbales, les mœurs, la langue de l’Oronte,

Et le ramas impur de ses viles Phrynés.

Allez, et qu’on vous voie, à leurs pieds prosternés,

Vous que, par les couleurs de sa riche tiare,

Appelle et peut séduire une amante barbare !

Cependant, Quirinus, tes rustiques enfants,

Étalent du lutteur les signes triomphants,

Tandis que tous ces Grecs échappés d’Amydone,

De Tralles, d’Alaband, d’Andros, de Sicyone,

Du Viminal en foule assiégeant les palais,

Y viennent prendre poste et tendre leurs filets.

Génie entreprenant, caractère perfide,

Audace à toute épreuve, éloquence rapide,

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