Satires (page 3)
Débit plus vif, plus prompt que celui d’Iséus,
Tel est ce peuple entier d’intrigants et d’intrus.
Qu’est-ce en effet qu’un Grec ? un homme souple, habile,
Pour qui rien n’est honteux, à qui tout est facile ;
Grammairien, bouffon, orateur, médecin,
Géomètre, baigneur, peintre, augure, devin,
Que n’est-il pas ? veut-on qu’à la céleste voûte
Il s’élance et se fraie une nouvelle route ?
S’il a faim, il est prêt. Cet homme industrieux
Qui d’un vol si hardi s’éleva jusqu’aux cieux,
Était-ce un habitant des plages africaines,
Un Thrace, un Indien ? Non : il était d’Athènes.
Et je ne fuirai pas ces nouveaux débarqués,
D’un opprobre éternel sous la pourpre marqués !
Je souffrirai qu’à table un misérable esclave !
À la place d’honneur, me supplante et me brave !
Qu’il signe le premier, lui, parmi des ballots,
Naguère sur nos bords jeté nu par les flots !
Eh ! quoi ! jusqu’à ce point Rome est-elle avilie ?
A-t-on de tous ses droits dépouillé l’Italie ?
Et ne serait-ce plus un bienfait du destin,
Que d’avoir vu le jour sur le mont Aventin ?
Ajoutez que ces gens, en fait de flatterie,
Ne mettent point de borne à leur effronterie.
Tout défaut avec eux se change en qualité,
L’ignorance en savoir, la laideur en beauté ;
Les sous durs et perçants de cette voix plus grêle
Que l’aigre chant du coq mordillant sa femelle,
Il les trouve remplis de grâce et de douceur,
Et cet homme au long col, efflanqué, sans vigueur,
C’est Hercule, en dépit de la terre irritée,
Étouffant dans ses bras le redoutable Antée.
Nous aussi nous pourrions admirer tout cela ;
Mais l’honneur d’être cru n’est que pour ces gens-là.
Et quel comédien leur serait comparable ?
Voyez de ce bouffon le talent admirable ;
Voyez-le tour à tour représenter Chloris,
Jouer une matrone ou nous montrer Doris,
Lorsque du sein des flots elle sort toute nue.
Ce n’est plus l’histrion qui frappe notre vue,
Il a changé de sexe, et, d’un œil curieux,
Le spectateur trompé par cet art merveilleux,
D’une virilité qui ne tient plus de place,
Au-dessous du bas ventre en vain cherche la trace ;
C’est la nature même ! et pourtant Stratoclès,
Hœmus, Antiochus, ces acteurs si parfaits,
Sur le moindre des Grecs n’auraient pas l’avantage.
Tout Grec reçut du ciel l’art du mime en partage.
Riez-vous ? il éclate. Etes-vous affligé ?
Dans un chagrin profond vous le croiriez plongé.
Avez-vous froid ? il tremble. Avez-vous chaud ? il sue.
D’un combat inégal qui ne craindrait l’issue ?
Il est bien plus adroit celui qui, nuit et jour,
À son riche patron prêt à faire la cour,
Compose sur le sien son geste et son langage,
Lui jette avec amour des baisera au passage,
Le vante à tout propos, et lui fait compliment
S’il a roté sans peine, ou p… largement,
Ou du jet d’une selle à grand bruit expulsée,
Rempli le bassin d’or de sa chaise percée.
Rien de sacré d’ailleurs pour cet homme effronté,
Rien qui soit un obstacle à sa lubricité.
Il ne respectera de toute la famille,
La femme, ni l’époux, ni le fils, ni la fille,
Ni même la grand’mère. Insidieux serpent,
Dans les secrets du maître il se glisse en rampant ;
Et c’est par là bientôt qu’il sait se faire craindre :
Puisqu’il s’agit des Grecs, achevons de les peindre.
Montrons-les revêtus d’un plus grave manteau.
Baréas va tomber sous le fer du bourreau ;
Quel est son délateur ? frémissez de l’entendre :
C’est celui dont la voix aurait dû le défendre,
Le sage Egnatius, ce fier stoïcien,
Ce vieillard au front chauve, au sévère maintien,
Son maître, son ami. Vous m’en croiriez à peine ;
Mais le monstre naquit aux rives d’Hyppocrène.
Gardons-nous de paraître où les Grecs sont admis ;
Ils ne partagent pas le cœur de leurs amis ;
Et dès qu’un Protogène, un Hœmus, un Diphile,
Approchant du patron l’oreille trop facile,
A pu de son pays y verser le poison,
Il nous faut à l’instant déserter la maison.
Adieu tous nos travaux, adieu tous nos services :
On ne s’en souvient plus. De tous les sacrifices,
C’est celui d’un client qu’on regrette le moins.
Mais ne nous flattons pas : quels services, quels soins
Peut rendre à son patron un client sans fortune ?
Lui ferons-nous valoir cette ardeur importune,
Qui, pour le saluer, prévenant le soleil,
Nous fait tout habitués courir à son réveil ?
Quel prix y mettrait-il, quand, plus agile encore,
Le tribun empressé lui-même, avant l’aurore,
Chez la veuve Albina devance le préteur ?
À peine elle s’éveille et déjà le licteur
De son maître inquiet remplissant le message,
À cette heureuse veuve a porté son hommage.
Ici des gens bien nés, des fils de magistrats
Clients d’un riche esclave, accompagnent ses pas ;
Faut-il nous étonner de cette ignominie,
Lorsque, pour palpiter trois fois sur Calvinie,
Cet esclave lui donne, avec profusion,
Plus d’or que n’en reçoit un chef de légion ?
Toi, que de Cyané la figure te plaise,
Tu passas, sans l’oser déranger de sa chaise.
Supposez le témoin le plus religieux,
Soit l’hôte révéré de la mère des dieux,
Soit Numa, soit celui qui de la flamme ardente,
Courut sur son autel sauver Pallas tremblante ;
Est-il riche en argent, en troupeaux, en guérets ?
A-t-il un train nombreux ? soupe-t-il à grands frais ?
Voilà les seuls garants qu’on veut de sa conduite.
La fortune d’abord, les mœurs viendront ensuite.
Les mœurs sont sans crédit en face de la loi,
Et ce n’est qu’aux écus que l’on ajoute foi.
En vain le pauvre atteste, en donnant sa parole,
Les dieux de Samothrace et ceux du capitole :
On croit toujours qu’il brave et la foudre et les dieux,
Les dieux, de son forfait spectateurs dédaigneux.
Que dis-je ? il est partout un objet de risée :
On rit, si son manteau, si sa toge est usée :
On rit, si son soulier ouvert et grimaçant
Trahit d’un fil grossier l’artifice récent.
Ce que le sort du pauvre a de plus déplorable,
C’est d’être ridicule aux yeux de son semblable.
Au banc des chevaliers introduit par hasard,
De l’inspecteur des jeux frappe-t-il le regard ?
Lève-toi, malheureux, sors de cette tribune :
Elle ne convient point à ton humble fortune.
Mais vous, du Proxénète impudiques enfants,
Venez vous y montrer pompeux et triomphants.
C’est ici qu’au milieu d’une élite bruyante,
De nos gladiateurs postérité brillante,
Du crieur enrichi l’héritier fastueux
À le droit de s’asseoir et d’applaudir aux jeux.
Ainsi l’a décidé, lorsqu’il marqua nos places,
Le frivole tribun qui nous rangea par classes.
Où voit-on l’indigent hériter d’un vieillard ?
Aux conseils de l’édile en quels lieux prend-il part ?
Quand s’est-il rencontré qu’un père de famille
Ait daigné l’accepter pour l’époux de sa fille ?
Oh ! que les plébéiens auraient fait sagement,
Si, n’écoutant jadis que leur ressentiment,
Et cherchant tous ensemble une terre plus libre,
Ils avaient sans retour quitté les bords du Tibre !
Le mérite, il est vrai, de fortune privé,
Quelques moyens qu’il tente, est partout entravé ;
Il veut surgir en vain ; mais c’est surtout à Rome,
Que de plus durs efforts rebutent l’honnête homme.
Que d’or pour le loyer d’un étroit logement !
Que d’or pour l’estomac d’un esclave gourmand !
Que d’or pour la plus simple et la plus maigre chère !
On rougit de manger dans des vases de terre !
Il n’en rougissait pas, cet illustre Romain,
Qui de son chaume obscur reprenant le chemin,
Pour l’habit du Samnite et sa table frugale,
Courait y déposer la pourpre triomphale.
Avouons-le pourtant, ces mœurs de l’âge d’or,
Quelques bourgs des Latins les conservent encor.
Là, chaque citoyen, en tunique de laine,
Ne paraît qu’à sa mort sous la toge romaine.
Là, dans un jour de fête, et quand, sur le gazon,
Un exode burlesque assemble le canton ;
Quand un masque hideux, à la bouche béante,
Fait frissonner l’enfant sur sa mère tremblante,
On voit, comme jadis, et le peuple et les grands,
Sans marque distinctive, assis aux mêmes rangs,
Et du vieillard chargé de la magistrature,
Une tunique blanche est la seule parure.
Mais ici plus de borne au luxe des habits :
C’est le vice commun des grands et des petits :
On ne s’arrête plus au simple nécessaire
Ce qui suffit n’est rien ; on emprunte, on s’obère,
Et chacun à grands pas vers sa chute emporté,
D’un faste ambitieux revêt sa pauvreté.
Que te dirai-je enfin ? tout se vend, tout s’achète.
Veux-tu qu’à son lever Cossus un jour t’admette ?
Veux-tu que Véienton, d’un regard protecteur,
Sur toi, sans dire un mot, laisse tomber l’honneur ?
Combien peux-tu donner ? une brillante fête
Chez ces nobles patrons en ce moment s’apprête :
De leur plus bel esclave ils consacrent tous deux,
L’un la première barbe, et l’autre les cheveux.
Que de gens à leur porte empressés de se rendre !
Que de gâteaux offerts ! ils en ont à revendre.
O supplice ! et c’est nous qui sommes obligés
D’enrichir de nos dons ces heureux protégés !
Jamais à Volsinie, à Tibur, à Préneste,
Le paisible habitant, en son réduit modeste,
A-t-il craint de se voir sous son toit écrasé ?
À Rome chaque jour on s’y trouve exposé.
Là, d’étages nombreux qui montent dans la nue,
Sur de frêles étais à peine soutenue,
La mage incessamment semble près de crouler ;
Et quand du mur qui penche et qu’on sent vaciller,
L’architecte avec art déguisant la menace,
En a légèrement replâtré la surface,
Il veut que désormais, grâce à ses soins prudents,
Nous dormions sans frayeur sous ces débris pendants.
Hâtons-nous de quitter un lieu si peu tranquille ;
Sortons : courons chercher quelque lointain asile,
Où, sans craindre le feu, les voleurs et le bruit,
Avec sécurité l’on passe au moins la nuit.
Quels cris, quelle rumeur dans tout le voisinage !
Ucalégon tremblant emporte son ménage,
Et déjà l’incendie a gagné le premier.
Tu ne soupçonnes rien, toi, près du colombier.
Le pauvre sous la tuile, où le danger l’assiège,
Est brûlé le dernier : c’est là son privilège.
Codrus et Procula n’avaient qu’un méchant lit ;
Encor pour tous les deux était-il trop petit.
Un vieux meuble, étayé d’un Centaure en ruines,
Supportait une amphore et six tasses mesquines,
Et des rats ignorants, ligués avec les vers,
Au fond d’un coffre usé, rongeaient ses doctes vers.
À vrai dire, Codrus n’avait rien ; mais encore,
Ce rien, la flamme, hélas ! tout entier le dévore !
Pour comble de malheur, nu, pressé par la faim,
Réduit à mendier un asile et du pain,
En vain il va partout traînant son infortune.
La ville entière est sourde à sa plainte importune.
Que l’incendie, au lieu du grabat de Codrus,
Ait détruit le palais du riche Asturiens,
Quel désastre ! quel deuil ! les grands sont en alarmes,
Les tribunaux fermés, les matrones en larmes.
C’est alors que du feu l’on maudit les fureurs !
Alors que de la ville on ressent les malheurs !
La flamme brille encore ; et déjà plein de zèle,
Chacun court réparer cette perte cruelle.
L’un veut fournir le marbre et payer les travaux ;
L’autre offre de donner de précieux tableaux ;
L’autre quelque statue ou quelque buste antique,
Des temples de la Grèce ornement magnifique ;
L’autre enfin la Minerve, ouvrage d’Euphranor,
Et la bibliothèque et tout un boisseau d’or.
Du Crésus sans enfants le palais se relève,
Et sur un nouveau plan si promptement s’achève,
Qu’on dirait, et peut-être avec trop de raison,
Qu’Asturicus exprès a brûlé sa maison.
O mon cher Juvénal, que n’as-tu le courage
De venir loin du cirque avec moi vivre en sage !
Pour le prix que dans Rome un patron rigoureux
Exige tous les ans d’un cachot ténébreux,
Tu pourrais, ou dans Sore ou dans Fabraterie,
Acheter un manoir avec sa métairie.
Là, cultivant toi-même un modeste jardin,
Souvent on te verrait, d’une onde avec la main
Sans corde et sans fatigue à sa source puisée,
Répandre sur tes fleurs la féconde rosée.
Quel plaisir de pouvoir offrir à cent amis,
Les mets que Pythagore aux mortels a permis,
Et d’être, n’importe où, du moindre coin de terre
Et le cultivateur et le propriétaire !
Les malades ici, dans leur repos troublés,
Succombent la plupart d’insomnie accablés.
C’est leur faute, il est vrai, c’est l’excès de la table
Qui chargeant l’estomac d’un poids insupportable,
Y fait naître, y nourrit un feu séditieux ;
Mais fût-on plus frugal, en dormirait-on mieux ?
Les maisons à loyer n’ont pas de nuit tranquille :
Ce n’est qu’à prix d’argent qu’on dort en cette ville.
Voilà ce qui nous tue. À peine le matin,
De fatigue épuisé, je m’assoupis enfin,
Que vingt chars accrochés s’arrêtent à ma porte :
Aux cris des muletiers que la fureur transporte,
Aux clameurs dont je sens tout mon grabat trembler,
Les phoques et Drusus cesseraient de ronfler.
Qu’un riche ait à sortir : soudain sa chaise est prête :
Il part : la foule cède, et sans que rien l’arrête,
Par six liburniens rapidement porté,
Sur les têtes du peuple il court en sûreté.
Chemin faisant, il lit, il écrit, ou repose.
Rien n’invite au sommeil comme une chaise close.
Cependant il achève un voyage si doux,
Et, sens même y songer, il arrive avant nous.
Mais moi, quand je me hâte, une foule grossière
M’arrête par devant, me presse par derrière :
L’un, pour me devancer, me coudoie en passant ;
L’autre, du choc d’un ais, me laisse tout en sang ;
Ici l’on me renverse : ailleurs on m’éclabousse ;
Et tandis qu’en jurant je m’esquive et me pousse,
Mes pieds par des brutaux meurtris à chaque pas,
Rapportent au logis les clous de nos soldats.
Regardez ces clients que, sous le vestibule,
Conduit vers le patron l’odeur de la sportule :
J’en compte plus de cent, et, dès qu’il est servi,
Chacun de son dîner se retire suivi.
Que de mets ! Corbulon ploierait sous cette pile
Qu’emporte, sans broncher, sur sa tête immobile,
Ce petit malheureux suant, mourant de chaud,
Qui rallume en courant le feu de son réchaud,
Et dont, à chaque pas, sur la place publique,
La foule par lambeaux arrache la tunique.
Comment parviendra-t-il ? là, barrant le chemin,
S’avance lentement un immense sapin :
Plus loin, un chariot, d’une poutre branlante
Trahie péniblement la longueur vacillante :
Ces deux énormes trônes, sur le peuple éperdu,
Tiennent à tout moment le trépas suspendu.
Ceci n’est rien encor ; mais si, dans la bagarre,
L’essieu que font crier les marbres de Carrare,
Se rompt, et tout à coup sur les passants surpris,
Du rocher ambulant verse les lourds débris,
Où retrouver les corps de cette populace ?
Comme un souffle léger, disparus sur la place,
Il n’en restera plus un seul membre, un seul os.
Cependant au logis, le reste des marmots,
Sans se douter de rien, dispose les assiettes,
Ranime le foyer, prépare les serviettes.
Le linge, les frottoirs, l’huile qui sert au bain,
Tout est prêt ; mais, hélas ! ils s’agitent en vain ;
Leur pauvre compagnon, à cette heure fatale,
Piteusement assis sur la rive infernale,
À l’aspect imprévu du sombre nautonnier,
Se désole, en pensant que faute du denier
Qu’au mettre de la barque il doit pour le péage,
Il ne pourra franchir le bourbeux marécage.
De la nuit maintenant vois les périls divers ;
Vois du haut de ce toit qui se perd dans les airs,
Ces cristaux mutilés, ces débris de vaisselle
Du passant dans la rue entamer la cervelle,
Et de leurs durs éclats écrasant le pavé,
Y laisser de leur chute un monument gravé.
Certes, il montrerait bien peu de prévoyance,
Celui qui, dans la ville, avec insouciance,
Sans avoir pour sa mort réglé tout en sortant,
Irait souper le soir chez l’ami qui l’attend.
Chaque bouge éclairé, chaque fenêtre ouverte
Le mettrait, dans sa route, à deux doigts de sa perte ;
Heureux si mille fois à périr exposé,
Par faveur singulière, il n’était qu’arrosé !
Un jeune furieux, en qui le vin fermente,