Les Caractères (page 11)

Jean de La Bruyère · Lettres

Texte français, domaine public · Source : fr.wikisource.org — Les Caractères · 25 pages

❡ Il y a un certain nombre de jeunes magistrats que les grands biens et les plaisirs ont associés à quelques-uns de ceux qu’on nomme à la cour de petits maîtres ; ils les imitent, ils se tiennent fort au-dessus de la gravité de la robe, et se croient dispensés par leur âge et par leur fortune d’être sages et modérés ; ils prennent de la cour ce qu’elle a de pire ; ils s’approprient la vanité, la mollesse, l’intempérance, le libertinage, comme si tous ces vices lui étaient dus ; et, affectant ainsi un caractère éloigné de celui qu’ils ont à soutenir, ils deviennent enfin, selon leurs souhaits, des copies fidèles de très méchants originaux.

❡ Un homme de robe à la ville, et le même à la cour, ce sont deux hommes. Revenu chez soi, il reprend ses mœurs, sa taille et son visage, qu’il y avait laissés ; il n’est plus ni si embarrassé ni si honnête.

❡ Les Crispins se cotisent et rassemblent dans leur famille jusqu’à six chevaux pour allonger un équipage qui, avec un essaim de gens de livrée où ils ont fourni chacun leur part, les fait triompher au Cours ou à Vincennes, et aller de pair avec les nouvelles mariées, avec Jason qui se ruine, et avec Thrason qui veut se marier et qui a consigné.

❡ J’entends dire des Sannions : même nom, mêmes armes ; la branche aînée, la branche cadette, les cadets de la seconde branche ; ceux-là portent les armes pleines, ceux-ci brisent d’un lambel, et les autres d’une bordure dentelée : ils ont avec les Bourbons sur une même couleur un même métal, ils portent comme eux deux et une ; ce ne sont pas des fleurs de lys, mais ils s’en consolent, peut-être dans leur cœur trouvent-ils leurs pièces aussi honorables, et ils les ont communes avec de grands seigneurs qui en sont contents ; on les voit sur les litres et sur les vitrages, sur la porte de leur château, sur le pilier de leur haute justice, où ils viennent de faire pendre un homme qui méritait le bannissement ; elles s’offrent aux yeux de toutes parts, elles sont sur les meubles et sur les serrures, elles sont semées sur les carrosses ; leurs livrées ne déshonorent point leurs armoiries. Je dirais volontiers aux Sannions : « Votre folie est prématurée, attendez du moins que le siècle s’achève sur votre race ; ceux qui ont vu votre grand-père, qui lui ont parlé, sont vieux et ne sauraient plus vivre longtemps ; qui pourra dire comme eux : « Là il étalait et vendait très cher ? »

Les Sannions et les Crispins veulent encore davantage que l’on dise d’eux qu’ils font une grande dépense qu’ils n’aiment à la faire ; ils font un récit long et ennuyeux d’une fête ou d’un repas qu’ils ont donné, ils disent l’argent qu’ils ont perdu au jeu, et ils plaignent fort haut celui qu’ils n’ont pas songé à perdre ; ils parlent jargon et mystère sur de certaines femmes ; ils ont réciproquement cent choses plaisantes à se conter, ils ont fait depuis peu des découvertes, ils se passent les uns aux autres qu’ils sont gens à belles aventures. L’un d’eux, qui s’est couché tard à la campagne et qui voudrait dormir, se lève matin, chausse des guêtres, endosse un habit de toile, passe un cordon où pend le fourniment, renoue ses cheveux, prend un fusil. Le voilà chasseur s’il tirait bien ; il revient de nuit, mouillé et recreu sans avoir tué ; il retourne à la chasse le lendemain, et il passe tout le jour à manquer des grives ou des perdrix.

Un autre avec quelques mauvais chiens aurait envie de dire ma meute ; il sait un rendez-vous de chasse, il s’y trouve, il est au laisser courre, il entre dans le fort, se mêle avec les piqueurs, il a un cor ; il ne dit pas comme Menalippe : « Ai-je du plaisir ? » il croit en avoir ; il oublie lois et procédure, c’est un Hippolyte. Ménandre, qui le vit hier sur un procès qui est en ses mains, ne reconnaîtrait pas aujourd’hui son rapporteur. Le voyez-vous le lendemain à sa chambre, où l’on va juger une cause grave et capitale ? Il se fait entourer de ses confrères ; il leur raconte comme il n’a point perdu le cerf de meute, comme il s’est étouffé de crier après les chiens qui étaient en défaut, ou après ceux des chasseurs qui prenaient le change, qu’il a vu donner les six chiens. L’heure presse, il achève de leur parler des abois et de la curée, et il court s’asseoir avec les autres pour juger.

❡ Quel est l’égarement de certains particuliers qui, riches du négoce de leurs pères, dont ils viennent de recueillir la succession, se moulent sur les princes pour leur garde-robe et pour leur équipage, excitent par une dépense excessive et par un faste ridicule les traits et la raillerie de toute une ville qu’ils croient éblouir, et se ruinent ainsi à se faire moquer de soi !

Quelques-uns n’ont pas même le triste avantage de répandre leurs folies plus loin que le quartier où ils habitent, c’est le seul théâtre de leur vanité ; l’on ne sait point dans l’Isle qu’André brille au Marais, et qu’il y dissipe son patrimoine ; du moins s’il était connu dans toute la ville et dans ses faubourgs, il serait difficile qu’entre un si grand nombre de citoyens qui ne savent pas tous juger sainement de toutes choses, il ne s’en trouvât quelqu’un qui dirait de lui : « Il est magnifique », et qui lui tiendrait compte des régals qu’il fait à Xante et à Ariston et des fêtes qu’il donne à Élamire ; mais il se ruine obscurément ; ce n’est qu’en faveur de deux ou trois personnes qui ne l’estiment point qu’il court à l’indigence, et qu’aujourd’hui en carrosse, il n’aura pas dans six mois le moyen d’aller à pied.

❡ Narcisse se lève le matin pour se coucher le soir, il a ses heures de toilette comme une femme, il va tous les jours fort régulièrement à la belle messe aux Feuillants ou aux Minimes ; il est homme d’un bon commerce, et l’on compte sur lui au quartier de *** pour un tiers ou pour un cinquième à l’ombre ou au reversis ; là il tient le fauteuil quatre heures de suite chez Aricie, où il risque chaque soir cinq pistoles d’or. Il lit exactement la Gazette de Hollande et le Mercure Galant ; il a lu Bergerac, des Marets, Lesclache, les Historiettes de Barbin, et quelques recueils de poésies. Il se promène avec des femmes à la Plaine ou au Cours, et il est d’une ponctualité religieuse sur les visites. Il fera demain ce qu’il fait aujourd’hui et ce qu’il fit hier, et il meurt ainsi après avoir vécu.

❡ Voilà un homme, dites-vous, que j’ai vu quelque part ; de savoir où, il est difficile, mais son visage m’est familier. Il l’est à bien d’autres, et je vais, s’il se peut, aider votre mémoire : est-ce au boulevard sur un strapontin, ou aux Tuileries dans la grande allée, ou dans le balcon à la Comédie ? est-ce au sermon, au bal, à Rambouillet ? Où pourriez-vous ne l’avoir point vu ? où n’est-il point ? S’il y a dans la place une fameuse exécution ou un feu de joie, il paraît à une fenêtre de l’Hôtel de ville ; si l’on attend une magnifique entrée, il a sa place sur un échafaud ; s’il se fait un carrousel, le voilà entré et placé sur l’amphithéâtre ; si le Roi reçoit des ambassadeurs, il voit leur marche, il assiste à leur audience, il est en haie quand ils reviennent de leur audience ; sa présence est aussi essentielle aux serments des ligues suisses que celle du chancelier et des ligues mêmes ; c’est son visage que l’on voit aux almanachs représenter le peuple ou l’assistance. Il y a une chasse publique, une Saint-Hubert, le voilà à cheval ; on parle d’un camp et d’une revue, il est à Ouilles, il est à Achères ; il aime les troupes, la milice, la guerre, il la voit de près, et jusqu’au fort de Bernardy. Chanley sait les marches, Jacquier les vivres, Du Metz l’artillerie ; celui-ci voit, il a vieilli sous le harnais en voyant, il est spectateur de profession ; il ne fait rien de ce qu’un homme doit faire, il ne sait rien de ce qu’il doit savoir, mais il a vu, dit-il, tout ce qu’on peut voir, et il n’aura point regret de mourir : quelle perte alors pour toute la ville ! Qui dira après lui : « Le Cours est fermé, on ne s’y promène point ; le bourbier de Vincennes est desséché et relevé, on n’y versera plus » ? Qui annoncera un concert, un beau salut, un prestige de la foire ? Qui nous avertira que Beaumavielle mourut hier, que Rochois est enrhumée et ne chantera de huit jours. Qui connaîtra comme lui un bourgeois à ses armes et à ses livrées ? Qui dira : « Scapin porte des fleurs de lys », et qui en sera plus édifié ? Qui prononcera avec plus de vanité et d’emphase le nom d’une simple bourgeoise ? Qui sera mieux fourni de vaudevilles ? Qui prêtera aux femmes les Annales galantes et le Journal amoureux ? Qui saura comme lui chanter à la table tout un dialogue de l’Opéra, et les fureurs de Roland dans une ruelle ? Enfin, puisqu’il y a à la ville comme ailleurs de fort sottes gens, des gens fades, oisifs, désoccupés, qui pourra aussi parfaitement leur convenir ?

❡ Théramène était riche et avait du mérite ; il a hérité, il est donc très riche et d’un très grand mérite ; voilà toutes les femmes en campagne pour l’avoir pour galant, et toutes les filles pour épouseur ; il va de maison en maison faire espérer aux mères qu’il épousera ; est-il assis, elles se retirent pour laisser à leurs filles toute la liberté d’être aimables, et à Théramène de faire ses déclarations : il tient ici contre le mortier, là il efface le cavalier ou le gentilhomme ; un jeune homme fleuri, vif, enjoué, spirituel, n’est pas souhaité plus ardemment ni mieux reçu ; on se l’arrache des mains, on a à peine le loisir de sourire à qui se trouve avec lui dans une même visite : combien de galants va-t-il mettre en déroute ? quels bons partis ne fera-t-il point manquer ? pourra-t-il suffire à tant d’héritières qui le recherchent ? Ce n’est pas seulement la terreur des maris, c’est l’épouvantail de tous ceux qui ont envie de l’être, et qui attendent d’un mariage à remplir le vide de leur consignation. On devrait proscrire de tels personnages, si heureux, si pécunieux, d’une ville bien policée, ou condamner le sexe, sous peine de folie ou d’indignité, à ne les traiter pas mieux que s’ils n’avaient que du mérite.

❡ Paris, pour l’ordinaire le singe de la cour, ne sait pas toujours la contrefaire ; il ne l’imite en aucune manière dans ces dehors agréables et caressants que quelques courtisans et surtout les femmes y ont naturellement pour un homme de mérite, et qui n’a même que du mérite : elle ne s’informent ni de ses contrats ni de ses ancêtres ; elles le trouvent à la cour, cela leur suffit, elles le souffrent, elles l’estiment, elles ne demandent pas s’il est venu en chaise ou à pied, s’il a une charge, une terre ou un équipage ; comme elles regorgent de train, de splendeur et de dignités, elles se délassent volontiers avec la philosophie ou la vertu. Une femme de ville entend-elle le bruissement d’un carrosse qui s’arrête à sa porte, elle pétille de goût et de complaisance pour quiconque est dedans sans le connaître ; mais, si elle a vu de sa fenêtre un bel attelage, beaucoup de livrées, et que plusieurs rangs de clous parfaitement dorés l’aient éblouie, quelle impatience n’a-t-elle pas de voir déjà dans sa chambre le cavalier ou le magistrat ! quelle charmante réception ne lui fera-t-elle point ! ôtera-t-elle les yeux de dessus lui ! Il ne perd rien auprès d’elle, on lui tient compte des doubles soupentes et des ressorts qui le font rouler plus mollement ; elle l’en estime davantage, elle l’en aime mieux.

❡ Cette fatuité de quelques femmes de la ville, qui cause en elles une mauvaise imitation de celles de la cour, est quelque chose de pire que la grossièreté des femmes du peuple et que la rusticité des villageoises elle a sur toutes deux l’affectation de plus.

❡ La subtile invention de faire de magnifiques présents de noces qui ne coûtent rien, et qui doivent être rendus en espèces !

❡ L’utile et la louable pratique, de perdre en frais de noces le tiers de la dot qu’une femme apporte ! de commencer par s’appauvrir de concert par l’amas et l’entassement de choses superflues, et de prendre déjà sur son fonds de quoi payer Gaultier, les meubles et la toilette !

❡ Le bel et le judicieux usage que celui qui, préférant une sorte d’effronterie aux bienséances et à la pudeur, expose une femme d’une seule nuit sur un lit comme sur un théâtre, pour y faire pendant quelques jours un ridicule personnage, et la livre en cet état à la curiosité des gens de l’un et de l’autre sexe qui, connus ou inconnus, accourent de toute une ville à ce spectacle pendant qu’il dure ! Que manque-t-il à une telle coutume, pour être entièrement bizarre et incompréhensible, que d’être lue dans quelques relations de la Mingrélie ?

❡ Pénible coutume, asservissement incommode ! se chercher incessamment les unes les autres avec l’impatience de ne se point rencontrer ; ne se rencontrer que pour se dire des riens, que pour s’apprendre réciproquement des choses dont on est également instruite et dont il importe peu que l’on soit instruite ; n’entrer dans une chambre précisément que pour en sortir ; ne sortir de chez soi l’après-dînée que pour y rentrer le soir, fort satisfaite d’avoir vu en cinq petites heures trois Suisses, une femme que l’on connaît à peine et une autre que l’on n’aime guère. Qui considérerait bien le prix du temps, et combien sa perte est irréparable, pleurerait amèrement sur de si grandes misères.

❡ On s’élève à la ville dans une indifférence grossière des choses rurales et champêtres : on distingue à peine la plante qui porte le chanvre d’avec celle qui produit le lin, et le blé froment d’avec les seigles, et l’un ou l’autre d’avec le méteil ; on se contente de se nourrir et de s’habiller. Ne parlez à un grand nombre de bourgeois ni de guérets, ni de baliveaux, ni de provins, ni de regains, si vous voulez être entendu : ces termes pour eux ne sont pas français ; parlez aux uns d’aunage, de tarif ou de sol pour livre, et aux autres de voie d’appel, de requête civile, d’appointement, d’évocation. Ils connaissent le monde, et encore par ce qu’il a de moins beau et de moins spécieux ; ils ignorent la nature, ses commencements, ses progrès, ses dons et ses largesses. Leur ignorance souvent est volontaire et fondée sur l’estime qu’ils ont pour leur profession et pour leurs talents : il n’y a si vil praticien qui, au fond de son étude sombre et enfumée et l’esprit occupé d’une plus noire chicane, ne se préfère au laboureur, qui jouit du ciel, qui cultive la terre, qui sème à propos et qui fait de riches moissons ; et, s’il entend quelquefois parler des premiers hommes ou des patriarches, de leur vie champêtre et de leur économie, il s’étonne qu’on ait pu vivre en de tels temps, où il n’y avait encore ni offices, ni commissions, ni présidents, ni procureurs ; il ne comprend pas qu’on ait jamais pu se passer du greffe, du parquet et de la buvette.

❡ Les empereurs n’ont jamais triomphé à Rome si mollement, si commodément ni si sûrement même contre le vent, la pluie, la poudre et le soleil, que le bourgeois sait à Paris se faire mener par toute la ville : quelle distance de cet usage à la mule de leurs ancêtres ! Ils ne savaient point encore se priver du nécessaire pour avoir le superflu, ni préférer le faste aux choses utiles ; on ne les voyait point s’éclairer avec des bougies et se chauffer à un petit feu : la cire était pour l’autel et pour le Louvre ; ils ne sortaient point d’un mauvais dîner pour monter dans leur carrosse : ils se persuadaient que l’homme avaient des jambes pour marcher, et ils marchaient ; ils se conservaient propres quand il faisait sec, et dans un temps humide ils gâtaient leur chaussure, aussi peu embarrassés de franchir les rues et les carrefours que le chasseur de traverser un guéret, ou le soldat de se mouiller dans une tranchée ; on n’avait pas encore imaginé d’atteler deux hommes à une litière : il y avait même plusieurs magistrats qui allaient à pied à la Chambre ou aux Enquêtes d’aussi bonne grâce qu’Auguste autrefois allait de son pied au Capitole. L’étain, dans ce temps, brillait sur les tables et sur les buffets, comme le fer et le cuivre dans les foyers ; l’argent et l’or étaient dans les coffres. Les femmes se faisaient servir par des femmes ; on mettait celles-ci jusqu’à la cuisine. Les beaux noms de gouverneurs et de gouvernantes n’étaient pas inconnus à nos pères, ils savaient à qui l’on confiait les enfants des rois et des plus grands princes ; mais ils partageaient le service de leurs domestiques avec leurs enfants, contents de veiller eux-mêmes immédiatement à leur éducation. Ils comptaient en toutes choses avec eux-mêmes ; leur dépense était proportionnée à leur recette ; leurs livrées, leurs équipages, leurs meubles, leur table, leurs maisons de la ville et de la campagne, tout était mesuré sur leurs rentes et sur leur condition ; il y avait entre eux des distinctions extérieures qui empêchaient qu’on ne prit la femme du praticien pour celle du magistrat, et le roturier ou le simple valet pour le gentilhomme. Moins appliqués à dissiper ou à grossir leur patrimoine qu’à le maintenir, ils le laissaient entier à leurs héritiers, et passaient ainsi d’une vie modérée à une mort tranquille. Ils ne disaient point : « Le siècle est dur, la misère est grande, l’argent est rare » ; ils en avaient moins que nous, et en avaient assez, plus riches par leur économie et par leur modestie que de leurs revenus et de leurs domaines. Enfin l’on était alors pénétré de cette maxime, que ce qui est dans les grands splendeur, somptuosité, magnificence, est dissipation, folie, ineptie dans le particulier.

DE LA COUR

Le reproche en un sens le plus honorable que l’on puisse faire à un homme, c’est de lui dire qu’il ne sait pas la cour : il n’y a sorte de vertus qu’on ne rassemble en lui par ce seul mot.

❡ Un homme qui sait la cour est maître de son geste, de ses yeux et de son visage ; il est profond, impénétrable ; il dissimule les mauvais offices, sourit à ses ennemis, contraint son humeur, déguise ses passions, dément son cœur, parle, agit, contre ses sentiments : tout ce grand raffinement n’est qu’un vice, que l’on appelle fausseté, quelquefois aussi inutile au courtisan pour sa fortune que la franchise, la sincérité et la vertu.

❡ Qui peut nommer de certaines couleurs changeantes, et qui sont diverses selon les divers jours dont on les regarde ? De même qui peut définir la cour ?

❡ Se dérober à la cour un seul moment, c’est y renoncer : le courtisan qui l’a vue le matin la voit le soir, pour la reconnaître le lendemain ou afin que lui-même y soit connu.

❡ L’on est petit à la cour, et quelque vanité que l’on ait, on s’y trouve tel ; mais le mal est commun, et les grands mêmes y sont petits.

❡ La province est l’endroit d’où la cour, comme dans son point de vue, paraît une chose admirable : si l’on s’en approche, ses agréments diminuent, comme ceux d’une perspective que l’on voit de trop près.

❡ L’on s’accoutume difficilement à une vie qui se passe dans une antichambre, dans des cours ou sur l’escalier.

❡ La cour ne rend pas content, elle empêche qu’on ne le soit ailleurs.

❡ Il faut qu’un honnête homme ait tâté de la cour : il découvre en y entrant comme un nouveau monde qui lui était inconnu, où il voit régner également le vice et la politesse, et où tout lui est utile, le bon et le mauvais.

❡ La cour est comme un édifice bâti de marbre, je veux dire qu’elle est composée d’hommes fort durs, mais fort polis.

❡ L’on va quelquefois à la cour pour en revenir et se faire par là respecter du noble de sa province ou de son diocésain.

❡ Le brodeur et le confiseur seraient superflus et ne feraient qu’une montre inutile si l’on était modeste et sobre ; les cours seraient désertes et les rois presque seuls si l’on était guéri de la vanité et de l’intérêt. Les hommes veulent être esclaves quelque part, et puiser là de quoi dominer ailleurs. Il semble qu’on livre en gros aux premiers de la cour l’air de hauteur, de fierté et commandement, afin qu’ils le distribuent en détail dans les provinces : ils font précisément comme on leur fait, vrais singes de la royauté.

❡ Il n’y a rien qui enlaidisse certains courtisans comme la présence du prince ; à peine les puis-je reconnaître à leurs visages, leurs traits sont altérés et leur contenance est avilie : les gens fiers et superbes sont les plus défaits, car ils perdent plus du leur ; celui qui est honnête et modeste s’y soutient mieux, il n’a rien à réformer.

❡ L’air de cour est contagieux, il se prend à V** comme l’accent normand à Rouen ou à Falaise ; on l’entrevoit en des fourriers, en de petits contrôleurs et en des chefs de fruiterie ; l’on peut avec une portée d’esprit fort médiocre y faire de grands progrès : un homme d’un génie élevé et d’un mérite solide ne fait pas assez de cas de cette espèce de talent pour faire son capital de l’étudier et se le rendre propre ; il l’acquiert sans réflexion, et il ne pense point à s’en défaire.

❡ N** arrive avec grand bruit, il écarte le monde, se fait faire place ; il gratte, il heurte presque, il se nomme : on respire, et il n’entre qu’avec la foule.

❡ Il y a dans les cours des apparitions de gens aventuriers et hardis, d’un caractère libre et familier, qui se produisent eux-mêmes, protestent qu’ils ont dans leur art toute l’habileté qui manque aux autres, et qui sont crus sur leur parole. Ils profitent cependant de l’erreur publique, ou de l’amour qu’ont les hommes pour la nouveauté ; ils percent la foule et parviennent jusqu’à l’oreille du prince, à qui le courtisan les voit parler, pendant qu’il se trouve heureux d’en être vu ; ils ont cela de commode pour les grands qu’ils en sont soufferts sans conséquence et congédiés de même : alors ils disparaissent tout à la fois riches et discrédités ; et le monde qu’ils viennent de tromper est encore prêt d’être trompé par d’autres.

❡ Vous voyez des gens qui entrent sans saluer que légèrement, qui marchent des épaules, et qui se rengorgent comme une femme ; ils vous interrogent sans vous regarder, ils parlent d’un ton élevé et qui marque qu’ils se sentent au-dessus de ceux qui se trouvent présents ; ils s’arrêtent, et on les entoure ; ils ont la parole, président au cercle, et persistent dans cette hauteur ridicule et contrefaite jusqu’à ce qu’il survienne un grand qui, la faisant tomber tout d’un coup par sa présence, les réduise à leur naturel, qui est moins mauvais.

❡ Les cours ne sauraient se passer d’une certaine espèce de courtisans, hommes flatteurs, complaisants, insinuants, dévoués aux femmes, dont ils ménagent les plaisirs, étudient les faibles et flattent toutes les passions ; ils leur souflent à l’oreille des grossièretés, leur parlent de leurs maris et de leurs amants dans les termes convenables, devinent leurs chagrins, leurs maladies, et fixent leurs couches ; ils font les modes, raffinent sur le luxe et sur la dépense, et apprennent à ce sexe de prompts moyens de consumer de grandes sommes en habits, en meubles et en équipages ; ils ont eux-mêmes des habits où brillent l’invention et la richesse, et ils n’habitent d’anciens palais qu’après les avoir renouvelés et embellis ; ils mangent délicatement et avec réflexion ; il n’y a sorte de volupté qu’ils n’essaient et dont ils ne puissent rendre compte ; ils doivent à eux-mêmes leur fortune, et ils la soutiennent avec la même adresse qu’ils l’ont élevée ; dédaigneux et fiers, ils n’abordent plus leurs pareils, ils ne les saluent plus ; ils parlent où tous les autres se taisent, entrent, pénètrent en des endroits et à des heures où les grands n’osent se faire voir ; ceux-ci avec de longs services, bien des plaies sur le corps, de beaux emplois ou de grandes dignités, ne montrent pas un visage si assuré ni une contenance si libre. Ces gens ont l’oreille des plus grands princes, sont de tous leurs plaisirs et de toutes leurs fêtes ; ne sortent pas du Louvre ou du château, où ils marchent et agissent comme chez eux et dans leur domestique, semblent se multiplier en mille endroits, et sont toujours les premiers visages qui frappent les nouveaux venus à une cour ; ils embrassent, ils sont embrassés, ils rient, ils éclatent, ils sont plaisants, ils font des contes ; personnes commodes, agréables, riches, qui prêtent, et qui sont sans conséquence.

❡ Ne croirait-on pas de Cimon et de Clitandre qu’ils sont seuls chargés des détails de tout l’État, et que seuls aussi ils en doivent répondre ? L’un a du moins les affaires de terre, et l’autre les maritimes. Qui pourrait les représenter, exprimerait l’empressement, l’inquiétude, la curiosité, l’activité, saurait peindre le mouvement. On ne les a jamais vu assis, jamais fixes et arrêtés. Qui même les a vu#1 marcher ? On les voit courir, parler en courant, et vous interroger sans attendre de réponse ; il ne viennent d’aucun endroit, ils ne vont nulle part ; ils passent et ils repassent. Ne les retardez pas dans leur course précipitée, vous démonteriez leur machine ; ne leur faites pas de questions, ou donnez-leur du moins le temps de respirer et de se ressouvenir qu’ils n’ont nulle affaire, qu’ils peuvent demeurer avec vous et longtemps, vous suivre même où il vous plaira de les emmener. Ils ne sont pas les satellites de Jupiter, je veux dire ceux qui pressent et qui entourent le prince, mais ils l’annoncent et le précèdent ; ils se lancent impétueusement dans la foule des courtisans, tout ce qui se trouve sur leur passage est en péril ; leur profession est d’être vus et revus, et ils ne se couchent jamais sans s’être acquittés d’un emploi si sérieux et si utile à la République ; ils sont au reste instruits à fond de toutes les nouvelles indifférentes, et ils savent à la cour tout ce que l’on peut y ignorer : il ne leur manque aucun des talents nécessaires pour s’avancer médiocrement. Gens néanmoins éveillés et alertes sur tout ce qu’ils croient leur convenir, un peu entreprenants, légers et précipités ; le dirai-je ? Il portent au vent, attelés tous deux au char de la Fortune, et tous deux fort éloignés de s’y voir assis.

❡ Un homme de la cour qui n’a pas un assez beau nom doit l’ensevelir sous un meilleur ; mais, s’il l’a tel qu’il ose le porter, il doit alors insinuer qu’il est de tous les noms le plus illustre, comme sa maison de toutes les maisons la plus ancienne : il doit tenir aux Princes Lorrains, aux Rohan, aux Chastillon, aux Montmorency, et, s’il se peut, aux Princes du sang ; ne parler que de ducs, de cardinaux et de ministres ; faire entrer dans toutes les conversations ses aïeux paternels et maternels, et y trouver place pour l’oriflamme et pour les croisades ; avoir des salles parées d’arbres généalogiques, d’écussons chargés de seize quartiers, et de tableaux de ses ancêtres et des alliés de ses ancêtres ; se piquer d’avoir un ancien château à tourelles, à créneaux et à machicoulis ; dire en toute rencontre ma race, ma branche, mon nom et mes armes ; dire de celui-ci qu’il n’est pas homme de qualité, de celle-là qu’elle n’est pas demoiselle ; ou, si on lui dit qu’Hyacinthe a eu le gros lot, demander s’il est gentilhomme. Quelques-uns riront de ces contre-temps, mais il les laissera rire ; d’autres en feront des contes, et il leur permettra de conter ; il dira toujours qu’il marche après la maison régnante, et à force de le dire il sera cru.

❡ C’est une grande simplicité que d’apporter à la cour la moindre roture et de n’y être pas gentilhomme.

❡ L’on se couche à la cour, et l’on se lève sur l’intérêt : c’est ce que l’on digère le matin et le soir, le jour et la nuit ; c’est ce qui fait que l’on pense, que l’on parle, que l’on se tait, que l’on agit ; c’est dans cet esprit que l’on aborde les uns et que l’on néglige les autres, que l’on monte et que l’on descend ; c’est sur cette règle que l’on mesure ses soins, ses complaisances, son estime, son indifférence, son mépris ; quelques pas que quelques-uns fassent par vertu vers la modération et la sagesse, un premier mobile d’ambition les emmène avec les plus avares, les plus violents dans leurs désirs et les plus ambitieux : quel moyen de demeurer immobile où tout marche, où tout se remue, et de ne pas courir où les autres courent ? On croit même être responsable à soi-même de son élévation et de sa fortune ; celui qui ne l’a point faite à la cour est censé ne l’avoir pas dû faire, on n’en appelle pas : cependant s’en éloignera-t-on avant d’en avoir tiré le moindre fruit, ou persistera-t-on à y demeurer sans grâces et sans récompenses ? Question si épineuse, si embarrassée et d’une si pénible décision qu’un nombre infini de courtisans vieillissent sur le oui et sur le non, et meurent dans le doute.

❡ Il n’y a rien à la cour de si méprisable et de si indigne qu’un homme qui ne peut contribuer en rien à notre fortune ; je m’étonne qu’il ose se montrer.

❡ Celui qui voit loin derrière soi un homme de son temps et de sa condition avec qui il est venu à la cour la première fois, s’il croit avoir une raison solide d’être prévenu de son propre mérite, et de s’estimer d’avantage que cet autre qui est demeuré en chemin, ne se souvient plus de ce qu’avant sa faveur il pensait de soi-même et de ceux qui l’avaient devancé.

❡ C’est beaucoup tirer de notre ami si, ayant monté à une grande faveur, il est encore un homme de notre connaissance.

❡ Si celui qui est en faveur ose s’en prévaloir avant qu’elle lui échappe, s’il se sert d’un bon vent qui souffle pour faire son chemin, s’il a les yeux ouverts sur tout ce qui vaque, poste, abbaye, pour les demander et les obtenir, et qu’il soit muni de pensions, de brevets et de survivances, vous lui reprochez son avidité et son ambition, vous dites que tout le tente, que tout lui est propre, aux siens, à ses créatures, et que, par le nombre et la diversité des grâces dont il se trouve comblé, lui seul a fait plusieurs fortunes. Cependant qu’a-t-il dû faire ? Si j’en juge moins par vos discours que par le parti que vous auriez pris vous-même en pareille situation, c’est ce qu’il a fait.

L’on blâme les gens qui font une grande fortune pendant qu’ils en ont l’occasion, parce que l’on désespère, par la médiocrité de la sienne, d’être jamais en état de faire comme eux et de s’attirer ce reproche. Si l’on était à portée de leur succéder, l’on commencerait à sentir qu’ils ont moins de tort, et l’on serait plus retenu, de peur de prononcer d’avance sa condamnation.

❡ Il ne faut rien exagérer, ni dire des cours le mal qui n’y est point ; l’on n’y attente rien de pis contre le vrai mérite que de le laisser quelquefois sans récompense ; on ne l’y méprise pas toujours, quand on a pu une fois le discerner on l’oublie, et c’est là où l’on sait parfaitement ne faire rien ou faire très peu de chose pour ceux qu’on estime beaucoup.

❡ Il est difficile, à la cour, que de toutes les pièces que l’on emploie à l’édifice de sa fortune il y en ait quelqu’une qui porte à faux : l’un de mes amis, qui a promis de parler, ne parle point ; l’autre parle mollement ; il échappe à un troisième de parler contre mes intérêts et contre ses intentions : à celui-là manque la bonne volonté, à celui-ci l’habileté et la prudence ; tous n’ont pas assez de plaisir à me voir heureux pour contribuer de tout leur pouvoir à me rendre tel. Chacun se souvient assez de tout ce que son établissement lui a coûté à faire, ainsi que des secours qui lui en ont frayé le chemin ; on serait même assez porté à justifier les services qu’on a reçu des uns par ceux qu’en de pareils besoins on rendrait aux autres, si le premier et l’unique soin qu’on a, après sa fortune faite, n’était pas de songer à soi.

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