Les Caractères (page 12)
❡ Les courtisans n’emploient pas ce qu’ils ont d’esprit, d’adresse et de finesse pour trouver les expédients d’obliger ceux de leurs amis qui implorent leur secours, mais seulement pour leur trouver des raisons apparentes, de spécieux prétextes, ou ce qu’ils appellent une impossibilité de le pouvoir faire, et ils se persuadent d’être quittes par là en leur endroit de tous les devoirs de l’amitié ou de la reconnaissance.
Personne à la cour ne veut entamer ; on s’offre d’appuyer, parce que, jugeant des autres par soi-même, on espère que nul n’entamera et qu’on sera ainsi dispensé d’appuyer : c’est une manière douce et polie de refuser son crédit, ses offices et sa médiation à qui en a besoin.
❡ Combien de gens vous étouffent de caresses dans le particulier, vous aiment et vous estiment, qui sont embarrassés de vous dans le public, et qui au lever ou à la messe évitent vos yeux et votre rencontre ! Il n’y a qu’un petit nombre de courtisans qui, par grandeur ou par confiance qu’ils ont d’eux-mêmes, osent honorer devant le monde le mérite qui est seul et dénué de grands établissements.
❡ Je vois un homme entouré et suivi, mais il est en place ; j’en vois un autre que tout le monde aborde, mais il est en faveur celui-ci est embrassé et caressé même des grands, mais il est riche ; celui-là est regardé de tous avec curiosité, on le montre du doigt, mais il est savant et éloquent ; j’en découvre un que personne n’oublie de saluer, mais il est méchant. Je veux un homme qui soit bon, qui ne soit rien davantage, et qui soit recherché.
❡ Vient-on de placer quelqu’un dans un nouveau poste, c’est un débordement de louanges en sa faveur qui inonde les cours et la chapelle, qui gagne l’escalier, les salles, la galerie, l’appartement ; on en a au-dessus des yeux, on n’y tient pas. Il n’y a pas deux voix différentes sur ce personnage : l’envie, la jalousie, parlent comme l’adulation ; tous se laissent entraîner au torrent qui les emporte, qui les force de dire d’un homme ce qu’ils en pensent ou ce qu’ils n’en pensent pas, comme de louer souvent celui qu’ils ne connaissent point. L’homme d’esprit, de mérite ou de valeur devient en un instant un génie du premier ordre, un héros, un demi-dieu ; il est si prodigieusement flatté dans toutes les peintures que l’on fait de lui qu’il paraît difforme près de ses portraits ; il lui est impossible d’arriver jamais jusqu’où la bassesse et la complaisance viennent de le porter ; il rougit de sa propre réputation. Commence-t-il à chanceler dans ce poste où on l’avait mis, tout le monde passe facilement à un autre avis ; en est-il entièrement déchu, les machines qui l’avaient guindé si haut pour l’applaudissement et les éloges sont encore toutes dressées pour le faire tomber dans le dernier mépris ; je veux dire qu’il n’y en a point qui le dédaignent mieux, qui le blâment plus aigrement et qui en disent plus de mal que ceux qui s’étaient comme dévoués à la fureur d’en dire du bien.
❡ Je crois pouvoir dire d’un poste éminent et délicat qu’on y monte plus aisément qu’on ne s’y conserve.
❡ L’on voit des hommes tomber d’une haute fortune par les mêmes défauts qui les y avaient fait monter.
❡ Il y a dans les cours deux manières de ce qu’on appelle, congédier son monde ou se défaire des gens : se fâcher contre eux, ou faire si bien qu’ils se fâchent contre vous et s’en dégoûtent.
❡ L’on dit à la cour du bien de quelqu’un pour deux raisons : la première, afin qu’il apprenne que nous disons du bien de lui ; la seconde, afin qu’il en dise de nous.
❡ Il est aussi dangereux à la cour de faire les avances qu’il est embarrassant de ne les point faire.
❡ Il y a des gens à qui ne connaître point le nom et le visage d’un homme est un titre pour en rire et le mépriser. Ils demandent qui est cet homme ce n’est ni Rousseau, ni un Fabry, ni La Couture#1 : ils ne pourraient le méconnaître.
❡ L’on me dit tant de mal de cet homme, et j’y en vois si peu, que je commence à soupçonner qu’il n’ait un mérite importun qui éteigne celui des autres.
❡ Vous êtes homme de bien, vous ne songez ni à plaire ni à déplaire aux favoris, uniquement attaché à votre maître et à votre devoir vous êtes perdu.
❡ On n’est point effronté par choix, mais par complexion ; c’est un vice de l’être, mais naturel ; celui qui n’est pas né tel est modeste et ne passe pas aisément de cette extrémité à l’autre : c’est une leçon assez inutile que de lui dire : « Soyez effronté, et vous réussirez » ; une mauvaise imitation ne lui profiterait pas, et le ferait échouer. Il ne faut rien de moins dans les cours qu’une vraie et naïve impudence pour réussir.
❡ On cherche, on s’empresse, on brigue, on se tourmente, on demande, on est refusé ; on demande, et on obtient, mais, dit-on, sans l’avoir demandé et dans le temps que l’on ni pensait pas, et que l’on songeait même à toute autre chose : vieux style, menterie innocente et qui ne trompe personne.
❡ On fait sa brigue pour parvenir à un grand poste, on prépare toutes ses machines, toutes les mesures sont bien prises, et l’on doit être servi selon ses souhaits ; les uns doivent entamer, les autres appuyer ; l’amorce est déjà conduite et la mine prête à jouer alors on s’éloigne de la cour. Qui oserait soupçonner d’Artémon qu’il ait pensé à se mettre dans une si belle place, lorsqu’on le tire de sa terre ou de son gouvernement pour l’y faire asseoir ? Artifice grossier, finesses usées, et dont le courtisan s’est servi tant de fois que, si je voulais donner le change à tout le public et lui dérober mon ambition, je me trouverais sous l’œil et sous la main du prince pour recevoir de lui la grâce que j’aurais recherchée avec le plus d’emportement.
❡ Les hommes ne veulent pas que l’on découvre les vues qu’ils ont sur leur fortune, ni que l’on pénètre qu’ils pensent à une telle dignité, parce que, s’ils ne l’obtiennent point, il y a de la honte, se persuadent-ils, à être refusés ; et, s’ils y parviennent, il y a plus de gloire pour eux d’en être crus dignes par celui qui la leur accorde que de s’en juger dignes eux-mêmes par leurs brigues et par leurs cabales : ils se trouvent parés tout à la fois de leur dignité et de leur modestie.
Quelle plus grande honte y a-t-il d’être refusé d’un poste que l’on mérite, ou d’y être placé sans le mériter ?
Quelques grandes difficultés qu’il y ait à se placer à la cour, il est encore plus âpre et plus difficile de se rendre digne d’être placé.
Il coûte moins à faire dire de soi : « Pourquoi a-t-il obtenu ce poste ? » qu’à faire demander : « Pourquoi ne l’a-t-il pas obtenu ? »
L’on se présente encore pour les charges de ville, l’on postule une place dans l’Académie française, l’on demandait le Consulat : quelle moindre raison y aurait-il de travailler les premières années de sa vie à se rendre capable d’un grand emploi, et de demander ensuite sans nul mystère et sans nulle intrigue, mais ouvertement et avec confiance, d’y servir sa patrie, son prince, la république ?
❡ Je ne vois aucun courtisan à qui le prince vienne d’accorder un bon gouvernement, une place éminente ou une forte pension, qui n’assure, par vanité ou pour marquer son désintéressement, qu’il est bien moins content du don que de la manière dont il lui a été fait : ce qu’il y a en cela de sûr et d’indubitable, c’est qu’il le dit ainsi.
C’est rusticité que de donner de mauvaise grâce : le plus fort et le plus pénible est de donner, que coûte-t-il d’y ajouter un sourire ?
Il faut avouer néanmoins qu’il s’est trouvé des hommes qui refusaient plus honnêtement que d’autres ne savaient donner ; qu’on a dit de quelques-uns qu’ils se faisaient si longtemps prier, qu’ils donnaient si sèchement, et chargeaient une grâce qu’on leur arrachait de conditions si désagréables, qu’une plus grande grâce était d’obtenir d’eux d’être dispensés de rien recevoir.
❡ L’on remarque dans les cours des hommes avides qui se revêtent de toutes les conditions pour en avoir les avantages : gouvernement, charge, bénéfice, tout leur convient ; ils se sont si bien ajustés que par leur état ils deviennent capables de toutes les grâces ; ils sont amphibies : ils vivent de l’Église et de l’épée, et auront le secret d’y joindre la robe. Si vous demandez que font ces gens à la cour, ils reçoivent et envient tout ceux à qui l’on donne.
❡ Mille gens à la cour y traînent leur vie à embrasser, serrer et congratuler ceux qui reçoivent, jusqu’à ce qu’ils y meurent sans rien avoir.
❡ Ménophile emprunte ses mœurs d’une profession, et d’un autre son habit ; il masque toute l’année, quoi qu’à visage découvert ; il paraît à la cour, à la ville, ailleurs, toujours sous un certain nom et sous le même déguisement. On le reconnaît, et on sait quel il est à son visage.
❡ Il y a pour arriver aux dignités ce qu’on appelle la grande voie ou le chemin battu ; il y a le chemin détourné ou de traverse, qui est le plus court.
❡ L’on court les malheureux pour les envisager ; l’on se range en haie ou l’on se place aux fenêtres pour observer les traits et la contenance d’un homme qui est condamné et qui sait qu’il va mourir : vaine, maligne, inhumaine curiosité. Si les hommes étaient sages, la place publique serait abandonnée, et il serait établi qu’il y aurait de l’ignominie seulement à voir de tels spectacles. Si vous êtes si touchés de curiosité, exercez-la du moins en un sujet noble : voyez un heureux, contemplez-le dans le jour même où il a été nommé à un nouveau poste et qu’il en reçoit les compliments : lisez dans ses yeux et au travers d’un calme étudié et d’une feinte modestie combien il est content et pénétré de soi-même ; voyez quelle sérénité cet accomplissement de ses désirs répand dans son cœur et sur son visage, comme il ne songe plus qu’à vivre et avoir de la santé, comme ensuite sa joie lui échappe et ne peut plus se dissimuler, comme il plie sous le poids de son bonheur, quel air froid et sérieux il conserve pour ceux qui ne sont plus ses égaux : il ne leur répond pas, il ne les voit pas ; les embrassements et les caresses des grands, qu’il ne voit que de loin, achèvent de lui nuire, il se déconcerte, il s’étourdit ; c’est une courte aliénation. Vous voulez être heureux, vous désirez des grâces : que de choses pour vous à éviter !
❡ Un homme qui vient d’être placé ne se sert plus de sa raison et de son esprit pour régler sa conduite et ses dehors à l’égard des autres ; il emprunte sa règle de son poste et de son état : de là l’oubli, la fierté, l’arrogance, la dureté, l’ingratitude.
❡ Théonas, abbé depuis trente ans, se lassait de l’être ; on a moins d’ardeur et d’impatience de se voir habillé de pourpre qu’il en avait de porter une croix d’or sur sa poitrine ; et parce que les grandes fêtes se passaient toujours sans rien changer à sa fortune, il murmurait contre le temps présent, trouvait l’État mal gouverné et n’en prédisait rien que de sinistre. Convenant en son cœur que le mérite est dangereux dans les cours à qui veut s’avancer, il avait enfin pris son parti et renoncé à la prélature, lorsque quelqu’un accourt lui dire qu’il est nommé à un évêché. Rempli de joie et de confiance sur une nouvelle si peu attendue : « Vous verrez, dit-il, que je n’en demeurerai pas là, et qu’ils me feront archevêque. »
❡ Il faut des fripons à la cour, auprès des grands et des ministres, même les mieux intentionnés ; mais l’usage en est délicat, et il faut savoir les mettre en œuvre : il y a des temps et des occasions où ils ne peuvent être suppléés par d’autres. Honneur, vertu, conscience, qualités toujours respectables, souvent inutiles : que voulez-vous quelquefois que l’on fasse d’un homme de bien ?
❡ Un vieil auteur, et dont j’ose rapporter ici les propres termes de peur d’en affaiblir le sens par ma traduction, dit que « s’élongner des petits, voire de ses pareils, et iceulx vilainer et dépriser ; s’accointer de grands et puissans en tous biens et chevances, et en cette leur cointise et privauté estre de tous ébats, gabs, mommeries et vilaines besoignes ; estre eshonté, saffranier et sans point de vergogne ; endurer brocards et gausseries de tous chacuns, sans pour ce feindre de cheminer en avant, et à tout son entregent, engendre heur et fortune. »
❡ Jeunesse du prince, source des belles fortunes.
❡ Timante, toujours le même, et sans rien perdre de ce mérite qui lui a attiré la première fois de la réputation et des récompenses, ne laissait pas de dégénérer dans l’esprit des courtisans ; ils étaient las de l’estimer, ils le saluaient froidement, ils ne lui souriaient plus, ils commençaient à ne le plus joindre, ils ne l’embrassaient plus, ils ne le tiraient plus à l’écart pour lui parler mystérieusement d’une chose indifférente, ils n’avaient plus rien à lui dire : il lui fallait cette pension ou ce nouveau poste dont il vient d’être honoré pour faire revivre ses vertus à demi effacées de leur mémoire et en rafraîchir l’idée ; ils lui font comme dans les commencements, et encore mieux.
❡ Que d’amis, que de parents, naissent en une nuit au nouveau ministre ! Les uns font valoir leurs anciennes liaisons, leur société d’études, les droits du voisinage ; les autres feuillettent leur généalogie, remontent jusqu’à un trisaïeul, rappellent le côté paternel et le maternel ; l’on veut tenir à cet homme par quelque endroit, et l’on dit plusieurs fois le jour que l’on y tient, on l’imprimerait volontiers : « C’est mon ami, et je suis fort aise de son élévation, j’y dois prendre part, il m’est assez proche. » Hommes vains et dévoués à la fortune, fades courtisans, parliez-vous ainsi il y a huit jours ? Est-il devenu depuis ce temps plus homme de bien, plus digne du choix que le prince en vient de faire ? Attendiez-vous cette circonstance pour le mieux connaître.
❡ Ce qui me soutient et me rassure contre les petits dédains que j’essuie quelquefois des grands et de mes égaux, c’est que je me dis à moi-même : « Ces gens n’en veulent peut-être qu’à ma fortune, et ils ont raison, elle est bien petite ; ils m’adoreraient sans doute si j’étais ministre. »
❡ Dois-je bientôt être en place, le sait-il, est-ce en lui un pressentiment, il me prévient, il me salue.
❡ Celui qui dit : « Je dînai hier à Tibur », ou : « J’y soupe ce soir », qui le répète, qui fait entrer dix fois le nom de Plancus dans les moindres conversations, qui dit : « Plancus me demandait… je disais à Plancus… », celui-là même apprend dans ce moment que son héros vient d’être enlevé par une mort extraordinaire : il part de la main, il rassemble le peuple dans les places ou sur les portiques, accuse le mort, décrie sa conduite, dénigre son consulat, lui ôte jusqu’à la science des détails que la voix publique lui accorde, ne lui passe point une mémoire heureuse, lui refuse l’éloge d’un homme sévère et laborieux, ne lui fait pas l’honneur de lui croire parmi les ennemis de l’empire un ennemi.
❡ Un homme de mérite se donne, je crois, un joli spectacle lorsque la même place à une assemblée ou à un spectacle dont il est refusé, il la voit accorder à un homme qui n’a point d’yeux pour voir, ni d’oreilles pour entendre, ni d’esprit pour connaître et pour juger ; qui n’est recommandable que par de certaines livrées que même il ne porte plus.
❡ Théodote, avec un habit austère, a un visage comique et d’un homme qui entre sur la scène ; sa voix, sa démarche, son geste, son attitude, accompagnent son visage ; il est fin, cauteleux, doucereux, mystérieux ; il s’approche de vous et il vous dit à l’oreille : « Voilà un beau temps, voilà un grand dégel. » S’il n’a pas les grandes manières, il a du moins toutes les petites, et celles même qui ne conviennent guère qu’à une jeune précieuse. Imaginez-vous l’application d’un enfant à élever un château de cartes ou à se saisir d’un papillon : c’est celle de Théodote pour une affaire de rien et qui ne mérite pas qu’on s’en remue ; il la traite sérieusement et comme quelque chose qui est capital, il agit, il s’empresse, il la fait réussir le voilà qui respire et qui se repose, et il a raison, elle lui a coûté beaucoup de peine. L’on voit des gens enivrés, ensorcelés de la faveur ; ils y pensent le jour, et ils y rêvent la nuit ; ils montent l’escalier d’un ministre et ils en descendent, ils sortent de son antichambre et ils y rentrent, ils n’ont rien à lui dire et ils lui parlent, ils lui parlent une seconde fois : les voilà contents, ils lui ont parlé. Pressez-les, tordez-les, ils dégoûtent l’orgueil, l’arrogance, la présomption ; vous leur adressez la parole, ils ne vous répondent point, ils ne vous connaissent point, ils ont les yeux égarés et l’esprit aliéné : c’est à leurs parents à en prendre soin et à les renfermer, de peur que leur folie ne devienne fureur et que le monde n’en souffre. Théodote a une plus douce manie : il aime la faveur éperdument ; mais sa passion a moins d’éclat, il lui fait des vœux en secret, il la cultive, il la sert mystérieusement ; il est au guet et à la découverte sur tout ce qui paraît de nouveau avec les livrées de la faveur ; ont-ils une prétention, il s’offre à eux, il s’intrigue pour eux, il leur sacrifie sourdement mérite, alliance, amitié, engagement, reconnaissance ; si la place d’un Cassini devenait vacante et que le suisse ou le postillon du favori s’avisât de la demander, il appuiorait sa demande, il le jugerait digne de cette place, il le trouverait capable d’observer et de calculer, de parler de parhélies et de parallaxes. Si vous demandiez à Théodote s’il est auteur ou plagiaire, original ou copiste, je vous donnerais ses ouvrages et je vous dirais : « Lisez et jugez » ; mais, s’il est dévot ou courtisan, qui pourrait le décider sur le portrait que j’en viens de faire ? Je prononcerais plus hardiment sur son étoile. Oui, Théodote, j’ai observé le point de votre naissance : vous serez placé, et bientôt ; ne veillez plus, n’imprimez plus, le public vous demande quartier.
❡ N’espérez plus de candeur, de franchise, d’équité, de bons offices, de services, de bienveillance, de générosité, de fermeté, dans un homme qui s’est depuis quelque temps livré à la cour et qui secrètement veut sa fortune. Le reconnaissez-vous à son visage, à ses entretiens ? Il ne nomme plus chaque chose par son nom, il n’y a plus pour lui de fripons, de fourbes, de sots et d’impertinents : celui dont il lui échapperait de dire ce qu’il en pense est celui-là même qui, venant à le savoir, l’empêcherait de cheminer. Pensant mal de tout le monde, il n’en dit de personne ; ne voulant du bien qu’à lui seul, il veut persuader qu’il en veut à tous, afin que tous lui en fassent, ou que nul du moins ne lui soit contraire. Non content de n’être pas sincère, il ne souffre pas que personne le soit ; la vérité blesse son oreille, il est froid et indifférent sur les observations que l’on fait sur la cour et sur le courtisan, et, parce qu’il les a entendues, il s’en croit complice et responsable. Tyran de la société et martyr de son ambition, il a une triste circonspection dans sa conduite et dans ses discours, une raillerie innocente, mais froide et contrainte, un ris forcé, des caresses contrefaites, une conversation interrompue et des distractions fréquentes ; il a une profusion, le dirais-je ? des torrents de louanges, pour ce qu’a fait ou ce qu’a dit un homme placé et qui est en faveur, et pour tout autre une sécheresse de pulmonique ; il a des formules de compliments différents pour l’entrée et pour la sortie à l’égard de ceux qu’il visite ou dont il est visité, et il n’y a personne de ceux qui se paient de mines et de façons de parler qui ne sorte d’avec lui fort satisfait. Il vise également à se faire des patrons et des créatures ; il est médiateur, confident, entremetteur : il veut gouverner, il a une ferveur de novice pour toutes les petites pratiques de cour ; il sait où il faut se placer pour être vu ; il sait vous embrasser, prendre part à votre joie, vous faire coup sur coup des questions empressées sur votre santé, sur vos affaires ; et pendant que vous lui répondez il perd le fil de sa curiosité, vous interrompt, entame un autre sujet ; ou, s’il survient quelqu’un à qui il doive un discours tout différent, il sait, en achevant de vous congratuler, lui faire un compliment de condoléance ; il pleure d’un œil, et il rit de l’autre. Se formant quelquefois sur les ministres ou sur le favori, il parle en public de choses frivoles, du vent, de la gelée ; il se tait, au contraire, et fait le mystérieux sur ce qu’il sait de plus important, et plus volontiers encore sur ce qu’il ne sait point.
❡ Il y a un pays où les joies sont visibles, mais fausses, et les chagrins cachés, mais réels. Qui croirait que l’empressement pour les spectacles, que les éclats et les applaudissements aux théâtres de Molière et d’Arlequin, les repas, la chasse, les ballets, les carrousels couvrissent tant d’inquiétudes, de soins et de divers intérêts, tant de craintes et d’espérances, des passions si vives et des affaires si sérieuses ?
❡ La vie de la cour est un jeu sérieux, mélancolique, qui applique ; il faut arranger ses pièces et ses batteries, avoir un dessein, le suivre, parer celui de son adversaire, hasarder quelquefois et jouer de caprice ; et après toutes ses rêveries et toutes ses mesures on est échet, quelquefois mat ; souvent, avec des pions qu’on ménage bien, on va à dame et l’on gagne la partie : le plus habile l’emporte, ou le plus heureux.
❡ Les roues, les ressorts, les mouvements, sont cachés, rien ne paraît d’une montre que son aiguille, qui insensiblement s’avance et achève son tour : image du courtisan d’autant plus parfaite qu’après avoir fait assez de chemin, il revient souvent au même point d’où il est parti.
❡ Les deux tiers de ma vie sont écoulés, pourquoi tant m’inquiéter sur ce qui m’en reste ? La plus brillante fortune ne mérite point ni le tourment que je me donne, ni les petitesses où je me surprends, ni les humiliations, ni les hontes que j’essuie : trente années détruiront ces colosses de puissance qu’on ne voyait bien qu’à force de lever la tête ; nous disparaîtrons, moi qui suis si peu de chose et ceux que je contemplais si avidement et de qui j’espérais toute ma grandeur : le meilleur de tous les biens, s’il y a des biens, c’est le repos, la retraite et un endroit qui soit son domaine. N** a pensé cela dans sa disgrâce, et l’a oublié dans la prospérité.
❡ Un noble, s’il vit chez lui dans sa province, il vit libre, mais sans appui ; s’il vit à la cour, il est protégé, mais il est esclave : cela se compense.
❡ Xantippe, au fond de sa province, sous un vieux toit et dans un mauvais lit, a rêvé pendant la nuit qu’il voyait le prince, qu’il lui parlait et qu’il en ressentait une extrême joie : il a été triste à son réveil ; il a conté son songe, et il a dit : « Quelles chimères ne tombent point dans l’esprit des hommes pendant qu’ils dorment ! » Xantippe a continué de vivre, il est venu à la cour, il a vu le prince, il lui a parlé, et il a été plus loin que son songe : il est favori.
❡ Qui est plus esclave qu’un courtisan assidu, si ce n’est un courtisan plus assidu ?
❡ L’esclave n’a qu’un maître ; l’ambitieux en a autant qu’il y a de gens utiles à sa fortune.
❡ Mille gens à peine connus font la foule au lever pour être vus du prince, qui n’en saurait voir mille à la fois, et, s’il ne voit aujourd’hui que ceux qu’il vit hier et qu’il verra demain, combien de malheureux !
❡ De tous ceux qui s’empressent auprès des grands et qui leur font la cour, un petit nombre les honore dans le cœur, un grand nombre les recherche par des vues d’ambition et d’intérêt, un plus grand nombre par une ridicule vanité ou par une sotte impatience de se faire voir.
❡ Il y a de certaines familles qui, par les lois du monde ou ce qu’on appelle de la bienséance, doivent être irréconciliables ; les voilà réunies, et, où la religion a échoué quand elle a voulu l’entreprendre, l’intérêt s’en joue et le fait sans peine.
❡ L’on parle d’une région où les vieillards sont galants, polis et civils ; les jeunes gens, au contraire, durs, féroces, sans mœurs ni politesse : ils se trouvent affranchis de la passion des femmes dans un âge où l’on commence ailleurs à la sentir ; ils leur préfèrent des repas, des viandes, et des amours ridicules. Celui-là chez eux est sobre et modéré qui ne s’enivre que de vin ; l’usage trop fréquent qu’ils en ont fait le leur a rendu insipide, ils cherchent à réveiller leur goût déjà éteint par des eaux-de-vie et par toutes les liqueurs les plus violentes ; il ne manque à leur débauche que de boire de l’eau-forte. Les femmes du pays précipitent le déclin de leur beauté par des artifices qu’elles croient servir à les rendre belles : leur coutume est de peindre leurs lèvres, leurs joues, leurs sourcils et leurs épaules, qu’elles étalent avec leur gorge, leurs bras et leurs oreilles, comme si elles craignaient de cacher l’endroit par où elles pourraient plaire, ou de ne pas se montrer assez. Ceux qui habitent cette contrée ont une physionomie qui n’est pas nette, mais confuse, embarrassée dans une épaisseur de cheveux étrangers qu’ils préfèrent aux naturels et dont ils font un long tissu pour couvrir leur tête ; il descend à la moitié du corps, change les traits, et empêche qu’on ne connaisse les hommes à leur visage. Ces peuples, d’ailleurs, ont leur dieu et leur roi : les grands de la nation s’assemblent tous les jours à une certaine heure dans un temple qu’ils nomment église ; il y a au fond de ce temple un autel consacré à leur dieu, où un prêtre célèbre des mystères qu’ils appellent saints, sacrés et redoutables : les grands forment un vaste cercle au pied de cet autel, et paraissent debout, le dos tourné directement au prêtre et aux saints mystères, et les faces élevées vers leur roi, que l’on voit à genoux sur une tribune, et à qui ils semblent avoir tout l’esprit et tout le cœur appliqué. On ne laisse pas de voir dans cet usage une espèce de subordination, car ce peuple paraît adorer le prince, et le prince adorer Dieu. Les gens du pays le nomment *** ; il est à quelques quarante-huit degrés d’élévation du pôle, et à plus de onze cents lieues de mer des Iroquois et des Hurons.
❡ Qui considérera que le visage du prince fait toute le félicité du courtisan, qu’il s’occupe et se remplit pendant toute sa vie de le voir et d’en être vu, comprendra un peu comment voir Dieu peut faire toute la gloire et tout le bonheur des saints.
❡ Les grands seigneurs sont pleins d’égards pour les princes : c’est leur affaire, ils ont des inférieurs ; les petits courtisans se relâchent sur ces devoirs, font les familiers, et vivent comme gens qui n’ont d’exemples à donner à personne.
❡ Que manque-t-il de nos jours à la jeunesse ? elle peut, et elle sait ; ou du moins, quand elle saurait autant qu’elle peut, elle ne serait pas plus décisive.
❡ Faibles hommes ! un grand dit de Timagène, votre ami, qu’il est un sot, et il se trompe ; je ne demande pas que vous répliquiez qu’il est homme d’esprit, osez seulement penser qu’il n’est pas un sot.
De même, il prononce d’Iphicrate qu’il manque de cœur ; vous lui avez vu faire une belle action : rassurez-vous, je vous dispense de la raconter, pourvu qu’après ce que vous venez d’entendre vous vous souveniez encore de la lui avoir vu faire.
❡ Qui sait parler aux rois, c’est peut-être où se termine toute la prudence et toute la souplesse du courtisan : une parole échappe, et elle tombe de l’oreille du prince bien avant dans sa mémoire, et quelquefois jusque dans son cœur ; il est impossible de la ravoir ; tous les soins que l’on prend et toute l’adresse dont on use pour l’expliquer ou pour l’affaiblir servent à la graver plus profondément et à l’enfoncer davantage. Si ce n’est que contre nous-mêmes que nous ayons parlé, outre que ce malheur n’est pas ordinaire, il y a encore un prompt remède, qui est de nous instruire par notre faute et de souffrir la peine de notre légèreté ; mais si c’est contre quelque autre, quel abattement, quel repentir ! Y a-t-il une règle plus utile contre un si dangereux inconvénient que de parler des autres au souverain, de leurs personnes, de leurs ouvrages, de leurs actions, de leurs mœurs ou de leur conduite, du moins avec l’attention, les précautions et les mesures dont on parle de soi ?
❡ Diseurs de bons mots, mauvais caractère ; je le dirais s’il n’avait été dit. Ceux qui nuisent à la réputation ou à la fortune des autres plutôt que de perdre un bon mot méritent une peine infamante ; cela n’a pas été dit, et je l’ose dire.
❡ Il y a un certain nombre de phrases toutes faites, que l’on prend comme dans un magasin, et dont l’on se sert pour se féliciter les uns les autres sur les événements : bien qu’elles se disent souvent sans affection et qu’elles soient reçues sans reconnaissance, il n’est pas permis avec cela de les omettre, parce que du moins elles sont l’image de ce qu’il y a au monde de meilleur, qui est l’amitié, et que les hommes, ne pouvant guère compter les uns sur les autres pour la réalité, semblent être convenus entre eux de se contenter des apparences.
❡ Avec cinq ou six termes de l’art, et rien de plus, l’on se donne pour connaisseur en musique, en tableaux, en bâtiments et en bonne chère ; l’on croit avoir plus de plaisir qu’un autre à entendre, à voir et à manger ; l’on impose à ses semblables et l’on se trompe soi-même.
❡ La cour n’est jamais dénuée d’un certain nombre de gens en qui l’usage du monde, la politesse ou la fortune tiennent lieu d’esprit et suppléent au mérite ; ils savent entrer et sortir, ils se tirent de la conversation en ne s’y mêlant point, ils plaisent à force de se taire, et se rendent importants par un silence longtemps soutenu, ou tout au plus par quelques monosyllables : ils payent de mines, d’une inflexion de voix, d’un geste et d’un sourire. Ils n’ont pas, si je l’ose dire, deux pouces de profondeur : si vous les enfoncez, vous rencontrez le tuff.
❡ Il y a des gens à qui la faveur arrive comme un accident ; ils en sont les premiers surpris et consternés : ils se reconnaissent enfin et se trouvent dignes de leur étoile ; et, comme si la stupidité et la fortune étaient deux choses incompatibles, ou qu’il fût impossible d’être heureux et sot tout à la fois, ils se croient de l’esprit, ils hasardent, que dis-je ? Ils ont la confiance de parler en toute rencontre et sur quelque matière qui puisse s’offrir, et sans nul discernement des personnes qui les écoutent. Ajouterai-je qu’ils épouvantent ou qu’ils donnent le dernier dégoût par leur fatuité et par leurs fadaises ? Il est vrai du moins qu’ils déshonorent sans ressource ceux qui ont quelque part au hasard de leur élévation.
❡ Comment nommerai-je cette sorte de gens qui ne sont fins que pour les sots. Je sais du moins que les habiles les confondent avec ceux qu’ils savent tromper.
C’est avoir fait un grand pas dans la finesse que de faire penser de soi que l’on n’est que médiocrement fin.
La finesse n’est ni une trop bonne ni une trop mauvaise qualité ; elle flotte entre le vice et la vertu : il n’y a point de rencontre où elle ne puisse et peut-être où elle ne doive être suppléée par la prudence.
La finesse est l’occasion prochaine de la fourberie : de l’un à l’autre le pas est glissant, le mensonge seul en fait la différence ; si on l’ajoute à la finesse, c’est fourberie.