Les Caractères (page 13)
Avec les gens qui par finesse écoutent tout et parlent peu, parlez encore moins, ou, si vous parlez beaucoup, dites peu de chose.
❡ Vous dépendez, dans une affaire qui est juste et importante, du consentement de deux personnes ; l’un vous dit : « J’y donne les mains, pourvu qu’un tel y condescende », et ce tel y condescend et ne désire plus que d’être assuré des intentions de l’autre : cependant rien n’avance, les mois, les années s’écoulent inutilement. « Je m’y perds, dites-vous, et je n’y comprends rien : il ne s’agit que de faire qu’ils s’abouchent et qu’ils se parlent. » Je vous dis, moi, que j’y vois clair et que j’y comprends tout : ils se sont parlés.
❡ Il me semble que qui sollicite pour les autres a la confiance d’un homme qui demande justice, et qu’en parlant ou en agissant pour soi-même on a l’embarras et la pudeur de celui qui demande grâce.
❡ Si l’on ne se précautionne à la cour contre les pièges que l’on y tend sans cesse pour faire tomber dans le ridicule, l’on est étonné, avec tout son esprit, de se trouver la dupe de plus sots que soi.
❡ Il y a quelques rencontres dans la vie où la vérité et la simplicité sont le meilleur manège du monde.
❡ Êtes-vous en faveur, tout manège est bon, vous ne faites point de fautes, tous les chemins vous mènent au terme ; autrement, tout est faute, rien n’est utile, il n’y a point de sentier qui ne vous égare.
❡ Un homme qui a vécu dans l’intrigue un certain temps ne peut plus s’en passer ; toute autre vie pour lui est languissante.
❡ Il faut avoir de l’esprit pour être homme de cabale ; l’on peut cependant en avoir à un certain point, que l’on est au-dessus de l’intrigue et de la cabale, et que l’on ne saurait s’y assujettir : l’on va alors à une grande fortune ou à une haute réputation par d’autres chemins.
❡ Avec un esprit sublime, une doctrine universelle, une probité à toutes épreuves et un mérite très accompli, n’appréhendez pas, ô Aristide, de tomber à la cour ou de perdre la faveur des grands pendant tout le temps qu’ils auront besoin de vous.
❡ Qu’un favori s’observe de fort près ; car, s’il me fait moins attendre dans son antichambre qu’à l’ordinaire, s’il a le visage plus ouvert, s’il fronce moins le sourcil, s’il m’écoute plus volontiers et s’il me reconduit un peu plus loin, je penserai qu’il commence à tomber, et je penserai vrai.
❡ L’homme a bien peu de ressources dans soi-même, puisqu’il lui faut une disgrâce ou une mortification pour le rendre plus humain, plus traitable, moins féroce, plus honnête homme.
❡ L’on contemple dans les cours de certaines gens, et l’on voit bien à leurs discours et à toute leur conduite qu’ils ne songent ni à leurs grands-pères ni à leurs petits-fils : le présent est pour eux ; ils n’en jouissent pas, ils en abusent.
❡ Straton est né sous deux étoiles : malheureux, heureux dans le même degré sa vie est un roman ; non, il lui manque le vraisemblable ; il n’a point eu d’aventures ; il a eu de beaux songes, il en a eu de mauvais ; que dis-je ? on ne rêve point comme il a vécu : personne n’a tiré d’une destinée plus qu’il a fait ; l’extrême et le médiocre lui sont connus ; il a brillé, il a souffert, il a mené une vie commune ; rien ne lui est échappé. Il s’est fait valoir par des vertus qu’il assurait fort sérieusement qui étaient en lui ; il a dit de soi : « J’ai de l’esprit, j’ai du courage » ; et tous ont dit après lui : « Il a de l’esprit, il a du courage. » Il a exercé dans l’une et l’autre fortune le génie du courtisan, qui a dit de lui plus de bien peut-être et plus de mal qu’il n’y en avait. Le joli, l’aimable, le rare, le merveilleux, l’héroïque, ont été employés à son éloge, et tout le contraire a servi depuis pour le ravaler : caractère équivoque, mêlé, enveloppé ; une énigme, une question presque indécise.
❡ La faveur met l’homme au-dessus de ses égaux, et sa chute, au-dessous.
❡ Celui qui un beau jour sait renoncer fermement ou à un grand nom, ou à une grande autorité, ou à une grande fortune, se délivre en un moment de bien des peines, de bien des veilles et quelquefois de bien des crimes.
❡ Dans cent ans le monde subsistera encore en son entier : ce sera le même théâtre et les mêmes décorations, ce ne seront plus les mêmes acteurs. Tout ce qui se réjouit sur une grâce reçue ou ce qui s’attriste et se désespère sur un refus, tous auront disparu de dessus la scène ; il s’avance déjà sur le théâtre d’autres hommes qui vont jouer dans une même pièce les mêmes rôles, ils s’évanouiront à leur tour, et ceux qui ne sont pas encore un jour ne seront plus de nouveaux acteurs ont pris leur place. Quel fond à faire sur un personnage de comédie !
❡ Qui a vu la cour a vu du monde ce qui est le plus beau, le plus spécieux et le plus orné ; qui méprise la cour après l’avoir vue méprise le monde.
❡ La ville dégoûte de la province ; la cour détrompe de la ville et guérit de la cour.
Un esprit sain puise à la cour le goût de la solitude et de la retraite.
DES GRANDS
La prévention du peuple en faveur des grands est si aveugle, et l’entêtement pour leur geste, leur visage, leur ton de voix et leurs manières si général, que, s’ils s’avisaient d’être bons, cela irait à l’idolâtrie.
❡ Si vous êtes né vicieux, ô Théagène, je vous plains, si vous le devenez par faiblesse pour ceux qui ont intérêt que vous le soyez, qui ont juré entre eux de vous corrompre et qui se vantent déjà de pouvoir y réussir, souffrez que je vous méprise. Mais si vous êtes sage, tempérant, modeste, civil, généreux, reconnaissant, laborieux, d’un rang d’ailleurs et d’une naissance à donner des exemples plutôt qu’à les prendre d’autrui, et à faire les règles plutôt qu’à les recevoir, convenez avec cette sorte de gens de suivre par complaisance leurs dérèglements, leurs vices et leur folie, quand ils auront, par la déférence qu’ils vous doivent, exercé toutes les vertus que vous chérissez : ironie forte, mais utile, très propre à mettre vos mœurs en sûreté, à renverser tous leurs projets et à les jeter dans le parti de continuer d’être ce qu’ils sont et de vous laisser tel que vous êtes.
❡ L’avantage des grands sur les autres hommes est immense par un endroit : je leur cède leur bonne chère, leurs riches ameublements, leurs chiens, leurs chevaux, leurs singes, leurs nains, leurs fous et leurs flatteurs ; mais je leur envie le bonheur d’avoir à leur service des gens qui les égalent par le cœur et par l’esprit, et qui les passent quelquefois.
❡ Les grands se piquent d’ouvrir une allée dans une forêt, de soutenir des terres par de longues murailles, de dorer des plafonds, de faire venir dix pouces d’eau, de meubler une orangerie ; mais de rendre un cœur content, de combler une âme de joie, de prévenir d’extrêmes besoins ou d’y remédier, leur curiosité ne s’étend point jusque-là.
❡ On demande si, en comparant ensemble les différentes conditions des hommes, leurs peines, leurs avantages, on n’y remarquerait pas un mélange ou une espèce de compensation de bien et de mal, qui établirait entre elles l’égalité, ou qui ferait du moins que l’un ne serait guère plus désirable que l’autre : celui qui est puissant, riche, et à qui il ne manque rien, peut former cette question ; mais il faut que ce soit un homme pauvre qui la décide.
Il ne laisse pas d’y avoir comme un charme attaché à chacune des différentes conditions, et qui y demeure jusqu’à ce que la misère l’en ait ôté. Ainsi les grands se plaisent dans l’excès, et les petits aiment la modération ; ceux-là ont le goût de dominer et de commander, et ceux-ci sentent du plaisir et même de la vanité à les servir et à leur obéir : les grands sont entourés, salués, respectés ; les petits entourent, saluent, se prosternent ; et tous sont contents.
❡ Il coûte si peu aux grands à ne donner que des paroles, et leur condition les dispense si fort de tenir les belles promesses qu’ils vous ont faites, que c’est modestie à eux de ne promettre pas encore plus largement.
❡ Il est vieux et usé, dit un grand, il s’est crevé à me suivre, qu’en faire ? Un autre plus jeune enlève ses espérances, et obtient le poste qu’on ne refuse à ce malheureux que parce qu’il l’a trop mérité.
❡ Je ne sais, dites-vous avec un air froid et dédaigneux, Philante a du mérite, de l’esprit, de l’agrément, de l’exactitude sur son devoir, de la fidélité et de l’attachement pour son maître, et il en est médiocrement considéré, il ne plaît pas, il n’est pas goûté. Expliquez-vous est-ce Philante, ou le grand qu’il sert que vous condamnez ?
❡ Il est souvent plus utile de quitter les grands que de s’en plaindre.
❡ Qui peut dire pourquoi quelques-uns ont le gros lot ou quelques autres la faveur des grands.
❡ Les grands sont si heureux qu’ils n’essuient pas même dans toute leur vie l’inconvénient de regretter la perte de leurs meilleurs serviteurs, ou des personnes illustres dans leur genre, et dont ils ont tiré le plus de plaisir et le plus d’utilité. La première chose que la flatterie sait faire après la mort de ces hommes uniques, et qui ne réparent point, est de leur supposer des endroits faibles dont elle prétend que ceux qui leur succèdent sont très exempts ; elle assure que l’un, avec toute la capacité et toutes les lumières de l’autre dont il prend la place, n’en a point les défauts ; et ce style sert aux princes à se consoler du grand et de l’excellent par le médiocre.
❡ Les grands dédaignent les gens d’esprit qui n’ont que de l’esprit ; les gens d’esprit méprisent les grands qui n’ont que de la grandeur : les gens de bien plaignent les uns et les autres, qui ont ou la grandeur ou de l’esprit sans nulle vertu.
❡ Quand je vois d’une part auprès des grands, à leur table, et quelquefois dans leur familiarité, de ces hommes alertes, empressés, intriguants, aventuriers, esprits dangereux et nuisibles, et que je considère d’autre part quelle peine ont les personnes de mérite à en approcher, je ne suis pas toujours disposé à croire que les méchants soient soufferts par intérêt, ou que les gens de bien soient regardés comme inutiles ; je trouve plus mon compte à me confirmer dans cette pensée que grandeur et discernement sont deux choses différentes, et l’amour pour la vertu et pour les vertueux une troisième chose.
❡ Lucile aime mieux user sa vie à se faire supporter de quelques grands que d’être réduit à vivre familièrement avec ses égaux.
❡ La règle de voir de plus grands que soit doit avoir ses restrictions. Il faut quelquefois d’étranges talents pour la réduire en pratique.
❡ Quelle est l’incurable maladie de Théophile ? elle lui dure depuis plus de trente années, il ne guérit point : il a voulu, il veut et il voudra gouverner les grands ; la mort seule lui ôtera avec la vie cette soif d’empire et d’ascendant sur les esprits : est-ce en lui zèle du prochain ? est-ce habitude ? est-ce une excessive opinion de soi-même ? Il n’y a point de palais où il ne s’insinue ; ce n’est pas au milieu d’une chambre qu’il s’arrête, il passe à une embrasure ou au cabinet, on attend qu’il ait parlé, et longtemps et avec action, pour avoir audience, pour être vu. Il entre dans le secret des familles, il est de quelque chose dans tout ce qui leur arrive de triste ou d’avantageux ; il prévient, il s’offre, il se fait de fête, il faut l’admettre. Ce n’est pas assez pour remplir son temps ou son ambition que le soin de dix mille âmes dont il répond à Dieu comme de la sienne propre ; il y en a d’un plus haut rang et d’une plus grande distinction dont il ne doit aucun compte, et dont il se charge plus volontiers ; il écoute, il veille sur tout ce qui peut servir de pâture à son esprit d’intrigue, de médiation et de manège : à peine un grand est-il débarqué qu’il l’empoigne et s’en saisit ; on entend plutôt dire à Théophile qu’il le gouverne, qu’on n’a pu soupçonner qu’il pensait à le gouverner.
❡ Une froideur ou une incivilité qui vient de ceux qui sont au-dessus de nous nous les fait haïr ; mais un salut ou un sourire nous les réconcilie.
❡ Il y a des hommes superbes que l’élévation de leurs rivaux humilie et apprivoise, ils en viennent par cette disgrâce jusqu’à rendre le salut ; mais le temps qui adoucit toutes choses, les remet enfin dans leur naturel.
❡ Le mépris que les grands ont pour le peuple les rend indifférents sur les flatteries ou sur les louanges qu’ils en reçoivent et tempère leur vanité. De même les princes loués sans fin et sans relâche des grands ou des courtisans en seraient plus vains s’ils estimaient davantage ceux qui les louent.
❡ Les grands croient être seuls parfaits, n’admettent qu’à peine dans les autres hommes la droiture d’esprit, l’habileté, la délicatesse, et s’emparent de ces riches talents comme de choses dues à leur naissance : c’est cependant en eux une erreur grossière de se nourrir de si fausses préventions ; ce qu’il y a jamais eu de mieux pensé, de mieux dit, de mieux écrit, et peut-être d’une conduite plus délicate, ne nous est pas toujours venu de leur fond : ils ont de grands domaines et une longue suite d’ancêtres, cela ne leur peut être contesté.
❡ Avez-vous de l’esprit, de la grandeur, de l’habileté, du goût, du discernement ? en croirai-je la prévention et la flatterie qui publient hardiment votre mérite ? Elles me sont suspectes, et je les récuse. Me laisserai-je éblouir par un air de capacité ou de hauteur qui vous met au-dessus de tout ce qui se fait, de ce qui se dit et de ce qui s’écrit ; qui vous rend sec sur les louanges et empêche qu’on ne puisse arracher de vous la moindre approbation ? Je conclus de là plus naturellement que vous avez de la faveur, du crédit et de grandes richesses. Quel moyen de vous définir, Téléphon ? On n’approche de vous que comme du feu, et dans une certaine distance, et il faudrait vous développer, vous manier, vous confrontrer avec vos pareils, pour porter de vous un jugement sain et raisonnable ; votre homme de confiance, qui est dans votre familiarité, dont vous prenez conseil, pour qui vous quittez Socrate et Aristide, avec qui vous riez, et qui rit plus haut que vous, Dave enfin m’est très connu : serait-ce assez pour vous bien connaître ? Il y en a de tels, que, s’ils pouvaient connaître leurs subalternes et se connaître eux-mêmes, ils auraient honte de primer.
❡ S’il y a peu d’excellents orateurs, y a-t-il bien des gens qui puissent les entendre ? S’il n’y a pas assez de bons écrivains, où sont ceux qui savent lire ? De même on s’est toujours plaint du petit nombre de personnes capables de conseiller les rois et de les aider dans l’administration de leurs affaires ; mais s’ils naissent enfin, ces hommes habiles et intelligents, s’ils agissent selon leurs vues et leurs lumières, sont-ils aimés, sont-ils estimés, autant qu’ils le méritent ? sont-ils loués de ce qu’ils pensent et de ce qu’ils font pour la patrie ? Ils vivent, il suffit, on les censure s’ils échouent, et on les envie s’ils réussissent. Blâmons le peuple où il serait ridicule de vouloir l’excuser : son chagrin et sa jalousie, regardés des grands ou des puissants comme inévitables, les ont conduits insensiblement à le compter pour rien et à négliger ses suffrages dans toutes leurs entreprises, à s’en faire même une règle de politique.
Les petits se haïssent les uns les autres lorsqu’ils se nuisent réciproquement. Les grands sont odieux aux petits par le mal qu’ils leur font et par tout le bien qu’ils ne leur font pas ; ils leur sont responsables de leur obscurité, de leur pauvreté et de leur infortune, ou du moins ils leur paraissent tels.
❡ C’est déjà trop d’avoir avec le peuple une même religion et un même Dieu ; quel moyen encore de s’appeler Pierre, Jean, Jacques, comme le marchand ou le laboureur ? Évitons d’avoir rien de commun avec la multitude, affectons au contraire toutes les distinctions qui nous en séparent ; qu’elle s’approprie les douze apôtres, leurs disciples, les premiers martyrs (telles gens, tels patrons) ; qu’elle voie avec plaisir revenir toutes les années ce jour particulier que chacun célèbre comme sa fête. Pour nous autres grands, ayons recours aux noms profanes, faisons-nous baptiser sous ceux d’Annibal, de César et de Pompée, c’étaient de grands hommes ; sous celui de Lucrèce, c’était une illustre Romaine ; sous ceux de Renaud, de Roger, d’Olivier et de Tancrède, c’étaient des paladins, et le roman n’a point de héros plus merveilleux ; sous ceux d’Hector, d’Achille, d’Hercule, tous demi-dieux ; sous ceux même de Phœbus et de Diane : et qui nous empêchera de nous faire nommer Jupiter ou Mercure, ou Vénus, ou Adonis ?
❡ Pendant que les grands négligent de rien connaître, je ne dis pas seulement aux intérêts des princes et aux affaires publiques, mais à leurs propres affaires, qu’ils ignorent l’économie et la science d’un père de famille et qu’ils se louent eux-mêmes de cette ignorance, qu’ils se laissent appauvrir et maîtriser par des intendants, qu’ils se contentent d’être gourmets ou coteaux, d’aller chez Thaïs ou chez Phryné, de parler de la meute et de la vieille meute, de dire combien il y a de postes de Paris à Besançon ou à Philisbourg, des citoyens s’instruisent du dedans et du dehors d’un royaume, étudient le gouvernement, deviennent fins et politiques, savent le fort et le faible de tout un État, songent à se mieux placer, se placent, s’élèvent, deviennent puissants, soulagent le prince d’une partie des soins publics ; les grands qui les dédaignaient les révèrent, heureux s’ils deviennent leurs gendres.
❡ Si je compare ensemble les deux conditions des hommes les plus opposées, je veux dire les grands avec le peuple, ce dernier me paraît content du nécessaire et les autres sont inquiets et pauvres avec le superflu. Un homme du peuple ne saurait faire aucun mal, un grand ne veut faire aucun bien et est capable de grands maux ; l’un ne se forme et ne s’exerce que dans les choses qui sont utiles, l’autre y joint les pernicieuses : là se montrent ingénument la grossièreté et la franchise, ici se cache une sève maligne et corrompue sous l’écorce de la politesse ; le peuple n’a guère d’esprit, et les grands n’ont point d’âme ; celui-là a un bon fond et n’a point de dehors, ceux-ci n’ont que des dehors et qu’une simple superficie. Faut-il opter, je ne balance pas, je veux être peuple.
❡ Quelque profonds que soient les grands de la cour, et quelque art qu’ils aient pour paraître ce qu’ils ne sont pas et pour ne point paraître ce qu’ils sont, ils ne peuvent cacher leur malignité, leur extrême pente à rire aux dépens d’autrui et à jeter un ridicule souvent où il n’y en peut avoir. Ces beaux talents se découvrent en eux du premier coup d’œil, admirables sans doute pour envelopper une dupe et rendre sot celui qui l’est déjà, mais encore plus propres à leur ôter tout le plaisir qu’ils pourraient tirer d’un homme d’esprit, qui saurait se tourner et se plier en mille manières agréables et réjouissantes, si le dangereux caractère du courtisan ne l’engageait pas à une fort grande retenue : il lui propose un caractère sérieux dans lequel il se retranche ; et il fait si bien que les railleurs avec des intentions si mauvaises, manquent d’occasions de se jouer de lui.
❡ Les aises de la vie, l’abondance, le calme d’une grande prospérité, font que les princes ont de la joie de reste pour rire d’un nain, d’un singe, d’un imbécile et d’un mauvais conte. Les gens moins heureux ne rient qu’à propos.
❡ Un grand aime la Champagne, abhorre la Brie, il s’enivre de meilleur vin que l’homme du peuple : seule différence que la crapule laisse entre les conditions les plus disproportionnées, entre le seigneur et l’estafier.
❡ Il semble d’abord qu’il entre dans les plaisirs des princes un peu de celui d’incommoder les autres ; mais non, le princes ressemblent aux hommes ; ils songent à eux-mêmes, suivent leurs goûts, leurs passions, leur commodité : cela est naturel.
❡ Il semble que la première règle des compagnies, des gens en place ou des puissants, est de donner à ceux qui dépendent d’eux pour le besoin de leurs affaires toutes les traverses qu’ils en peuvent craindre.
❡ Si un grand a quelque degré de bonheur sur les autres hommes, je ne devine pas lequel, si ce n’est peut-être de se trouver souvent dans le pouvoir et dans l’occasion de faire plaisir ; et si elle naît, cette conjecture, il semble qu’il doive s’en servir : si c’est en faveur d’un homme de bien, il doit appréhender qu’elle ne lui échappe ; mais, comme c’est une chose juste, il doit prévenir la sollicitation et n’être vu que pour être remercié ; et, si elle est facile, il ne doit pas même la lui faire valoir ; s’il la lui refuse, je les plains tous deux.
❡ Il y a des hommes nés inaccessibles, et ce sont précisément ceux de qui les autres ont besoin, de qui ils dépendent : ils ne sont jamais que sur un pied ; mobiles comme le mercure, ils pirouettent, ils gesticulent, ils crient, ils s’agitent ; semblables à ces figures de carton qui servent de montre à une fête publique, ils jettent feu et flamme, tonnent et foudroient ; on n’en approche pas, jusqu’à ce que, venant à s’éteindre, ils tombent, et par leur chute, deviennent traitables, mais inutiles.
❡ Le suisse, le valet de chambre, l’homme de livrée, s’ils n’ont plus d’esprit que ne porte leur condition, ne jugent plus d’eux-mêmes par leur première bassesse, mais par l’élévation et la fortune des gens qu’ils servent, et mettent tous ceux qui entrent par leur porte et montent leur escalier indifféremment au-dessous d’eux et de leurs maîtres tant il est vrai qu’on est destiné à souffrir des grands et de ce qui leur appartient.
❡ Un homme en place doit aimer son prince, sa femme, ses enfants, et après eux les gens d’esprit ; il les doit adopter, il doit s’en fournir et n’en jamais manquer ; il ne saurait payer, je ne dis pas de trop de pensions et de bienfaits, mais de trop de familiarité et de caresses, les secours et les services qu’il en tire, même sans le savoir : quels petits bruits ne dissipent-ils pas ? quelles histoires ne réduisent-ils pas à la fable et à la fiction ? ne savent-ils pas justifier les mauvais succès par les bonnes intentions, prouver la bonté d’un dessein et la justesse des mesures par le bonheur des événements, s’élever contre la malignité et l’envie pour accorder à de bonnes entreprises de meilleurs motifs, donner des explications favorables à des apparences qui étaient mauvaises, détourner les petits défauts, ne montrer que les vertus et les mettre dans leur jour, semer en mille occasions des faits et des détails qui soient avantageux, et tourner le ris et la moquerie contre ceux qui oseraient en douter ou avancer des faits contraires ? Je sais que les grands ont pour maxime de laisser parler et de continuer d’agir ; mais je sais aussi qu’il leur arrive en plusieurs rencontres que laisser dire les empêche de faire.
❡ Sentir le mérite, et, quand il est une fois connu, le bien traiter, deux grandes démarches à faire tout de suite, et dont la plupart des grands sont fort incapables.
❡ Tu es grand, tu es puissant ; ce n’est pas assez : fais que je t’estime, afin que je sois triste d’être déchu de tes bonnes grâces ou de n’avoir pu les acquérir.
❡ Vous dites d’un grand ou d’un homme en place, qu’il est prévenant, officieux, qu’il aime à faire plaisir, et vous le confirmez par un long détail de ce qu’il fait en une affaire où il a su que vous preniez intérêt ; je vous entends, on va pour vous au devant de la sollicitation, vous avez du crédit, vous êtes connu du ministre, vous êtes bien avec les puissances. Désiriez-vous que je susse autre chose ?
Quelqu’un vous dit : « Je me plains d’un tel ; il est fier depuis son élévation, il me dédaigne, il ne me connaît plus. ― Je n’ai pas, pour moi, lui répondez-vous, sujet de m’en plaindre ; au contraire, je m’en loue fort, et il me semble même qu’il est assez civil. » Je crois encore vous entendre : vous voulez qu’on sache qu’un homme en place a de l’attention pour vous, et qu’il vous démêle dans l’antichambre entre mille honnêtes gens de qui il détourne ses yeux de peur de tomber dans l’inconvénient de leur rendre le salut ou de leur sourire.
Se louer de quelqu’un, se louer d’un grand, phrase délicate dans son origine, et qui signifie sans doute se louer soi-même, en disant d’un grand tout le bien qu’il nous a fait ou qu’il n’a pas songé à nous faire.
On loue les grands pour marquer qu’on les voit de près, rarement par estime ou par gratitude ; on ne connaît pas souvent ceux que l’on loue ; la vanité ou la légèreté l’emportent quelquefois sur le ressentiment : on est mal content d’eux, et on les loue.
❡ S’il est périlleux de tremper dans une affaire suspecte, il l’est encore davantage de s’y trouver complice d’un grand : il s’en tire et vous laisse payer doublement, pour lui et pour vous.
❡ Le prince n’a point assez de toute sa fortune pour payer une basse complaisance, si l’on en juge par tout ce que celui qu’il veut récompenser y a mis du sien ; et il n’a pas trop de toute sa puissance pour le punir, s’il mesure sa vengeance au tort qu’il en a reçu.
❡ La noblesse expose sa vie pour le salut de l’État et pour la gloire du souverain. Le magistrat décharge le prince d’une partie du soin de juger les peuples : voilà de part et d’autre des fonctions bien sublimes et d’une merveilleuse utilité ; les hommes ne sont guère capables des plus grandes choses, et je ne sais d’où la robe et l’épée ont puisé de quoi se mépriser réciproquement.