Les Caractères (page 15)

Jean de La Bruyère · Lettres

Texte français, domaine public · Source : fr.wikisource.org — Les Caractères · 25 pages

❡ Si c’est trop de se trouver chargé d’une seule famille, si c’est assez d’avoir à répondre de soi seul, quel poids, quel accablement que celui de tout un royaume ! Un souverain est-il payé de ses peines par le plaisir que semble donner une puissance absolue, par toutes les prosternations des courtisans ? Je songe aux pénibles, douteux et dangereux chemins qu’il est quelquefois obligé de suivre pour arriver à la tranquillité publique ; je repasse les moyens extrêmes, mais nécessaires, dont il use souvent pour une bonne fin ; je sais qu’il doit répondre à Dieu même de la félicité de ses peuples, que le bien et le mal est en ses mains, et que toute ignorance ne l’excuse pas ; et je me dis à moi-même : « Voudrais-je régner ? Un homme un peu heureux dans une condition privée devrait-il y renoncer pour une monarchie ? N’est-ce pas beaucoup, pour celui qui se trouve en place par un droit héréditaire, de supporter d’être né roi ? »

❡ Que de dons du Ciel ne faut-il pas pour bien régner ! Une naissance auguste, un air d’empire et d’autorité, un visage qui remplisse la curiosité des peuples empressés de voir le prince, et qui conserve le respect dans le courtisan. Une parfaite égalité d’humeur, un grand éloignement pour la raillerie piquante, ou assez de raison pour ne se la permettre point ; ne faire jamais ni menaces ni reproches, ne point céder à la colère, et être toujours obéi. L’esprit facile, insinuant ; le cœur ouvert, sincère, et dont on croit voir le fond, et ainsi très propre à se faire des amis, des créatures et des alliés ; être secret toutefois, profond et impénétrable dans ses motifs et dans ses projets. Du sérieux et de la gravité dans le public, de la brièveté, jointe à beaucoup de justesse et de dignité, soit dans les réponses aux ambassadeurs des princes, soit dans les conseils. Une manière de faire des grâces qui est comme un second bienfait, le choix des personnes que l’on gratifie ; le discernement des esprits, des talents et des complexions, pour la distribution des postes et des emplois ; le choix des généraux et des ministres. Un jugement ferme, solide, décisif dans les affaires, qui fait que l’on connaît le meilleur parti et le plus juste ; un esprit de droiture et d’équité qui fait qu’on le suit, jusqu’à prononcer quelquefois contre soi-même en faveur du peuple, des alliés, des ennemis ; une mémoire heureuse et très présente qui rappelle les besoins des sujets, leurs visages, leurs noms, leurs requêtes. Une vaste capacité qui s’étende non seulement aux affaires de dehors, au commerce, aux maximes d’État, aux vues de la politique, au reculement des frontières par la conquête de nouvelles provinces, et à leur sûreté par un grand nombre de forteresses inaccessibles ; mais qui sache aussi se renfermer au dedans, et comme dans les détails de tout un royaume, qui en bannisse un culte faux, suspect et ennemi de la souveraineté, s’il s’y rencontre ; qui abolisse des usages cruels et impies, s’ils y règnent ; qui réforme les lois et les coutumes, si elles étaient remplies d’abus ; qui donne aux villes plus de sûreté et plus de commodité par le renouvellement d’une exacte police, plus d’éclat et plus de majesté par des édifices somptueux. Punir sévèrement les vices scandaleux, donner par son autorité et par son exemple du crédit à la piété et à la vertu ; protéger l’Église, ses ministres, ses droits, ses libertés ; ménager ses peuples comme ses enfants ; être toujours occupé de la pensée de les soulager, de rendre les subsides légers, et tels qu’ils se lèvent sur les provinces sans les appauvrir. De grands talents pour la guerre ; être vigilant, appliqué, laborieux ; avoir des armées nombreuses, les commander en personne ; être froid dans le péril, ne ménager sa vie que pour le bien de son État, aimer le bien de son État et sa gloire plus que sa vie. Une puissance très absolue, qui ne laisse point d’occasion aux brigues, à l’intrigue et à la cabale ; qui ôte cette distance infinie qui est quelquefois entre les grands et les petits, qui les rapproche et sous laquelle tous plient également. Une étendue de connaissance qui fait que le prince voit tout par ses yeux, qu’il agit immédiatement et par lui-même ; que ses généraux ne sont, quoique éloignés de lui, que ses lieutenants, et les ministres que ses ministres. Une profonde sagesse qui sait déclarer la guerre, qui sait vaincre et user de la victoire ; qui sait faire la paix, qui sait la rompre, qui sait quelquefois et selon les divers intérêts contraindre les ennemis à la recevoir ; qui donne des règles à une vaste ambition, et sait jusqu’où l’on doit conquérir. Au milieu d’ennemis couverts ou déclarés, se procurer le loisir des jeux, des fêtes, des spectacles ; cultiver les arts et les sciences, former et exécuter des projets d’édifices surprenants. Un génie enfin supérieur et puissant, qui se fait aimer et révérer des siens, craindre des étrangers ; qui fait d’une cour et même de tout un royaume comme une seule famille, unie parfaitement sous un même chef, dont l’union et la bonne intelligence est redoutable au reste du monde. Ces admirables vertus me semblent renfermées dans l’idée du souverain : il est vrai qu’il est rare de les voir réunies dans un même sujet ; il faut que trop de choses concourent à la fois, l’esprit, le cœur, les dehors, le tempérament ; et il me paraît qu’un monarque qui les rassemble toutes en sa personne est bien digne du nom de grand.

DE L’HOMME

Ne nous emportons point contre les hommes en voyant leur dureté, leur ingratitude, leur injustice, leur fierté, l’amour d’eux-mêmes et l’oubli des autres : ils sont ainsi faits, c’est leur nature ; c’est ne pouvoir supporter que la pierre tombe, ou que le feu s’élève.

❡ Les hommes en un sens ne sont point légers, ou ne le sont que dans les petites choses : ils changent leurs habits, leur langage, les dehors, les bienséances ; ils changent de goût quelquefois ; ils gardent leurs mœurs toujours mauvaises, fermes et constants dans le mal, ou dans l’indifférence pour la vertu.

❡ Le stoïcisme est un jeu d’esprit et une idée semblable à la République de Platon. Les stoïques ont feint qu’on pouvait rire dans la pauvreté, être insensible aux injures, à l’ingratitude, aux pertes de biens, comme à celles des parents et des amis ; regarder froidement la mort, et comme une chose indifférente qui ne devait ni réjouir ni rendre triste ; n’être vaincu ni par le plaisir ni par la douleur, sentir le fer ou le feu dans quelque partie de son corps sans pousser le moindre soupir ni jeter une seule larme ; et ce fantôme de vertu et de constance ainsi imaginé, il leur a plu de l’appeler un sage. Ils ont laissé à l’homme tous les défauts qu’ils lui ont trouvés, et n’ont presque relevé aucun de ses faibles ; au lieu de faire de ses vices des peintures affreuses ou ridicules qui servissent à l’en corriger, ils lui ont tracé l’idée d’une perfection et d’un héroïsme dont il n’est point capable, et l’on exhorte à l’impossible. Ainsi, le sage qui n’est pas ou qui n’est qu’imaginaire se trouve naturellement et par lui-même au-dessus de tous les événements et de tous les maux : ni la goutte la plus douloureuse, ni la colique la plus aiguë ne sauraient lui arracher une plainte ; le ciel et la terre peuvent être renversés sans l’entraîner dans leur chute, et il demeurerait ferme sur les ruines de l’univers : pendant que l’homme qui est en effet sort de son sens, crie, se désespère, étincelle des yeux, et perd la respiration pour un chien perdu ou pour une porcelaine qui est en pièces.

❡ Inquiétude d’esprit, inégalité d’humeur, inconstance de cœur, incertitude de conduite : tous vices de l’âme, mais différents, et qui avec tout le rapport qui paraît entre eux, ne se supposent pas toujours l’un l’autre dans un même sujet.

❡ Il est difficile de décider si l’irrésolution rend l’homme plus malheureux que méprisable ; de même s’il y a toujours plus d’inconvénient à prendre un mauvais parti, qu’à n’en prendre aucun.

❡ Un homme inégal n’est pas un seul homme, ce sont plusieurs : il se multiplie autant de fois qu’il a de nouveaux goûts et de manières différentes ; il est à chaque moment ce qu’il n’était point, et il va être bientôt ce qu’il n’a jamais été : il se succède à lui-même. Ne demandez pas de quelle complexion il est, mais quelles sont ses complexions ; ni de quelle humeur, mais combien il a de sortes d’humeurs. Ne vous trompez-vous point ? est-ce Euthycrate que vous abordez ? aujourd’hui quelle glace pour vous ! hier il vous recherchait, il vous caressait, vous donniez de la jalousie à ses amis : vous reconnaît-il bien ? dites-lui votre nom.

❡ Ménalque descend son escalier, ouvre sa porte pour sortir, il la referme : il s’aperçoit qu’il est en bonnet de nuit ; et venant à mieux s’examiner, il se trouve rasé à moitié, il voit que son épée est mise du côté droit, que ses bas sont rabattus sur ses talons, et que sa chemise est par-dessus ses chausses. S’il marche dans les places, il se sent tout d’un coup rudement frapper à l’estomac ou au visage ; il ne soupçonne point ce que ce peut être, jusqu’à ce qu’ouvrant les yeux et se réveillant, il se trouve ou devant un limon de charrette, ou derrière un long ais de menuiserie que porte un ouvrier sur ses épaules. On l’a vu une fois heurter du front contre celui d’un aveugle, s’embarrasser dans ses jambes, et tomber avec lui chacun de son côté à la renverse. Il lui est arrivé plusieurs fois de se trouver tête pour tête à la rencontre d’un prince et sur son passage, se reconnaître à peine, et n’avoir que le loisir de se coller à un mur pour lui faire place. Il cherche, il brouille, il crie, il s’échauffe, il appelle ses valets l’un après l’autre : on lui perd tout, on lui égare tout ; il demande ses gants, qu’il a dans ses mains, semblable à cette femme qui prenait le temps de demander son masque lorsqu’elle l’avait sur son visage. Il entre à l’appartement, et passe sous un lustre où sa perruque s’accroche et demeure suspendue : tous les courtisans regardent et rient ; Ménalque regarde aussi et rit plus haut que les autres, il cherche des yeux dans toute l’assemblée où est celui qui montre ses oreilles, et à qui il manque une perruque. S’il va par la ville, après avoir fait quelque chemin, il se croit égaré, il s’émeut, et il demande où il est à des passants, qui lui disent précisément le nom de sa rue ; il entre ensuite dans sa maison, d’où il sort précipitamment, croyant qu’il s’est trompé. Il descend du Palais, et trouvant au bas du grand degré un carrosse qu’il prend pour le sien, il se met dedans : le cocher touche et croit remener son maître dans sa maison ; Ménalque se jette hors de la portière, traverse la cour, monte l’escalier, parcourt l’antichambre, la chambre, le cabinet ; tout lui est familier, rien ne lui est nouveau ; il s’assit, il se repose, il est chez soi. Le maître arrive : celui-ci se lève pour le recevoir ; il le traite fort civilement, le prie de s’asseoir, et croit faire les honneurs de sa chambre ; il parle, il rêve, il reprend la parole : le maître de la maison s’ennuie, et demeure étonné ; Ménalque ne l’est pas moins, et ne dit pas ce qu’il en pense : il a affaire à un fâcheux, à un homme oisif, qui se retirera à la fin, il l’espère, et il prend patience : la nuit arrive qu’il est à peine détrompé. Une autre fois il rend visite à une femme, et, se persuadant bientôt que c’est lui qui la reçoit, il s’établit dans son fauteuil, et ne songe nullement à l’abandonner : il trouve ensuite que cette dame fait ses visites longues, il attend à tous moments qu’elle se lève et le laisse en liberté ; mais comme cela tire en longueur, qu’il a faim, et que la nuit est déjà avancée, il la prie à souper : elle rit, et si haut, qu’elle le réveille. Lui-même se marie le matin, l’oublie le soir, et découche la nuit de ses noces ; et quelques années après il perd sa femme, elle meurt entre ses bras, il assiste à ses obsèques, et le lendemain, quand on lui vient dire qu’on a servi, il demande si sa femme est prête et si elle est avertie. C’est lui encore qui entre dans une église, et prenant l’aveugle qui est collé à la porte pour un pilier, et sa tasse pour le bénitier, y plonge la main, la porte à son front, lorsqu’il entend tout d’un coup le pilier qui parle, et qui lui offre des oraisons. Il s’avance dans la nef, il croit voir un prie-Dieu, il se jette lourdement dessus : la machine plie, s’enfonce, et fait des efforts pour crier ; Ménalque est surpris de se voir à genoux sur les jambes d’un fort petit homme, appuyé sur son dos, les deux bras passés sur ses épaules, et ses deux mains jointes et étendues qui lui prennent le nez et lui ferment la bouche ; il se retire confus, et va s’agenouiller ailleurs. Il tire un livre pour faire sa prière, et c’est sa pantoufle qu’il a prise pour ses Heures, et qu’il a mise dans sa poche avant que de sortir. Il n’est pas hors de l’église qu’un homme de livrée court après lui, le joint, lui demande en riant s’il n’a point la pantoufle de Monseigneur ; Ménalque lui montre la sienne, et lui dit : Voilà toutes les pantoufles que j’ai sur moi ; il se fouille néanmoins, et tire celle de l’évêque de ***, qu’il vient de quitter, qu’il a trouvé malade auprès de son feu, et dont, avant de prendre congé de lui, il a ramassé la pantoufle, comme l’un de ses gants qui était à terre : ainsi Ménalque s’en retourne chez soi avec une pantoufle de moins. Il a une fois perdu au jeu tout l’argent qui est dans sa bourse, et, voulant continuer de jouer, il entre dans son cabinet, ouvre une armoire, y prend sa cassette, en tire ce qu’il lui plaît, croit la remettre où il l’a prise : il entend aboyer dans son armoire qu’il vient de fermer ; étonné de ce prodige, il l’ouvre une seconde fois, et il éclate de rire d’y voir son chien, qu’il a serré pour sa cassette. Il joue au trictrac, il demande à boire, on lui en apporte ; c’est à lui à jouer, il tient le cornet d’une main et un verre de l’autre, et comme il a une grande soif, il avale les dés et presque le cornet, jette le verre d’eau dans le trictrac, et inonde celui contre qui il joue ; et, dans une chambre où il est familier, il crache sur le lit et jette son chapeau à terre en croyant faire tout le contraire. Il se promène sur l’eau, et il demande quelle heure il est. On lui présente une montre ; à peine l’a-t-il reçue, que ne songeant plus ni à l’heure ni à la montre, il la jette dans la rivière comme une chose qui l’embarrasse. Lui-même écrit une longue lettre, met de la poudre dessus à plusieurs reprises, et jette toujours la poudre dans l’encrier. Ce n’est pas tout ; il écrit une seconde lettre, et après les avoir cachetées toutes deux, il se trompe à l’adresse : un duc et pair reçoit l’une de ces deux lettres, et en l’ouvrant y lit ces mots : Maître Olivier, ne manquez ; sitôt la présente reçue, de m’envoyer ma provision de foin… Son fermier reçoit l’autre, il l’ouvre, et se la fait lire ; on y trouve : Monseigneur, j’ai reçu avec une soumission aveugle les ordres qu’il a plu à Votre Grandeur… Lui-même encore écrit une lettre pendant la nuit, et après l’avoir cachetée, il éteint sa bougie : il ne laisse pas d’être surpris de ne voir goutte, et il sait à peine comment cela est arrivé. Ménalque descend l’escalier du Louvre ; un autre le monte, à qui il dit : C’est vous que je cherche. Il le prend par la main, le fait descendre avec lui, traverse plusieurs cours, entre dans les salles, en sort ; il va, il revient sur ses pas ; il regarde enfin celui qu’il traîne après soi depuis un quart d’heure : il est étonné que ce soit lui, il n’a rien à lui dire, il lui quitte la main, et tourne d’un autre côté. Souvent il vous interroge, et il est déjà bien loin de vous quand vous songez à lui répondre ; ou bien il vous demande en courant comment se porte votre père, et comme vous lui dites qu’il est fort mal, il vous crie qu’il en est bien aise. Il vous trouve quelque autre fois sur son chemin. Il est ravi de vous rencontrer, il sort de chez vous pour vous entretenir d’une certaine chose ; il contemple votre main : « Vous avez là, dit-il, un beau rubis ; est-il balais ? », il vous quitte et continue sa route : voilà l’affaire importante dont il avait à vous parler. Se trouve-t-il en campagne, il dit à quelqu’un qu’il le trouve heureux d’avoir pu se dérober à la cour pendant l’automne, et d’avoir passé dans ses terres tout le temps de Fontainebleau ; il tient à d’autres discours ; puis revenant à celui-ci : « Vous avez eu, lui dit-il, de beaux jours à Fontainebleau ; vous y avez sans doute beaucoup chassé. » Il commence ensuite un conte qu’il oublie d’achever, il rit en lui-même, il éclate d’une chose qui lui passe par l’esprit, il répond à sa pensée, il chante entre ses dents, il siffle, il se renverse dans une chaise, il pousse un cri plaintif, il bâille, il se croit seul. S’il se trouve à un repas, on voit le pain se multiplier insensiblement sur son assiette ; il est vrai que ses voisins en manquent, aussi bien que de couteaux et de fourchettes, dont il ne les laisse pas jouir longtemps. On a inventé aux tables une grande cueillère pour la commodité du service ; il la prend, la plonge dans le plat, l’emplit, la porte à sa bouche, et il ne sort pas d’étonnement de voir répandu sur son linge et sur ses habits le potage qu’il vient d’avaler. Il oublie de boire pendant tout le dîner ; ou s’il s’en souvient, et qu’il trouve que l’on lui donne trop de vin, il en flaque plus de la moitié au visage de celui qui est à sa droite ; il boit le reste tranquillement, et ne comprend pas pourquoi tout le monde éclate de rire de ce qu’il a jeté à terre ce qu’on lui a versé de trop. Il est un jour retenu au lit pour quelque incommodité : on lui rend visite ; il y a un cercle d’hommes et de femmes dans la ruelle qui l’entretiennent, et en leur présence il soulève sa couverture et crache dans ses draps. On le mène aux Chartreux, on lui fait voir un cloître orné d’ouvrages, tous de la main d’un excellent peintre. Le religieux qui les lui explique parle de saint Bruno, du chanoine et de son aventure, en fait une longue histoire, et la montre dans l’un de ses tableaux. Ménalque, qui pendant la narration est hors du cloître, et bien loin au delà, y revient enfin, et demande au père si c’est le chanoine ou saint Bruno qui est damné. Il se trouve par hasard avec une jeune veuve ; il lui parle de son défunt mari, lui demande comment il est mort. Cette femme, à qui ce discours renouvelle ses douleurs, pleure, sanglote, et ne laisse pas de reprendre tous les détails de la maladie de son époux, qu’elle conduit depuis la veille de sa fièvre, qu’il se portait bien, jusqu’à l’agonie. Madame, lui demande Ménalque, qui l’avait apparemment écoutée avec attention, n’aviez-vous que celui-là ? Il s’avise un matin de faire tout hâter dans sa cuisine ; il se lève avant le fruit, et prend congé de la compagnie. On le voit ce jour-là en tous les endroits de la ville, hormis en celui où il a donné un rendez-vous précis pour cette affaire qui l’a empêché de dîner, et l’a fait sortir à pied, de peur que son carrosse ne le fît attendre. L’entendez-vous crier, gronder, s’emporter contre l’un de ses domestiques ? il est étonné de ne le point voir : « Où peut-il être ? dit-il ; que fait-il ? qu’est-il devenu ? Qu’il ne se présente plus devant moi, je le chasse dès à cette heure. » Le valet arrive, à qui il demande fièrement d’où il vient ; il lui répond qu’il vient de l’endroit où il l’a envoyé, et il lu rend un fidèle compte de sa commission. Vous le prendriez souvent pour tout ce qu’il n’est pas : pour un stupide, car il n’écoute point, et il parle encore moins ; pour un fou, car, outre qu’il parle tout seul, il est sujet à de certaines grimaces et à des mouvements de tête involontaires ; pour un homme fier et incivil, car vous le saluez, et il passe sans vous regarder, ou il vous regarde sans vous rendre le salut ; pour un inconsidéré, car il parle de banqueroute au milieu d’une famille où il y a cette tache ; d’exécution et d’échafaud devant un homme dont le père y a monté ; de roture devant des roturiers qui sont riches et qui se donnent pour nobles. De même il a dessein d’élever auprès de soi un fils naturel sous le nom et le personnage d’un valet ; et, quoi qu’il veuille le dérober à la connaissance de sa femme et de ses enfants, il lui échappe de l’appeler son fils dix fois le jour. Il a pris aussi la résolution de marier son fils à la fille d’un homme d’affaires, et il ne laisse pas de dire de temps en temps, en parlant de sa maison et de ses ancêtres, que les Ménalque ne se sont jamais mésalliés. Enfin il n’est ni présent ni attentif dans une compagnie à ce qui fait le sujet de la conversation. Il pense et il parle tout à la fois, mais la chose dont il parle est rarement celle à laquelle il pense ; aussi, ne parle-t-il guère conséquemment et avec suite : où il dit non, souvent il faut dire oui, et où il dit oui, croyez qu’il veut dire non ; il a, en vous répondant si juste, les yeux fort ouverts, mais il ne s’en sert point, il ne regarde ni vous, ni personne, ni rien qui soit au monde : tout ce que vous pouvez tirer de lui, et encore dans le temps qu’il est le plus appliqué et d’un meilleur commerce, ce sont ces mots : Oui vraiment ; C’est vrai ; Bon ! Tout de bon ? Oui-da ! Je pense qu’oui ; Assurément ; Ah ! Ciel ! et quelques autres monosyllabes qui ne sont pas même placées à propos. Jamais aussi il n’est avec ceux avec qui il paraît être : il appelle sérieusement son laquais Monsieur ; et son ami, il l’appelle la Verdure ; il dit Votre Révérence à un prince du sang, et Votre Altesse à un jésuite. Il entend la messe ; le prêtre vient à éternuer ; il lui dit : Dieu vous assiste ! Il se trouve avec un magistrat ; cet homme, grave par son caractère, vénérable par son âge et par sa dignité, l’interroge sur un événement, et lui demande si cela est ainsi ; Ménalque lui répond : Oui, Mademoiselle. Il revient une fois de la campagne ; ses laquais en livrée entreprennent de le voler et y réussissent ; ils descendent de son carrosse, lui portent un bout de flambeau sous la gorge, lui demandent la bourse, et il la rend ; arrivé chez lui, il raconte son aventure à ses amis, qui ne manquent pas de l’interroger sur les circonstances, et il leur dit : Demandez à mes gens, ils y étaient.

❡ L’incivilité n’est pas un vice de l’âme, elle est l’effet de plusieurs vices : de la sotte vanité, de l’ignorance de ses devoirs, de la paresse, de la stupidité, de la distraction, du mépris des autres, de la jalousie ; pour ne se répandre que sur les dehors, elle n’en est que plus haïssable, parce que c’est toujours un défaut visible et manifeste ; il est vrai cependant qu’il offense plus ou moins, selon la cause qui le produit.

❡ Dire d’un homme colère, inégal, querelleux, chagrin, pointilleux, capricieux : « C’est son humeur, » n’est pas l’excuser, comme on le croit, mais avouer sans y penser que de si grands défauts sont irrémédiables.

Ce qu’on appelle humeur est une chose trop négligée parmi les hommes ; ils devraient comprendre qu’il ne leur suffit pas d’être bons, mais qu’ils doivent encore paraître tels, du moins s’ils tendent à être sociables, capables d’union et de commerce, c’est-à-dire à être des hommes : l’on n’exige pas des âmes malignes qu’elles aient de la douceur et de la souplesse ; elle ne leur manque jamais, et elle leur sert de piège pour surprendre les simples et pour faire valoir leurs artifices : l’on désirerait de ceux qui ont un bon cœur qu’ils fussent toujours pliants, faciles, complaisants, et qu’il fût moins vrai quelquefois que ce sont les méchants qui nuisent, et les bons qui font souffrir.

❡ Le commun des hommes va de la colère à l’injure : quelques-uns en usent autrement : ils offensent, et puis ils se fâchent ; la surprise où l’on est toujours de ce procédé ne laisse pas de place au ressentiment.

❡ Les hommes ne s’attachent pas assez à ne point manquer les occasions de faire plaisir : il semble que l’on n’entre dans un emploi que pour pouvoir obliger et n’en rien faire ; la chose la plus prompte et qui se présente d’abord, c’est le refus, et l’on n’accorde que par réflexion.

❡ Sachez précisément ce que vous pouvez attendre des hommes en général, et de chacun d’eux en particulier, et jetez-vous ensuite dans le commerce du monde.

❡ Si la pauvreté est la mère des crimes, le défaut d’esprit en est le père.

❡ Il est difficile qu’un fort malhonnête homme ait assez d’esprit, un génie qui est droit et perçant conduit enfin à la règle, à la probité, à la vertu ; il manque du sens et de la pénétration à celui qui s’opiniâtre dans le mauvais comme dans le faux ; l’on cherche en vain à le corriger par des traits de satire qui le désignent aux autres, et où il ne se reconnaît pas lui-même ; ce sont des injures dites à un sourd. Il serait désirable pour le plaisir des honnêtes gens et pour la vengeance publique, qu’un coquin ne le fût pas au point d’être privé de tout sentiment.

❡ Il y a des vices que nous ne devons à personne, que nous apportons en naissant, et que nous fortifions par l’habitude ; il y en a d’autres que l’on contracte, et qui nous sont étrangers : l’on est né quelquefois avec des mœurs faciles, de la complaisance, et tout le désir de plaire ; mais par les traitements que l’on reçoit de ceux avec qui l’on vit ou de qui l’on dépend, l’on est bientôt jeté hors de ses mesures, et même de son naturel ; l’on a des chagrins et une bile que l’on ne se connaissait point, l’on se voit une autre complexion, l’on est enfin étonné de se trouver dur et épineux.

❡ L’on demande pourquoi tous les hommes ensemble ne composent pas comme une seule nation, et n’ont point voulu parler une même langue, vivre sous les mêmes lois, convenir entre eux des mêmes usages et d’un même culte. Et moi, pensant à la contrariété des esprits, des goûts et des sentiments, je suis étonné de voir jusques à sept ou huit personnes se rassembler sous un même toit, dans une même enceinte, et composer une seule famille.

❡ Il y a d’étranges pères, et dont tout la vie ne semble occupée qu’à préparer à leurs enfants des raisons de se consoler de leur mort.

❡ Tout est étranger dans l’humeur, les mœurs et les manières de la plupart des hommes : tel a vécu pendant toute sa vie chagrin, emporté, avare, rampant, soumis, laborieux, intéressé, qui était né gai, paisible, paresseux, magnifique, d’un courage fier et éloigné de toute bassesse. Les besoins de la vie, la situation où l’on se trouve, la loi de la nécessité forcent la nature et y causent ces grands changements. Ainsi tel homme au fond et en lui-même ne se peut définir ; trop de choses qui sont hors de lui l’altèrent, le changent, le bouleversent ; il n’est point précisément ce qu’il est ou ce qu’il paraît être.

❡ La vie est courte et ennuyeuse, elle se passe toute à désirer. L’on remet à l’avenir son repos et ses joies, à cet âge souvent où les meilleurs biens ont déjà disparu, la santé et la jeunesse. Ce temps arrive, qui nous surprend encore dans les désirs : on en est là, quand la fièvre nous saisit et nous éteint ; si l’on eût guéri, ce n’était que pour désirer plus longtemps.

❡ Lorsqu’on désire, on se rend à discrétion à celui de qui l’on espère ; est-on sûr d’avoir, on temporise, on parlemente, on capitule.

❡ Il est si ordinaire à l’homme de n’être pas heureux, et si essentiel à tout ce qui est un bien d’être acheté par mille peines, qu’une affaire qui se rend facile devient suspecte : l’on comprend à peine, ou que ce qui coûte si peu puisse nous être fort avantageux, ou qu’avec des mesures justes l’on doive si aisément parvenir à la fin que l’on se propose : l’on croit mériter les bons succès, mais n’y devoir compter que fort rarement.

❡ L’homme qui dit qu’il n’est pas né heureux, pourrait du moins le devenir par le bonheur de ses amis ou de ses proches. L’envie lui ôte cette dernière ressource.

❡ Quoi que j’aie pu dire ailleurs, peut-être que les affligés ont tort : les hommes semblent être nés pour l’infortune, la douleur et la pauvreté, peu en échappent ; et, comme toute disgrâce peut leur arriver, ils devraient être préparés à toute disgrâce.

❡ Les hommes ont tant de peine à s’approcher sur les affaires, sont si épineux sur les moindres intérêts, si hérissés de difficultés, veulent si fort tromper et si peu être trompés, mettent si haut ce qui leur appartient, et si bas ce qui appartient aux autres, que j’avoue que je ne sais par où et comment se peuvent conclure les mariages, les contrats, les acquisitions, la paix, la trêve, les traités, les alliances.

❡ À quelques-uns l’arrogance tient lieu de grandeur ; l’inhumanité, de fermeté, et la fourberie, d’esprit.

Les fourbes croient aisément que les autres le sont ; ils ne peuvent guère être trompés, et ils ne trompent pas longtemps.

Je me rachèterai toujours fort volontiers d’être fourbe par être stupide et passer pour tel.

On ne trompe point en bien, la fourberie ajoute la malice au mensonge.

❡ S’il y avait moins de dupes, il y aurait moins de ce qu’on appelle des hommes fins ou entendus, et de ceux qui tirent autant de vanité que de distinction d’avoir su, pendant tout le cours de leur vie, tromper les autres. Comment voulez-vous qu’Erophile, à qui le manque de parole, les mauvais offices, la fourberie, bien loin de nuire, ont mérité des grâces et des bienfaits de ceux mêmes qu’il a ou manqué de servir ou désobligés, ne présume pas infiniment de soi et de son industrie ?

❡ L’on n’entend dans les places et dans les rues des grandes villes, et de la bouche de ceux qui passent, que les mots d’exploit, de saisie, d’interrogatoire, de promesse et de plaider contre sa promesse : est-ce qu’il n’y aurait pas dans le monde la plus petite équité ? Serait-il au contraire rempli de gens qui demandent froidement ce qui ne leur est pas dû, ou qui refusent nettement de rendre ce qu’ils doivent ?

Parchemins inventés pour faire souvenir ou pour convaincre les hommes de leur parole : honte de l’humanité !

Otez les passions, l’intérêt, l’injustice, quel calme dans les plus grandes villes ! Les besoins et la subsistance n’y font pas le tiers de l’embarras.

❡ Rien n’engage tant un esprit raisonnable à supporter tranquillement des parents et des amis les torts qu’ils ont à son égard, que la réflexion qu’il fait sur les vices de l’humanité, et combien il est pénible aux hommes d’être constants, généreux, fidèles, d’être touchés d’une amitié plus forte que leur intérêt : comme il connaît leur portée, il n’exige point d’eux qu’ils pénètrent les corps, qu’ils volent dans l’air, qu’ils aient de l’équité. Il peut haïr les hommes en général, où il y a si peu de vertu ; mais il excuse les particuliers, il les aime même par des motifs plus relevés, et il s’étudie à mériter le moins qu’il se peut une pareille indulgence.

❡ Il y a de certains biens que l’on désire avec emportement, et dont l’idée seule nous enlève et nous transporte ; s’il nous arrive de les obtenir, on les sent plus tranquillement qu’on ne l’eût pensé, on en jouit moins que l’on aspire encore à de plus grands.

❡ Il y a des maux effroyables et d’horribles malheurs où l’on n’ose penser, et dont la seule vue fait frémir : s’il arrive que l’on y tombe, l’on se trouve des ressources que l’on ne se connaissait point, l’on se raidit contre son infortune, et l’on fait mieux qu’on ne l’espérait.

❡ Il ne faut quelquefois qu’une jolie maison dont on hérite, qu’un beau cheval ou un joli chien dont on se trouve le maître, qu’une tapisserie, qu’une pendule, pour adoucir une grande douleur, et pour faire moins sentir une grande perte.

❡ Je suppose que les hommes soient éternels sur la terre, et je médite ensuite sur ce qui pourrait me faire connaître qu’ils se feraient alors une plus grande affaire de leur établissement qu’ils ne s’en font dans l’état où sont les choses.

❡ Si la vie est misérable, elle est pénible à supporter ; si elle est heureuse, il est horrible de la perdre : l’un revient à l’autre.

❡ Il n’y a rien que les hommes aiment mieux à conserver et qu’ils ménagent moins que leur propre vie.

❡ Irène se transporte à grands frais en Epidaure, voit Esculape dans son temple, et le consulte sur tous ses maux, D’abord elle se plaint qu’elle est lasse et recrue de fatigue ; et le dieu prononce que cela lui arrive par la longueur du chemin qu’elle vient de faire. Elle dit qu’elle est le soir sans appétit ; l’oracle lui ordonne de dîner peu : elle ajoute qu’elle est sujette à des insomnies, et il lui prescrit de n’être au lit que pendant la nuit : elle lui demande pourquoi elle devient pesante, et quel remède ; l’oracle répond qu’elle doit se lever avant midi, et quelquefois se servir de ses jambes pour marcher : elle lui déclare que le vin lui est nuisible ; l’oracle lui dit de boire de l’eau ; qu’elle a des indigestions, et il ajoute qu’elle fasse diète. « Ma vue s’affaiblit, dit Irène. — Prenez des lunettes, dit Esculape. — Je m’affaiblis moi-même, continue-t-elle, et je ne suis ni si forte ni si saine que j’ai été. — C’est, dit le dieu, que vous vieillissez. — Mais quel moyen de guérir cette langueur ? — Le plus court, Irène, c’est de mourir, comme ont fait votre mère et votre aïeule. — Fils d’Apollon, s’écrie Irène, quel conseil me donnez-vous ? Est-ce là toute cette science que les hommes publient, et qui vous fait révérer de toute la terre ? Que m’apprenez-vous de rare et de mystérieux ? et ne savais-je pas tous ces remèdes que vous m’enseignez ? — Que n’en usiez-vous donc, répond le dieu, sans venir me chercher de si loin, et abréger vos jours par un long voyage ? »

❡ La mort n’arrive qu’une fois, et se fait sentir à tous les moments de la vie ; il est plus dur de l’appréhender que de la souffrir.

❡ L’inquiétude, la crainte, l’abattement n’éloignent pas la mort, au contraire ; je doute seulement que le ris excessif convienne aux hommes, qui sont mortels.

❡ Ce qu’il y a de certain dans la mort est un peu adouci par ce qui est incertain ; c’est un indéfini dans le temps qui tient quelque chose de l’infini et de ce qu’on appelle éternité.

❡ Pensons que, comme nous soupirons présentement pour la florissante jeunesse qui n’est plus et ne reviendra point, la caducité suivra qui nous fera regretter l’âge viril où nous sommes encore et que nous n’estimons pas assez.

❡ L’on craint la vieillesse, que l’on n’est pas sûr de pouvoir atteindre.

❡ L’on espère de vieillir et l’on craint la vieillesse, c’est-à-dire l’on aime la vie, et l’on fuit la mort.

❡ C’est plus tôt fait de céder à la nature et de craindre la mort, que de faire de continuels efforts, s’armer de raisons et de réflexions, et être continuellement aux prises avec soi-même pour ne la pas craindre.

❡ Si de tous les hommes les uns mouraient, les autres non, ce serait une désolante affliction que de mourir.

❡ Une longue maladie semble être placée entre la vie et la mort, afin que la mort même devienne un soulagement et à ceux qui meurent et à ceux qui restent.

❡ À parler humainement, la mort a un bel endroit, qui est de mettre fin à la vieillesse.

La mort qui prévient la caducité arrive plus à propos que celle qui la termine.

❡ Le regret qu’ont les hommes du mauvais emploi du temps qu’ils ont déjà vécu ne les conduit pas toujours à faire de celui qui leur reste à vivre un meilleur usage.

❡ La vie est un sommeil. Les vieillards sont ceux dont le sommeil a été plus long ; ils ne commencent à se réveiller que quand il faut mourir. S’ils repassent alors sur tout le cours de leurs années, ils ne trouvent souvent ni vertus ni actions louables qui les distinguent les unes des autres ; ils confondent leurs différents âges, ils n’y voient rien qui marque assez pour mesurer le temps qu’ils ont vécu : ils ont eu un songe confus, uniforme, et sans aucune suite ; ils sentent néanmoins, comme ceux qui s’éveillent, qu’ils ont dormi longtemps.

❡ Il n’y a pour l’homme que trois événements : naître, vivre et mourir ; il ne se sent pas naître, il souffre à mourir, et il oublie de vivre.

❡ Il y a un temps où la raison n’est pas encore, où l’on ne vit que par instinct, à la manière des animaux, et dont il ne reste dans la mémoire aucun vestige.

Il y a un second temps où la raison se développe, où elle est formée, et où elle pourrait agir si elle n’était pas obscurcie et comme éteinte par les vices de la complexion, et par un enchaînement de passions qui se succèdent les unes aux autres, et conduisent jusques au troisième et dernier âge. La raison, alors dans sa force, devrait produire ; mais elle est refroidie et ralentie par les années, par la maladie et la douleur, déconcertée ensuite par le désordre de la machine, qui est dans son déclin : et ces temps néanmoins sont la vie de l’homme.

❡ Les enfants sont hautains, dédaigneux, colères, envieux, curieux, intéressés, paresseux, volages, timides, intempérants, menteurs, dissimulés ; ils rient et pleurent facilement ; ils ont des joies immodérées et des afflictions amères sur de très petits sujets ; ils ne veulent point souffrir de mal, et aiment à en faire : ils sont déjà des hommes.

❡ Les enfants n’ont ni passé ni avenir, et, ce qui ne nous arrive guère, ils jouissent du présent.

❡ Le caractère de l’enfance paraît unique ; les mœurs, dans cet âge, sont assez les mêmes, et ce n’est qu’avec une curieuse attention qu’on en pénètre la différence ; elle augmente avec la raison, parce qu’avec celle-ci croissent les passions et les vices, qui seuls rendent les hommes si dissemblables entre eux, et si contraires à eux-mêmes.

❡ Les enfants ont déjà de leur âme l’imagination et la mémoire, c’est-à-dire ce que les vieillards n’ont plus ; et ils en tirent un merveilleux usage pour leurs petits jeux et pour tous leurs amusements : c’est par elles qu’ils répètent ce qu’ils ont entendu dire, qu’ils contrefont ce qu’ils ont vu faire ; qu’ils sont de tous métiers, soit qu’ils s’occupent en effet à mille petits ouvrages, soit qu’ils imitent les divers artisans par le mouvement et par le geste ; qu’ils se trouvent à un grand festin, et y font bonne chère ; qu’ils se transportent dans des palais et dans des lieux enchantés ; que bien que seuls, ils se voient un riche équipage et un grand cortège ; qu’ils conduisent des armées, livrent bataille, et jouissent du plaisir de la victoire ; qu’ils parlent aux rois et aux plus grands princes ; qu’ils sont rois eux-mêmes, ont des sujets, possèdent des trésors, qu’ils peuvent faire de feuilles d’arbres ou de grains de sable, et, ce qu’ils ignorent dans la suite de leur vie, savent à cet âge être les arbitres de leur fortune et les maîtres de leur propre félicité.

❡ Il n’y a nuls vices extérieurs et nuls défauts du corps qui ne soient aperçus par les enfants : ils les saisissent d’une première vue, et ils savent les exprimer par des mots convenables ; on ne nomme point plus heureusement : devenus hommes, il sont chargés à leur tour de toutes les imperfections dont ils se sont moqués.

L’unique soin des enfants est de trouver l’endroit faible de leurs maîtres, comme de tous ceux à qui ils sont soumis : dès qu’ils ont pu les entamer, ils gagnent le dessus, et prennent sur eux un ascendant qu’ils ne perdent plus. Ce qui nous fait déchoir une première fois de cette supériorité à leur égard est toujours ce qui nous empêche de la recouvrer.

❡ La paresse, l’indolence et l’oisiveté, vices si naturels aux enfants, disparaissent dans leurs jeux, où ils sont vifs, appliqués, exacts, amoureux des règles et de la symétrie, où ils ne se pardonnent nulle faute les uns aux autres, et recommencent eux-mêmes plusieurs fois une seule chose qu’ils ont manquée : présages certains qu’ils pourront un jour négliger leurs devoirs, mais qu’ils n’oublieront rien pour leurs plaisirs.

❡ Aux enfants tout paraît grand, les cours, les jardins, les édifices, les meubles, les hommes, les animaux : aux hommes les choses du monde paraissent ainsi, et j’ose dire par la même raison, parce qu’ils sont petits.

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