Les Caractères (page 16)

Jean de La Bruyère · Lettres

Texte français, domaine public · Source : fr.wikisource.org — Les Caractères · 25 pages

❡ Les enfants commencent entre eux par l’état populaire ; chacun y est le maître, et, ce qui est bien naturel, ils ne s’en accommodent pas longtemps, et passent au monarchique : quelqu’un se distingue, ou par une plus grande vivacité, ou par une meilleure disposition du corps, ou par une connaissance plus exacte des jeux différents et des petites lois qui les composent ; les autres lui défèrent, et il se forme alors un gouvernement absolu qui ne roule que sur le plaisir.

❡ Qui doute que les enfants ne conçoivent, qu’ils ne jugent, qu’ils ne raisonnent conséquemment ? Si c’est seulement sur de petites choses, c’est qu’ils sont enfants, et sans une longue expérience ; et, si c’est en mauvais termes, c’est moins leur faute que celle de leurs parents ou de leurs maîtres.

❡ C’est perdre toute confiance dans l’esprit des enfants et leur devenir inutile que de les punir des fautes qu’ils n’ont point faites, ou même sévèrement de celles qui sont légères ; ils savent précisément et mieux que personne ce qu’ils méritent, et ils ne méritent guère que ce qu’ils craignent : ils connaissent si c’est à tort ou avec raison qu’on les châtie, et ne se gâtent pas moins par des peines mal ordonnées que par l’impunité.

❡ On ne vit point assez pour profiter de ses fautes ; on en commet pendant tout le cours de sa vie, et tout ce que l’on peut faire à force de faillir, c’est de mourir corrigé.

Il n’y a rien qui rafraîchisse le sang comme d’avoir su éviter de faire une sottise.

❡ Le récit de ses fautes est pénible ; on veut les couvrir et en charger quelque autre : c’est ce qui donne le pas au directeur sur le confesseur.

❡ Les fautes des sots sont quelquefois si lourdes et si difficiles à prévoir, qu’elles mettent les sages en défaut et ne sont utiles qu’à ceux qui les font.

❡ L’esprit de parti abaisse les plus grands hommes jusques aux petitesses du peuple.

❡ Nous faisons par vanité ou par bienséance les mêmes choses, et avec les mêmes dehors, que nous les ferions par inclination ou par devoir. Tel vient de mourir à Paris de la fièvre qu’il a gagnée à veiller sa femme, qu’il n’aimait point.

❡ Les hommes dans le cœur veulent être estimés, et ils cachent avec soin l’envie qu’ils ont d’être estimés, parce que les hommes veulent passer pour vertueux, et que vouloir tirer de la vertu tout autre avantage que la même vertu, je veux dire l’estime et les louanges, ce ne serait plus être vertueux, mais aimer l’estime et les louanges, ou être vain : les hommes sont très vains, et ils ne haïssent rien tant que de passer pour tels.

❡ Un homme vain trouve son compte à dire du bien ou du mal de soi ; un homme modeste ne parle point de soi.

On ne voit point mieux le ridicule de la vanité, et combien elle est un vice honteux, qu’en ce qu’elle n’ose se montrer et qu’elle se cache souvent sous les apparences de son contraire. La fausse modestie est le dernier raffinement de la vanité ; elle fait que l’homme vain ne paraît point tel, et se fait valoir au contraire par la vertu opposée au vice qui fait son caractère : c’est un mensonge. La fausse gloire est l’écueil de la vanité ; elle nous conduit à vouloir être estimés par des choses qui à la vérité se trouvent en nous, mais qui sont frivoles et indignes qu’on les relève : c’est une erreur.

❡ Les hommes parlent de manière, sur ce qui les regarde, qu’ils n’avouent d’eux-mêmes que de petits défauts, et encore ceux qui supposent en leurs personnes de beaux talents ou de grandes qualités. Ainsi l’on se plaint de son peu de mémoire, content d’ailleurs de son grand sens et de son bon jugement ; l’on reçoit le reproche de la distraction et de la rêverie, comme s’il nous accordait le bel esprit ; l’on dit de soi qu’on est maladroit et qu’on ne peut rien faire de ses mains, fort consolé de la perte de ces petits talents par ceux de l’esprit, ou par les dons de l’âme que tout le monde nous connaît ; l’on fait l’aveu de sa paresse en des termes qui signifient toujours son désintéressement, et que l’on est guéri de l’ambition ; l’on ne rougit point de sa malpropreté, qui n’est qu’une négligence pour les petites choses et qui semble supposer qu’on n’a d’application que pour les solides et essentielles. Un homme de guerre aime à dire que c’était par trop d’empressement ou par curiosité qu’il se trouva un certain jour à la tranchée ou en quelque autre poste très périlleux, sans être de garde ni commandé, et il ajoute qu’il en fut repris de son général. De même une bonne tête ou un ferme génie qui se trouve né avec cette prudence que les autres hommes cherchent vainement à acquérir, qui a fortifié la trempe de son esprit par une grande expérience ; que le nombre, le poids, la diversité, la difficulté et l’importance des affaires occupent seulement, et n’accablent point ; qui par l’étendue de ses vues et de sa pénétration se rend maître de tous les événements ; qui, bien loin de consulter toutes les réflexions qui sont écrites sur le gouvernement et la politique, est peut-être de ces âmes sublimes nées pour régir les autres, et sur qui ces premières règles ont été faites ; qui est détourné, par les grandes choses qu’il fait, des belles ou des agréables qu’il pourrait lire, et qui au contraire ne perd rien à retracer et à feuilleter, pour ainsi dire, sa vie et ses actions : un homme ainsi fait peut dire aisément, et sans se commettre, qu’il ne connaît aucun livre, et qu’il ne lit jamais.

❡ On veut quelquefois cacher ses faibles, ou en diminuer l’opinion par l’aveu libre que l’on en fait. Tel dit : « Je suis ignorant, » qui ne sait rien ; un homme dit : « Je suis vieux, » il passe soixante ans ; un autre encore : « Je ne suis pas riche, » et il est pauvre.

❡ La modestie n’est point, ou est confondue avec une chose toute différente de soi, si on la prend pour un sentiment intérieur qui avilit l’homme à ses propres yeux, et qui est une vertu surnaturelle qu’on appelle humilité. L’homme, de sa nature, pense hautement et superbement de lui-même, et ne pense ainsi que de lui-même ; la modestie ne tend qu’à faire que personne n’en souffre ; elle est une vertu du dehors, qui règle ses yeux, sa démarche, ses paroles, son ton de voix, et qui le fait agir extérieurement avec les autres comme s’il n’était pas vrai qu’il les compte pour rien.

❡ Le monde est plein de gens qui faisant, extérieurement et par habitude la comparaison d’eux-mêmes avec les autres, décident toujours en faveur de leur propre mérite, et agissent conséquemment.

❡ Vous dites qu’il faut être modeste, les gens bien nés ne demandent pas mieux : faites seulement que les hommes n’empiètent pas sur ceux qui cèdent par modestie, et ne brisent pas ceux qui plient.

De même l’on dit : « Il faut avoir des habits modestes » ; les personnes de mérite ne désirent rien davantage : mais le monde veut de la parure, on lui en donne ; il est avide de la superfluité, on lui en montre ; quelques-uns n’estiment les autres que par de beau linge ou par une riche étoffe, l’on ne refuse pas toujours d’être estimé à ce prix ; il y a des endroits où il faut se faire voir, un galon d’or plus large ou plus étroit vous fait entrer ou refuser.

❡ Notre vanité et la trop grande estime que nous avons de nous-mêmes nous fait soupçonner dans les autres une fierté à notre égard qui y est quelquefois, et qui souvent n’y est pas : une personne modeste n’a point cette délicatesse.

❡ Comme il faut se défendre de cette vanité qui nous fait penser que les autres nous regardent avec curiosité et avec estime, et ne parlent ensemble que pour s’entretenir de notre mérite et faire notre éloge, aussi devons-nous avoir une certaine confiance qui nous empêche de croire qu’on ne se parle à l’oreille que pour dire du mal de nous, ou que l’on ne rit que pour s’en moquer.

❡ D’où vient qu’Alcippe me salue aujourd’hui, me sourit, et se jette hors d’une potière de peur de me manquer ? Je ne suis pas riche, et je suis à pied, il doit, dans les règles, ne me pas voir : n’est-ce point pour être vu lui-même dans un même fond avec un grand ?

❡ L’on est si rempli de soi-même que tout s’y rapporte ; l’on aime à être vu, à être montré, à être salué, même des inconnus ; ils sont fiers s’ils l’oublient : l’on veut qu’ils nous devinent.

❡ Nous cherchons notre bonheur hors de nous-mêmes, et dans l’opinion des hommes, que nous connaissons flatteurs, peu sincères, sans équité, pleins d’envie, de caprices et de préventions : quelle bizarrerie !

❡ Il semble que l’on ne puisse rire que des choses ridicules ; l’on voit néanmoins de certaines gens qui rient également des choses ridicules et de celles qui ne le sont pas. Si vous êtes sot et inconsidéré, et qu’il vous échappe devant eux quelque impertinence, ils rient de vous ; si vous êtes sage, et que vous ne disiez que des choses raisonnables et du ton qu’il les faut dire, ils rient de même.

❡ Ceux qui nous ravissent les biens par la violence ou par l’injustice, et qui nous ôtent l’honneur par la calomnie, nous marquent assez leur haine pour nous ; mais ils ne nous prouvent pas également qu’ils aient perdu à notre égard toute sorte d’estime : aussi ne sommes-nous pas incapables de quelque retour pour eux et de leur rendre un jour notre amitié. La moquerie au contraire est de toutes les injures celle qui se pardonne le moins ; elle est le langage du mépris, et l’une des manières dont il se fait le mieux entendre ; elle attaque l’homme dans son dernier retranchement, qui est l’opinion qu’il a de soi-même ; elle veut le rendre ridicule à ses propres yeux, et ainsi elle le convainc de la plus mauvaise disposition où l’on puisse être pour lui et le rend irréconciliable.

C’est une chose monstrueuse que le goût et la facilité qui est en nous de railler, d’improuver et de mépriser les autres, et tout ensemble la colère que nous ressentons contre ceux qui nous raillent, nous improuvent et nous méprisent.

❡ La santé et les richesses ôtent aux hommes l’expérience du mal, leur inspirent la dureté pour leurs semblables, et les gens déjà chargés de leur propre misère sont ceux qui entrent davantage par la compassion dans celle d’autrui.

❡ Il semble qu’aux âmes bien nées les fêtes, les spectacles, la symphonie, rapprochent et font mieux sentir l’infortune de nos proches ou de nos amis.

❡ Une grande âme est au-dessus de l’injure, de l’injustice, de la douleur, de la moquerie, et elle serait invulnérable si elle ne souffrait par la compassion.

❡ Il y a une espèce de honte d’être heureux à la vue de certaines misères.

❡ On est prompt à connaître ses plus petits avantages, et lent à pénétrer ses défauts. On n’ignore point qu’on a de beaux sourcils, les ongles bien faits ; on sait à peine que l’on est borgne ; on ne sait point du tout que l’on manque d’esprit.

Argyre tire son gant pour montrer une belle main, et elle ne néglige pas de découvrir un petit soulier qui suppose qu’elle a le pied petit ; elle rit des choses plaisantes ou sérieuses pour faire voir de belles dents ; si elle montre son oreille, c’est qu’elle l’a bien faite, et, si elle ne danse jamais, c’est qu’elle est peu contente de sa taille qu’elle a épaisse ; elle entend tous ses intérêts, à l’exception d’un seul, elle parle toujours, et n’a point d’esprit.

❡ Les hommes comptent presque pour rien toutes les vertus du cœur, et idolâtrent les talents du corps et de l’esprit : celui qui dit froidement de soi, et sans croire blesser la modestie, qu’il est bon, qu’il est constant, fidèle, sincère, équitable, reconnaissant, n’ose dire qu’il est vif, qu’il a les dents belles et la peau douce : cela est trop fort.

Il est vrai qu’il y a deux vertus que les hommes admirent, la bravoure et la libéralité, parce qu’il y a deux choses qu’ils estiment beaucoup, et que ces vertus font négliger, la vie et l’argent : aussi personne n’avance de soi qu’il est brave ou libéral.

Personne ne dit de soi, et surtout sans fondement, qu’il est beau, qu’il est généreux, qu’il est sublime : on a mis ces qualités à un trop haut prix ; on se contente de le penser.

❡ Quelque rapport qu’il paraisse de la jalousie à l’émulation, il y a entre elles le même éloignement que celui qui se trouve entre le vice et la vertu.

La jalousie et l’émulation s’exercent sur le même objet, qui est le bien ou le mérite des autres : avec cette différence, que celle-ci est un sentiment volontaire, courageux, sincère, qui rend l’âme féconde, qui la fait profiter des grands exemples, et la porte souvent au-dessus de ce qu’elle admire ; et que celle-là au contraire est un mouvement violent et comme un aveu contraint du mérite qui est hors d’elle ; qu’elle va même jusques à nier la vertu dans les sujets où elle existe, ou qui, forcée de la reconnaître, lui refuse les éloges ou lui envie les récompenses ; une passion stérile qui laisse l’homme dans l’état où elle le trouve, qui le remplit de lui-même, de l’idée de sa réputation ; qui le rend froid et sec sur les actions ou sur les ouvrages d’autrui, qui fait qu’il s’étonne de voir dans le monde d’autres talents que les siens, ou d’autres hommes avec les mêmes talents dont il se pique : vice honteux, et qui par son excès rentre toujours dans la vanité et dans la présomption, et ne persuade pas tant à celui qui en est blessé qu’il a plus d’esprit et de mérite que les autres, qu’il lui fait croire qu’il a lui seul de l’esprit et du mérite.

L’émulation et la jalousie ne se rencontrent guère que dans les personnes de même art, de mêmes talents et de même condition. Les plus vils artisans sont les plus sujets à la jalousie ; ceux qui font profession des arts libéraux ou des belles-lettres, les peintres, les musiciens, les orateurs, les poètes, tous ceux qui se mêlent d’écrire, ne devraient être capables que d’émulation.

Toute jalousie n’est point exempte de quelque sorte d’envie, et souvent même ces deux passions se confondent. L’envie, au contraire, est quelquefois séparée de la jalousie, comme est celle qu’excitent dans notre âme les conditions fort élevées au-dessus de la nôtre, les grandes fortunes, la faveur, le ministère.

L’envie et la haine s’unissent toujours et se fortifient l’une l’autre dans un même sujet, et elles ne sont reconnaissables entre elles qu’en ce que l’une s’attache à la personne, l’autre à l’état et à la condition.

Un homme d’esprit n’est point jaloux d’un ouvrier qui a travaillé une bonne épée, ou d’un statuaire qui vient d’achever une belle figure : il sait qu’il y a dans ces arts des règles et une méthode qu’on ne devine point, qu’il y a des outils à manier dont il ne connaît ni l’usage, ni le nom, ni la figure ; et il lui suffit de penser qu’il n’a point fait l’apprentissage d’un certain métier, pour se consoler de n’y être point maître. Il peut au contraire être susceptible d’envie et même de jalousie contre un ministre et contre ceux qui gouvernent, comme si la raison et le bon sens, qui lui sont communs avec eux, étaient les seuls instruments qui servent à régir un État et à présider aux affaires publiques, et qu’ils dussent suppléer aux règles, aux préceptes, à l’expérience.

❡ L’on voit peu d’esprits entièrement lourds et stupides ; l’on en voit encore moins qui soient sublimes et transcendants ; le commun des hommes nage entre ces deux extrémités : l’intervalle est rempli par un grand nombre de talents ordinaires, mais qui sont d’un grand usage, servent à la république, et renferment en soi l’utile et l’agréable, comme le commerce, les finances, le détail des armées, la navigation, les arts, les métiers, l’heureuse mémoire, l’esprit du jeu, celui de la société et de la conversation.

❡ Tout l’esprit qui est au monde est inutile à celui qui n’en a point ; il n’a nulles vues, et il est incapable de profiter de celles d’autrui.

❡ Le premier degré dans l’homme, après la raison, ce serait de sentir qu’il l’a perdue ; la folie même est incompatible avec cette connaissance. De même, ce qu’il y aurait en nous de meilleur après l’esprit, ce serait de connaître qu’il nous manque : par là on ferait l’impossible, on saurait sans esprit n’être pas un sot, ni un fat, ni un impertinent.

❡ Un homme qui n’a de l’esprit que dans une certaine médiocrité est sérieux et tout d’une pièce ; il ne rit point, il ne badine jamais, il ne tire aucun fruit de la bagatelle ; aussi incapable de s’élever aux grandes choses que de s’accommoder, même par relâchement, des plus petites, il sait à peine jouer avec ses enfants.

❡ Tout le monde dit d’un fat qu’il est un fat, personne n’ose le lui dire à lui-même ; il meurt sans le savoir, et sans que personne se soit vengé.

❡ Quelle mésintelligence entre l’esprit et le cœur ! Le philosophe vit mal avec tous ses préceptes, et le politique rempli de vues et de réflexions ne sait pas se gouverner.

❡ L’esprit s’use comme toutes choses ; les sciences sont ses aliments, elles le nourrissent et le consument.

❡ Les petits sont quelquefois chargés de mille vertus inutiles ; ils n’ont pas de quoi les mettre en œuvre.

❡ Il se trouve des hommes qui soutiennent facilement le poids de la faveur et de l’autorité, qui se familiarisent avec leur propre grandeur, et à qui la tête ne tourne point dans les postes les plus élevés. Ceux, au contraire, que la fortune aveugle, sans choix et sans discernement, a comme accablés de ses bienfaits, en jouissent avec orgueil et sans modération ; leurs yeux, leur démarche, leur ton de voix et leur accès marquent longtemps en eux l’admiration où ils sont d’eux-mêmes, et de se voir si éminents ; et ils deviennent si farouches que leur chute seule peut les apprivoiser.

❡ Un homme haut et robuste, qui a une poitrine large et de larges épaules, porte légèrement et de bonne grâce un lourd fardeau ; il lui reste encore un bras de libre. Un nain serait écrasé de la moitié de sa charge. Ainsi les postes éminents rendent les grands hommes encore plus grands, et les petits beaucoup plus petits.

❡ Il y a des gens qui gagnent à être extraordinaires ; ils voguent, ils cinglent dans une mer où les autres échouent et se brisent ; ils parviennent, en blessant toutes les règles de parvenir ; ils tirent de leur irrégularité et de leur folie tous les fruits d’une sagesse la plus consommée, hommes dévoués à d’autres hommes, aux grands à qui ils ont sacrifié, en qui ils ont placé leurs dernières espérances. Ils ne les servent point, mais ils les amusent ; les personnes de mérite et de service sont utiles aux grands, ceux-ci leur sont nécessaires, ils blanchissent auprès d’eux dans la pratique des bons mots, qui leur tiennent lieu d’exploits dont ils attendent la récompense ; ils s’attirent, à force d’être plaisants, des emplois graves, et s’élèvent par un continuel enjouement jusqu’au sérieux des dignités ; ils finissent enfin, et rencontrent inopinément un avenir qu’ils n’ont ni craint ni espéré. Ce qui reste d’eux sur la terre, c’est l’exemple de leur fortune, fatal à ceux qui voudraient le suivre.

❡ L’on exigerait de certains personnages qui ont une fois été capables d’une action noble, héroïque, et qui a été sue de toute la terre, que, sans paraître comme épuisés par un si grand effort, ils eussent du moins dans le reste de leur vie cette conduite sage et judicieuse qui se remarque même dans les hommes ordinaires ; qu’ils ne tombassent point dans des petitesses indignes de la haute réputation qu’ils avaient acquise ; que se mêlant moins dans le peuple et ne lui laissant pas le loisir de les voir de près, ils ne le fissent point passer de la curiosité et de l’admiration à l’indifférence, et peut-être au mépris.

❡ Il coûte moins à certains hommes de s’enrichir de mille vertus, que de se corriger d’un seul défaut ; ils sont même si malheureux, que ce vice est souvent celui qui convenait le moins à leur état, et qui pouvait leur donner dans le monde plus de ridicule ; il affaiblit l’éclat de leurs grandes qualités, empêche qu’ils ne soient des hommes parfaits et que leur réputation ne soit entière. On ne leur demande point qu’ils soient plus éclairés et plus incorruptibles, qu’ils soient plus amis de l’ordre et de la discipline, plus fidèles à leurs devoirs, plus zélés pour le bien public, plus graves : on veut seulement qu’ils ne soient point amoureux.

❡ Quelques hommes dans le cours de leur vie sont si différents d’eux-mêmes par le cœur et par l’esprit, qu’on est sûr de se méprendre si l’on en juge seulement par ce qui a paru d’eux dans leur première jeunesse. Tels étaient pieux, sages, savants, qui par cette mollesse inséparable d’une trop riante fortune, ne le sont plus. L’on en sait d’autres qui ont commencé leur vie par le plaisirs et qui ont mis ce qu’ils avaient d’esprit à les connaître, que les disgrâces ensuite ont rendu religieux, sages, tempérants : ces derniers sont pour l’ordinaire de grands sujets, et sur qui l’on peut faire beaucoup de fond ; ils ont une probité éprouvée par la patience et par l’adversité ; ils entent sur cette extrême politesse que le commerce des femmes leur a donnée, et dont ils ne se défont jamais, un esprit de règle, de réflexion, et quelquefois une haute capacité, qu’ils doivent à la chambre et au loisir d’une mauvaise fortune.

Tout notre mal vient de ne pouvoir être seuls : de là le jeu, le luxe, la dissipation, le vin, les femmes, l’ignorance, la médisance, l’envie, l’oubli de soi-même et de Dieu.

❡ L’homme semble quelquefois ne se suffire pas à soi-même ; les ténèbres, la solitude le troublent, le jettent dans des craintes frivoles et dans de vaines terreurs ; le moindre mal alors qui puisse lui arriver est de s’ennuyer.

❡ L’ennui est entré dans le monde par la paresse ; elle a beaucoup de part dans la recherche que font les hommes des plaisirs, du jeu, de la société. Celui qui aime le travail a assez de soi-même.

❡ La plupart des hommes emploient la meilleure partie de leur vie à rendre l’autre misérable.

❡ Il y a des ouvrages qui commencent par A et finissent par Z : le bon, le mauvais, le pire, tout y entre ; rien en un certain genre n’est oublié : quelle recherche, quelle affectation dans ces ouvrages ! On les appelle des jeux d’esprit. De même il y a un jeu dans la conduite ; on a commencé, il faut finir ; on veut fournir toute la carrière. Il serait mieux ou de changer ou de suspendre ; mais il est plus rare et plus difficile de poursuivre : on poursuit, on s’anime par les contradictions ; la vanité soutient, supplée à la raison, qui cède et qui se désiste ; on porte ce raffinement jusque dans les actions les plus vertueuses, dans celles mêmes où il entre de la religion.

❡ Il n’y a que nos devoirs qui nous coûtent, parce que, leur pratique ne regardant que les choses que nous sommes étroitement obligés de faire, elle n’est pas suivie de grands éloges, qui est tout ce qui nous excite aux actions louables et qui nous soutient dans nos entreprises. N** aime une piété fastueuse qui lui attire l’intendance des besoins des pauvres, le rend dépositaire de leur patrimoine, et fait de sa maison un dépôt public où se font les distributions ; les gens à petits collets et les sœurs grises y ont une libre entrée ; toute une ville voit ses aumônes et les publie : qui pourrait douter qu’il soit homme de bien, si ce n’est peut-être ses créanciers ?

❡ Géronte meurt de caducité et sans avoir fait ce testament qu’il projetait depuis trente années ; dix têtes viennent ab intestat partager sa succession. Il ne vivait depuis longtemps que par les soins d’Astérie, sa femme, qui jeune encore s’était dévouée à sa personne, ne le perdait pas de vue, secourait sa vieillesse, et lui a enfin fermé les yeux ; il ne lui laisse pas assez de bien pour pouvoir se passer pour vivre d’un autre vieillard.

❡ Laisser perdre charges et bénéfices plutôt que de vendre ou de résigner même dans son extrême, vieillesse, c’est se persuader qu’on n’est pas du nombre de ceux qui meurent ; ou, si l’on croit que l’on peut mourir, c’est s’aimer soi-même, et n’aimer que soi.

❡ Fauste est un dissolu, un prodigue, un libertin, un ingrat, un emporté, qu’Aurèle, son oncle, n’a pu haïr ni déshériter.

Frontin, neveu d’Aurèle, après vingt années d’une probité connue, et d’une complaisance aveugle pour ce vieillard, ne l’a pu fléchir en sa faveur, et ne tire de sa dépouille qu’une légère pension, que Fauste, unique légataire, lui doit payer.

❡ Les haines sont si longues et si opiniâtrées, que le plus grand signe de mort dans un homme malade, c’est la réconciliation.

❡ L’on s’insinue auprès de tous les hommes, ou en les flattant dans les passions qui occupent leur âme, ou en compatissant aux infirmités qui affligent leur corps. En cela seul consistent les soins que l’on peut leur rendre : de là vient que celui qui se porte bien et qui désire peu de choses est moins facile à gouverner.

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