Les Caractères (page 17)
❡ La mollesse et la volupté naissent avec l’homme, et ne finissent qu’avec lui ; ni les heureux ni les tristes événements ne l’en peuvent séparer : c’est pour lui ou le fruit de la bonne fortune ou un dédommagement de la mauvaise.
❡ C’est une grande difformité dans la nature qu’un vieillard amoureux.
❡ Peu de gens se souviennent d’avoir été jeunes, et combien il leur était difficile d’être chastes et tempérants. La première chose qui arrive aux hommes après avoir renoncé aux plaisirs, ou par bienséance, ou par lassitude, ou par régime, c’est de les condamner dans les autres. Il entre dans cette conduite une sorte d’attachement pour les choses mêmes que l’on vient de quitter ; l’on aimerait qu’un bien qui n’est plus pour nous ne fût plus aussi pour le reste du monde : c’est un sentiment de jalousie.
❡ Ce n’est pas le besoin d’argent où les vieillards peuvent appréhender de tomber un jour qui les rend avares, car il y en a de tels qui ont de si grands fonds qu’ils ne peuvent guère avoir cette inquiétude ; et d’ailleurs comment pourraient-ils craindre de manquer dans leur caducité des commodités de la vie, puisqu’ils s’en privent eux-mêmes volontairement pour satisfaire à leur avarice ? Ce n’est point aussi l’envie de laisser de plus grandes richesses à leurs enfants, car il n’est pas naturel d’aimer quelque autre chose plus que soi-même, outre qu’il se trouve des avares qui n’ont point d’héritiers. Ce vice est plutôt l’effet de l’âge et de la complexion des vieillards, qui s’y abandonnent aussi naturellement qu’ils suivaient leurs plaisirs dans leur jeunesse, ou leur ambition dans l’âge viril. Il ne faut ni vigueur, ni jeunesse, ni santé, pour être avare ; l’on n’a aussi nul besoin de s’empresser ou de se donner le moindre mouvement pour épargner ses revenus, il faut laisser seulement son bien dans ses coffres, et se priver de tout. Cela est commode aux vieillards, à qui il faut une passion parce qu’ils sont hommes.
❡ Il y a des gens qui sont mal logés, mal couchés, mal habillés et plus mal nourris ; qui essuient les rigueurs des saisons, qui se privent eux-mêmes de la société des hommes et passent leurs jours dans la solitude, qui souffrent du présent, du passé et de l’avenir, dont la vie est comme une pénitence continuelle, et qui ont ainsi trouvé le secret d’aller à leur perte par le chemin le plus pénible : ce sont les avares.
❡ Le souvenir de la jeunesse est tendre dans les vieillards : ils aiment les lieux où ils l’ont passée, les personnes qu’ils ont commencé de connaître dans ce temps leur sont chères ; ils affectent quelques mots du premier langage qu’ils ont parlé ; ils tiennent pour l’ancienne manière de chanter, et pour la vieille danse ; ils vantent les modes qui régnaient alors dans les habits, les meubles et les équipages. Ils ne peuvent encore désapprouver des choses qui servaient à leurs passions, qui étaient si utiles à leurs plaisirs, et qui en rappellent la mémoire : comment pourraient-ils leur préférer de nouveaux usages, et des modes toutes récentes où ils n’ont nulle part, dont ils n’espèrent rien, que les jeunes gens ont faites, et dont ils tirent à leur tour de si grands avantages contre la vieillesse.
❡ Une trop grande négligence comme une excessive parure, dans les vieillards, multiplient leurs rides et font mieux voir leur caducité.
❡ Un vieillard est fier, dédaigneux, et d’un commerce difficile, s’il n’a beaucoup d’esprit.
❡ Un vieillard qui a vécu à la cour, qui a un grand sens, et une mémoire fidèle, est un trésor inestimable : il est plein de faits et de maximes ; l’on y trouve l’histoire du siècle revêtue de circonstances très curieuses, et qui ne se lisent nulle part ; l’on y apprend des règles pour la conduite et pour les mœurs qui sont toujours sûres, parce qu’elles sont fondées sur l’expérience.
Les jeunes gens, à cause des passions qui les amusent, s’accommodent mieux de la solitude que les vieillards.
❡ Phidippe, déjà vieux, raffine sur la propreté et sur la mollesse ; il passe aux petites délicatesses ; il s’est fait un art du boire, du manger, du repos et de l’exercice ; les petites règles qu’il s’est prescrites, et qui tendent toutes aux aises de sa personne, il les observe avec scrupule, et ne les romprait pas pour une maîtresse, si le régime lui avait permis d’en retenir ; il s’est accablé de superfluités, que l’habitude enfin lui rend nécessaires. Il double ainsi et renforce les liens qui l’attachent à la vie, et il veut employer ce qui lui en reste à en rendre la perte plus douloureuse. N’appréhendait-il pas assez de mourir ?
❡ Gnathon ne vit que pour soi, et tous les hommes ensemble sont à son égard comme s’ils n’étaient point. Non content de remplir à une table la première place, il occupe lui seul celle de deux autres ; il oublie que le repas est pour lui et pour toute la compagnie, il se rend maître du plat, et fait son propre de chaque service ; il ne s’attache à aucun des mets, qu’il n’ait achevé d’essayer de tous ; il voudrait pouvoir les savourer tous tout à la fois ; il ne se sert à table que de ses mains ; il manie les viandes, les remanie, démembre, déchire, et en use de manière qu’il faut que les conviés, s’ils veulent manger, mangent ses restes ; il ne leur épargne aucune de ces malpropretés dégoûtantes capables d’ôter l’appétit aux plus affamés ; le jus et les sauces lui dégouttent du menton et de la barbe ; s’il enlève un ragoût de dessus un plat, il le répand en chemin dans un autre plat et sur la nappe ; on le suit à la trace ; il mange haut et avec grand bruit ; il roule les yeux en mangeant ; la table est pour lui un râtelier ; il écure ses dents, et il continue à manger. Il se fait, quelque part où il se trouve, une manière d’établissement, et ne souffre pas d’être plus pressé au sermon ou au théâtre que dans sa chambre ; il n’y a dans un carrosse que les places du fond qui lui conviennent ; dans toute autre, si on veut l’en croire, il pâlit et tombe en faiblesse ; s’il fait un voyage avec plusieurs, il les prévient dans les hôtelleries, et il sait toujours se conserver dans la meilleure chambre le meilleur lit. Il tourne tout à son usage ; ses valets, ceux d’autrui, courent dans le même temps pour son service : tout ce qu’il trouve sous sa main lui est propre, hardes, équipages. Il embarrasse tout le monde, ne se contraint pour personne, ne plaint personne, ne connaît de maux que les siens, que sa réplétion et sa bile, ne pleure point la mort des autres, n’appréhende que la sienne, qu’il rachèterait volontiers de l’extinction du genre humain.
❡ Cliton n’a jamais eu en toute sa vie que deux affaires, qui est de dîner le matin et de souper le soir : il ne semble né que pour la digestion. Il n’a de même qu’un entretien : il dit les entrées qui ont été servies au dernier repas où il s’est trouvé ; il dit combien il y a eu de potages, et quels potages ; il place ensuite le rôt et les entremets, il se souvient exactement de quels plats on a relevé le premier service ; il n’oublie pas les hors-d’œuvre, le fruit et les assiettes ; il nomme tous les vins et toutes les liqueurs dont il a bu, il possède le langage des cuisines autant qu’il peut s’étendre, et il me fait envie de manger à une bonne table où il ne soit point ; il a surtout un palais sûr, qui ne prend point le change, et il ne s’est jamais vu exposé à l’horrible inconvénient de manger un mauvais ragoût ou de boire d’un vin médiocre : c’est un personnage illustre dans son genre, et qui a porté le talent de se bien nourrir jusques où il pouvait aller ; on ne reverra plus un homme qui mange tant et qui mange si bien : aussi est-il l’arbitre des bons morceaux, et il n’est guère permis d’avoir du goût pour ce qu’il désapprouve. Mais il n’est plus, il s’est fait du moins porter à table jusqu’au dernier soupir : il donnait à manger le jour qu’il est mort ; quelque part où il soit il mange, et, s’il revient au monde, c’est pour manger.
❡ Ruffin commence à grisonner ; mais il est sain, il a un visage frais et un œil vif qui lui promettent encore vingt années de vie ; il est gai, jovial, familier, indifférent ; il rit de tout son cœur, et il rit tout seul et sans sujet ; il est content de soi, des siens, de sa petite fortune, il dit qu’il est heureux ; il perd son fils unique, jeune homme de grande espérance et qui pouvait un jour être l’honneur de sa famille, il remet sur d’autres le soin de le pleurer, il dit : « Mon fils est mort, cela fera mourir sa mère » ; et il est consolé : il n’a point de passions, il n’a ni amis ni ennemis, personne ne l’embarrasse, tout le monde lui convient, tout lui est propre ; il parle à celui qu’il voit une première fois avec la même liberté et la même confiance qu’à ceux qu’il appelle de vieux amis, et il lui fait part bientôt de ses quolibets et de ses historiettes ; on l’aborde, on le quitte sans qu’il y fasse attention, et le même conte qu’il a commencé de faire à quelqu’un, il l’achève à celui qui prend sa place.
❡ N** est moins affaibli par l’âge que par la maladie, car il ne passe point soixante-huit ans ; mais il a la goutte, et il est sujet à une colique néphrétique ; il a le visage décharné, le teint verdâtre, et qui menace ruine. Il fait marner sa terre, et il compte que de quinze ans entiers il ne sera obligé de la fumer ; il plante un jeune bois, et il espère qu’en moins de vingt années il lui donnera un beau couvert. Il fait bâtir dans la rue *** une maison de pierre de taille, raffermie dans les encoignures par des mains de fer, et dont il assure, en toussant et avec une voix frêle et débile, qu’on ne verra jamais la fin ; il se promène tous les jours dans ses ateliers sur le bras d’un valet qui le soulage, il montre à ses amis ce qu’il a fait, et il leur dit ce qu’il a dessein de faire. Ce n’est pas pour ses enfants qu’il bâtit, car il n’en a point, ni pour ses héritiers, personnes viles et qui se sont brouillées avec lui : c’est pour lui seul, et il mourra demain.
❡ Antagoras a un visage trivial et populaire ; un suisse de paroisse ou le saint de pierre qui orne le grand autel n’est pas mieux connu que lui de toute la multitude : il parcourt le matin toutes les chambres et tous les greffes d’un parlement, et le soir les rues et les carrefours d’une ville ; il plaide depuis quarante ans, plus proche de sortir de la vie que de sortir d’affaires ; il n’y a point eu, au Palais, depuis tout ce temps de causes célèbres ou de procédures longues et embrouillées où il n’ait du moins intervenu : aussi a-t-il un nom fait pour remplir la bouche de l’avocat, et qui s’accorde avec le demandeur ou le défendeur comme le substantif et l’adjectif. Parent de tous et haï de tous, il n’y a guère de familles dont il ne se plaigne et qui ne se plaignent de lui ; appliqué successivement à saisir une terre, à s’opposer au sceau, à se servir d’un committimus ou à mettre un arrêt à exécution, outre qu’il assiste chaque jour à quelques assemblées de créanciers ; partout syndic de directions, et perdant à toutes les banqueroutes, il a des heures de reste pour ses visites : vieil meuble de ruelle, où il parle procès et dit des nouvelles : vous l’avez laissé dans une maison au Marais, vous le retrouvez au grand Faubourg, où il vous a prévenu, et où déjà il redit ses nouvelles et son procès ; si vous plaidez vous-même, et que vous alliez le lendemain à la pointe du jour, chez l’un de vos juges pour le solliciter, le juge attend pour vous donner audience, qu’Antagoras soit expédié.
❡ Tels hommes passent une longue vie à se défendre des uns et à nuire aux autres, et ils meurent consumés de vieillesse, après avoir causé autant de maux qu’ils en ont souffert.
❡ Il faut des saisies de terre et des enlèvements de meubles, des prisons et des supplices, je l’avoue ; mais justice, lois et besoins à part, ce m’est une chose toujours nouvelle de contempler avec quelle férocité les hommes traitent d’autres hommes.
❡ L’on voit certains animaux farouches, des mâles et des femelles, répandus par la campagne, noirs, livides et tout brûlés du soleil, attachés à la terre qu’ils fouillent et qu’ils remuent avec une opiniâtreté invincible ; ils ont comme une voix articulée, et, quand ils se lèvent sur leurs pieds, ils montrent une face humaine, et en effet ils sont des hommes ; ils se retirent la nuit dans des tanières où ils vivent de pain noir, d’eau et de racines ; ils épargnent aux autres hommes la peine de semer, de labourer et de recueillir pour vivre, et méritent ainsi de ne pas manquer de ce pain qu’ils ont semé.
❡ Don Fernand, dans sa province, est oisif, ignorant, médisant, querelleux, fourbe, intempérant, impertinent ; mais il tire l’épée contre ses voisins, et pour un rien il expose sa vie ; il a tué des hommes, il sera tué.
❡ Le noble de province, inutile à sa patrie, à sa famille et à lui-même ; souvent sans toit, sans habits et sans aucun mérite, répète dix fois le jour qu’il est gentilhomme, traite les fourrures et les mortiers de bourgeoisie, occupé toute sa vie de ses parchemins et de ses titres qu’il ne changerait pas contre les masses d’un chancelier.
❡ Il se fait généralement dans tous les hommes des combinaisons infinies de la puissance, de la faveur, du génie, des richesses, des dignités, de la noblesse, de la force, de l’industrie, de la capacité, de la vertu, du vice, de la faiblesse, de la stupidité, de la pauvreté, de l’impuissance, de la roture et de la bassesse : ces choses, mêlées ensemble en mille manières différentes et compensées l’une par l’autre en divers sujets, forment aussi les divers états et les différentes conditions. Les hommes, d’ailleurs, qui tous savent le fort et le faible les uns des autres, agissent aussi réciproquement comme ils croient le devoir faire, connaissent ceux qui leur sont égaux, sentent la supériorité que quelques-uns ont sur eux, et celle qu’ils ont sur quelques autres ; et de là naissent entre eux ou la formalité ou le respect et la déférence, ou la fierté et le mépris : de cette source vient que dans les endroits publics, et où le monde se rassemble, on se trouve à tous moments entre celui que l’on cherche à aborder ou à saluer et cet autre que l’on feint de ne pas connaître et dont l’on veut encore moins se laisser joindre ; que l’on se fait honneur de l’un et qu’on a honte de l’autre ; qu’il arrive même que celui dont vous vous faites honneur, et que vous voulez retenir, est celui aussi qui est embarrassé de vous, et qui vous quitte ; et que le même est souvent celui qui rougit d’autrui et dont on rougit, qui dédaigne ici, et qui là est dédaigné ; il est encore assez ordinaire de mépriser qui nous méprise. Quelle misère ! et, puisqu’il est vrai que dans un si étrange commerce ce que l’on pense gagner d’un côté on le perd de l’autre, ne reviendrait-il pas au même de renoncer à toute hauteur et à toute fierté, qui convient si peu aux faibles hommes, et de composer ensemble, de se traiter tous avec une mutuelle bonté, qui, avec l’avantage de n’être jamais mortifiés, nous procurerait un aussi grand bien que celui de ne mortifier personne ?
❡ Bien loin de s’effrayer, ou de rougir même du nom de philosophe, il n’y a personne au monde qui ne dût avoir une forte teinture de philosophie : elle convient à tout le monde ; la pratique en est utile à tous les âges, à tous les sexes et à toutes les conditions ; elle nous console du bonheur d’autrui, des indignes préférences, des mauvais succès, du déclin de nos forces ou de notre beauté ; elle nous arme contre la pauvreté, la vieillesse, la maladie et la mort, contre les sots et les mauvais railleurs ; elle nous fait vivre sans une femme, ou nous fait supporter celle avec qui nous vivons.
❡ Les hommes en un même jour ouvrent leur âme à de petites joies et se laissent dominer par de petits chagrins ; rien n’est plus inégal et moins suivi que ce qui se passe en si peu de temps dans leur cœur et dans leur esprit. Le remède à ce mal est de n’estimer les choses du monde précisément que ce qu’elles valent.
❡ Il est aussi difficile de trouver un homme vain qui se croie assez heureux, qu’un homme modeste qui se croie trop malheureux.
❡ Le destin du vigneron, du soldat et du tailleur de pierre, m’empêche de m’estimer malheureux par la fortune des princes ou des ministres qui me manque.
❡ Il n’y a pour l’homme qu’un vrai malheur, qui est de se trouver en faute et d’avoir quelque chose à se reprocher.
❡ La plupart des hommes, pour arriver à leurs fins, sont plus capables d’un grand effort que d’une longue persévérance : leur paresse ou leur inconstance leur fait perdre le fruit des meilleurs commencements ; ils se laissent souvent devancer par d’autres qui sont partis après eux, et qui marchent lentement, mais constamment.
❡ J’ose presque assurer que les hommes savent encore mieux prendre des mesures que les suivre, résoudre ce qu’il faut faire et ce qu’il faut dire que de faire où de dire ce qu’il faut : on se propose fermement, dans une affaire qu’on négocie, de taire une certaine chose, et ensuite ou par passion, ou par une intempérance de langue, ou dans la chaleur de l’entretien, c’est la première qui échappe.
❡ Les hommes agissent mollement dans les choses qui sont de leur devoir, pendant qu’ils se font un mérite, ou plutôt une vanité de s’empresser pour celles qui leur sont étrangères, et qui ne conviennent ni à leur état ni à leur caractère.
❡ La différence d’un homme qui se revêt d’un caractère étranger à lui-même, quand il rentre dans le sien, est celle d’un masque à un visage.
❡ Télèphe a de l’esprit, mais dix fois moins, de compte fait, qu’il ne présume d’en avoir : il est donc, dans ce qu’il dit, dans ce qu’il fait, dans ce qu’il médite et ce qu’il projette, dix fois au delà de ce qu’il a d’esprit, il n’est donc jamais dans ce qu’il a de force et d’étendue ; ce raisonnement est juste : il a comme une barrière qui le ferme, et qui devrait l’avertir de s’arrêter en deçà ; mais il passe outre, il se jette hors de sa sphère ; il trouve lui-même son endroit faible, et se montre par cet endroit ; il parle de ce qu’il ne sait point et de ce qu’il sait mal ; il entreprend au-dessus de son pouvoir, il désire au delà de sa portée ; il s’égale à ce qu’il y a de meilleur en tout genre ; il a du bon et du louable qu’il offusque par l’affectation du grand ou du merveilleux ; on voit clairement ce qu’il n’est pas, et il faut deviner ce qu’il est en effet. C’est un homme qui ne se mesure point, qui ne se connaît point ; son caractère est de ne savoir pas se renfermer dans celui qui lui est propre, et qui est le sien.
❡ L’homme du meilleur esprit est inégal ; il souffre des accroissements et des diminutions ; il entre en verve, mais il en sort : alors, s’il est sage, il parle peu, il n’écrit point, il ne cherche point à imaginer ni à plaire. Chante-t-on avec un rhume ? ne faut-il pas attendre que la voix revienne ?
Le sot est automate, il est machine, il est ressort ; le poids l’emporte, le fait mouvoir, le fait tourner, et toujours, et dans le même sens, et avec la même égalité ; il est uniforme, il ne se dément point : qui l’a vu une fois l’a vu dans tous les instants et dans toutes les périodes de sa vie ; c’est tout au plus le bœuf qui meugle, ou le merle qui siffle, il est fixé et déterminé par sa nature, et j’ose dire par son espèce ; ce qui paraît le moins en lui, c’est son âme : elle n’agit point, elle ne s’exerce point, elle se repose.
❡ Le sot ne meurt point, ou, si cela lui arrive selon notre manière de parler, il est vrai de dire qu’il gagne à mourir, et que dans ce moment où les autres meurent, il commence à vivre ; son âme alors pense, raisonne, infère, conclut, juge, prévoit, fait précisément tout ce qu’elle ne faisait point ; elle se trouve dégagée d’une masse de chair où elle était comme ensevelie sans fonction, sans mouvement, sans aucun du moins qui fût digne d’elle ; je dirais presque qu’elle rougit de son propre corps et des organes brutes et imparfaits auxquels elle s’est vue attachée si longtemps, et dont elle n’a pu faire qu’un sot ou qu’un stupide ; elle va d’égal avec les grandes âmes, avec celles qui font les bonnes têtes ou les hommes d’esprit. L’âme d’Alain ne se démêle plus d’avec celles du grand Condé, de Richelieu, de Pascal et de Lingendes.
❡ La fausse délicatesse dans les actions libres, dans les mœurs ou dans la conduite, n’est pas ainsi nommée parce qu’elle est feinte, mais parce qu’en effet elle s’exerce sur des choses et en des occasions qui n’en méritent point. La fausse délicatesse de goût et de complexion n’est telle, au contraire, que parce qu’elle est feinte ou affectée : c’est Emilie qui crie de toute sa force sur un petit péril qui ne lui fait pas de peur ; c’est une autre qui par mignardise pâlit à la vue d’une souris, ou qui veut aimer les violettes et s’évanouir aux tubéreuses.
❡ Qui oserait se promettre de contenter les hommes ? Un prince, quelque bon et quelque puissant qu’il fût, voudrait-il l’entreprendre ? qu’il l’essaye. Qu’il se fasse lui-même une affaire de leurs plaisirs ; qu’il ouvre son palais à ses courtisans, qu’il les admette jusque dans son domestique, que dans des lieux dont la vue seule est un spectacle il leur fasse voir d’autres spectacles, qu’il leur donne le choix des jeux, des concerts et de tous les rafraîchissements, qu’il y ajoute une chère splendide et une entière liberté, qu’il entre avec eux en société des mêmes amusements, que le grand homme devienne aimable et que le héros soit humain et familier, il n’aura pas assez fait. Les hommes s’ennuient enfin des mêmes choses qui les ont charmés dans leurs commencements ; ils déserteraient la table des dieux, et le nectar avec le temps leur devient insipide ; ils n’hésitent pas de critiquer des choses qui sont parfaites ; il y entre de la vanité et une mauvaise délicatesse ; leur goût, si on les en croit, est encore au delà de toute l’affectation qu’on aurait à les satisfaire, et d’une dépense toute royale que l’on ferait pour y réussir ; il s’y mêle de la malignité, qui va jusques à vouloir affaiblir dans les autres la joie qu’ils auraient de les rendre contents. Ces mêmes gens, pour l’ordinaire si flatteurs et si complaisants, peuvent se démentir ; quelquefois on ne les reconnaît plus, et l’on voit l’homme jusque dans le courtisan.
❡ L’affectation dans le geste, dans le parler et dans les manières, est souvent une suite de l’oisiveté ou de l’indifférence, et il semble qu’un grand attachement ou de sérieuses affaires jettent l’homme dans son naturel.
❡ Les hommes n’ont point de caractère, ou, s’ils en ont, c’est celui de n’en avoir aucun qui soit suivi, qui ne se démente point, et où ils soient reconnaissables ; ils souffrent beaucoup à être toujours les mêmes, à persévérer dans la règle ou dans le désordre, et s’ils se délassent quelquefois d’une vertu par un autre vertu, ils se dégoûtent plus souvent d’un vice par un autre vice ; ils ont des passions contraires et des faibles qui se contredisent ; il leur coûte moins de joindre les extrémités que d’avoir une conduite dont une partie naisse de l’autre ; ennemis de la modération, ils outrent toutes choses, les bonnes et les mauvaises, dont ne pouvant ensuite supporter l’excès, ils adoucissent par le changement. Adraste était si corrompu et si libertin qu’il lui a été moins difficile de suivre la mode et se faire dévot ; il lui eût coûté davantage d’être homme de bien.
❡ D’où vient que les mêmes hommes, qui ont un flegme tout prêt pour recevoir indifféremment les plus grands désastres, s’échappent et ont une bile intarissable sur les plus petits inconvénients ? Ce n’est pas sagesse en eux qu’une telle conduite, car la vertu est égale et ne se dément point : c’est donc un vice, et quel autre que la vanité, qui ne se réveille et ne se recherche que dans les événements où il y a de quoi faire parler le monde et beaucoup à gagner pour elle, mais qui se néglige sur tout le reste ?
❡ L’on se repent rarement de parler peu, très souvent de trop parler : maxime usée et triviale que tout le monde sait et que tout le monde ne pratique pas.
❡ C’est se vanter contre soi-même, et donner un trop grand avantage à ses ennemis, que de leur imputer de choses qui ne sont pas vraies et de mentir pour les décrier.
❡ Si l’homme savait rougir de soi, quels crimes, non seulement cachés, mais publics et connus, ne s’épargnerait-il pas ?
❡ Si certains hommes ne vont pas dans le bien jusques où ils pourraient aller, c’est par le vice de leur première instruction.
❡ Il y a dans quelques hommes une certaine médiocrité d’esprit qui contribue à les rendre sages.
❡ Il faut aux enfants les verges et la férule ; il faut aux hommes faits une couronne, un sceptre, un mortier, des fourrures, des faisceaux, des timbales, des hoquetons. La raison et la justice dénuées de tous leurs ornements ni ne persuadent ni n’intimident : l’homme, qui est esprit, se mène par les yeux et les oreilles.
❡ Timon, ou le Misanthrope, peut avoir l’âme austère et farouche ; mais extérieurement il est civil et cérémonieux ; il ne s’échappe pas, il ne s’apprivoise pas avec les hommes : au contraire, il les traite honnêtement et sérieusement ; il emploie à leur égard tout ce qui peut éloigner leur familiarité, il ne veut pas les mieux connaître ni s’en faire des amis, semblable en ce sens à une femme qui est en visite chez une autre femme.
❡ La raison tient de la vérité, elle est une ; l’on n’y arrive que par un chemin, et l’on s’en écarte par mille ; l’étude de la sagesse a moins d’étendue que celle que l’on ferait des sots et des impertinents. Celui qui n’a vu que des hommes polis et raisonnables, ou ne connaît pas l’homme, ou ne le connaît qu’à demi ; quelque diversité qui se trouve dans les complexions ou dans les mœurs, le commerce du monde et la politesse donnent les mêmes apparences, font qu’on se ressemble les uns aux autres par des dehors qui plaisent réciproquement, qui semblent communs à tous, et qui font croire qu’il n’y a rien ailleurs qui ne s’y rapporte. Celui au contraire qui se jette dans le peuple ou dans la province y fait bientôt, s’il a des yeux, d’étranges découvertes, y voit des chose qui lui sont nouvelles, dont il ne se doutait pas, dont il ne pouvait avoir le moindre soupçon ; il avance par des expériences continuelles dans la connaissance de l’humanité, il calcule presque en combien de manières différentes l’homme peut être insupportable.
❡ Après avoir mûrement approfondi les hommes et connu le faux de leurs pensées, de leurs sentiments, de leurs goûts et de leurs affections, l’on est réduit à dire qu’il y a moins à perdre pour eux par l’inconstance que par l’opiniâtreté.
❡ Combien d’âmes faibles, molles et indifférentes, sans de grands défauts, et qui puissent fournir à la satire ! Combien de sortes de ridicules répandus parmi les hommes, mais qui, par leur singularité, ne tirent point à conséquence et ne sont d’aucune ressource pour l’instruction et pour la morale ! Ce sont des vices uniques qui ne sont pas contagieux et qui sont moins de l’humanité que de la personne.
DES JUGEMENTS
Rien ne ressemble plus à la vive persuasion que le mauvais entêtement : de là les partis, les cabales, les hérésies.
❡ L’on ne pense pas toujours constamment d’un même sujet : l’entêtement et le dégoût se suivent de près.
❡ Les grandes choses étonnent, et les petites rebutent ; nous nous apprivoisons avec les unes et les autres par l’habitude.
❡ Deux choses toutes contraires nous préviennent également, l’habitude et la nouveauté.
❡ Il n’y a rien de plus bas et qui convienne mieux au peuple que de parler en des termes magnifiques de ceux mêmes dont l’on pensait très modestement avant leur élévation.
❡ La faveur des princes n’exclue pas le mérite, et ne le suppose pas aussi.
❡ Il est étonnant qu’avec tout l’orgueil dont nous sommes gonflés et la haute opinion que nous avons de nous-mêmes et de la bonté de notre jugement, nous négligions de nous en servir pour prononcer sur le mérite des autres : la vogue, la faveur populaire, celle du prince, nous entraînent comme un torrent : nous louons ce qui est loué bien plus que ce qui est louable.
❡ Je ne sais s’il y a rien au monde qui coûte davantage à approuver et à louer que ce qui est plus digne d’approbation et de louange, et si la vertu, le mérite, la beauté, les bonnes actions, les beaux ouvrages, ont un effet plus naturel et plus sûr que l’envie, la jalousie et l’antipathie. Ce n’est pas d’un saint dont un dévôt sait dire du bien, mais d’un autre dévôt. Si une belle femme approuve la beauté d’une autre femme, on peut conclure qu’elle a mieux que ce qu’elle approuve ; si un poète loue les vers d’un autre poète, il y a à parier qu’ils sont mauvais et sans conséquence.
❡ Les hommes ne se goûtent qu’à peine les uns les autres, n’ont qu’une faible pente à s’approuver réciproquement : action, conduite, pensée, expression, rien ne plaît, rien ne contente ; ils substituent, à la place de ce qu’on leur récite, de ce qu’on leur dit ou de ce qu’on leur lit, ce qu’ils auraient fait eux-mêmes en pareille conjoncture, ce qu’ils penseraient ou ce qu’ils écriraient sur un tel sujet, et ils sont si pleins de leurs idées qu’il n’y a plus de place pour celles d’autrui.
❡ Le commun des hommes est si enclin au dérèglement et à la bagatelle, et le monde est si plein d’exemples ou pernicieux ou ridicules, que je croirais assez que l’esprit de singularité, s’il pouvait avoir des bornes et ne pas aller trop loin, approcherait fort de la droite raison et d’une conduite régulière.