Les Caractères (page 20)

Jean de La Bruyère · Lettres

Texte français, domaine public · Source : fr.wikisource.org — Les Caractères · 25 pages

❡ Les hommes, séduits par de belles apparences et de spécieux prétextes, goûtent aisément un projet d’ambition que quelques grands ont médité, ils en parlent avec intérêt, il leur plaît même par la hardiesse ou par la nouveauté que l’on lui impute ; ils y sont déjà accoutumés et n’en attendent que le succès, lorsque, venant au contraire à avorter, ils décident avec confiance et sans nulle crainte de se tromper qu’il était téméraire et ne pouvait réussir.

❡ Il y a de tels projets, d’un si grand éclat et d’une conséquence si vaste, qui font parler les hommes si longtemps, qui font tant espérer ou tant craindre selon les divers intérêts des peuples, que toute la gloire et toute la fortune d’un homme y sont commises ; il ne peut pas avoir paru sur la scène avec un si bel appareil pour se retirer sans rien dire : quelques affreux périls qu’il commence à prévoir dans la suite de son entreprise, il faut qu’il l’entame ; le moindre mal pour lui est de la manquer.

❡ Dans un méchant homme il n’y a pas de quoi faire un grand homme ; louez ses vues et ses projets, admirez sa conduite, exagérez son habileté à se servir des moyens les plus propres et les plus courts pour parvenir à ses fins ; si les fins sont mauvaises, la prudence n’y a aucune part ; et, où manque la prudence, trouvez la grandeur si vous le pouvez.

❡ Un ennemi est mort, qui était à la tête d’une armée formidable, destinée à passer le Rhin ; il savait la guerre, et son expérience pouvait être secondée de la fortune : quels feux de joie a-t-on vus, quelle fête publique ? Il y a des hommes, au contraire, naturellement odieux, et dont l’aversion devient populaire : ce n’est point précisément par les progrès qu’ils font ni par la crainte de ceux qu’ils peuvent faire que la voix du peuple éclate à leur mort, et que tout tressaille jusqu’aux enfants, dès que l’on murmure dans les places que la terre enfin en est délivrée.

❡ Ô temps ! ô mœurs ! s’écrie Héraclite, ô malheureux siècle ! siècle rempli de mauvais exemples, où la vertu souffre, où le crime domine, où il triomphe ! Je veux être un Lycaon, un Ægyste, l’occasion ne peut être meilleure ni les conjonctures plus favorables, si je désire du moins de fleurir et de prospérer. Un homme dit : « Je passerai la mer, je dépouillerai mon père de son patrimoine, je le chasserai, lui, sa femme, son héritier, de ses terres et de ses États ; » et, comme il l’a dit, il l’a fait. Ce qu’il devait appréhender, c’était le ressentiment de plusieurs rois qu’il outrage en la personne d’un seul roi ; mais ils tiennent pour lui, ils lui ont presque dit : « Passez la mer, dépouillez votre père, montrez à tout l’univers qu’on peut chasser un roi de son royaume, ainsi qu’un petit seigneur de son château, ou un fermier de sa métairie ; qu’il n’y ait plus de différence entre de simples particuliers et nous, nous sommes las de ces distinctions ; apprenez au monde que ces peuples que Dieu a mis sous nos pieds peuvent nous abandonner, nous trahir, nous livrer, se livrer eux-mêmes à un étranger, et qu’ils ont moins à craindre de nous que nous d’eux et de leur puissance. » Qui pourrait voir des choses si tristes avec des yeux secs et une âme tranquille ? Il n’y a point de charges qui n’aient leurs privilèges ; il n’y a aucun titulaire qui ne parle, qui ne plaide, qui ne s’agite pour les défendre : la dignité royale seule n’a plus de privilèges, les rois eux-mêmes y ont renoncé. Un seul, toujours bon et magnanime, ouvre ses bras à une famille malheureuse ; tous les autres se liguent comme pour se venger de lui et de l’appui qu’il donne à une cause qui lui est commune : l’esprit de pique et de jalousie prévaut chez eux à l’intérêt de l’honneur, de la religion et de leur état ; est-ce assez ? à leur intérêt personnel et domestique ; il y va, je ne dis pas de leur élection, mais de leur succession, de leurs droits comme héréditaires ; enfin dans tout l’homme l’emporte sur le souverain. Un prince délivrait l’Europe, se délivrait lui-même d’un fatal ennemi, allait jouir de la gloire d’avoir détruit un grand empire, il la néglige pour une guerre douteuse. Ceux qui sont nés arbitres et médiateurs temporisent ; et, lorsqu’ils pourraient avoir déjà employé utilement leur médiation, ils la promettent. « Ô pâtres ! continue Héraclite, ô rustres qui habitez sous le chaume et dans les cabanes si les événements ne vont point jusqu’à vous ; si vous n’avez point le cœur percé par la malice des hommes ; si on ne parle plus d’hommes dans vos contrées, mais seulement de renards et de loups-cerviers, recevez-moi parmi vous à manger votre pain noir et à boire l’eau de vos citernes. »

❡ Petits hommes, hauts de six pieds, tout au plus de sept, qui vous enfermez aux foires comme géants, et comme des pierres rares dont il faut acheter la vue dès que vous allez jusqu’à huit pieds ; qui vous donnez sans pudeur de la hautesse et de l’éminence, qui est tout ce que l’on pourrait accorder à ces montagnes voisines du ciel, et qui voient les nuages se former au-dessous d’elles ; espèce d’animaux glorieux et superbes, qui méprisez toute autre espèce, qui ne faites pas même comparaison avec l’éléphant et la baleine, approchez, hommes, répondez un peu à Démocrite. Ne dites-vous pas en commun proverbe : des loups ravissants, des lions furieux, malicieux comme un singe ? Et vous autres, qui êtes-vous ? J’entends corner sans cesse à mes oreilles : l’homme est un animal raisonnable ; qui vous a passé cette définition ? sont-ce les loups, les singes et les lions, ou si vous vous l’êtes accordée à vous-mêmes ? C’est déjà une chose plaisante que vous donniez aux animaux vos confrères ce qu’il y a de pire, pour prendre pour vous ce qu’il y a de meilleur ; laissez-les un peu se définir eux-mêmes, et vous verrez comme ils s’oublieront et comme vous serez traités. Je ne parle point, ô hommes, de vos légèretés, de vos folies et de vos caprices, qui vous mettent au-dessous de la taupe et de la tortue, qui vont sagement leur petit train et qui suivent sans varier l’instinct de leur nature ; mais écoutez-moi un moment. Vous dites d’un tiercelet de faucon qui est fort léger et qui fait une belle descente sur la perdrix : « Voilà un bon oiseau » ; et d’un lévrier qui prend un lièvre corps à corps : « C’est un bon lévrier ; » je consens aussi à ce que vous disiez d’un homme qui court le sanglier, qui le met aux abois, qui l’atteint et qui le perce : « Voilà un brave homme. » Mais, si vous voyez deux chiens qui s’aboyent, qui s’affrontent, qui se mordent et qui se déchirent, vous dites : « Voilà de sots animaux », et vous prenez un bâton pour les séparer. Que si l’on vous disait que tous les chats d’un grand pays se sont assemblés par milliers dans une plaine, et qu’après avoir miaulé tout leur saoul, ils se sont jetés avec fureur les uns sur les autres et ont joué ensemble de la dent et de la griffe ; que de cette mêlée il est demeuré de part et d’autre neuf à dix mille chats sur la place, qui ont infecté l’air à dix lieues de là par leur puanteur, ne diriez-vous pas : « Voilà le plus abominable sabbat dont on ait jamais ouï parler ? » Et, si les loups en faisaient de même, quels hurlements, quelle boucherie ! Et si les uns ou les autres vous disaient qu’ils aiment la gloire, conclueriez-vous de ce discours qu’ils la mettent à se trouver à ce beau rendez-vous, à détruire ainsi et à anéantir leur propre espèce ? ou, après l’avoir conclu, ne ririez-vous pas de tout votre cœur de l’ingénuité de ces pauvres bêtes ? Vous avez déjà, en animaux raisonnables, et pour vous distinguer de ceux qui ne se servent que de leurs dents et de leurs ongles, imaginé les lances, les piques, les dards, les sabres et les cimeterres, et à mon gré fort judicieusement : car avec vos seules mains que pouviez-vous vous faire les uns aux autres que vous arracher les cheveux, vous égratigner au visage, ou tout au plus vous arracher les yeux de la tête ? Au lieu que vous voilà munis d’instruments commodes, qui vous servent à vous faire réciproquement de larges plaies d’où peut couler votre sang jusqu’à la dernière goutte sans que vous puissiez craindre d’en échapper ; mais, comme vous devenez d’année à autre plus raisonnables, vous avez bien enchéri sur cette nouvelle manière de vous exterminer : vous avez de petits globes qui vous tuent tout d’un coup s’ils peuvent seulement vous atteindre à la tête ou à la poitrine ; vous en avez d’autres plus pesants et plus massifs qui vous coupent en deux parts ou qui vous éventrent, sans compter ceux qui, tombant sur vos toits, enfoncent les planchers, vont du grenier à la cave, en enlèvent les voûtes, et font sauter en l’air avec vos maisons vos femmes qui sont en couches, l’enfant et la nourrice ; et c’est là encore où gît la gloire, elle aime le remue-ménage, et elle est personne d’un grand fracas. Vous avez d’ailleurs des armes défensives, et dans les bonnes règles vous devez en guerre être habillés de fer, ce qui est sans mentir une jolie parure, et qui me fait souvenir de ces quatre puces célèbres que montrait autrefois un charlatan subtil ouvrier, dans une fiole où il avait trouvé le secret de les faire vivre ; il leur avait mis à chacune une salade en tête, leur avait passé un corps de cuirasse, mis des brassards, des genouillères, la lance sur la cuisse, rien ne leur manquait, et en cet équipage, elles allaient par sauts et par bonds dans leur bouteille. Feignez un homme de la taille du mont Athos, pourquoi non ? une âme serait-elle embarrassée d’animer un tel corps ? elle en serait plus au large. Si cet homme avait la vue assez subtile pour vous découvrir quelque part sur la terre avec vos armes offensives ou défensives, que croyez-vous qu’il penserait de petits marmousets ainsi équipés, et de ce que vous appelez guerre, cavalerie, infanterie, un mémorable siège, une fameuse journée ? N’entendrai-je donc plus bourdonner d’autre chose parmi vous ? le monde ne se divise-t-il plus qu’en régiments et en compagnies ? tout est-il devenu bataillon ou escadron ? Il a pris une ville, il en a pris une seconde, puis une troisième ; il a gagné une bataille, deux batailles ; il chasse l’ennemi, il vainc sur mer, il vainc sur terre : est-ce de quelqu’un de vous autres, est-ce d’un géant, est-ce d’un Athos que vous parlez ? Vous avez surtout un homme pâle et livide, qui n’a pas sur soi dix onces de chair et que l’on croirait jeter à terre du moindre souffle ; il fait néanmoins plus de bruit que quatre autres et met tout en combustion : il vient de pêcher en eau trouble une île toute entière ; d’ailleurs, à la vérité, il est battu et poursuivi, mais il se sauve par les marais, et ne veut rien écouter ni paix ni trêve. Il a montré de bonne heure ce qu’il savait faire, il a mordu le sein de sa nourrice ; elle en est morte, la pauvre femme ! Je m’entends, il suffit ; en un mot, il est né sujet, et il ne l’est plus ; au contraire, il est le maître, et ceux qu’il a domptés et mis sous le joug vont à la charrue et labourent de bon courage ; ils semblent même appréhender, les braves gens ! de pouvoir se délier un jour et de devenir libres, car ils ont étendu la courroie et allongé le fouet de celui qui les fait marcher ; ils n’oublient rien pour accroître leur servitude : ils lui font passer l’eau pour se faire d’autres vassaux et s’acquérir d’autres domaines ; il s’agit, il est vrai, de prendre son père et sa mère par les épaules, et de les jeter hors de leur maison, et ils l’aident dans une si honnête entreprise : les gens de delà l’eau et ceux d’en deçà se cotisent et mettent chacun du leur pour se le rendre à eux tous de jour en jour plus redoutable ; les Pictes et les Saxons imposent silence aux Bataves, et ceux-ci aux Pictes et aux Saxons ; tous se peuvent vanter d’être ses humbles esclaves, et autant qu’ils le souhaitent. Mais qu’entends-je de certains personnages qui ont des couronnes, je ne dis pas des comtes ou des marquis dont la terre fourmille, mais des princes et des souverains. Ils viennent trouver cet homme dès qu’il a sifflé, ils se découvrent dès son antichambre, et ils ne parlent que quand on les interroge : sont-ce là ces mêmes princes si pointilleux, si formalistes sur leurs rangs et sur leurs préséances, et qui consument pour les régler les mois entiers dans une diète ? Que fera ce nouvel Arconte pour payer une si aveugle soumission et pour répondre à une si haute idée qu’on a de lui ? S’il se livre une bataille, il doit la gagner, et en personne ; si l’ennemi fait un siège, il doit le lui faire lever, et avec honte à moins que tout l’Océan ne soit entre lui et l’ennemi ; il ne saurait moins faire en faveur de ses courtisans : César lui-même ne doit-il pas venir en grossir le nombre ? il en attend du moins d’importants services : car ou l’Arconte échouera avec ses alliés, ce qui est plus difficile qu’impossible à concevoir, ou, s’il réussit et que rien ne lui résiste, le voilà tout porté avec ses alliés, jaloux de la religion et de la puissance de César, pour fondre sur lui, pour lui enlever l’aigle et le réduire lui et son héritier à la fasce d’argent et aux pays héréditaires. Enfin c’en est fait, ils se sont tous livrés à lui volontairement, à celui peut-être de qui ils doivent se défier davantage. Ésope ne leur dirait-il pas : La gent volatile d’une certaine contrée prend l’alarme et s’effraye du voisinage du lion, dont le seul rugissement lui fait peur ; elle se réfugie auprès de la bête, qui lui fait parler d’accommodement et la prend sous sa protection, qui se termine enfin à les croquer tous l’un après l’autre.

DE LA MODE

Une chose folle et qui découvre bien notre petitesse, c’est l’assujettissement aux modes quand on l’étend à ce qui concerne le goût, le vivre, la santé et la conscience. La viande noire est hors de mode, et, par cette raison, insipide ; ce serait pécher contre la mode que de guérir de la fièvre par la saignée ; de même l’on ne mourait plus depuis longtemps par Théotime ; ses tendres exhortations ne sauvaient plus que le peuple, et Théotime a vu son successeur.

❡ La curiosité n’est pas un goût pour ce qui est bon ou ce qui est beau, mais pour ce qui est rare, unique, pour ce qu’on a et ce que les autres n’ont point. Ce n’est pas un attachement à ce qui est parfait, mais à ce qui est couru, à ce qui est à la mode. Ce n’est pas un amusement, mais une passion, et souvent si violente qu’elle ne cède à l’amour et à l’ambition que par la petitesse de son objet. Ce n’est pas une passion qu’on a généralement pour les choses rares et qui ont cours, mais qu’on a seulement pour une certaine chose qui est rare et pourtant à la mode.

Le fleuriste a un jardin dans un faubourg, il y court au lever du soleil et il en revient à son coucher ; vous le voyez planté, et qui a pris racine au milieu de ses tulipes et devant la solitaire ; il ouvre de grands yeux, il frotte ses mains, il se baisse, il la voit de plus près, il ne l’a jamais vue si belle, il a le cœur épanoui de joie ; il la quitte pour l’orientale, de là il va à la veuve, il passe au drap d’or, de celle-ci à l’agate, d’où il revient enfin à la solitaire, où il se fixe, où il se lasse, où il s’asseoit, où il oublie de dîner ; aussi est-elle nuancée, bordée, huilée, à pièces emportées ; elle a un beau vase ou un beau calice ; il la contemple, il l’admire ; Dieu et la nature sont en tout cela ce qu’il n’admire point, il ne va pas plus loin que l’oignon de sa tulipe, qu’il ne livrerait pas pour mille écus, et qu’il donnera pour rien quand les tulipes seront négligées et que les œillets auront prévalu. Cet homme raisonnable, qui a une âme, qui a un culte et une religion, revient chez soi fatigué, affamé, mais fort content de sa journée : il a vu des tulipes.

Parlez à cet autre de la richesse des moissons, d’une ample récolte, d’une bonne vendange, il est curieux de fruits, vous n’articulez pas, vous ne vous faites pas entendre ; parlez-lui de figues et de melons, dites que les poiriers rompent de fruit cette année, que les pêches ont donné avec abondance, c’est pour lui un idiome inconnu, il s’attache aux seuls pruniers, il ne vous répond pas ; ne l’entretenez pas même de vos pruniers, il n’a de l’amour que pour une certaine espèce, toute autre que vous lui nommez le fait sourire et se moquer ; il vous mène à l’arbre, cueille artistement cette prune exquise, il l’ouvre, vous en donne une moitié et prend l’autre : « Quelle chair ! dit-il, goûtez-vous cela ? cela est-il divin ? voilà ce que vous ne trouverez pas ailleurs. » Et là-dessus ses narines s’enflent, il cache avec peine sa joie et sa vanité par quelques dehors de modestie. Ô l’homme divin, en effet ! homme qu’on ne peut jamais assez louer et admirer ! homme dont il sera parlé dans plusieurs siècles ! que je voie sa taille et son visage pendant qu’il vit, que j’observe les traits et la contenance d’un homme qui seul entre les mortels possède une telle prune !

Un troisième que vous allez voir vous parle des curieux ses confrères, et surtout de Diognète. « Je l’admire, dit-il, et je le comprends moins que jamais. » Pensez-vous qu’il cherche à s’instruire par les médailles et qu’il les regarde comme des preuves parlantes de certains faits et des monuments fixes et indubitables de l’ancienne histoire ? rien moins ; vous croyez peut-être que toute la peine qu’il se donne pour recouvrer une tête vient du plaisir qu’il se fait de ne voir pas une suite d’empereurs interrompue ? c’est encore moins : Diognète sait d’une médaille le frust, le feloux et la fleur de coin ; il a une tablette dont toutes les places sont garnies à l’exception d’une seule, ce vide lui blesse la vue, et c’est précisément et à la lettre pour le remplir qu’il emploie son bien et sa vie.

« Vous voulez, ajoute Démocède, voir mes estampes. » Et bientôt il les étale et vous les montre ; vous en rencontrez une qui n’est ni noire, ni nette, ni dessinée, et d’ailleurs moins propre à être gardée dans un cabinet qu’à tapisser un jour de fête le petit-pont ou la rue neuve ; il convient qu’elle est mal gravée, plus mal dessinée, mais il assure qu’elle est d’un Italien qui a travaillé peu, qu’elle n’a presque pas été tirée, que c’est la seule qui soit en France de ce dessein, qu’il l’a achetée très cher, et qu’il ne la changerait pas pour ce qu’il a de meilleur. « J’ai, continue-t-il, une sensible affliction, et qui m’obligera de renoncer aux estampes pour le reste de mes jours : j’ai tout Callot, hormis une seule, qui n’est pas à la vérité de ses bons ouvrages, au contraire, c’est un des moindres, mais qui m’achèverait Callot ; je travaille depuis vingt ans à recouvrer cette estampe, et je désespère enfin d’y réussir cela est bien rude. »

Tel autre fait la satire de ces gens qui s’engagent par inquiétude ou par curiosité dans de longs voyages, qui ne font ni mémoires ni relations, qui ne portent point de tablettes, qui vont pour voir et qui ne voient pas, ou qui oublient ce qu’ils ont vu, qui désirent seulement de connaître de nouvelles tours ou de nouveaux clochers, et de passer des rivières qu’on n’appelle ni la Seine ni la Loire ; qui sortent de leur patrie pour y retourner, qui aiment à être absents, qui veulent un jour être revenus de loin et ce satirique parle juste et se fait écouter.

Mais, quand il ajoute que les livres en apprennent plus que les voyages, et qu’il m’a fait comprendre par ces discours qu’il a une bibliothèque, je souhaite de la voir, je vais trouver cet homme, qui me reçoit dans une maison où, dès l’escalier, je tombe en faiblesse d’une odeur de maroquin noir dont ses livres sont tous couverts ; il a beau me crier aux oreilles, pour me ranimer, qu’ils sont dorés sur tranche, ornés de filets d’or et de la bonne édition, me nommer les meilleurs l’un après l’autre, dire que sa galerie est remplie, à quelques endroits près qui sont peints de manière qu’on les prend pour de vrais livres arrangés sur des tablettes, et que l’œil s’y trompe ; ajouter qu’il ne lit jamais, qu’il ne met pas le pied dans cette galerie, qu’il y viendra pour me faire plaisir, je le remercie de sa complaisance, et ne veux non plus que lui voir sa tannerie qu’il appelle bibliothèque.

Quelques-uns, par une intempérance de savoir et par ne pouvoir se résoudre à renoncer à aucune sorte de connaissance, les embrassent toutes et n’en possèdent aucune ; ils aiment mieux savoir beaucoup que de savoir bien, et être faibles et superficiels dans diverses sciences que d’être sûrs et profonds dans une seule ; ils trouvent en toutes rencontres celui qui est leur maître et qui les redresse ; ils sont les dupes de leur vaine curiosité, et ne peuvent au plus, par de longs et pénibles efforts, que se tirer d’une ignorance crasse.

D’autres ont la clef des sciences, où ils n’entrent jamais ; ils passent leur vie à déchiffrer les langues orientales et les langues du Nord, celles des deux Indes, celles des deux pôles et celle qui se parle dans la lune ; les idiomes les plus inutiles avec les caractères les plus bizarres et les plus magiques sont précisément ce qui réveille leur passion et qui excite leur travail ; ils plaignent ceux qui se bornent ingénument à savoir leur langue, ou tout au plus la grecque et la latine ; ces gens lisent toutes les histoires et ignorent l’histoire, ils parcourent tous les livres et ne profitent d’aucun ; c’est en eux une stérilité de faits et de principes qui ne peut être plus grande, mais à la vérité la meilleure récolte et la richesse la plus abondante de mots et de paroles qui puisse s’imaginer ; ils plient sous le faix, leur mémoire en est accablée pendant que leur esprit demeure vide.

Un bourgeois aime les bâtiments, il se fait bâtir un hôtel si beau, si riche et si orné, qu’il est inhabitable ; le maître, honteux de s’y loger, ne pouvant peut-être se résoudre à le louer à un prince ou à un homme d’affaires, se retire au galetas, où il achève sa vie, pendant que l’enfilade et les planchers de rapport sont en proie aux Anglais et aux Allemands qui voyagent et qui viennent là du Palais Royal, du Palais L… G… et du Luxembourg ; on heurte sans fin à cette belle porte ; tous demandent à voir la maison, et personne à voir monsieur.

On en sait d’autres qui ont des filles devant leurs yeux à qui ils ne peuvent pas donner une dot ; que dis-je ? elles ne sont pas vêtues, à peine nourries ; qui se refusent un tour de lit et du linge blanc, qui sont pauvres, et la source de leur misère n’est pas fort loin : c’est un garde-meuble chargé et embarrassé de bustes rares, déjà poudreux et couverts d’ordures, dont la vente les mettrait au large, mais qu’ils ne peuvent se résoudre à mettre en vente.

Diphile commence par un oiseau et finit par mille ; sa maison n’en est pas égayée, mais empestée : la cour, la salle, l’escalier, le vestibule, les chambres, le cabinet, tout est volière ; ce n’est plus un ramage, c’est un vacarme, les vents d’automne et les eaux dans leurs plus grands crues ne font pas un bruit si perçant et si aigu : on ne s’entend non plus parler les uns et les autres que dans ces chambres où il faut attendre, pour faire le compliment d’entrée, que les petits chiens aient aboyé. Ce n’est plus pour Diphile un agréable amusement, c’est une affaire laborieuse et à laquelle à peine il peut suffire : il passe les jours, ces jours qui échappent et qui ne reviennent plus, à verser du grain et à nettoyer des ordures ; il donne pension à un homme qui n’a point d’autre ministère que de siffler des serins au flageolet et de faire couver des canaris ; il est vrai que ce qu’il dépense d’un côté, il l’épargne de l’autre, car ses enfants sont sans maîtres et sans éducation ; il se renferme le soir fatigué de son propre plaisir, sans pouvoir jouir du moindre repos que ces oiseaux ne reposent, et que ce petit peuple, qu’il n’aime que parce qu’il chante, ne cesse de chanter ; il retrouve ses oiseaux dans son sommeil, lui-même il est oiseau, il est huppé, il gazouille, il perche ; il rêve la nuit qu’il mue ou qu’il couve.

Qui pourrait épuiser tous les différents genres de curieux ? Devineriez-vous, à entendre parler celui-ci de son léopard de sa plume, de sa musique, les vanter comme ce qu’il y a sur la terre de plus singulier et de plus merveilleux, qu’il veut vendre ses coquilles ? Pourquoi non, s’il les achète au poids de l’or ?

Cet autre aime les insectes, il en fait tous les jours de nouvelles emplettes ; c’est surtout le premier homme de l’Europe pour les papillons, il en a de toutes les tailles et de toutes les couleurs. Quel temps prenez-vous pour lui rendre visite ? il est plongé dans une amère douleur, il a l’humeur noire, chagrine, et dont toute sa famille souffre : aussi a-t-il fait une perte irréparable ; approchez, regardez ce qu’il vous montre sur son doigt, qui n’a plus de vie et qui vient d’expirer : c’est une chenille, et quelle chenille !

❡ Le duel est le triomphe de la mode et l’endroit où elle a exercé sa tyrannie avec plus d’éclat ; cet usage n’a pas laissé au poltron la liberté de vivre, il l’a mené se faire tuer par un plus brave que soi et l’a confondu avec un homme de cœur ; il a attaché de l’honneur et de la gloire à une action folle et extravagante ; il a été approuvé par la présence des rois ; il y a eu quelquefois une espèce de religion à le pratiquer ; il a décidé de l’innocence des hommes, des accusations fausses ou véritables sur des crimes capitaux ; il s’était enfin si profondément enraciné dans l’opinion des peuples, et s’était si fort saisi de leur cœur et de leur esprit, qu’un des plus beaux endroits de la vie d’un très grand roi a été de les guérir de cette folie.

❡ Tel a été à la mode ou pour le commandement des armées et la négociation, ou pour l’éloquence de la chaire, ou pour les vers, qui n’y est plus. Y a-t-il des hommes qui dégénèrent de ce qu’ils furent autrefois ? Est-ce leur mérite qui est usé, ou le goût que l’on avait pour eux ?

❡ Un homme à la mode dure peu, car les modes passent ; s’il est par hasard homme de mérite, il n’est pas anéanti, et il subsiste encore par quelque endroit ; également estimable, il est seulement moins estimé.

La vertu a cela d’heureux qu’elle se suffit à elle-même, et qu’elle sait se passer d’admirateurs, de partisans et de protecteurs ; le manque d’appui et d’approbation non seulement ne lui nuit pas, mais il la conserve, l’épure et la rend parfaite ; qu’elle soit à la mode, qu’elle n’y soit plus, elle demeure vertu.

❡ Si vous dites aux hommes, et surtout aux grands, qu’un tel a de la vertu, ils vous disent : « Qu’il la garde » ; qu’il a bien de l’esprit, de celui surtout qui plaît et qui amuse, ils vous répondent : « Tant mieux pour lui » ; qu’il a l’esprit fort cultivé, qu’il sait beaucoup, ils vous demandent quelle heure il est ou quel temps il fait. Mais, si vous leur apprenez qu’il y a un Tigillin qui souffle ou qui jette en sable un verre d’eau-de-vie, et, chose merveilleuse qui y revient à plusieurs fois en un repas, alors ils disent : « Où est-il ? amenez-le moi, demain, ce soir ; me l’amènerez-vous ? » On le leur amène ; et cet homme, propre à parer les avenues d’une foire et à être montré en chambre pour de l’argent, ils l’admettent dans leur familiarité.

❡ Il n’y a rien qui mette plus subitement un homme à la mode et qui le soulève davantage que le grand jeu ; cela va du pair avec la crapule ; je voudrais bien voir un homme poli, enjoué, spirituel, fût-il un Catulle ou son disciple, faire quelque comparaison avec celui qui vient de perdre huit cents pistoles en une séance.

❡ Une personne à la mode ressemble à une fleur bleue qui croît de soi-même dans les sillons, où elle étouffe les épics, diminue la moisson, et tient la place de quelque chose de meilleur ; qui n’a de prix et de beauté que ce qu’elle emprunte d’un caprice léger qui naît et qui tombe presque dans le même instant : aujourd’hui elle est courue, les femmes s’en parent ; demain elle est négligée et rendue au peuple.

❡ Une personne de mérite, au contraire, est une fleur qu’on ne désigne pas par sa couleur, mais que l’on nomme par son nom, que l’on cultive pour sa beauté ou pour son odeur ; l’une des grâces de la nature, l’une de ces choses qui embellissent le monde, qui est de tous les temps et d’une vogue ancienne et populaire ; que nos pères ont estimée, et que nous estimons après nos pères ; à qui le dégoût ou l’antipathie de quelques-uns ne sauraient nuire un lys, une rose.

❡ L’on voit Eustrate assis dans sa nacelle, où il jouit d’un air pur et d’un ciel serein ; il avance d’un bon vent et qui a toutes les apparences de devoir durer, mais il tombe tout d’un coup, le ciel se couvre, l’orage se déclare, un tourbillon enveloppe la nacelle, elle est submergée ; on voit Eustrate revenir sur l’eau et faire quelques efforts, on espère qu’il pourra du moins se sauver et venir à bord ; mais une vague l’enfonce, on le tient perdu ; il paraît une seconde fois, et les espérances se réveillent, lorsqu’un flot survient et l’abîme on ne le revoit plus, il est noyé.

❡ Voiture et Sarrazin étaient nés pour leur siècle, et ils ont paru dans un temps où il semble qu’ils étaient attendus ; s’ils s’étaient moins pressés de venir, ils arrivaient trop tard, et j’ose douter qu’ils fussent tels aujourd’hui qu’ils ont été alors : les conversations légères, les cercles, la fine plaisanterie, les lettres enjouées et familières, les petites parties où l’on était admis seulement avec de l’esprit, tout a disparu. Et qu’on ne dise point qu’ils les feraient revivre ; ce que je puis faire en faveur de leur esprit est de convenir que peut-être ils excelleraient dans un autre genre ; mais les femmes sont de nos jours ou dévotes, ou coquettes, ou joueuses, ou ambitieuses, quelques-unes même tout cela à la fois ; le goût de la faveur, le jeu, les galants, les directeurs, ont pris la place, et la défendent contre les gens d’esprit.

❡ Un homme fat et ridicule porte un long chapeau, un pourpoint à ailerons, des chausses à aiguillettes et des bottines ; il rêve la veille par où et comment il pourra se faire remarquer le jour qui suit. Un philosophe se laisse habiller par son tailleur ; il y a autant de faiblesse à fuir la mode qu’à l’affecter.

❡ L’on blâme une mode qui, divisant la taille des hommes en deux parties égales, en prend une toute entière pour le buste, et laisse l’autre pour le reste du corps ; l’on condamne celle qui fait de la tête des femmes la base d’un édifice à plusieurs étages, dont l’ordre et la structure changent selon leurs caprices ; qui éloigne les cheveux du visage, bien qu’ils ne croissent que pour l’accompagner, qui les relève et les hérisse à la manière des bacchantes, et semble avoir pourvu à ce que les femmes changent leur physionomie douce et modeste en une autre qui soit fière et audacieuse. On se récrie enfin contre une telle ou une telle mode qui cependant, toute bizarre qu’elle est, pare et embellit pendant qu’elle dure, et dont l’on tire tout l’avantage qu’on en peut espérer, qui est de plaire. Il me paraît qu’on devrait seulement admirer l’inconstance et la légèreté des hommes, qui attachent successivement les agréments et la bienséance à des choses tout opposées, qui emploient pour le comique et pour la mascarade ce qui leur a servi de parure grave et d’ornements les plus sérieux, et que si peu de temps en fasse la différence.

❡ N… est riche, elle mange bien, elle dort bien ; mais les coiffures changent, et, lorsqu’elle y pense le moins et qu’elle se croit heureuse, la sienne est hors de mode.

❡ Iphis voit à l’église un soulier d’une nouvelle mode, il regarde le sien et en rougit, il ne se croit plus habillé ; il était venu à la messe pous s’y montrer, et il se cache ; le voilà retenu par le pied dans sa chambre tout le reste du jour. Il a la main douce, et il l’entretient avec une pâte de senteur ; il a soin de rire pour montrer ses dents ; il fait la petite bouche, et il n’y a guère de moment où il ne veuille sourire ; il regarde ses jambes, il se voit au miroir, l’on ne peut être plus content de personne qu’il l’est de lui-même ; il s’est acquis une voix claire et délicate, et heureusement il parle gras ; il a un mouvement de tête et je ne sais quel adoucissement dans les yeux dont il n’oublie pas de s’embellir ; il a une démarche molle et le plus joli maintien qu’il est capable de se procurer ; il met du rouge, mais rarement, il n’en fait pas habitude ; il est vrai aussi qu’il porte des chausses et un chapeau, et qu’il n’a ni boucles d’oreilles ni collier de perles : aussi ne l’ai-je pas mis dans le chapitre des femmes.

❡ Ces mêmes modes que les hommes suivent si volontiers pour leurs personnes, ils affectent de les négliger dans leurs portraits, comme s’ils sentaient ou qu’ils prévissent l’indécence et le ridicule où elles peuvent tomber dès qu’elles auront perdu ce qu’on appelle la fleur ou l’agrément de la nouveauté ; ils leur préfèrent une parure arbitraire, une draperie indifférente, fantaisies du peintre qui ne sont prises ni sur l’air ni sur le visage, qui ne rappellent ni les mœurs ni la personne ; ils aiment des attitudes forcées ou immodestes, une manière dure, sauvage, étrangère, qui font un capitan d’un jeune abbé, et un Matamore d’un homme de robe ; une Diane d’une femme de ville, comme d’une femme simple et timide une amazone ou une Pallas ; une Laïs d’une honnête fille ; un Scythe, un Attila, d’un prince qui est bon et magnanime.

Une mode a à peine détruit une autre mode qu’elle est abolie par une plus nouvelle, qui cède elle-même à celle qui la suit et qui ne sera pas la dernière : telle est notre légèreté. Pendant ces révolutions un siècle s’est écoulé qui a mis toutes ces parures au rang des choses passées et qui ne sont plus ; la mode alors la plus curieuse et qui fait plus de plaisir à voir, c’est la plus ancienne ; aidée du temps et des années, elle a le même agrément dans les portraits qu’a la saye ou l’habit romain sur les théâtres, qu’ont la mante, le voile et la tiare, dans nos tapisseries et dans nos peintures.

Nos pères nous ont transmis avec la connaissance de leurs personnes celle de leurs habits, de leurs coiffures, de leurs armes et des autres ornements qu’ils ont aimés pendant leur vie : nous ne saurions bien reconnaître cette sorte de bienfait qu’en traitant de même nos descendants.

❡ Le courtisan autrefois avait ses cheveux, était en chausses et en pourpoint, portait de larges canons, et il était libertin cela ne sied plus ; il porte une perruque, l’habit serré, le bas uni, et il est dévot : tout se règle par la mode.

❡ Celui qui depuis quelque temps à la cour était dévot, et par là contre toute raison peu éloigné du ridicule, pouvait-il espérer de devenir à la mode ?

❡ De quoi n’est point capable un courtisan dans la vue de sa fortune, si pour ne la pas manquer il devient dévot ?

❡ Les couleurs sont préparées, et la toile est toute prête ; mais comment le fixer, cet homme inquiet, léger, inconstant, qui change de mille et mille figures ? Je le peins dévot, et je crois l’avoir attrapé, mais il m’échappe, et déjà il est libertin. Qu’il demeure du moins dans cette mauvaise situation, et je saurai le prendre dans un point de déréglement de cœur et d’esprit où il sera reconnaissable ; mais la mode presse, il est dévot.

❡ Celui qui a pénétré la cour connaît ce que c’est que vertu et ce que c’est que dévotion, il ne peut plus s’y tromper.

❡ Négliger vêpres comme une chose antique et hors de mode, garder sa place soi-même pour le salut, savoir les êtres de la chapelle, connaître le flanc, savoir où l’on est vu et où l’on n’est pas vu ; rêver dans l’église à Dieu et à ses affaires, y recevoir des visites, y donner des ordres et des commissions, y attendre les réponses ; avoir un directeur mieux écouté que l’Évangile ; tirer toute sa sainteté et tout son relief de la réputation de son directeur, dédaigner ceux dont le directeur a moins de vogue, et convenir à peine de leur salut ; n’aimer de la parole de Dieu que ce qui s’en prêche chez soi ou par son directeur, préférer sa messe aux autres messes et les sacrements donnés de sa main à ceux qui ont moins de cette circonstance ; ne se repaître que de livres de spiritualité, comme s’il n’y avait ni évangiles ni épîtres des Apôtres, ni morale des Pères ; lire ou parler un jargon inconnu aux premiers siècles ; circonstancier à confesse les défauts d’autrui, y pallier les siens ; s’accuser de ses souffrances, de sa patience ; dire comme un péché son peu de progrès dans l’héroïsme ; être en liaison secrète avec de certaines gens contre certains autres ; n’estimer que soi et sa cabale, avoir pour suspecte la vertu même ; goûter, savourer la prospérité et la faveur, n’en vouloir que pour soi, ne point aider au mérite, faire servir la piété à son ambition, aller à son salut par le chemin de la fortune et des dignités : c’est, du moins jusqu’à ce jour, le plus bel effort de la dévotion du temps.

Un dévot est celui qui sous un roi athée serait athée.

❡ Les dévots ne connaissent de crime que l’incontinence, parlons plus précisément, que le bruit ou les dehors de l’incontinence : si Phérécide passe pour être guéri des femmes, ou Phérénice pour être fidèle à son mari, ce leur est assez ; laissez-les jouer un jeu ruineux, faire perdre leurs créanciers, se réjouir du malheur d’autrui et en profiter, idolâtrer les grands, mépriser les petits, s’enivrer de leur propre mérite, sécher d’envie, mentir, médire, cabaler, nuire, c’est leur état ; voulez-vous qu’ils empiètent sur celui des gens de bien, qui avec les vices cachés fuient encore l’orgueil et l’injustice ?

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