Les Caractères (page 21)

Jean de La Bruyère · Lettres

Texte français, domaine public · Source : fr.wikisource.org — Les Caractères · 25 pages

❡ Quand un courtisan sera humble, guéri du faste et de l’ambition ; qu’il n’établira point sa fortune sur la ruine de ses concurrents, qu’il sera équitable, soulagera ses vassaux, paiera ses créanciers ; qu’il ne sera ni fourbe ni médisant, qu’il renoncera aux grands repas et aux amours illégitimes, qu’il priera autrement que des lèvres, et même hors de la présence du prince ; quand d’ailleurs il ne sera point d’un abord farouche et difficile, qu’il n’aura point le visage austère et la mine triste, qu’il ne sera point paresseux et contemplatif, qu’il saura rendre par une scrupuleuse attention divers emplois très compatibles, qu’il pourra et qu’il voudra même tourner son esprit et ses soins aux grandes et laborieuses affaires, à celles surtout d’une suite la plus étendue pour les peuples et pour tout l’État ; quand son caractère me fera craindre de le nommer en cet endroit, et que sa modestie l’empêchera, si je ne le nomme pas, de s’y reconnaître, alors je dirai de ce personnage : « Il est dévot » ; ou plutôt c’est un homme donné à son siècle pour le modèle d’une vertu sincère et pour le discernement de l’hypocrite.

❡ Onuphre n’a pour tout lit qu’une housse de serge grise, mais il couche sur le coton et sur le duvet ; de même il est habillé simplement, mais commodément, je veux dire d’une étoffe fort légère en été, et d’une autre fort moelleuse pendant l’hiver ; il porte des chemises très déliées qu’il a un très grand soin de bien cacher. Il ne dit point : ma haire et ma discipline ; au contraire, il passerait pour ce qu’il est, pour un hypocrite, et il veut passer pour ce qu’il n’est pas, pour un homme dévot ; il est vrai qu’il fait en sorte que l’on croit, sans qu’il le dise, qu’il porte une haire et qu’il se donne la discipline. Il y a quelques livres répandus dans sa chambre indifféremment : ouvrez-les, c’est le Combat spirituel, le Chrétien intérieur et l’Année sainte ; d’autres livres sont sous la clef. S’il marche par la ville et qu’il découvre de loin un homme devant qui il est nécessaire qu’il soit dévot, les yeux baissés, la démarche lente et modeste, l’air recueilli, lui sont familiers : il joue son rôle. S’il entre dans une église, il observe d’abord de qui il peut être vu, et, selon la découverte qu’il vient de faire, il se met à genoux et prie, ou il ne songe ni à se mettre à genoux ni à prier. Arrive-t-il vers lui un homme de bien et d’autorité qui le verra et qui peut l’entendre, non seulement il prie, mais il médite, il pousse des élans et des soupirs ; si l’homme de bien se retire, celui-ci, qui le voit partir, s’apaise et ne souffle pas. Il entre une autre fois dans un lieu saint, perce la foule, choisit un endroit pour se recueillir et où tout le monde voit qu’il s’humilie ; s’il entend des courtisans qui parlent, qui rient et qui sont à la chapelle avec moins de silence que dans l’antichambre, il fait plus de bruit qu’eux pour les faire taire, il reprend sa méditation, qui est toujours la comparaison qu’il fait de ces personnes avec lui-même et où il trouve son compte. Il évite une église déserte et solitaire, où il pourrait entendre deux messes de suite, le sermon, vêpres et complies, tout cela entre Dieu et lui, et sans que personne lui en sut gré ; il aime la paroisse, il fréquente les temples où se fait un grand concours : on n’y manque point son coup, on y est vu. Il choisit deux ou trois jours dans toute l’année, ou à propos de rien il jeûne ou fait abstinence ; mais à la fin de l’hiver il tousse, il a une mauvaise poitrine, il a des vapeurs, il a eu la fièvre ; il se fait prier, presser, quereller, pour rompre le carême dès son commencement, et il en vient là par complaisance. Si Onuphre est nommé arbitre dans une querelle de parents ou dans un procès de famille, il est pour les plus forts, je veux dire pour les plus riches, et il ne se persuade point que celui ou celle qui a beaucoup de bien puisse avoir tort. S’il se trouve bien d’un homme opulent, à qui il a su imposer, dont il est le parasite et dont il peut tirer de grands secours, il ne cajole point sa femme, il ne lui fait du moins ni avance ni déclaration ; il s’enfuira, il lui laissera son manteau, s’il n’est aussi sûr d’elle que de lui-même ; il est encore plus éloigné d’employer pour la flatter et pour la séduire le jargon de la dévotion ; ce n’est point par habitude qu’il le parle, mais avec dessein, et selon qu’il lui est utile, et jamais quand il ne servirait qu’à le rendre très ridicule. Il sait où se trouvent des femmes plus sociables et plus dociles que celle de son ami, il ne les abandonne pas pour longtemps, quand ce ne serait que pour faire dire de soi dans le public qu’il fait des retraites : qui en effet pourrait en douter quand on le revoit paraître avec un visage exténué et d’un homme qui ne se ménage point ? Les femmes, d’ailleurs, qui fleurissent et qui prospèrent à l’ombre de la dévotion, lui conviennent, seulement avec cette petite différence qu’il néglige celles qui ont vieilli, et qu’il cultive les jeunes, et entre celles-ci les plus belles et les mieux faites : c’est son attrait. Elles vont, et il va ; elles reviennent, et il revient ; elles demeurent, et il demeure ; c’est en tous lieux et à toutes les heures qu’il a la consolation de les voir. Qui pourrait n’en être pas édifié ? elles sont dévotes, et il est dévot. Il n’oublie pas de tirer avantage de l’aveuglement de son ami et de la prévention où il l’a jeté en sa faveur : tantôt il lui emprunte de l’argent, tantôt il fait si bien que cet ami lui en offre ; il se fait reprocher de n’avoir pas recours à ses amis dans ses besoins ; quelquefois il ne veut pas recevoir une obole sans donner un billet qu’il est bien sûr de ne jamais retirer ; il dit une autre fois et d’une certaine manière que rien ne lui manque, et c’est lorsqu’il ne lui faut qu’une petite somme ; il vante quelque autre fois publiquement la générosité de cet homme pour le piquer d’honneur et le conduire à lui faire une grande largesse ; il ne pense point à profiter de toute sa succession, ni à s’attirer une donation générale de tous ses biens, s’il s’agit surtout de les enlever à un fils, le légitime héritier ; un homme dévot n’est ni avare, ni violent, ni injuste, ni même intéressé. Onuphre n’est pas dévot, mais il veut être cru tel, et, par une parfaite quoique fausse imitation de la piété, ménager sourdement ses intérêts ; aussi ne se joue-t-il pas à la ligne directe, et il ne s’insinue jamais dans une famille où se trouvent tout à la fois une fille à pourvoir et un fils à établir : il y a là des droits trop forts et trop inviolables, on ne les traverse point sans faire de l’éclat, et il l’appréhende ; sans qu’une pareille entreprise vienne aux oreilles du prince, à qui il dérobe sa marche par la crainte qu’il a d’être découvert et de paraître ce qu’il est. Il en veut à la ligne collatérale, on l’attaque plus impunément ; il est la terreur des cousins et des cousines, du neveu et de la nièce, le flatteur et l’ami déclaré de tous les oncles qui ont fait fortune ; il se donne pour l’héritier légitime de tout vieillard qui meurt riche et sans enfants, et il faut que celui-ci le déshérite, s’il veut que ses parents recueillent sa succession. Si Onuphre ne trouve pas jour à les en frustrer à fonds, il leur en ôte du moins une bonne partie : une petite calomnie, moins que cela, une légère médisance lui suffit pour ce pieux dessein, et c’est le talent qu’il possède à un plus haut degré de perfection, il se fait même souvent un point de conduite de ne le pas laisser inutile : il y a des gens, selon lui, qu’on est obligé en conscience de décrier, et ces gens sont ceux qu’il n’aime point, à qui il veut nuire, et dont il désire la dépouille ; il vient à ses fins sans se donner même la peine d’ouvrir la bouche ; on lui parle d’Eudoxe, il sourit ou il soupire ; on l’interroge, on insiste, il ne répond rien, et il a raison, il en a assez dit.

❡ Riez, Zélie, soyez badine et folâtre à votre ordinaire, qu’est devenue votre joie ? « Je suis riche, dites-vous, me voilà au large et je commence à respirer. » Riez plus haut, Zélie, éclatez : que sert une meilleure fortune, si elle amène avec soi le sérieux et la tristesse ? Imitez les grands qui sont nés dans le sein de l’opulence : ils rient quelquefois, ils cèdent à leur tempérament ; suivez le vôtre, ne faites pas dire de vous qu’une nouvelle place ou que quelque mille livres de rente de plus ou de moins vous font passer d’une extrémité à l’autre : « Je tiens, dites-vous, à la faveur par un endroit. » Je m’en doutais, Zélie ; mais, croyez-moi, ne laissez pas de rire, et même de me sourire en passant, comme autrefois ; ne craignez rien, je n’en serai ni plus libre ni plus familier avec vous, je n’aurai pas une moindre opinion de vous et de votre poste, je croirai également que vous êtes riche et en faveur. « Je suis dévote », ajoutez-vous. C’est assez, Zélie, et je dois me souvenir que ce n’est plus la sérénité et la joie que le sentiment d’une bonne conscience étale sur le visage ; les passions tristes et austères ont pris le dessus et se répandent sur les dehors : elles mènent plus loin, et l’on ne s’étonne plus de voir que la dévotion sache encore mieux que la beauté et la jeunesse rendre une femme fière et dédaigneuse.

❡ L’on a été loin depuis un siècle dans les arts et dans les sciences, qui toutes ont été poussées à un grand point de raffinement, jusqu’à celle du salut que l’on a réduite en règle et en méthode, et augmentée de tout ce que l’esprit des hommes pouvait inventer de plus beau et de plus sublime. La dévotion et la géométrie ont leurs façons de parler, ou ce qu’on appelle les termes de l’art ; celui qui ne les sait pas n’est ni dévot ni géomètre : les premiers dévots, ceux mêmes qui ont été dirigés par les Apôtres, ignoraient ces termes, simples gens qui n’avaient que la foi et les œuvres, et qui se réduisaient à croire et à bien vivre.

❡ C’est une chose délicate à un prince religieux de réformer la cour et de la rendre pieuse : instruit jusqu’où le courtisan veut lui plaire et aux dépens de quoi il ferait sa fortune, il le ménage avec prudence, il tolère, il dissimule, de peur de le jeter dans l’hypocrisie ou le sacrilège ; il attend plus de Dieu et du temps que de son zèle ou de son industrie.

❡ C’est une pratique ancienne dans les cours de donner des pensions et de distribuer des grâces à un musicien, à un maître de danse, à un farceur, à un joueur de flûte, à un flatteur, à un complaisant ; ils ont un mérite fixe et des talents sûrs et connus qui amusent les grands, et qui les délassent de leur grandeur. On sait que Favier est beau danseur et que Lorenzani fait de beaux motets ; qui sait au contraire si l’homme dévot a de la vertu ? Il n’y a rien pour lui sur la cassette ni à l’épargne, et avec raison : c’est un métier aisé à contrefaire, qui, s’il était récompensé, exposerait le prince à mettre en honneur la dissimulation et la fourberie et à payer pension à l’hypocrite.

❡ L’on espère que la dévotion de la cour ne laissera pas d’inspirer la résidence.

❡ Je ne doute point que la vraie dévotion ne soit la source du repos ; elle fait supporter la vie et rend la mort douce, on n’en tire pas tant de l’hypocrisie.

❡ Chaque heure en soi, comme à notre égard, est unique ; est-elle écoulée une fois, elle a péri entièrement, les millions de siècles ne la ramèneront pas : les jours, les mois, les années, s’enfoncent et se perdent sans retour dans l’abîme des temps ; le temps même sera détruit : ce n’est qu’un point dans les espaces immenses de l’éternité, et il sera effacé. Il y a de légères et frivoles circonstances du temps qui ne sont point stables, qui passent et que j’appelle des modes, la grandeur, la faveur, les richesses, la puissance, l’autorité, l’indépendance, le plaisir, les joies, la superfluité. Que deviendront ces modes, quand le temps même aura disparu ? La vertu seule, si peu à la mode, va au delà des temps.

DE QUELQUES USAGES

Il y a des gens qui n’ont pas le moyen d’être nobles.

Il y en a de tels que, s’ils eussent obtenu six mois de délai de leurs créanciers, ils étaient nobles.

Quelques autres se couchent roturiers et se lèvent nobles.

Combien de nobles dont le père et les aînés sont roturiers !

❡ Tel abandonne son père qui est connu, et dont l’on cite le greffe ou la boutique, pour se retrancher sur son aïeul, qui, mort depuis longtemps, est inconnu et hors de prise ; il montre ensuite un gros revenu, une grande charge, de belles alliances, et pour être noble il ne lui manque que des titres.

❡ Réhabilitation, mot en usage dans les tribunaux, qui a fait vieillir et rendu gothique celui de lettres de noblesse, autrefois si français et si usité : se faire réhabiliter suppose qu’un homme devenu riche originairement est noble, qu’il est d’une nécessité plus que morale qu’il le soit ; qu’à la vérité son père a pu déroger ou par la charrue, ou par la houe, ou par la malle, ou par les livrées, mais qu’il ne s’agit pas pour lui que de rentrer dans les premiers droits de ses ancêtres et de continuer les armes de sa maison, les mêmes pourtant qu’il a fabriquées, et tout autres que celles de sa vaisselle d’étain ; qu’en un mot les lettres de noblesse ne lui conviennent plus, qu’elles n’honorent que le roturier, c’est-à-dire celui qui cherche encore le secret de devenir riche.

❡ Un homme du peuple, à force d’assurer qu’il a vu un prodige, se persuade faussement qu’il a vu un prodige ; celui qui continue de cacher son âge pense enfin lui-même être aussi jeune qu’il veut le faire croire aux autres : de même le roturier qui dit par habitude qu’il tire son origine de quelque ancien baron ou de quelque châtelain dont il est vrai qu’il ne descend pas a le plaisir de croire qu’il en descend.

❡ est la roture un peu heureuse et établie à qui il manque des armes, et dans ces armes une pièce honorable, des supports, un cimier, une devise, et peut-être le cri de guerre ? Qu’est devenue la distinction des casques et des heaumes ? Le nom et l’usage en sont abolis, il ne s’agit plus de les porter de front ou de côté, ouverts ou fermés, et ceux-ci de tant ou de tant de grilles ; on n’aime pas les minuties, on passe droit aux couronnes, cela est plus simple, on s’en croit digne, on se les adjuge. Il reste encore aux meilleurs bourgeois une certaine pudeur qui les empêche de se parer d’une couronne de marquis, trop satisfaits de la comtale ; quelques-uns même ne vont pas la chercher fort loin, et la font passer de leur enseigne à leur carrosse.

❡ suffit de n’être point né dans une ville, mais sous une chaumière répandue dans la campagne ou sous une ruine qui trempe dans un marécage, et qu’on appelle château, pour étre cru noble sur sa parole.

❡ Un bon gentilhomme veut passer pour un petit seigneur, et il y parvient ; un grand seigneur affecte la principauté, et il use de tant de précautions qu’à force de beaux noms, de disputes sur le rang et les préséances, de nouvelles armes et d’une généalogie que d’Hosier ne lui a pas faite, il devient un petit prince.

❡ Les grands en toute chose se forment et se moulent sur de plus grands, qui de leur part, pour n’avoir rien de commun avec leurs inférieurs, renoncent volontiers à toutes les rubriques d’honneurs et de distinctions dont leur condition se trouve chargée, et préfèrent à cette servitude une vie plus libre et plus commode ; ceux qui suivent leur piste observent déjà par émulation cette simplicité et cette modestie tous ainsi se réduiront par hauteur à vivre naturellement et comme le peuple. Horrible inconvénient !

❡ Certaines gens portent trois noms de peur d’en manquer : ils en ont pour la campagne et pour la ville, pour les lieux de leur service ou de leur emploi ; d’autres ont un seul nom dissyllabe qu’ils anoblissent par des particules dès que leur fortune devient meilleure ; celui-ci par la suppression d’une syllabe fait de son nom obscur un nom illustre ; celui-là par le changement d’une lettre ou une autre se travestit, et de Syrus devient Cyrus : plusieurs suppriment leurs noms, qu’ils pourraient conserver sans honte, pour en adopter de plus beaux, où ils n’ont qu’à perdre par la comparaison que l’on fait toujours d’eux qui les portent avec les grands hommes qui les ont portés ; il s’en trouve enfin qui, nés à l’ombre des clochers de Paris, veulent être Flamands ou Italiens, comme si la roture n’était pas de tous pays, allongent leurs noms français d’une terminaison étrangère, et croient que venir de bon lieu, c’est venir de loin.

❡ Le besoin d’argent a réconcilié la noblesse avec la roture, et a fait évanouir la preuve des quatre quartiers.

❡ À combien d’enfants serait utile la loi qui déciderait que c’est le ventre qui anoblit mais à combien d’autres serait-elle contraire !

❡ Il y a peu de familles dans le monde qui ne touchent aux plus grands princes par une extrémité, et par l’autre au simple peuple.

❡ Il n’y a rien à perdre à être noble : franchises, immunités, exemptions, privilèges, que manque-t-il à ceux qui ont un titre ? Croyez-vous que ce soit pour la noblesse que des solitaires se sont faits nobles ? Ils ne sont pas si vains ; c’est pour le profit qu’ils en reçoivent cela ne leur sied-il pas mieux que d’entrer dans les gabelles ? je ne dis pas à chacun en particulier, leurs vœux s’y opposent, je dis même à la communauté.

❡ Je le déclare nettement, afin que l’on s’y prépare et que personne un jour n’en soit surpris s’il arrive jamais que quelque grand me trouve digne de ses soins ; si je fais enfin une belle fortune, il y a un Geoffroy de La Bruyère que toutes les chroniques rangent au nombre des plus grands seigneurs de France qui suivirent Godefroy de Bouillon à la conquête de la Terre-Sainte : voilà alors de qui je descends en ligne directe.

❡ Si la noblesse est vertu, elle se perd par tout ce qui n’est pas vertueux ; et, si elle n’est pas vertu, c’est peu de chose.

❡ Il y a des choses qui, ramenées à leurs principes et à leur première institution, sont étonnantes et incompréhensibles. Qui peut concevoir en effet que certains abbés à qui il ne manque rien de l’ajustement, de la mollesse et de la vanité des sexes et des conditions, qui entrent auprès des femmes en concurrence avec le marquis et le financier, et qui l’emportent sur tous les deux, qu’eux-mêmes soient originairement et dans l’étymologie de leur nom les pères et les chefs de saints moines et d’humbles solitaires, et qu’ils en devraient être l’exemple ? Quelle force, quel empire, quelle tyrannie de l’usage ! Et, sans parler de plus grands désordres, ne doit-on pas craindre de voir un jour un jeune abbé en velours gris et à ramages comme une Éminence, ou avec des mouches et du rouge comme une femme ?

❡ Que les saletés des dieux, la Vénus, le Ganymède, et les autres nudités du Carache, ayant été faites pour les princes de l’Église, et qui se disent successeurs des Apôtres, le palais Farnèse en est la preuve.

❡ Les belles choses le sont moins hors de leur place ; les bienséances mettent la perfection, et la raison met les bienséances. Ainsi l’on n’entend point une gigue à la chapelle, ni dans un sermon des tons de théâtre ; l’on ne voit point d’images profanes dans les temples, un Christ, par exemple, et le Jugement de Pâris dans le même sanctuaire, ni à des personnes consacrées à l’Église le train et l’équipage d’un cavalier.

❡ Déclarerai-je donc ce que je pense de ce qu’on appelle dans le monde un beau salut, la décoration souvent profane, les places retenues et payées, des livres distribués comme au théâtre, les entrevues et les rendez-vous fréquents, le murmure et les causeries étourdissantes, quelqu’un monté sur une tribune qui y parle familièrement, sèchement, et sans autre zèle que de rassembler le peuple, l’amuser, jusqu’à ce qu’un orchestre, le dirai-je ? et des voix qui concertent depuis longtemps, se fassent entendre ? Est-ce à moi à m’écrier que le zèle de la maison du Seigneur me consume, et à tirer le voile léger qui couvre les mystères témoins d’une telle indécence ? Quoi ! parce qu’on ne danse pas encore aux TT***, me forcera-t-on d’appeler tout ce spectacle office d’église ?

❡ L’on ne voit point faire de vœux ni de pèlerinages pour obtenir d’un saint d’avoir l’esprit plus doux, l’âme plus reconnaissante, d’être plus équitable et moins malfaisant, d’être guéri de la vanité, de l’inquiétude et de la mauvaise raillerie.

❡ Quelle idée plus bizarre que de se représenter une foule de chrétiens de l’un et de l’autre sexe qui se rassemblent à certains jours dans une salle pour y applaudir une troupe d’excommuniés, qui ne le sont que par le plaisir qu’ils leur donnent, et qui est déjà payé d’avance ! Il me semble qu’il faudrait ou fermer les théâtres, ou prononcer moins sévèrement sur l’état des comédiens.

❡ Dans ces jours qu’on appelle saints le moine confesse, pendant que le curé tonne en chaire contre le moine et ses adhérans ; telle femme pieuse sort de l’autel qui entend au prône qu’elle vient de faire un sacrilège. N’y a-t-il point dans l’Église une puissance à qui il appartienne ou de faire taire le pasteur, ou de suspendre pour un temps le pouvoir du barnabite ?

❡ Il y a plus de rétribution dans les paroisses pour un mariage que pour un baptême, et plus pour un baptême que pour la confession : l’on dirait que ce soit un taux sur les sacrements, qui semblent par là être appréciés. Ce n’est rien au fond que cet usage, et ceux qui reçoivent pour les choses saintes ne croient point les vendre, comme ceux qui donnent ne pensent point à les acheter. Ce sont peut-être des apparences qu’on pourrait épargner aux simples et aux indévots.

❡ Un pasteur frais et en parfaite santé, en linge fin et en point de Venise, a sa place dans l’œuvre auprès les pourpres et les fourrures ; il y achève sa digestion, pendant que le feuillant ou le récollet quitte sa cellule et son désert, où il est lié par ses vœux et par la bienséance, pour venir le prêcher, lui et ses ouailles, et en recevoir le salaire, comme d’une pièce d’étoffe. Vous m’interrompez, et vous dites : « Quelle censure ! et combien elle est nouvelle et peu attendue ! Ne voudriez-vous point interdire à ce pasteur et à son troupeau la parole divine et le pain de l’Évangile ? » Au contraire, je voudrais qu’il le distribuât lui-même le matin, le soir, dans les temples, dans les maisons, dans les places, sur les toits, et que nul ne prétendit à un emploi si grand, si laborieux, qu’avec des intentions, des talents et des poumons capables de lui mériter les belles offrandes et les riches rétributions qui y sont attachées. Je suis forcé, il est vrai, d’excuser un curé sur cette conduite par un usage reçu, qu’il trouve établi et qu’il laissera à son successeur ; mais c’est cet usage bizarre et dénué de fondement et d’apparence que je ne puis approuver, et que je goûte encore moins que celui de se faire payer quatre fois des mêmes obsèques, pour soi, pour ses droits, pour sa présence, pour son assistance.

❡ Tite, par vingt années de service dans une seconde place, n’est pas encore digne de la première qui est vacante : ni ses talents, ni sa doctrine, ni une vie exemplaire, ni les vœux des paroissiens, ne sauraient l’y faire asseoir ; il naît de dessous terre un autre clerc pour la remplir : Tite est reculé ou congédié, il ne se plaint pas : c’est l’usage.

❡ « Moi, dit le cheffecier, je suis maître du chœur : qui me forcera d’aller à matines ? Mon prédécesseur n’y allait point : suis-je de pire condition ? dois-je laisser avilir ma dignité entre mes mains, ou la laisser telle que je l’ai reçue ? — Ce n’est point, dit l’écolâtre , mon intérêt qui me mène, mais celui de la prébende ; il serait bien dur qu’un grand chanoine fut sujet au chœur, pendant que le trésorier, l’archidiacre, le pénitencier et le grand vicaire s’en croient exempts. — Je suis bien fondé, dit le prévost, à demander la rétribution sans me trouver à l’office ; il y a vingt années entières que je suis en possession de dormir les nuits, je veux finir comme j’ai commencé, et l’on ne me verra point déroger à mon titre ; que me servirait d’être à la tête d’un chapitre ? mon exemple ne tire point à conséquence ». Enfin c’est entre eux tous à qui ne louera point Dieu, à qui fera voir par un long usage qu’il n’est point obligé de le faire ; l’émulation de ne se point rendre aux offices divins ne saurait être plus vive ni plus ardente. Les cloches sonnent dans une nuit tranquille, et leur mélodie, qui réveille les chantres et les enfants de chœur, endort les chanoines, les plonge dans un sommeil doux et facile et qui ne leur procure que de beaux songes ; ils se lèvent tard et vont à l’église se faire payer d’avoir dormi.

❡ Qui pourrait s’imaginer, si l’expérience ne nous le mettait devant les yeux, quelle peine ont les hommes à se résoudre d’eux-mêmes à leur propre félicité, et qu’on ait besoin de gens d’un certain habit, qui par un discours préparé, tendre et pathétique, par de certaines inflexions de voix, par des larmes, par des mouvements qui les mettent en sueur et qui les jettent dans l’épuisement fassent enfin consentir un homme chrétien et raisonnable, dont la maladie est sans ressource, à ne se point perdre et à faire son salut ?

❡ La fille d’Aristippe est malade et en péril ; elle envoie vers son père, veut se réconcilier avec lui et mourir dans ses bonnes grâces : cet homme si sage, le conseil de toute une ville, fera-t-il de lui-même cette démarche si raisonnable ? y entraînera-t-il sa femme ? Ne faudra-t-il point pour les remuer tous deux la machine du directeur ?

❡ Une mère, je ne dis pas qui cède et qui se rend à la vocation de sa fille, mais qui la fait religieuse, se charge d’une âme avec la sienne, en répond à Dieu même, en est la caution : afin qu’une telle mère ne se perde pas, il faut que sa fille se sauve.

❡ Un homme joue et se ruine : il marie néanmoins l’aînée de ses deux filles de ce qu’il a pu sauver des mains d’un Ambreville ; la cadette est sur le point de faire ses vœux, qui n’a point d’autre vocation que le jeu de son père.

❡ Il s’est trouvé des filles qui avaient de la vertu, de la santé, de la ferveur et une bonne vocation, mais qui n’étaient pas assez riches pour faire dans une riche abbaye vœu de pauvreté.

❡ Celle qui délibère sur le choix d’une abbaye ou d’un simple monastère pour s’y enfermer agite l’ancienne question de l’état populaire et du despotique.

❡ Faire une folie et se marier par amourette, c’est épouser Mélite qui est jeune, belle, sage, économe, qui plaît, qui vous aime, qui a moins de bien qu’Ægine qu’on vous propose et qui avec une riche dot apporte de riches dispositions à la consumer, et tout votre fond avec sa dot.

❡ Il était délicat autrefois de se marier, c’était un long établissement, une affaire sérieuse et qui méritait qu’on y pensât : l’on était pendant toute sa vie le mari de sa femme, bonne ou mauvaise : même table, même demeure, même lit ; l’on n’en était pas quitte pour une pension ; avec des enfants et un ménage complet l’on n’avait pas les apparences et les délices du célibat.

❡ Qu’on évite d’être vu seul avec une femme qui n’est point la sienne, voilà une pudeur qui est bien placée ; qu’on sente quelque peine à se trouver dans le monde avec des personnes dont la réputation est attaquée, cela n’est pas incompréhensible. Mais quelle mauvaise honte fait rougir un homme de sa propre femme, et l’empêche de paraître dans le public avec celle qu’il s’est choisie pour sa compagne inséparable, qui doit faire sa joie, ses délices et toute sa société ; avec celle qu’il aime et qu’il estime, qui est son ornement, dont l’esprit, le mérite, la vertu, l’alliance, lui font honneur ? Que ne commence-t-il par rougir de son mariage ?

Je connais la forme de la coutume et jusqu’où elle maîtrise les esprits et contraint les mœurs, dans les choses même les plus dénuées de raison et de fondement ; je sens néanmoins que j’aurais l’impudence de me promener au Cours et d’y passer en revue avec une personne qui serait ma femme.

❡ Ce n’est pas une honte ni une faute à un jeune homme que d’épouser une femme avancée en âge ; c’est quelquefois prudence, c’est précaution. L’infamie est de se jouer de sa bienfaitrice par des traitements indignes, et qui lui découvrent qu’elle est la dupe d’un hypocrite et d’un ingrat : si la fiction est excusable, c’est où il faut feindre de l’amitié ; s’il est permis de tromper, c’est dans une occasion où il y aurait de la dureté à être sincère. « Mais elle vit longtemps. » Aviez-vous stipulé qu’elle mourut après avoir signé votre fortune et l’acquit de toutes vos dettes ? n’a-t-elle plus, après ce grand ouvrage, qu’à retenir son haleine, qu’à prendre de l’opium ou de la ciguë ? a-t-elle tort de vivre ? Si même vous mourez avant celle dont vous aviez déjà réglé les funérailles, à qui vous destiniez la grosse sonnerie et les beaux ornements, en est-elle responsable ?

❡ Il y a depuis longtemps dans le monde une manière de faire valoir son bien qui continue toujours d’être pratiquée par d’honnêtes gens et d’être condamnée par d’habiles docteurs.

❡ On a toujours vu dans la république de certaines charges qui semblent n’avoir été imaginées la première fois que pour enrichir un seul aux dépens de plusieurs : les fonds ou l’argent des particuliers y coule sans fin et sans interruption ; dirai-je qu’il n’en revient plus ou qu’il n’en revient que tard ? C’est un gouffre, c’est une mer qui reçoit les eaux des fleuves, et qui ne les rend pas, ou, si elle les rend, c’est par des conduits secrets, ou souterrains, sans qu’il y paraisse ou qu’elle en soit moins grosse et moins enflée ; ce n’est qu’après en avoir joui longtemps et qu’elle ne peut plus les retenir.

❡ Le fond perdu, autrefois si sûr, si religieux et si inviolable, est devenu avec le temps, et par les soins de ceux qui en étaient chargés, un bien perdu : quel autre secret de doubler mes revenus et de thésauriser ? entrerai-je dans le huitième denier ou dans les aides ? serai-je avare, partisan ou administrateur ?

❡ Vous avez une pièce d’argent, ou même une pièce d’or, ce n’est pas assez, c’est le nombre qui opère ; faites-en si vous pouvez, un amas considérable et qui s’élève en pyramide, et je me charge du reste. Vous n’avez ni naissance ni esprit, ni talent ni expérience, qu’importe ! ne diminuez rien de votre monceau, et je vous placerai si haut que vous vous couvrirez devant votre maître si vous en avez ; il sera même fort éminent si, avec votre métal qui de jour à autre se multiplie, je ne fais en sorte qu’il se découvre devant vous.

❡ Orante plaide depuis dix ans entiers en règlement de juges pour une affaire juste, capitale et où il y va de toute sa fortune : elle saura peut-être dans cinq années quels seront ses juges et dans quel tribunal elle doit plaider le reste de sa vie.

❡ L’on applaudit à la coutume qui s’est introduite dans les tribunaux d’interrompre les avocats au milieu de leur action, de les empêcher d’être éloquents et d’avoir de l’esprit, de les ramener au fait et aux preuves toutes sèches qui établissent leurs causes et le droit de leurs parties ; et cette pratique si sévère, qui laisse aux orateurs le regret de n’avoir pas prononcé les plus beaux traits de leurs discours, qui bannit l’éloquence du seul endroit où elle est en sa place, et va faire du parlement une muette juridiction, on l’autorise par une raison solide et sans réplique, qui est celle de l’expédition ; il est seulement à désirer qu’elle fût moins oubliée en toute autre rencontre, qu’elle réglât au contraire les bureaux comme les audiences, et qu’on cherchât une fin aux écritures, comme on fait aux plaidoyers.

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