Les Caractères (page 22)
❡ Le devoir des juges est de rendre justice ; leur métier, de la différer : quelques-uns savent leur devoir, et font leur métier.
❡ Celui-ci qui sollicite son juge ne lui fait pas honneur ; car, ou il se défie de ses lumières et même de sa probité, ou il cherche à le prévenir, ou il lui demande une injustice.
❡ Il se trouve des juges auprès de qui la faveur, l’autorité, les droits de l’amitié et de l’alliance, nuisent à une bonne cause, et qu’une trop grande affectation de passer pour incorruptibles expose à être injustes.
❡ Le magistrat coquet ou galant est pire dans les conséquences que le dissolu : celui-ci cache son commerce et ses liaisons, et l’on ne sait souvent par où aller jusqu’à lui ; celui-là est ouvert par mille faibles qui sont connus, et l’on y arrive par toutes les femmes à qui il veut plaire.
❡ Il s’en faut peu que la religion et la justice n’aillent de pair dans la république, et que la magistrature ne consacre les hommes comme la prêtrise : l’homme de robe ne saurait guère danser au bal, paraître aux théâtres, renoncer aux habits simples et modestes, sans consentir à son propre avilissement ; et il est étrange qu’il ait fallu une loi pour régler son extérieur et le contraindre ainsi à être grave et plus respecté.
❡ Il n’y a aucun métier qui n’ait son apprentissage, et, en montant des moindres conditions jusqu’aux plus grandes, on remarque dans toutes un temps de pratique et d’exercice qui prépare aux emplois, où les fautes sont sans conséquence, et mènent au contraire à la perfection. La guerre même qui ne semble naître et durer que par la confusion et le désordre, a ses préceptes ; on ne se massacre pas par pelotons et par troupes en rase campagne sans l’avoir appris, et l’on s’y tue méthodiquement : il y a l’école de la guerre ; où est l’école du magistrat ? Il y a un usage, des lois, des coutumes : où est le temps, et le temps assez long que l’on emploie à les digérer et à s’en instruire ? L’essai et l’apprentissage d’un jeune adolescent qui passe de la férule à la pourpre, et dont la consignation a fait un juge, est de décider souverainement des vies et des fortunes des hommes.
❡ La principale partie de l’orateur, c’est la probité : sans elle il dégénère en déclamateur, il déguise ou il exagère les faits, il cite faux, il calomnie, il épouse la passion et les haines de ceux pour qui il parle, et il est de la classe de ces avocats dont le proverbe dit qu’ils sont payés pour dire des injures.
❡ Il est vrai, dit-on, cette somme lui est due et ce droit lui est acquis ; mais je l’attends à cette petite formalité : s’il l’oublie, il n’y revient plus et conséquemment il perd sa somme, où il est incontestablement déchu de son droit : or il oubliera cette formalité. Voilà ce que j’appelle une conscience de praticien.
Une belle maxime pour le Palais, utile au public, remplie de raison, de sagesse et d’équité, ce serait précisément la contradictoire de celle qui dit que la forme emporte le fond.
❡ La question est une invention merveilleuse et tout à fait sure pour perdre un innocent qui a la complexion faible et sauver un coupable qui est né robuste.
❡ Un coupable puni est un exemple pour la canaille ; un innocent condamné est l’affaire de tous les honnêtes gens.
Je dirai presque de moi : Je ne serai pas voleur ou meurtrier ; je ne serai pas un jour puni comme tel, c’est parler bien hardiment.
Une condition lamentable est celle d’un homme innocent à qui la précipitation et la procédure ont trouvé un crime ; celle même de son juge peut-elle l’être davantage ?
❡ Si l’on me racontait qu’il s’est trouvé autrefois un prévôt ou l’un de ces magistrats créés pour poursuivre les voleurs et les exterminer, qui les connaissait tous depuis longtemps de nom et de visage, savait leurs vols, j’entends l’espèce, le nombre et la quantité, pénétrait si avant dans toutes ces profondeurs et était si initié dans tous ces affreux mystères qu’il sût rendre à un homme de crédit un bijou qu’on lui avait pris dans la foule au sortir d’une assemblée, et dont il était sur le point de faire de l’éclat ; que le parlement intervint dans cette affaire et fit le procès à cet officier, je regarderais cet événement comme l’une de ces choses dont l’histoire se charge et à qui le temps ôte la croyance ; comment donc pourrais-je croire qu’on doive présumer par des faits récents, connus et circonstanciés, qu’une connivence si pernicieuse dure encore, qu’elle est même tournée en jeu et passée en coutume ?
❡ Combien d’hommes qui sont forts contre les faibles, fermes et inflexibles aux sollicitations du simple peuple, sans nuls égards pour les petits, rigides et sévères dans les minuties, qui refusent les petits présents, qui n’écoutent ni leurs parents ni leurs amis, et que les femmes seules peuvent corrompre !
❡ Il n’est pas absolument impossible qu’une personne qui se trouve dans une grande faveur perde un procès.
❡ Les mourants qui parlent dans leurs testaments peuvent s’attendre à être écoutés comme des oracles : chacun les tire de son côté et les interprète à sa manière, je veux dire selon ses désirs ou ses intérêts.
❡ Il est vrai qu’il y a des hommes dont on peut dire que la mort fixe moins la dernière volonté qu’elle ne leur ôte avec la vie l’irrésolution et l’inquiétude : un dépit, pendant qu’ils vivent, les fait tester ; ils s’apaisent et déchirent leur minute, la voilà en cendre. Ils n’ont pas moins de testaments dans leur cassette que d’almanachs sur leur table, ils les comptent par les années ; un second se trouve détruit par un troisième, qui est anéanti lui-même par un autre mieux digéré, et celui-ci encore par un cinquième olographe ; mais, si le moment, ou la malice, ou l’autorité manque à celui qui a intérêt de le supprimer, il faut qu’il en essuie les clauses et les conditions, car appert-il mieux des dispositions des hommes les plus inconstants que par un dernier acte, signé de leur main, et après lequel ils n’ont pas du moins eu le loisir de vouloir tout le contraire.
❡ S’il n’y avait point de testaments pour régler le droit des héritiers, je ne sais si l’on aurait besoin de tribunaux pour régler les différends des hommes ; les juges seraient presque réduits à la triste fonction d’envoyer au gibet les voleurs et les incendiaires. Qui voit-on dans les lanternes des chambres, au parquet, à la porte ou dans la salle du magistrat ? Des héritiers ab intestat ? Non, les lois ont pourvu à leurs partages ; on y voit les testamentaires qui plaident en explication d’une clause ou d’un article, les personnes exhérédées, ceux qui se plaignent d’un testament fait avec loisir, avec maturité, par un homme grave, habile, consciencieux, et qui a été aidé d’un bon conseil ; d’un acte où le praticien n’a rien obmis de son jargon et de ses finesses ordinaires ; il est signé du testateur et des témoins publics, il est paraphé ; et c’est en cet état qu’il est cassé et déclaré nul.
❡ Titius assiste à la lecture d’un testament avec des yeux rouges et humides, et le cœur serré de la perte de celui dont il espère recueillir la succession : un article lui donne la charge, un autre les rentes de la ville, un troisième le rend maître d’une terre à la campagne ; il y a une clause qui, bien entendue, lui accorde une maison située au milieu de Paris, comme elle se trouve et avec les meubles : son affliction augmente, les larmes lui coulent des yeux. Le moyen de les contenir ! il se voit officier, logé aux champs et à la ville, meublé de même ; il se voit une bonne table et un carrosse : Y avait-il au monde un plus honnête homme que le défunt, un meilleur homme ? Il y a un codicille, il faut le lire ; il fait Mævius légataire universel, et il renvoie Titius dans son faubourg, sans rentes, sans titres, et le met à pied : il essuie ses larmes ; c’est à Mævius à s’affliger.
❡ La loi qui défend de tuer un homme n’embrasse-t-elle pas dans cette défense le fer, le poison, le feu, l’eau, les embûches, la force ouverte, tous les moyens enfin qui peuvent servir à l’homicide ? La loi qui ôte aux maris et aux femmes le pouvoir de se donner réciproquement n’a-t-elle connu que les voies directes et immédiates de donner ? a-t-elle manqué de prévoir les indirectes ? a-t-elle introduit les fideicommis, ou si même elle les tolère ? Avec une femme qui nous est chère et qui nous survit, lègue-t-on son bien à un ami fidèle par un sentiment de reconnaissance pour lui, ou plutôt par une extrême confiance et par la certitude qu’on a du bon usage qu’il saura faire de ce qu’on lui lègue ? Donne-t-on à celui que l’on peut soupçonner de ne devoir pas rendre à la personne à qui en effet l’on veut donner ? faut-il se parler, faut-il s’écrire, est-il besoin de pacte ou de serments pour former cette collusion ? les hommes ne sentent-ils pas en ce rencontre ce qu’ils peuvent espérer les uns des autres ? Et si, au contraire, la propriété d’un tel bien est dévolue au fideicommissaire, pourquoi perd-il sa réputation à le retenir ? sur quoi fonde-t-on la satire et les vaudevilles ? Voudrait-on le comparer au dépositaire qui trahit le dépôt, à un domestique qui vole l’argent que son maître lui envoie porter ? On aurait tort : y a-t-il de l’infamie à ne pas faire une libéralité, et à conserver pour soi ce qui est à soi ? Étrange embarras, horrible poids que le fideicommis ! Si par la révérence des lois on se l’approprie, il ne faut plus passer pour homme de bien ; si par le respect d’un ami mort l’on suit ses intentions en le rendant à sa veuve, on est confidentiaire, on blesse la loi elle cadre donc bien mal avec l’opinion des hommes, cela peut être ; et il ne me convient pas de dire ici : « La loi pèche, » ni : « Les hommes se trompent. »
❡ J’entends dire de quelques particuliers ou de quelques compagnies : « Tel et tel corps se contestent l’un à l’autre la préséance ! le mortier et la pairie se disputent le pas. » Il me paraît que celui des deux qui évite de se rencontrer aux assemblées est celui qui cède, et qui, sentant son faible, juge lui-même en faveur de son concurrent.
❡ Typhon fournit un grand de chiens et de chevaux ; que ne lui fournit-il point ! Sa protection le rend audacieux ; il est impunément dans sa province tout ce qui lui plaît d’être, assassin, parjure ; il brûle ses voisins, et il n’a pas besoin d’asile : il faut enfin que le prince se mêle lui-même de sa punition.
❡ Ragouts, liqueurs, entrées, entremets, tous mots qui devraient être barbares et inintelligibles en notre langue : et, s’il est vrai qu’ils ne devraient pas être d’usage en pleine paix, où ils ne servent qu’à entretenir le luxe et la gourmandise, comment peuvent-ils être entendus dans le temps de la guerre et d’une misère publique, à la vue de l’ennemi, à la veille d’un combat, pendant un siège ? Où est-il parlé de la table de Scipion ou de celle de Marius ? Ai-je lu quelque part que Miltiade, qu’Épaminondas, qu’Agésilas, aient fait une chère délicate ? Je voudrais qu’on ne fit mention de la délicatesse, de la propreté et de la somptuosité des généraux qu’après n’avoir plus rien à dire sur leur sujet et s’être épuisé sur les circonstances d’une bataille gagnée et d’une ville prise ; j’aimerais mieux qu’ils voulussent se priver de cet éloge.
❡ Hermippe est l’esclave de ce qu’il appelle ses petites commodités ; il leur sacrifie l’usage reçu, la coutume, les modes, la bienséance : il les cherche en toutes choses, il quitte une moindre pour une plus grande, il ne néglige aucune de celles qui sont pratiquables, il s’en fait une étude, et il ne passe aucun jour qu’il ne fasse en ce genre une découverte ; il laisse aux autres hommes le dîner et le souper, à peine en admet-il les termes ; il mange quand il a faim, et les met seulement où son appétit le porte : il voit faire son lit, quelle main assez adroite ou assez heureuse pourrait le faire dormir comme il veut dormir ? il sort rarement de chez soi, il aime la chambre, où il n’est ni oisif ni laborieux, où il n’agit point, où il tracasse, et dans l’équipage d’un homme qui a pris médecine. On dépend servilement d’un serrurier et d’un menuisier, selon ses besoins ; pour lui, s’il faut limer il a une lime, une scie s’il faut scier, et des tenailles s’il faut arracher ; imaginez, s’il est possible, quelques outils qu’il n’ait pas, et meilleurs, et plus commodes à son gré que ceux mêmes dont les ouvriers se servent ; il en a de nouveaux et d’inconnus, qui n’ont point de nom, productions de son esprit, et dont il a presque oublié l’usage ; nul ne se peut comparer à lui pour faire en peu de temps et sans peine un travail fort inutile. Il faisait dix pas pour aller de son lit dans sa garde-robe, il n’en fait plus que neuf par la manière dont il a su tourner sa chambre : combien de pas épargnés dans le cours d’une vie ! Ailleurs l’on tourne la clef, l’on pousse contre ou l’on tire à soi, et une porte s’ouvre : quelle fatigue ! voilà un mouvement de trop qu’il sait s’épargner : et comment ? c’est un mystère qu’il ne révèle point ; il est à la vérité un grand maître pour le ressort et pour la mécanique, pour celle du moins dont tout le monde se passe. Hermippe tire le jour de son appartement d’ailleurs que de la fenêtre, il a trouvé le secret de monter et de descendre autrement que par l’escalier, et il cherche celui d’entrer et de sortir plus commodément que par la porte.
❡ Il y a déjà longtemps que l’on improuve les médecins et que l’on s’en sert ; le théâtre et la satire ne touchent point à leurs pensions : ils dotent leurs filles, placent leurs fils aux parlements et dans la prélature, et les railleurs eux-mêmes fournissent l’argent. Ceux qui se portent bien deviennent malades, il leur faut des gens dont le métier soit de les assurer qu’ils ne mourront point : tant que les hommes pourront mourir et qu’ils aimeront à vivre, le médecin sera raillé et bien payé.
❡ Un bon médecin est celui qui a des remèdes spécifiques ou, s’il en manque, qui permet à ceux qui les ont de guérir son malade.
❡ La témérité des charlatans, et leurs tristes succès qui en sont les suites, font valoir la médecine et les médecins : si ceux-ci laissent mourir, les autres tuent.
❡ Carro Carri débarque avec une recette qu’il appelle un prompt remède, et qui quelquefois est un poison lent : c’est un bien de famille, mais amélioré en ses mains ; de spécifique qu’il était contre la colique, il guérit de la fièvre quarte, de la pleurésie, de l’hydropisie, de l’apoplexie, de l’épilepsie ; forcez un peu votre mémoire, nommez une maladie, la première qui vous viendra en l’esprit : l’hémorragie, dites-vous ? il la guérit : il ne ressuscite personne, il est vrai, il ne rend pas la vie aux hommes, mais il les conduit nécessairement jusqu’à la décrépitude, et ce n’est que par hasard que son père et son aïeul, qui avaient ce secret, sont morts fort jeunes. Les médecins reçoivent pour leurs visites ce qu’on leur donne, quelques-uns se contentent d’un remerciement ; Carro Carri est si sûr de son remède et de l’effet qui en doit suivre, qu’il n’hésite pas de s’en faire payer d’avance et de recevoir avant que de donner. Si le mal est incurable, tant mieux, il n’en est que plus digne de son application et de son remède ; commencez par lui livrer quelques sacs de mille francs, passez-lui un contrat de constitution, donnez-lui une de vos terres, la plus petite, et ne soyez pas ensuite plus inquiet que lui de votre guérison. L’émulation de cet homme a peuplé le monde des noms en O et en I, noms vénérables qui imposent aux malades et aux maladies. Vos médecins, Fagon, et de toutes les facultés, avouez-le, ne guérissent pas toujours ni sûrement ; ceux au contraire qui ont hérité de leurs pères la médecine pratique, et à qui l’expérience est échue par succession, promettent toujours et avec serments qu’on guérira : qu’il est doux aux hommes de tout espérer d’une maladie mortelle, et de se porter encore passablement bien à l’agonie ! La mort surprend agréablement et sans s’être fait craindre ; on la sent plutôt qu’on a songé à s’y préparer et à s’y résoudre. Ô Fagon Esculape ! faites régner sur toute la terre le quinquina et l’émétique ; conduisez à sa perfection la science des simples, qui sont donnés aux hommes pour prolonger leur vie ; observez dans les cures, avec plus de précision et de sagesse que personne n’a encore fait, le climat, les temps, les symptômes et les complexions ; guérissez de la manière seule qu’il convient à chacun d’être guéri ; chassez des corps, où rien ne vous est caché de leur économie, les maladies les plus obscures et les plus invétérées ; n’attendez pas sur celles de l’esprit, elles sont incurables ; laissez à Corinne, à Lesbie, à Canidie, à Trimalcion et à Carpus la passion ou la fureur des charlatans.
❡ L’on souffre dans la république les chiromanciens et les devins, ceux qui font l’horoscope et qui tirent la figure, ceux qui connaissent le passé par le mouvement du Sas, ceux qui font voir dans un miroir ou dans un vase d’eau la claire vérité ; et ces gens sont en effet de quelque usage : ils prédisent aux hommes qu’ils feront fortune, aux filles qu’elles épouseront leurs amants, consolent les enfants dont les pères ne meurent point, et charment l’inquiétude des jeunes femmes qui ont de vieux maris ; ils trompent enfin à très vil prix ceux qui cherchent à être trompés.
❡ Que penser de la magie et du sortilège ? La théorie en est obscure, les principes vagues, incertains, et qui approchent du visionnaire ; mais il y a des faits embarrassants, affirmés par des hommes graves qui les ont vus ou qui les ont appris de personnes qui leur ressemblent. Les admettre tous ou les nier tous paraît un égal inconvénient, et j’ose dire qu’en cela, comme dans toutes les choses extraordinaires et qui sortent des communes règles, il y a un parti à trouver entre les âmes crédules et les esprits forts.
❡ L’on ne peut guère charger l’enfance de la connaissance de trop de langues, et il me semble que l’on devrait mettre toute son application à l’en instruire ; elles sont utiles à toutes les conditions des hommes, et elles leur ouvrent également l’entrée ou à une profonde ou à une facile et agréable érudition. Si l’on remet cette étude si pénible à un âge un peu plus avancé et qu’on appelle la jeunesse, ou l’on n’a pas la force de l’embrasser par choix, ou l’on n’a pas celle d’y persévérer ; et, si l’on y persévère, c’est consumer à la recherche des langues le même temps qui est consacré à l’usage que l’on en doit faire ; c’est borner à la science des mots un âge qui veut déjà aller plus loin et qui demande des choses ; c’est au moins avoir perdu les premières et les plus belles années de sa vie. Un si grand fond ne se peut bien faire que lorsque tout s’imprime dans l’âme naturellement et profondément ; que la mémoire est neuve, prompte et fidèle ; que l’esprit et le cœur sont encore vides de passions, de soins et de désirs, et que l’on est déterminé à de longs travaux par ceux de qui l’on dépend. Je suis persuadé que le petit nombre d’habiles ou le grand nombre de gens superficiels vient de l’oubli de cette pratique.
❡ L’étude des textes ne peut jamais être assez recommandée c’est le chemin le plus court, le plus sûr et le plus agréable pour tout genre d’érudition. Ayez les choses de la première main ; puisez à la source ; maniez, remaniez le texte ; apprenez-le de mémoire ; citez-le dans les occasions ; songez surtout à en pénétrer le sens dans toute son étendue et dans ses circonstances ; conciliez un auteur original, ajustez ses principes, tirez vous-mêmes les conclusions. Les premiers commentateurs se sont trouvés dans le cas où je désire que vous soyez ; n’empruntez leurs lumières et ne suivez leurs vues qu’où les vôtres seraient trop courtes : leurs explications ne sont pas à vous, et peuvent aisément vous échapper ; vos observations, au contraire, naissent de votre esprit et y demeurent ; vous les retrouvez plus ordinairement dans la conversation, dans la consultation et dans la dispute ayez le plaisir de voir que vous n’êtes arrêté dans la lecture que par les difficultés qui sont invincibles, où les commentateurs et les scoliastes eux-mêmes demeurent court, si fertiles d’ailleurs, si abondants et si chargés d’une vaine et fastueuse érudition dans les endroits clairs, et qui ne font de peine ni à eux ni aux autres ; achevez ainsi de vous convaincre par cette méthode d’étudier que c’est la paresse des hommes qui a encouragé le pédantisme à grossir plutôt qu’à enrichir les bibliothèques, à faire périr le texte sous le poids des commentaires, et qu’elle a en cela agi contre soi-même et contre ses plus chers intérêts, en multipliant les lectures, les recherches et le travail qu’elle cherchait à éviter.
❡ Qui règle les hommes dans leur manière de vivre et d’user des aliments ? La santé et le régime ? Cela est douteux : une nation entière mange les viandes après les fruits ; une autre fait tout le contraire ; quelques-uns commencent leurs repas par certains fruits et les finissent par d’autres. Est-ce raison ? est-ce usage ? Est-ce par un soin de leur santé que les hommes s’habillent jusqu’au menton, portent des fraises et des collets, eux qui ont eu si longtemps la poitrine découverte ? est-ce par bienséance, surtout dans un temps où ils avaient trouvé le secret de paraître nus tout habillés ? Et d’ailleurs, les femmes qui montrent leur gorge et leurs épaules sont-elles d’une complexion plus délicate que les hommes, ou moins sujettes qu’eux aux bienséances ? Quelle est la pudeur qui engage celles-ci à couvrir leurs jambes et presque leurs pieds, et qui leur permet d’avoir les bras nus au-dessus du coude ? Qui avait mis autrefois dans l’esprit des hommes qu’on était à la guerre ou pour se défendre, ou pour attaquer, et qui leur avait insinué l’usage des armes offensives et des défensives ? Qui les oblige aujourd’hui de renoncer à celles-ci, et, pendant qu’ils se bottent pour aller au bal, de soutenir sans armes et en pourpoint des travailleurs, exposés à tout le feu d’une contrescarpe ? Nos pères, qui ne jugeaient pas une telle conduite utile au prince et à la patrie, étaient-ils sages ou insensés ? et nous-mêmes, quels héros célébrons-nous dans notre histoire ? un Guesclin, un Clisson, un Foix, un Boucicaut, qui tous ont porté l’armet et endossé une cuirasse. Qui pourrait rendre raison de la fortune de certains mots et de la proscription de quelques autres ?
Ains a péri, la voyelle qui le commence et si propre pour l’élision n’a pu le sauver : il a cédé à un autre monosyllabe et qui n’est au plus que son anagramme. Certes est beau dans sa vieillesse, et a encore de la force dans son déclin ; la poésie le réclame, et notre langue doit beaucoup aux écrivains qui le disent en prose et qui se commettent pour lui dans leurs ouvrages. Maint est un mot qu’on ne devait jamais abandonner, et par la facilité qu’il y avait à le couler dans le style, et par son origine qui est française. Moult, quoique latin, était dans son temps d’un même mérite, et je ne vois pas par où beaucoup l’emporte sur lui. Quelle persécution le car n’a-t-il pas essuyée ! et, s’il n’eût trouvé de la protection parmi les gens polis, n’était-il pas banni honteusement d’une langue à qui il a rendu de si long services, sans qu’on sût quel mot lui substituer ? Cil a été dans ses beaux jours le plus joli mot de la langue française ; il est douloureux pour les poètes qu’il ait vieilli. Douloureux ne vient pas plus naturellement de douleur que de chaleur vient chaleureux ou chaloureux. Celui-ci se passe, bien que ce fut une richesse pour la langue, et qu’il se dise fort juste où chaud ne s’emploie qu’improprement. Valeur devait aussi nous conserver valeureux ; haine, haineux ; peine, peineux ; fruit, fructueux ; pitié, piteux ; joie, jovial ; foi, féal ; court, courtois ; gîte, gisant ; haleine, haleiné ; vanterie, vantard ; mensonge, mensonger ; coutume, coutumier ; comme part maintient partial ; point, pointu et pointilleux ; ton, tonant ; son, sonore ; frein, effréné ; front, effronté ; ris, ridicule ; loi, loyal ; cœur, cordial ; bien, bénin ; mal, malicieux. Heur se plaçait où bonheur ne saurait entrer ; il a fait heureux, qui est si français, et il a cessé de l’être. Si quelques poètes s’en sont servis, c’est moins par choix que par la contrainte de la mesure. Issue prospère, et vient d’issir, qui est aboli. Fin subsiste sans conséquence pour finer, qui vient de lui, pendant que cesse et cesser règnent également. Vert ne fait plus verdoyer, ni fête fêtoyer, ni larme larmoyer, ni deuil se douloir, se condouloir, ni joie, s’éjouir, bien qu’il fasse toujours se réjouir, se conjouir, ainsi qu’orgueil s’enorgueillir. On a dit gent, le corps gent : ce mot si facile non seulement est tombé, l’on voit même qu’il a entraîné gentil dans sa chute. On dit diffamé, qui dérive de fame qui ne s’entend plus. On dit curieux, dérivé de cure qui est hors d’usage. Il y avait à gagner de dire si que pour de sorte que ou de manière que ; de moi, au lieu de pour moi ou de quant à moi ; de dire : je sais que c’est qu’un mal, plutôt que je sais ce que c’est qu’un mal, soit par l’analogie latine, soit par l’avantage qu’il y a souvent à avoir un mot de moins à placer dans l’oraison. L’usage a préféré par conséquent à par conséquence, et en conséquence à en conséquent, façons de faire à manières de faire, et manières d’agir à façons d’agir… Dans les verbes, travailler à ouvrer, être accoutumé à souloir convenir à duire, faire du bruit à bruire, injurier à vilainer, piquer à poindre, faire ressouvenir à ramentevoir… Et dans les noms pensées à pensers, un si beau mot et dont le vers se trouvait si bien ; grandes actions à prouesses, louanges à loz, méchanceté à mauvaistié, porte à huis, navire à nef, armée à ost, monastère à monstier, prairie à prées… Tous mots qui pouvaient durer ensemble d’une égale beauté et rendre une langue plus abondante. L’usage a, par l’addition, la suppression, le changement ou le dérangement de quelques lettres, fait frelater de fralater, prouver de preuver, profit de proufit, froment de froument, profil de pourfil, provision de pourveoir, promener de pourmener, et promenade de pourmenade. Le même usage fait, selon l’occasion, d’habile, d’utile, de facile, de docile, de mobile et de fertile, sans y rien changer, des genres différents ; au contraire, de vil, vile ; subtil, subtile, selon leur terminaison masculins ou féminins. Il a altéré les terminaisons anciennes : de scel il a fait sceau ; de mantel, manteau ; de capel, chapeau ; de coutel, couteau ; de hamel, hameau ; de damoisel, damoiseau ; de jouvancel, jouvanceau, et cela sans que l’on voie guère ce que la langue française gagne à ces différences et à ces changements. Est-ce donc faire pour le progrès d’une langue que de déférer à l’usage ? Serait-il mieux de secouer le joug de son empire si despotique ? Faudrait-il dans une langue vivante écouter la seule raison, qui prévient les équivoques, suit la racine des mots et le rapport qu’ils ont avec les langues originaires dont ils sont sortis, si la raison d’ailleurs veut qu’on suive l’usage ?
Si nos ancêtres ont mieux écrit que nous, ou si nous l’emportons sur eux par le choix des mots, par leur tour et l’expression, par la clarté et la brièveté du discours, c’est une question souvent agitée, toujours indécise ; on ne la terminera point en comparant, comme l’on fait quelquefois, un froid écrivain de l’autre siècle aux plus célèbres de celui-ci, ou les vers de Laurent, payé pour ne plus écrire, à ceux de Marot et de Desportes. Il faudrait, pour prononcer juste sur cette matière, opposer siècle à siècle et excellent ouvrage à excellent ouvrage, par exemple les meilleurs rondeaux de Benserade ou de Voiture à ces deux-ci, qu’une tradition nous a conservés sans nous en marquer le temps ni l’auteur.
Bien à propos s’en vint Ogier en France
Pour le païs de mescreans monder :
Ja n’est besoin de conter sa vaillance,
Puisqu’ennemis n’osoient le regarder.
Or, quand il eut tout mis en assurance,
De voyager il voulut s’enharder,
En Paradis trouva l’eau de jouvance,
Dont il se sceut de vieillesse engarder
Bien à propos.
Puis par cette eau son corps tout decrepite
Transmué fut par maniere subite
En jeune gars, frais, gracieux et droit.
Grand dommage est que cecy soit sornettes,
Filles connoy qui ne sont pas jeunettes,
À qui cette eau de jouvance viendroit
Bien à propos.
⁂
De cettuy preux maints grands clercs ont écrit
Qu’oncques dangier n’étonna son courage ;
Abusé fut par le malin esprit
Qu’il épousa sous feminin visage.
Si piteux cas à la fin découvrit
Sans un seul brin de peur ny de dommage,
Dont grand renom par tout le monde acquit,
Si qu’on tenoit très-honneste langage
De cettuy preux.
Bien-tost après fille de roy s’éprit
De son amour, qui voulentiers s’offrit
Au bon Richard en second mariage.
Donc, s’il vaut mieux de diable ou femme avoir,
Et qui des deux brüit plus en ménage,
Ceulx qui voudront, si le pourront sçavoir
De cettuy preux.
DE LA CHAIRE
Le discours chrétien est devenu un spectacle. Cette tristesse évangélique qui en est l’âme ne s’y remarque plus ; elle est suppléée par les avantages de la mine, par les inflexions de la voix, par la régularité du geste, par le choix des mots et par les longues énumérations. On n’écoute plus sérieusement la parole sainte ; c’est une sorte d’amusement entre mille autres, c’est un jeu où il y a de l’émulation et des parieurs.
❡ L’éloquence profane est transposée, pour ainsi dire, du barreau, où le Maitre, Pucelle et Fourcroy l’ont fait régner et où elle n’est plus d’usage, à la chaire, où elle ne doit pas être.
L’on fait assaut d’éloquence jusqu’au pied de l’autel et en la présence des mystères celui qui écoute s’établit juge de celui qui prêche pour condamner ou pour applaudir, et n’est pas plus converti par le discours qu’il favorise que par celui auquel il est contraire. L’orateur plaît aux uns, déplaît aux autres, et convient avec tous en une chose, que, comme il ne cherche point à les rendre meilleurs, ils ne pensent pas aussi à le devenir.
Un apprenti est docile, il écoute son maître, il profite de ses leçons, et il devient maître ; l’homme indocile critique le discours du prédicateur comme le livre du philosophe, et il ne devient ni chrétien ni raisonnable.
❡ Jusqu’à ce qu’il revienne un homme qui, avec un style nourri des saintes Écritures, explique au peuple la parole divine uniment et familièrement, les orateurs et déclamateurs seront suivis.
❡ Les citations profanes, les froides allusions, le mauvais pathétique, les antithèses, les figures outrées, ont fini ; les portraits finiront et feront place à une simple explication de l’Évangile, jointe aux mouvements qui inspirent la conversion.
❡ Cet homme que je souhaitais impatiemment, et que je ne daignais pas espérer de notre siècle, est enfin venu ; les courtisans, à force de goût et de connaître les bienséances, lui ont applaudi ; ils ont, chose incroyable ! abandonné la chapelle du roi pour venir entendre avec le peuple la parole de Dieu annoncée par cet homme apostolique. La ville n’a pas été de l’avis de la cour : où il a prêché, les paroissiens ont déserté, jusqu’aux marguilliers ont disparu ; les pasteurs ont tenu ferme, mais les ouailles se sont dispersées, et les orateurs voisins en ont grossi leur auditoire. Je devais le prévoir, et ne pas dire qu’un tel homme n’avait qu’à se montrer pour être suivi, et qu’à parler pour être écouté : ne savais-je pas quelle est dans les hommes et en toutes choses la force indomptable de l’habitude ? Depuis trente années on prête l’oreille aux rhéteurs, aux déclamateurs, aux énumérateurs ; on court ceux qui peignent en grand ou en mignature ; il n’y a pas longtemps qu’ils avaient des chutes ou des transitions ingénieuses, quelquefois même si vives et si aiguës qu’elles pouvaient passer pour épigrammes ; ils les ont adoucies, je l’avoue, et ce ne sont plus que des madrigaux. Ils ont toujours d’une nécessité indispensable et géométrique trois sujets admirables de vos attentions ; ils prouveront une telle chose dans la première partie de leur discours, cette autre dans le seconde partie, et cette autre encore dans la troisième. Ainsi vous serez convaincu d’abord d’une certaine vérité, et c’est leur premier point ; d’une autre vérité, et c’est leur second point ; et puis d’une troisième vérité, et c’est leur troisième point ; de sorte que la première réflexion vous instruira d’un principe des plus fondamentaux de votre religion ; la seconde, d’un autre principe qui ne l’est pas moins ; et la dernière réflexion, d’un troisième et dernier principe, le plus important de tous, qui est remis pourtant, faute de loisir, à une autre fois ; enfin, pour reprendre et abréger cette division et former un plan… « Encore ! dites-vous, et quelles préparations pour un discours de trois quarts d’heure qui leur reste à faire ! Plus ils cherchent à le digérer et à l’éclaircir, plus ils m’embrouillent. » Je vous crois sans peine, et c’est l’effet le plus naturel de tout cet amas d’idées qui reviennent à la même, dont ils chargent sans pitié la mémoire de leurs auditeurs : il semble, à les voir s’opiniâtrer à cet usage, que la grâce de la conversion soit attachée à ces énormes partitions. Comment néanmoins serait-on converti par de tels apôtres, si l’on ne peut qu’à peine les entendre articuler, les suivre et ne pas les perdre de vue ? Je leur demanderais volontiers qu’au milieu de leur course impétueuse ils voulussent plusieurs fois reprendre haleine, souffler un peu et laisser souffler leurs auditeurs. Vains discours, paroles perdues le temps des homélies n’est plus ; les Basile, les Chrysostome, ne le ramèneraient pas ; on passerait en d’autres diocèses pour être hors de la portée de leur voix et de leurs familières instructions. Le commun des hommes aime les phrases et les périodes, admire ce qu’il n’entend pas, se suppose instruit, content de décider entre un premier et un second point, ou entre le dernier sermon et le penultième.
❡ Il y a moins d’un siècle qu’un livre français était un certain nombre de pages latines où l’on découvrait quelques lignes ou quelques mots en notre langue. Les passages, les traits et les citations n’en étaient pas demeurés là. Ovide et Catulle achevaient de décider des mariages et des testaments, et venaient avec les Pandectes au secours de la veuve et des pupilles : le sacré et le profane ne se quittaient point, ils s’étaient glissés ensemble jusques dans la chaire ; S. Cyrille, Horace, S. Cyprien, Lucrèce, parlaient alternativement ; les poètes étaient de l’avis de S. Augustin et de tous les Pères ; on parlait latin, et longtemps devant des femmes et des marguilliers on a parlé grec : il fallait savoir prodigieusement pour prêcher si mal. Autre temps, autre usage ; le texte est encore latin, tout le discours est français et d’un beau français, l’Évangile même n’est pas cité : il faut savoir aujourd’hui très peu de chose pour bien prêcher.