Les Caractères (page 3)

Jean de La Bruyère · Lettres

Texte français, domaine public · Source : fr.wikisource.org — Les Caractères · 25 pages

D’UNE TARDIVE INSTRUCTION

Il s’agit de décrire quelques inconvénients où tombent ceux qui, ayant méprisé dans leur jeunesse les sciences et les exercices, veulent réparer cette négligence dans un âge avancé par un travail souvent inutile. Ainsi un vieillard de soixante ans s’avise d’apprendre des vers par cœur, et de les réciter à table dans un festin, où, la mémoire venant à lui manquer, il a la confusion de demeurer court. Une autre fois il apprend de son propre fils les évolutions qu’il faut faire dans les rangs à droite ou à gauche, le maniement des armes, et quel est l’usage à la guerre de la lance et du bouclier. S’il monte un cheval que l’on lui a prêté, il le presse de l’éperon, veut le manier, et lui faisant faire des voltes ou des caracoles, il tombe lourdement et se casse la tête. On le voit tantôt, pour s’exercer au javelot, le lancer tout un jour contre l’homme de bois, tantôt tirer de l’arc et disputer avec son valet lequel des deux donnera mieux dans un blanc avec des flèches, vouloir d’abord apprendre de lui, se mettre ensuite à l’instruire et à le corriger comme s’il était le plus habile. Enfin se voyant tout nu au sortir d’un bain, il imite les postures d’un lutteur, et par le défaut d’habitude, il les fait de mauvaise grâce, et il s’agite d’une manière ridicule.

DE LA MÉDISANCE

Je définis ainsi la médisance : une pente secrète de l’âme à penser mal de tous les hommes, laquelle se manifeste par les paroles ; et pour ce qui concerne le médisant, voici ses mœurs. Si on l’interroge sur quelque autre, et que l’on lui demande quel est cet homme, il fait d’abord sa généalogie : « Son père, dit-il, s’appelait Sosie, que l’on a connu dans le service et parmi les troupes sous le nom de Sosistrate ; il a été affranchi depuis ce temps, et reçu dans l’une des tribus de la ville ; pour sa mère, c’était une noble Thracienne, car les femmes de Thrace, ajoute-t-il, se piquent la plupart d’une ancienne noblesse : celui-ci, né de si honnêtes gens, est un scélérat et qui ne mérite que le gibet. » Et retournant à la mère de cet homme qu’il peint avec de si belles couleurs : « Elle est, poursuit-il, de ces femmes qui épient sur les grands chemins les jeunes gens au passage, et qui pour ainsi dire les enlèvent et les ravissent. » Dans une compagnie où il se trouve quelqu’un qui parle mal d’une personne absente, il relève la conversation : « Je suis, lui dit-il, de votre sentiment : cet homme m’est odieux, et je ne le puis souffrir. Qu’il est insupportable par sa physionomie ! Y a-t-il un plus grand fripon et des manières plus extravagantes ? Savez-vous combien il donne à sa femme pour la dépense de chaque repas ? Trois oboles, et rien davantage ; et croiriez-vous que dans les rigueurs de l’hiver et au mois de décembre il l’oblige de se laver avec de l’eau froide ? » Si alors quelqu’un de ceux qui l’écoutent se lève et se retire, il parle de lui presque dans les mêmes termes. Nul de ses plus familiers amis n’est épargné ; les morts mêmes dans le tombeau ne trouvent pas un asile contre sa mauvaise langue.

LES CARACTÈRES

OU

LES MŒURS DE CE SIÈCLE

Je rends au public ce qu’il m’a prêté : j’ay emprunté de luy la matière de cet ouvrage, il est juste que, l’ayant achevé avec toute l’attention pour la vérité dont je suis capable et qu’il merite de moy, je luy en fasse la restitution. Il peut regarder avec loisir ce portrait que j’ay fait de luy d’après nature, et, s’il se connoît quelques-uns des défauts que je touche, s’en corriger. C’est l’unique fin que l’on doit se proposer en écrivant, et le succès aussi que l’on doit moins se promettre ; mais, comme les hommes ne se dégoûtent point du vice, il ne faut pas aussi se lasser de leur reprocher ; ils seroient peut-être pires s’ils venoient à manquer de censeurs ou de critiques, c’est ce qui fait que l’on prêche et que l’on écrit. L’orateur et l’écrivain ne sçauroient vaincre la joye qu’ils ont d’être applaudis, mais ils devroient rougir d’eux-mêmes s’ils n’avoient cherché par leurs discours ou par leurs écrits que des éloges : outre que l’approbation la plus seûre et la moins équivoque est le changement de mœurs et la reformation de ceux qui les lisent ou qui les écoutent, on ne doit parler, on ne doit écrire, que pour l’instruction ; et, s’il arrive que l’on plaise, il ne faut pas néanmoins s’en repentir si cela sert à insinuer et à faire recevoir les veritez qui doivent instruire. Quand donc il s’est glissé dans un livre quelques pensées ou quelques reflexions qui n’ont ny le feu, ny le tour, ny la vivacité des autres, bien qu’elles semblent y être admises pour la variété, pour délasser l’esprit, pour le rendre plus présent et plus attentif à ce qui va suivre, à moins que d’ailleurs elles ne soient sensibles, familières, instructives, accommodées au simple peuple, qu’il n’est pas permis de négliger, le lecteur peut les condamner et l’auteur les doit proscrire : voilà la règle. Il y en a une autre, et que j’ay intérêt que l’on veuille suivre, qui est de ne pas perdre mon titre de veuë, et de penser toujours, et dans toute la lecture de cet ouvrage, que ce sont les caractères ou les mœurs de ce siècle que je décris : car, bien que je les tire souvent de la cour de France et des hommes de ma nation, on ne peut pas néanmoins les restraindre à une seule cour ni les renfermer en un seul païs, sans que mon livre ne perde beaucoup de son étenduë et de son utilité, ne s’écarte du plan que je me suis fait dy peindre les hommes en general, comme des raisons qui entrent dans l’ordre des chapitres et dans une certaine suite insensible des reflexions qui les composent. Après cette précaution si nécessaire et dont on pénètre assez les conséquences, je crois pouvoir protester contre tout chagrin, toute plainte, toute maligne interprétation, toute fausse application et toute censure ; contre les froids plaisans et les lecteurs mal intentionnez. Il faut sçavoir lire et ensuite se taire, ou pouvoir rapporter ce qu’on a lu et ny plus ny moins que ce qu’on a lû ; et, si on le peut quelquefois, ce n’est pas assez, il faut encore le vouloir faire. Sans ces conditions, qu’un auteur exact et scrupuleux est en droit d’exiger de certains esprits pour l’unique recompense de son travail, je doute qu’il doive continuer d’écrire, s’il préfère du moins sa propre satisfaction à l’utilité de plusieurs et au zèle de la vérité. J’avoue d’ailleurs que j’ay balancé dés l’année M.DC.LXXXX, et avant la cinquième édition, entre l’impatience de donner à mon livre plus de rondeur et une meilleure forme par de nouveaux caractères, et la crainte de faire dire à quelques-uns ; « Ne finiront-ils point, ces Caractères, et ne verrons-nous jamais autre chose de cet écrivain ? » Des gens sages me disoient, d’une part : « La matière est solide, utile, agréable, inépuisable ; vivez longtemps et traitez-la sans interruption pendant que vous vivrez : que pourriez-vous faire de mieux ? Il n’y a point d’année que les folies des hommes ne puissent vous fournir un volume. » D’autres, avec beaucoup de raison, me faisoient redouter les caprices de la multitude et la légèreté du public, de qui j’ay néanmoins de si grands sujets d’estre content, et ne manquoient pas de me suggérer que, personne presque, depuis trente années, ne lisant plus que pour lire, il faloit aux hommes pour les amuser de nouveaux chapitres et un nouveau titre ; que cette indolence avoit rempli les boutiques et peuplé le monde, depuis tout ce temps, de livres froids et ennuyeux, d’un mauvais style et de nulle ressource, sans règles et sans la moindre justesse, contraires aux mœurs et aux bienséances, écrits avec précipitation et lus de même, seulement par leur nouveauté ; et que, si je ne sçavois qu’augmenter un livre raisonnable, le mieux que je pouvois faire était de me reposer. Je pris alors quelque chose de ces deux avis si opposez et je garday un tempérament qui les rapprochoit. Je ne feignis point d’ajouter quelques nouvelles remarques à celles qui avoient déjà grossi du double la première édition de mon ouvrage ; mais, afin que le public ne fût point obligé de parcourir ce qui étoit ancien pour passer à ce qu’il y avoit de nouveau, et qu’il trouvât sous ses yeux ce qu’il avoit seulement envie de lire, je pris soin de luy désigner cette seconde augmentation par une marque ((❡)) particulière ; je crus aussi qu’il ne seroit pas inutile de lui distinguer la première augmentation par une autre marque (❡) plus simple, qui servît à luy montrer le progrés de mes Caractères et à aider son choix dans la lecture qu’il en voudroit faire ; et, comme il pouvoit craindre que ce progrés n’allât à l’infini, j’ajoûtois à toutes ces exactitudes une promesse sincère de ne plus rien hazarder en ce genre. Que si quelqu’un m’accuse d’avoir manqué à ma parole en insérant dans les trois éditions qui ont suivi un assez grand nombre de nouvelles remarques, il verra du moins qu’en les confondant avec les anciennes par la suppression entière de ces differences qui se voyent par apostille, j’ay moins pensé à luy faire lire rien de nouveau qu’à laisser peut-être un ouvrage de mœurs plus complet, plus fini et plus régulier à la postérité. Ce ne sont point au reste des maximes que j’ay voulu écrire, elles sont comme des loix dans la morale, et j’avoue que je n’ay ny assez d’autorité ny assez de génie pour faire le législateur ; je sçay même que j’aurois péché contre l’usage des maximes, qui veut qu’à la manière des oracles elles soient courtes et concises ; quelques-unes de ces remarques le sont, quelques autres sont plus étenduës : on pense les choses d’une manière différente, et on les explique par un tour aussi tout différent, par une sentence, par un raisonnement, par une métaphore ou quelque autre figure, par un parallèle, par une simple comparaison, par un fait tout entier, par un seul trait, par une description, par une peinture : de là procède la longueur ou la brièveté de mes reflexions. Ceux enfin qui font des maximes veulent être crûs ; je consens, au contraire, que l’on dise de moy que je n’ay pas quelquefois bien remarqué, pourvu que l’on remarque mieux.

DES OUVRAGES DE L’ESPRIT

Tout est dit, et l’on vient trop tard depuis plus de sept mille ans qu’il y a des hommes, et qui pensent. Sur ce qui concerne les mœurs, le plus beau et le meilleur est enlevé ; l’on ne fait que glaner après les anciens et les habiles d’entre les modernes.

❡ Il faut chercher seulement à penser et à parler juste, sans vouloir amener les autres à notre goût et à nos sentiments ; c’est une trop grande entreprise.

❡ C’est un métier que de faire un livre, comme de faire une pendule ; il faut plus que de l’esprit pour être auteur. Un magistrat allait par son mérite à la première dignité ; il était homme délié et pratique dans les affaires : il a fait imprimer un ouvrage moral qui est rare par le ridicule.

❡ Il n’est pas si aisé de se faire un nom par un ouvrage parfait que d’en faire valoir un médiocre par le nom qu’on s’est déjà acquis.

❡ Un ouvrage satirique ou qui contient des faits, qui est donné en feuilles sous le manteau, aux conditions d’être rendu de même s’il est médiocre, passe pour merveilleux ; l’impression est l’écueil.

❡ Si l’on ôte de beaucoup d’ouvrages de morale l’Avertissement au lecteur, l’Épître dédicatoire, la Préface, la Table, les Approbations, il reste à peine assez de pages pour mériter le nom de livre.

❡ Il y a de certaines choses dont la médiocrité est insupportable : la poésie, la musique, la peinture, le discours public.

Quel supplice que celui d’entendre déclamer pompeusement un froid discours ou prononcer de médiocres vers avec toute l’emphase d’un mauvais poète !

❡ Certains poètes sont sujets, dans le dramatique, à de longues suites de vers pompeux, qui semblent forts, élevés et remplis de grands sentiments ; le peuple écoute avidement, les yeux élevés et la bouche ouverte, croit que cela lui plaît, et, à mesure qu’il y comprend moins, l’admire davantage ; il n’a pas le temps de respirer, il a à peine celui de se récrier et d’applaudir ; j’ai cru autrefois et dans ma première jeunesse que ces endroits étaient clairs et intelligibles pour les acteurs, pour le parterre et l’amphithéâtre, que leurs auteurs s’entendaient eux-mêmes, et qu’avec toute l’attention que je donnais à leur récit j’avais tort de n’y rien entendre : je suis détrompé.

❡ L’on n’a guère vu jusqu’à présent un chef-d’œuvre d’esprit qui soit l’ouvrage de plusieurs : Homère a fait l’Iliade, Virgile l’Enéide, Tite-Live ses Décades, et l’Orateur romain ses Oraisons.

❡ Il y a dans l’art un point de perfection comme de bonté ou de maturité dans la nature : celui qui le sent et qui l’aime a le goût parfait, celui qui ne le sent pas et qui aime en deçà et au delà a le goût défectueux. Il y a donc un bon et un mauvais goût, et l’on dispute des goûts avec fondement.

❡ Il y a beaucoup plus de vivacité que de goût parmi les hommes, ou, pour mieux dire, il y a peu d’hommes dont l’esprit soit accompagné d’un goût sûr et d’une critique judicieuse.

❡ La vie des héros a enrichi l’histoire, et l’histoire a embelli les actions des héros. Ainsi, je ne sais qui sont plus redevables, ou ceux qui ont écrit l’histoire à ceux qui leur en ont fourni une si noble matière, ou ces grands hommes à leurs historiens.

❡ Amas d’épithètes, mauvaises louanges ; ce sont les faits qui louent et la manière de les raconter.

❡ Tout l’esprit d’un auteur consiste à bien définir et à bien peindre. Moise, Homère, Platon, Virgile, Horace, ne sont au-dessus des autres écrivains que par leurs expressions et par leurs images. Il faut exprimer le vrai pour écrire naturellement, fortement, délicatement.

❡ On a dû faire du style ce qu’on a fait de l’architecture : on a entièrement abandonné l’ordre gothique que la barbarie avait introduit pour les palais et pour les temples ; on a rappelé le dorique, l’ionique et le corinthien ; ce qu’on ne voyait plus que dans les ruines de l’ancienne Rome et de la vieille Grèce, devenue moderne, éclate dans nos portiques et dans nos péristyles. De même on ne saurait, en écrivant, rencontrer le parfait, et, s’il se peut, surpasser les anciens que par leur imitation.

Combien de siècles se sont écoulés avant que les hommes, dans les sciences et dans les arts, aient pu revenir au goût des anciens et reprendre enfin le simple et le naturel !

On se nourrit des anciens et des habiles modernes, on les presse, on en tire le plus qu’on peut, on en renfle ses ouvrages ; et, quand enfin l’on est auteur et que l’on croit marcher tout seul, on s’élève contre eux, on les maltraite, semblable à ces enfants, drus et forts d’un bon lait qu’ils ont sucé, qui battent leur nourrice.

Un auteur moderne prouve ordinairement que les anciens nous sont inférieurs en deux manières, par raison et par exemple ; il tire la raison de son goût particulier et l’exemple de ses ouvrages.

Il avoue que les anciens, quelque inégaux et peu corrects qu’ils soient, ont de beaux traits ; il les cite, et ils sont si beaux qu’ils font lire sa critique.

Quelques habiles prononcent en faveur des anciens contre les modernes, mais ils sont suspects et semblent juger en leur propre cause, tant leurs ouvrages sont faits sur le goût de l’antiquité : on les récuse.

❡ L’on devrait aimer à lire ses ouvrages à ceux qui en savent assez pour les corriger et les estimer.

Ne vouloir être ni conseillé ni corrigé sur son ouvrage est un pédantisme.

Il faut qu’un auteur reçoive avec une égale modestie les éloges et la critique que l’on fait de ses ouvrages.

❡ Entre toutes les différentes expressions qui peuvent rendre une seule de nos pensées, il n’y en a qu’une qui soit la bonne ; on ne la rencontre pas toujours en parlant ou en écrivant. Il est vrai néanmoins qu’elle existe, que tout ce qui ne l’est point est faible et ne satisfait point un homme d’esprit qui veut se faire entendre.

Un bon auteur, et qui écrit avec soin, éprouve souvent que l’expression qu’il cherchait depuis longtemps sans la connaître, et qu’il a enfin trouvée, est celle qui était la plus simple, la plus naturelle, qui semblait devoir se présenter d’abord et sans effort.

Ceux qui écrivent par humeur sont sujets à retoucher à leurs ouvrages ; comme elle n’est pas toujours fixe et qu’elle varie en eux selon les occasions, ils se refroidissent bientôt pour les expressions et les termes qu’ils ont le plus aimés.

❡ La même justesse d’esprit qui nous fait écrire de bonnes choses nous fait appréhender qu’elles ne le soient pas assez pour mériter d’être lues.

Un esprit médiocre croit écrire divinement ; un bon esprit croit écrire raisonnablement.

❡ L’on m’a engagé, dit Ariste, à lire mes ouvrages à Zoïle ; je l’ai fait : ils l’ont saisi d’abord, et, avant qu’il ait eu le loisir de les trouver mauvais, il les a loués modestement en ma présence, et il ne les a pas loués depuis devant personne. Je l’excuse et je n’en demande pas davantage à un auteur ; je le plains même d’avoir écouté de belles choses qu’il n’a point faites.

Ceux qui par leur condition se trouvent exempts de la jalousie d’auteur ont ou des passions ou des besoins qui les distraient et les rendent froids sur les conceptions d’autrui : personne presque, par la disposition de son esprit, de son cœur et de sa fortune, n’est en état de se livrer au plaisir que donne la perfection d’un ouvrage.

❡ Le plaisir de la critique nous ôte celui d’être vivement touché de très belles choses.

❡ Bien des gens vont jusqu’à sentir le mérite d’un manuscrit qu’on leur lit, qui ne peuvent se déclarer en sa faveur jusqu’à ce qu’ils aient vu le cours qu’il aura dans le monde par l’impression ou quel sera son sort parmi les habiles ; ils ne hasardent point leurs suffrages et ils veulent être portés par la foule et entraînés par la multitude ; ils disent alors qu’ils ont les premiers approuvé cet ouvrage, et que le public est de leur avis.

Ces gens laissent échapper les plus belles occasions de nous convaincre qu’ils ont de la capacité et des lumières, qu’il savent juger, trouver bon ce qui est bon et meilleur ce qui est meilleur. Un bel ouvragé tombe entre leurs mains, c’est un premier ouvrage ; l’auteur ne s’est pas encore fait un grand nom, il n’a rien qui prévienne en sa faveur ; il ne s’agit point de faire sa cour ou de flatter les grands en applaudissant à ses écrits. On ne vous demande pas, Zélotes, de vous récrier : « C’est un chef-d’œuvre de l’esprit ; l’humanité ne va pas plus loin ; c’est jusqu’où la parole humaine peut s’élever ; on ne jugera à l’avenir du goût de quelqu’un qu’à proportion qu’il en aura pour cette pièce. » Phrases outrées, dégoûtantes, qui sentent la pension ou l’abbaye, nuisibles à cela même qui est louable et qu’on veut louer. Que ne disiez-vous seulement : « Voilà un bon livre » ; vous le dites, il est vrai, avec toute la France, avec les étrangers comme avec vos compatriotes, quand il est imprimé par toute l’Europe et qu’il est traduit en plusieurs langues : il n’est plus temps.

❡ Quelques-uns de ceux qui ont lu un ouvrage en rapportent certains traits dont ils n’ont pas compris le sens, et qu’ils altèrent encore par tout ce qu’ils y mettent du leur ; et ces traits ainsi corrompus et défigurés, qui ne sont autre chose que leurs propres pensées et leurs expressions, ils les exposent à la censure, soutiennent qu’ils sont mauvais, et tout le monde convient qu’ils sont mauvais ; mais l’endroit de l’ouvrage que ces critiques croient citer et qu’en effet ils ne citent point, n’en est pas pire.

❡ « Que dites-vous du livre d’Hermodore ? — Qu’il est mauvais, répond Anthime. — Qu’il est mauvais ? — Qu’il est tel, continue-t-il, que ce n’est pas un livre, ou qui mérite du moins que le monde en parle. — Mais l’avez-vous lu ? — Non, » dit Anthime. Que n’ajoute-t-il que Fulvie et Mêlanie l’ont condamné sans l’avoir lu, et qu’il est ami de Fulvie et de Mélanie ?

❡ Arsène du plus haut de son esprit contemple les hommes, et dans l’éloignement d’où il les voit il est comme effrayé de leur petitesse. Loué, exalté et porté jusqu’aux cieux par de certaines gens qui se sont promis de s’admirer réciproquement, il croit, avec quelque mérite qu’il a, posséder tout celui qu’on peut avoir et qu’il n’aura jamais. Occupé et rempli de ses sublimes idées, il se donne à peine le loisir de prononcer quelques oracles ; élevé par son caractère au-dessus des jugements humains, il abandonne aux âmes communes le mérite d’une vie suivie et uniforme, et il n’est responsable de ses inconstances qu’à ce cercle d’amis qui les idolâtrent ; eux seuls savent juger, savent penser, savent écrire, doivent écrire ; il n’y a point d’autre ouvrage d’esprit si bien reçu dans le monde et si universellement goûté des honnêtes gens, je ne dis pas qu’il veuille approuver, mais qu’il daigne lire ; incapable d’être corrigé par cette peinture qu’il ne lira point.

❡ Théocrine sait des choses assez inutiles ; il a des sentiments toujours singuliers ; il est moins profond que méthodique, il n’exerce que sa mémoire ; il est abstrait, dédaigneux, et il semble toujours rire en lui-même de ceux qu’il croit ne le valoir pas. Le hasard fait que je lui lis mon ouvrage ; il l’écoute ; est-il lu, il me parle du sien. « Et du vôtre, me direz-vous, qu’en pense-t-il ? » Je vous l’ai déjà dit, il me parle du sien.

❡ Il n’y a point d’ouvrage si accompli qui ne fondit tout entier au milieu de la critique, si son auteur voulait en croire tous les censeurs, qui ôtent chacun l’endroit qui leur plaît le moins.

❡ C’est une expérience faite, que, s’il se trouve dix personnes qui effacent d’un livre une expression ou un sentiment, l’on en fournit aisément un pareil nombre qui les réclame. Ceux-ci s’écrient : « Pourquoi supprimer cette pensée ? elle est neuve, elle est belle, et le tour en est admirable » ; et ceux-là affirment, au contraire, ou qu’ils auraient négligé cette pensée, ou qu’ils lui auraient donné un autre tour. « Il y a un terme, disent les uns, dans votre ouvrage, qui est rencontré et qui peint la chose au naturel. — Il y a un mot, disent les autres, qui est hasardé, et qui d’ailleurs ne signifie pas assez ce que vous voulez peut-être faire entendre. » Et c’est du même trait et du même mot que tous ces gens s’expliquent ainsi ; et tous sont connaisseurs et passent pour tels. Quel autre parti pour un auteur que d’oser pour lors être de l’avis de ceux qui l’approuvent ?

❡ Un auteur sérieux n’est pas obligé de remplir son esprit de toutes les extravagances, de toutes les saletés, de tous les mauvais mots que l’on peut dire et de toutes les ineptes applications que l’on peut faire au sujet de quelques endroits de son ouvrage, et encore moins de les supprimer ; il est convaincu que, quelque scrupuleuse exactitude que l’on ait dans sa manière d’écrire, la raillerie froide des mauvais plaisants est un mal inévitable, et que les meilleures choses ne leur servent souvent qu’à leur faire rencontrer une sottise.

❡ Si certains esprits vifs et décisifs étaient crus, ce serait encore trop que les termes pour exprimer les sentiments : il faudrait leur parler par signes, ou sans parler se faire entendre. Quelque soin qu’on apporte à être serré et concis, et quelque réputation qu’on ait d’être tel, ils vous trouvent diffus : il faut leur laisser tout à suppléer et n’écrire que pour eux seuls ; ils conçoivent une période par le mot qui la commence, et par une période tout un chapitre ; leur avez-vous lu un seul endroit de l’ouvrage, c’est assez : ils sont dans le fait et entendent l’ouvrage. Un tissu d’énigmes leur serait une lecture divertissante, et c’est une perte pour eux que ce style estropié qui les enlève soit rare et que peu d’écrivains s’en accommodent. Les comparaisons tirées d’un fleuve dont le cours, quoique rapide, est égal et uniforme, ou d’un embrasement qui, poussé par les vents, s’épand au loin dans une forêt où il consume les chênes et les pins, ne leur fournissent aucune idée de l’éloquence ; montrez-leur un feu grégeois qui les surprenne ou un éclair qui les éblouisse, il vous quittent du bon et du beau.

❡ Quelle prodigieuse distance entre un bel ouvrage et un ouvrage parfait ou régulier ! Je ne sais s’il s’en est encore trouvé de ce dernier genre. Il est peut-être moins difficile aux rares génies de rencontrer le grand et le sublime que d’éviter toute sorte de fautes. Le Cid n’a eu qu’une voix pour lui à sa naissance, qui a été celle de l’admiration ; il s’est vu plus fort que l’autorité et la politique, qui ont tenté vainement de le détruire ; il a réuni en sa faveur des esprits toujours partagés d’opinions et de sentiments : les grands et le peuple ; ils s’accordent tous à le savoir de mémoire et à prévenir au théâtre les acteurs qui le récitent. Le Cid, enfin, est l’un des plus beaux poèmes que l’on puisse faire, et l’une des meilleures critiques qui ait été faite sur aucun sujet est celle du Cid.

❡ Quand une lecture nous élève l’esprit et qu’elle vous inspire des sentiments nobles et courageux, ne cherchez pas une autre règle pour juger de l’ouvrage : il est bon et fait de main d’ouvrier.

❡ Capys, qui s’érige en juge du beau style et qui croit écrire comme Bouhours et Rabutin, résiste à la voix du peuple, et dit tout seul que Damis n’est pas un bon auteur. Damis cède à la multitude et dit ingénuement avec le public que Capys est froid écrivain.

❡ Le devoir du nouvelliste est de dire : « Il y a un tel livre qui court, et qui est imprimé chez Cramoisy, en tel caractère ; il est bien relié et en beau papier ; il se vend tant. » Il doit savoir jusqu’à l’enseigne du libraire qui le débite ; sa folie est d’en vouloir faire la critique.

Le sublime du nouvelliste est le raisonnement creux sur la politique.

Le nouvelliste se couche le soir tranquillement sur une nouvelle qui se corrompt la nuit et qu’il est obligé d’abandonner le matin à son réveil.

❡ Le philosophe consume sa vie à observer les hommes, et il use ses esprits à en démêler les vices et le ridicule ; s’il donne quelque tour à ses pensées, c’est moins par une vanité d’auteur que pour mettre une vérité qu’il a trouvée dans tout le jour nécessaire pour faire l’impression qui doit servir à son dessein. Quelques lecteurs croient néanmoins le payer avec usure s’ils disent magistralement qu’ils ont lu son livre et qu’il y a de l’esprit ; mais il leur renvoie tous leurs éloges, qu’il n’a pas cherché par son travail et par ses veilles : il porte plus haut ses projets et agit pour une fin plus relevée ; il demande des hommes un plus grand et un plus rare succès que les louanges, et même que les récompenses, qui est de les rendre meilleurs.

❡ Les sots lisent un livre et ne l’entendent point ; les esprits médiocres croient l’entendre parfaitement ; les grands esprits ne l’entendent quelquefois pas tout entier : ils trouvent obscur ce qui est obscur, comme ils trouvent clair ce qui est clair ; les beaux esprits veulent trouver obscur ce qui ne l’est point, et ne pas entendre ce qui est fort intelligible.

❡ Un auteur cherche vainement à se faire admirer par son ouvrage. Les sots admirent quelquefois, mais ce sont des sots. Les personnes d’esprit ont en eux les semences de toutes les vérités et de tous les sentiments ; rien ne leur est nouveau ; ils admirent peu : ils approuvent.

❡ Je ne sais si l’on pourra jamais mettre dans les lettres plus d’esprit, plus de tour, plus d’agrément et plus de style, que l’on en voit dans celles de Balzac et de Voiture ; elles sont vides de sentiments qui n’ont régné que depuis leur temps et qui doivent aux femmes leur naissance. Ce sexe va plus loin que le nôtre dans ce genre d’écrire ; elles trouvent sous leur plume des tours et des expressions qui souvent en nous ne sont l’effet que d’un long travail et d’une pénible recherche ; elles sont heureuses dans le choix des termes, qu’elles placent si juste que, tout connus qu’ils sont, ils ont le charme de la nouveauté et semblent être faits seulement pour l’usage où elles les mettent. Il n’appartient qu’à elles de faire lire dans un seul mot tout un sentiment et de rendre délicatement une pensée qui est délicate ; elles ont un enchaînement de discours inimitable, qui se suit naturellement et qui n’est lié que par le sens. Si les femmes étaient toujours correctes, j’oserais dire que les lettres de quelques-unes d’entre elles seraient peut-être ce que nous avons dans notre langue de mieux écrit.

❡ Il n’a manqué à Térence que d’être moins froid : quelle pureté, quelle exactitude, quelle politesse, quelle élégance, quels caractères ! Il n’a manqué à Molière que d’éviter le jargon et le barbarisme et d’écrire purement : quel feu, quelle naïveté, quelle source de la bonne plaisanterie, quelle imitation des mœurs, quelles images et quel fléau du ridicule ! Mais quel homme on aurait pu faire de ces deux comiques !

❡ J’ai lu Malherbe et Théophile ; ils ont tous deux connu la nature, avec cette différence que le premier, d’un style plein et uniforme, montre tout à la fois ce qu’elle a de plus beau et de plus noble, de plus naïf et de plus simple ; il en fait la peinture ou l’histoire. L’autre, sans choix, sans exactitude, d’une plume libre et inégale, tantôt charge ses descriptions, s’appesantit sur les détails : il fait une anatomie ; tantôt il feint, il exagère, il passe le vrai dans la nature : il en fait le roman.

❡ Ronsard et Balzac ont eu chacun dans leur genre assez de bon et de mauvais pour former après eux de très grands hommes en vers et en prose.

❡ Marot, par son tour et par son style, semble avoir écrit depuis Ronsard ; il n’y a guère entre ce premier et nous que la différence de quelques mots.

❡ Ronsard et les auteurs ses contemporains ont plus nui au style qu’ils ne lui ont servi ; ils l’ont retardé dans le chemin de la perfection, ils l’ont exposé à la manquer pour toujours et à n’y plus revenir. Il est étonnant que les ouvrages de Marot, si naturels et si faciles, n’aient su faire de Ronsard, d’ailleurs plein de verve et d’enthousiasme, un plus grand poète que Ronsard et que Marot, et, au contraire, que Belleau, Jodelle et du Bartas aient été sitôt suivis d’un Racan et d’un Malherbe, et que notre langue à peine corrompue se soit vue réparée.

❡ Marot et Rabelais sont inexcusables d’avoir semé l’ordure dans leurs écrits : tous deux avaient assez de génie et de naturel pour pouvoir s’en passer, même à l’égard de ceux qui cherchent moins à admirer qu’à rire dans un auteur. Rabelais surtout est incompréhensible : son livre est une énigme, quoi qu’on veuille dire, inexplicable ; c’est une chimère, c’est le visage d’une belle femme avec des pieds et une queue de serpent, ou de quelque autre bête plus difforme ; c’est un monstrueux assemblage d’une morale fine et ingénieuse et d’une sale corruption. Où il est mauvais il passe bien loin au delà du pire : c’est le charme de la canaille ; où il est bon il va jusques à l’exquis et à l’excellent : il peut être le mets des plus délicats.

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