Les Caractères (page 4)
❡ Deux écrivains dans leurs ouvrages ont blâmé Montagne, que je ne crois pas aussi bien qu’eux exempt de toute sorte de blâme ; il paraît que tous deux ne l’ont estimé en nulle manière. L’un ne pensait pas assez pour goûter un auteur qui pense beaucoup ; l’autre pense trop subtilement pour s’accommoder de pensées qui sont naturelles.
❡ Un style grave, sérieux, scrupuleux, va fort loin. On lit Amyot et Coeffeteau ; lequel lit-on de leurs contemporains ? Balzac, pour les termes et pour l’expression, est moins vieux que Voiture ; mais, si ce dernier, pour le tour, pour l’esprit et pour le naturel, n’est pas moderne et ne ressemble en rien à nos écrivains, c’est qu’il leur a été plus facile de le négliger que de l’imiter, et que le petit nombre de ceux qui courent après lui ne peut l’atteindre.
❡ Le H** G** est immédiatement au-dessous de rien ; il y a bien d’autres ouvrages qui lui ressemblent. Il y a autant d’invention à s’enrichir par un sot livre qu’il y a de sottise à l’acheter ; c’est ignorer le goût du peuple que de ne pas hasarder quelquefois de grandes fadaises.
❡ L’on voit bien que l’Opéra est l’ébauche d’un grand spectacle : il en donne l’idée.
Je ne sais pas comment l’Opéra, avec une musique si parfaite et une dépense toute royale, a pu réussir à m’ennuyer.
Il y a des endroits dans l’Opéra qui laissent en désirer d’autres ; il échappe quelquefois de souhaiter la fin de tout le spectacle : c’est faute de théâtre, d’action et de choses qui intéressent.
L’Opéra, jusqu’à ce jour, n’est pas un poème, ce sont des vers ; ni un spectacle, depuis que les machines ont disparus par le bon ménage d’Amphion et de sa race : c’est un concert ou ce sont des voix soutenues par des instruments. C’est prendre le change et cultiver un mauvais goût que de dire, comme l’on fait, que la machine n’est qu’un amusement d’enfants et qui ne convient qu’aux Marionnettes : elle augmente et embellit la fiction, soutient dans les spectateurs cette douce illusion qui est tout le plaisir du théâtre, où elle jette encore le merveilleux. Il ne faut point de vols, ni de chars, ni de changements, aux Bérénices et à Pénélope : il en faut aux Opéras, et le propre de ce spectacle est de tenir les esprits, les yeux et les oreilles dans un égal enchantement.
❡ Ils ont fait le théâtre, ces empressés, les machines, les ballets, les vers, la musique, tout le spectacle, jusqu’à la salle où s’est donné le spectacle, j’entends le toit et les quatre murs dès leur fondement. Qui doute que la chasse sur l’eau, l’enchantement de la table, la merveille du Labyinthe, ne soient encore de leur invention ? J’en juge par le mouvement qu’ils se donnent et par l’air content dont ils s’applaudissent surtout le succès. Si je me trompe et qu’ils n’aient contribué en rien à cette fête si superbe, si galante, si longtemps soutenue, et où un seul a suffi pour le projet et pour la dépense, j’admire deux choses : la tranquillité et le flegme de celui qui a tout remué, comme l’embarras et l’action de ceux qui n’ont rien fait.
❡ Les connaisseurs, ou ceux qui se croient tels, se donnent voix délibérative et décisive sur les spectacles, se cantonnent aussi et se divisent en des partis contraires, dont chacun, poussé par un tout autre intérêt que par celui du public ou de l’équité, admire un certain poème ou une certaine musique et siffle tout autre. Ils nuisent également, par cette chaleur à défendre leurs préventions, et à la faction opposée et à leur propre cabale ; ils découragent par mille contradictions les poètes et les musiciens, retardent le progrès des sciences et des arts, en leur ôtant le fruit qu’ils pourraient tirer de l’émulation et de la liberté qu’auraient plusieurs excellents maîtres de faire chacun dans leur genre et selon leur génie de très beaux ouvrages.
❡ D’où vient que l’on rit si librement au théâtre et que l’on a honte d’y pleurer ? Est-il moins dans la nature de s’attendrir sur le pitoyable que d’éclater sur le ridicule ? Est-ce l’altération des traits qui nous retient ? Elle est plus grande dans un ris immodéré que dans la plus amère douleur, et l’on détourne son visage pour rire comme pour pleurer en la présence des grands et de tous ceux que l’on respecte. Est-ce une peine que l’on sent à laisser voir que l’on est tendre et à marquer quelque faiblesse, surtout en un sujet faux et dont il semble que l’on soit la dupe ? Mais, sans citer les personnes graves ou les esprits forts qui trouvent du faible dans un ris excessif comme dans les pleurs et qui se les défendent également, qu’attend-on d’une scène tragique ? qu’elle fasse rire ? Et d’ailleurs la vérité n’y règne-t-elle pas aussi vivement par ses images que dans le comique ? L’âme ne va-t-elle pas jusqu’au vrai dans l’un et l’autre genre avant que de s’émouvoir ? est-elle même si aisée à contenter ? ne lui faut-il pas encore le vraisemblable ? Comme donc ce n’est point une chose bizarre d’entendre s’élever de tout un amphithéâtre un ris universel sur quelque endroit d’une comédie, et que cela suppose au contraire qu’il est plaisant et très naïvement exécuté, aussi l’extrême violence que chacun se fait à contraindre ses larmes et le mauvais ris dont on veut les couvrir prouvent clairement que l’effet naturel du grand tragique serait de pleurer tout franchement et de concert à la vue l’un de l’autre et sans autre embarras que d’essuyer ses larmes ; outre qu’après être convenu de s’y abandonner, on éprouverait encore qu’il y a souvent moins lieu de craindre de pleurer au théâtre que de s’y morfondre.
❡ Le poème tragique vous serre le cœur dès son commencement, vous laisse à peine dans tout son progrès la liberté de respirer et le temps de vous remettre, ou, s’il voud donne quelque relâche, c’est pour vous replonger dans de nouveaux abîmes et dans de nouvelles alarmes ; il vous conduit à la terreur par la pitié, ou, réciproquement, à la pitié par le terrible ; vous mène par les larmes, par les sanglots, par l’incertitude, par l’espérance, par la crainte, par les surprises et par l’horreur, jusqu’à la catastrophe. Ce n’est donc pas un tissu de jolis sentiments, de déclarations tendres, d’entretiens galants, de portraits agréables, de mots doucereux ou quelquefois assez plaisants pour faire rire, suivi, à la vérité d’une dernière scène où les mutins n’entendent aucune raison et où, pour la bienséance, il y a enfin du sang répandu et quelque malheureux à qui il en coûte la vie.
❡ Ce n’est point assez que les mœurs du théâtre ne soient point mauvaises, il faut encore qu’elles soient décentes et instructives ; il peut y avoir un ridicule si bas et si grossier, ou même si fade et si indifférent, qu’il n’est ni permis au poète d’y faire attention, ni possible aux spectateurs de s’en divertir. Le paysan ou l’ivrogne fournit quelques scènes à un farceur ; il n’entre qu’à peine dans le vrai comique, comment pourrait-il faire le fond et l’action principale de la comédie ? Ces caractères, dit-on, sont naturels ? ainsi, par cette règle, on occupera bientôt tout l’amphithéâtre d’un laquais qui siffle, d’un malade dans sa garde-robe, d’un homme ivre qui dort ou qui vomit. Y a-t-il rien de plus naturel ? C’est le propre d’un efféminé de se lever tard, de passer une partie du jour à sa toilette, de se voir au miroir, de se parfumer, de se mettre des mouches, de recevoir des billets et d’y faire réponse : mettez ce rôle sur la scène, plus longtemps vous le ferez durer, un acte, deux actes, plus il sera naturel et conforme à son original ; mais plus aussi il sera froid et insipide.
❡ Il semble que le roman et la comédie pourraient être aussi utiles qu’ils sont nuisibles ; l’on y voit de si grands exemples de constance, de vertu, de tendresse et de désintéressement, de si beaux et de si parfaits caractères, que, quand une jeune personne jette de là sa vue sur tout ce qui l’entoure, ne trouvant que des sujets indignes et fort au-dessous de ce qu’elle vient d’admirer, je m’étonne qu’elle soit capable pour eux de la moindre faiblesse.
❡ Corneille ne peut être égalé dans les endroits où il excelle : il a pour lors un caractère original et inimitable, mais il est inégal. Ses premières comédies sont sèches, languissantes, et ne laissaient pas espérer qu’il dût aller si loin comme ses dernières font qu’on s’étonne qu’il ait pu tomber de si haut. Dans quelques-unes de ses meilleures pièces, il y a des fautes inexcusables contre les mœurs, un style de déclamateur qui arrête l’action et la fait languir, des négligences dans les vers et dans l’expression qu’on ne peut comprendre en un si grand homme. Ce qu’il y a en lui de plus éminent, c’est l’esprit, qu’il avait sublime, auquel il a été redevable de certains vers les plus heureux qu’on ait jamais lu d’ailleurs, de la conduite de son théâtre qu’il a quelquefois hasardée contre les règles des anciens, et enfin de ses dénouements, car il ne s’est pas toujours assujetti au goût des Grecs et à leur grande simplicité ; il a aimé, au contraire, à charger la scène d’événements dont il est presque toujours sorti avec succès, admirable surtout par l’extrême variété et le peu de rapport qui se trouve pour le dessein entre un si grand nombre de poèmes qu’il a composés. Il semble qu’il y ait plus de ressemblance dans ceux de Racine, et qui tendent un peu plus à une même chose ; mais il est égal, soutenu, toujours le même partout, soit pour le dessein et la conduite de ses pièces, qui sont justes, régulières, prises dans le bon sens et dans la nature ; soit pour la versification, qui est correcte, riche dans ses rimes, élégante, nombreuse, harmonieuse ; exact imitateur des anciens, dont il a suivi scrupuleusement la netteté et la simplicité de l’action ; à qui le grand et le merveilleux n’ont pas même manqué, ainsi qu’à Corneille ni le touchant ni le pathétique. Quelle plus grande tendresse que celle qui est répandue dans tout le Cid, dans Polyeucte et dans les Horaces ! Quelle grandeur ne se remarque point en Mithridate, en Porus et en Burrhus ! Ces passions encore favorites des anciens, que les tragiques aimaient à exciter sur les théâtres, et qu’on nomme la terreur et la pitié, ont été connues de ces deux poètes : Oreste, dans l’Andromaque de Racine, et Phèdre du même auteur, comme l’Œdipe et les Horaces de Corneille, en sont la preuve. Si cependant il est permis de faire entre eux quelque comparaison et les marquer l’un et l’autre parce qu’ils ont eu de plus propre et par ce qui éclate le plus ordinairement dans leurs ouvrages, peut-être qu’on pourrait parler ainsi : Corneille nous assujettit à ses caractères et à ses idées, Racine se conforme aux nôtres ; celui-là peint les hommes comme ils devraient être, celui-ci les peints tels qu’ils sont ; il y a plus dans le premier de ce que l’on admire et de ce que l’on doit même imiter, il y a plus dans le second de ce que l’on reconnaît dans les autres ou de ce que l’on éprouve dans soi-même ; l’un élève, étonne, maîtrise, instruit ; l’autre plaît, remue, touche, pénètre ; ce qu’il y a de plus beau, de plus noble et de plus impérieux dans la raison est manié par le premier, et par l’autre ce qu’il y a de plus flatteur et de plus délicat dans la passion ; ce sont dans celui-là des maximes, des règles, des préceptes, et dans celui-ci du goût et des sentiments ; l’on est plus occupé aux pièces de Corneille, l’on est plus ébranlé et plus attendri à celles de Racine ; Corneille est plus moral. Racine plus naturel ; il semble que l’un imite Sophocle, et que l’autre doit plus à Euripide.
❡ Le peuple appelle éloquence la facilité que quelques-uns ont de parler seuls et longtemps, jointe à l’emportement du geste, à l’éclat de la voix et à la force des poumons ; les pédants ne l’admettent aussi que dans le discours oratoire, et ne la distinguent pas de l’entassement des figures, de l’usage des grands mots et de la rondeur des périodes.
Il semble que la logique est l’art de convaincre de quelque vérité, et l’éloquence un don de l’âme, lequel nous rend maîtres du cœur et de l’esprit des autres, qui fait que nous leur inspirons ou que nous leur persuadons tout ce qui nous plaît.
L’éloquence peut se trouver dans les entretiens et dans tout genre d’écrire ; elle est rarement où on la cherche, et elle est quelquefois où on ne la cherche point.
L’éloquence est au sublime ce que le tout est à sa partie.
Qu’est-ce que le sublime ? Il ne paraît pas qu’on l’ait défini. Est-ce une figure ? naît-il des figures, ou du moins de quelques figures ? Tout genre d’écrire reçoit-il le sublime, où s’il n’y a que les grands sujets qui en soient capables ? peut-il briller autre chose dans l’églogue qu’un beau naturel, et dans les lettres familières, comme dans les conversations, qu’une grande délicatesse ? ou plutôt le naturel et le délicat ne sont-ils pas le sublime des ouvrages dont ils font la perfection ? Qu’est-ce que le sublime ? où entre le sublime ?
Les synonymes sont plusieurs dictions où plusieurs phrases différentes qui signifient une même chose. L’antithèse est une opposition de deux vérités qui se donnent du jour l’une à l’autre. La métaphore ou la comparaison emprunte d’une chose étrangère une image sensible et naturelle d’une vérité. L’hyperbole exprime au delà de la vérité pour ramener l’esprit à la mieux connaître. Le sublime ne peint que la vérité, mais en un sujet noble ; il la peint tout entière dans sa cause et dans son effet ; il est l’expression ou l’image la plus digne de cette vérité. Les esprits médiocres ne trouvent point l’unique expression, et usent de synonymes. Les jeunes gens sont éblouis de l’éclat de l’antithèse, et s’en servent. Les esprits justes, et qui aiment à faire des images qui soient précises, donnent naturellement dans la comparaison et la métaphore. Les esprits vifs, pleins de feu et qu’une vaste imagination emporte hors des règles et de la justesse, ne peuvent s’assouvir de l’hyperbole ; pour le sublime, il n’y a même entre les grands génies que les plus élevés qui en soient capables.
❡ Tout écrivain, pour écrire nettement, doit se mettre à la place de ses lecteurs, examiner son propre ouvrage comme quelque chose qui lui est nouveau, qu’il lit pour la première fois, où il n’a nulle part, et que l’auteur aurait soumis à sa critique, et se persuader ensuite qu’on n’est pas entendu seulement à cause que l’on s’entend soi-même, mais parce qu’on est en effet intelligible.
❡ L’on n’écrit que pour être entendu, mais il faut du moins en écrivant faire entendre de belles choses ; l’on doit avoir une diction pure et user de termes qui soient propres, il est vrai, mais il faut que ces termes si propres expriment des pensées nobles, vives, solides et qui renferment un très beau sens ; c’est faire de la pureté et de la clarté du discours un mauvais usage que de les faire servir à une matière aride, infructueuse, qui est sans sel, sans utilité, sans nouveauté ; que sert aux lecteurs de comprendre aisément et sans peine des choses frivoles et puériles, quelquefois fades et communes, et d’être moins incertains de la pensée d’un auteur qu’ennuyé de son ouvrage !
Si l’on jette quelque profondeur dans certains écrits, si l’on affecte une finesse de tour et quelquefois une trop grande délicatesse, ce n’est que par la bonne opinion qu’on a de ses lecteurs.
❡ L’on a cette incommodité à essuyer dans la lecture des livres faits par des gens de parti et de cabale, que l’on n’y voit pas toujours la vérité ; les faits y sont déguisés, les raisons réciproques n’y sont point rapportées dans toute leur force, ni avec une entière exactitude ; et, ce qui use la plus longue patience, il faut lire un grand nombre de termes durs et injurieux que se disent des hommes graves, qui d’un point de doctrine ou d’un fait contesté se font une querelle personnelle. Ces ouvrages ont cela de particulier, qu’ils ne méritent ni le cours prodigieux qu’ils ont pendant un certain temps, ni le profond oubli où ils tombent lorsque, le feu et la division venant à s’éteindre, ils deviennent des almanachs de l’autre année.
❡ La gloire ou le mérite de certains hommes est de bien écrire ; et de quelques autres, c’est de n’écrire point.
❡ L’on écrit régulièrement depuis vingt années, l’on est esclave de la construction, l’on a enrichi la langue de nouveaux mots, secoué le joug du latinisme et réduit le style à la phrase purement française ; l’on a presque retrouvé le nombre que Malherbe et Balzac avaient les premiers rencontré et que tant d’auteurs depuis eux ont laissé perdre ; l’on a mis enfin dans le discours tout l’ordre et toute la netteté dont il est capable ; cela conduit insensiblement à y mettre de l’esprit.
❡ Il y a des artisans ou des habiles dont l’esprit est aussi vaste que l’art et la science qu’ils professent ; ils lui rendent avec avantage par le génie et par l’invention ce qu’ils tiennent d’elle et de ses principes ; ils sortent de l’art pour l’ennoblir, s’écartent des règles si elles ne les conduisent pas au grand et au sublime ; ils marchent seuls et sans compagnie, mais ils vont fort haut et pénètrent fort loin, toujours sûrs et confirmés par le succès des avantages que l’on tire quelquefois de l’irrégularité. Les esprits justes, doux, modérés, non seulement ne les atteignent pas, ne les admirent pas, mais ils ne les comprennent point et voudraient encore moins les imiter ; ils demeurent tranquilles dans l’étendue de leur sphère, vont jusqu’à un certain point qui fait les bornes de leur capacité et de leurs lumières ; ils ne vont pas plus loin, parce qu’ils ne voient rien au delà ; ils ne peuvent au plus qu’être les premiers d’une seconde classe et exceller dans le médiocre.
❡ Il y a des esprits, si je l’ose dire, inférieurs et subalternes, qui ne semblent faits que pour être le recueil, le registre ou le magasin de toutes les productions des autres génies ; ils sont plagiaires, traducteurs, compilateurs ; ils ne pensent point, ils disent ce que les auteurs ont pensé ; et, comme le choix des pensées est invention, ils l’ont mauvais, peu juste et qui les détermine plutôt à rapporter beaucoup de choses que d’excellentes choses ; ils n’ont rien d’original et qui soit à eux ; ils ne savent que ce qu’ils ont appris, et ils n’apprennent que ce que tout le monde veut bien ignorer : une science vaine, aride, dénuée d’agrément et d’utilité, qui ne tombe point dans la conversation, qui est hors de commerce, semblable à une monnaie qui n’a point de cours ; on est tout à la fois étonné de leur lecture et ennuyé de leur entretien ou de leurs ouvrages. Ce sont ceux que les grands et le vulgaire confondent avec les savants et que les sages renvoient au pédantisme.
❡ La critique souvent n’est pas une science, c’est un métier où il faut plus de santé que d’esprit, plus de travail que de capacité, plus d’habitude que de génie ; si elle vient d’un homme qui ait moins de discernement que de lecture et qu’elle s’exerce sur de certains chapitres, elle corrompt et les lecteurs et l’écrivain.
❡ Je conseille à un auteur né copiste, et qui a l’extrême modestie de travailler d’après quelqu’un, de ne se choisir pour exemplaires que ces sortes d’ouvrages où il entre de l’esprit, de l’imagination ou même de l’érudition ; s’il n’atteint pas ses originaux, du moins, il en approche et il se fait lire. Il doit, au contraire, éviter comme un écueil de vouloir imiter ceux qui écrivent par humeur, que le cœur fait parler, à qui il inspire les termes et les figures, et qui tirent pour ainsi dire de leurs entrailles tout ce qu’ils expriment sur le papier ; dangereux modèles et tout propres à faire tomber dans le froid, dans le bas et dans le ridicule, ceux qui s’ingèrent de les suivre ; en effet, je rirais d’un homme qui voudrait sérieusement parler mon ton de voix ou me ressembler de visage.
❡ Un homme né chrétien et Français se trouve contraint dans la satire, les grands sujets lui sont défendus ; il les entame quelquefois et se détourne ensuite sur de petites choses qu’il révèle par la beauté de son génie et de son style.
❡ Il faut éviter le style vain et puérile, de peur de ressembler à Dorilas et Handburg ; l’on peut, au contraire, en une sorte d’écrits, hasarder de certaines expressions, user de termes transposés et qui peignent vivement, et plaindre ceux qui ne sentent pas le plaisir qu’il y a à s’en servir ou à les entendre.
❡ Celui qui n’a égard en écrivant qu’au goût de son siècle songe plus à sa personne qu’à ses écrits ; il faut toujours tendre à la perfection, et alors cette justice, qui nous est quelquefois refusée par nos contemporains, la postérité sait nous la rendre.
❡ Il ne faut point mettre un ridicule où il n’y en a point : c’est se gâter le goût, c’est corrompre son jugement et celui des autres ; mais le ridicule qui est quelque part, il faut l’y voir, l’en tirer avec grâce et d’une manière qui plaise et qui instruise.
❡ Horace ou Despréaux l’a dit avant vous, je le crois sur votre parole ; mais je l’ai dit comme mien, ne puis-je pas penser après eux une chose vraie et que d’autres encore penseront après moi !
DU MÉRITE PERSONNEL
Qui peut, avec les plus rares talents et le plus excellent mérite, n’être pas convaincu de son inutilité, quand il considère qu’il laisse, en mourant, un monde qui ne se sent pas de sa perte, et où tant de gens se trouvent pour le remplacer ?
❡ De bien des gens il n’y a que le nom qui vale quelque chose : quand vous les voyez de fort près, c’est moins que rien ; de loin ils imposent.
❡ Tout persuadé que je suis que ceux que l’on choisit pour de différents emplois, chacun selon son génie et sa profession, font bien, je me hasarde de dire qu’il se peut faire qu’il y ait au monde plusieurs personnes connues ou inconnues, que l’on n’emploie pas, qui feraient très bien ; et je suis induit à ce sentiment par le merveilleux succès de certaines gens que le hasard seul a placés, et de qui jusqu’alors on n’avait pas attendu de fort grandes choses.
Combien d’hommes admirables, et qui avaient de très beaux génies, sont morts sans qu’on en ait parlé ! Combien vivent encore dont on ne parle point et dont on ne parlera jamais !
❡ Quelle horrible peine a un homme qui est sans prôneurs et sans cabale, qui n’est engagé dans aucun corps, mais qui est seul, et qui n’a que beaucoup de mérite pour toute recommandation, de se faire jour à travers l’obscurité où il se trouve, et de venir au niveau d’un fat qui est en crédit !
❡ Personne presque ne s’avise de lui-même du mérite d’un autre.
Les hommes sont trop occupés d’eux-mêmes pour avoir le loisir de pénétrer ou de discerner les autres : de là vient qu’avec un grand mérite et une plus grande modestie l’on peut être longtemps ignoré.
❡ Le génie et les grands talents manquent souvent, quelquefois aussi les seules occasions : tels peuvent être louée de ce qu’ils ont fait, et tels de ce qu’ils auraient fait.
❡ Il est moins rare de trouver de l’esprit que des gens qui se servent du leur ou qui fassent valoir celui des autres, et le mettent à quelque usage.
❡ Il y a plus d’outils que d’ouvriers, et de ces derniers plus de mauvais que d’excellents : que pensez-vous de celui qui veut scier avec un rabot, et qui prend sa scie pour raboter ?
❡ Il n’y a point au monde un si pénible métier que celui de se faire un grand nom ; la vie s’achève que l’on a à peine ébauché son ouvrage.
❡ Que faire d’Hégésippe, qui demande un emploi ? le mettra-t-on dans les finances ou dans les troupes ? Cela est indifférent, et il faut que ce soit l’intérêt seul qui en décide : car il est aussi capable de manier de l’argent, ou de dresser des comptes, que de porter les armes. « Il est propre à tout », disent ses amis, ce qui signifie toujours qu’il n’a pas plus de talent pour une chose que pour une autre, ou, en d’autres termes, qu’il n’est propre à rien. Ainsi la plupart des hommes occupés d’eux seuls dans leur jeunesse, corrompus par la paresse ou par le plaisir, croient faussement, dans un âge plus avancé, qu’il leur suffit d’être inutiles ou dans l’indigence, afin que la République soit engagée à les placer ou à les secourir, et ils profitent rarement de cette leçon si importante : que les hommes devraient employer les premières années de leur vie à devenir tels, par leurs études et par leur travail, que la République elle-même eût besoin de leur industrie et de leurs lumières ; qu’ils fussent comme une pièce nécessaire à tout son édifice, et qu’elle se trouvât portée par ses propres avantages à faire leur fortune ou à l’embellir.
Nous devons travailler à nous rendre très dignes de quelque emploi ; le reste ne nous regarde point, c’est l’affaire des autres.
❡ Se faire valoir par des choses qui ne dépendent point des autres, mais de soi seul, ou renoncer à se faire valoir : maxime inestimable et d’une ressource infinie dans la pratique, utile aux faibles, aux vertueux, à ceux qui ont de l’esprit, qu’elle rend maîtres de leur fortune ou de leur repos : pernicieuse pour les grands, qui diminuerait leur cour, ou plutôt le nombre de leurs esclaves, qui ferait tomber leur morgue avec une partie de leur autorité, et les réduirait presque à leurs entremets et à leurs équipages ; qui les priverait du plaisir qu’ils sentent à se faire prier, presser, solliciter, à faire attendre ou à refuser, à promettre et à ne pas donner ; qui les traverserait dans le goût qu’ils ont quelquefois à mettre les sots en vue et à anéantir le mérite quand il leur arrive de le discerner ; qui bannirait des cours les brigues, les cabales, les mauvais offices, la bassesse, la flatterie, la fourberie ; qui ferait d’une cour orageuse, pleine de mouvements et d’intrigues, comme une pièce comique ou même tragique, dont les sages ne seraient que les spectateurs ; qui remettrait de la dignité dans les différentes conditions des hommes, de la sérénité sur leurs visages ; qui étendrait leur liberté ; qui réveillerait en eux avec les talents naturels l’habitude du travail et de l’exercice ; qui les exciterait à l’émulation, au désir de la gloire, à l’amour de la vertu ; qui, au lieu de courtisans vils, inquiets, inutiles, souvent onéreux à la République, en ferait ou de sages économes, ou d’excellents pères de famille, ou des juges intègres, ou de bons officiers, ou de grands capitaines, ou des orateurs, ou des philosophes, et qui ne leur attirerait à tous nul autre inconvénient que celui peut-être de laisser à leurs héritiers moins de trésors que de bons exemples.
❡ Il faut en France beaucoup de fermeté et une grande étendue d’esprit pour se passer des charges et des emplois, et consentir ainsi à demeurer chez soi et à ne rien faire ; personne presque n’a assez de mérite pour jouer ce rôle avec dignité, ni assez de fond pour remplir le vide du temps sans ce que le vulgaire appelle des affaires : il ne manque cependant à l’oisiveté du sage qu’un meilleur nom, et que méditer, parler, lire et être tranquille, s’appelât travailler.
❡ Un homme de mérite et qui est en place n’est jamais incommode par sa vanité ; il s’étourdit moins du poste qu’il occupe qu’il n’est humilié par un plus grand qu’il ne remplit pas, et dont il se croit digne ; plus capable d’inquiétude que de fierté ou de mépris pour les autres, il ne pèse qu’à soi-même.
❡ Il coûte à un homme de mérite de faire assidûment sa cour, mais par une raison bien opposée à celle que l’on pourrait croire : il n’est point tel sans une grande modestie, qui l’éloigne de penser qu’il fasse le moindre plaisir aux princes, s’il se trouve sur leur passage, se poste devant leurs yeux et leur montre son visage ; il est plus proche de se persuader qu’il les importune, et il a besoin de toutes les raisons tirées de l’usage et de son devoir pour se résoudre à se montrer. Celui au contraire qui a bonne opinion de soi et que le vulgaire appelle un glorieux, a du goût à se faire voir, et il fait sa cour avec d’autant plus de confiance qu’il est incapable de s’imaginer que les grands dont il est vu pensent autrement de sa personne qu’il fait lui-même.
❡ Un honnête homme se paie par ses mains de l’application qu’il a à son devoir par le plaisir qu’il sent à le faire, et se désintéresse sur les éloges, l’estime et la reconnaissance, qui lui manquent quelquefois.
❡ Si j’osais faire une comparaison entre deux conditions tout à fait inégales, je dirais qu’un homme de cœur pense à remplir ses devoirs à peu près comme le couvreur songe à couvrir : ni l’un ni l’autre ne cherchent à exposer leur vie, ni ne sont détournés par le péril ; la mort pour eux est un inconvénient dans le métier, et jamais un obstacle ; le premier aussi n’est guère plus vain d’avoir paru à la tranchée, emporté un ouvrage ou forcé un retranchement, que celui-ci d’avoir monté sur de hauts combles ou sur la pointe d’un clocher : ils ne sont tous deux appliqués qu’à bien faire, pendant que le fanfaron travaille à ce que l’on dise de lui qu’il a bien fait.
❡ La modestie est au mérite ce que les ombres sont aux figures dans un tableau : elle lui donne de la force et du relief.
Un extérieur simple est l’habit des hommes vulgaires, il est taillé pour eux et sur mesure ; mais c’est une parure pour ceux qui ont rempli leur vie de grandes actions : je les compare à une beauté négligée, mais plus piquante.
Certains hommes contents d’eux-mêmes, de quelque action ou de quelque ouvrage qui ne leur a pas mal réussi, et ayant ouï dire que la modestie sied bien aux grands hommes, osent être modestes, contrefont les simples et les naturels, semblables à ces gens d’une taille médiocre qui se baissent aux portes de peur de se heurter.