Les Caractères (page 5)
❡ Votre fils est bègue, ne le faites pas monter sur la tribune ; votre fille est née pour le monde, ne l’enfermez pas parmi les Vestales ; Xantus votre affranchi est faible et timide, ne différez pas, retirez-le des légions et de la milice : « Je veux l’avancer », dites-vous. Comblez-le de biens, surchargez-le de terres, de titres et de possessions, servez-vous du temps nous vivons dans un siècle où elles lui feront plus d’honneur que la vertu. « Il m’en coûterait trop », ajoutez-vous. Parlez-vous sérieusement, Crassus ? Songez-vous que c’est une goutte d’eau que vous puisez du Tibre pour enrichir Xantus, que vous aimez, et pour prévenir les honteuses suites d’un engagement où il n’est pas propre.
❡ Il ne faut regarder dans ses amis que la seule vertu qui nous attache à eux, sans aucun examen de leur bonne ou de leur mauvaise fortune ; et, quand on se sent capable de les suivre dans leur disgrâce, il faut les cultiver hardiment et avec confiance jusque dans leur plus grande prospérité.
❡ S’il est ordinaire d’être vivement touché des choses rares, pourquoi le sommes-nous si peu de la vertu ?
❡ S’il est heureux d’avoir de la naissance, il ne l’est pas moins d’être tel qu’on ne s’informe plus si vous en avez.
❡ Il apparaît de temps en temps sur la surface de la terre des hommes rares, exquis, qui brillent par leur vertu, et dont les qualités éminentes jettent un éclat prodigieux, semblables à ces étoiles extraordinaires dont on ignore les causes, et dont on sait encore moins ce qu’elles deviennent après avoir disparu : ils n’ont ni aïeux ni descendants ; ils composent seuls toute leur race.
❡ Le bon esprit nous découvre notre devoir, notre engagement à le faire ; et, s’il y a du péril, avec péril ; il inspire le courage ou il y supplée.
❡ Quand on excelle dans son art et qu’on lui donne toute la perfection dont il est capable, l’on en sort en quelque manière, et l’on s’égale à ce qu’il y a de plus noble et de plus relevé. V** est un peintre, C** un musicien, et l’auteur de Pyrame est un poète ; mais Mignard est Mignard, Lulli est Lulli, et Corneille est Corneille.
❡ Un homme libre, et qui n’a point de femme, s’il a quelque esprit, peut s’élever au-dessus de sa fortune, se mêler dans le monde et aller de pair avec les plus honnêtes gens : cela est moins facile à celui qui est engagé ; il semble que le mariage met tout le monde dans son ordre.
❡ Après le mérite personnel, il faut l’avouer, ce sont les éminentes dignités et les grands titres dont les hommes tirent plus de distinction et plus d’éclat, et qui ne sait être un Érasme doit penser à être évêque. Quelques-uns, pour étendre leur renommée, entassent sur leurs personnes des pairies, des colliers d’ordres, des primaties, la pourpre, et ils auraient besoin d’une tiare ; mais quel besoin a Trophime d’être cardinal ?
❡ L’or éclate, dites-vous, sur les habits de Philémon : il éclate de même chez les marchands ; il est habillé des plus belles étoffes : le sont-elles moins toutes déployées dans les boutiques et à la pièce ? Mais la broderie et les ornements y ajoutent encore la magnificence : je loue donc le travail de l’ouvrier. Si on lui demande quelle heure il est, il tire une montre qui est un chef-d’œuvre ; la garde de son épée est en onix ; il a au doigt un gros diamant qu’il fait briller aux yeux et qui est parfait ; il ne lui manque aucune de ces curieuses bagatelles que l’on porte sur soi autant pour la vanité que pour l’usage, et il ne se plaint non plus toute sorte de parure qu’un jeune homme qui a épousé une riche vieille. Vous m’inspirez enfin de la curiosité, il faut voir du moins des choses si précieuses ; envoyez-moi cet habit et ces bijoux de Philémon, je vous quitte de la personne.
Tu te trompes, Philémon, si, avec ce carosse brillant, ce grand nombre de coquins qui te suivent et ces six bêtes qui te traînent, tu penses que l’on t’en estime davantage ; l’on écarte tout cet attirail qui t’est étranger pour pénétrer jusqu’à toi qui n’est qu’un fat.
Ce n’est pas qu’il faut quelquefois pardonner à celui qui, avec un grand cortège, un habit riche et un magnifique équipage, s’en croit plus de naissance et plus d’esprit : il lit cela dans la contenance et dans les yeux de ceux qui lui parlent.
❡ Un homme à la cour, et souvent à la ville, qui a un long manteau de soie ou de drap de Hollande, une ceinture large et placée haut sur l’estomac, le soulier de maroquin, la calotte de même, d’un beau grain, un collet bien fait et bien empesé, les cheveux arrangés et le teint vermeil, qui, avec cela se souvient de quelques distinctions métaphysiques, explique ce que c’est que la lumière de gloire, et sait précisément comment l’on voit Dieu : cela s’appelle un docteur. Une personne humble, qui est ensevelie dans le cabinet, qui a médité, cherché, consulté, confronté, lu ou écrit pendant toute sa vie, est un homme docte.
❡ Chez nous, le soldat est brave et l’homme de robe est savant ; nous n’allons pas plus loin. Chez les Romains, l’homme de robe était brave, et le soldat était savant ; un Romain était tout ensemble et le soldat et l’homme de robe.
❡ Il semble que le héros est d’un seul métier, qui est celui de la guerre, et que le grand homme est de tous les métiers : ou de la robe, ou de l’épée, ou du cabinet, ou de la cour : l’un et l’autre mis ensemble ne pèsent pas un homme de bien.
❡ Dans la guerre, la distinction entre le héros et le grand homme est délicate ; toutes les vertus militaires sont l’un et l’autre : il semble néanmoins que le premier soit jeune, entreprenant, d’une haute valeur, ferme dans les périls, intrépide ; que l’autre excelle par un grand sens, par une vaste prévoyance, par une haute capacité et par une longue expérience : peut-être qu’Alexandre n’était qu’un héros, et que César était un grand homme.
❡ Æmile était né de ce que les plus grands hommes ne deviennent qu’à force de règles, de méditations et d’exercices ; il n’a eu dans ses premières années qu’à remplir des talents qui étaient naturels et qu’à se livrer à son génie ; il a fait, il a agi avant que de savoir, ou plutôt, il a su ce qu’il n’avait jamais appris ; dirai-je que les jeux de son enfance ont été plusieurs victoires ? Une vie accompagnée d’un extrême bonheur joint à une longue expérience serait illustre par les seules actions qu’il avait achevées dès sa jeunesse. Toutes les occasions de vaincre qui se sont depuis offertes, il les a embrassées, et celles qui n’étaient pas, sa vertu et son étoile les ont fait naître ; admirable même et par les choses qu’il a faites et par celles qu’il aurait pu faire. Un l’a regardé comme un homme incapable de céder à l’ennemi, de plier sous le nombre ou sous les obstacles ; comme une âme du premier ordre, pleine de ressources et de lumières, et qui voyait encore où personne ne voyait plus ; comme celui qui, à la tête des légions, était pour elles un présage de la victoire, et qui valait seul plusieurs légions, qui était grand dans la prospérité, plus grand quand la fortune lui a été contraire ; la levée d’un siège, une retraite, l’ont plus anobli que ses triomphes : l’on ne met qu’après les batailles gagnées et les villes prises ; qui était rempli de gloire et de modestie : on lui a entendu dire : « Je fuyais », avec la même grâce qu’il disait : « Nous les battîmes » ; un homme dévoué à l’État, à sa famille, au chef de sa famille ; sincère pour Dieu et pour les hommes, autant admirateur du mérite que s’il lui eût été moins propre et moins familier ; un homme vrai, simple, magnanime, à qui il n’a manqué que les moindres vertus.
❡ Les enfants des dieux, pour ainsi dire, se tirent des règles de la nature, et en sont comme l’exception. Ils n’attendent presque rien du temps et des années. Le mérite chez eux devance l’âge. Ils naissent instruits, et ils sont plutôt des hommes parfaits que le commun des hommes ne sort de l’enfance.
❡ Les vues courtes, je veux dire les esprits bornés et resserrés dans leur petite sphère, ne peuvent comprendre cette universalité de talents que l’on remarque quelquefois dans un même sujet : où ils voient l’agréable, ils en excluent le solide ; où ils croient découvrir les grâces du corps, l’agilité, la souplesse, la dextérité, ils ne veulent plus y admettre les dons de l’âme, la profondeur, la réflexion, la sagesse : ils ôtent de l’histoire de Socrate qu’il ait dansé.
❡ Il n’y a guère d’homme si accompli et si nécessaire aux siens qu’il n’ait de quoi se faire moins regretter.
❡ Un homme d’esprit et d’un caractère simple et droit peut tomber dans quelque piège, il ne pense pas que personne veuille lui en dresser et le choisir pour être sa dupe : cette confiance le rend moins précautionné, et les mauvais plaisants l’entament par cet endroit. Il n’y a qu’à perdre pour ceux qui en viendraient à une seconde charge : il n’est trompé qu’une fois.
J’éviterai avec soin d’offenser personne si je suis équitable, mais sur toutes choses un homme d’esprit si j’aime le moins du monde mes intérêts.
❡ Il n’y a rien de si délié, de si simple et de si imperceptible où il n’entre des manières qui nous décèlent. Un sot ni n’entre ni ne sort, ni ne s’assied, ni ne se lève, ni ne se tait, ni n’est sur ses jambes, comme un homme d’esprit.
❡ Je connais Mopse, d’une visite qu’il m’a rendue sans me connaître. Il prie des gens qu’il ne connaît point de le mener chez d’autres dont il n’est pas connu, il écrit à des femmes qu’il connaît de vue, il s’insinue dans un cercle de personnes respectables et qui ne savent quel il est, et là, sans attendre qu’on l’interroge, ni sans sentir qu’il interrompt, il parle et souvent et ridiculement ; il entre une autre fois dans une assemblée, se place où il se trouve sans nulle attention aux autres ni à soi-même ; on l’ôte d’une place destinée à un ministre, il s’assied à celle du duc et pair ; il est là précisément celui dont la multitude rit, et qui seul est grave et ne rit point. Chassez un chien du fauteuil du roi, il grimpe à la chaire du prédicateur, il regarde le monde indifféremment, sans embarras, sans pudeur : il n’a pas, non plus que le sot, de quoi rougir.
❡ Celse est d’un rang médiocre, mais des grands le souffrent ; il n’est pas savant, il a relation avec des savants ; il a peu de mérite, mais il connaît des gens qui en ont beaucoup ; il n’est pas habile, mais il a une langue qui peut servir de truchement et des pieds qui peuvent le porter d’un lieu à un autre ; c’est un homme né pour les allées et venues, pour écouter des propositions et les rapporter, pour en faire d’office, pour aller plus loin que sa commission et en être désavoué, pour concilier des gens qui se querellent à leur première entrevue, pour réussir dans une affaire et en manquer mille, pour se donner toute la gloire de la réussite et pour détourner sur les autres la haine d’un mauvais succès ; il sait les bruits communs, les historiettes de la ville ; il ne fait rien, il dit et il écoute ce que les autres font ; il est nouvelliste, il sait même le secret des familles : il entre dans de plus hauts mystères : il vous dit pourquoi celui-ci est exilé et pourquoi on rappelle cet autre ; il connaît le fond et les causes de la brouillerie des deux frères et de la rupture des deux ministres : n’a-t-il pas prédit aux premiers les tristes suites de leur mésintelligence ? n’a-t-il pas dit de ceux-ci que leur union ne serait pas longue ? n’était-il pas présent à de certaines paroles qui furent dites ? n’entra-t-il pas dans une espèce de négociation ? le voulut-on croire ? fut-il écouté ? À qui parlez-vous de ces choses ? qui a eu plus de part que Celse à toutes ces intrigues de cour ? et, si cela n’était ainsi, s’il ne l’avait du moins ou rêvé ou imaginé, songerait-il à vous le faire croire ? aurait-il l’air important et mystérieux d’un homme revenu d’une ambassade ?
❡ Ménippe est l’oiseau paré de divers plumages qui ne sont pas à lui : il ne parle pas, il ne sent pas, il répète des sentiments et des discours, se sert même si naturellement de l’esprit des autres qu’il y est le premier trompé, et qu’il croit souvent dire son goût ou expliquer sa pensée lorsqu’il n’est que l’écho de quelqu’un qu’il vient de quitter ; c’est un homme qui est de mise un quart d’heure de suite, qui le moment d’après baisse, dégénère, perd le peu de lustre qu’un peu de mémoire lui donnait et montre la corde. Lui seul ignore combien il est au-dessous du sublime et de l’héroïque ; et, incapable de savoir jusqu’où l’on peut avoir de l’esprit, il croit naïvement que ce qu’il en a est tout ce que les hommes en sauraient avoir : aussi a-t-il l’air et le maintien de celui qui n’a rien à désirer sur ce chapitre et qui ne porte envie à personne. Il se parle souvent à soi-même et il ne s’en cache pas, ceux qui passent le voient, et qu’il semble toujours prendre un parti ou décider qu’une telle chose est sans réplique. Si vous le saluez quelquefois, c’est le jeter dans l’embarras de savoir s’il doit rendre le salut ou non, et pendant qu’il délibère vous êtes déjà hors de portée. Sa vanité l’a fait honnête homme, l’a mis au-dessus de lui-même, l’a fait devenir ce qu’il n’était pas : l’on juge en le voyant qu’il n’est occupé que de sa personne, qu’il sait que tout lui sied bien et que sa parure est assortie ; qu’il croit que tous les yeux sont ouverts sur lui et que les hommes se relayent pour le contempler.
❡ Celui qui, logé chez soi dans un palais avec deux appartements pour les deux saisons, vient coucher au Louvre dans un entresol n’en use pas ainsi par modestie. Cet autre qui, pour conserver une taille fine, s’abstient du vin et ne fait qu’un seul repas, n’est ni sobre ni tempérant ; et d’un troisième qui, importuné d’un ami pauvre, lui donne enfin quelque secours, l’on dit qu’il achète son repos, et nullement qu’il est libéral. Le motif seul fait le mérite des actions des hommes, et le désintéressement y met la perfection.
❡ La fausse grandeur est farouche et inaccessible ; comme elle sent son faible, elle se cache ou du moins ne se montre pas de front et ne se fait voir qu’autant qu’il faut pour imposer et ne paraître point ce qu’elle est, je veux dire une vraie petitesse. La véritable grandeur est libre, douce, familière, populaire ; elle se laisse toucher et manier, elle ne perd rien à être vue de près ; plus on la connaît plus on l’admire ; elle se courbe par bonté vers ses inférieurs, et revient sans effort dans son naturel ; elle s’abandonne quelquefois, se néglige, se relâche de ses avantages, toujours en pouvoir de les reprendre et de les faire valoir ; elle rit, joue et badine, mais avec dignité ; on l’approche tout ensemble avec liberté et avec retenue ; son caractère est noble et facile, inspire le respect et la confiance, et fait que les princes nous paraissent grands et très grands sans nous faire sentir que nous sommes petits.
❡ Le sage guérit de l’ambition par l’ambition même ; il tend à de si grandes choses qu’il ne peut se borner à ce qu’on appelle des trésors, des postes, la fortune et la faveur ; il ne voit rien dans de si faibles avantages qui soit assez bon et assez solide pour remplir son cœur et pour mériter ses soins et ses désirs, il a même besoin d’efforts pour ne les pas trop dédaigner ; le seul bien capable de le tenter est cette sorte de gloire qui devrait naître de la vertu toute pure et toute simple, mais les hommes ne l’accordent guère, et il s’en passe.
❡ Celui-là est bon qui fait du bien aux autres ; s’il souffre pour le bien qu’il fait, il est très bon ; s’il souffre de ceux à qui il a fait ce bien, il a une si grande bonté qu’elle ne peut être augmentée que dans le cas où ses souffrances viendraient à croître ; et, s’il en meurt, sa vertu ne saurait aller plus loin : elle est héroïque, elle est parfaite.
DES FEMMES
Les hommes et les femmes conviennent rarement sur le mérite d’une femme ; leurs intérêts sont trop différents : les femmes ne se plaisent point les unes aux autres par les mêmes agréments qu’elles plaisent aux hommes ; mille manières qui allument dans ceux-ci les grandes passions forment entre elles l’aversion et l’antipathie.
❡ Il y a dans quelques femmes une grandeur artificielle, attachée au mouvement des yeux, à un air de tête, aux façons de marcher, et qui ne va pas plus loin ; un esprit éblouissant qui impose, et que l’on n’estime que parce qu’il n’est pas approfondi. Il y a dans quelques autres une grandeur simple, naturelle, indépendante du geste et de la démarche, qui a sa source dans le cœur et qui est comme une suite de leur haute naissance ; un mérite paisible, mais solide, accompagné de mille vertus qu’elles ne peuvent couvrir de toute leur modestie, qui échappent, et qui se montrent à ceux qui ont des yeux.
❡ J’ai vu souhaiter d’être fille, et une belle fille depuis treize ans jusqu’à vingt-deux, et après cet âge de devenir un homme.
❡ Quelques jeunes personnes ne connaissent point assez les avantages d’une heureuse nature et combien il leur serait utile de s’y abandonner ; elles affaiblissent ces dons du Ciel si rares et si fragiles par des manières affectées et par une mauvaise imitation ; leur son de voix et leur démarche sont empruntés ; elles se composent, elles se recherchent, regardent dans un miroir si elles s’éloignent assez de leur naturel : ce n’est pas sans peine qu’elles plaisent moins. ❡ Chez les femmes, se parer et se farder n’est pas, je l’avoue, parler contre sa pensée ; c’est plus aussi que le travestissement et la mascarade, où l’on ne se donne point pour ce que l’on paraît être, mais où l’on pense seulement à se cacher et à se faire ignorer : c’est chercher à imposer aux yeux et vouloir paraître selon l’extérieur contre la vérité ; c’est une espèce de menterie.
Il faut juger des femmes depuis la chaussure jusqu’à la coiffure exclusivement, à peu près comme on mesure le poisson entre queue et tête.
❡ Si les femmes veulent seulement être belles à leurs propres yeux et se plaire à elles-mêmes, elles peuvent sans doute, dans la manière de s’embellir, dans le choix des ajustements et de la parure, suivre leur goût et leur caprice ; mais si c’est aux hommes qu’elles désirent de plaire, si c’est pour eux qu’elles se fardent ou qu’elles s’enluminent, j’ai recueilli les voix, et je leur prononce de la part de tous les hommes, ou de la plus grande partie, que le blanc et le rouge les rend affreuses et dégoûtantes, que le rouge seul les vieillit et les déguise ; qu’ils haïssent autant à les voir avec de la céruse sur le visage qu’avec de fausses dents en la bouche et des boules de cire dans les mâchoires ; qu’ils protestent sérieusement contre tout l’artifice dont elles usent pour se rendre laides ; et que, bien loin d’en répondre devant Dieu, il semble au contraire qu’il leur ait réservé ce dernier et infaillible moyen de guérir des femmes.
Si les femmes étaient telles naturellement qu’elles le deviennent par artifice, qu’elles perdissent en un moment toute la fraîcheur de leur teint, qu’elles eussent le visage aussi allumé et aussi plombé qu’elles se le font par le rouge et par la peinture dont elles se fardent, elles seraient inconsolables.
❡ Une femme coquette ne se rend point sur la passion de plaire et sur l’opinion qu’elle a de sa beauté ; elle regarde le temps et les années comme quelque chose seulement qui ride et qui enlaidit les autres femmes ; elle oublie du moins que l’âge est écrit sur le visage ; la même parure qui a autrefois embelli sa jeunesse défigure enfin sa personne, éclaire les défauts de sa vieillesse : la mignardise et l’affectation l’accompagnent dans la douleur et dans la fièvre ; elle meurt parée et en rubans de couleur.
❡ Lise entend dire d’une autre coquette qu’elle se moque de se piquer de jeunesse et de vouloir user d’ajustements qui ne conviennent plus à une femme de quarante ans ; Lise les a accomplis, mais les années pour elle ont moins de douze mois et ne la vieillissent point, elle le croit ainsi ; et pendant qu’elle se regarde au miroir, qu’elle met du rouge sur son visage et qu’elle place des mouches, elle convient qu’il n’est pas permis à un certain âge de faire la jeune, et que Clarice en effet avec ses mouches et son rouge est ridicule.
❡ Les femmes se préparent pour leurs amants, si elles les attendent ; mais, si elles en sont surprises, elles oublient à leur arrivée l’état où elles se trouvent, elles ne se voient plus. Elles ont plus de loisir avec les indifférents, elles sentent le désordre où elles sont, s’ajustent en leur présence ou disparaissent un moment et reviennent parées.
❡ Un beau visage est le plus beau de tous les spectacles, et l’harmonie la plus douce est le son de voix de celle que l’on aime.
❡ L’agrément est arbitraire : la beauté est quelque chose de plus réel et de plus indépendant du goût et de l’opinion.
❡ L’on peut être touché de certaines beautés si parfaites et d’un mérite si éclatant que l’on se borne à les voir et à leur parler.
❡ Une belle femme qui a les qualités d’un honnête homme est ce qu’il y a au monde d’un commerce plus délicieux ; l’on trouve en elle tout le mérite des deux sexes.
❡ Il échappe à une jeune personne de petites choses qui persuadent beaucoup et qui flattent sensiblement celui pour qui elles sont faites : il n’échappe presque rien aux hommes, leurs caresses sont volontaires ; ils parlent, ils agissent, ils sont empressés, et persuadent moins.
❡ Le caprice est, dans les femmes, tout proche de la beauté, pour être son contre-poison et afin qu’elle nuise moins aux hommes, qui n’en guériraient pas sans remède.
❡ Les femmes s’attachent aux hommes par les faveurs qu’elles leur accordent ; les hommes guérissent par ces mêmes faveurs.
❡ Une femme oublie d’un homme qu’elle n’aime plus jusqu’aux faveurs qu’il a reçues d’elle.
❡ Une femme qui n’a qu’un galant croit n’être point coquette ; celle qui a plusieurs galants croit n’être que coquette.
Telle femme évite d’être coquette par un ferme attachement à un seul, qui passe pour folle par son mauvais choix.
❡ Un ancien galant tient à si peu de chose qu’il cède à un nouveau mari, et celui-ci dure si peu qu’un nouveau galant qui survient lui rend le change.
Un ancien galant craint ou méprise un nouveau rival, selon le caractère de la personne qu’il sert.
Il ne manque souvent à un ancien galant auprès d’une femme qui l’attache que le nom de mari : c’est beaucoup, et il serait mille fois perdu sans cette circonstance.
❡ Il semble que la galanterie dans une femme ajoute à la coquetterie ; un homme coquet au contraire est quelque chose de pire qu’un homme galant : l’homme coquet et la femme galante vont assez de pair.
❡ Il y a peu de galanteries secrètes ; bien des femmes ne sont pas mieux désignées par le nom de leurs maris que par celui de leurs amants.
❡ Une femme galante veut qu’on l’aime, il suffit à une coquette d’être trouvée aimable et de passer pour belle : celle-là cherche à engager, celle-ci se contente de plaire ; la première passe successivement d’un engagement à un autre, la seconde a plusieurs amusements tout à la fois ; ce qui domine dans l’une c’est la passion et le plaisir, et dans l’autre c’est la vanité et la légèreté ; la galanterie est un faible du cœur ou peut-être un vice de la complexion, la coquetterie est un dérèglement de l’esprit ; la femme galante se fait craindre, et la coquette se fait haïr. L’on peut tirer de ces deux caractères de quoi en faire un troisième, le pire de tous.
❡ Une femme faible est celle à qui l’on reproche une faute, qui se la reproche à elle-même, dont le cœur combat la raison, qui veut guérir, qui ne guérira point, ou bien tard.
❡ Une femme inconstante est celle qui n’aime plus, une légère celle qui déjà en aime un autre, une volage celle qui ne sait si elle aime et ce qu’elle aime, une indifférente celle qui n’aime rien.
❡ La perfidie, si je l’ose dire, est un mensonge de toute la personne : c’est dans une femme l’art de placer un mot ou une action qui donne le change, et quelquefois de mettre en œuvre des serments et des promesses qui ne lui coûtent pas plus à faire qu’à violer.
Une femme infidèle, si elle est connue pour telle de la personne intéressée, n’est qu’infidèle ; s’il la croit fidèle, elle est perfide.
On tire ce bien de la perfidie des femmes, qu’elle guérit de la jalousie.
❡ Quelques femmes ont dans le cours de leur vie un double engagement à soutenir, également difficile à rompre et à se dissimuler ; il ne manque à l’un que le contrat, et à l’autre que le cœur.
❡ À juger de cette femme par sa beauté, sa jeunesse, sa fierté et ses dédains, il n’y a personne qui doute que ce ne soit un héros qui doive un jour la charmer : son choix est fait, c’est un petit monstre qui manque d’esprit.