Les Caractères (page 8)
❡ Arrias a tout lu, a tout vu, il veut le persuader ainsi ; c’est un homme universel, et il se donne pour tel ; il aime mieux mentir que de se taire ou de paraître ignorer quelque chose. On parle à la table d’un grand d’une cour du Nord, il prend la parole, et l’ôte à ceux qui allaient dire ce qu’ils en savent ; il s’oriente dans cette région lointaine comme s’il en était originaire ; il discourt des mœurs de cette cour, des femmes du pays, de ses lois et de ses coutumes ; il récite des historiettes qui y sont arrivées ; il les trouve plaisantes, et il en rit le premier jusqu’à éclater. Quelqu’un se hasarde de le contredire et lui prouve nettement qu’il dit des choses qui ne sont pas vraies ; Arrias ne se trouble point, prend feu au contraire contre l’interrupteur. « Je n’avance, lui dit-il, je raconte rien que je ne sache d’original, je l’ai appris de Séthon, ambassadeur de France dans cette cour, revenu à Paris depuis quelques jours, que je connais familièrement, que j’ai fort interrogé, et qui ne m’a caché aucune circonstance. » Il reprenait le fil de sa narration avec plus de confiance qu’il ne l’avait commencée, lorsque l’un des conviés lui dit : « C’est Séthon à qui vous parlez, lui-même, et qui arrive de son ambassade. »
❡ Il y a un parti à prendre dans les entretiens entre une certaine paresse qu’on a de parler, ou quelquefois un esprit abstrait qui, nous jetant loin du sujet de la conversation, nous fait faire ou de mauvaises demandes ou de sottes réponses, et une attention importune qu’on a au moindre mot qui échappe, pour le relever, badiner autour, y trouver un mystère que les autres n’y voient pas, y chercher de la finesse et de la subtilité, seulement pour avoir occasion d’y placer la sienne.
❡ Être infatué de soi et s’être fortement persuadé qu’on a beaucoup d’esprit est un accident qui n’arrive guère qu’à celui qui n’en a point ou qui en a peu ; malheur pour lors à qui est exposé à l’entretien d’un tel personnage : combien de jolies phrases lui faudra-t-il essuyer ! combien de ces mots aventuriers qui paraissent subitement, durent un temps et que bientôt on ne revoit plus ! S’il conte une nouvelle, c’est moins pour l’apprendre à ceux qui l’écoutent que pour avoir le mérite de la dire, et de la dire bien : elle devient un roman entre ses mains ; il fait penser les gens à sa manière, leur met en la bouche ses petites façons de parler, et les fait toujours parler longtemps ; il tombe ensuite en des parenthèses qui peuvent passer pour épisodes, mais qui font oublier le gros de l’histoire et à lui qui vous parle et à vous qui le supportez ; que serait-ce de vous et de lui, si quelqu’un ne survenait heureusement pour déranger le cercle et faire oublier la narration ?
❡ J’entends Théodecte de l’antichambre ; il grossit sa voix à mesure qu’il s’approche, le voilà entré ; il rit, il crie, il éclate, on bouche ses oreilles, c’est un tonnerre, il n’est pas moins redoutable par les choses qu’il dit que par le ton dont il parle ; il ne s’apaise et il ne revient de ce grand fracas que pour bredouiller des vanités et des sottises : il a si peu d’égard au temps, aux personnes, aux bienséances, que chacun a son fait sans qu’il ait eu l’intention de le lui donner ; il n’est pas encore assis qu’il a à son insu désobligé toute l’assemblée. À-t-on servi, il se met le premier à table et dans la première place ; les femmes sont à sa droite et à sa gauche ; il mange, il boit, il conte, il plaisante, il interrompt tout à la fois ; il n’a nul discernement des personnes, ni du maître, ni des conviés ; il abuse de la folle déférence qu’on a pour lui : est-ce lui, est-ce Eutidème qui donne le repas ? Il rappelle à soi toute l’autorité de la table, et il y a un moindre inconvénient à la lui laisser entière qu’à la lui disputer ; le vin et les viandes n’ajoutent rien à son caractère. Si l’on joue, il gagne au jeu ; il veut railler celui qui perd, et il l’offense ; les rieurs sont pour lui, il n’y a sorte de fatuités qu’on ne lui passe. Je cède enfin et je disparais, incapable de souffrir plus longtemps Théodecte et ceux qui le souffrent.
❡ Troïle, est utile à ceux qui ont trop de bien, il leur ôte l’embarras du superflu, il leur sauve la peine d’amasser de l’argent, de faire des contrats, de fermer des coffres, de porter des clefs sur soi et de craindre un vol domestique ; il les aide dans leurs plaisirs, et il devient capable ensuite de les servir dans leurs passions ; bientôt il les règle et les maîtrise dans leur conduite ; il est l’oracle d’une maison, celui dont on attend, que dis-je ? dont on prévient, dont on devine les décisions. Il dit de cet esclave : « Il faut le punir », et on le fouette, et de cet autre : « Il faut l’affranchir », et on l’affranchit ; l’on voit qu’un parasite ne le fait pas rire, il peut lui déplaire, il est congédié ; le maître est heureux si Troïle lui laisse sa femme et ses enfants ; si celui-ci est à table, et qu’il prononce d’un mets qu’il est friand, le maître et les conviés, qui en mangeaient sans réflexion, le trouvent friand et ne s’en peuvent rassasier ; s’il dit au contraire d’un autre mets qu’il est insipide, ceux qui commençaient à le goûter n’osant avaler le morceau qu’ils ont à la bouche, ils le jettent à terre ; tous ont les yeux sur lui, observent son maintien et son visage avant de prononcer sur le vin ou sur les viandes qui sont servies. Ne le cherchez pas ailleurs que dans la maison de ce riche qu’il gouverne ; c’est là qu’il mange, qu’il dort et qu’il fait digestion, qu’il querelle son valet, qu’il reçoit ses ouvriers et qu’il remet ses créanciers ; il régente, il domine dans une salle, il y reçoit la cour et les hommages de ceux qui, plus fins que les autres, ne veulent aller au maître que par Troïle. Si l’on entre par malheur sans avoir une physionomie qui lui agrée, il ride son front et il détourne sa vue ; si on l’aborde, il ne se lève pas ; si l’on s’assied auprès de lui, il s’éloigne ; si on lui parle, il ne répond point ; si l’on continue de parler, il passe dans une autre chambre ; si on le suit, il gagne l’escalier ; il franchirait tous les étages ou il se lancerait par une fenêtre plutôt que de se laisser joindre par quelqu’un qui a un visage ou un ton de voix qu’il désapprouve : l’un et l’autre sont agréables en Troïle, et il s’en est servi heureusement pour s’insinuer ou pour conquérir ; tout devient, avec le temps, au-dessous de ses soins, comme il est au-dessus de vouloir se soutenir ou continuer de plaire par le moindre des talents qui ont commencé à le faire valoir ; c’est beaucoup qu’il sorte quelquefois de ses méditations et de sa taciturnité pour contredire et que même pour critiquer il daigne une fois le jour avoir de l’esprit ; bien loin d’attendre de lui qu’il défère à vos sentiments, qu’ils soit complaisant, qu’il vous loue, vous n’êtes pas sur qu’il aime toujours votre approbation ou qu’il souffre votre complaisance.
❡ Il faut laisser parler cet inconnu que le hasard a placé auprès de vous dans une voiture publique, à une fête ou à un spectacle, et il ne vous coûtera bientôt pour le connaître que de l’avoir écouté : vous saurez son nom, sa demeure, son pays, l’état de son bien, son emploi, celui de son père, la famille dont est sa mère, sa parenté, ses alliances, les armes de sa maison ; vous comprendrez qu’il est noble, qu’il a un château, de beaux meubles, des valets et un carrosse.
❡ Il y a des gens qui parlent un moment avant que d’avoir pensé ; il y en a d’autres qui ont une fade attention à ce qu’ils disent, et avec qui l’on souffre dans la conversation de tout le travail de leur esprit : ils sont comme paîtris de phrases et de petits tours d’expression, concertés dans leur geste et dans tout leur maintien ; ils sont puristes, et ne hasardent pas le moindre mot, quand il devrait faire le plus bel effet du monde ; rien d’heureux ne leur échappe, rien ne coule de source et avec liberté ; ils parlent proprement et ennuyeusement.
❡ L’esprit de la conversation consiste bien moins à en montrer beaucoup qu’à en faire trouver aux autres ; celui qui sort de votre entretien content de soi et de son esprit l’est de vous parfaitement. Les hommes n’aiment point à vous admirer, ils veulent plaire ; ils cherchent moins à être instruits et même réjouis qu’à être goûtés et applaudis et le plaisir le plus délicat est de faire celui d’autrui.
❡ Il ne faut pas qu’il y ait trop d’imagination dans nos conversations ni dans nos écrits ; elle ne produit souvent que des idées vaines et puériles, qui ne servent point à perfectionner le goût et à nous rendre meilleurs : nos pensées doivent être prises dans le bon sens et la droite raison, et doivent être un effet de notre jugement.
❡ C’est une grande misère que de n’avoir pas assez d’esprit pour bien parler, ni assez de jugement pour se taire. Voilà le principe de toute impertinence.
❡ Dire d’une chose modestement ou quelle est bonne ou qu’elle est mauvaise, et les raisons pourquoi elle est telle, demande du bon sens et de l’expression ; c’est une affaire. Il est plus court de prononcer, d’un ton décisif et qui emporte la preuve de ce qu’on avance, ou quelle est exécrable, ou quelle est miraculeuse.
❡ Rien n’est moins selon Dieu et selon le monde que d’appuyer tout ce que l’on dit dans la conversation, jusqu’aux choses les plus indifférentes, par de longs et de fastidieux serments. Un honnête homme qui dit oui et non mérite d’être cru : son caractère jure pour lui, donne créance à ses paroles et lui attire toute sorte de confiance.
❡ Celui qui dit incessamment qu’il a de l’honneur et de la probité, qu’il ne nuit à personne, qu’il consent que le mal qu’il fait aux autres lui arrive, et qui jure pour le faire croire, ne sait pas même contrefaire l’homme de bien.
Un homme de bien ne saurait empêcher par toute sa modestie qu’on ne dise de lui ce qu’un malhonnête homme sait dire de soi.
❡ Cléon parle obligeamment ou peu juste, c’est l’un ou l’autre ; mais il ajoute qu’il est fait ainsi et qu’il dit ce qu’il pense.
❡ Il y a parler bien, parler aisément, parler juste, parler à propos : c’est pécher contre ce dernier genre que de s’étendre sur un repas magnifique que l’on vient de faire, devant des gens qui sont réduits à épargner leur pain ; de dire merveilles de sa santé devant des infirmes ; d’entretenir de ses richesses, de ses revenus et de ses ameublements, un homme qui n’a ni rentes ni domicile ; en un mot, de parler de son bonheur devant des misérables : cette conversation est trop forte pour eux, et la comparaison qu’ils font alors de leur état au vôtre est odieuse.
❡ « Pour vous, dit Eutiphron, vous êtes riche ou vous devez l’être ; dix mille livres de rente et en fond de terre, cela est beau, cela est doux, et l’on est heureux à moins », pendant que lui qui parle ainsi a cinquante mille livres de revenu, et qu’il croit n’avoir que la moitié de ce qu’il mérite ; il vous taxe, il vous apprécie, il fixe votre dépense, et, s’il vous jugeait digne d’une meilleure fortune et de celle même où il aspire, il ne manquerait pas de vous la souhaiter ; il n’est pas le seul qui fasse de si mauvaises estimations ou des comparaisons si désobligeantes, le monde est plein d’Eutiphrons.
❡ Quelqu’un, suivant la pente de la coutume qui veut qu’on loue, et par l’habitude qu’il a à la flatterie et à l’exagération, congratule Théodème sur un discours qu’il n’a point entendu, et dont personne n’a pu encore lui rendre compte ; il ne laisse pas de lui parler de son génie, de son geste, et surtout de la fidélité de sa mémoire ; et il est vrai que Théodème est demeuré court.
❡ L’on voit des gens brusques, inquiets, suffisants, qui, bien qu’oisifs et sans aucune affaire qui les appelle ailleurs, vous expédient, pour ainsi dire, un peu de paroles et ne songent qu’à se dégager de vous ; on leur parle encore qu’ils sont partis et ont disparu ; ils ne sont pas moins impertinents que ceux qui vous arrêtent seulement pour vous ennuyer, ils sont peut-être moins incommodes.
❡ Parler et offenser, pour de certaines gens, est précisément la même chose ; ils sont piquants et amers, leur style est mêlé de fiel et d’absinthe ; la raillerie, l’injure, l’insulte, leur découlent des lèvres comme leur salive ; il leur serait utile d’être nés muets ou stupides, ce qu’ils ont de vivacité et d’esprit leur nuit davantage que ne fait à quelques autres leur sottise ; ils ne se contentent pas toujours de répliquer avec aigreur, ils attaquent souvent avec insolence : ils frappent sur tout ce qui se trouve sous leur langue, sur les présents, sur les absents ; ils heurtent de front et de côté comme des béliers : demande-t-on à des béliers qu’ils n’aient pas de cornes ? de même n’espère-t-on pas de reformer par cette peinture des naturels si durs, si farouches, si indociles ; ce que l’on peut faire de mieux, d’aussi loin qu’on les découvre, est de les fuir de toute sa force et sans regarder derrière soi.
❡ Il y a des gens d’une certaine étoffe ou d’un certain caractère avec qui il ne faut jamais se commettre, de qui l’on ne doit se plaindre que le moins qu’il est possible, et contre qui il n’est pas même permis d’avoir raison.
❡ Entre deux personnes qui ont eu ensemble une violente querelle, dont l’une a raison et l’autre ne l’a pas, ce que la plupart de ceux qui y ont assisté ne manquent jamais de faire, ou pour se dispenser de juger, ou par un tempérament qui m’a toujours paru hors de sa place, c’est de condamner tous les deux : leçon importante, motif pressant et indispensable de fuir à l’orient quand le fat est à l’occident, pour éviter de partager avec lui le même ton.
❡ Je n’aime pas un homme que je ne puis aborder le premier ni saluer avant qu’il me salue, sans m’avilir à ses yeux et sans tremper dans la bonne opinion qu’il a de lui-même. Montagne dirait : « Je veux avoir mes coudées franches et être courtois et affable à mon point, sans remords ni conséquence. Je ne puis du tout étriver contre mon penchant et aller au rebours de mon naturel, qui m’emmène vers celui que je trouve à ma rencontre. Quand il m’est égal et qu’il ne m’est point ennemi, j’anticipe sur son accueil, je le questionne sur sa disposition et santé, je lui fais offre de mes offices sans tant marchander sur le plus ou sur le moins, ni être, comme disent aucuns, sur le qui-vive ; celui-là me déplaît qui, par la connaissance que j’ai de ses coutumes et façons d’agir, me tire de cette liberté et franchise : comment me ressouvenir tout à propos et d’aussi loin que je vois cet homme, d’emprunter une contenance grave et importante, et qui l’avertisse que je crois le valoir bien et au delà, pour cela de me ramentevoir de mes bonnes qualités et conditions et des siennes mauvaises, puis en faire la comparaison ? C’est trop de travail pour moi, et ne suis du tout capable de si raide et si subite attention ; et, quand bien elle m’aurait succédé une première fois, je ne laisserais de fléchir et me démentir à une seconde tâche : je ne puis me forcer et contraindre pour quelconque à être fier. »
❡ Avec de la vertu, de la capacité et une bonne conduite, l’on peut être insupportable ; les manières que l’on néglige comme de petites choses sont souvent ce qui fait que les hommes décident de vous en bien ou en mal ; une légère attention à les avoir douces et polies prévient leurs mauvais jugements : il ne faut presque rien pour être cru fier, incivil, méprisant, désobligeant ; il faut encore moins pour être estimé tout le contraire.
❡ La politesse n’inspire pas toujours la bonté, l’équité, la complaisance, la gratitude ; elle en donne du moins les apparences, et fait paraître l’homme au dehors comme il devrait être intérieurement.
L’on peut définir l’esprit de politesse, l’on ne peut en fixer la pratique : elle suit l’usage et les coutumes reçues ; elle est attachée aux temps, aux lieux, aux personnes, et n’est point la même dans les deux sexes, ni dans les différentes conditions ; l’esprit tout seul ne la fait pas deviner, il fait qu’on la suit par imitation et que l’on s’y perfectionne ; il y a des tempéraments qui ne sont susceptibles que de la politesse, et il y en a d’autres qui ne servent qu’aux grands talents ou à une vertu solide : il est vrai que les manières polies donnent cours au mérite et le rendent agréable, et qu’il faut avoir de bien éminentes qualités pour se soutenir sans la politesse.
Il me semble que l’esprit de politesse est une certaine attention à faire que par nos paroles et par nos manières les autres soient contents de nous et d’eux-mêmes.
❡ C’est une faute contre la politesse que de louer immodérément, en présence de ceux que vous faites chanter ou toucher un instrument, quelque autre personne qui a ces mêmes talents ; comme devant ceux qui vous lisent leurs vers, un autre poète.
❡ Dans les repas ou les fêtes que l’on donne aux autres, dans les présents qu’on leur fait, et dans tous les plaisirs qu’on leur procure, il y a faire bien, et faire selon leur goût : le dernier est préférable.
❡ Il y aurait une espèce de férocité à rejeter indifféremment toute sorte de louanges : l’on doit être sensible à celles qui nous viennent des gens de bien, qui louent en nous sincèrement des choses louables.
❡ Un homme d’esprit, et qui est né fier, ne perd rien de sa fierté et de sa raideur pour se trouver pauvre ; si quelque chose au contraire doit amollir son humeur, le rendre plus doux et plus sociable, c’est un peu de prospérité.
❡ Ne pouvoir supporter tous les mauvais caractères dont le monde est plein n’est pas un fort bon caractère : il faut dans le commerce des pièces d’or et de la monnaie.
❡ Vivre avec des gens qui sont brouillés, et dont il faut écouter de part et d’autre les plaintes réciproques, c’est, pour ainsi dire, ne pas sortir de l’audience, et entendre du matin au soir plaider et parler procès.
❡ L’on sait des gens qui avaient coulé leurs jours dans une union étroite : leurs biens étaient en commun, ils n’avaient qu’une même demeure, ils ne se perdaient pas de vue. Ils se sont aperçus à plus de quatre-vingts ans qu’ils devaient se quitter l’un l’autre et finir leur société ; ils n’avaient plus qu’un jour à vivre, et ils n’ont osé entreprendre de le passer ensemble ; ils se sont dépêchés de rompre avant que de mourir ; ils n’avaient de fonds pour la complaisance que jusque-là. Ils ont trop vécu pour le bon exemple : un moment plus tôt ils mouraient sociables, et laissaient après eux un rare modèle de la persévérance dans l’amitié.
❡ L’intérieur des familles est souvent troublé par les défiances, par les jalousies et par l’antipathie, pendant que des dehors contents, paisibles et enjoués nous trompent, et nous y font supposer une paix qui n’y est point : il y en a peu qui gagnent à être approfondies. Cette visite que vous rendez vient de suspendre une querelle domestique, qui n’attend que votre retraite pour recommencer.
❡ Dans la société, c’est la raison qui plie la première. Les plus sages sont souvent menés par le plus fou et le plus bizarre : l’on étudie son faible, son humeur, ses caprices, l’on s’y accommode ; l’on évite de le heurter, tout le monde lui cède ; la moindre sérénité qui paraît sur son visage lui attire des éloges : on lui tient compte de n’être pas toujours insupportable. Il est craint, ménagé, obéi, quelquefois aimé.
❡ Il n’y a que ceux qui ont eu de vieux collatéraux, ou qui en ont encore, et dont il s’agit d’hériter, qui puissent dire ce qu’il en coûte.
❡ Cléante est un très honnête homme ; il s’est choisi une femme qui est la meilleure personne du monde et la plus raisonnable : chacun, de sa part, fait tout le plaisir et tout l’agrément des sociétés où il se trouve ; l’on ne peut voir ailleurs plus de probité, plus de politesse. Ils se quittent demain, et l’acte de leur séparation est tout dressé chez le notaire. Il y a, sans mentir, de certains mérites qui ne sont point faits pour être ensemble, de certaines vertus incompatibles.
❡ L’on peut compter sûrement sur la dot, le douaire et les conventions, mais faiblement sur les nourritures ; elles dépendent d’une union fragile de la belle-mère et de la bru, et qui périt souvent dans l’année du mariage.
❡ Un beau-père aime son gendre, aime sa bru. Une belle-mère aime son gendre, n’aime point sa bru. Tout est réciproque.
❡ Ce qu’une marâtre aime le moins de tout ce qui est au monde, ce sont les enfants de son mari : plus elle est folle de son mari, plus elle est marâtre.
Les marâtres font déserter les villes et les bourgades, et ne peuplent pas moins la terre de mendiants, de vagabonds, de domestiques et d’esclaves, que la pauvreté.
G**et H** sont voisins de campagne, et leurs terres sont contiguës ; ils habitent une contrée déserte et solitaire. Éloignés des villes et de tout commerce, il semblait que la fuite d’une entière solitude ou l’amour de la société eût dû les assujettir à une liaison réciproque ; il est cependant diffcile d’exprimer la bagatelle qui les a fait rompre, qui les rend implacables l’un pour l’autre, et qui perpétuera leurs haines dans leurs descendants. Jamais des parents et même des frères ne se sont brouillés pour une moindre chose.
Je suppose qu’il n’y ait que deux hommes sur la terre, qui la possèdent seuls et qui la partagent toute entre eux deux ; je suis persuadé qu’il leur naîtra bientôt quelque sujet de rupture, quand ce ne serait que pour les limites.
❡ Il est souvent plus court et plus utile de cadrer aux autres que de faire que les autres s’ajustent à nous.
❡ J’approche d’une petite ville et je suis déjà sur une hauteur d’où je la découvre ; elle est située à mi-côte, une rivière baigne ses murs et coule ensuite dans une belle prairie ; elle a une forêt épaisse qui la couvre des vents froids et de l’aquilon je la vois dans un jour si favorable que je compte ses tours et ses clochers ; elle me paraît peinte sur le penchant de la colline. Je me récrie, et je dis : « Quel plaisir de vivre sous un si beau ciel et dans ce séjour si délicieux ! Je descends dans la ville, où je n’ai pas couché deux nuits que je ressemble à ceux qui l’habitent : j’en veux sortir.
❡ Il y a une chose que l’on n’a point vue sous le ciel, et que, selon toutes les apparences, on ne verra jamais : c’est une petite ville qui n’est divisée en aucuns partis, où les familles sont unies, et où les cousins se voient avec confiance ; où un mariage n’engendre point une guerre civile ; où la querelle des rangs ne se réveille pas à tous moments par l’offrande, l’encens et le pain bénit, par les processions et par les obsèques ; d’où l’on a banni les caquets, le mensonge et la médisance ; où l’on voit parler ensemble le bailli et le président, les élus et les assesseurs ; où le doyen vit bien avec ses chanoines, où les chanoines ne dédaignent pas les chapelains, et où ceux-ci souffrent les chantres.
❡ Les provinciaux et les sots sont toujours prêts à se fâcher et à croire qu’on se moque d’eux ou qu’on les méprise ; il ne faut jamais hasarder la plaisanterie, même la plus douce et la plus permise, qu’avec des gens polis ou qui ont de l’esprit.
❡ On ne prime point avec les grands, ils se défendent par leur grandeur ; ni avec les petits, ils vous repoussent par le qui vive.
❡ Tout ce qui est mérite se sent, se discerne, se devine réciproquement ; si l’on voulait être estimé, il faudrait vivre avec des personnes estimables.
❡ Celui qui est d’une éminence au-dessus des autres, qui le met à couvert de la répartie, ne doit jamais faire une raillerie piquante.
❡ Il y a de petits défauts que l’on abandonne volontiers à la censure, et dont nous ne haïssons pas à être raillés ; ce sont de pareils défauts que nous devons choisir pour railler les autres.
❡ Rire des gens d’esprit, c’est le privilège des sots ; ils sont dans le monde ce que les fous sont à la cour, je veux dire sans conséquence.
❡ La moquerie est souvent indigence d’esprit.
❡ Vous le croyez votre dupe ; s’il feint de l’être, qui est plus dupe de lui ou de vous ?
❡ Si vous observez avec soin qui sont les gens qui ne peuvent louer, qui blâment toujours, qui ne sont contents de personne, vous reconnaîtrez que ce sont ceux mêmes dont personne n’est content.
❡ Le dédain et le rengorgement dans la société attire précisément le contraire de ce que l’on cherche, si c’est à se faire estimer.
❡ Le plaisir de la société entre les amis se cultive par une ressemblance de goût sur ce qui regarde les mœurs et par quelque différence d’opinions sur les sciences : par là ou l’on s’affermit dans ses sentiments, ou l’on s’exerce et l’on s’instruit pour la dispute.
❡ L’on ne peut aller loin dans l’amitié si l’on n’est pas disposé à se pardonner les uns aux autres les petits défauts.
❡ Combien de belles et inutiles raisons à étaler à celui qui est dans une grande adversité pour essayer de le rendre tranquille : les choses de dehors qu’on appelle les événements sont quelquefois plus fortes que la raison et que la nature. « Mangez, dormez, ne vous laissez point mourir de chagrin, songez à vivre ; » harangues froides et qui réduisent à l’impossible. « Êtes-vous raisonnable de vous tant inquiéter ? » N’est-ce pas dire : « Êtes-vous fou d’être malheureux ? »
❡ Le conseil, si nécessaire pour les affaires, est quelquefois, dans la société, nuisible à qui le donne et inutile à celui à qui il est donné : sur les mœurs, vous faites remarquer des défauts ou que l’on n’avoue pas, ou que l’on estime des vertus ; sur les ouvrages, vous rayez les endroits qui paraissent admirables à leur auteur, où il se complaît davantage, où il croit s’être surpassé lui-même. Vous perdez ainsi la confiance de vos amis, sans les avoir rendus ni meilleurs ni plus habiles.
❡ L’on a vu il n’y a pas longtemps un cercle de personnes des deux sexes, liées ensemble par la conversation et par un commerce d’esprit : ils laissaient au vulgaire l’art de parler d’une manière intelligible ; une chose dite entre eux peu clairement en entraînait une autre encore plus obscure, sur laquelle on enchérissait par de vraies énigmes, toujours suivies de longs applaudissements : par tout ce qu’ils appelaient délicatesse, sentiments, tour et finesse d’expression, ils étaient enfin parvenus à n’être plus entendus et à ne s’entendre pas eux-mêmes. Il ne fallait pour fournir à ces entretiens ni bon sens, ni jugement, ni mémoire, ni la moindre capacité ; il fallait de l’esprit, non pas du meilleur, mais de celui qui est faux et où l’imagination a trop de part.
« Je le sais, Théobalde, vous êtes vieilli, mais voudriez-vous que je crusse que vous êtes baissé, que vous n’êtes plus poète ni bel esprit, que vous êtes présentement aussi mauvais juge de tout genre d’ouvrage que méchant auteur, que vous n’avez plus rien de naïf et de délicat dans la conversation ? Votre air libre et présomptueux me rassure et me persuade tout le contraire ; vous êtes donc aujourd’hui tout ce que vous fûtes jamais, et peut-être meilleur : car, si à votre âge vous êtes si vif et si impétueux, quel nom, Théobalde, fallait-il vous donner dans votre jeunesse, et lorsque vous étiez la coqueluche ou l’entêtement de certaines femmes qui ne juraient que par vous et sur votre parole, qui disaient : « Cela est délicieux, qu’a-t-il dit ? »