Les Caractères (page 9)

Jean de La Bruyère · Lettres

Texte français, domaine public · Source : fr.wikisource.org — Les Caractères · 25 pages

❡ L’on parle impétueusement dans les entretiens, souvent par vanité ou par humeur, rarement avec assez d’attention ; tout occupé du désir de répondre à ce qu’on n’écoute point, l’on suit ses idées, et on les explique sans le moindre égard pour les raisonnements d’autrui l’on est bien éloigné de trouver ensemble la vérité, l’on n’est pas encore convenu de celle que l’on cherche. Qui pourrait écouter ces sortes de conversations et les écrire ferait voir quelquefois de bonnes choses qui n’ont nulle suite.

❡ Il a régné pendant quelque temps une sorte de conversation fade et puérile, qui roulait toute sur des questions frivoles qui avaient relation au cœur et à ce qu’on appelle passion ou tendresse ; la lecture de quelques romans les avait introduites parmi les plus honnêtes gens de la ville et de la cour : ils s’en sont défaits et la bougeoisie les a reçues avec les pointes et les équivoques.

❡ Quelques femmes de la ville ont la délicatesse de ne pas savoir ou de n’oser dire le nom des rues, des places et de quelques endroits publics qu’elles ne croient pas assez nobles pour être connus : elles disent le Louvre, la place Royale ; mais elles usent de tours et de phrases plutôt que de prononcer de certains noms ; et, s’ils leur échappent, c’est du moins avec quelque altération du mot et après quelques façons qui les rassurent ; en cela moins naturelles que les femmes de la cour, qui, ayant besoin, dans le discours, des Halles, du Châtelet ou de choses semblables, disent : les Halles, le Châtelet.

❡ Si l’on feint quelquefois de ne se pas souvenir de certains noms que l’on croit obscurs, et si l’on affecte de les corrompre en les prononçant, c’est par la bonne opinion qu’on a du sien.

❡ L’on dit par belle humeur, et dans la liberté de la conversation, de ces choses froides, qu’à la vérité l’on donne pour telles, et que l’on ne trouve bonnes que parce qu’elles sont extrêmement mauvaises : cette manière basse de plaisanter a passé du peuple, à qui elle appartient, jusque dans une grande partie de la jeunesse de la cour, qu’elle a déjà infectée ; il est vrai qu’il y entre trop de fadeur et de grossièreté pour devoir craindre qu’elle s’étende plus loin, et qu’elle fasse de plus grands progrès dans un pays qui est le centre du bon goût et de la politesse ; l’on doit cependant en inspirer le dégoût à ceux qui la pratiquent : car, bien que ce ne soit jamais sérieusement, elle ne laisse pas de tenir la place, dans leur esprit et dans le commerce ordinaire, de quelque chose de meilleur.

❡ Entre dire de mauvaises choses ou en dire de bonnes que tout le monde sait et les donner pour nouvelles, je n’ai pas à choisir.

❡ Lucain a dit une jolie chose ; il y a un beau mot de Claudien ; il y a cet endroit de Sénèque ; et là-dessus une longue suite de latin que l’on cite souvent devant des gens qui ne l’entendent pas et qui feignent de l’entendre. Le secret serait d’avoir un grand sens et bien de l’esprit : car ou l’on se passerait des anciens, ou, après les avoir lus avec soin, l’on saurait encore choisir les meilleurs et les citer à propos.

❡ Hermagoras ne sait pas qui est roi de Hongrie ; il s’étonne de n’entendre faire aucune mention du roi de Bohême. Ne lui parlez pas des guerres de Flandre et de Hollande, dispensez-le du moins de vous répondre : il confond les temps, il ignore quand elles ont commencé, quand elles ont fini ; combats, sièges, tout lui est nouveau ; mais il est instruit de la guerre des Géants, il en raconte le progrès et les moindres détails ; rien ne lui est échappé ; il débrouille de même l’horrible cahos des deux empires, le Babylonien et l’Assyrien ; il connaît à fond les Égyptiens et leurs dynasties. Il n’a jamais vu Versailles, il ne le verra point ; il a presque vu la tour de Babel et il en compte les degrés, il sait combien d’architectes ont présidé à cet ouvrage, il sait le nom des architectes. Dirai-je qu’il croit Henri IV fils de Henri III ? il néglige du moins de rien connaître aux maisons de France, d’Autriche et de Bavière. « Quelles minuties ! » dit-il, pendant qu’il récite de mémoire toute une liste des rois de Médès ou de Babylone, et que les noms d’Apronal, d’Hérigebal, de Noesnemordach, de Mardokempad, lui sont aussi familiers qu’à nous ceux de Valois et de Bourbon. Il demande si l’empereur a jamais été marié ; mais personne ne lui apprendra que Ninus a eu deux femmes. On lui dit que le roi jouit d’une santé parfaite, et il se souvient que Thetmosis, un roi d’Égypte, était valétudinaire et qu’il tenait cette complexion de son aïeul Alipharmutosis. Que ne sait-il point ? quelle chose lui est cachée, de la vénérable antiquité ? Il vous dira que Sémiramis ou, selon quelques-uns, Sérimaris, parlait comme son fils Nynias, qu’on ne les distinguait pas à la parole ; si c’était parce que la mère avait une voix mâle comme son fils, ou le fils une voix efféminée comme sa mère, qu’il n’ose pas le décider ; il vous révélera que Nembrot était gaucher et Sésostris ambidextre ; que c’est une erreur de s’imaginer qu’un Artaxerxès ait été appelé Longuemain parce que les bras lui tombaient jusqu’aux genoux, et non à cause qu’il avait une main plus longue que l’autre ; et il ajoute qu’il y a des auteurs graves qui affirment que c’était la droite ; qu’il croit néanmoins être bien fondé en soutenant que c’est la gauche.

❡ Ascagne est statuaire, Hégion fondeur, Æchine foulon, et Cydias bel esprit c’est sa profession ; il a une enseigne, un atelier, des ouvrages de commande et des compagnons qui travaillent sous lui ; il ne vous saurait rendre de plus d’un mois les stances qu’il vous a promises, s’il ne manque de parole à Dosithée, qui l’a engagé à faire une élégie ; une idylle est sur le métier, c’est pour Crantor, qui le presse et qui lui laisse espérer un riche salaire. Prose, vers, que voulez-vous ? il réussit également en l’un et en l’autre ; demandez-lui des lettres de consolation ou sur une absence, il les entreprendra ; prenez-les toutes faites et entrez dans son magasin, il y a à choisir. Il a un ami qui n’a point d’autre fonction sur la terre que de le promettre longtemps à un certain monde, et de le présenter enfin dans les maisons comme homme rare et d’une exquise conversation ; et là, ainsi que le musicien chante et que le joueur de luth touche son luth devant les personnes à qui il a été promis, Cydias, après avoir toussé, relevé sa manchette, étendu la main et ouvert les doigts, débite gravement ses pensées quintessenciées et ses raisonnements sophistiqués. Différent de ceux qui, convenant de principes et connaissant la raison ou la vérité qui est une, s’arrachent la parole l’un à l’autre pour s’accorder sur leurs sentiments, il n’ouvre la bouche que pour contredire. « Il me semble, dit-il gracieusement, que c’est tout le contraire de ce que vous dites », ou : « Je ne saurais être de votre opinion », ou bien : « Ç’a été autrefois mon entêtement comme il est le vôtre ; mais… il y a trois choses, ajoute-t-il, à considérer… » et il en ajoute une quatrième ; fade discoureur qui n’a pas mis plutôt le pied dans une assemblée qu’il cherche quelques femmes auprès de qui il puisse s’insinuer, se parer de son bel esprit ou de sa philosophie, et mettre en œuvre ses rares conceptions, car, soit qu’il parle ou qu’il écrive, il ne doit pas être soupçonné d’avoir en vue ni le vrai, ni le faux, ni le raisonnable, ni le ridicule ; il évite uniquement de donner dans le sens des autres et d’être de l’avis de quelqu’un : aussi attend-il dans un cercle que chacun se soit expliqué sur le sujet qui s’est offert, ou souvent qu’il a amené lui-même, pour dire dogmatiquement des choses toutes nouvelles, mais à son gré décisives et sans réplique. Cydias s’égale à Lucien et à Sénèque, se met au-dessus de Platon, de Virgile et de Théocrite ; et son flatteur a soin de le confirmer tous les matins dans cette opinion ; uni de goût et d’intérêt avec les contempteurs d’Homère, il attend paisiblement que les hommes détrompés lui préfèrent les poètes modernes ; il se met en ce cas à la tête de ces derniers, et il sait à qui il adjuge la seconde place ; c’est, en un mot, un composé du pédant et du précieux, fait pour être admiré de la bourgeoisie et de la province, en qui néanmoins on n’aperçoit rien de grand que l’opinion qu’il a de lui-même.

❡ C’est la profonde ignorance qui inspire le ton dogmatique ; celui qui ne sait rien croit enseigner aux autres ce qu’il vient d’apprendre lui-même ; celui qui sait beaucoup pense à peine que ce qu’il dit puisse être ignoré, et parle plus indifféremment.

Les plus grandes choses n’ont besoin que d’être dites simplement elles se gâtent par l’emphase ; il faut dire noblement les plus petites elles ne se soutiennent que par l’expression, le ton et la manière.

❡ Il me semble que l’on dit des choses encore plus finement qu’on ne peut les écrire.

❡ Il n’y a guère qu’une naissance honnête ou qu’une bonne éducation qui rendent les hommes capables de secret.

❡ Toute confiance est dangereuse si elle n’est entière ; il y a peu de conjonctures où il ne faille tout dire ou tout cacher. On a déjà trop dit de son secret à celui à qui l’on croit devoir en dérober une circonstance.

❡ Des gens vous promettent le secret, et ils le révèlent eux-mêmes et à leur insu ; ils ne remuent pas les lèvres et on les entend ; on lit sur leur front et dans leurs yeux, on voit au travers de leur poitrine, ils sont transparents ; d’autres ne disent pas précisément une chose qui leur a été confiée, mais ils parlent et agissent de manière qu’on la découvre de soi-même ; enfin quelques-uns méprisent votre secret, de quelque conséquence qu’il puisse être : « C’est un mystère, un tel m’en a fait part et m’a défendu de le dire », et ils le disent.

Toute révélation d’un secret est la faute de celui qui l’a confié.

❡ Nicandre s’entretient avec Élise de la manière douce et complaisante dont il a vécu avec sa femme, depuis le jour qu’il en fit choix jusqu’à sa mort : il a déjà dit qu’il regrette qu’elle ne lui ait pas laissé des enfants, et il le répète ; il parle des maisons qu’il a à la ville, et bientôt d’une terre qu’il a à la campagne ; il calcule le revenu qu’elle lui rapporte, il fait le plan des bâtiments, en décrit la situation, exagère la commodité des appartements, ainsi que la richesse et la propreté des meubles. Il assure qu’il aime la bonne chère, les équipages ; il se plaint que sa femme n’aimait point assez le jeu et la société. « Vous êtes si riche, lui disait l’un de ses amis, que n’achetez-vous cette charge ? pourquoi ne pas faire cette acquisition qui étendrait votre domaine ? — On me croit, ajoute-t-il, plus de bien que je n’en possède. » Il n’oublie pas son extraction et ses alliances : « Monsieur le Surintendant qui est mon cousin ; Madame la Chancelière qui est ma parente », voilà son style. Il raconte un fait qui prouve le mécontentement qu’il doit avoir de ses plus proches et de ceux même qui sont ses héritiers : « Ai-je tort ? dit-il à Élise ; ai-je grand sujet de leur vouloir du bien ? » et il l’en fait juge. Il insinue ensuite qu’il a une santé faible et languissante, et il parle de la cave où il doit être enterré. Il est insinuant, flatteur, officieux à l’égard de tous ceux qu’il trouve auprès de la personne à qui il aspire. Mais Élise n’a pas le courage d’être riche en l’épousant : on annonce, au moment qu’il parle, un cavalier, qui de sa seule présence démonte la batterie de l’homme de ville : il se lève déconcerté et chagrin, et va dire ailleurs qu’il veut se remarier.

❡ Le sage quelquefois évite le monde de peur d’être ennuyé.

DES BIENS DE FORTUNE

Un homme fort riche peut manger des entremets, faire peindre ses lambris et ses alcôves, jouir d’un palais à la campagne et d’un autre à la ville, avoir un grand équipage, mettre un duc dans sa famille et faire de son fils un grand seigneur cela est juste et de son ressort ; mais il appartient peut-être à d’autres de vivre contents.

❡ Une grande naissance ou une grande fortune annonce le mérite et le fait plutôt remarquer.

❡ Ce qui disculpe le fat ambitieux de son ambition est le soin que l’on prend, s’il a fait une grande fortune, de lui trouver un mérite qu’il n’a jamais eu et aussi grand qu’il croit l’avoir.

❡ À mesure que la faveur et les grands biens se retirent d’un homme, ils laissent voir en lui les ridicules qu’ils couvraient et qui y était sans que personne s’en aperçut.

❡ Si l’on ne le voyait de ses yeux, pourrait-on jamais s’imaginer l’étrange disproportion que le plus ou moins de pièces de monnaie met entre les hommes ?

Ce plus ou moins nous détermine à l’épée, à la robe ou à l’Église ; il n’y a presque point d’autre vocation.

❡ Deux marchands étaient voisins et faisaient le même commerce, qui ont eu dans la suite une fortune toute différente. Ils avaient chacun une fille unique, elles ont été nourries ensemble, et ont vécu dans cette familiarité que donnent un même âge et une même condition : l’une des deux, pour se tirer d’une extrême misère, cherche à se placer, elle entre au service d’une fort grande dame et l’une des premières de la cour, chez sa compagne.

❡ Si le financier manque son coup, les courtisans disent de lui : « C’est un bourgeois, un homme de rien, un malotru » ; s’il réussit, ils lui demandent sa fille.

❡ Quelques-uns ont fait dans leur jeunesse l’apprentissage d’un certain métier, pour en exercer un autre et fort différent le reste de leur vie.

❡ Un homme est laid, de petite taille, et a peu d’esprit ; l’on me dit à l’oreille : « Il a cinquante mille livres de rente » ; cela le concerne tout seul, et il ne m’en fera jamais ni pis ni mieux si je commence à le regarder avec d’autres yeux ; et, si je ne suis pas maître de faire autrement, quelle sottise !

❡ Un projet assez vain serait de vouloir tourner un homme fort sot et fort riche en ridicule ; les rieurs sont de son côté.

❡ N***, avec un portier rustre, farouche, tirant sur le Suisse ; avec un vestibule et une antichambre, pour peu qu’il y fasse languir quelqu’un et se morfondre, qu’il paraisse enfin avec une mine grave et une démarche mesurée, qu’il écoute un peu et ne reconduise point, quelque subalterne qu’il soit d’ailleurs, il fera sentir de lui-même quelque chose qui approche de la considération.

❡ Je vais, Clitiphon, à votre porte ; le besoin que j’ai de vous me chasse de mon lit et de ma chambre : plut aux dieux que je ne fusse ni votre client ni votre fâcheux ! Vos esclaves me disent que vous êtes enfermé et que vous ne pouvez m’écouter que d’une heure entière ; je reviens avant le temps qu’ils m’ont marqué, et ils me disent que vous êtes sorti. Que faites-vous, Clitiphon, dans cet endroit le plus reculé de votre appartement, de si laborieux qui vous empêche de m’entendre ? Vous enfilez quelques mémoires, vous collationnez un registre, vous signez, vous paraphez. Je n’avais qu’une chose à vous demander, et vous n’aviez qu’un mot à me répondre : oui ou non. Voulez-vous être rare ? rendez service à ceux qui dépendent de vous, vous le serez davantage par cette conduite que par ne vous pas laisser voir. Ô homme important et chargé d’affaires, qui à votre tour avez besoin de mes offices ! venez dans la solitude de mon cabinet, le philosophe est accessible, je ne vous remettrai point à un autre jour ; vous me trouverez sur les livres de Platon qui traitent de la spiritualité de l’âme et de sa distinction d’avec le corps, ou la plume à la main pour calculer les distances de Saturne et de Jupiter. J’admire Dieu dans ses ouvrages, et je cherche par la connaissance de la vérité à régler mon esprit et devenir meilleur. Entrez, toutes les portes vous sont ouvertes, mon antichambre n’est pas faite pour s’y ennuyer en m’attendant, passez jusqu’à moi sans me faire avertir : vous m’apportez quelque chose de plus précieux que l’argent et l’or, si c’est une occasion de vous obliger. Parlez que voulez-vous que je fasse pour vous ? faut-il quitter mes livres, mes études, mon ouvrage, cette ligne qui est commencée ? quelle interruption heureuse pour moi que celle qui vous est utile ! Le manieur d’argent, l’homme d’affaires est un ours qu’on ne saurait apprivoiser ; on ne le voit dans sa loge qu’avec peine : que dis-je ? on ne le voit point, car d’abord on ne le voit pas encore, et bientôt on ne le voit plus. L’homme de lettres, au contraire, est trivial comme une borne au coin des places ; il est vu de tous, et à toute heure, et en tous états, à table, au lit, nu, habillé, sain ou malade ; il ne peut être important, et il ne le veut point être.

❡ N’envions point à une sorte de gens leurs grandes richesses : ils les ont à titre onéreux, et qui ne nous accommoderait point ; ils ont mis leur repos, leur santé, leur honneur et leur conscience pour les avoir cela est trop cher, et il n’y a rien à gagner à un tel marché.

❡ Les P. T. S. nous font sentir toutes les passions l’une après l’autre : l’on commence par le mépris à cause de leur obscurité ; on les envie ensuite, on les hait, on les craint, on les estime quelquefois, et on les respecte ; l’on vit assez pour finir à leur égard par la compassion.

❡ Sosie de la livrée a passé par une petite recette à une sous-ferme ; et par les concussions, la violence et l’abus qu’il a fait de ses pouvoirs, il s’est enfin, sur les ruines de plusieurs familles, élevé à quelque grade ; devenu noble par une charge, il ne lui manquait que d’être homme de bien : une place de marguillier a fait ce prodige.

❡ Arfure cheminait seule et à pied vers le grand portique de Saint**, entendait de loin le sermon d’un carme ou d’un docteur qu’elle ne voyait qu’obliquement et dont elle perdait bien des paroles ; sa vertu était obscure et sa dévotion connue comme sa personne : son mari est entré dans le huitième denier ; quelle monstrueuse fortune en moins de six années ! Elle n’arrive à l’église que dans un char, on lui porte une lourde queue, l’orateur s’interrompt pendant qu’elle se place ; elle le voit de front, n’en perd pas une seule parole ni le moindre geste ; il y a une brigue entre les prêtres pour la confesser, tous veulent l’absoudre, et le curé l’emporte.

❡ L’on porte Cresus au cimetière : de toutes ses immenses richesses que le vol et la concussion lui avaient acquises, et qu’il a épuisées par le luxe et par la bonne chère, il ne lui est pas demeuré de quoi se faire enterrer ; il est mort insolvable, sans biens, et ainsi privé de tous les secours : l’on n’a vu chez lui ni julep, ni cordiaux, ni médecins, ni le moindre docteur qui l’ait assuré de son salut.

❡ Champagne, au sortir d’un long dîner qui lui enfle l’estomac, et dans les douces fumées d’un vin d’Avenay ou de Sillery, signe un ordre qu’on lui présente, qui ôterait le pain à toute une province si l’on n’y remédiait ; il est excusable quel moyen de comprendre dans la première heure de la digestion qu’on puisse quelque part mourir de faim !

❡ Sylvain, de ses deniers, a acquis de la naissance et un autre nom ; il est seigneur de la paroisse où ses aïeux payaient la taille ; il n’aurait pu autrefois entrer page chez Cléobule, et il est son gendre.

❡ Dorus passe en litière par la voie Appienne, précédé de ses affranchis et de ses esclaves qui détournent le peuple et font faire place ; il ne lui manque que des licteurs. Il entre à Rome avec ce cortège, où il semble triompher de la bassesse et de la pauvreté de son père Sanga.

❡ On ne peut mieux user de sa fortune que fait Périandre ; elle lui donne du rang, du crédit, de l’autorité ; déjà on ne le prie plus d’accorder son amitié, on implore sa protection. Il a commencé par dire de soi-même : « Un homme de ma sorte », il passe à dire : « Un homme de ma qualité » ; il se donne pour tel, et il n’y a personne de ceux à qui il prête de l’argent ou qu’il reçoit à sa table, qui est délicate, qui veuille s’y opposer. Sa demeure est superbe, un dorique règne dans tous ses dehors ; ce n’est pas une porte, c’est un portique : est-ce la maison d’un particulier ? est-ce un temple ? le peuple s’y trompe. Il est le seigneur dominant de tout le quartier. C’est lui que l’on envie, et dont on voudrait voir la chute ; c’est lui dont la femme, par son collier de perles, s’est fait des ennemies de toutes les dames du voisinage. Tout se soutient dans cet homme ; rien encore ne se dément dans cette grandeur qu’il a acquise, dont il ne doit rien, qu’il a payée. Que son père, si vieux et si caduc, n’est-il mort il y a vingt ans et avant qu’il se fît dans le monde aucune mention de Périandre ! Comment pourra-t-il soutenir ces odieuses pancartes qui déchiffrent les conditions et qui souvent font rougir la veuve et les héritiers ? Les supprimera-t-il aux yeux de toute une ville jalouse, maligne, clairvoyante, et aux dépens de mille gens qui veulent absolument aller tenir leur rang à des obsèques ? Veut-on d’ailleurs qu’il fasse de son père un Noble homme, et peut-être un Honorable homme, lui qui est Messire ?

❡ Combien d’hommes ressemblent à ces arbres déjà forts et avancés que l’on transplante dans les jardins, où ils surprennent les yeux de ceux qui les voient placés dans de beaux endroits où ils ne les ont point vu croître, et qui ne connaissent ni leurs commencements ni leurs progrès !

❡ Si certains morts revenaient au monde, et s’ils voyaient leurs grands noms portés, et leurs terres les mieux titrées avec leurs châteaux et leurs maisons antiques, possédées par des gens dont les pères étaient peut-être leurs métayers, quelle opinion pourraient-ils avoir de notre siècle ?

❡ Rien ne fait mieux comprendre le peu de chose que Dieu croit donner aux hommes, en leur abandonnant les richesses, l’argent, les grands établissements et les autres biens, que la dispensation qu’il en fait, et le genre d’hommes qui en sont le mieux pourvus.

❡ Si vous entrez dans les cuisines, où l’on voit réduit en art et en méthode le secret de flatter votre goût et de vous faire manger au delà du nécessaire ; si vous examinez en détail tous les apprêts des viandes qui doivent composer le festin que l’on vous prépare ; si vous regardez par quelles mains elles passent et toutes les formes différentes qu’elles prennent avant de devenir un mets exquis et d’arriver à cette propreté et à cette élégance qui charment vos yeux, vous font hésiter sur le choix et prendre le parti d’essayer de tout ; si vous voyez tout le repas ailleurs que sur une table bien servie, quelles saletés, quel dégoût ! Si vous allez derrière un théâtre et si vous nombrez les poids, les roues, les cordages qui font les vols et les machines ; si vous considérez combien de gens entrent dans l’exécution de ces mouvements, quelle force de bras et quelle extension de nerfs ils y emploient, vous direz : « Sont-ce là les principes et les ressorts de ce spectacle si beau, si naturel, qui paraît animé et agir de soi-même ? » Vous vous récrierez : « Quels efforts, quelle violence ! » De même n’approfondissez pas la fortune des partisans.

❡ Ce garçon si frais, si fleuri, et d’une si belle santé, est seigneur d’une abbaye et de dix autres bénéfices ; tous ensemble lui rapportent six vingt mille livres de revenu, dont il n’est payé qu’en médailles d’or. Il y a ailleurs six vingt familles indigentes qui ne se chauffent point pendant l’hiver, qui n’ont point d’habits pour se couvrir, et qui souvent manquent de pain ; leur pauvreté est extrême et honteuse : quel partage ! Et cela ne prouve-t-il pas clairement un avenir ?

❡ Chrysippe, homme nouveau et le premier noble de sa race, aspirait, il y a trente années, à se voir un jour deux mille livres de rente pour tout bien ; c’était là le comble de ses souhaits et sa plus haute ambition, il l’a dit ainsi, et on s’en souvient : il arrive, je ne sais par quels chemins, jusqu’à donner en revenu à l’une de ses filles pour sa dot ce qu’il désirait lui-même d’avoir en fonds pour toute fortune pendant sa vie ; une pareille somme est comptée dans ses coffres pour chacun de ses autres enfants qu’il doit pourvoir, et il a un grand nombre d’enfants ; ce n’est qu’en avancement d’hoirie, il y a d’autres biens à espérer après sa mort : il vit encore, quoique assez avancé en âge, et il use le reste de ses jours à travailler pour s’enrichir.

❡ Laissez faire Ergaste, et il exigera un droit de tous ceux qui boivent de l’eau de la rivière ou qui marchent sur la terre ferme : il sait convertir en or jusqu’aux roseaux, aux joncs et à l’ortie ; il écoute tous les avis et propose tous ceux qu’il a écoutés. Le prince ne donne aux autres qu’aux dépens d’Ergaste, et ne leur fait de grâces que celles qui lui étaient dues ; c’est une faim insatiable d’avoir et de posséder : il trafiquerait des arts et des sciences, et mettrait en parti jusqu’à l’harmonie ; il faudrait, s’il en était cru, que le peuple, pour avoir le plaisir de le voir riche, de lui voir une meute et une écurie, pût perdre le souvenir de la musique d’Orphée et se contenter de la sienne.

❡ Ne traitez pas avec Criton, il n’est touché que de ses seuls avantages ; le piège est tout dressé à ceux à qui sa charge, sa terre ou ce qu’il possède, feront envie ; il vous imposera des conditions extravagantes ; il n’y a nul ménagement et nulle composition à attendre d’un homme si plein de ses intérêts et si ennemi des vôtres : il lui faut une dupe.

❡ Brontin, dit le peuple, fait des retraites et s’enferme huit jours avec des saints ; ils ont leurs méditations, et il a les siennes.

❡ Le peuple souvent a le plaisir de la tragédie ; il voit périr sur le théâtre du monde les personnages les plus odieux, qui ont fait le plus de mal dans diverses scènes et qu’il a le plus haïs.

❡ Si l’on partage la vie des P. T. S. en deux portions égales, la première, vive et agissante, est toute occupée à vouloir affliger le peuple, et la seconde, voisine de la mort, à se déceler et à se ruiner les uns les autres.

❡ Cet homme qui a fait la fortune de plusieurs, qui a fait la vôtre, n’a pu soutenir la sienne ni assurer avant sa mort celle de sa femme et de ses enfants ; ils vivent cachés et malheureux ; quelque bien instruit que vous soyez de la misère de leur condition, vous ne pensez pas à l’adoucir, vous ne le pouvez pas en effet ; vous tenez table, vous bâtissez ; mais vous conservez par reconnaissance le portrait de votre bienfaiteur, qui a passé à la vérité du cabinet à l’antichambre quels égards ! il pouvait aller au garde-meuble.

❡ Il y a une dureté de complexion, il y en a une autre de condition et d’état ; l’on tire de celle-ci comme de la première de quoi s’endurcir sur la misère des autres, dirai-je même de quoi ne pas plaindre les malheurs de sa famille : un bon financier ne pleure ni ses amis, ni sa femme, ni ses enfants.

❡ Fuyez, retirez-vous ; vous n’êtes pas assez loin. Je suis, dites-vous, sous l’autre tropique passez sous le pôle et dans l’autre hémisphère ; montez aux étoiles si vous le pouvez. M’y voilà. Fort bien, vous êtes en sûreté je découvre sur la terre un homme avide, insatiable, inexorable, qui veut, aux dépens de tout ce qui se trouvera sur son chemin et à sa rencontre, et quoi qu’il en puisse coûter aux autres, pourvoir à lui seul, grossir sa fortune et regorger de bien.

❡ Faire fortune est une si belle phrase, et qui dit une si bonne chose, qu’elle est d’un usage universel : on la reconnaît dans toutes les langues, elle plaît aux étrangers et aux barbares, elle règne à la cour et à la ville, elle a percé les cloîtres et franchi les murs des abbayes de l’un et de l’autre sexe ; il n’y a point de lieux sacrés où elle n’ait pénétré, point de désert ni de solitude où elle soit inconnue.

❡ À force de faire de nouveaux contrats ou de sentir son argent grossir dans ses coffres, on se croit enfin une bonne tête et presque capable de gouverner.

❡ Il faut une sorte d’esprit pour faire fortune, et surtout une grande fortune : ce n’est ni le bon ni le bel esprit, ni le grand ni le sublime, ni le fort ni le délicat ; je ne sais précisément lequel c’est, et j’attends que quelqu’un veuille m’en instruire.

Il faut moins d’esprit que d’habitude ou d’expérience pour faire sa fortune : l’on y songe trop tard, et, quand enfin l’on s’en avise, l’on commence par des fautes que l’on n’a pas toujours le loisir de réparer de là vient peut-être que les fortunes sont si rares.

Un homme d’un petit génie peut vouloir s’avancer : il néglige tout, il ne pense du matin au soir, il ne rêve la nuit qu’à une seule chose, qui est de s’avancer ; il a commencé de bonne heure et dès son adolescence à se mettre dans les voies de la fortune ; s’il trouve une barrière de front qui ferme son passage, il biaise naturellement, et va à droite ou à gauche selon qu’il y voit de jour et d’apparence, et, si de nouveaux obstacles l’arrêtent, il rentre dans le sentier qu’il avait quitté ; il est déterminé par la nature des difficultés, tantôt à les surmonter, tantôt à les éviter ou à prendre d’autres mesures ; son intérêt, l’usage, les conjonctures, le dirigent. Faut-il de si grands talents et une si bonne tête à un voyageur pour suivre d’abord le grand chemin, et, s’il est plein et embarrassé, prendre la terre et aller à travers champs, puis regagner sa première route, la continuer, arriver à son terme ? Faut-il tant d’esprit pour aller à ses fins ? Est-ce donc un prodige qu’un sot, riche et accrédité ?

Il y a même des stupides, et j’ose dire des imbéciles qui se placent en de beaux postes, et qui savent mourir dans l’opulence, sans qu’on les doive soupçonner en nulle manière d’y avoir contribué de leur travail ou de la moindre industrie : quelqu’un les a conduits à la source d’un fleuve, ou bien le hasard seul les y a fait rencontrer ; on leur a dit : « Voulez-vous de l’eau ? puisez, » et ils ont puisé.

❡ Quand on est jeune, souvent on est pauvre, ou l’on n’a pas encore fait d’acquisitions ; ou les successions ne sont pas échues ; l’on devient riche et vieux en même temps : tant il est rare que les hommes puissent réunir tous leurs avantages ; et, si cela arrive à quelques-uns, il n’y a pas de quoi leur porter envie : ils ont assez à perdre par la mort pour mériter d’être plaints.

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