La Princesse de Clèves (édition originale) (page 2)

Madame de La Fayette · Lettres

Texte français, domaine public · Source : fr.wikisource.org — La Princesse de Clèves (édition originale) · 10 pages

Fiche de l’œuvre dans le savoir

Monſieur de Cleves fut malade à peu prés dans le même temps. Madame de Cleves ne ſortit point de ſa chambre pendant ſon mal ; mais quand il ſe porta mieux, qu’il vit du monde, & entr’autres Monſieur de Nemours, qui ſur le pretexte d’eſtre encore foible y paſſoit la plus grande partie du jour, elle trouva qu’elle n’y pouvoit plus demeurer, elle n’eut pas neantmoins la force d’en ſortir les premieres fois qu’il y vint. Il y avoit trop long-temps qu’elle ne l’avoit veu, pour ſe reſoudre à ne le voir pas. Ce prince trouva le moyen de luy faire entendre par des diſcours qui ne ſembloient que generaux, mais qu’elle entendoit neantmoins, parce qu’ils avoient du rapport à ce qu’il luy avoit dit chez elle : qu’il alloit à la chaſſe pour réver, & qu’il n’alloit point aux aſſemblées, parce qu’elle n’y eſtoit pas.

Elle executa enfin la reſolution qu’elle avoit priſe de ſortir de chez ſon mary, lors qu’il y ſeroit ; ce fut toutefois en ſe faiſant une extrême violence. Ce prince vid bien qu’elle le fuyoit, & en fut ſenſiblement touché.

Monſieur de Cleves ne prit pas garde d’abord à la conduite de ſa femme ; mais enfin il s’apperceut qu’elle ne vouloit pas eſtre dans ſa chambre lors qu’il y avoit du monde. Il luy en parla, & elle luy répondit qu’elle ne croyoit pas que la bien-ſeance vouluſt qu’elle fuſt tous les ſoirs avec ce qu’il y avoit de plus jeune à la Cour ; qu’elle le ſuplioit de trouver bon qu’elle fiſt une vie plus retirée qu’elle n’avoit accoûtumé ; que la vertu & la preſence de ſa mere autoriſoient beaucoup de choſes qu’une femme de ſon âge ne pouvoit ſoûtenir.

Monſieur de Cleves qui avoit naturellement beaucoup de douceur & de complaiſance pour ſa femme, n’en eut pas en cette occaſion, & il luy dit qu’il ne vouloit pas abſolument qu’elle changeaſt de conduite. Elle fut preſte de luy dire que le bruit eſtoit dans le monde, que Monſieur de Nemours eſtoit amoureux d’elle ; mais elle n’eut pas la force de le nommer. Elle ſentit auſſi de la honte de ſe vouloir ſervir d’une fauſſe raiſon, & de déguiſer la verité à un homme qui avoit ſi bonne opinion d’elle.

Quelques jours aprés, le Roy eſtoit chez la Reine à l’heure du Cercle ; l’on parla des Horoſcopes & des Predictions. Les opinions eſtoient partagées ſur la croyance que l’on y devoit donner. La Reine y ajoûtoit beaucoup de foy ; elle ſoûtint qu’aprés tant de choſes qui avoient eſté predites, & que l’on avoit vû arriver, on ne pouvoit douter qu’il n’y euſt quelque certitude dans cette ſcience. D’autres ſouſtenoient, que parmy ce nombre infiny de predictions, le peu qui ſe trouvoient veritables, faiſoit bien voir que ce n’eſtoit qu’un effet du hazard.

J’ay eu autrefois beaucoup de curioſité pour l’avenir, dit le Roy, mais on m’a dit tant de choſes fauſſes & ſi peu vray-ſemblables, que je ſuis demeuré convaincu que l’on ne peut rien ſçavoir de veritable. Il y a quelques années qu’il vint icy un homme d’une grande reputation dans l’Aſtrologie. Tout le monde l’alla voir, j’y allay comme les autres, mais ſans luy dire qui j’eſtois, & je menay Monſieur de Guiſe & Deſcars, je les fis paſſer les premieres. L’Aſtrologue neantmoins s’adreſſa d’abord à moy, comme s’il m’euſt jugé le maiſtre des autres : Peut-eſtre qu’il me connoiſſoit ; cependant il me dit une choſe qui ne me convenoit pas, s’il m’euſt connu. Il me predit que je ſerois tué en duel. Il dit enſuit à Monſieur de Guiſe, qu’il ſeroit tué par derriere ; & à Deſcars, qu’il auroit la teſte caſſée d’un coup de pied de cheval. Monſieur de Guiſe s’offença quaſi de cette prediction, comme ſi on l’euſt accuſé de devoir fuir. Deſcars ne fut gueres ſatisfait de trouver qu’il devoit finir par un accident ſi mal-heureux. Enfin nous ſortîmes tous tres-mal contents de l’Aſtrologue. Je ne ſçay ce qui arrivera à Monſieur de Guiſe & à Deſcars, mais il n’y a guere d’apparence que je ſois tué en duel. Nous venons de faire la paix le Roy d’Eſpagne & moy, & quand nous ne l’aurions pas faite, je doute que nous nous battions, & que je le fiſſe appeller comme le Roy mon pere fit appeller Charles-Quint.

Aprés le mal-heur que le Roy conta qu’on luy avoit predit, ceux qui avoient ſoûtenu l’Aſtrologie, en abandonnerent le pary, & tomberent d’accord qu’il n’y falloit donner aucune croyance. Pour moy, dit tout haut Monſieur de Nemours, je ſuis l’homme du monde qui doit le moins y en avoir ; & ſe tournant vers Madame de Cleves, auprés de qui il eſtoit : On m’a predit, luy dit-il, tout bas, que je ſerois heureux par les bontez de la perſonne du monde pour qui j’aurois la plus violente & la plus reſpectueuſe paſſion. Vous pouvez juger, Madame, ſi je dois croire aux predictions.

Madame la Dauphine qui crût par ce que Monſieur de Nemours avoit dit tout haut, que ce qu’il diſoit tout bas eſtoit quelque fauſſe prediction qu’on luy avoit faite, demanda à ce Prince ce qu’il diſoit à Madame de Cleves. S’il euſt eu moins de preſence d’eſprit, il euſt eſté ſurpris de cette demande. Mais prenant la parole ſans héſiter, je luy diſois, Madame, répondit-il, que l’on m’a predit que je ſerois élevé à une ſi haute fortune, que je n’oſerois même y pretendre. Si l’on ne vous a fait que cette prediction, repartit Madame la Dauphine en ſouriant, & penſant à l’affaire d’Angleterre, je ne vous conſeille pas de décrier l’Aſtrologie, & vous pourriez trouver des raiſons pour la ſoûtenir. Madame de Cleves comprit bien ce que vouloit dire Madame la Dauphine ; mais elle entendoit bien auſſi que la fortune dont Monſieur de Nemours vouloit parler, n’eſtoit pas d’eſtre Roy d’Angleterre.

Comme il y avoit déja aſſez longtemps de la mort de ſa mere, il falloit qu’elle commençaſt à paroiſtre dans le monde, & à faire ſa Cour comme elle avoit accoûtumé : Elle voyoit Monſieur de Nemours chez Madame la Dauphine, elle le voyoit chez Monſieur de Cleves, où il venoit ſouvent avec d’autres perſonnes de qualité de ſon âge, afin de ne ſe pas faire remarquer ; mais elle ne le voyoit plus qu’avec un trouble dont il s’appercevoit aisément.

Quelque application qu’elle euſt à éviter ſes regards, & à luy parler moins qu’à un autre, il luy échapoit de certaines choſes qui partoient d’un premier mouvement, qui faiſoient juger à ce Prince, qu’il ne luy eſtoit pas indifferent. Un homme moins pénétrant que luy, ne s’en fuſt peut-eſtre pas apperceu ; mais il avoit déja eſté aimé tant de fois, qu’il eſtoit difficile qu’il ne connuſt pas quand on l’aimoit. Il voyoit bien que le Chevalier de Guiſe eſtoit ſon Rival, & ce Prince connoiſſoit que Monſieur de Nemours eſtoit le ſien. Il eſtoit le ſeul homme de la Cour qui euſt démêlé cette verité ; ſon intereſt l’avoit rendu plus clair-voyant que les autres ; la connoiſſance qu’ils avoient de leurs ſentiments, leur donnoit une aigreur qui paroiſſoit en toutes choſes, ſans éclater neantmoins par aucun démêlé, mais ils eſtoient oppoſez en tout. Ils eſtoient toûjours de different party dans les courſes de bagues, dans les combats à la barriere, & dans tous les divertiſſemens où le Roy s’occupoit, & leur émulation eſtoit ſi grande qu’elle ne ſe pouvoit cacher.

L’affaire d’Angleterre revenoit ſouvent dans l’eſprit de Madame de Cleves : il luy ſembloit que Monſieur de Nemours ne reſiſteroit point aux conſeils du Roy & aux inſtances de Lignerolles. Elle voyoit avec peine, que ce dernier n’eſtoit point encore de retour, & elle l’attendoit avec impatience. Si elle euſt ſuivy ſes mouvemens, elle ſe ſeroit informée avec ſoin de l’eſtat de cette affaire ; mais le même ſentiment qui luy donnoit de la curioſité, l’obligeoit à la cacher, & elle s’enquerroit ſeulement de la beauté, de l’eſprit & de l’humeur de la Reine Éliſabeth. On apporta un de ſes portraits chez le Roy, qu’elle trouva plus beau qu’elle n’avoit envie de le trouver ; & elle ne pût s’empêcher de dire, qu’il eſtoit flaté. Je ne le crois pas, reprit Madame la Dauphine qui eſtoit preſente ; cette Princeſſe a la réputation d’eſtre belle, & d’avoir un eſprit fort au deſſus du commun, & je ſçay bien qu’on me l’a propoſée toute ma vie pour exemple. Elle doit eſtre aimable ſi elle reſſemble à Anne de Boulen ſa mere. Jamais femme n’a eu tant de charmes & tant d’agrément dans ſa perſonne & dans ſon humeur. J’ay ouy dire que ſon viſage avoit quelque choſe de vif & de ſingulier, & qu’elle n’avoit aucune reſſemblance avec les autres beautez Angloiſes. Il me ſemble auſſi, reprit Madame de Cleves, que l’on dit qu’elle eſtoit née en France. Ceux qui l’ont crû ſe ſont trompez, répondit Madame la Dauphine, & je vais vous conter ſon hiſtoire en peu de mots.

Elle eſtoit d’une bonne maiſon d’Angleterre, Henri VIII. avoit efté amoureux de ſa sœur & de ſa mere, & l’on a même ſoupçonné qu’elle eſtoit ſa fille. Elle vint icy avec la ſœur de Henri VII. qui épouſa le Roy Louis XII. Cette Princeſſe qui eſtoit jeune & galante, eut beaucoup de peine à quitter la Cour de France aprés la mort de ſon mary ; mais Anne de Boulen, qui avoit les mêmes inclinations que ſa maîtreſſe, ne ſe pût reſoudre à en partir. Le feu Roy en eſtoit amoureux, & elle demeura fille d’honneur de la Reine Claude. Cette Reine mourut, & Madame Marguerite ſœur du roi, Ducheſſe d’Alençon, & depuis Reine de Navarre, dont vous avez vû les contes, la prit auprés d’elle, & elle prit auprés de cette Princeſſe les teintures de la Religion nouvelle. Elle retourna enſuite en Angleterre & y charma tout le monde ; elle avoit les manieres de France qui plaiſent à toutes les Nations ; elle chantoit bien, elle danſoit admirablement ; on la mit fille de la Reine Catherine d’Aragon, & le Roy Henri VIII. en devint éperdument amoureux.

Le Cardinal de Volſey ſon Favory & ſon premier Miniſtre, avoit prétendu au Pontificat, & mal ſatisfait de l’Empereur, qui ne l’avoit pas ſoûtenu dans cette pretention, il reſolut de s’en vanger, & d’unir le Roy ſon Maiſtre à la France. Il mit dans l’eſprit de Henri VIII. que ſon mariage avec la tante de l’Empereur eſtoit nul, & luy propoſa d’épouſer la Ducheſſe d’Alençon, dont le mary venoit de mourir. Anne de Boulen, qui avoit de l’ambition, regarda ce divorce comme un chemin qui la pouvoit conduire au Trône. Elle commença à donner au Roy d’Angleterre des impreſſions de la Religion de Luther, & engagea le feu Roy à favoriſer à Rome, le divorce de Henry, ſur l’eſpérance du mariage de Madame d’Alençon. Le Cardinal de Volſey ſe fit députer en France ſur d’autres pretextes, pour traiter cette affaire ; mais ſon Maître ne put ſe reſoudre à ſouffrir qu’on en fiſt ſeulement la propoſition, & il luy envoya un ordre à Calais, de ne point parler de ce mariage.

Au retour de France, le Cardinal de Volſey fut receu avec des honneurs pareils à ceux que l’on rendoit au Roy même ; jamais Favory n’a porté l’orgueïl & la vanité à un ſi haut point. Il ménagea une entreveuë entre les deux Rois, qui ſe fit à Boulogne. François premier donna la main à Henri VIII. qui ne la vouloit point recevoir : Ils ſe traiterent tour à tour avec une magnificence extraordinaire, & ſe donnerent des habits pareils à ceux qu’ils avoient fait faire pour eux-meſmes. Je me ſouviens d’avoir ouï dire que ceux que le feu Roy envoya au Roy d’Angleterre étoient de ſatin cramoiſi, chamarré en triangle, avec des perles & des diamants, & la robe de velours blanc brodé d’or. Après avoir été quelques jours à Boulogne, ils allèrent encore à Calais. Anne de Boulen eſtoit logée chez Henri VIII avec le train d’une Reine, & François premier luy fit les meſmes préſents & luy rendit les meſmes honneurs que ſi elle l’eût été. Enfin, après une paſſion de neuf années, Henry l’épouſa ſans attendre la diſſolution de ſon premier mariage, qu’il demandoit à Rome depuis longtemps. Le pape prononça les fulminations contre luy avec précipitation & Henri en fut tellement irrité, qu’il ſe déclara chef de la religion, & entraîna toute l’Angleterre dans le malheureux changement où vous la voyez.

— « Anne de Boulen ne jouit pas longtemps de ſa grandeur ; car lorſqu’elle la croyoit plus aſſurée par la mort de Catherine d’Aragon, un jour qu’elle aſſiſtoit avec toute la cour à des courſes de bague que faiſçoit le vicomte de Rochefort, ſon frère, le Roy en fut frappé d’une telle jalouſie, qu’il quitta bruſquement le ſpectacle, s’en vint à Londres, & laiſſa ordre d’arreſter la Reine, le vicomte de Rochefort & pluſieurs autres, qu’il croyoit amants ou confidents de cette princeſſe. Quoique cette jalouſie parût née dans ce moment, il y avoit déjà quelque temps qu’elle luy avoit été inſpirée par la vicomteſſe de Rochefort, qui, ne pouvant ſouffrir la liaiſon étroite de ſon mari avec la Reine, la fit regarder au Roy comme une amitié criminelle ; en ſorte que ce prince, qui d’ailleurs eſtoit amoureux de Jeanne Seymour, ne ſongea qu’à ſe défaire d’Anne de Boulen. En moins de trois ſemaines, il fit faire le procès à cette Reine & à ſon frère, leur fit couper la teſte, & épouſa Jeanne Seymour. Il eut enſuite pluſieurs femmes, qu’il répudia, ou qu’il fit mourir, & entre autres Catherine Howard, dont la comteſſe de Rochefort eſtoit confidente, & qui eut la teſte coupée avec elle. Elle fut ainſi punie des crimes qu’elle avoit ſuppoſez à Anne de Boulen, & Henri VIII mourut étant devenu d’une groſſeur prodigieuſe. »

Toutes les dames, qui étoient préſentes au récit de madame la dauphine, la remercièrent de les avoir ſi bien inſtruites de la cour d’Angleterre, & entre autres madame de Clèves, qui ne put s’empeſcher de luy faire encore pluſieurs queſtions ſur la Reine Éliſabeth.

La Reine dauphine faiſçoit faire des portraits en petit de toutes les belles perſonnes de la cour, pour les envoyer à la Reine ſa mère. Le jour qu’on achevoit celuy de madame de Clèves, madame la dauphine vint paſſer l’après-dînée chez elle. Monſieur de Nemours ne manqua pas de s’y trouver ; il ne laiſſçoit échapper aucune occaſion de voir madame de Clèves, ſans laiſſer paraître néanmoins qu’il les cherchat. Elle eſtoit ſi belle, ce jour-là, qu’il en ſeroit devenu amoureux quand il ne l’auroit pas été. Il n’oſoit pourtant avoir les yeux attachez ſur elle pendant qu’on la peignait, & il craignoit de laiſſer trop voir le plaiſir qu’il avoit à la regarder.

Madame la dauphine demanda à monſieur de Clèves un petit portroit qu’il avoit de ſa femme, pour le voir auprès de celuy que l’on achevoit ; tout le monde dit ſon ſentiment de l’un & de l’autre, & madame de Clèves ordonna au peintre de raccommoder quelque choſe à la coiffure de celuy que l’on venoit d’apporter. Le peintre, pour luy obéir, oſta le portroit de la boîte où il était, et, après y avoir travaillé, il le remit ſur la table.

Il y avoit longtemps que monſieur de Nemours ſouhaitoit d’avoir le portroit de madame de Clèves. Lorſqu’il vit celuy qui eſtoit à monſieur de Clèves, il ne put réſiſter à l’envie de le dérober à un mari qu’il croyoit tendrement aimé ; & il penſa que, parmi tant de perſonnes qui étoient dans ce meſme lieu, il ne ſeroit pas ſoupçonné plutoſt qu’ un autre.

Madame la dauphine eſtoit aſſiſe ſur le lit, & parloit bas à madame de Clèves, qui eſtoit debout devant elle. Madame de Clèves aperçut, par un des rideaux qui n’eſtoit qu’à demi fermé, monſieur de Nemours, le dos contre la table, qui eſtoit au pied du lit, & elle vit que, ſans tourner la teſte, il prenoit adroitement quelque choſe ſur cette table. Elle n’eut pas de peine à deviner que c’eſtoit ſon portrait, & elle en fut ſi troublée, que madame la dauphine remarqua qu’elle ne l’écoutoit pas, & luy demanda tout haut ce qu’elle regardait. Monſieur de Nemours ſe tourna à ces paroles ; il rencontra les yeux de madame de Clèves, qui étoient encore attachez ſur luy, & il penſa qu’il n’eſtoit pas impoſſible qu’elle eût vu ce qu’il venoit de faire.

Madame de Clèves n’eſtoit pas peu embarraſſée. La raiſon vouloit qu’elle demandat ſon portroit ; mais en le demandant publiquement, c’eſtoit apprendre à tout le monde les ſentiments que ce prince avoit pour elle, & en le luy demandant en particulier, c’eſtoit quaſi l’engager à luy parler de ſa paſſion. Enfin elle jugea qu’il valoit mieux le luy laiſſer, & elle fut bien aiſe de luy accorder une faveur qu’elle luy pouvoit faire, ſans qu’il sût meſme qu’elle la luy faiſçait. Monſieur de Nemours, qui remarquoit ſon embarras, & qui en devinoit quaſi la cauſe s’approcha d’elle, & luy dit tout bas : — Si vous avez vu ce que j’ay oſé faire, ayez la bonté, Madame, de me laiſſer croire que vous l’ignorez, je n’oſe vous en demander davantage.

Et il ſe retira après ces paroles, & n’attendit point ſa réponſe.

Madame la dauphine ſortit pour s’aller promener, ſuivie de toutes les dames, & monſieur de Nemours alla ſe renfermer chez luy, ne pouvant ſoutenir en public la joie d’avoir un portroit de madame de Clèves. Il ſentoit tout ce que la paſſion peut faire ſentir de plus agréable ; il aimoit la plus aimable perſonne de la cour, il s’en faiſçoit aimer malgré elle, & il voyoit dans toutes ſes actions cette ſorte de trouble & d’embarras que cauſe l’amour dans l’innocence de la première jeuneſſe.

Le ſoyr, on chercha ce portroit avec beaucoup de ſoyn ; comme on trouvoit la boîte où il devoit eſtre, l’on ne ſoupçonna point qu’il eût été dérobé, & l’on crut qu’il eſtoit tombé par haſard. Monſieur de Clèves eſtoit affligé de cette perte, et, après qu’on eut encore cherché inutilement, il dit à ſa femme, mais d’une manière qui faiſçoit voir qu’il ne le penſçoit pas, qu’elle avoit ſans doute quelque amant caché, à qui elle avoit donné ce portrait, ou qui l’avoit dérobé, & qu’un autre qu’un amant ne ſe ſeroit pas contenté de la peinture ſans la boîte.

Ces paroles, quoyque dites en riant, firent une vive impreſſion dans l’eſprit de madame de Clèves. Elles luy donnèrent des remords ; elle fit réflexion à la violence de l’inclination qui l’entraînoit vers monſieur de Nemours ; elle trouva qu’elle n’eſtoit plus maîtreſſe de ſes paroles & de ſon viſage ; elle penſa que Lignerolles eſtoit revenu ; qu’elle ne craignoit plus l’affaire d’Angleterre ; qu’elle n’avoit plus de ſoupçons ſur madame la dauphine ; qu’enfin il n’y avoit plus rien qui la pût défendre, & qu’il n’y avoit de sûreté pour elle qu’en s’éloignant. Mais comme elle n’eſtoit pas maîtreſſe de s’éloigner, elle ſe trouvoit dans une grande extrémité & preſte à tomber dans ce qui luy paraiſſçoit le plus grand des malheurs, qui eſtoit de laiſſer voir à monſieur de Nemours l’inclination qu’elle avoit pour luy. Elle ſe ſouvenoit de tout ce que madame de Chartres luy avoit dit en mourant, & des conſeils qu’elle luy avoit donnez de prendre toutes ſortes de partis, quelque difficyles qu’ils puſſent eſtre, plutoſt que de s’embarquer dans une galanterie. Ce que monſieur de Clèves luy avoit dit ſur la ſincérité, en parlant de madame de Tournon, luy revint dans l’eſprit ; il luy ſembla qu’elle luy devoit avouer l’inclination qu’elle avoit pour monſieur de Nemours. Cette penſée l’occupa longtemps ; enſuite elle fut étonnée de l’avoir eue, elle y trouva de la folie, & retomba dans l’embarras de ne ſavoir quel parti prendre.

La paix eſtoit ſignée ; madame Éliſabeth, après beaucoup de répugnance, s’eſtoit réſolue à obéir au Roy ſon père. Le duc d’Albe avoit été nommé pour venir l’épouſer au nom du Roy catholique, & il devoit bientoſt arriver. L’on attendoit le duc de Savoie, qui venoit épouſer Madame, sœur du roi, & dont les noces ſe devoient faire en meſme temps. Le Roy ne ſongeoit qu’à rendre ces noces célèbres par des divertiſſements où il pût faire paraître l’adreſſe & la magnificence de ſa cour. On propoſa tout ce qui ſe pouvoit faire de plus grand pour des ballets & des comédies, mais le Roy trouva ces divertiſſements trop particuliers, & il en voulut d’un plus grand éclat. Il réſolut de faire un tournoi, où les étrangers ſeroient reçus, & dont le peuple pourroit eſtre ſpectateur. Tous les princes & les jeunes ſeigneurs entrèrent avec joie dans le deſſein du roi, & ſurtout le duc de Ferrare, monſieur de Guiſe, & monſieur de Nemours, qui ſurpaſſoient tous les autres dans ces ſortes d’exercices. Le Roy les choiſit pour eſtre avec luy les quatre tenants du tournoi.

L’on fit publier par tout le royaume, qu’en la ville de Paris le pas eſtoit ouvert au quinzième juin, par Sa Majeſté Très Chrétienne, & par les princes Alphonſe d’Eſte, duc de Ferrare, François de Lorraine, duc de Guiſe, & Jacques de Savoie, duc de Nemours pour eſtre tenu contre tous venants : à commencer le premier combat à cheval en lice, en double pièce, quatre coups de lance & un pour les dames ; le deuxième combat, à coups d’épée, un à un, ou deux à deux, à la volonté des maîtres du camp ; le troiſième combat à pied, trois coups de pique & ſix coups d’épée ; que les tenants fourniroient de lances, d’épées & de piques, au choix des aſſaillants ; & que, ſi en courant on donnoit au cheval, on ſeroit mis hors des rangs ; qu’il y auroit quatre maîtres de camp pour donner les ordres, & que ceux des aſſaillants qui auroient le plus rompu & le mieux fait, auroient un prix dont la valeur ſeroit à la diſcrétion des juges ; que tous les aſſaillants, tant français qu’étrangers, ſeroient tenus de venir toucher à l’un des écus qui ſeroient pendus au perron au bout de la lice, ou à pluſieurs, ſelon leur choix ; que là ils trouveroient un officyer d’armes, qui les recevroit pour les enroſler ſelon leur rang & ſelon les écus qu’ils auroient touchez ; que les aſſaillants ſeroient tenus de faire apporter par un gentilhomme leur écu, avec leurs armes, pour le pendre au perron trois jours avant le commencement du tournoi ; qu’autrement, ils n’y ſeroient point reçus ſans le congé des tenants.

On fit faire une grande lice proche de la Baſtille, qui venoit du chateau des Tournelles, qui traverſçoit la rue Saint-Antoine, & qui alloit ſe rendre aux écuries royales. Il y avoit des deux coſtez des échafauds & des amphithéatres, avec des loges couvertes, qui formoient des eſpèces de galeries qui faiſoient un tres-bel effet à la vue, & qui pouvoient contenir un nombre infini de perſonnes. Tous les princes & ſeigneurs ne furent plus occupez que du ſoyn d’ordonner ce qui leur eſtoit néceſſaire pour paraître avec éclat, & pour meſler dans leurs chiffres, ou dans leurs deviſes, quelque choſe de galant qui eût rapport aux perſonnes qu’ils aimoient.

Peu de jours avant l’arrivée du duc d’Albe, le Roy fit une partie de paume avec monſieur de Nemours, le chevalier de Guiſe, & le vidame de Chartres. Les reines les allèrent voir jouer, ſuivies de toutes les dames, & entre autres de madame de Clèves. Après que la partie fut finie, comme l’on ſortoit du jeu de paume, Chatelart s’approcha de la Reine dauphine, & luy dit que le haſard luy venoit de mettre entre les mains une lettre de galanterie qui eſtoit tombée de la poche de monſieur de Nemours. Cette Reine, qui avoit toujours de la curioſité pour ce qui regardoit ce prince, dit à Chatelart de la luy donner, elle la prit, & ſuivit la Reine ſa belle-mere, qui s’en alloit avec le Roy voir travailler à la lice. Aprés que l’on y eut eſté quelque temps, le Roy fit amener des chevaux qu’il avoit fait venir depuis peu. Quoy qu’ils ne fuſſent pas encore dreſſez, il les voulut monter, & en fit donner à tous ceux qui l’avoient ſuivy. Le Roy & Monſieur de Nemours ſe trouverent ſur les plus fougueux, ces chevaux ſe voulurent jetter l’un à l’autre. Monſieur de Nemours, par la crainte de bleſſer le Roy, recula bruſquement, & porta ſon cheval contre un pillier du manége, avec tant de violence, que la ſecouſſe le fit chanceler. On courut à luy, & on le crut conſidérablement bleſſé. Madame de Clèves le crût encore plus bleſſé que les autres. L’intereſt qu’elle y prenoit luy donna une apprehention & un trouble qu’elle ne ſongea pas à cacher ; elle s’approcha de luy avec les Reines, & avec un viſage ſi changé, qu’un homme moins interreſſé que le Chevalier de Guiſe s’en fuſt apperceu : auſſi le remarqua-t-il aiſément, & il eut bien plus d’attention à l’eſtat où eſtoit Madame de Cleves qu’à celuy où eſtoit Monſieur de Nemours. Le coup que ce Prince s’eſtoit donné luy cauſa un ſi grand ébloüiſſement, qu’il demeura quelque temps teſte panchée ſur ceux qui le ſoûtenoient. Quand il la releva, il vid d’abord Madame de Clèves ; il connut ſur ſon viſage la pitié qu’elle avoit de luy, & il la regarda d’une ſorte qui pût luy faire juger combien il en eſtoit touché. Il fit enſuite des remerciements aux Reines de la bonté qu’elles luy témoignoient, & des excuſes de l’eſtat où il avoit eſté devant elles. Le Roy luy ordonna de s’aller repoſer.

Madame de Cleves, aprés eſtre remiſe de la frayeur qu’elle avoit euë, fit bien-toſt reflexion aux marques qu’elle en avoit données. Le Chevalier de Guiſe ne la laiſſa pas longtemps dans l’eſperance que perſonne ne s’en ſeroit apperceu ; il luy donna la main pour la conduire hors de la lice. Je ſuis plus à plaindre que Monſieur de Nemours, Madame, luy dit-il ; pardonnez-moi ſi je ſors de ce profond reſpect que j’ay toûjours eu pour vous, & ſi je vous fais paroiſtre la vive douleur que je ſens de ce que je viens de voir, c’eſt la première fois que j’ay eſté aſſez hardy pour vous parler, & ce ſera auſſi la derniere. La mort, ou du moins un éloignement éternel, m’ôteront d’un lieu où je ne puis plus vivre, puiſque je viens de perdre la triſte conſolation de croire que tous ceux qui oſent vous regarder ſont auſſi malheureux que moy.

Madame de Cleves ne répondit que quelques paroles mal arrangées, comme ſi elle n’euſt pas entendu ce que ſignifioient celles du chevalier de Guiſe. Dans un autre temps elle auroit eſté offenſée qu’il luy euſt parlé des ſentimens qu’il avoit pour elle ; mais dans ce moment elle ne ſentit que l’affliction de voir qu’il s’eſtoit aperceu de ceux qu’elle avoit pour Monſieur de Nemours. Le Chevalier de Guiſe en fut ſi convaincu & ſi pénétré de douleur que, dés ce jour, il prit la réſolution de ne penſer jamais à eſtre aimé de Madame de Cleves. Mais pour quitter cette entrepriſe qui luy avoit paru ſi difficile & ſi glorieuſe, il en falloit quelqu'autre dont la grandeur puſt l’occuper. Il ſe mit dans l’eſprit de prendre Rhodes, dont il avoit déja eu quelque penſée ; & quand la mort l’ôta du monde dans la fleur de ſa jeuneſſe, & dans le temps qu’îl avoit acquis la réputation d’un des plus grands Princes de ſon ſiècle, le ſeul regret qu’il témoigna de quitter la vie fut de n’avoir pû executer une ſi belle reſolution, dont il croyoit le ſuccès infaillible par tous les ſoins qu’il en avoit pris.

Madame de Clèves, en ſortant de la lice, alla chez la Reine, l’eſprit bien occupé de ce qui s’eſtoit paſſé. Monſieur de Nemours y vint peu de temps après, habillé magnifiquement & comme un homme qui ne ſe ſentoit pas de l’accident qui luy eſtoit arrivé. Il paraiſſçoit meſme plus gai que de coutume ; & la joie de ce qu’il croyoit avoir vu luy donnoit un air qui augmentoit encore ſon agrément. Tout le monde fut ſurpris lorſqu’il entra, & il n’y eut perſonne qui ne luy demandat de ſes nouvelles, excepté madame de Clèves, qui demeura auprès de la cheminée ſans faire ſemblant de le voir. Le Roy ſortit d’un cabinet où il eſtoit et, le voyant parmi les autres, il l’appela pour luy parler de ſon aventure. Monſieur de Nemours paſſa auprès de madame de Clèves & luy dit tout bas : — J’ay reçu aujourd’hui des marques de votre pitié, Madame ; mais ce n’eſt pas de celles dont je ſuis le plus digne.

Madame de Clèves s’eſtoit bien doutée que ce prince s’eſtoit aperçu de la ſenſibilité qu’elle avoit eue pour luy, & ſes paroles luy firent voir qu’elle ne s’eſtoit pas trompée. Ce luy eſtoit une grande douleur, de voir qu’elle n’eſtoit plus maîtreſſe de cacher ſes ſentiments, & de les avoir laiſſé paraître au chevalier de Guiſe. Elle en avoit auſſi beaucoup que monſieur de Nemours les connût ; mais cette dernière douleur n’eſtoit pas ſi entière, & elle eſtoit meſlée de quelque ſorte de douceur.

La Reine dauphine, qui avoit une extreſme impatience de ſavoir ce qu’il y avoit dans la lettre que Chatelart luy avoit donnée, s’approcha de madame de Clèves : — Allez lire cette lettre, luy dit-elle ; elle s’adreſſe à monſieur de Nemours, et, ſelon les apparences, elle eſt de cette maîtreſſe pour qui il a quitté toutes les autres. Si vous ne la pouvez lire préſentement, gardez-la ; venez ce ſoyr à mon coucher pour me la rendre, & pour me dire ſi vous en connaiſſez l’écriture.

Madame la dauphine quitta madame de Clèves après ces paroles, & la laiſſa ſi étonnée & dans un ſi grand ſaiſiſſement, qu’elle fut quelque temps ſans pouvoir ſortir de ſa place. L’impatience & le trouble où elle eſtoit ne luy permirent pas de demeurer chez la Reine ; elle s’en alla chez elle ; quoyqu’il ne fût pas l’heure où elle avoit accoutumé de ſe retirer. Elle tenoit cette lettre avec une main tremblante ; ſes penſées étoient ſi confuſes, qu’elle n’en avoit aucune diſtincte, & elle ſe trouvoit dans une ſorte de douleur inſupportable, qu’elle ne connaiſſçoit point, & qu’elle n’avoit jamais ſentie. Sitoſt qu’elle fut dans ſon cabinet, elle ouvrit cette lettre, & la trouva telle : LETTRE : — « Je vous ay trop aimé pour vous laiſſer croire que le changement qui vous paraît en moy ſoyt un effet de ma légèreté ; je veux vous apprendre que votre infidélité en eſt la cauſe. Vous eſtes bien ſurpris que je vous parle de votre infidélité ; vous me l’aviez cachée avec tant d’adreſſe, & j’ay pris tant de ſoyn de vous cacher que je la ſavais, que vous avez raiſon d’eſtre étonné qu’elle me ſoyt connue. Je ſuis ſurpriſe moi-meſme, que j’aie pu ne vous en rien faire paraître. Jamais douleur n’a été pareille à la mienne. Je croyais que vous aviez pour moy une paſſion violente ; je ne vous cachais plus celle que j’avais pour vous, & dans le temps que je vous la laiſſais voir tout entière, j’appris que vous me trompiez, que vous en aimiez une autre, & que, ſelon toutes les apparences, vous me ſacrifiez à cette nouvelle maîtreſſe. Je le ſus le jour de la courſe de bague ; c’eſt ce qui fit que je n’y allais point. Je feignis d’eſtre malade pour cacher le déſordre de mon eſprit ; mais je le devins en effet, & mon corps ne put ſupporter une ſi violente agitation. Quand je commençai à me porter mieux, je feignis encore d’eſtre fort mal, afin d’avoir un prétexte de ne vous point voir & de ne vous point écrire. Je voulus avoir du temps pour réſoudre de quelle ſorte j’en devais uſer avec vous ; je pris & je quittai vingt fois les meſmes réſolutions ; mais enfin je vous trouvai indigne de voir ma douleur, & je réſolus de ne vous la point faire paraître. Je voulus bleſſer votre orgueil, en vous faiſant voir que ma paſſion s’affaibliſſçoit d’elle-meſme. Je crus diminuer par là le prix du ſacrifice que vous en faiſiez ; je ne voulus pas que vous euſſiez le plaiſir de montrer combien je vous aimais pour en paraître plus aimable. Je réſolus de vous écrire des lettres tièdes & languiſſantes, pour jeter dans l’eſprit de celle à qui vous les donniez, que l’on ceſſçoit de vous aimer. Je ne voulus pas qu’elle eut le plaiſir d’apprendre que je ſavais qu’elle triomphoit de moy, ni augmenter ſon triomphe par mon déſeſpoir & par mes reproches. Je penſais que je ne vous punirais pas aſſez en rompant avec vous, & que je ne vous donnerais qu’une légère douleur ſi je ceſſais de vous aimer lors que vous ne m’aimiez plus. Je trouvai qu’il falloit que vous m’aimaſſiez pour ſentir le mal de n’eſtre point aimé, que j’éprouvais ſi cruellement. Je crus que ſi quelque choſe pouvoit rallumer les ſentiments que vous aviez eus pour moy, c’eſtoit de vous faire voir que les miens étoient changez ; mais de vous le faire voir en feignant de vous le cacher, & comme ſi je n’euſſe pas eu la force de vous l’avouer. Je m’arreſtai à cette réſolution ; mais qu’elle me fut difficyle à prendre, & qu’en vous revoyant elle me parut impoſſible à exécuter ! Je fus preſte cent fois à éclater par mes reproches & par mes pleurs ; l’état où j’eſtois encore par ma ſanté me ſervit à vous déguiſer mon trouble & mon affliction. Je fus ſoutenue enſuite par le plaiſir de diſſimuler avec vous, comme vous diſſimuliez avec moy ; néanmoins, je me faiſais une ſi grande violence pour vous dire & pour vous écrire que je vous aimais, que vous vîtes plus toſt que je n’avais eu deſſein de vous laiſſer voir, que mes ſentiments étoient changez. Vous en fûtes bleſſé ; vous vous en plaignîtes. Je tachais de vous raſſurer ; mais c’eſtoit d’une manière ſi forcée, que vous en étiez encore mieux perſuadé que je ne vous aimais plus. Enfin, je fis tout ce que j’avais eu intention de faire. La bizarrerie de votre cœur vous fit revenir vers moy, à meſure que vous voyiez que je m’éloignais de vous. J’ay joui de tout le plaiſir que peut donner la vengeance ; il m’a paru que vous m’aimiez mieux que vous n’aviez jamais fait, & je vous ay fait voir que je ne vous aimais plus. J’ay eu lieu de croire que vous aviez entièrement abandonné celle pour qui vous m’aviez quittée. J’ay eu auſſi des raiſons pour eſtre perſuadée que vous ne luy aviez jamais parlé de moy ; mais votre retour & votre diſcrétion n’ont pu réparer votre légèreté. Votre cœur a été partagé entre moy & une autre, vous m’avez trompée ; cela ſuffit pour m’oſter le plaiſir d’eſtre aimée de vous, comme je croyais mériter de l’eſtre, & pour me laiſſer dans cette réſolution que j’ay priſe de ne vous voir jamais, & dont vous eſtes ſi ſurpris.

Madame de Clèves lut cette lettre & la relut pluſieurs fois, ſans ſavoir néanmoins ce qu’elle avoit lu. Elle voyoit ſeulement que monſieur de Nemours ne l’aimoit pas comme elle l’avoit penſé, & qu’il en aimoit d’autres qu’il trompoit comme elle. Quelle vue & quelle connaiſſance pour une perſonne de ſon humeur, qui avoit une paſſion violente, qui venoit d’en donner des marques à un homme qu’elle en jugeoit indigne, & à un autre qu’elle maltraitoit pour l’amour de luy ! Jamais affliction n’a été ſi piquante & ſi vive : il luy ſembloit que ce qui faiſçoit l’aigreur de cette affliction eſtoit ce qui s’eſtoit paſſé dans cette journée, & que, ſi monſieur de Nemours n’eût point eu lieu de croire qu’elle l’aimait, elle ne ſe fût pas ſouciée qu’il en eût aimé une autre. Mais elle ſe trompoit elle-meſme ; & ce mal qu’elle trouvoit ſi inſupportable eſtoit la jalouſie avec toutes les horreurs dont elle peut eſtre accompagnée. Elle voyoit par cette lettre que monſieur de Nemours avoit une galanterie depuis longtemps. Elle trouvoit que celle qui avoit écrit la lettre avoit de l’eſprit & du mérite ; elle luy paraiſſçoit digne d’eſtre aimée ; elle luy trouvoit plus de courage qu’elle ne s’en trouvoit à elle-meſme, & elle envioit la force qu’elle avoit eue de cacher ſes ſentiments à monſieur de Nemours. Elle voyait, par la fin de la lettre, que cette perſonne ſe croyoit aimée ; elle penſçoit que la diſcrétion que ce prince luy avoit fait paraître, & dont elle avoit été ſi touchée, n’eſtoit peut-eſtre que l’effet de la paſſion qu’il avoit pour cette autre perſonne, à qui il craignoit de déplaire. Enfin elle penſçoit tout ce qui pouvoit augmenter ſon affliction & ſon déſeſpoir. Quels retours ne fit-elle point ſur elle-meſme ! quelles réflexions ſur les conſeils que ſa mère luy avoit donnez ! Combien ſe repentit-elle de ne s’eſtre pas opiniatrée à ſe ſéparer du commerce du monde, malgré monſieur de Clèves, ou de n’avoir pas ſuivi la penſée qu’elle avoit eue de luy avouer l’inclination qu’elle avoit pour monſieur de Nemours ! Elle trouvoit qu’elle auroit mieux fait de la découvrir à un mari dont elle connaiſſçoit la bonté, & qui auroit eu intéreſt à la cacher, que de la laiſſer voir à un homme qui en eſtoit indigne, qui la trompait, qui la ſacrifioit peut-eſtre, & qui ne penſçoit à eſtre aimé d’elle que par un ſentiment d’orgueil & de vanité. Enfin, elle trouva que tous les maux qui luy pouvoient arriver, & toutes les extrémitez où elle ſe pouvoit porter, étoient moindres que d’avoir laiſſé voir à monſieur de Nemours qu’elle l’aimait, & de connaître qu’il en aimoit une autre. Tout ce qui la conſoloit eſtoit de penſer au moins, qu’après cette connaiſſance, elle n’avoit plus rien à craindre d’elle-meſme, & qu’elle ſeroit entièrement guérie de l’inclination qu’elle avoit pour ce prince.

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