La Princesse de Clèves (édition originale)
Vous ſçavez l’amitié qu’il y a entre Sancerre & moy ; neanmoins il devint amoureux de Madame de Tournon, il y a environ deux ans, & me le cacha avec beaucoup de ſoin, auſſi bien qu’à tout le reſte du monde ; j’eſtois bien éloigné de le ſoupçonner. Madame de Tournon paroiſſoit encore inconſolable de la mort de ſon mary ; & vivoit dans une retraite auſtere. La ſœur de Sancerre eſtoit quaſi la ſeule perſonne qu’elle viſt, & c’eſtoit chez elle qu’il en eſtoit devenu amoureux.
Un ſoir qu’il devoit y avoir une Comedie au Louvre, & que l’on n’attendoit plus que le Roy & Madame de Valentinois pour commencer, l’on vint dire qu’elle s’étoit trouvée mal, & que le Roy ne viendroit pas. On jugea aisément que le mal de cette Ducheſſe eſtoit quelque démêlé avec le Roy : Nous ſçavions les jalouſies qu’il avoit euës du Maréchal de Briſſac, pendant qu’il avoit eſté à la Cour, mais il eſtoit retourné en Piémont depuis quelques jours, & nous ne pouvions imaginer le ſujet de cette brouillerie.
Comme j’en parlois avec Sancerre, Monſieur d’Anville arriva dans la Salle, & me dit tout bas, que le Roy eſtoit dans une affliction & dans une colere qui faiſoit pitié : qu’en un raccommodement qui s’eſtoit fait entre luy & Madame de Valentinois, il y avoit quelques jours, ſur des démélez qu’ils avoient eus pour le Maréchal de Briſſac, le Roy luy avoit donné une bague, & l’avoit priée de la porter : que pendant qu’elle s’habilloit pour venir à la Comedie, il avoit remarqué qu’elle n’avoit point cette bague, & luy en avoit demandé la raiſon ; qu’elle avoit paru eſtonnée de ne la pas avoir ; qu’elle l’avoit demandée à ſes femmes, leſquelles par mal-heur, ou faute d’eſtre bien inſtruites, avoient répondu qu’il y avoit quatre ou cinq jours qu’elles ne l’avoient veüe.
Ce temps eſt préciſément celuy du départ du Maréchal de Briſſac, continua monſieur d’Anville ; le Roy n’a point douté qu’elle ne luy ait donné la bague, en luy diſant adieu. Cette pensée a réveillé ſi vivement toute cette jalouſie, qui n’eſtoit pas encore bien éteinte, qu’il s’eſt emporté contre ſon ordinaire, & luy a fait mille reproches. Il vient de rentrer chez luy, trés-affligé, mais je ne ſçay s’il l’eſt davantage de l’opinion que Madame de Valentinois a ſacrifié ſa bague, que de la crainte de luy avoir déplû par ſa colere.
Si-toſt que Monſieur d’Anville eut achevé de me conter cette nouvelle, je me raprochay de Sancerre pour la luy apprendre ; je la luy dis comme un ſecret que l’on venoit de me confier, & dont je luy défendois d’en parler.
Le lendemain matin j’allay d’aſſez bonne heure chez ma belle ſœur, je trouvai Madame de Tournon au chevet de ſon lit : Elle n’aimoit pas Madame de Valentinois, & elle ſçavoit bien que ma belle-ſœur n’avoit pas ſujet de s’en loüer. Sancerre avoit eſté chez elle au ſortir de la Comedie. Il luy avoit appris la broüillerie du Roy avec cette Ducheſſe, & Madame de Tournon eſtoit venuë la conter à ma belle-ſœur, ſans ſçavoir ou ſans faire reflexion que c’eſtoit moy qui l’avoit appriſe à ſon amant.
Si-toſt que je m’approchay de ma belle-ſœur, elle dit à Madame de Tournon, que l’on pouvoit me confier ce qu’elle venoit de luy dire, & ſans attendre la permiſſion de Madame de Tournon, elle me conta mot pour mot tout ce que j’avois dit à Sancerre le ſoir precedent. Vous pouvez juger comme j’en fus eſtonné. Je regarday Madame de Tournon, elle me parut embarraſſee. Son embarras me donna du ſoupçon ; je n’avois dit la choſe qu’à Sancerre, il m’avoit quitté au ſortir de la Comedie, ſans m’en dire la raiſon ; je me ſouvins de luy avoir ouy extrêmement loüer Madame de Tournon. Toutes ces choſes m’ouvrirent les yeux, & je n’eus pas de peine à démêler qu’il avoit une galanterie avec elle, & qu’il l’avoit veüe depuis qu’il m’avoit quitté. Je fus ſi piqué de voir qu’il me cachoit cette avanture, que je dis pluſieurs choſes qui firent connoître à Madame de Tournon, l’imprudence qu’elle avoit faite ; je la remis à ſon carroſſe, & je l’aſſeuray en la quittant, que j’enviois le bonheur de celuy qui luy avoit appris la brouïllerie du Roy & de Madame de Valentinois.
Je m’en allay à l’heure meſme trouver Sancerre, je luy fis des reproches, & je luy dis que je ſçavois ſa paſſion pour Madame de Tournon, ſans luy dire comment je l’avois découverte : Il fut contraint de me l’avoüer, je luy contay en ſuite ce qui me l’avoit appriſe, & il m’aprit auſſi le détail de leur avanture ; il me dit que quoyqu’il fuſt cadet de ſa Maiſon, & tres-éloigné de pouvoir pretendre un auſſi bon party, que neanmoins elle eſtoit reſoluë de l’épouſer : L’on ne peut-être plus ſurpris que je le fus. Je dis à Sancerre de preſſer la concluſion de ſon mariage, & qu’il n’y avoit rien qu’il ne dûſt craindre d’une femme qui avoit l’artifice de ſoûtenir aux yeux du public, un perſonnage ſi éloigné de la verité. Il me répondit qu’elle avoit eſté veritablement affligée, mais que l’inclination qu’elle avoit eüe pour luy avoit ſurmonté cette affliction, & qu’elle n’avoit pû laiſſer paroître tout d’un coup un ſi grand changement. Il me dit encore pluſieurs autres raiſons pour l’excuſer, qui me firent voir à quel point il en eſtoit amoureux : Il m’aſſeura qu’il la feroit conſentir que je ſceuſſe la paſſion qu’il avoit pour elle, puis qu’auſſi bien c’eſtoit elle-même qui me l’avoit appriſe. Il l’y obligea en effet, quoiqu’avec beaucoup de peine, & je fus enſuite trés-avant dans leur confidence.
Je n’ay jamais vû une femme avoir une conduite ſi honneſte & ſi agreable à l’égard de ſon amant ; neantmoins j’étois toûjours choqué de ſon affectation à paroître encore affligée. Sancerre eſtoit ſi amoureux & ſi content de la maniere dont elle en uſoit pour luy, qu’il n’oſoit quaſi la preſſer de conclure leur mariage, de peur qu’elle ne crûſt qu’il le ſouhaitoit plûtoſt par intereſt, que par une veritable paſſion. Il luy en parla toutefois, & elle luy parut reſoluë à l’épouſer ; elle commença même à quitter cette retraite où elle vivoit, & à ſe remettre dans le monde : Elle venoit chez ma belle-ſœur à des heures où une partie de la Cour s’y trouvoit. Sancerre n’y venoit que rarement, mais ceux qui y eſtoient tous les ſoirs, & qui l’y voyoient ſouvent, la trouvoient tres-aimable.
Peu de temps aprés qu’elle eut commencé à quitter ſa ſolitude, Sancerre crût voir quelque refroidiſſement dans la paſſion qu’elle avoit pour luy. Il m’en parla pluſieurs fois, ſans que je fiſſe aucun fondement ſur ſes plaintes ; mais à la fin, comme il me dit qu’au lieu d’achever leur mariage, elle ſembloit l’éloigner, je commençay à croire qu’il n’avoit pas de tort d’avoir de l’inquietude : Je luy répondis que quand la paſſion de Madame de Tournon diminüeroit aprés avoir duré deux ans, il ne faudroit pas s’en eſtonner ; que quand même ſans eſtre diminüée elle ne ſeroit pas aſſez forte pour l’obliger à l’épouſer, qu’il ne devroit pas s’en plaindre ; que ce mariage à l’égard du public, luy feroit un extrême tort, non ſeulement parce qu’il n’eſtoit pas un aſſez bon parti pour elle, mais par le préjudice qu’il aporteroit à ſa réputation ; qu’ainſi tout ce qu’il pouvoit ſouhaiter, eſtoit qu’elle ne le trompaſt point, & qu’elle ne luy donnaſt pas de fauſſes eſperances. Je luy dis encore, que ſi elle n’avoit pas la force de l’épouſer, ou qu’elle luy avoüaſt qu’elle en aimoit quelque autre, il ne falloit point qu’il s’emportaſt, ny qu’il ſe plaigniſt ; mais qu’il devoit conſerver pour elle de l’eſtime & de la reconnoiſſance.
Je vous donne, luy dis-je, le conſeil que je prendrois pour moy-même ; car la ſincerité me touche d’une telle ſorte, que je croy que ſi ma maitreſſe & même ma femme m’avoüoit que quelqu’un luy plûſt, j’en ſerois affligé ſans en eſtre aigry. Je quitterois le perſonnage d’amant ou de mary, pour la conſeiller & pour la plaindre.
Ces paroles firent rougir Madame de Cleves, & elle y trouva un certain rapport avec l’eſtat où elle eſtoit, qui la ſurprit, & qui luy donna un trouble dont elle fut long temps à ſe remettre.
Sancerre parla à Madame de Tournon, continua Monſieur de Cleves, il luy dit tout ce que je luy avois conſeillé : mais elle le r’aſſura avec tant de ſoin, & parut ſi offensée de ſes ſoupçons, qu’elle les luy ôta entierement. Elle remit neanmoins leur mariage aprés un voyage qu’il alloit faire & qui devoit eſtre aſſez long : mais elle ſe conduiſit ſi bien juſqu’à ſon départ, & en parut ſi affligée, que je crûs auſſi bien que luy, qu’elle l’aimoit veritablement. Il partit il y a environ trois mois ; pendant ſon abſence j’ay peu vû Madame de Tournon : Vous m’avez entierement occupé, & je ſçavois ſeulement qu’il devoit bien-toſt revenir.
Avant-hier, en arrivant à Paris, j’appris qu’elle eſtoit morte : j’envoyay ſçavoir chez luy ſi on n’avoit point eu de ſes nouvelles : on me manda qu’il eſtoit arrivé dés la veille, qui eſtoit précisément le jour de la mort de Madame de Tournon. J’allay le voir à l’heure meſme, me doutant bien de l’eſtat où je le trouverois : mais ſon affliction paſſoit de beaucoup ce que je m’en eſtois imaginé.
Je n’ay jamais veu une douleur ſi profonde & ſi tendre ; dés le moment qu’il me vid, il m’embraſſa fondant en larmes : Je ne la verray plus, me dit-il, je ne la verray plus, elle eſt morte, je n’en eſtois pas digne ; mais je la ſuivray bien toſt.
Après cela il ſe tût, & puis de temps en temps, rediſant toûjours elle eſt morte, & je ne la verray plus, il revenoit aux cris & aux larmes, & demeuroit comme un homme qui n’avoit plus de raiſon. Il me dit qu’il n’avoit pas receu ſouvent de ſes Lettres pendant ſon abſence ; mais qu’il ne s’en eſtoit pas eſtonné, parce qu’il la connoiſſoit, & qu’il ſçavoit la peine qu’elle avoit à hazarder de ſes Lettres. Il ne doutoit point qu’il ne l’euſt épousée à ſon retour ; il la regardoit comme la plus aimable & la plus fidelle perſonne qui euſt jamais eſté ; il s’en croyoit tendrement aimé ; il la perdoit dans le moment qu’il penſoit s’attacher à elle pour jamais, Toutes ces pensées le plongeoient dans une affliction violente dont il eſtoit entierement accablé ; & j’avouë que je ne pouvois m’empêcher d’en eſtre touché.
Je fus neanmoins contraint de le quitter pour aller chez le Roy ; je luy promis que je reviendrois bien-toſt. Je revins en effet, & je ne fus jamais ſi ſurpris, que de le trouver tout different de ce que je l’avois quitté. Il eſtoit debout dans ſa chambre avec un viſage furieux, marchant & s’arrêtant comme s’il euſt eſté hors de luy-méme. Venez, venez, me dit-il, venez voir l’homme du monde le plus deſeſperé ; je ſuis plus mal-heureux mille fois que je n’eſtois tantoſt, & ce que je veins d’apprendre de Madame de Tournon, eſt pire que ſa mort.
Je crûs que la douleur le troubloit entierement ; & je ne pouvois m’imaginer qu’il y euſt quelque choſe de pire que la mort d’une maîtreſſe que l’on aime, & dont on eſt aimé. Je luy dis que tant que ſon affliction avoit eu des bornes, je l’avois approuvée, & que j’y eſtois entré ; mais que je ne le plaindrois plus s’il s’abandonnoit au deſeſpoir, & s’il perdoit la raiſon. Je ſerois trop heureux de l’avoir perduë, & la vie auſſi, s’écria-t-il : Madame de Tournon m’eſtoit infidelle, & j’apprens ſon infidelité & ſa trahiſon le lendemain que j’ay appris ſa mort, dans un temps où mon ame eſt remplie & penetrée de la plus vive douleur & de la plus tendre amour que l’on ait jamais ſentie ; dans un temps où ſon idée eſt dans mon cœur comme la plus parfaite choſe qui ait jamais eſté, & la plus parfaite à mon égard ; je trouve que je me ſuis trompé, & qu’elle ne merite pas que je la pleure : cependant j’ay la méme affliction de ſa mort, que ſi elle m’eſtoit fidelle, & je ſens ſon infidelité comme ſi elle n’eſtoit point morte. Si j’avois appris ſon changement devant ſa mort, la jalouſie, la colere, la rage, m’auroient remply & m’auroient endurcy en quelque ſorte contre la douleur de ſa perte : mais je ſuis dans un état où je ne puis ny m’en conſoler, ny la haïr.
Vous pouvez juger ſi je fus ſurpris de ce que me diſoit Sancerre : je luy demanday comment il avoit ſçû ce qu’il venoit de me dire. Il me conta qu’un moment aprés que j’eſtois ſorty de ſa chambre, Eſtouteville qui eſt ſon amy intime, mais qui ne ſçavoit pourtant rien de ſon amour pour Madame de Tournon, l’eſtoit venu voir ; que d’abord qu’il avoit eſté aſſis, il avoit commencé à pleurer, & qu’il luy avoit dit qu’il luy demandoit pardon de luy avoir caché ce qu’il luy alloit apprendre : qu’il le prioit d’avoir pitié de luy ; qu’il venoit luy ouvrir ſon cœur, & qu’il voyoit l’homme du monde le plus affligé de la mort de Madame de Tournon.
Ce nom, me dit Sancerre, m’a tellement ſurpris, que quoique mon premier mouvement ait eſté de luy dire que j’en eſtois plus affligé que lui, je n’ay pas eu neantmoins la force de parler. Il a continué, & m’a dit qu’il eſtoit amoureux d’elle depuis ſix mois ; qu’il avoit toûjours voulu me le dire, mais qu’elle le luy avoit deffendu expreſſément, & avec tant d’autorité, qu’il n’avoit osé luy déſobéïr ; qu’il luy avoit plû quaſi dans le même temps qu’il l’avoit aimée ; qu’ils avoient caché leur paſſion à tout le monde ; qu’il n’avoit jamais eſté chez elle publiquement ; qu’il avoit eu le plaiſir de la conſoler de la mort de ſon mary, & qu’enfin il l’alloit épouſer dans le temps qu’elle eſtoit morte, mais que ce mariage, qui eſtoit un effet de paſſion, auroit paru un effet de devoir & d’obéïſſance ; qu’elle avoit gagné ſon pere pour ſe faire commander de l’épouſer, afin qu’il n’y euſt pas un trop grand changement dans ſa conduite, qui avoit eſté ſi éloignée de ſe remarier.
Tant qu’Eſtouteville m’a parlé, me dit Sancerre, j’ay ajoûté foy à ſes paroles, parce que j’y ay trouvé de la vrayſemblance, & que le temps où il m’a dit qu’il avoit commencé à aimer Madame de Tournon, eſt préciſement celuy où elle m’a paru changée ; mais un moment aprés je l’ay crû un menteur, ou du moins un viſionnaire : J’ay eſté preſt à le luy dire, j’ay paſſé enſuite à vouloir m’éclaircir, je l’ay queſtionné, je luy ay fait paroiſtre des doutes : Enfin j’ay tant fait pour m’aſſeurer de mon malheur, qu’il m’a demandé ſi je connoiſſois l’écriture de Madame de Tournon. Il a mis ſur mon lit quatre de ſes Lettres, & ſon portrait ; mon frere eſt entré dans ce moment. Eſtouteville avoit le viſage ſi plein de larmes, qu’il a eſté contraint de ſortir pour ne ſe pas laiſſer voir ; il m’a dit qu’il reviendroit ce ſoir querir ce qu’il me laiſſoit ; & moy je chaſſay mon frere, ſur le pretexte de me trouver mal, par l’impatience de voir ces Lettres que l’on m’avoit laiſſées, & eſperant d’y trouver quelque choſe qui ne me perſuaderoit pas tout ce qu’Eſtouteville venoit de me dire. Mais helas ! que n’y ay-je point trouvé ? Quelle tendreſſe, quels ſermens, quelles aſſeurances de l’épouſer, quelles Lettres ? Jamais elle ne m’en a écrit de ſemblables. Ainſi, ajoûta-t-il, j’éprouve à la fois la douleur de la mort & celle de l’infidelité : ce ſont deux maux que l’on a ſouvent comparez, mais qui n’ont jamais eſté ſentis en même temps par la méme perſonne. J’avouë à ma honte, que je ſens encore plus ſa perte, que ſon changement : je ne puis la trouver aſſez coupable pour conſentir à ſa mort. Si elle vivoit, j’aurois le plaiſir de luy faire des reproches, & de me vanger d’elle, en luy faiſant connoître ſon injuſtice : Mais je ne la verray plus, reprenoit-il, je ne la verray plus : ce mal eſt le plus grand de tous les maux : Je ſouhaiterois de luy rendre la vie aux dépens de la mienne. Quel ſouhait, ſi elle revenoit, elle vivroit pour Eſtouteville. Que j’eſtois heureux hier, s’écrioit-il, que j’eſtois heureux ! j’eſtois l’homme du monde le plus affligé ; mais mon affliction eſtoit raiſonnable, & je trouvois quelque douceur à penſer que je ne devois jamais me conſoler : aujourd’huy tous mes ſentimens ſont injuſtes : Je paye à une paſſion feinte qu’elle a euë pour moy, le même tribut de douleur que je croyois devoir à une paſſion veritable. Je ne puis ny haïr, ny aimer ſa memoire : je ne puis me conſoler ny m’affliger ; du moins, me dit-il, en ſe retournant tout d’un coup vers moy, faites je vous en conjure, que je ne voye jamais Eſtouteville ; ſon nom ſeul me fait horreur. Je ſçay bien que je n’ay nul ſujet de m’en plaindre, c’eſt ma faute de luy avoir caché que j’aimois Madame de Tournon : s’il l’euſt ſceu il ne s’y ſeroit peut-eſtre pas attaché, elle ne m’auroit pas eſté infidelle : il eſt venu me chercher pour me confier ſa douleur, il me fait pitié. Hé ! c’eſt avec raiſon, s’écrioit-il, il aimoit Madame de Tournon, il en eſtoit aimé, & il ne la verra jamais : je ſens bien neanmoins que je ne ſçaurois m’empécher de le haïr. Et encore une fois, je vous conjure de faire en ſorte que je ne le voye point.
Sancerre ſe remit enſuite à pleurer, à regretter Madame de Tournon, à luy parler & à luy dire les choſes du monde les plus tendres : Il repaſſa enſuite à la haine, aux plaintes, aux reproches & aux imprécations contre elle. Comme je le vis dans un eſtat ſi violent, je connus bien qu’il me falloit quelque ſecours pour m’aider à calmer ſon eſprit : J’envoïay querir ſon frere, que je venois de quitter chez le Roy : j’allay luy parler dans l’antichambre avant qu’il entraſt, & je luy contay l’eſtat où eſtoit Sancerre. Nous donnâmes des ordres pour empêcher qu’il ne vid Eſtouteville, & nous employâmes une partie de la nuit à tâcher de le rendre capable de raiſon. Ce matin je l’ay encore trouvé plus affligé, ſon frere eſt demeuré auprés de luy, & je ſuis revenu auprés de vous.
L’on ne peut eſtre plus ſurpriſe que je le ſuis, dit alors Madame de Cleves, & je croyois Madame de Tournon incapable d’amour & de tromperie. L’adreſſe & la diſſimulation, reprit Monſieur de Cleves, ne peuvent aller plus loin qu’elles les a portées. Remarquez que quand Sancerre crût qu’elle eſtoit changée pour luy, elle l’eſtoit veritablement, & qu’elle commençoit à aimer Eſtouteville. Elle diſoit à ce dernier, qu’il la conſoloit de la mort de ſon mary, & que c’eſtoit lui qui eſtoit cauſe qu’elle quittoit cette grande retraite, & il paroiſſoit à Sancerre que c’eſtoit parce que nous avions reſolu qu’elle ne témoigneroit plus d’eſtre ſi affligée. Elle faiſoit valoir à Eſtouteville de cacher leur intelligence, & de paroître obligée à l’épouſer par le commandement de ſon pere, comme un effet du ſoin qu’elle avoit de ſa reputation, & c’eſtoit pour abandonner Sancerre, ſans qu’il euſt ſujet de s’en plaindre. Il faut que je m’en retourne, continüa Monſieur de Cleves, pour voir ce malheureux, & je croy qu’il faut que vous reveniez auſſi à Paris. Il eſt temps que vous voyez le monde, & que vous receviez ce nombre infiny de viſites dont auſſi bien vous ne ſçauriez vous diſpenſer.
Madame de Cleves conſentit à ſon retour, & elle revint le lendemain. Elle ſe trouva plus tranquile ſur Monſieur de Nemours qu’elle n’avoit eſté : tout ce que luy avoit dit Madame de Chartres en mourant, & la douleur de ſa mort, avoit fait une ſuſpenſion à ſes ſentimens, qui luy faiſoit croire qu’ils eſtoient entierement effacez.
Dés le même ſoir qu’elle fut arrivée, Madame la Dauphine la vint voir, & aprés luy avoir témoigné la part qu’elle avoit priſe à ſon affliction, elle luy dit que pour la détourner de ces triſtes pensées, elle vouloit l’inſtruire de tout ce qui s’eſtoit paſſé à la Cour en ſon abſence ; elle luy conta enſuite pluſieurs choſes particulieres. Mais ce que j’ay le plus d’envie de vous apprendre, ajoûta-t-elle, c’eſt qu’il eſt certain que Monſieur de Nemours eſt paſſionnément amoureux, & que ſes amis les plus intimes, non ſeulement ne ſont point dans ſa confidence, mais qu’ils ne peuvent deviner qui eſt la perſonne qu’il aime. Cependant cét amour eſt aſſez fort pour luy faire négliger ou abandonner, pour mieux dire, les eſperances d’une Couronne.
Madame la Dauphine conta enſuite tout ce qui s’eſtoit paſſé ſur l’Angleterre. J’ay appris ce que je viens de vous dire, continua-t-elle, de Monſieur d’Anville, & il m’a dit ce matin que le Roy envoya querir hier au ſoir Monſieur de Nemours, ſur des lettres de Lignerolles, qui demande à revenir, & qui écrit au Roy qu’il ne peut plus ſoûtenir aupres de la Reine d’Angleterre, les retardements de Monſieur de Nemours ; qu’elle commence à s’en offencer, & qu’encore qu’elle n’euſt point donné de parole poſitive, elle en avoit aſſez dit pour faire hazarder un voyage. Le Roy lût cette Lettre à Monſieur de Nemours, qui au lieu de parler ſerieuſement, comme il avoit fait dans les commencemens, ne fit que rire, que badiner, & ſe moquer des eſperances de Lignerolles. Il dit que toute l’Europe condamneroit ſon imprudence, s’il hazardoit d’aller en Angleterre comme un pretendu mary de la Reine, ſans eſtre aſſeuré du ſuccés. Il me ſemble auſſi, ajoûta-t-il, que je prendrois mal mon temps, de faire ce voyage preſentement que le Roy d’Eſpagne fait de ſi grandes inſtances pour épouſer cette Reine. Ce ne ſeroit peut-eſtre pas un Rival bien redoutable dans une galanterie ; mais je penſe que dans un mariage vôtre Majeſté ne me conſeilleroit pas de luy diſputer quelque choſe. Je vous le conſeillerois en cette occaſion, reprit le Roy, mais vous n’aurez rien à luy diſputer ; je ſçay qu’il a d’autres penſées, & quand il n’en auroit pas, la Reine Marie s’eſt trop mal trouvée du joug de l’Eſpagne, pour croire que ſa sœur le veuïlle reprendre, & qu’elle ſe laiſſe ébloüir à l’éclat de tant de Couronnes jointes enſemble. Si elle ne s’en laiſſe pas ébloüir, repartit Monſieur de Nemours, il y a apparence qu’elle voudra ſe rendre heureuſe par l’amour. Elle a aimé le Milord Courtenay il y a déja quelques années : Il eſtoit auſſi aimé de la Reine Marie, qui l’auroit épouſé du conſentement de toute l’Angleterre, ſans qu’elle connut que la jeuneſſe & la beauté de ſa sœur Eliſabeth le touchoient davantage que l’eſperance de regner. Voſtre Majeſté ſçait que les violentes jalouſies qu’elle en eut, la porterent à les mettre l’un & l’autre en priſon, à exiler enſuite le Milord Courtenay, & la déterminerent enfin à épouſer le Roy d’Eſpagne. Je croy qu’Eliſabeth, qui eſt preſentement ſur le Trône, r’appellera bien-toſt ce Milord, & qu’elle choiſira un homme qu’elle a aimé, qui eſt fort aimable, qui a tant ſouffert pour elle, plûtoſt qu’un autre qu’elle n’a jamais vû. Je ſerois de voſtre avis, repartit le Roy, ſi Courtenay vivoit encore ; mais j’ay ſçeu depuis quelques jours, qu’il eſt mort à Padouë, où il eſtoit relegué. Je vois bien, ajoûta-t-il, en quittant Monſieur de Nemours, qu’il faudroit faire vôtre mariage comme on feroit celuy de Monſieur le Dauphin, & envoyer épouſer la Reine d’Angleterre par des Ambaſſadeurs.
Monſieur d’Anville & Monſieur le Vidame, qui eſtoient chez le Roy avec Monſieur de Nemours, ſont perſuadez que c’eſt cette même paſſion dont il eſt occupé, qui le détourne d’un ſi grand deſſein. Le Vidame qui le voit de plus prés que perſonne, a dit à Madame de Martigues, que ce Prince eſt tellement changé, qu’il ne le reconnoiſt plus ; & ce qui l’étonne d’avantage, c’eſt qu’il ne luy voit aucun commerce ny aucunes heures particulieres où il ſe dérobe, en ſorte qu’il croit qu’il n’a point d’intelligence avec la perſonne qu’il aime ; & c’eſt ce qui fait méconnoître Monſieur de Nemours, de luy voir aimer une femme qui ne répond point à ſon amour.
Quel poiſon pour Madame de Cleves, que le diſcours de Madame la Dauphine ! Le moyen de ne ſe pas reconnoître pour cette perſonne dont on ne ſçavoit point le nom, & le moyen de n’eſtre pas penetrée de reconnoiſſance & de tendreſſe, en apprenant par une voye qui ne luy pouvoit eſtre ſuſpecte, que ce Prince qui touchoit déja ſon cœur, cachoit ſa paſſion à tout le monde, & negligeoit pour l’amour d’elle les eſperances d’une Couronne ; auſſi ne peut-on repreſenter ce qu’elle ſentit, & le trouble qui s’éleva dans ſon ame. Si Madame la Dauphine l’euſt regardée avec attention, elle euſt aisément remarqué que les choſes qu’elle venoit de dire, ne luy eſtoient pas indifferentes ; mais comme elle n’avoit aucun ſoupçon de la verité, elle continua de parler, ſans y faire de reflexion. Monſieur d’Anville, ajoûta-t-elle, qui comme je vous viens de dire, m’a appris tout ce détail, m’en croit mieux inſtruite que luy ; & il a une ſi grande opinion de mes charmes, qu’il eſt perſuadé que je ſuis la ſeule perſonne qui puiſſe faire de ſi grands changements en Monſieur de Nemours.
Ces dernieres paroles de Madame la Dauphine, donnerent une autre ſorte de trouble à Madame de Cleves, que celuy qu’elle avoit eu quelques momens auparavant. Je ſerois aiſément de l’avis de Monſieur d’Anville, répondit-elle, & il y a beaucoup d’apparence, Madame, qu’il ne faut pas moins qu’une Princeſſe telle que vous, pour faire mépriſer la Reine d’Angleterre. Je vous l’avoüerois ſi je le ſçavois, repartit Madame la Dauphine, & je le ſçaurois s’il eſtoit veritable. Ces ſortes de paſſions n’échapent point à la veuë de celles qui les cauſent ; elles s’en apperçoivent les premieres. Monſieur de Nemours ne m’a jamais témoigné que de legeres complaiſances ; mais il y a neanmoins une ſi grande difference de la maniere dont il a vécu avec moy, à celle dont il y vit preſentement, que je puis vous répondre que je ne ſuis pas la cauſe de l’indifference qu’il a pour la Couronne d’Angleterre.
Je m’oublie avec vous, ajoûta Madame la Dauphine, & je ne me ſouviens pas qu’il faut que j’aille voir Madame. Vous ſçavez que la Paix eſt quaſi concluë : mais vous ne ſçavez pas que le Roy d’Eſpagne n’a voulu paſſer aucun article qu’à condition d’eſpouſer cette Princeſſe, au lieu du Prince Dom Carlos ſon fils. Le Roy a eû beaucoup de peine à s’y reſoudre : enfin il y a conſenty, & il eſt allé tantoſt annoncer cette nouvelle à Madame. Je crois qu’elle ſera inconſolable : ce n’eſt pas une choſe qui puiſſe plaire d’épouſer un homme de l’âge & de l’humeur du Roy d’Eſpagne, ſurtout à elle, qui a toute la joye que donne la premiere jeuneſſe jointe à la beauté, & qui s’attendoit d’épouſer un jeune Prince pour qui elle a de l’inclination, ſans l’avoir vû. Je ne ſçay ſi le Roy en elle trouvera toute l’obéiſſance qu’il deſire : il m’a chargée de la voir parce qu’il ſçait qu’elle m’aime, & qu’il croit que j’auray quelque pouvoir ſur ſon eſprit. Je feray enſuite une autre viſite bien differente, j’iray me réjoüir avec Madame sœur du Roy. Tout eſt arreſté pour ſon mariage avec Monſieur de Savoye, & il ſera icy dans peu de temps. Jamais perſonne de l’âge de cette Princeſſe, n’a eu une joye ſi entiere de ſe marier. La Cour va eſtre plus belle & plus groſſe qu’on ne l’a jamais veüe : & malgré vôtre affliction, il faut que vous veniez nous aider à faire voir aux Eſtrangers que nous n’avons pas de mediocres beautez.
Aprés ces paroles, Madame la Dauphine quitta Madame de Cleves, & le lendemain le mariage de Madame fuſt ſçeu de tout le monde. Les jours ſuivans le Roy & les reines allerent voir Madame de Cleves. Monſieur de Nemours qui avoit attendu ſon retour avec une extréme impatience, & qui ſouhaitoit ardemment de luy pouvoir parler ſans témoins, attendit pour aller chez elle, l’heure que tout le monde en ſortiroit, & qu’apparemment il ne reviendroit plus perſonne. Il reüſſit dans ſon deſſein, & il arriva comme les dernieres viſites en ſortoient.
Cette Princeſſe eſtoit ſur ſon lit, il faiſoit chaud, & la veuë de Monſieur de Nemours acheva de luy donner une rougeur qui ne diminuoit pas ſa beauté. Il s’aſſit vis à vis d’elle, avec cette crainte & cette timidité que donnent les veritables paſſions. Il demeura quelque temps ſans pouvoir parler. Madame de Cleves n’eſtoit pas moins interdite, de ſorte qu’ils garderent aſſez longtemps le ſilence. Enfin, Monſieur de Nemours prit la parole, & luy fit des complimens ſur ſon affliction, Madame de Cleves eſtant bien aiſe de continüer la converſation ſur ce ſujet, parla aſſez longtemps de la perte qu’elle avoit faite, & enfin elle dit que quand le temps auroit diminüé la violence de ſa douleur, il luy en demeureroit toûjours une ſi forte impreſſion, que ſon humeur en ſeroit changée. Les grandes afflictions & les paſſions violentes, repartit Monſieur de Nemours, font de grands changements dans l’eſprit, & pour moy je ne me reconnois pas depuis que je ſuis revenu de Flandres. Beaucoup de gens ont remarqué ce changement, & même Madame la Dauphine m’en parloit encore hier. Il eſt vray, repartit Madame de Cleves, qu’elle l’a remarqué, & je crois luy en avoir oüy dire quelque choſe. Je ne ſuis pas fâché, Madame, repliqua Monſieur de Nemours, qu’elle s’en ſoit apperceuë : mais je voudrois qu’elle ne fuſt pas ſeule à s’en appercevoir. Il y a des perſonnes à qui on n’oſe donner d’autres marques de la paſſion qu’on a pour elles, que par les choſes qui ne les regardent point, & n’oſant leur faire paroître qu’on les aime, on voudroit du moins qu’elles viſſent que l’on ne veut eſtre aimé de perſonne. L’on voudroit qu’elles ſçeuſſent qu’il n’y a point de beauté dans quelque rang qu’elle pûſt eſtre, que l’on ne regardaſt avec indifference, & qu’il n’y a point de Couronne que l’on vouluſt achepter au prix de ne les voir jamais. Les femmes jugent d’ordinaire de la paſſion qu’on a pour elles, continua-t-il, par le ſoin qu’on prend de leur plaire & de les chercher ; mais ce n’eſt pas une choſe difficile, pour peu qu’elles ſoient aimables ; ce qui eſt difficile, c’eſt de ne s’abandonner pas au plaiſir de les ſuivre ; c’eſt de les éviter par la peur de laiſſer paroiſtre au public, & quaſi à elles-mêmes, les ſentimens que l’on a pour elles. Et ce qui marque encore mieux un veritable attachement, c’eſt de devenir entierement opposé à ce que l’on eſtoit, & de n’avoir plus d’ambition, ny de plaiſirs, aprés avoir eſté toute ſa vie occupé de l’un & de l’autre.
Madame de Cleves entendoit aiſement la part qu’elle avoit à ces paroles. Il luy ſembloit qu’elle devoit y répondre, & ne les pas ſouffrir. Il luy ſembloit auſſi qu’elle ne devoit pas les entendre, ny témoigner qu’elle les priſt pour elle : Elle croyoit devoir parler, & croyoit ne devoir rien dire. Le diſcours de Monſieur de Nemours luy plaiſoit & l’offençoit quaſi également, elle y voyoit la confirmation de tout ce que luy avoit fait penſer Madame la Dauphine, elle y trouvoit quelque choſe de galant & de reſpectueux ; mais auſſi quelque choſe de hardy & de trop intelligible. L’inclination qu’elle avoit pour ce Prince, luy donnoit un trouble dont elle n’eſtoit pas maitreſſe. Les paroles les plus obſcures d’un homme qui plaiſt, donnent plus d’agitation, que des declarations ouvertes d’un homme qui ne plaiſt pas. Elle demeuroit donc ſans répondre, & Monſieur de Nemours ſe fuſt apperceu de ſon ſilence, dont il n’auroit peut eſtre pas tiré de mauvais preſages, ſi l’arrivée de Monſieur de Cleves n’euſt finy la converſation & ſa viſite.
Ce Prince venoit conter à ſa femme, des nouvelles de Sancerre, mais elle n’avoit pas une grande curioſité pour la ſuite de cette avanture. Elle eſtoit ſi occupée de ce qui ſe venoit de paſſer, qu’à peine pouvoit-elle cacher la diſtraction de ſon eſprit. Quand elle fut en liberté de rêver, elle connut bien qu’elle s’eſtoit trompée, lors qu’elle avoit crû n’avoir plus que de l’indifference pour Monſieur de Nemours. Ce qu’il luy avoit dit avoit fait toute l’impreſſion qu’il pouvoit ſouhaitter, & l’avoit entierement perſuadée de ſa paſſion. Les actions de ce Prince s’accordoient trop bien avec ſes paroles, pour laiſſer quelque doute à cette Princeſſe. Elle ne ſe flata plus de l’eſperance de ne le pas aimer ; elle ſongea ſeulement à ne luy en donner jamais aucune marque. C’eſtoit une entrepriſe difficile, dont elle connoiſſoit déja les peines ; elle ſçavoit que le ſeul moyen d’y réuſſir, eſtoit d’éviter la preſence de ce Prince ; & comme ſon deüil luy donnoit lieu d’eſtre plus retirée que de coûtume, elle ſe ſervit de ce pretexte pour n’aller plus dans les lieux où il la pouvoit voir. Elle eſtoit dans une triſteſſe profonde ; la mort de ſa mere en paroiſſoit la cauſe, & l’on n’en cherchoit point d’autre.
Monſieur de Nemours eſtoit deſeſperé de ne la voir preſque plus, & ſçachant qu’il ne la trouveroit dans aucune aſſemblée, & dans aucun des divertiſſemens où eſtoit toute la Cour, il ne pouvoit ſe reſoudre d’y paroiſtre, il feignit une paſſion grande pour la chaſſe, & il en faiſoit des parties les mêmes jours qu’il y avoit des aſſemblées chez les Reines. Une legere maladie luy ſervit longtemps de pretexte pour demeurer chez luy, & pour éviter d’aller dans tous les lieux où il ſçavoit bien que Madame de Cleves ne ſeroit pas.