Fables (page 14)

Jean de La Fontaine · Lettres

Texte français, domaine public · Source : fr.wikisource.org — Fables de La Fontaine (éd. 1874) · 28 pages

Fiche de l’œuvre dans le savoir

Le récit en farce en fut fait ;

On l’appela le Pot au lait.

Quel esprit ne bat la campagne ?

Qui ne fait châteaux en Espagne ?

Picrochole, Pyrrhus, la laitière, enfin tous,

Autant les sages que les fous.

Chacun songe en veillant ; il n’est rien de plus doux

Une flatteuse erreur emporte alors nos âmes ;

Tout le bien du monde est à nous,

Tous les honneurs, toutes les femmes.

Quand je suis seul, je fais au plus brave un défi ;

Je m’écarte, je vais détrôner le sophi ;

On m’élit roi, mon peuple m’aime ;

Les diadèmes vont sur ma tête pleuvant :

Quelque accident fait-il que je rentre en moi-même ;

Je suis Gros-Jean comme devant.

XI LE CURÉ ET LE MORT

Un mort s’en allait tristement

S’emparer de son dernier gîte ;

Un curé s’en allait gaîment

Enterrer ce mort au plus vite.

Notre défunt était en carrosse porté,

Bien et dûment empaqueté,

Et vêtu d’une robe, hélas ! qu’on nomme bière,

Robe d’hiver, robe d’été,

Que les morts ne dépouillent guère.

Le pasteur était à côté,

Et récitait, à l’ordinaire,

Maintes dévotes oraisons,

Et des psaumes et des leçons,

Et des versets et des répons :

Monsieur le mort, laissez-nous faire,

On vous en donnera de toutes les façons ;

Il ne s’agit que du salaire.

Messire Jean Chouart couvait des yeux son mort,

Comme si l’on eût dû lui ravir ce trésor ;

Et des regards semblait lui dire :

Monsieur le mort, j’aurai de vous

Tant en argent, et tant en cire,

Et tant en autres menus coûts.

Il fondait là-dessus l’achat d’une feuillette

Du meilleur vin des environs :

Certaine nièce assez proprette

Et sa chambrière Pâquette

Devaient avoir des cotillons.

Sur cette agréable pensée

Un heurt survient : adieu le char.

Voilà messire Jean Chouart

Qui du choc de son mort a la tête cassée :

Le paroissien en plomb entraîne son pasteur ;

Notre curé suit son seigneur ;

Tous deux s’en vont de compagnie.

Proprement toute notre vie

Est le curé Chouart qui sur son mort comptait,

Et la fable du Pot au lait.

XII L’HOMME QUI COURT APRÈS LA FORTUNE, ET L’HOMME QUI L’ATTEND DANS SON LIT

Qui ne court après la Fortune ?

Je voudrais être en lieu d’où je pusse aisément

Contempler la foule importune

De ceux qui cherchent vainement

Cette fille du Sort de royaume en royaume,

Fidèles courtisans d’un volage fantôme.

Quand ils sont près du bon moment,

L’inconstante aussitôt à leurs désirs échappe.

Pauvres gens ! je les plains ; car on a pour les fous

Plus de pitié que de courroux.

Cet homme, disent-ils, était planteur de choux ;

Et le voilà devenu pape !

Ne le valons-nous pas ? Vous valez cent fois mieux :

Mais que vous sert votre mérite ?

La Fortune a-t-elle des yeux ?

Et puis, la papauté vaut-elle ce qu’on quitte,

Le repos ? le repos, trésor si précieux

Qu’on en faisait jadis le partage des dieux !

Rarement la Fortune à ses hôtes le laisse.

Ne cherchez point cette déesse,

Elle vous cherchera : son sexe en use ainsi.

Certain couple d’amis, en un bourg établi,

Possédait quelque bien. L’un soupirait sans cesse

Pour la Fortune ; il dit à l’autre un jour :

Si nous quittions notre séjour ?

Vous savez que nul n’est prophète

En son pays : cherchons notre aventure ailleurs.

Cherchez, dit l’autre ami : pour moi, je ne souhaite

Ni climats ni destins meilleurs.

Contentez-vous, suivez votre humeur inquiète :

Vous reviendrez bientôt. Je fais vœu cependant

De dormir en vous attendant.

L’ambitieux, ou, si l’on veut, l’avare,

S’en va par voie et par chemin.

Il arriva le lendemain

En un lieu que devait la déesse bizarre

Fréquenter sur tout autre ; et ce lieu, c’est la cour.

Là donc pour quelque temps il fixe son séjour,

Se trouvant au coucher, au lever, à ces heures

Que l’on sait être les meilleures ;

Bref, se trouvant à tout, et n’arrivant à rien.

Qu’est-ce ci ? se dit-il : cherchons ailleurs du bien.

La Fortune pourtant habite ces demeures,

Je la vois tous les jours entrer chez celui-ci,

Chez celui-là : d’où vient qu’aussi

Je ne puis héberger cette capricieuse ?

On me l’avait bien dit, que des gens de ce lieu

L’on n’aime pas toujours l’humeur ambitieuse.

Adieu, messieurs de cour ; messieurs de cour, adieu :

Suivez jusques au bout une ombre qui vous flatte.

La Fortune a, dit-on, des temples à Surate :

Allons là. Ce fut un de dire et s’embarquer.

Âmes de bronze, humains, celui-là fut sans doute

Armé de diamant, qui tenta cette route,

Et le premier osa l’abîme défier !

Celui-ci, pendant son voyage,

Tourna les yeux vers son village

Plus d’une fois, essuyant les dangers

Des pirates, des vents, du calme et des rochers,

Ministres de la Mort : avec beaucoup de peines

On s’en va la chercher en des rives lointaines,

La trouvant assez tôt sans quitter la maison.

L’homme arrive au Mogol : on lui dit qu’au Japon

La Fortune pour lors distribuait ses grâces.

Il y court. Les mers étaient lasses

De le porter ; et tout le fruit

Qu’il tira de ses longs voyages,

Ce fut cette leçon que donnent les sauvages :

Demeure en ton pays, par la nature instruit.

Le Japon ne fut pas plus heureux à cet homme

Que le Mogol l’avait été :

Ce qui lui fit conclure en somme

Qu’il avait à grand tort son village quitté.

Il renonce aux courses ingrates,

Revient en son pays, voit de loin ses pénates,

Pleure de joie, et dit : Heureux qui vit chez soi,

De régler ses désirs faisant tout son emploi !

Il ne sait que par ouï-dire

Ce que c’est que la cour, la mer, et ton empire,

Fortune, qui nous fais passer devant les yeux

Des dignités, des biens que jusqu’au bout du monde

On suit, sans que l’effet aux promesses réponde.

Désormais je ne bouge, et ferai cent fois mieux.

En raisonnant de cette sorte,

Et contre la Fortune ayant pris ce conseil,

Il la trouve assise à la porte

De son ami plongé dans un profond sommeil.

Attention : la clé de tri par défaut « homme qui court apres la fortune » écrase la précédente clé « homme qui court apres la fortune, et l'homme qui l'attend dans son lit ».

XIII LES DEUX COQS

Deux coqs vivaient en paix : une poule survint,

Et voilà la guerre allumée.

Amour, tu perdis Troie ! et c’est de toi que vint

Cette querelle envenimée

Où du sang des dieux même on vit le Xanthe teint !

Longtemps entre nos coqs le combat se maintint.

Le bruit s’en répandit par tout le voisinage :

La gent qui porte crête au spectacle accourut ;

Plus d’une Hélène au beau plumage

Fut le prix du vainqueur. Le vaincu disparut :

Il alla se cacher au fond de sa retraite,

Pleura sa gloire et ses amours,

Ses amours qu’un rival, tout fier de sa défaite,

Possédait à ses yeux. Il voyait tous les jours

Cet objet rallumer sa haine et son courage ;

Il aiguisait son bec, battait l’air et ses flancs,

Et, s’exerçant contre les vents,

S’armait d’une jalouse rage.

Il n’en eut pas besoin. Son vainqueur sur les toits

S’alla percher, et chanter sa victoire.

Un vautour entendit sa voix :

Adieu les amours et la gloire ;

Tout cet orgueil périt sous l’ongle du vautour.

Enfin, par un fatal retour,

Son rival autour de la poule

S’en revint faire le coquet.

Je laisse à penser quel caquet ;

Car il eut des femmes en foule.

La fortune se plaît à faire de ces coups :

Tout vainqueur insolent à sa perte travaille.

Défions-nous du Sort, et prenons garde à nous

Après le gain d’une bataille.

XIV L’INGRATITUDE ET L’INJUSTICE DES HOMMES ENVERS LA FORTUNE

Un trafiquant sur mer, par bonheur, s’enrichit.

Il triompha des vents pendant plus d’un voyage :

Gouffre, banc, ni rocher, n’exigea de péage

D’aucun de ses ballots ; le Sort l’en affranchit.

Sur tous ses compagnons Atropos et Neptune

Recueillirent leurs droits, tandis que la Fortune

Prenait soin d’amener son marchand à bon port.

Facteurs, associés, chacun lui fut fidèle

Il vendit son tabac, son sucre, sa cannelle,

Ce qu’il voulut, sa porcelaine encor :

Le luxe et la folie enflèrent son trésor ;

Bref, il plut dans son escarcelle.

On ne parlait chez lui que par doubles ducats ;

Et mon homme d’avoir chiens, chevaux, et carrosses ;

Ses jours de jeûne étaient des noces.

Un sien ami, voyant ces somptueux repas,

Lui dit : Et d’où vient donc un si bon ordinaire ? —

Et d’où me viendrait-il que de mon savoir-faire ?

Je n’en dois rien qu’à moi, qu’à mes soins, qu’au talent

De risquer à propos, et bien placer l’argent.

Le profit lui semblant une fort douce chose,

Il risqua de nouveau le gain qu’il avait fait ;

Mais rien, pour cette fois, ne lui vint à souhait.

Son imprudence en fut la cause :

Un vaisseau mal frété périt au premier vent ;

Un autre, mal pourvu des armes nécessaires,

Fut enlevé par les corsaires ;

Un troisième au port arrivant,

Rien n’eut cours ni débit : le luxe et la folie

N’étaient plus tels qu’auparavant.

Enfin, ses facteurs le trompant,

Et lui-même ayant fait grand fracas, chère lie,

Mis beaucoup en plaisirs, en bâtiments beaucoup,

Il devint pauvre tout d’un coup.

Son ami, le voyant en mauvais équipage,

Lui dit : D’où vient cela ? — De la Fortune, hélas !

Consolez-vous, dit l’autre ; et, s’il ne lui plaît pas

Que vous soyez heureux, tout au moins soyez sage.

Je ne sais s’il crut ce conseil :

Mais je sais que chacun impute, en cas pareil,

Son bonheur à son industrie ;

Et si de quelque échec notre faute est suivie,

Nous disons injures au Sort :

Chose n’est ici plus commune.

Le bien, nous le faisons ; le mal, c’est la Fortune :

On a toujours raison, le Destin toujours tort.

Attention : la clé de tri par défaut « ingratitude et l injustice des hommes envers la fortune » écrase la précédente clé « ingratitude et l'injustice des hommes envers la fortune ».

XV LES DEVINERESSES

C’est souvent du hasard que naît l’opinion ;

Et c’est l’opinion qui fait toujours la vogue.

Je pourrais fonder ce prologue

Sur gens de tous états : tout est prévention.

Cabale, entêtement ; point ou peu de justice.

C’est un torrent : qu’y faire ? il faut qu’il ait son cours :

Cela fut, et sera toujours.

Une femme, à Paris, faisait la pythonisse :

On l’allait consulter sur chaque événement,

Perdait-on un chiffon, avait-on un amant,

Un mari vivant trop, au gré de son épouse,

Une mère fâcheuse, une femme jalouse ;

Chez la devineuse on courait

Pour se faire annoncer ce que l’on désirait.

Son fait consistait en adresse :

Quelques termes de l’art, beaucoup de hardiesse,

Du hasard quelquefois, tout cela concourait,

Tout cela bien souvent faisait crier miracle.

Enfin, quoique ignorante à vingt et trois carats,

Elle passait pour un oracle.

L’oracle était logé dedans un galetas :

Là, cette femme emplit sa bourse,

Et, sans avoir d’autre ressource,

Gagne de quoi donner un rang à son mari ;

Elle achète un office, une maison aussi.

Voilà le galetas rempli

D’une nouvelle hôtesse, à qui toute la ville,

Femmes, filles, valets, gros messieurs, tout enfin

Allait, comme autrefois, demander son destin ;

Le galetas devint l’antre de la Sibylle :

L’autre femelle avait achalandé ce lieu.

Cette dernière femme eut beau faire, eut beau dire,

Moi devine, on se moque : eh ! messieurs, sais-je lire ?

Je n’ai jamais appris que ma croix de par Dieu.

Point de raisons : fallut deviner et prédire,

Mettre à part force bons ducats,

Et gagner malgré soi plus que deux avocats.

Le meuble et l’équipage aidaient fort à la chose :

Quatre sièges boiteux, un manche de balai,

Tout sentait son sabbat et sa métamorphose.

Quand cette femme aurait dit vrai

Dans une chambre tapissée,

On s’en serait moqué : la vogue était passée

Au galetas ; il avait le crédit.

L’autre femme se morfondit.

L’enseigne fait la chalandise.

J’ai vu dans le palais une robe mal mise

Gagner gros : les gens l’avaient prise

Pour maître tel, qui traînait après soi

Force écoutants. Demandez-moi pourquoi.

XVI LE CHAT, LA BELETTE ET LE PETIT LAPIN

Du palais d’un jeune lapin

Dame belette, un beau matin,

S’empara : c’est une rusée.

Le maître étant absent, ce lui fut chose aisée.

Elle porta chez lui ses pénates, un jour

Qu’il était allé faire à l’Aurore sa cour

Parmi le thym et la rosée.

Après qu’il eut brouté, trotté, fait tous ses tours,

Jeannot lapin retourne aux souterrains séjours.

La belette avait mis le nez à la fenêtre.

Ô dieux hospitaliers ! que vois-je ici paraître ?

Dit l’animal chassé du paternel logis.

Holà ! madame la belette,

Que l’on déloge sans trompette,

Ou je vais avertir tous les rats du pays.

La dame au nez pointu répondit que la terre

Était au premier occupant.

C’était un beau sujet de guerre,

Qu’un logis où lui-même il n’entrait qu’en rampant !

Et quand ce serait un royaume,

Je voudrais bien savoir, dit-elle, quelle loi

En a pour toujours fait l’octroi

À Jean, fils ou neveu de Pierre ou de Guillaume,

Plutôt qu’à Paul, plutôt qu’à moi.

Jean lapin allégua la coutume et l’usage :

Ce sont, dit-il, leurs lois qui m’ont de ce logis

Rendu maître et seigneur, et qui, de père en fils,

L’ont de Pierre à Simon, puis à moi Jean, transmis.

Le premier occupant, est-ce une loi plus sage ?

Or bien, sans crier davantage,

Rapportons-nous, dit-elle, à Raminagrobis.

C’était un chat vivant comme un dévot ermite,

Un chat faisant la chattemite,

Un saint homme de chat, bien fourré, gros et gras,

Arbitre expert sur tous les cas.

Jean lapin pour juge l’agrée.

Les voilà tous deux arrivés

Devant sa majesté fourrée.

Grippeminaud leur dit : Mes enfants, approchez,

Approchez : je suis sourd, les ans en sont la cause.

L’un et l’autre approcha, ne craignant nulle chose.

Aussitôt qu’à portée il vit les contestants,

Grippeminaud le bon apôtre,

Jetant des deux côtés la griffe en même temps,

Mit les plaideurs d’accord en croquant l’un et l’autre.

Ceci ressemble fort aux débats qu’ont parfois

Les petits souverains se rapportant aux rois.

XVII LA TÊTE ET LA QUEUE DU SERPENT

Le serpent a deux parties

Du genre humain ennemies,

Tête et queue ; et toutes deux

Ont acquis un nom fameux

Auprès des Parques cruelles :

Si bien qu’autrefois entre elles

Il survint de grands débats

Pour le pas,

La tête avait toujours marché devant la queue.

La queue au ciel se plaignit,

Et lui dit :

Je fais mainte et mainte lieue

Comme il plaît à celle-ci :

Croit-elle que toujours j’en veuille user ainsi ?

Je suis son humble servante.

On m’a faite, Dieu merci,

Sa sœur et non sa suivante.

Toutes deux de même sang,

Traitez-nous de même sorte :

Aussi bien qu’elle je porte

Un poison prompt et puissant.

Enfin, voilà ma requête :

C’est à vous de commander

Qu’on me laisse précéder,

À mon tour, ma sœur la tête.

Je la conduirai si bien

Qu’on ne se plaindra de rien.

Le ciel eut pour ces vœux une bonté cruelle.

Souvent sa complaisance a de méchants effets.

Il devrait être sourd aux aveugles souhaits.

Il ne le fut pas lors ; et la guide nouvelle,

Qui ne voyait, au grand jour,

Pas plus clair que dans un four,

Donnait tantôt contre un marbre,

Contre un passant, contre un arbre :

Droit aux ondes du Styx elle mena sa sœur.

Malheureux les États tombés dans son erreur !

XVIII UN ANIMAL DANS LA LUNE

Pendant qu’un philosophe assure

Que toujours par leurs sens les hommes sont dupés,

Un autre philosophe jure

Qu’ils ne nous ont jamais trompés.

Tous les deux ont raison ; et la philosophie

Dit vrai quand elle dit que les sens tromperont

Tant que sur leur rapport les hommes jugeront ;

Mais aussi, si l’on rectifie

L’image de l’objet sur son éloignement,

Sur le milieu qui l’environne,

Sur l’organe et sur l’instrument,

Les sens ne tromperont personne.

La nature ordonna ces choses sagement :

J’en dirai quelque jour les raisons amplement.

J’aperçois le soleil : quelle en est la figure ?

Ici-bas ce grand corps n’a que trois pieds de tour :

Mais si je le voyais là-haut dans son séjour,

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