Fables (page 13)

Jean de La Fontaine · Lettres

Texte français, domaine public · Source : fr.wikisource.org — Fables de La Fontaine (éd. 1874) · 28 pages

Fiche de l’œuvre dans le savoir

Ce pelé, ce galeux, d’où venait tout leur mal.

Sa peccadille fut jugée un cas pendable.

Manger l’herbe d’autrui ! quel crime abominable !

Rien que la mort n’était capable

D’expier son forfait. On le lui fit bien voir.

Selon que vous serez puissant ou misérable,

Les jugements de cour vous rendront blanc ou noir.

II LE MAL MARIÉ

Que le bon soit toujours camarade du beau,

Dès demain je chercherai femme ;

Mais comme le divorce entre eux n’est pas nouveau,

Et que peu de beaux corps, hôtes d’une belle âme,

Assemblent l’un et l’autre point,

Ne trouvez pas mauvais que je ne cherche point.

J’ai vu beaucoup d’hymens ; aucuns d’eux ne me tentent :

Cependant des humains presque les quatre parts

S’exposent hardiment au plus grand des hasards ;

Les quatre parts aussi des humains se repentent.

J’en vais alléguer un qui, s’étant repenti,

Ne put trouver d’autre parti

Que de renvoyer son épouse,

Querelleuse, avare, et jalouse.

Rien ne la contentait, rien n’était comme il faut :

On se levait trop tard, on se couchait trop tôt ;

Puis du blanc, puis du noir, puis encore autre chose.

Les valets enrageaient ; l’époux était à bout :

Monsieur ne songe à rien, monsieur dépense tout,

Monsieur court, monsieur se repose.

Elle en dit tant, que monsieur, à la fin,

Lassé d’entendre un tel lutin,

Vous la renvoie à la campagne

Chez ses parents. La voilà donc compagne

De certaines Philis qui gardent les dindons,

Avec les gardeurs de cochons.

Au bout de quelque temps qu’on la crut adoucie,

Le mari la reprend. Eh bien ! qu’avez-vous fait ?

Comment passiez-vous votre vie ?

L’innocence des champs est-elle votre fait ?

Assez, dit-elle : mais ma peine

Était de voir les gens plus paresseux qu’ici ;

Ils n’ont des troupeaux nul souci.

Je leur savais bien dire, et m’attirais la haine

De tous ces gens si peu soigneux.

Eh ! madame, reprit son époux tout à l’heure,

Si votre esprit est si hargneux

Que le monde qui ne demeure

Qu’un moment avec vous, et ne revient qu’au soir,

Est déjà lassé de vous voir,

Que feront des valets qui, toute la journée,

Vous verront contre eux déchaînée ?

Et que pourra faire un époux

Que vous voulez qui soit jour et nuit avec vous ?

Retournez au village : adieu. Si de ma vie

Je vous rappelle, et qu’il m’en prenne envie,

Puissé-je chez les morts avoir, pour mes péchés,

Deux femmes comme vous sans cesse à mes côtés !

III LE RAT QUI S’EST RETIRÉ DU MONDE

Les Levantins en leur légende

Disent qu’un certain rat, las des soins d’ici-bas,

Dans un fromage de Hollande

Se retira loin du tracas.

La solitude était profonde,

S’étendant partout à la ronde.

Notre ermite nouveau subsistait là-dedans.

Il fit tant, de pieds et de dents,

Qu’en peu de jours il eut au fond de l’ermitage

Le vivre et le couvert : que faut-il davantage ?

Il devint gros et gras : Dieu prodigue ses biens

À ceux qui font vœu d’être siens.

Un jour, au dévot personnage

Des députés du peuple rat

S’en vinrent demander quelque aumône légère :

Ils allaient en terre étrangère

Chercher quelque secours contre le peuple chat ;

Ratopolis était bloquée :

On les avait contraints de partir sans argent,

Attendu l’état indigent

De la république attaquée.

Ils demandaient fort peu, certains que le secours

Serait prêt dans quatre ou cinq jours.

Mes amis, dit le solitaire,

Les choses d’ici-bas ne me regardent plus :

En quoi peut un pauvre reclus

Vous assister ? que peut-il faire

Que de prier le ciel qu’il vous aide en ceci ?

J’espère qu’il aura de vous quelque souci.

Ayant parlé de cette sorte,

Le nouveau saint ferma sa porte.

Qui désigné-je, à votre avis,

Par ce rat si peu secourable ?

Un moine ? Non, mais un dervis :

Je suppose qu’un moine est toujours charitable.

Attention : la clé de tri par défaut « rat qui s est retire du monde » écrase la précédente clé « rat qui s'est retire du monde ».

IV LE HÉRON

Un jour, sur ses longs pieds, allait je ne sais où

Le héron au long bec emmanché d’un long cou :

Il côtoyait une rivière.

L’onde était transparente ainsi qu’aux plus beaux jours ;

Ma commère la carpe y faisait mille tours

Avec le brochet son compère.

Le héron en eût fait aisément son profit :

Tous approchaient du bord ; l’oiseau n’avait qu’à prendre.

Mais il crut mieux faire d’attendre

Qu’il eût un peu plus d’appétit :

Il vivait de régime, et mangeait à ses heures.

Après quelques moments l’appétit vint : l’oiseau,

S’approchant du bord, vit sur l’eau

Des tanches qui sortaient du fond de ces demeures.

Le mets ne lui plut pas, il s’attendait à mieux,

Et montrait un goût dédaigneux

Comme le rat du bon Horace.

Moi, des tanches ! dit-il ; moi, héron, que je fasse

Une si pauvre chère ! Et pour qui me prend-on ?

La tanche rebutée, il trouva du goujon.

Du goujon ! c’est bien là le dîner d’un héron !

J’ouvrirais pour si peu le bec ! aux dieux ne plaise !

Il l’ouvrit pour bien moins : tout alla de façon

Qu’il ne vit plus aucun poisson.

La faim le prit : il fut tout heureux et tout aise

De rencontrer un limaçon.

Ne soyons pas si difficiles :

Les plus accommodants, ce sont les plus habiles ;

On hasarde de perdre en voulant trop gagner.

Gardez-vous de rien dédaigner,

Surtout quand vous avez à peu près votre compte.

Bien des gens y sont pris. Ce n’est pas aux hérons

Que je parle : écoutez, humains, un autre conte :

Vous verrez que chez vous j’ai puisé ces leçons.

V LA FILLE

Certaine fille, un peu trop fière,

Prétendait trouver un mari

Jeune, bien fait, et beau, d’agréable manière,

Point froid et point jaloux ; notez ces deux points-ci.

Cette fille voulait aussi

Qu’il eût du bien, de la naissance,

De l’esprit, enfin tout. Mais qui peut tout avoir ?

Le Destin se montra soigneux de la pourvoir :

Il vint des partis d’importance.

La belle les trouva trop chétifs de moitié :

Quoi ! moi ! quoi ! ces gens-là ! l’on radote, je pense.

À moi les proposer ! hélas ! ils font pitié ;

Voyez un peu la belle espèce !

L’un n’avait en l’esprit nulle délicatesse ;

L’autre avait le nez fait de cette façon-là :

C’était ceci, c’était cela ;

C’était tout, car les précieuses

Font dessus tout les dédaigneuses.

Après les bons partis, les médiocres gens

Vinrent se mettre sur les rangs.

Elle de se moquer. Ah ! vraiment je suis bonne

De leur ouvrir la porte ! Ils pensent que je suis

Fort en peine de ma personne :

Grâce à Dieu, je passe les nuits

Sans chagrin, quoique en solitude.

La belle se sut gré de tous ces sentiments.

L’âge la fit déchoir : adieu tous les amants.

Un an se passe, et deux avec inquiétude :

Le chagrin vient ensuite ; elle sent chaque jour

Déloger quelques Ris, quelques Jeux, puis l’Amour ;

Puis ses traits choquer et déplaire ;

Puis cent sortes de fards. Ses soins ne purent faire

Qu’elle échappât au Temps, cet insigne larron.

Les ruines d’une maison

Se peuvent réparer : que n’est cet avantage

Pour les ruines du visage !

Sa préciosité changea lors de langage.

Son miroir lui disait : Prenez vite un mari.

Je ne sais quel désir le lui disait aussi :

Le désir peut loger chez une précieuse.

Celle-ci fit un choix qu’on n’aurait jamais cru,

Se trouvant à la fin tout aise et tout heureuse

De rencontrer un malotru.

VI LES SOUHAITS

Il est au Mogol des follets

Qui font office de valets,

Tiennent la maison propre, ont soin de l’équipage,

Et quelquefois du jardinage.

Si vous touchez à leur ouvrage,

Vous gâtez tout. Un d’eux près du Gange autrefois

Cultivait le jardin d’un assez bon bourgeois.

Il travaillait sans bruit, avait beaucoup d’adresse,

Aimait le maître et la maîtresse,

Et le jardin surtout. Dieu sait si les Zéphyrs,

Peuple ami du démon, l’assistaient dans sa tâche !

Le follet, de sa part, travaillant sans relâche,

Comblait ses hôtes de plaisirs.

Pour plus de marques de son zèle,

Chez ces gens pour toujours il se fût arrêté,

Nonobstant la légèreté

À ses pareils si naturelle ;

Mais ses confrères les esprits

Firent tant que le chef de cette république,

Par caprice ou par politique,

Le changea bientôt de logis.

Ordre lui vient d’aller au fond de la Norvège

Prendre le soin d’une maison

En tout temps couverte de neige ;

Et d’Indou qu’il était on vous le fait Lapon.

Avant que de partir, l’esprit dit à ses hôtes :

On m’oblige de vous quitter ;

Je ne sais pas pour quelles fautes :

Mais enfin il le faut. Je ne puis arrêter

Qu’un temps fort court, un mois, peut-être une semaine :

Employez-la ; formez trois souhaits : car je puis

Rendre trois souhaits accomplis ;

Trois, sans plus. Souhaiter, ce n’est pas une peine

Étrange et nouvelle aux humains.

Ceux-ci, pour premier vœu, demandent l’abondance ;

Et l’abondance à pleines mains

Verse en leurs coffres la finance,

En leurs greniers le blé, dans leurs caves les vins :

Tout en crève. Comment ranger cette chevance ?

Quels registres, quels soins, quel temps il leur fallut !

Tous deux sont empêchés si jamais on le fut.

Les voleurs contre eux complotèrent ;

Les grands seigneurs leur empruntèrent ;

Le prince les taxa. Voilà les pauvres gens

Malheureux par trop de fortune.

Ôtez-nous de ces biens l’affluence importune,

Dirent-ils l’un et l’autre : heureux les indigents !

La pauvreté vaut mieux qu’une telle richesse.

Retirez-vous, trésors ; fuyez : et toi, déesse,

Mère du bon esprit, compagne du repos,

Ô Médiocrité, reviens vite ! À ces mots

La Médiocrité revient. On lui fait place :

Avec elle ils rentrent en grâce,

Au bout de deux souhaits, étant aussi chanceux

Qu’ils étaient, et que tous ceux

Qui souhaitent toujours et perdent en chimères

Le temps qu’ils feraient mieux de mettre à leurs affaires :

Le follet en rit avec eux.

Pour profiter de sa largesse,

Quand il voulut partir et qu’il fut sur le point,

Ils demandèrent la sagesse :

C’est un trésor qui n’embarrasse point.

VII LA COUR DU LION

Sa majesté lionne un jour voulut connaître

De quelles nations le ciel l’avait fait maître.

Il manda donc par députés

Ses vassaux de toute nature,

Envoyant de tous les côtés

Une circulaire écriture

Avec son sceau. L’écrit portait

Qu’un mois durant le roi tiendrait

Cour plénière, dont l’ouverture

Devait être un fort grand festin,

Suivi des tours de Fagotin.

Par ce trait de magnificence

Le prince à ses sujets étalait sa puissance.

En son louvre il les invita.

Quel louvre ! un vrai charnier, dont l’odeur se porta

D’abord au nez des gens. L’ours boucha sa narine :

Il se fût bien passé de faire cette mine ;

Sa grimace déplut : le monarque irrité

L’envoya chez Pluton faire le dégoûté.

Le singe approuva fort cette sévérité ;

Et, flatteur excessif, il loua la colère

Et la griffe du prince, et l’antre, et cette odeur :

Il n’était ambre, il n’était fleur

Qui ne fût ail au prix. Sa sotte flatterie

Eut un mauvais succès, et fut encor punie :

Ce monseigneur du lion-là

Fut parent de Caligula.

Le renard étant proche : Or çà, lui dit le sire,

Que sens-tu ? dis-le-moi : parle sans déguiser.

L’autre aussitôt de s’excuser,

Alléguant un grand rhume : il ne pouvait que dire

Sans odorat. Bref, il s’en tire.

Ceci vous sert d’enseignement :

Ne soyez à la cour, si vous voulez y plaire,

Ni fade adulateur, ni parleur trop sincère,

Et tâchez quelquefois de répondre en Normand.

VIII LES VAUTOURS ET LES PIGEONS

Mars autrefois mit tout l’air en émute.

Certain sujet fit naître la dispute

Chez les oiseaux ; non ceux que le Printemps

Mène à sa cour, et qui, sous la feuillée,

Par leur exemple et leurs sons éclatants,

Font que Vénus est en nous réveillée,

Ni ceux encor que la mère d’Amour

Met à son char ; mais le peuple Vautour,

Au bec retors, à la tranchante serre,

Pour un chien mort se fit, dit-on, la guerre.

Il plut du sang : je n’exagère point.

Si je voulais conter de point en point

Tout le détail, je manquerais d’haleine.

Maint chef périt, maint héros expira ;

Et sur son roc Prométhée espéra

De voir bientôt une fin à sa peine.

C’était plaisir d’observer leurs efforts ;

C’était pitié de voir tomber les morts.

Valeur, adresse, et ruses, et surprise,

Tout s’employa. Les deux troupes, éprises

D’ardent courroux, n’épargnaient nuls moyens

De peupler l’air que respirent les ombres :

Tout élément remplit de citoyens

Le vaste enclos qu’ont les royaumes sombres.

Cette fureur mit la compassion

Dans les esprits d’une autre nation

Au cou changeant, au cœur tendre et fidèle.

Elle employa sa médiation

Pour accorder une telle querelle :

Ambassadeurs par le peuple pigeon

Furent choisis, et si bien travaillèrent

Que les vautours plus ne se chamaillèrent.

Ils firent trêve ; et la paix s’ensuivit.

Hélas ! ce fut aux dépens de la race

À qui la leur aurait dû rendre grâce.

La gent maudite aussitôt poursuivit

Tous les pigeons, en fit ample carnage,

En dépeupla les bourgades, les champs.

Peu de prudence eurent les pauvres gens

D’accommoder un peuple si sauvage.

Tenez toujours divisés les méchants :

La sûreté du reste de la terre

Dépend de là. Semez entre eux la guerre,

Ou vous n’aurez avec eux nulle paix.

Ceci soit dit en passant : je me tais.

IX LE COCHE ET LA MOUCHE

Dans un chemin montant, sablonneux, malaisé,

Et de tous les côtés au soleil exposé,

Six forts chevaux tiraient un coche.

Femmes, moine, vieillards, tout était descendu :

L’attelage suait, soufflait, était rendu.

Une mouche survient, et des chevaux s’approche,

Prétend les animer par son bourdonnement,

Pique l’un, pique l’autre, et pense à tout moment

Qu’elle fait aller la machine,

S’assied sur le timon, sur le nez du cocher.

Aussitôt que le char chemine,

Et qu’elle voit les gens marcher,

Elle s’en attribue uniquement la gloire,

Va, vient, fait l’empressée : il semble que ce soit

Un sergent de bataille allant en chaque endroit

Faire avancer ses gens et hâter la victoire.

La mouche, en ce commun besoin,

Se plaint qu’elle agit seule, et qu’elle a tout le soin ;

Qu’aucun n’aide aux chevaux à se tirer d’affaire.

Le moine disait son bréviaire :

Il prenait bien son temps ! une femme chantait :

C’était bien de chansons qu’alors il s’agissait !

Dame mouche s’en va chanter à leurs oreilles,

Et fait cent sottises pareilles.

Après bien du travail, le coche arrive au haut.

Respirons maintenant ! dit la mouche aussitôt :

J’ai tant fait que nos gens sont enfin dans la plaine.

Çà, messieurs les chevaux, payez-moi de ma peine.

Ainsi certaines gens, faisant les empressés,

S’introduisent dans les affaires :

Ils font partout les nécessaires,

Et, partout importuns, devraient être chassés.

X LA LAITIÈRE ET LE POT AU LAIT

Perrette, sur sa tête ayant un pot au lait

Bien posé sur un coussinet,

Prétendait arriver sans encombre à la ville.

Légère et court vêtue, elle allait à grands pas,

Ayant mis ce jour-là, pour être plus agile,

Cotillon simple et souliers plats.

Notre laitière ainsi troussée

Comptait déjà dans sa pensée

Tout le prix de son lait ; en employait l’argent ;

Achetait un cent d’œufs ; faisait triple couvée :

La chose allait à bien par son soin diligent.

Il m’est, disait-elle, facile

D’élever des poulets autour de ma maison ;

Le renard sera bien habile

S’il ne m’en laisse assez pour avoir un cochon.

Le porc à s’engraisser coûtera peu de son ;

Il était, quand je l’eus, de grosseur raisonnable :

J’aurai, le revendant, de l’argent bel et bon.

Et qui m’empêchera de mettre en notre étable,

Vu le prix dont il est, une vache et son veau,

Que je verrai sauter au milieu du troupeau ?

Perrette là-dessus saute aussi, transportée :

Le lait tombe ; adieu veau, vache, cochon, couvée.

La dame de ces biens, quittant d’un œil marri

Sa fortune ainsi répandue,

Va s’excuser à son mari,

En grand danger d’être battue.

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