Fables (page 24)

Jean de La Fontaine · Lettres

Texte français, domaine public · Source : fr.wikisource.org — Fables de La Fontaine (éd. 1874) · 28 pages

Fiche de l’œuvre dans le savoir

Comme vous, et la violence,

Peut-être en votre place ils auraient la puissance,

Et sauraient en user sans inhumanité.

Celle que vos préteurs ont sur nous exercée

N’entre qu’à peine en la pensée.

La majesté de vos autels

Elle-même en est offensée ;

Car sachez que les immortels

Ont les regards sur nous. Grâces à vos exemples,

Ils n’ont devant les yeux que des objets d’horreur,

De mépris d’eux et de leurs temples,

D’avarice qui va jusques à la fureur.

Rien ne suffit aux gens qui nous viennent de Rome :

La terre et le travail de l’homme

Font pour les assouvir des efforts superflus.

Retirez-les : on ne veut plus

Cultiver pour eux les campagnes.

Nous quittons les cités, nous fuyons aux montagnes ;

Nous laissons nos chères compagnes ;

Nous ne conversons plus qu’avec des ours affreux,

Découragés de mettre au jour des malheureux,

Et de peupler pour Rome un pays qu’elle opprime.

Quant à nos enfants déjà nés,

Nous souhaitons de voir leurs jours bientôt bornés :

Vos préteurs au malheur nous font joindre le crime.

Retirez-les : ils ne nous apprendront

Que la mollesse et que le vice ;

Les Germains comme eux deviendront

Gens de rapine et d’avarice.

C’est tout ce que j’ai vu dans Rome à mon abord.

N’a-t-on point de présent à faire,

Point de pourpre à donner ; c’est en vain qu’on espère

Quelque refuge aux lois : encor leur ministère

A-t-il mille longueurs. Ce discours un peu fort

Doit commencer à vous déplaire.

Je finis. Punissez de mort

Une plainte un peu trop sincère.

À ces mots, il se couche ; et chacun étonné

Admire le grand cœur, le bon sens, l’éloquence,

Du sauvage ainsi prosterné.

On le créa patrice ; et ce fut la vengeance

Qu’on crut qu’un tel discours méritait. On choisit

D’autres préteurs ; et par écrit

Le sénat demanda ce qu’avait dit cet homme,

Pour servir de modèle aux parleurs à venir.

On ne sut pas longtemps à Rome

Cette éloquence entretenir.

VIII LE VIEILLARD ET LES TROIS JEUNES HOMMES

Un octogénaire plantait.

Passe encor de bâtir ; mais planter à cet âge !

Disaient trois jouvenceaux, enfants du voisinage :

Assurément il radotait.

Car au nom des dieux, je vous prie,

Quel fruit de ce labeur pouvez-vous recueillir ?

Autant qu’un patriarche il vous faudrait vieillir.

À quoi bon charger votre vie

Des soins d’un avenir qui n’est pas fait pour vous ?

Ne songez désormais qu’à vos erreurs passées ;

Quittez le long espoir et les vastes pensées ;

Tout cela ne convient qu’à nous.

Il ne convient pas à vous-mêmes,

Repartit le vieillard. Tout établissement

Vient tard, et dure peu. La main des Parques blêmes

De vos jours et des miens se joue également.

Nos termes sont pareils par leur courte durée.

Qui de nous des clartés de la voûte azurée

Doit jouir le dernier ? Est-il aucun moment

Qui vous puisse assurer d’un second seulement ?

Mes arrière-neveux me devront cet ombrage :

Eh bien ! défendez-vous au sage

De se donner des soins pour le plaisir d’autrui ?

Cela même est un fruit que je goûte aujourd’hui :

J’en puis jouir demain, et quelques jours encore ;

Je puis enfin compter l’aurore

Plus d’une fois sur vos tombeaux.

Le vieillard eut raison : l’un des trois jouvenceaux

Se noya dès le port, allant à l’Amérique ;

L’autre, afin de monter aux grandes dignités,

Dans les emplois de Mars servant la république,

Par un coup imprévu vit ses jours emportés ;

Le troisième tomba d’un arbre

Que lui-même il voulut enter ;

Et, pleurés du vieillard, il grava sur leur marbre

Ce que je viens de raconter.

IX LES SOURIS ET LE CHAT-HUANT

Il ne faut jamais dire aux gens :

Écoutez un bon mot, oyez une merveille.

Savez-vous si les écoutants

En feront une estime à la vôtre pareille ?

Voici pourtant un cas qui peut être excepté :

Je le maintiens prodige, et tel que d’une fable

Il a l’air et les traits, encor que véritable.

On abattit un pin pour son antiquité,

Vieux palais d’un hibou, triste et sombre retraite

De l’oiseau qu’Atropos prend pour son interprète.

Dans son tronc caverneux, et miné par le temps,

Logeaient, entre autres habitants,

Force souris sans pieds, toutes rondes de graisse.

L’oiseau les nourrissait parmi des tas de blé,

Et de son bec avait leur troupeau mutilé.

Cet oiseau raisonnait : il faut qu’on le confesse.

En son temps, aux souris le compagnon chassa :

Les premières qu’il prit du logis échappées,

Pour y remédier, le drôle estropia

Tout ce qu’il prit ensuite ; et leurs jambes coupées

Firent qu’il les mangeait à sa commodité,

Aujourd’hui l’une, et demain l’autre.

Tout manger à la fois, l’impossibilité

S’y trouvait, joint aussi le soin de sa santé.

Sa prévoyance allait aussi loin que la nôtre :

Elle allait jusqu’à leur porter

Vivres et grains pour subsister.

Puis, qu’un cartésien s’obstine

À traiter ce hibou de monstre et de machine !

Quel ressort lui pouvait donner

Le conseil de tronquer un peuple mis en mue ?

Si ce n’est pas là raisonner,

La raison m’est chose inconnue.

Voyez que d’arguments il fit :

Quand ce peuple est pris, il s’enfuit ;

Donc il faut le croquer aussitôt qu’on le happe.

Tout ? il est impossible. Et puis pour le besoin

N’en dois-je point garder ? Donc il faut avoir soin

De le nourrir sans qu’il échappe.

Mais comment ? Ôtons-lui les pieds. Or, trouvez-moi

Chose par les humains à sa fin mieux conduite.

Quel autre art de penser Aristote et sa suite

Enseignent-ils, par votre foi ?

Ceci n’est point une fable ; et la chose quoique merveilleuse et presque incroyable, est véritablement arrivée. J’ai peut-être porté trop loin la prévoyance de ce hibou ; car je ne prétends pas établir dans les bêtes un progrès de raisonnement tel que celui-ci : mais ces exagérations sont permises à la poésie, surtout dans la manière d’écrire dont je me sers.

ÉPILOGUE

C’est ainsi que ma muse, aux bords d’une onde pure,

Traduisait en langue des dieux

Tout ce que disent sous les cieux

Tant d’êtres empruntant la voix de la nature.

Truchement de peuples divers,

Je les faisais servir d’acteurs en mon ouvrage :

Car tout parle dans l’univers ;

Il n’est rien qui n’ait son langage.

Plus éloquents chez eux qu’ils ne sont dans mes vers,

Si ceux que j’introduis me trouvent peu fidèle,

Si mon œuvre n’est pas un assez bon modèle,

J’ai du moins ouvert le chemin :

D’autres pourront y mettre une dernière main.

Favoris des neuf sœurs, achevez l’entreprise :

Donnez mainte leçon que j’ai sans doute omise ;

Sous ces inventions il faut l’envelopper.

Mais vous n’avez que trop de quoi vous occuper :

Pendant le doux emploi de ma muse innocente,

Louis dompte l’Europe ; et d’une main puissante,

Il conduit à leur fin les plus nobles projets

Qu’ait jamais formés un monarque.

Favoris des neuf sœurs, ce sont là des sujets

Vainqueurs du Temps et de la Parque.

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LIVRE DOUZIÈME

À MONSEIGNEUR

LE DUC DE BOURGOGNE

Monseigneur,

Je ne puis employer, pour mes fables, de protection qui me soit plus glorieuse que la vôtre. Ce goût exquis et ce jugement si solide que vous faites paraître dans toutes choses au delà d’un âge où à peine les autres princes sont-ils touchés de ce qui les environne avec le plus d’éclat ; tout cela, joint au devoir de vous obéir et à la passion de vous plaire, m’a obligé de vous présenter un ouvrage dont l’original a été l’admiration de tous les siècles aussi bien que celle de tous les sages. Vous m’avez ordonné de continuer ; et, si vous me permettez de le dire, il y a des sujets dont je vous suis redevable, et où vous avez jeté des grâces qui ont été admirées de tout le monde. Nous n’avons plus besoin de consulter ni Apollon ni les Muses, ni aucune des divinités du Parnasse : elles se rencontrent toutes dans les présents que vous a faits la nature, et dans cette science de bien juger les ouvrages de l’esprit, à quoi vous joignez déjà celle de connaître toutes les règles qui y conviennent. Les fables d’Ésope sont une ample matière pour ces talents ; elles embrassent toutes sortes d’événements et de caractères. Ces mensonges sont proprement une manière d’histoire où on ne flatte personne. Ce ne sont pas choses de peu d’importance que ces sujets : les animaux sont les précepteurs des hommes dans mon ouvrage. Je ne m’étendrai pas davantage là-dessus : vous voyez mieux que moi le profit qu’on en peut tirer. Si vous vous connaissez maintenant en orateurs et en poëtes, vous vous connaîtrez encore mieux quelque jour en bons politiques et en bons généraux d’armée ; et vous vous tromperez aussi peu au choix des personnes qu’au mérite des actions. Je ne suis pas d’un âge à espérer d’en être témoin. Il faut que je me contente de travailler sous vos ordres. L’envie de vous plaire me tiendra lieu d’une imagination que les ans ont affaiblie : quand vous souhaiterez quelque fable, je la trouverai dans ce fonds-là. Je voudrais bien que vous y pussiez trouver des louanges dignes du monarque qui fait maintenant le destin de tant de peuples et de nations, et qui rend toutes les parties du monde attentives à ses conquêtes, à ses victoires et à la paix qui semble se rapprocher, et dont il impose les conditions avec toute la modération que peuvent souhaiter nos ennemis. Je me le figure comme un conquérant qui veut mettre des bornes à sa gloire et à sa puissance, et de qui on pourrait dire, à meilleur titre qu’on ne l’a dit d’Alexandre, qu’il va tenir les états de l’univers, en obligeant les ministres de tant de princes de s’assembler pour terminer une guerre qui ne peut être que ruineuse à leurs maîtres. Ce sont des sujets au-dessus de nos paroles : je les laisse à de meilleures plumes que la mienne, et suis avec un profond respect,

Monseigneur,

Votre très-humble, très-obéissant

et très-fidèle serviteur,

DE LA FONTAINE.

I LES COMPAGNONS D’ULYSSE

à monseigneur le duc de bourgogne

Prince, l’unique objet du soin des immortels,

Souffrez que mon encens parfume vos autels.

Je vous offre un peu tard ces présents de ma muse ;

Les ans et les travaux me serviront d’excuse.

Mon esprit diminue, au lieu qu’à chaque instant

On aperçoit le vôtre aller en augmentant :

Il ne va pas, il court, il semble avoir des ailes.

Le héros dont il tient des qualités si belles

Dans le métier de Mars brûle d’en faire autant :

Il ne tient pas à lui que, forçant la victoire,

Il ne marche à pas de géant

Dans la carrière de la gloire.

Quelque dieu le retient : c’est notre souverain,

Lui qu’un mois a rendu maître et vainqueur du Rhin.

Cette rapidité fut alors nécessaire ;

Peut-être elle serait aujourd’hui téméraire.

Je m’en tais : aussi bien les Ris et les Amours

Ne sont pas soupçonnés d’aimer les longs discours.

De ces sortes de dieux votre cour se compose :

Ils ne vous quittent point. Ce n’est pas qu’après tout

D’autres divinités n’y tiennent le haut bout :

Le sens et la raison y règlent toute chose.

Consultez ces derniers sur un fait où les Grecs,

Imprudents et peu circonspects,

S’abandonnèrent à des charmes

Qui métamorphosaient en bêtes les humains :

Les compagnons d’Ulysse, après dix ans d’alarmes,

Erraient au gré du vent, de leur sort incertains.

Ils abordèrent un rivage

Où la fille du dieu du jour,

Circé tenait alors sa cour.

Elle leur fit prendre un breuvage

Délicieux, mais plein d’un funeste poison.

D’abord ils perdent la raison ;

Quelques moments après leur corps et leur visage

Prennent l’air et les traits d’animaux différents :

Les voilà devenus ours, lions, éléphants :

Les uns sous une masse énorme,

Les autres sous une autre forme :

Il s’en vit de petits ; exemplum, ut talpa.

Le seul Ulysse en échappa ;

Il se sut se défier de la liqueur traîtresse.

Comme il joignait à la sagesse

La mine d’un héros et le doux entretien,

Il fit tant que l’enchanteresse

Prit un autre poison peu différent du sien.

Une déesse dit tout ce qu’elle a dans l’âme :

Celle-ci déclara sa flamme.

Ulysse était trop fin pour ne pas profiter

D’une pareille conjoncture :

Il obtint qu’on rendrait à ses Grecs leur figure.

Mais la voudront-ils bien, dit la nymphe, accepter ?

Allez le proposer de ce pas à la troupe.

Ulysse y court, et dit : L’empoisonneuse coupe

A son remède encore ; et je viens vous l’offrir :

Chers amis, voulez-vous hommes redevenir ?

On vous rend déjà la parole.

Le lion dit, pensant rugir :

Je n’ai pas la tête si folle ;

Moi renoncer aux dons que je viens d’acquérir !

J’ai griffe et dents, et mets en pièces qui m’attaque.

Je suis roi : deviendrai-je un citadin d’Ithaque ?

Tu me rendras peut-être encor simple soldat :

Je ne veux point changer d’état.

Ulysse du lion court à l’ours : Eh ! mon frère,

Comme te voilà fait ! je t’ai vu si joli !

Ah ! vraiment nous y voici,

Reprit l’ours à sa manière :

Comme me voilà fait ! comme doit être un ours.

Qui t’a dit qu’une forme est plus belle qu’une autre ?

Est-ce à la tienne à juger de la nôtre ?

Je m’en rapporte aux yeux d’une ourse mes amours.

Te déplais-je ? va-t-en ; suis ta route et me laisse.

Je vis libre, content, sans nul soin qui me presse ;

Et te dis tout net et tout plat :

Je ne veux point changer d’état.

Le prince grec au loup va proposer l’affaire ;

Il lui dit, au hasard d’un semblable refus :

Camarade, je suis confus

Qu’une jeune et belle bergère

Conte aux échos les appétits gloutons

Qui t’ont fait manger ses moutons.

Autrefois on t’eût vu sauver sa bergerie :

Tu menais une honnête vie.

Quitte ces bois et redeviens

Au lieu de loup, homme de bien.

En est-il ? dit le loup : pour moi, je n’en vois guère.

Tu t’en viens me traiter de bête carnassière ;

Toi qui parles, qu’es-tu ? N’auriez-vous pas, sans moi,

Mangé ces animaux que plaint tout le village ?

Si j’étais homme, par ta foi,

Aimerais-je moins le carnage ?

Pour un mot quelquefois vous vous étranglez tous :

Ne vous êtes-vous pas l’un à l’autre des loups ?

Tout bien considéré, je te soutiens en somme

Que, scélérat pour scélérat,

Il vaut mieux être un loup qu’un homme :

Je ne veux point changer d’état.

Ulysse fit à tous une même semonce :

Chacun d’eux fit même réponse,

Autant le grand que le petit.

La liberté, les bois, suivre leur appétit,

C’était leurs délices suprêmes :

Tous renonçaient au los des belles actions.

Ils croyaient s’affranchir suivant leurs passions :

Ils étaient esclaves d’eux-mêmes.

Prince, j’aurais voulu vous choisir un sujet

Où je pusse mêler le plaisant à l’utile ;

C’était sans doute un beau projet,

Si ce choix eût été facile.

Les compagnons d’Ulysse enfin se sont offerts :

Ils ont force pareils en ce bas univers,

Gens à qui j’impose pour peine

Votre censure et votre haine.

II LE CHAT ET LES DEUX MOINEAUX

à monseigneur le duc de bourgogne

Un chat, contemporain d’un fort jeune moineau,

Fut logé près de lui dès l’âge du berceau :

La cage et le panier avaient mêmes pénates.

Le chat était souvent agacé par l’oiseau :

L’un s’escrimait du bec ; l’autre jouait des pattes.

Ce dernier toutefois épargnait son ami,

Ne le corrigeant qu’à demi :

Il se fût fait un grand scrupule

D’armer de pointes sa férule.

Le passereau, moins circonspect,

Lui donnait force coups de bec.

En sage et discrète personne,

Maître chat excusait ces jeux :

Entre amis il ne faut jamais qu’on s’abandonne

Aux traits d’un courroux sérieux.

Comme ils se connaissaient tous deux dès leur bas âge,

Une longue habitude en paix les maintenait ;

Jamais en vrai combat le jeu ne se tournait :

Quand un moineau du voisinage

S’en vint les visiter et se fit compagnon

Du pétulant Pierrot et du sage Raton.

Entre les deux oiseaux il arriva querelle ;

Et Raton de prendre parti.

Cet inconnu, dit-il, nous la vient donner belle,

D’insulter ainsi notre ami !

Le moineau du voisin viendra manger le nôtre !

Non, de par tous les chats ! Entrant lors au combat.

Il croque l’étranger. Vraiment, dit maître chat,

Les moineaux ont un goût exquis et délicat !

Cette réflexion fit aussi croquer l’autre.

Quelle morale puis-je inférer de ce fait ?

Sans cela, toute fable est un œuvre imparfait.

J’en crois voir quelques traits ; mais leur ombre m’abuse.

Prince, vous les aurez incontinent trouvés :

Ce sont des jeux pour vous, et non point pour ma muse ;

Elle et ses sœurs n’ont pas l’esprit que vous avez.

III LE THÉSAURISEUR ET LE SINGE

Un homme accumulait. On sait que cette erreur

Va souvent jusqu’à la fureur.

Celui-ci ne songeait que ducats et pistoles.

Quand ces biens sont oisifs, je tiens qu’ils sont frivoles.

Pour sûreté de son trésor,

Notre avare habitait un lieu dont Amphitrite

Défendait aux voleurs de toutes parts l’abord.

Là, d’une volupté selon moi fort petite,

Et selon lui fort grande, il entassait toujours :

Il passait les nuits et les jours

À compter, calculer, supputer sans relâche,

Calculant, supputant, comptant comme à la tâche,

Car il trouvait toujours du mécompte à son fait.

Un gros singe, plus sage, à mon sens, que son maître.

Jetait quelques doublons toujours par la fenêtre

Et rendait le compte imparfait :

La chambre, bien cadenassée,

Permettait de laisser l’argent sur le comptoir.

Un beau jour dom Bertrand se mit dans la pensée

D’en faire un sacrifice au liquide manoir.

Quant à moi lorsque je compare

Les plaisirs de ce singe à ceux de cet avare,

Je ne sais bonnement auquel donner le prix :

Dom Bertrand gagnerait près de certains esprits ;

Les raisons en seraient trop longues à déduire.

Un jour donc l’animal, qui ne songeait qu’à nuire,

Détachait du monceau, tantôt quelque doublon,

Un jacobus, un ducaton,

Et puis quelque noble à la rose ;

Éprouvait son adresse et sa force à jeter

Ces morceaux de métal, qui se font souhaiter

Par les humains sur toute chose.

S’il n’avait entendu son compteur à la fin

Mettre la clef dans la serrure,

Les ducats auraient tous pris le même chemin,

Et couru la même aventure ;

Il les aurait fait tous voler jusqu’au dernier

Dans le gouffre enrichi par maint et maint naufrage.

Dieu veuille préserver maint et maint financier

Qui n’en fait pas meilleur usage !

IV LES DEUX CHÈVRES

Dès que les chèvres ont brouté,

Certain esprit de liberté

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